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Toute l'amertume jd'un orgueil blessé n'est-elle pas concentrée dans- ces derniers mots : Ci gît un homme qui a écrit son nom sur l'onde !
A l'entrée de ce cimetière on trouve un petit pavillon très-propre où brille la régularité méticuleuse de l'Angleterre. J'y ai lu :
1° Le tarif des frais de sépulture; '
2° Le catalogue des objets précieux confiés à la garde du concierge;
3* Les noms des morts, encadrés comme ceux des locataires à la porte d'un hôtel meublé.
Le médecin communal d'un village de trois mille âmes (province de Prosinone) m'a donné les détails suivants que je ne prends pas sous ma responsabilité :
« L'autorité pontificale veut que nous prescrivions les sacrements au malade dès la seconde visite que nous faisons chez lui. Mais je connais trop bien les sauvages de ces montagnes pour me conformer à la loi. Dès qu'un des leurs a çeçu les sacrements, ils ne songent plus qu'à l'enterrer au plus tôt. Ils cessent tout traitement, renferment les potions dans l'armoire, arrachent les cataplasmes et les vésicatoires. Si le patient demandait un verre d'eau, ils seraient gens à lui répondre : « Tu boiras en paradis. »
« En revanche, ils vont acheter les cierge? pour les funérailles et demandent au malade s'il trouve qu'on fait bien les choses. Ils lui apportent les planches de la bière, pour lui prouver que le sapin est de choix ; ils lui prennent mesure de la chemise funèbre qu'il doit emporter dans l'autre monde ; ils mettent l'eau sur le feu pour le laver dès qu'il sera mort. Ces préparatifs ne vont pas sans beau-
coup de compliments de condoléance et d'exclamations attendrissantes : « Mon pauvre père! mon malheureux « frère I mon infortuné cousin! » Dès que l'agonie com-. mence, le village entier accourt dans la chambre et reste jusqu'à la mort. Ainsi l'ordonne la politesse. De minute en minute, on jette de l'eau bénite sur la tête du patient pour chasser les esprits. À chaque convulsion, les parents se précipitent sur le corps en poussant de grands cris ; il ne faudrait rien de plus pour tuer un homme sain. Les moins délicats profitent de ces occasions pour détacher une bague ou une boucle d'oreille. Le jeune homme que vous voyez là-bas sur le seuil de sa boutique , est venu au lit de mort de son père avec certaine fausse clef dans la poche. Le vieillard expiré, ce fils a témoigné une douleur si violente que personne n'a pu l'arracher dé la maison. Il est resté seul, et il a pillé la cassette du mort au détriment des autres héritiers.
« J'ai vu les derniers sacrements produire un effet bien curiçux sur un de mes malades. Il avait eu la veille une crise un peu forte, qui devait décider sa guérison. Mais la famille, le voyant plus mal qu'à l'ordinaire, l'avait fait administrer dès le matin. Je trouve mon Ijpmme sur le dos, un crucifix dans une main, une madone dans l'autre. Il pressait les saintes images sur son cœur et montrait le blanc de ses yeux.
« Hé bien? lui dis-je.
« — Hélas ! cher docteur, vous voyez : c'est fini.
« — Pourquoi ? Te sens-tu plus mal ?
« — Je ne sais pas; mais c'est fini.
€ — Donne-moi la main, que je te tâte le pouls ! Par- « bleu ! lu n'as plus de fièvre !
« — C'est égal, allez ; tout est fini.
« — Montre-moi ta langue : elle est magnifique !
h — J'en suis bien aise pour vous, mon bon docteur ; « mais pour moi, c'est bien fini. »
« Cette consultation in extremis , donnée à un homme qui se portait bien , fut interrompue à vingt reprises par les beuglements de la famille et des amis. Il me fallut employer la force pour mettre les braillards à la porte et le malade sur son séant : il était à moitié guéri. Deux jours après, il mangeait une livre de viande ; le dimanche suivant, il se promenait dans la chambre en répétant : « Vous « avez beau faire, docteur , quand un homme a reçu les c sacrements, on peut dire que tout est fini. » Au bout de huit ou dix jours, il retourna tout dolent à ses oliviers et à s#i vigne. L'appétit et la force lui étaient revenus. Il mangeait la pitance d'un tigre et faisait la besogne d'un bœuf. Mais il n'était pas encore bien convaincu de sa résurrection, et j'avais besoin de lui faire sentir quelques coups de poing dan3 les omoplates pour lui prouver que tout n'était pas fini.
* Si le malade meurt , toutes les personnes présentes crient et pleurent à la fois : c'est un devoir de bienséance. Après quoi l'on va chercher la confrérie des Ames du Purgatoire. L'usage veut qu'on joue une petite comédie à l'arrivée de la civière. Une femme de la maison s'oppose à l'enlèvement du corps. On la raisonne, on la persuade, et elle laisse faire. Quelquefois le corps est encore chaud, car la prescription des vingt-quatre heures n'existe que dans la loi. Les parents et les amis accompagnent le corps à l'église , où on le laisse en dépôt jusqu'à la nuit. Point de service funèbre ; pas plus qu'à Rome, et c'est tout dire.
Le plus proche parent du défunt emmène tous les assistants avec lui et les console de son mieux. J'ai vu des orphelins si parfaitement consolés qu'ils rentraient chez eux sur la4ête. »
Si l'auteur de cette relation a exagéré les travers de ses concitoyens, je le mets sur sa conscience. Mais ce que j'ai vu dans le pays me porte à croire qu'il disait vrai.
Romains, mes chers amis, je vous aime sincèrement, parce que vous êtes opprimés. Mais je pense que toutes les vérités sont bonnes à dire , et je raconte sans péri-, phrase tout ce que j'ai vu et entendu en traversant votre admirable pays. S'il m'arrive de citer quelque trait d'ignorance ou de barbarie , gardez-vous de supposer que je vous traite d'ignorants et de barbares , ni que j'écris ce livre contre vous. Je n'en veux qu'aux précepteurs du peuple, qui l'élèvent mal et que nous changerons un jour, s'il plaît aux dieux.
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