REINE DE LADITE VILLE
Inutile d'ajouter qu'il s'agit de la Tour de Nesle, en italien, tour de Nesler. Ceux qui croient que Florence est en Angleterre, parce que les Anglais viennent de Florence ; ceux qui demandent lequel des deux est le plus grand, de France ou de Paris, n'ont pas de peine à se persuader que Marguerite était reine d'une ville appelée Bourgogne, «t que son mari l'a étranglée l'an dernier.
J'en riais encore quand j'aperçus auprès d'un étalage où les bouts de cigare se vendent en gros, un paysan de quarante ans passés qui pleurait sans mot dire et sans
même essuyer ses yeux. Il était d'une laideur assez vulgaire, et sa douleur ne l'embellissait pas. Deux et trois hommes de son âge assemblés autour de lui travaillaient à le consoler ; il tenait à la main une lettre ouverte. Je m'avançai vers lui et je lui demandai ce (ju'il avait; car l'indiscrétion de ces bonnes gens est contagieuse. Il m'écouta d'un air abruti, sans répondre. Un de ses voisins me dit : « C'est une lettre qu'il a reçue de sa mère.
— Eh bien!
— Elle est morte.
— Imbécile ! Elle n'est pas morte, puisqu'elle écrit.
— Oh! monsieur, interrompit le patient, c'est comme si elle était morte. Lisez plutôt. »
Il me tendit sa lettre, et je la lus à haute voix, lentement, car elle était mal écrite et pleine de fautes d'orthographe, mais d'un style et d'une résignation antiques. Le pauvre diable, qui s'était fait déchiffrer cette triste nouvelle par un écrivain de la place, répétait chaque mot après moi, avec une douleur tranquille et profonde, et ses larmes continuaient de couler. Voici ce que sa mère lui écrivait :
« Mon fils, je vous écris ces lignes pour vous faire savoir que j'ai reçu le viatique et l'extrême-onction. Hâlezvous donc de revenir ici, pour que je vous voie encore une fois avant de mourir. Si vous tardiez trop longtemps, vous trouveriez la maison vide de moi. Je vous salue tendrement, et je vous envoie ma bénédiction maternelle. »
Qu'en dites-vous? Moi je ne pense pas que les héroïnes de l'ancienne Rome auraient fait meilleure contenance devant la mort. Et ne croyez pas que ce courage ait rien d'exceptionnel : Les Romains envisagent la mort natu-
relie comme une dette à payer; ils n'aiment pas tout ce qui peut en avancer l'échéance ; ils disent avec une naïveté très-originale : « Je ne veux pas me baigner en rivière, on se noie ; je ne veux pas monter à cheval, on tombe ; je ne yeux pas aller à la guerre, on reçoit des boulets. » Mais lorsque la vieillesse ou la maladie leur font signe de partir, ils ont bientôt bouclé leur sac. Je vous conterai sur ce point des choses curieuses quand nous serons au chapitre de la mort, et vous verrez qu'il y a de bonnes leçons à prendre dans ce pays-ci.
J'ai rendu à mon paysan la lettre de sa mère en lui glissant un écu dans la main ; il n'a pas songé à me dire merci, et il s'est remis à regarder à travers les larmes ce lamentable écrit qu'il ne savait pas lire.
Lorsque le canon du fort Saint- Ange a sonné midi, tous les coins de la place Montanara étaient encombrés de dormeurs. Chaque famille forme un tas de chiffons magnifiques où un peintre trouve toujours sa vie. Les barbiers et les écrivains publics commencent à se croiser les bras ; les cabarets du voisinage se vident; les boulangeries, qui n'avaient pas désempli depuis le matin, se dépeuplent; il se fait un peu de silence après tant de bruit. Mais qu'un prêtre vienne à passer avec le cortège qui accompagne le viatique, tous les dormeurs s'éveillent en sursaut, chapeau bas, et se dressent sur leurs genoux.
