‹ Rome devant l'EuropeChapitre 6 sur 154 · DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPE · texte numérisé non relu

DU POUVOIR TEMPOREL DU PAPE

Nous avons nommé la papauté, nous venons de soulever le voile qui enveloppe tant de problèmes périlleux dont la solution est encore si mystérieuse et pourtant si imminente. Le plus redoutable de tous, c’est l’avenir réservé aux destinées inséparables de la papauté et de la ville éternelle.

C’est là que se fixent les regards de tous les amis de riiistoire et des arts, surtout des serviteurs fidèles de la foi et de l’Eglise.

Tous les autres points de vue pâlissent devant celui-là. Les destinées de ritalie enflamment les imaginations, celles de Rome remuent les cœurs. Les vicissitudes de rilalie ont sans doute leur grandeur, mais elles ont aussi leurs incertitudes, leurs illusions, leurs retours; celles de Rome touchent à une base immuable. C’est toute la distance qui sépare une politique d’un principe. Pour l’avenir comme pour le passé, Rome domine toujours l’Italie.

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11 s’agit, pour deux cei.ts niillions de catlioliques, de leur père cl de leur pontife, de leur capitale et de leur indépendance; c’est pour eux tout ensemble une question de conscience et de famille. Elle leur est sainte comme l’une, chère comme l’autre, intime comme toutes deux. Aussi chacun doit à la défense commune le tribut de ses vœux et de ses efforts.

J’eusse renfermé les miens dans le cercle de ma modeste retraite. La publicité appartient à de plus digues, à de plus autorisés, et déjà de grandes voix lui ont donné le retentissement de leur parole. Elles y ont mérite l’éclat et trouvé le péril. Je ne prétends pas à l’un, je ne compte pas l’autre. Au service d’une telle cause je ne puis craindre pour mes efforts que l’inhabileté ou l'impuissance.

Mais d’honorables, d’illustres amis en ont appelé à ma faible parole. Ils ont invoqué ces longs séjours qui m’ont presque naturalisé sur la terre de Rome, cette auguste et généreuse hospitalité qui me l’a rendue chère et sacrée. On m’a dit que la papauté ne manquait pas d’éloquents défenseurs, on a réclamé pour elle l’autorité d’un témoin ; j’eusse décliné riionneur, je ne puis faillir au devoir. Je n’ai pas l’orgueil des conseils. Ceux à qui la fortune a accordé la force ne les écouteraient guère, et je n'ai que des hommages à offrir à ceux dont elle semble trahir la majesté. Je ne voudrais pas que ma parole parût servir d’écho à la voix des puissants. Je n’aime pjis les ré formes qu’on impose.

(]e temps osl celui des dévouements et non des roprê sontations; mais, si les représentations sont inopportunes, les expansions d’un zèle consciencieux ne le sont jamais.

La conscience seule dirigera le zèle. Je ne me pardonnerais ni la passion, ni la faiblesse ; la politique ellemême doit se taire devant la grandeur d’un tel but. La question est plus haute que toutes les querelles de personnes, plus large que toutes les préoccupations de parti. Une telle cause ne se défend que par le calme de la vérité ; je voudrais unir tous ses amis et non irriter ses adversaires; je me garderai surtout de diviser ses défenseurs et de lui faire de nouveaux ennemis.

Je viens donc unir mes efforts à ceux de tous les fils dévoués du Saint-Siège.

La situation actuelle de Rome dans le monde est bien faite pour aggraver le poids de leur sollicitude. Ce grand nom, prononcé naguère avec tant de respect, n’éveille aujourd’hui sur bien des lèvres que l’irritation ou le dédain. Il n’est personne qui ne se croie en droit de lui faire la leçon, et cette leçon est souvent sévère. On entend de toutes parts les échos d’une coalition redoutable contre un pouvoir d’autant plus attaqué (jue les nécessités de l’unité, démontrées avec tant d’éclat parles événements, relèvent chaque jour sa tutélaire grandeur. Les adversaires déclarés, les ennemis secrets, les amis équivoques, semblent s’être entendus pour effacer le bien, grossir le mal, fausser le remède*

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A travors tout ce concert de murmures et de plaintes, au fond de toutes ces questions de transformation ou plutôt de bouleversement, ce qu’on agite et ce qui agite, c'est la souveraineté temporelle du Saint-Siège.

Quelques-uns prétendent la détruire au grand jour, beaucoup la veulent miner sourdement ; elle est le point de mire et d’attaque de tous.

La suprématie spirituelle déplaît sans doute aux dissidents ; elle fut longtemps le but direct de leurs attaques. On les vit alors, inquiétant les fidèles, cherchant à diviser jusqu’au clergé, soulevant partout toutes les jalousies de l’indépendance humaine contre cette*uprême magistrature des consciences. On parlait peu alors contre le pouvoir temporel des Papes ; on se plaisait même à louer la protectrice hospitalité de Rome, la gloire de ses monuments, la douce paix de ses peuples ; on s’inclinait devant le sceptre paternel du roi ; on sapait l’autorité du pontife.

Mais les épreuves même ont raffermi cette autorité. On sait qu’elle est aujourd’hui plus que jamais l’ancre do salut de l’Église, et que les tempêtes récentes l’ont enfoncée plus profondément encore dans tous les cœurs catholiques. Ceux qu’elle désole le plus n’osent guère l'ébranler de front ; ils trahiraient le but de leurs attaques, et, loin de lui susciter des obstacles, ils concentreraient ses forces et retremperaient sa puissance.

Il faut sans doute féliciter l’Église de ce merveilleux progrès d’unité, dont l’évidence a frappé jusqu’à ses enne-

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mis, mais cct hommage forcé n’est de leur part ni une paix, ni une trêve ; leur but est resté le même, le plan seul a changé.

Aujourd’hui c’est donc le pouvoir temporel qu’on attaque, en le disant ou sans le dire. 11 y a sans doute des réformes utiles et des réformateurs consciencieux, mais il ne faut ni se méprendre sur la tactique des adversaires de l’Église, ni se prêter à leurs pièges. Derrière les apparences des questions de réforme, c’est le pouvoir temporel que les habiles poursuivent en réalité dans son essence même et dans les conditions nécessaires de sa vie.

Et derrière le pouvoir temporel, de plus habiles encore veulent frapper le pouvoir spirituel. En le découronnant de sa majesté extérieure, de sa souveraineté royale, ils se flatteni d’énerver sa force morale et de miner sa suprématie religieuse, jusqu’au jour où il leur serait donné de la détruire.

C’est le secret de la haine persévérante de l’Angleterre, qui ne craint pas de braver l’opinion du monde en descendant souvent à des injures indignes de la renommée de ses hommes d’État, ou à des menaces indignes de la généreuse liberté de ses institutions.

C’est le mobile à peu prés avoué du ministère piémontais, qui s’est laissé si déplorablement glisser sur toutes les pentes irréligieuses, dans le machiavélique espoir de mieux détourner du trône les courants anarchiques, dont

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son aveugle complaisance n’a fait qu’accroître et accélérer les funestes débordenients.

C'est aussi l’explication de la réserve équivoque et de la froideur quelquefois malveillante des gouvernements conservateurs et non catholiques de l'Europe. Ils craignent de prêter des forces au désordre en attaquant un pouvoir régulier au sein de cette Italie, où l’esprit révolutionnaire a concentré son foyer pour y asseoir quelque jour son Irène. Et pourtant ils voudraient amoindrir cette Église rivale et redoutée, dont la grande figure s’élève chaque jour davantage sur le monde entraîné à l’unité par le douloureux souvenir de tant d’épreuves et par le saisissant aspect des perpétuelles vicissitudes de la société.

C’est enfin le mot d’ordre plus ou moins ardent, plus ou moins couvert, de tous les ennemis. C’est même la thèse favorite des indifférents, qui veulent qu’on leur sache gré d’une sorte d’impartialité inconséquente, et ne semblent conserver quelque omhre de pouvoir à l’autorité spirituelle que pour sacrifier plus à l’aise toutes les pré l’ogatives tutélaires et la vitale dignité du pouvoir temporel.

Il faut savoir prendre son parti de ces hostilités et de ces malveillances. De tels obstacles ne sont pas nés d’hier. Il y a longtemps que l’Église est accoutumée à la lutte ; elle suit sa destinée. Celui qui la protège lui a promis la durée et non pas le repos.

Mais ce qui semble plus étonnant et plus affligeant tout ensemble, c’est de voir que l’union de. tous les adversaires

de l’Église n’ait pas servi d’enseignement et de modèle à tous scs amis.

Cetle union pour la commune défense s’est faite dans les esprits élevés. Us ont pu différer sur des appréciations politiques, sur des tendances administratives, sur des limites d’attributions ou sur des traditions de discipline. Dieu me garde de les blâmer d’avoir usé avec une fermeté respectueuse de celte indépendance de pensée qui appartient à tous hors du cercle immuable de la foi !

Cetle liberté des opinions fait ressortir avec plus d’éclat l’unité de la croyance et Tunanimilé du dévouement. Ce magnifique mouvement qui entraîne en ce moment la catholicité tout entière au secours de son centre menacé, a puisé dans la diversité des origines et dans la spontanéité des élans une louchante et irrésistible puissance. Celte variété de points de départ, celle liberté d’action sont une force et non une entrave : c’est la fécondité de rintelligcnco humaine vivifiée par le rayonnement de l’éternelle vérité.

Aussi je veux respecter toutes les lumières qui sont l’honneur de l’Église, garder toutes les richesses qui font sa force. J’aime mieux pour elle la sagesse persuasive de Pie IX qui ramène les adversaires, qu’une témérité exclusive qui diviserait les amis.

I/épiscopat a donné le signal. Tous ses pontifes ont rivalisé de zèle pour voler au secours du père commun menacé ; tous ont montré, dans celte émulation généreuse, qu’il n’y a entre eux qu’un cœur et qu’une âme.

Tous ont réalisé tour à tour dans leur conduite cette magnifique devise qui présida (oujoui's aux destinées de l’Église ; In necessariis unilas, in dubiis libertas, in omnibîis charitas.

L’exemple des pasteurs n’a pas été stérile pour le troupeau, et cependant il demeure encore bien des préjugés n éclairer, bien des passions ù amortir, bien des obstacles û vaincre dans l’esprit si ardemment et si perfidement travaillé des multitudes.

On se sent profondément contristé quand on entend quelques catholiques sincères, fascinés par des préjugés si habilement répandus, si crédulement acceptés, se faire les complaisants échos des voix les plus suspectes. On les voit envisager sans effroi, et presque sans scrupule, la spoliation de l’Église et le détrônement temporel du Saint- Siège, sous prétexte de mieux assurer la simplicité primitive de sa mission apostolique et même l’indépendance de sa pastorale autorité.

Ce langage est plus répandu et plus accrédité qu’on ne pense. U caresse des préventions enracinées, il flatte des passions irritées par quelques abus inséparables de la fragilité humaine. Sa simplicité plaît aux esprits superficiels; elle a pu ébranler jusqu’à de graves intelligences. Mais le péril, révélé au grand jour des événements, a dissipé tous les malentendus, pour ne laisser place qu’au dévouement.

Un tel sophisme ne repose en effet que sur une confusion.

1,’CNITÉ ITALIENNE

On confond le but iimnorlel et le caractère immuable de l’Église avec les moyens que son divin Auteur sait proporlionner aux événements et aux besoins des siècles.

On nie les progrès de l’expérience, on dément l’œuvre des temps. Ou dédaigne le fruit des plus laborieux efforts; on repousse le prix des plus nobles combats.

On inèconnait ainsi les voies de la Providence, et on va jusqu’à s’insurger contre ses décrets.

Celui qui consomma runilé de l’empire romain pour préparer celle de la foi, et qui le détruisit pour assurer ri:idépendanco de son Église, sait tour à tour déchaîner contre elle toutes les forces humaines pour faire resplendir son courage, ou les enchaîner à ses pieds pour faire éclater s» puissance. Il lui décerne à son gré la palme du martyre pour faire germer sa parole dans les cœurs, ou la couronne des rois pour la propager dans le monde. Il permet les Ages de ténèbres pour faire briller sa lumière, comme les âges de doute et d’hérésie pour éprouver sa fermeté et faire ressortir sa constance.

Mais il ne faut pas confondre les époques, les maux et les remèdes suscités par sa providence ; il ne faut surtout ni rejeter ses faveurs ni paralyser ses bienfaits.

Sans doute l’Église ne se montra jamais plus héroïque que sous le glaive de ses bourreaux. Est-ce à dire qu’il faille recommencer les persécutions et rouvrir les annales du martyre?

Elle ne fut jamais plus admirable d’abnégation et de

KT l.A SOUVERAINETÉ DU PAl'E. Vj

sacrifices qu’aux jours'de son dénùment. Faut-il se hâter de la dépouiller et d’enrichir ses ennemis de ses dépouilles, afin de mieux faire éclater les gloires de son désintéressement par l’impuissance de sa charité ?

Jamais sa force impérissable n’a été plus victorieusement éprouvée que quand elle a triomphé des vices de ses propres pasteurs. Songerait-on à élire de mauvais Papes, pour mieux faire briller la puissance du bras divin qui protège la papauté contre tous et contre elle-même, à travers les orages venus du siècle comme du sein même de l’Église? Étrange logique, qui ressuscite les obstacles déjà vaincus pour avoir encore à les vaincre, et détruit les victoires pour se donner le plaisir de recommencer les combats, afin de tourner dans un cercle sans fin de démolition, de reconstruction et surtout d’impuissance.

Grâce à Dieu, cette philosophie du zèle destructeur n’a gagné ni les savants ni les multitudes. La lumière s’est faite dans tous les esprits élevés, sur toutes les prérogatives du Saint-Siège. Son pouvoir temporel, tant calomnié, tant combattu dans les siècles d’hérésie et d’incrédulité, s’est vu défendu dans celui-ci avec une force et une science dont la persévérante énergie a répondu à celle de l’attaque.

D’éminents évéques, de puissants hommes d’État sont descendus dans l’arène. D’illustres écrivains protestants ont voulu même partager les honneurs du combat, comme pour consoler l’Église de l’aveuglement et de l’indifférence

de quoiques-uiis de ses enfants. On sent que ce pouvoir est aujourd’hui, dans l’ctat des faits et des opinions, une nécessité politique pour l’équilibre des puissances et des territoires, un symbole de dignité et d’indépendance pour la papauté, un appui pour les libertés de l’Église, une garantie pour la propagation de la foi et la sécurité de la religion.

On sait à quoi s’en tenir sur ces chimères puritaines qui deviennent si vite des réalités spoliatrices, qui prêchent l’abnégation pour détruire, et pratiquent l’envahissement pour se conserver.

Pour comprendre l’importance vitale du pouvoir temporel de la papauté, il suffit d’interroger l’histoire de son passé, sa situation présente, ses destinées futures.

La papauté des premiers siècles a pu vivre à Rome à côté de l’empire des Césars. Les deux royautés ne pouvaient se toucher : l’ime trônait au soleil du Capitole, l’autre versait son sang dans la nuit des catacombes.

Constantin n’eut pas plutôt rendu le grand jour à la papauté qu’il lui céda la place. Il n’abdiqua pas l’empire; mais l’éclat passager de cette majesté politique se sentit plus à l’aise en transportant sa capitale loin du contact et de la force impérissable de cette majesté religieuse. Les barbares ont compris la mystérieuse puissance de cette nouvelle consécration de la ville éternelle. Leurs invasions l’ont prouvé; c’est là qu’ils ont poité leurs coups.

L’empire de Byzance a pu végéter encore pendant dix siècles impuissant et méprisé; mais pendant que le sceptre oriental livrait l’Occident désarmé aux débordements vengeurs que l'univers précipitait de toutes parts sur ses antiques tyrans du Capitole, l’ascendant moral des Papes inspirait seul le respect à l’âme étonnée des conquérants, et leur bras armé de la croix sauva plus d’une fois Rome abandonnée.

Les droits de l'empire ont passé à qui en remplissait les devoirs. Vainement les Papes se montraient les fidèles conseillers et les derniers serviteurs des Césars impuissants de la Grèce, qu’ils ne connaissaient guère que par leurs persécutions ou leurs délaissements. Ils se voyaient, sans y prétendre, intronisés eux-mêmes par la force des événements et les besoins des peuples.

L’épée de Pépin prêta force à leurs vœux, en les délivrant de leurs oppresseurs; son bras victorieux couronna leur protecteur, et le sceptre impérial de Charlemagne acheva de consacrer la généreuse justice de son père.

Mais le saint-empire romain gardait encore des prétentions de suprématie sur la papauté, il l’avait dotée comme elle l’avait couronné.

Cette origine lui gonfla le cœur; son ambition traita souvent Rome en ville conquise, et les Papes en vassaux ; on sait l’histoire des querelles du sacerdoce cl de l’Empire. Celui-ci foula aux pieds plus d’une fois toutes les lois de la justice, tous les droits •mêmes de rimmanilé. On crut voir renaître les persécutions des premiers Césars,

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1,’ISITÉ ITALIENNE

et les seconds ne furent pas loin de faire reprendre aux Papes le chemin des catacombes.

Cependant d’autres royautés s’étaient formées. Protectrices d’abord, elles devinrent persécutrices à leur tour. La papauté, froissée entre les .souverains étrangers qui voulaient l’envahir, et les princes romains qui tentaient de l’absorber, dut quitter Rome et se réfugier pendant un siècle de ville en ville, ou, pour mieux dire, de citadelle en citadelle. Enfin, lasse du sol de l’Italie où elle demandait l’indépendance î\ tons, et où chacun lui répondait par l’oppression, elle alla chercher à Avignon un abri pour sa sécurité incessamment menacée. Elle ne l’y trouva pas toujours : les ambitions politiques l’assiégèrent jusque dans cet asile. D’ailleurs, si la papauté pouvait se passer de Rome, Rome ne pouvait se passer de la papauté. La papauté dut revenir à Rome; elle s’y vit encore poursuivie par des prétentions rivales, dont le conflit faillit submerger l’unité de l’Église dans la tempête si longtemps perpétuée du schisme d’Occident.

Enfin le pouvoir temporel, opprimé d’abord par la prépondérance de l’Empire, puis menacé sans cesse par les entreprises armées de ses puissants voisins, se vit affermi par ses épreuves mêmes et par les périls que tant de contre-coups avaient fait courir à la paix du monde. La papauté goûta quelques jours de sécurité, que les déchirements de l’Église vinrent bientôt interrompre.

Elle usa, il est vrai, quelquefois de cette royauté temporelle pour se mêler aux luttes guerroyantes du temps.

L'ambition y put avoir sa part, et pourtant il est juste de dire que cette intervention militaire fut rarement provocatrice et presque toujours consacrée à combattre les infidèles ou à défendre l’indépendance de l'Italie; toutefois cette situation armée, toujours difficile pour la papauté , même au service des plus nobles causes, a vu son terme depuis plus de trois siècles.

Le glaive de saint Pierre n’est plus guère sorti du fourreau depuis la glorieuse part que l’étendard des clefs sut prendre à la bataille de Lépante, qui arrêta pour toujours le croissant et sauva définitivement la sécurité de l’Europe chrétienne. Et depuis cette immortelle journée qui couronna triomphalement les armes pontificales , d’autres temps ont vu d’autres besoins et d'autres influences. La papauté a vécu pacifique et indépendante, à peu près incontestée dans son pouvoir temporel qu’elle renfermait soigneusement dans scs limites, veillant sur la foi, propageant la charité, fondant des monuments, bénie par ses peuples, hospitalière pour les étrangers, et ne prétendant au dehors qu’à la seule expansion de la force morale, qui est le secret de sa vie et la condition de sa durée.

Telle est l’histoire de la souveraineté des Papes. Elle s’inaugure dans leur sang ; le martyre leur donne la confiance des peuples ; la confiance leur impose le patronage, et bientôt le patronage appelle leur royauté !

Colle royauté avait germé dans les sacrifices, mûri par les bienfaits : le vœu des peuples la défère; le inonde la reconnaît. L’Empire lui-même la consacre ; il lente bien-

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tôt de l’absorber. Les rivalilés européennes l’affranchissent des nouveaux Césars ; ces rivalités la menacent à leur tour. Le péril même fait consacrer son indépendance. Les angoisses du schisme d’Occident l’enracinent à Rome; enfin, la réforme elle-même, en livrant aux rovautés dissidentes le pouvoir spirituel de l’Église, fait éclater la néco. sité d’armer du pouvoir temporel le chef de la religion catholique, pour le défendre contre des envahisseurs couronnés. La division des sectes avait fait ressortir la grandeur de l’unité spirituelle ; leur puissance même rend plus intime et plus chère aux peuples la nécessité de l’indépendance temporelle, et partant de la souveraineté des Papes.

Qui ne reconnaît à de tels traits les voies mystérieuses de cette suprême sagesse, qui sait puiser, dans les obstacles môme des temps et dans les passions des hommes, des appuis imprévus et des forces involontairement obéissantes pour l’accomplissemenl de ses irrésistibles desseins ?