J'ai quitté la place Montanara pour faire une visite au Ghetto ; mais ne me demandez pas quel chemin j'ai suivi. Je vous ai prévenu que je ne savais jamais mon chemin. Je me doute que la place Parnèse est assez proche de la chancellerie, où tomba le pauvre comte Ro s si. Je crois être sûr que la place Montanara est à peu près au pied de la roche Tarpéienne ; le Ghetto longe le Tibre qu.elquepart : il y a fort peu de rues droites dans Rome, excepté entre le Cours (Corso) et la place d'Espagne. Tous les alignements sont en zigzag, et il faudrait démolir la moitié de la ville pour y tracer une rue de Rivoli. Le Tibre, qui n'a point de quais, serpente si capricieusement, qu'on le rencontre partout. On aperçoit son eau jaune, ici à travers une porte, là par l'embrasure d'une fenêtre. Vous croyez lui avoir tourné le dos ! point, il est là, devant vous. Cherchez une barque ou un pont, l'un et l'autre se trouvent.
Grâce au système que je pratique, j'emploie souvent une demi -journée à découvrir la maison où j'ai affaire, mais les rencontres de la route compensent le temps perdu. Ce qui fait que Rome est la plus aimable ville du monde et la meilleure à habiter, c'est qu'on y trouve toujours du nouveau. Les vieillards de cent ans qui n'en sont jamais sortis y font des découvertes à leur porte. La complication des chemins, le mystère des quartiers ajoutent à chaque trouvaille le charme de l'imprévu. Je commence à goûter cette friandise romaine qu'on appelle l'incertain. L'incertitude est ici le grand ressort des hommes : combien y en a-t-il qui n'agissent que dans l'espérance de l'incertain! Un domestique aime mieux laisser retrancher cent francs sur ses gages de Tannée que de renoncer aux quarante ou cinquante francs de
bonne main qui composent l'incertain de ses revenus. Uu cocher ne vous mène pas pour les quarante sous de la course, mais pour les cinq ou six sous de pourboire qu'il n'est pas certain d'obtenir. Qu'est-ce que la loterie, sinon le temple de l'incertain ? Lorsqu'on m'aborde dans les rues de Rome, je suis presque toujours dans le cas de répondre comme Ésope : « Je ne sais pas où je vais. » Cependant, je ne manque jamais le Ghetto, parce que je le sens de loin.
Avant de m'engager dans ses rues et dans ses odeurs, j'ai pris soin de déjeuner. C'est une opération qui n'est pas facile à Rome, faute de restaurants. Il y a bien les tables d'hôte des grands hôtels et trois confiseurs qui donnent à manger lorsqu'il leur plaît, mais tout cela demeure autour de la place d'Espagne, et nous en sommes loin. « Parbleu, fis-je en moi-même, puisque je suis dans la plèbe jusqu'au cou, je déjeunerai à la plébéienne, et la première boutique de friture sera mon restaurant. » J'eus bientôt trouvé l'affaire. Au détour de la rue, une grande boutique en plein air offrait à mon choix dix montagnes dorées dans de grands plats de cuivre étamé, couverts d'inscriptions gothiques. La poêle énorme bouillonnait à deux pas ; la marchandise était chaude et croquante. Je pris un petit pain à la boulangerie voisine, un verre de limonade à la fontaine la plus proche ; des poissons frits, des artichauts frits et des beignets frits me composèrent un repas divin. Jamais peut-être je n'ai mieux déjeuné à Rome, parce que la friture se fait dans l'huile, sans aucun
mélange de ce beurre violent qui empoisonne tout. magnifiques troupeaux de la campagne romaine, grandes vaches blanches ombrées de gris, quel beurre on fabrique avec votre lait! Les cuisinières de Paris disent que les épinards sont la mort au beurre; à Rome, c'est le beurre qui est la mort aux épinards.
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