Cependant nos révolutions modernes ont remis en question le pouvoir spirituel comme le pouvoir temporel des Papes. Qui veut détruire l’un ne manque jamais de s’attaquer à l’autre. 11 faut bien étouffer les plaintes importunes et les cris de la conscience publique. La spoliation et la pei sécution se sont tenues de prés ; c’est l’histoire de tous les temps et dé tous les lieux ; elle est empreinte dans les récentes annales delà nôtre, et le funèbre

exil de Valence enseigne l’avenir comme la prison impé* riale de Fontainebleau.

Celte solidarité des deux pouvoirs est devenue, par la solidarité même des perséculions et des épreuves, plus intime que jamais. Gomment se llalter de briser une possession de dix siècles, de dépouiller le père commun des fidèles, sans réveiller à la fois les droits de la justice, les protestations de l'Église et la puissance du sentiment religieux qui leur prête un nécessaire et redoutable appui 1

Comment, dans l’état présent de l’Europe, dans la division actuelle des empires, des territoires et des influences, en présence des communions dissidentes et des principes ennemis, braver cette noble résistance de toutes les forces religieuses et leur enlever ce centre de foi, de paix et d'autorité, si nécessaire à nos temps de doute, d’agitation et d’indiscipline perpétuelle?

Sans doute, si les passions du jour détruisaient l’institution admirable due au travail des siècles pour dépouiller l’élu de l’Église et le pasteur de la chrétienté, le bras divin ne se retirerait pas pour cela de sou ministre. 11 saurait se passer des grandeurs humaines pour défendre son œuvre impérissable -, il n’a besoin ni d’épée ni de couronne pour sauver à travers les tempêtes la barque immortelle du Pécheur de la Galilée.

Mais nul n’a le droit de demander des miracles à la Providence pour se donner le privilège de violer sa jusiiee et de briser l’œuvre de sa sagesse. Or, aux yeux de l’é-

terneile équilé comme devant tes calculs les plus actuels et les plus éclairés de la politique humaine, quel attentat que ce détrônement de la papauté ! quelle folie, aujourd'hui plus que jamais, quand le pouvoir temporel des pontifes est écrit dans tous les besoins de l’époque, et que c'est de lui surtout qu’il faudrait dire que s’il n’existait pas il faudrait l’inventer !

Que de raisons victorieuses viennent en effet s’ajouter aujourd'hui à celles du passé pour faire du pouvoir temporel des Papes, qui fut toujours une aspiration et une force des Ages passés, une impérieuse nécessité du siècle présent !

D’abord les choses ne sont plus entières. 11 est puéril de raisonner comme si l’Église n’eût jamais possédé la 'souveraineté temporelle. Autrefois on eût pu ne la lui pas déférer; il faudrait la lui enlever aujourd’hui. Alors on s'abstenait d'un hommage ; aujourd’hui on infligerait une injure. En ce temps, on aurait refusé d’expérimenter son pouvoir, mais on ne le déclarait pas indigne après l’avoir expérimenté. On ne rabaissait pas son rang et son autorité dans l'esprit des peuples. Aujourd’hui, en prétendant lui arracher les prérogatives qu’elle possède depuis plus de dix siècles, on ne commet pas seulement un attentat à l’éternelle équité des nations, une violation de l'équilibre de l’Europe dont aucun trône n’a de plus antique et de plus respectable possession : ce n’est pas seulement une confiscation de par la force, c’est une déchéance de parla

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justice; c’est un jugement formulé contre la papauté (]u’on proclame indigne du pouvoir parce (|u’elle est coupable d’en avoir abusé. On donne ainsi un triomphe à toutes les violences de ses calomniateurs anciens et modernes, un démenti rétrospectif à toutes les splendeurs de son histoire. Du même coup, on flétrit la papauté passée, on détrône la papauté présente, on désarme la papauté future. Ce n’est pas seulement une dépossession matérielle, c’est une dégradation sociale.

11 y a donc aujourd’hui pour le maintien du pouvoir temporel des Papes une raison décisive qui ne pouvait exister à l’origine. Cette raison, c’est la possession, et la force de celte possession s’accroît elle-même par l’expérience des services passés et par le péril de la spoliation présente.

La papauté, qui fut, au moyen âge, le seul bouclier des opprimés contre la force brutale, le seul contre-poids à l’invasion barbare et à l’absorption féodale; la papauté, qui sauva les lumières des étouffements de l’ignorance victorieuse et les mœurs de ce torrent de corruption dont l’Église elle-même ne fut pas exempte; la papauté, qui entreprit toutes les luttes, risqua tous les périls et subit toutes les catastrophes pour régénérer la discipline de la société submergée dans les Dots de l'anarchie morale et politique des plus mauvais jours de l’histoire; la papauté, qui consei’va au monde l’inviolabilité du mariage foulé aux pieds par des rois sans contrôle et des seigneurs sans frein; la papauté, glorieuse d’avoir déployé au service de

cette sainte cause une énergie de persévérance qui vainquit Philippe Auguste et aima mieux perdre l'Angleterre que de transiger avec la licencieuse omnipotence de Henri VIH; la papauté, recueillant de tant de services l’affront d’une déchéance et la flétrissure d’un arrêt de confiscation dicté par les couronnes et exécuté par la révolution, quel démenti pour l’histoire du passé, quel vide pour la paix de l’avenir!

Mais ce n 'est pas tout; si la possession a fait cette souveraineté plus sacrée, la marche des temps l’a rendue plus nécessaire encore qu’au jour de son avènement.

Charlemagne, qui se proclama le successeur des Césars et fut comme eux le maître, et plus qu’eux le bienfaiteur du monde, Charlemagne eût pu se trouver assez grand pour compter un Pape comme sujet temporel de son empire. Il n’y eût eu qu’un César et qu’un pontife. Chacun se fût trouvé à la fois le dominateur et le subordonné de l’autre, suivant le caractère des deux pouvoirs. Aucun d’eux ne se fût rabaissé en obéissant et commandant tour à tour. C’était une sorte d’équilibre qui negarantissaitpas sans doute toujours des complications et des conflits, mais qui laissait intactes la dignité des personnes et l’indépendance des devoirs.

Ce fut la prétention fondamentale du saint-empire romain qui se proclamait seul héritier de Charlemagne et affecta la suprématie sur le monde en comptant pour rien les pâles reflets de la couronne impériale de Byzance,

déjà presque séparée de l’Église et de l'Rurope, et destinée à mourir d’impuissance après quelques siècles d’une lente agonie.

Mais bientôt ce globe impérial porté devant les nouveaux Césars vit ses rayons se disséminer sur de nouvelles couronnes, cl l’unilé de l’Empire s’effaça au milieu du développement des grandes monarchies.

Toutefois, il resta du moins entre toutes un lien commun de foi chrétienne et ardente, une voix universelle de soumission à l’aulorilé de l’Église qui retentit profondément dans toutes les consciences, pénétra la société tout entière du souffle religieux, et consacra, par la conviction des esprits et le dévouement des cœurs, la plus puissante force d'unité morale qui fût jamais. Appuyée sur une telle force, centre de tous les respects, âme de toutes les institutions du temps, la papauté se vit implorée comme refuge par les peuples, acceptée comme frein par les grands, recherchée comme arbitre par les rois. Elle put être méconnue sans doute par les ambitions tyranniques, et persécutée quelquefois par les forces souveraines qu’elle voulait plier au joug de la justice pour affranchir les peuples de celui de l’oppression; mais triomphant à la fin par la puissance de la conscience et la reconnaissance de l’opinion, vénérée et bénie par tous, la papauté exerça par le seul ascendant de son pouvoir spirituel, une telle domination sur les affaires temporelles du dehors, qu’elle eût pu se passer de la souveraineté matérielle qu’elle exerçait dans le cercle restreint de

ses Étais. I.e pontife pouvait être moins roi chez lui quand il l'était partout.

Mais aujourd’hui, en présence de la séparation des pouvoirs et de la division des cultes, dans la situation de liberté confessionnelle et d’indépendance religieuse et politique faite à l’Europe par le traité de Weslphalie, et définitivement affermie par l’histoire des deux derniers siècles, devant l’ombrageuse susceptibilité des couronnes et l’ardente et libre propagande des sectes, peut-on se figurer quelle serait l’attitude d’un pape sujet?

Ces deux mots, rapprochés l’un de l’autre, embarrassent les plus hardis novateurs; ils effarouchent surtout les esprits inconséquents qui ne savent ni désavouer un faux principe, ni avouer ses funestes conséquences. Un pape souverain les froisse, un pape sujet les révolte. Il faut pourtant choisir; une république môme ne donnerait pas le moyen terme. On est sujet d'une république comme d’une monarchie, et ce n’est pas toujours là qu’on trouve les moins lourdes chaînes et les moins ombrageux dominateurs, le Pape surtout ne larderait pas à l’apprendre.

En effet, s’il devenait jamais sujet d’une république, quelles vexations de la part d’un pouvoir qui serait d’aulant plus tracassier qu’il serait plus envieux, et d’autant plus envieux qu’il serait plus petit et le Pape plus grand ! Veut-on livrer le libre exercice du culte catholique à la police de quelques tyrans subalternes, ses missions et les

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visites de ses évêques au visa de la commune do Home ? Veut-on soumettre leur chef à la juridiction de tribunaux passionnés où ses ennemis ne manqueraient pas de le traduire pour des délits imaginaires, afin de déconsidérer son autorité et d’atteindre plus sûrement le pontife en paraissant poursuivre l’homme ? Quel tribun pourrait trôner au Capitole pendant que le Pape obéirait au Vatican ? Et que penserait l’Europe catholique en voyant son Pontife sujet et elle-même étrangère dans cette cité qu’elle a affranchie et relevée pour en faire la métropole de sa foi, le libre rendez-vous de toutes ses nations, l’inviolable sanctuaire de son immortelle unité ? L’Europe ne souffrira jamais que le podestat d’une petite république commande au chef de la grande république chrétienne, dans la ville même dont elle a doté ses devanciers pour en faire le centre immuable de leur immuable autorité.

Le Pape ne sera pas l’esclave d’une république ; il ne peut pas davantage devenir le serviteur d’une monarchie.

En effet, si le Pape est sujet d’un petit prince, la faiblesse du chef et la situation précaire d’un Etat à la merci de toutes les influences rejailliront sur le Pontife en abaissant sa dignité et en menaçant chaque jour son indépendance.

Mais ce péril apparaîtra bien plus menaçant encore si le Pape est sujet d’un puissant monarque. Sans doute, la véritable indépendance jaillit du fond même des caractères, elle einprnnte à la conscience seule l’énergie de

résister à toutes les pressions de la force. L’histoire de l’Église en offre d’admirables exemples. Chaque siècle en à enrichi ses annales, le nôtre y a tracé de grandes pages, et Dieu veuille qu’il ne soit pas destiné à en écrire de plus émouvantes encore !

Mais si cette indépendance subsiste devant celui qui .sonde les cœurs et les reins, que deviennent les apparences aux yeux du monde ?

Qui pourrait, dans un conflit religieux entre le souverain du Pape et les souverains étrangers, croire à l’impartialité du jugement pontifical? Qui pourrait se faire à l’idée d’un Pape transformé tantôt en évêque allemand, recevant l’ordre de célébrer les victoires de l’Empereur sou maître sur la France, tantôt en évêque français condamné à voir la police disposer de la publicité de ses mandements et déféré peut-être lui-même an conseil d’Êtat comme coupable d’abus? Napoléon l’a dit, dans scs jours de sagesse et de véritable gloire : rAutriche ne s’inclinera pas plus devant un Pape sujet de la France, qu’il ne se fût incliné lui-même devant un Pape sujet de l’Autriche.

Personne surtout ne voudra s’incliner devant un Pape vassal du Piémont. C’est alors que tout deviendrait contact et conflit entre le Pape et le nouveau maître que la révolution aurait appelé à trôner au Vatican sur l’unité improvisée de l’Ilalie ; les vainqueurs ne pourraient s’entendre sur le sort du vaincu. La révolution voudrait étouffer la papauté, le roi d’Italie aimerait mieux l’exploiter ; après avoir étendu ses fl’onlièros jusqu’à celles de la

ET LA SOUVERAINETÉ DU l'APE. 59

Péninsule, il tenterait d’y enfermer celles de la papauté. Mais l’espoir serait vain, l’Italie est trop grande pour lui. Elle est trop petite pour la papauté ; que dis-je : la papauté ne resterait pas à Rome. Elle ne se courberait pas sous ce sceptre nouveau. Elle ne pourrait servir là où elle a régné ; Rome, déchue par sa royauté nouvelle, descendrait du rang de capitale immémoriale du monde au titre de capitale précaire du royaume d'Italie. Et l’Église catholique, qui se faisait gloire d’être romaine, ne se résignerait jamais à devenir italienne et encore moins piémontaise.

Que parlé-je d’Église catholique? Chacun voudrait avoir son Pape, les mauvais jours du quatorzième siècle ne tarderaient pas à renaitre et le schisme d'Occident ne serait pas loin. Il y aurait des Églises nationales partout, il n’y aurait plus d’Église catholique nulle part, excepté dans l’impérissable refuge où la Providence gardera toujours l’étincelle en réserve pour briller de nouveau après la fin des tempêtes déchaînées par tant de folies.

Si la situation d’un Pontifie sujet parait tellement anormale devant les princes catholiques, quel péril ne courrat-il pas de la part des princes dissidents dont les plus puissants se sont faits chez eux chefs de la religion ! On peut juger s’ils abuseront d’une telle prérogative pour accabler du poids de la double autorité concentrée dans leurs mains celle qu’une coupable imprévoyance leur aura livrée, déchue et désarmée tout ensemble. Comment balancer de telles influences, résister à de telles forces,

L’UMTE ITALIENNE

üU

luUer enfin contre toutes les puissances de séduction, d’intrigue et de menace de cette propagande infatigable et couronnée ?

Et si le souverain du Pape est lui-même dissident ou le devient par l’usage, peut-être calculé, de la liberté indéfinie des cultes, quelle sera l’attitude d’un Pape devenu sujet d’un prince protestant? Que deviendront sa propre liberté, la sécurité de l’Église et la dignité même du monde catholique?

Je m’arrête. Plus on creuse ces hypothèses subversives, plus on se heurte à des impossibilités surgies de toutes parts. Ce tableau est si saisissant, qu’après les flots de lumière répandus par tant de profonds penseurs et d’écrivains éloquents, on peut trouver encore des lueurs jiouvelles pour faire briller dans tout leur jour la justice traditionnelle et la nécessité politique de la souveraineté temporelle du Pape.

Ainsi, non-seulement le pouvoir temporel de la papauté s’explique en principe par la nature des choses et par la convenance de toutes les situations ; non-seulement son institution se justifie par les bienfaits de l’expérience qui a suivi, comme par la pente irrésistible des événements qui avaient précédé; mais elle repose aujourd’hui sur des causes qui appartiennent à notre temps, et que l’époque de celle grande création ne peut revendiquer. Car, sous Charlemagne, elle naissait au monde; elle n’avait pu conquérir dès son berceau la naturalisation politique et sociale

ET LA SOUVERAINETÉ I)U UAl’E. 61

que le temps, les services et la possession peuvent seuls donner. Elle eût pu être suppléée dans une certaine mesure par la double unité de l’empire et de la foi, qui prêtait au pouvoir spirituel un tutélaire appui.

Maintenant la possession est venue et les deux unités s’en sont allées, en sorte qu’on dépouillerait la papauté aujourd’hui, quand ses bienfaits lui ont conquis plus de droits, et quand les divisions du monde lui ont enlevé plus d’appuis; il la faudrait humilier quand elle a besoin d’être plus considérée et plus puissante ; on la livrerait à scs adversaires avec un outrage de plus et deux forces de moins.

Ainsi le pouvoir temporel des Papes a conservé pour durer toutes les raisons qu’il eut pour naître, et la Providence en a voulu ajouter d’autres par la main du temps : la possession l’a rendu plus sacré, la division des couronnes plus précieux, la diversité des sectes plus nécessaire.

Et, en même temps que ses avantages se sont accrus, ses principaux inconvénients se sont évanouis.

Nous disons ses inconvénients, car il en a, et il ne pourrait en être autrement.

La papauté, dans l’exercice de son pouvoir temporel, ne saurait prétendre à cette inspiration d'éternelle vérité dont Dieu n’a doté son vicaire que pour le gouvernement spirituel de son Église; elle porte en soi les faiblesses inhérentes à la fragilité de notre nature. Alors même qu’elle obéit aux plus généreux penchants et qu’elle fonde

C2 L’UNlTÈ ITALIENNE

les plus sublimes institutions, clic subit les défauts de ses qualités, elle tombe quelquefois du côté où elle penche. Ce n’est pas à la terre que sont réservées la pureté sans tache et la lumière sans ombre.

Toutefois le gouvernement temporel des Papes présentât-il encore de plus graves imperfections que celles dont les préventions passionnées et les crédulités aveugles se plaisent à tracer un si noir tableau, cette souveraineté prête à la suprématie spirituelle de si puissants appuis, elle donne à la sécurité religieuse et politique du monde de si nécessaires garanties, qu’il faudrait se résigner sans hésiter aux conditions même les plus difficiles de sa vie et de sa durée.

Mais, grâce à Dieu, ces conditions ne sont ni plus lourdes ni plus blessantes que celles de tous les pouvoirs sans lesquels nulle société ne peut vivre.

Ou cherche aujourd’hui à révolter l’opinion contre l’idée même de la souveraineté d’un pontife : on accepterait tout, dit-on, excepté la domination cléricale; c’est le mot d'ordre du jour.

Que les ennemis de toute autorité, qui changent sans Cesse de stratagème sans jamais changer de hut, aient choisi aujourd’hui ce cri de guerre, comme ils en proféraient un hier contre les antiques dynasties, comme ils eu pousseront un demain contre les dynasties nouvelles} cela ne peut surprendre personne.

Qu’ils se fassent écouter comglaisamhient par les mul-

titudes, il n’y a pas davantage de quoi s’étonner : on s?it la crédule docilité des unes et l'infatigable acharnement des autres.

Mais que des esprits sérieux, habitués à admettre toutes les conditions nécessaires du pouvoir, se révoltent à l'idée de celles-là, voilà ce que je ne puis comprendre.

Un Pontife roi pai aît-il donc plus étrange qu’une reine pontife? Semble-t-il plus singulier de voir Pie IX instituer des magistrats que d’entendre la reine Victoria prescrire des jeûnes ou publier des mandements? Un Pape protecteur des arts choque-t-il plus les esprits qu’une femme chef de l’armée ou un enfant législateur? Je ne voudrais offenser ni le chevaleresque royalisme des fils des compagnons de Guillaume le Conquérant, fléchissant le genou devant leur gracieuse souveraine, ni la généreuse fidélité des antiques hidalgos, recevant des mains d’Isabelle seconde l’étendard de Castille pour combattre eu Afrique les Maures que la première avait chassés de Grenade. Je ne voudrais parler ni à la France ni à la Prusse des minorités orageuses et des infirmités royales ; mais (pii ne voit que le dogme, si tutélaire d’ailleurs, de la succession dynastique peut mettre les fidélités à de bien plus rudes épreuves que le choix si solennellement préparé et garanti des Pontifes? Et je m’étonnerais surtout que les amis sensés de la liberté, qui savent respecter les couronnes héréditaires, voulussent briser la seule qui soit restée élective, la seule qui puisse décorer encore un front plébéien.

Aussi quelle lignée royale peut offrir celte riche et longue suite de grands princes? Que de Papes éminents par la force et la sagesse, comme par la sainteté et la science ! Que d’éclalants services et de règnes immortels ! Combien les exceptions ont été rares et combien les bienfaits de cette magnifique souveraineté ont dans tous les temps dominé ses faiblesses !

Mais, pour achever ce tableau, il faut ajouter qu’aujourd'hui même les principales causes de ces faiblesses ont disparu sans retour.

La Providence, qui veille aux destinées de son Église, a tout préparé pour l’harmonie des institutions et des temps. Le même bras protecteur qui avait fait ressortir à la fois les bienfaits et les nécessités du pouvoir temporel des Papes en a fait chaque jour disparaître les dangers.

L’un des principaux était sans doute l’immixtion du Père des fidèles aux conflits armés qui déchirent ses enfants ; rien n’a pu exposer la foi des peuples à de plus douloureuses angoisses que la possibilité d’une’ guerre ' injuste déchaînée sur le inonde par la main même qui avait reçu la mission de le pacifier et de le bénir. Les exemples ont été rares, et pourtant il n’a rien moins fallu que l’immortalité promise à l'Église de Pierre pour la faire survivre, triomphante, à de telles épreuves. Mais, grâce à Dieu, ce danger a cessé ; aujourd’hui une guerre défensive est à peine possible au Saint-Père, et l’appui de l’Europe le couvre plus efficacement que ses propres soldats. L’esprit révolutionnaire a choisi les États de l’É-

glise pour le point favori de toutes ses attaques ; ii y précipite en ce moment toutes ses forces, accourues de toutes les parties de l’Italie. On peut regretter que cette situation violente rende momentanément le bras de l'Europe nécessaire à la défense du Saint-Siège ; mais tout le monde doit se féliciter de voir que toutes les tentatives ambitieuses lui sont désormais impossibles. Quel Pontife aujourd’hui songerait à une guerre de conquête, quand l’Europe compte cinq grandes puissances prêtes à faire exécuter leurs volontés et pesant sur toutes les résistances de tout le poids de deux cents millions de sujets et de deux millions de soldats? Une telle supposition ne se discute pas.

La souveraineté temporelle du Pape a donc disparu comme puissance militante, elle n’est plus qu’une, puissance pacifique et désarmée, trouvant sa force dans sa propre faiblesse. Organisée pour la liberté du pouvoir spirituel, assurant ainsi la sécurité religieuse de toutes les nations catholiques, elle est fondée sans doute à leur demander en échange sa sécurité politique.

Mais plus de chances d’agression, plus de querelles de territoire; et ainsi disparaît un des principaux obstacles que la marche régulière du pouvoir temporel des Papes a pu rencontrer dans d’autres siècles pour se faire accepter unanimement par les peuples.

Le temps et les événements l’ont aussi dégagé d’un autre danger qui a fâcheusement pesé sur lui à d’autres époques; je veux parler des excès du népotisme, devenu

souvent un embarras et quelquefois un fléau ; on ne craint

pas plus aujourd’hui les dilapidations des parents de Paul IV que les ambitions de famille de Paul 111. La libre disposition des grands bénéfices, reprise par chaque nation pour son territoire, a même tari la source des plus opulentes faveurs qui attiraient autour du Saint-Siège toutes tes intrigues de la cupidité, et pouvaient compromettre par une distribution malheureuse la renommée de l'impartialité pontificale.

L’étoile funeste du népotisme est toujours allée en pâlissant dans ces derniers temps ; elle a paru surtout s’éclipser depuis soixante ans, sous la bienfaisante influence de Pie VU. Mais c’est à Pie IX que semblait réservé l’honneur de la faire disparaitre. Sa délicatesse magnanime, que nul n’avait encore égalée, n’a voulu reconnaître d’autre famille que les pauvres. Pour eux seuls s’ouvre sans cesse le trésor de sa charité, plus inépuisable que celui de ses richesses. C’est à eux seuls qu’il donne, c’est pour eux seuls qu’il demande toujours. Quant à son honorable famille, il la maintient dans la dignité de son modeste patrimoine, sans lui communiquer la pompe qui coûte et ne relève pas. 11 a récemment ému le monde par le touchant spectacle de cette visite pastorale de Sinigaglia, où on le vit délaisser le palais des Pontifes pour aller demander l’hospitalité à la maison paternelle, demeurée le siège de sa famille, et bénir le manoir de son neveu resté gonfalonier de sa ville natale.

L’histoire dira de ce règne marqué déjà par tant d’actes généreux du Ponlife et tant de merveilles de la Provi*

ET LA SOUVERAINETÉ DU PAPE fil

dence ; qu’il a porte, le dernier coup au népolisine dêjü ébranlé par scs vertueux prédécesseurs, et qu’il a rciulu ainsi à la chaire de Pierre la pureté primitive et le désintéressement apostolique des plus beaux temps de l’Rglise.

Ainsi Pie IX aura d’autant mieux relevé la renommée de son antique race aux yeux de l’avenir, qu’il ne lui aura laissé que le souvenir de son berceau et l’héritage d’un nom qu’il a reçu honorable des mains de scs ancêtres et qu’il lègue glorieux à leur postérité. 11 le léguera aussi à rfiglise et ce legs sera efficace; de tels souvenirs sont des lois. Quels abus pourraient désormais braver les censures de l’opinion consacrée par l’autorité d'un si grand exemple ?

C'est une garantie nouvelle de reconnaissance et de respect pour le pouvoir temporel si utile dans tous les temps, et qui se présente aujourd’hui au inonde avec la possession et les pressantes nécessités de l’unité de plus, avec les guerres ambitieuses et le népotisme de moins.

Aus.si la cause du pouvoir temporel des Papes est gagnée dans tous les esprits sérieux ; et, malgré le flot des vieux préjugés et des calomnies contemporaines, elle a conquis chaque jour les adhésions les plus éminentes et môme les moins prévues. Le mouvement a éclaté dans tous les partis comme dans tous les rangs, parmi les ora* teurs comme parmi les écrivains, chez les philosophes comme chez les publicistes, chez les hommes religieux

fis I,’ UNITÉ ITALIENNE

comme chez les indifférents, et jusque dans les communions dissidentes et les cultes les plus contraires.

Il y a paru le jour où, chassé par l’ingratitude de ses propres sujets, le noble fugitif de Gaële a vu venir à lui la sympathie des peuples et l’empressement des couronnes. Le monde lui dressait dans l’exil un trône de dévouement et de respect, en attendant que le vœu de tous, le concours des forts et l’épée de la France lui rouvrissent le chemin de cette Rome qui avait paru veuve de ses grandeurs et découronnée de sa gloire.

Cette éclatante manifestation des peuples a donné une consécration nouvelle à la tiare. Tous ont proclamé à l’envi que le Pape manquait à Rome, bien plus que Rome au Pape, et que le maintien de sa couronne importait à l'inviolabilité de tous les États comme à la grandeur de ritalîe, à la dignité de toutes les nations catholiques comme à la paix du monde entier.

Ces choses sont d’hier, et on dirait qu’un siècle nous en sépare. La souveraineté du Pape, l’inviolabilité des États de l’Église, le droit d’intervention catholique, toutes ces grandes questions tranchées alors avec tant d’éclat par le droit et la force voient se redresser contre elles le sophisme et la révolte. Les vaincus de 1849 dominent aujourd’hui l’Italie et semblent braver leurs vainqueurs.

Que s’est-il donc passé depuis celte époque solennelle ? Le temps a marché, le péril s’est éloigné, le prestige du retour s’est affaibli, les préjugés ont repris leur cours.

Je ne sais si le gouvernement romain a pu mériter

ET LA SOUVERAINETÉ DU l’APE. 69

quelques reproches; en tout ca», l’Europe doit s’en adresser à elle-même de bien amers. Son imprudent langage a plus d’une fois encouragé les mécontentements au lieu de les calmer. Nul n’oserait dire que ses plus solennels manifestes n'ont pas concouru à enflammer les passions et à préparer l’explosion qui vient de les déchaîner avec une nouvelle violence.

Et pourtant, malgré l’ardeur des passions, la confiance des novateurs et les forces de leurs alliances, je ne puis croire que la souveraineté temporelle du Saint-Siège puisse succomber devant l’Europe.

11 y va de l’honneur de toutes les couronnes qui ont prêté leur concours à l’ouvre réparatrice de 1849 et qui se sont associées à ses principes. Celles même que l’unité de la communion religieuse ne rattache pas au Saint- Siège ne voudront pas que l’esprit de secte ou de parti puisse prévaloir sur les droits de la justice et les traditions de l’histoire.

Nos temps ont appelé le chef de l’Église catholique à siéger et à comparaître au sein d’un tribunal de rois pour y demander justice à toute l’Europe et y défendre son gouvernement contre de puissants adversaires.

J’eusse désiré que la France lui épargnât une telle nécessité ; sa dignité et celle du Pontife y eussent gagné. Elle le voulait sans doute, elle en avait le droit et le pouvoir ; je regrette qu’elle n’ait pas su en user.

Toutefois, cette situation, qui semble si difficile, ne saurait me décourager.

Ce contact officiel avec toutes les couronnes m’inspirerait au contraire une sincère espérance. II en est de l’Église comme de Rome. Elle gagne à être vue de près. Elle paraîtra dans cette assemblée solennelle avec cette grave et persuasive autorité qui ne s’impose à personne et so fait sentir à tous. Elle y portera cette sagesse traditionnelle qui n’étonnera que ceux qui ne la connaissent pas. Sa pénétration calme et ferme se montrera digne d’être comprise par les princes de la diplomatie, et je ne crains pas pour la papauté catholique le jugement de l’Europe chrétienne.

D’ailleurs il n’y aura plus de place pour les combinaisons équivoques et les politiques à double face ; toutes les situations seront nettes, toutes les volontés interpellées, toutes les responsabilités éclateront au grand jour. Les questions apparaîtront devant l’Europe avec toute la hauteur de leurs principes et tous les périls de leurs conséquences. Dans ces délibérations suprêmes, la solidarité du pouvoir saura se faire entendre à défaut de la solidarité de la foi. Si les ambitions ou les ressentiments voulaient tenter une dépossession odieuse et entraîner les souverains à une iniquité dangereuse pour leur propre avenir, l’intérêt de la conservation les arrêterait au bord du précipice ; si la voix de la justice ne suffisait pas pour les avertir, celle de la révolution se chargerait de les réveiller.

Non, cette conflscation de la royauté pontificale ne sera pas proclamée au nom de l'Europe; la spoliation d’un

ET LA SOUVERAINETÉ DU l'APE. 71

Pontife désarmé lui serait luie honte éternelle. Elle le sait, elle ne l’affrontera pas. I^e Pape restera roi.

Mais comment restera-t-il roi, dans quelles limites, et sous quelles conditions lui permettra-t-on de conserver encore cette royauté tant de fois séculaire?

Limites ! conditions ! ces deux mots sont menaçants et deviendraient bien vite destructeurs. Rétrécir les limites, c’est dépouiller; imposer des conditions, c’est contraindre et abaisser tout ensemble.

Mutilation du territoire ou des prérogatives, peu importe, c’est toujours la confiscation des droits acquis, le démenti à la possession, la guerre à la papauté ; et cependant là est en ce moment le vrai péril.

L’idée de détrôner complètement le chef de l’Église indigne la conscience publique ; la seule pensée d’un Pape sujet révolte les intelligences élevées comme les esprits pratiques, et soulève à la fois les généreux instincts et les invincibles susceptibilités des peuples.

Mais ce qu’on n’ose point entreprendre direclement, on risque de l’accomplir indirectement par des expédients qui déracineraient le pouvoir aujourd’hui pour le renverser demain.

On veut, dit-on, le pouvoir temporel; mais on le veut destitué des caractères qui font sa vie. On entend qu’il soit respecté, mais on le déconsidère ; on honore soti ca= ractère, mais on énerve ses prérogatives.

Ce genre d’inconséquence n’est pas nouveau, et l’ex-

72 I/UNTTÊ ITALIElNîiE

périence en a plus d’une fois démontré les dangers. La France les connaît mieux que personne ; elle n’a pas oublié les temps où d’aveugles amis de la monarchie, en. rêvant pour elle l’entourage des institutions républicaines, la minèrent sansle savoir et la renversèrent sans le vouloir.

Les mêmes illusions menacent la papauté ; Dieu veuille la garder du même déiioûment !

Les uns, en mutilant son territoire, rabandonnent à la merci de ses voisins. La domination italienne remplacerait à Rome l’inHuence catholique. La papauté était protégée par l’Europe, elle serait cernée par l’ilalie.

Les autres, en dénaturant le caractère de son pouvoir, la livrent désarmée à ses propres sujets ; elle était maîtresse chez elle, on en ferait le jouet de toutes les passions locales et bientôt la victime de tous les mécontents de l’univers

Dans le premier cas, elle deviendrait une esclave italienne ; dans le second, elle ne resterait plus qu’un patriarcal romain ; dans tous deux elle perdrait celte universalité de protection qui fait sa dignité et sa force.

De ces deux redoutables hypothèses, l’usurpation du territoire est la plus actuelle, celle qui risque de devenir le plus vite une irréparable réalité.

ET LA SOL'VEUAINETE DU l’AfE. 15

DE L'IlITÉGRlTt TERRITORIALE DES ÉTATS DE L'ÉGLISE

Ou veut bien que le Pope conserve un domaine temporel; mais à quoi sert, dit-on, toute son étendue? Ne suffit-il pas de lui conserver un coin do terre où il demeure roi pour ne pas devenir sujet? un abri enfin, quel qu’il soit, pour qu’il puisse garder encore la majesté de sou rang et l’indépendance de l’Église?

Telles sont les questions qu’on entend répéter de toutes paris, et ce ne sont pas seulement les ennemis qui les agitent, elles troublent même des consciences amies, plus sincères qu’expérimentées.

Chacun fait son programme ; pour les uns, c’est assez de laisser Home au Pape, d’autres y voudraient joindre une banlieue. Quelques-uns lui donneraient rApenniii pour limite, et lui conserveraient tout le bassin de la Méditerranée ; d’autres, enfin, se contenteraient de lui enlever les Légations.

Celte variété, diaprée à l’infini, de plans et d’bypotbèses, ne peut surprendre personne. Quand on déserte le terrain fixe du droit, on ne rencontre plus que le sol mouvant des passions et les élastiques fantaisies de l’usnrpation humaine.

Et cependant la raison et l’expéideucc s’accordent si

"bien pour justifier cl niainlenir les droits sacrés de la possession !

C’est la marche progressive des besoins, c’est le courant légitime des faits, qui ont constitué à la papauté un royaume assez grand pour ne pas être absorbé par ses voisins, assez restreint pour ne pas l’absorber elle-même. Varié dans sa situation comme dans scs produits, assis sur les deux versants de l’Apennin qui partage ritalie, louchant par son centre aux deux mers qui l’environnent, il communique par ses ports avec les deux plus puissants empires de la catholicité, qui forment tout ensemble les plus riches fleurons de sa couronne spirituelle et les appuis les plus naturels de l’autre.

Ce dernier privilège n’est pas le moins précieux. L’équilibre des protections est la sauvegarde de l’indépendance. Celui qui est soutenu par tous ne dépend de personne. Cette unanimité de concours est un hommage qui assure sa liberté et l eléve sa grandeur. Mais se voir réduit au secours d’un seul, c’est se trouver sans cesse à la merci de ses exigences ; il en est des protections comme des alliances, celles qui sont forcées deviennent bien vile des servitudes.

Sans doute, s’il fallait choisir, mes sympathies préféreraient l'influence de la France à celle de l’Autriche, mais il importe au monde catholique et même à tout le monde chrétien que le chef de l’Église ne subisse ni l’une ni l’autre. Il faut qu’il reste toujours un guide et un arbitre^ et qu’il ne puisse jamais devenir un instrument.

ET LA SOUVERAINETÉ DU l’.U’E. 75

II ne suffit pas que rindépcndance oxislo , il faut qu’elle apparaisse. Les apparences même sont un privilège dont les enfants de l’Église doivent se montrer jaloux ; l’honneur de leur mère leur est aussi sacré que son pouvoir.

Il en est qui semblent se rendre à ces raisons, et ccu\ (jui se disent les plus modérés laisseraient encore à I*ie IX Lorelte qui est son sanctuaire, Ancône qui est sa citadelle, et même Sinigaglia qui fut son berceau. L’Église conserverait les Marches, et le Rubicon servirait encore de limite à Rome.

Oji séparerait d’elle seulement les Légations ; elles sont, dit-on, si éloignées et si mécontentes !

C’est dès longtemps la pensée favorite du Piémont ; ce fut la première thèse de M. de Cavour au congrès de Paris. C’est le système de la note du 27 mars 18ù6, présentée depuis en Europe comme le commentaire de ce protocole du 8 avril, où la Sardaigne s’arrogea le droit de représenter à elle seule toutes les nations d’Italie. On n’osa pourtant point proposer d’enlever biutalement les Légations au Saint*Père. 11 eût fallu dire à qui on les destinait et démasquer trop tôt les ardeurs compromettantes des ambitions territoriales.

Mais on ne poursuivit pas moins énergiquement le but en sauvant les apparences.

Celte note, qui demeurera comme une curieuse page

7ü L’UNITÉ ITALIENNE

d’iiisloire, mériterait d’être relue tout entière, tant elle a conservé un caractère de saisissante actualité.

Elle proposa de faire des Légations une principauté apostolique avec une sorte de vice-royauté transapennine, qui n’aurait plus laissé subsister qu’une souveraineté nominale et une vaine ombre de pouvoir entre les mains du Saint-Père. Ce nouvel État aurait eu ses magistrats, scs finances, son armée, surtout la législation et l’administration de Napoléon l'^ On prétendait séculariser, franciser, impérialiser la papauté dans les Légations, en attendant qu’on pût le faire partout. On flattait ainsi les traditions du premier empire pour mieux exploiter la protection du second.

Mais un tel plan ne pouvait faire illusion à personne; la déception était transparente. C’était toujours la mutilation des États de l’I'lglise et la spoliation du souverain Pontife, avec l’inconséquence de plus et la franchise de moins.

Celle création fantastique n’eùt pas résisté à la première épreuve des faits. L’échafaudage se fût écroulé au premier souffle du premier mécontent. On sait ce que durent les tributs volontaires, ce que valent les vice-royautés de parade, ce que pèsent les suzerainetés désarmées. Ces républiques déguisées eussent bien vite rompu le lien nominal qui les rattachait à la fiction, pour rentrer dans la vérité; elles eussent proclamé leur complète souveraineté et montré bientôt leur complète impuissance.

Elles n’eussent pu ni se contenir, ni se soutenir. C’était les abandonner le lendemain à l’anarchie, et les livrer, le

ET LA SOTIVERAINETÉ Dli PAPE. 77

surlendeiTiain, au vainqueur du inoincnt, dans les temps de propagande, au Piémont, dans les temps de réaction, à l’Autriche.

L’un les domine aujourd’hui, c’est son jour de faveur; l’autre les a convoitées longtemps, son tour peut revenir.

Je n'entends méconnaître ni la solennité des déclarations royales, ni la sincéiité des promesses impériales. Mais la politique ne peut se fier ni à la loyaulé des ancêtres, ni à celle des descendants. Elle assied ses combinaisons non sur la fragile confiance des personnes, ma’s sur la seule garantie du droit des gens et des instilutions des peuples.

Cette quasi-république, fondée sur l’abdication implicite du Pape, ne devait être qu’un germe toujours croissant de troubles pour la paix des Légations et la sécurité de l’Europe. Elle ne pouvait tombersans éveiller toutes les ambitions et provoquer tous les conflits. Elle n’aurait pu durer sans déraciner partout la puissance du Saint-Pére.

La contagion se fût bien vite étendue de toutes parts. Chaque cité des États de l’Église eût réclamé sa petite république indépendante cl son petit podestat impuissant ; la pente était irrésistible et le principe inexorable; le Pape se serait vu enlever une à une toutes les villes do son État, toutes les prérogatives de sa souveraineté.

On eût ainsi ressuscité l’isolement des commuhes et la suzeraineté féodale dans le temps même où on aspire à concentrer le pouvoir pour ne faire qu’une Italie; on n’eût jamais trouvé le lot du Pape assez petit, quand les plus antiques royaumes ne semblent plus assez grands. Il eût

fallu séparer Pérouse d’Assise et Spolète de Yiterbe, dans l’instant mênie où on est en cliemin de supprimer Bologne et Florence pour les absorber dans Turin, et d’engloutir toutes les grandeurs traditionnelles de l’Italie centrale dans le monopole envahisseur d’une décevante unité.

Un tel expédient, ou pour mieux dire un tel stratagème ne pouvait séduire personne. Son auteur même ne le présentait que comme un arrangement provisoire et un acheminement vers un avenir qu’il ne laissait pas entrevoir, mais dont tout le monde devinait le secret. Aussi il n’obtint pas même les honneurs de la discussion, parce qu’il n’était que la séparation déguisée.

Et, bien que le ministre piémontais ait repris son plan favori dans sa note du 1" mars 1859, devenue le prélude et en quelque sorte le manifeste de la guerre, je ne le discuterai pas davantage aujourd’hui, parce qu’il est la séparation réelle . On peut la vouloir sans doute, mais il faut avoir du moins le courage de la demander.

Il en est qui la demandent ; c’est à ceu.\-là que je ré- ponds. Je ne discute qu’avec les opinions qui s’avouent ; il y a tout à gagner aux questions nettes, aux situations vraies, aux débats sincères.

C’est donc la séparation réelle, complète, absolue des Légatiorfs et du domaine de l’Église qu’il faut envisager sérieusement.

Ainsi le Saint-Siège ne les posséderait plus ; mais à qui les donnerait-on?

A l’Aiilriche? mais on a entrepris la guerre pour la

chasser de ritaiie, et ce n’est pas au moment où l’on restreint ses provinces héréditaires qu’on peut songer à l’agrandir par des usurpations sur l’Église.

A la France? elle a proclamé son désintéressement et elle y est restée fidèle. En ce moment môme elle refuse la Savoie, sa sœur par sa situation comme par sa langue ; la Savoie qui lui donnerait ses frontières et qui surtout se donnerait si volontiers elle-même ^

Serait-ce au Piémont ? mais il a déjà bien assez gagné à la guerre ; l'Europe est peu disposée à le récompenser encore d’en avoir donné le signal. C’est déjà trop d’avoir bravé le pouvoir spirituel du Saint-Père et envahi son domaine temporel ; il ne faut pas du moins qu’on lui pennetio d’en hériter.

Voudrait-on les incorporer à Naples ? Mais le royaume de Naples ne se le permettrait jamais à lui -même. Le pays qui sut abriter si généreusement l’exil du Saint-Père n’accepterait pas ses dépouilles. La révolution n’est pas d’ailleurs disposée à les lui offrir. Elle ne hait pas moins la maison de Bourbon que le Saint-Siège, et ce n’est pas pour enrichir le sceptre de l’une qu’elle voudrait mutiler la tiare de l’autre.

Laissera-t-on les Légations à elles-mêmes? Elles deviendront à l’instant la proie du premier tribun anarchiste ou la conquête du premier voisin ambitieux.

* Cette page, comme toute la première partie, a été écrite sons l’impression des déclarations si explicites de la proclamation de Milan.

Les absorbera-t-on dans la création d’un royaume de ntalio centrale, à quatre têtes, à quatre capitales et à quatre peuples, dont quatre congrès piémontais viennent de décréter runité? Mais celte création de fantaisie improvisée n’aurait pas plus d’avenir qu’elle n’a de passé, Klle no repose sur rien, ne satisfait à rien, n’assure rien. La fierté de Bologne, qui ne veut pas être la seconde de Rome, voudrait bien moins encore obéir à Florence. Bologne, si fière d’accueillir le Saint-Père en 1857, ne cède sans doute aujourd’hui qu’à la contrainte; je dois le croire pour son honneur. Je me refuse à reconnaître, dans une si affligeante mobilité, les traits sévères par lesquels un grand écrivain du quinzième siècle, qui ceignit depuis la tiare pontificale, la représentait comme une 'permanente école de sédition, constante seulement dans sa propre inconstance'-. En tout cas, si ce nouveau faisceau venait à se former, cette inconstance ne manquerait pas celte fois de prétextes pour dissoudre une quadruple nationalité qui ne vivrait que pour le conflit perpétuel de toutes les passions comme de tous les intérêts, et qui ne trouverait pas même dans l’unité italienne une sorte de compensation de fierté nationale.

Cette union sans racines se dissoudrait sans résistance et ne laisserait que des ruines sans souvenirs.

* Bononia, quæ non tam sludiorum mater quam sedilionum alli'ix appcilari potest, soror et ipsa civitatis genuæ ac solius inconstant iæ constans.

(Æneas Sjlvins i'iceolomini (fins II), Uisloria de Europa, p.452.)

ET LA SOUVERAINETÉ DU PAl'E. «1

Nul ne peut donc dire ce que deviendraient les Légations le lendemain de la séparation, et pourtant une politique prudente ne détruit jamais le passé sans s’assurer du lendemain.

Mais ce n’est pas seulement par l’impossibilité du lendemain qu’il faut juger la séparation, il faut la voir en elle-même et dans ses effets du jour.

Pour repousser une telle mutilation, il n’est pas besoin d’interroger laborieusement l’avenir, le présent suffit.

Je pourrais m’attachera faire ressortir l’inconséquence de cette nouvelle et étrange configuration de frontières. En effet, on ne proposera pas de fermer r.\driatique au Pape et de le chasser violemment d’Ancône, que gardent encore ses troupes fidèles. Ce seraient les Légations seules qu’il s'agirait de détacher. On partagerait ainsi en deux les populations adriali(iues, unies par la nécessité de tant de besoins et la tradition de tant de sympathies, pour substituer une limite arbitraire aux frontières déterminées par les convenances de situation et les habitudes des peuples.

Cette inconséquence vaudrait la peine d’être signalée dans un temps qui exalte la sainteté des frontières natu- ' relies et la résurrection des nationalités. Mais la révolution ne se pique guère de logique, et il est temps d’attaquer ses arguments de front et de rendre à la question sa hauteur.

Mutiler le patrimoine de l’Église, et de quel droit? Pourquoi une province et pas l’autre? Ne sait-on pas que

tout est indivisible dans les droits de l’Église; que les Papes en sont les dépositaires et non les maîtres; que chacun doit fidèlement compte à ses successeurs de tout ce qu’il a reçu de ses devanciers sans que ce patrimoine électivement et immuablement héréditaire puisse s’amoindrir par aucune faiblesse ou se perdre par aucune violence?

Et parmi ces- diverses provinces qui forment aujourd’hui l’Élat de l’Église, en est-il une seule qui ne lui appartienne à des titres sacrés? Aucune puissance de l’Europe n’en peut invoquer de plus anciens et de plus respectables. Ce sont des donations, des cessions, des unions sollicitées ou acceptées, des droits commençant quelquefois par des luttes, mais fortifiés par une possession incontestée et cimentés par des siècles de bienfaits dont nos soixante-dix ans de révolutions ont seuls interrompu la pacifique splendeur. Si de tels litres peuvent être impunément brisés par des caprices inspirés ou plutôt imposés à l’aveugle mobilité des mulliludes, aucun État ne peut se dire inviolable, aucun trône ne peut se croire en sûreté ; 1(! droit commun de l’Europe n’est plus, sa base est renversée, les ruines ne se feront pas attendre.

Qu’est-ce à dire, en effet, et comment justifier celte nouvelle dictature homicide envers tous les pouvoirs, et bientôt envers elle-même? Que penser de ces comices assemblés sans droit, délibérant sans liberté. et décrétant sans garanties?

Si c’est le suffrage restreint, qui a eu le droit de le

restreindre? Comment qualifier cet orgueilleux monopole qui exclut les illettrés pour indignité et les campagnes pour ignorance, comme si la simplicité vertueuse et sensée offrait moins de garantie que les intrigantes cupidités du demi-savoir? Cet ostracisme, appliqué par une dictature révolutionnairement oligarchique à la force

môme du pays, caractérise bien les tyrannies hypocrites qui ne proclament si haut l’affranchissement des peuples que pour les mieux asservir. 11 attesterait surtout leur crainte du véritable vœu des majorités, leur défiance profonde de cet instinct de salut que la sagesse de la Providence inspira quelquefois au bon sens des multitudes.

Et quand on aurait recours aux apparences d’une votation plus nombreuse, quelle confiance pourrait inspirer un fantôme de suffrage universel sous l’ascendant, ou pour mieux dire sous la contrainte d’une telle tyrannie ? Si c’est le suffrage universel qu’on prétend consulter, qui a réglé son application, éclairé sa marche, garanti sa liberté? Ne sait-on pas qu’il parle suivant les formules qu’on lui pose, et qu’il répond presque toujours au gré de celui qui l’interroge? Suivant qu’on l’exalte ou ({u’on le comprime, ne devient-il pas un instrument de désordre ou de servitude ? Ne l’a-t-on pas vu tantôt incapable de maintenir les institutions les plus saintes, tantôt ne refusant son adhésion à aucun fait accompli? El ne pourrait-il pas se faire tour à tour le consécrateur obligé de toutes les anarchies et de toutes les dictatures?

Et surtout dans C/ette Italie, si pénétrante mais si mo-

bile, OÙ l'imagination a tant de puissance et l'esprit politique si peu, où nous trouvons tant d'ardeur et si peu de persévérance, tant d'initiative et si peu de fermeté, le suffrage universel n’est-il pas condamné à être, plus que pai’tout ailleurs, un mensonge ou un péril?

Que dans le naufrage de tous les pouvoirs, au milieu du bouillonnement de toutes les passions et dans le choc de toutes les ambitions déchaînées, le suffrage universel puisse devenir un abri pour un peuple fatigué, la Providence peut le permettre, et il faut savoir respecter les voies de sa sagesse et obéir aux décrets de sa puissance. Mais qu'on fasse du suffrage universel l'instrument à la fois permanent et mobile de la souveraineté et le droit commun du monde; qu’on substitue des caprices improvisés à des engagements séculaires; qu’on remplace le droit par le nombre et les institutions par les émeutes; que les nations soient sans passé, les citoyens sans devoirs et les passions sans frein; que les flatteurs du présent confèrent aux fds le droit inconséquent de désavouer leurs pères et de prétendre lier leurs descendants, ou bien qu’on appelle d’avance la fantaisie du lendemain à détruire l’aventure de la veille, en sorte que la souveraineté devienne un chiffre éphémère, obligé de s’affirmer, de se prouver et de se recomposer sans cesse, et la vie des sociétés un scrutin perpétuel, sans base comme sans durée; c’est là un de ces rêves fiévreux que la raison dément comme l’histoire, et dont le péril toujours flagrant peut seul égaler l’orgueilleuse folie.

ET LA SOrVElUINETÉ DU PAPE. 8.%

On peut même dire que la folie édalerait celte fois avec un caractère plus désastreux encore.

On n’aurait pas môme le prétexte, tant de fois invoqué, de venir en aide à une nation qui se serait inféodée à une famille, au risque de subir toutes les infirmités dynastiques et de se voir exploitée elle-même par les égoïstes calculs d’un intérêt héréditaire. Non, ce serait le peuple romain, à qui le monde catholique a confié la garde de l’Kglise, qui violerait ce dépôt sacré en brisant le pouvoir d’un pontifical romain sans cesse renouvelé par une élection romaine, et régnant avec le perpétuel concours d’un sénat romain représentant le monde catholique tout entier.

Que dis-je? ce ne serait pas même le peuple romain qui briserait l’unité des Étals de l’Église; ce seraient quelques provinces qui se sépareraient, par leur seule volonté, du faisceau formé par les siècles et garanti par le monde. Ou les consulterait, et on ne consulterait pas même l’État dont elles dépendent! Ce serait là, il faut l’avouer, un étrange perfectionnement du suffrage universel ; car, si une province peut se séparer d’un empire, pourquoi pas une ville d’une province, un faubourg d’une cité, une famille d’une tribu, un individu d’une famille?

Si on ne respecte pas la forme actuelle des sociétés et des empires, qui donc aura le droit de composer les agrégations qu’on prétend ériger en nationalités nouvelles ? Ne faudra-t-il pas, pour les dégager du lien couimun, consulter le suffrage universel dans tout l’Étal dont clh s fent une partie constitutive, reconnue par les inslilnlioris

comme par les traités? Suffira-t-il de la seule velléité des provinces qui rêvent la défection, pour rompre un lien formé par des promesses mutuelles et consacré par la puissance des temps? S’il en est ainsi, les majorités ne seront pas plus obéies que les minorités ne seront protégées; les traditions, les institutions, les limites respectives des empires, les engagements mutuels des peuples et des rois pourront se voir brisés par le caprice d’une délibération. Les républiques ne seront pas plus garanties que les monarchies, les fédérations pas mieux que les l'itats unitaires. Bâle pourra se détacher de la Suisse pour se livrer à l’Allemagne, New-York de la grande Union américaine pour se constituer en républiqueindépendante. Les plus puissantes sociétés comme les plus modestes se verront incessamment menacées dans leur paix, leur force et leur vie. Il est des principes dont aucune ne s’écarte impunément, et qui dominent toutes les formes politiques. Toutes les nations sont solidaires de l’autorité des lois comme de la foi des traités. Il faut choisir entre la sainteté des engagements et la dissolution perpétuelle.

Rien ne saurait en effet arrêter une telle dissolution. Là où le droit doit céder au nombre, le nombre lui-même n’est pas longtemps une autorité. Le sulfrage universel s’éparpille en groupes nouveaux et s’abaisse incessamment de degré en degré jusqu’à la licence omnipotente du suffrage individuel. Chacun ne reconnaît plus de loi que sa volonté, de pouvoir que la force. La force, c’est le

dernier mot de la révolution; il y a longtemps que nous le savons.

Je viens de caractériser la révolution, je l’ai attaquée souvent dans cet écrit, et je ne voudrais pas qu’on me crût ennemi de la liberté, que j’ai servie toute ma vie.

C’est pour moi un devoir de dire ma pensée tout entière.

Dieu me garde de confondre jamais la liberté avec la révolution.

L’une discute et féconde; l’autre opprime et détruit.

L’une s’appuie sur le droit et l’intelligence; l’autre, en paraissant s’agenouiller devant le nombre, sait confisquer à son profit le nombre comme la justice, et ne compte en réalité que sur la force.

L’une contient l’impatience de ses amis; l’autre décbatne les passions de ses sectaires; l’une ménage jusqu’à ses ennemis; l’autre tue ses adversaires.

L’une respecte cet ensemble de traditions, de lois, de mœurs, qui consacrent les devoirs de chacun, les droits de tous, et ne se courbent devant l’omnipotence de personne. Elle éclaire l’opinion, accélère les temps, avance sans cesse par le progrès régulier des institutions nationales, et fonde ' sans secousses et sans retour l’indépendance des peuples.

L’autre dédaigne toutes les e.xpériences, rompt toutes les traditions, brise les images des ancêtres, sacrifie toutes les nationalités comme tous les contre-poids à une aveugle unité qui concentre toutes les oppressions pour confisquer tous les droits.

L’une condamne également les coups d’État des peu-

pies et des rois ; l’autre absout tout, pourvu qu’elle détruise, et elle détruit toujours, jusqu’à ce qu’elle règne enfui sous la toge des tribuns ou sous la pourpre des Césars .

Enfin, dans l’histoire des peuples, l’une se nomme la liberté, l’autre la révolution. Dans les destinées de l’avenir, l’une s’appelle la souverainolè nationale, l’autre la souveraineté du peuple.

Celte souveraineté prétendrait s’exercer ici avec bien plus d’audace qu’ailleurs : car non-seulement dos provinces se détacheraient des États de l’Église contre la volonté même de ces États, mais on ne daignerait pas consulter le monde catholique qui les a formés pour luimême autant que pour eux.

En effet, Rome et les États de l’Église ne s’appartiennent pas seulement à eux-mêmes, ils appartiennent à l’univers catholique. C’est lui qui les a fondés, défendus, enrichis et sauvés tant de fois, depuis l’épée de Pépin et de Charlemagne qui affermit le trône de Saint-Pierre, jusqu’à celle de notre brave armée, qui a délivré Rome de l’oppression démagogique, avec le concours des rois et l’applaudissement des peuples.

Cette terre est notre capitale à tous ; elle en a les devoirs comme les droits, les charges comme les honneurs.

Nos ancêtres lui ont domié la liberté; nos pèlerins lui apportent nos hommages et nos trésors ; nous lui demandons en échange le respect pour notre père commun et

los droits de notre grande Église, la majesté dans leur pouvoir, la sécurité dans leur indépendance. Jamais on ne donna plus à une capitale, jamais on n’exigea moins d'elle.

Et, puisqu’on parle sans cesse de scrutin, de suffrage et de majorité, quelle province française serait libre de se séparer de Paris, et de quel droit Paris lui-méiiie pourrait-il imposer ses suffrages à ceux de toute la France?

11 faut donc que les provinces de l'Église en prennent leur parti. Elles ne peuvent se détacher de Rome sans la volonté de Rome, et Rome elle-même ne peut briser le pouvoir du Pontife suprême et du sénat catholique contre la volonté de la catholicité tout entière.

Le gouvernement à l'Église pour assurer son indépendance ; les franchises municipales aux communes pour maintenir leur liberté ; voilà ce que Rome et le monde se doivent l’un à l’autre ; voilà ce qui assure la paix et la dignité de tous deux.

Toutes les capitales n’ont pas été si favorablement traitées. Il y a un peuple démocratique par excellence, qui a senti le besoin de neutraliser la sienne. Washington, la métropole des États-Unis d’Amérique, ne fait partie d’aucun des États de l’Union. Dans ce pays de vole universel, elle seule ne concourt pas à l’élection du président des États-Unis, et le président des États-Unis la gouverne. Elle seule n’envoie aucun député au congrès, et c’est le congrès qui est son seul pouvoir législatif. Il veut être chez lui à Washington, afin que tous les Américains y soient chez eux. Ainsi, cette métropole fédérale abandonne

son indépendance provinciale en échange de ce qu’elle reçoit en honneurs nationaux.

Elle porte le nom du glorieux fondateur de la liberté américaine ; elle est le siège dos représentants qui ont reçu du pays le droit de commander ; elle paye de tels privilèges par le devoir d’obéir.

Mais les monarchies catholiques ne sont pas si rigovr reuses envers leur capitale que la république américaine l’est envers la sienne. L’Amérique impose son président et ses lois à M’ashington ; le monde catholique confie l’élection de son propre chef à un sénat romain délibérant à Rome, et choisissant presque toujours dans le sein du peuple romain. 11 ne demande à sa métropole que de respecter le Pontife qu’elle s’est donné. Et en même temps il se fait un devoir de respecter lui-méme toutes scs franchises municipales , les véritables libertés , les seules forces vitales et politiques de l’Italie.

La base de ces libertés municipales est restée debout. Les États de l’Église en possèdent incontestablement plus que la plupart de ceux qui prétendent les affranchir.

Les difficultés des temps de trouble en ont fait ajourner plusieurs; une paix solide leur donnerait force et vie.

Je me féliciterais pour ma part de les voir élargies et fortifiées. Cette extension serait saluée avec reconnaissance par les Légations, que leurs traités, leurs lois et leurs mœurs avaient dotées de fortes institutions municipales, affaiblies depuis Pie VI, et .transformées enfin par le courant, chaque jour plus puissant et plus général, du

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nivellement et de la centralisation modernes. Là comme

ailleurs il faudrait se garder sans doute de ressusciter,

sons le nom de libérales franchises, des inégalités et des

privilèges stipulés dans tant de traités du moyen âge, et

abolis aujourd’hui par le progrès des temps dans toute

l'Europe. Ce serait revenir à une confusion heureusement

détruite, et briser cette unité de lois, de justice et d’im-

péls, le plus beau peut-être et le plus fécond bienfait des âges modernes. Là comme ailleurs il importerait de combiner, dans une juste mesure, les devoirs de l’union nationale qui donne la force, et les prérogatives de l’indépendance municipale qui garantit la liberté.

Cette liberté ainsi fortifiée assurerait à ces provinces une répartition plus complètement garantie dans les charges comme dans les bienfaits du trésor, dont la balance est souvent exposée à pencher au préjudice des populations éloignées.

Ces vœux ne sont pas les seuls que les Légations soient fondées à faire entendre.

Le dernier voyage du Saint-Père en a fait éclore plusieurs. Si quelques-uns ont paru injurieux et chimériques, d’autres se sont manifestés dans des limites prudentes et sous une forme respectueuse. Ceux de la Chambre de commerce de Bologne se sont fait remarquer par leur sagesse pratique. Ouvrir de nouveaux débouchés au commerce, faciliter les productions de l’industrie par de nouveaux remaniements d’un tarif redressé déjà tlans un sens

libéral, simplifier les procédures, étendre l’instruction professionnelle, assurer l’unité des poids et mesures, accroître la circulation et la viabilité, voilà certes des pensées dignes de préoccuper la sollicitude des gouvernements; elles sont loin déjà d’être restées stériles.

L’agriculture est généralement prospère, la vie peu coûteuse , le réseau des grandes routes parfaitement tracé, le mouvement maritime en progrès; les plantations se sont multipliées, la production de la soie s’est notablement accrue, de nombreuses filatures s’élèvent de toutes parts.

Rien ne surpasse les fertiles rivages de ce splendide jardin de l’Adriatique, riches comme les plaines de la Lombardie, mais vivifiés par un plus chaud soleil et baignés par les mers de Grèce.

La voie de fer qui les doit relier tous ensemble se construit de Bologne à Ancône.

Elle se continuera à travers l’Apennin pour unir les deux mers par le centre de l’Italie. Ce sera la seule qui permettra de traverser la Péninsule sans changer de douane et de nation.

Cet achèvement portera le dernier coup à ce honteux brigandage si déplorablement traditionnel dans ces belles contrées sous des gouvernements divers, et qui a, pendant tant d’années, accusé la mollesse des tribunaux et, bien plus encore, le laisser aller des populations et la pusillanimité des témoins.

Mais ce sont là des bienfaits que la paix seule prépare

ET LA SÜUVEUAINETÉ UU l'Al'E. U5

et que la confiance seule accomplit. Ce n’est pas le fruit des révolutions qui troublent les esprits, ruinent les peuples et retardent pour longtemps le progrès social. Aussi les révolutionnaires y tiennent peu, et on a vu les plus violents e.\cuser eux-mêmes le brigandage et paralyser les témoins pour se donner le droit de plaindre les peuples, de déconsidérer le gouvernement et d’accuser la justice d’impuissance.

Or est-il besoin de demander le caractère du mouvement qui désorganise en ce moment les provinces de l’Italie centrale? Chacun peut juger s’il est réformateur ou révolutionnaire.

Il s’agit bien d’un appel â la sagesse du l’apc ? c’est sa souveraineté temporelle dont on proclame solennellement la destruction. On ne sait guère ce qu’on fera, mais on sait ce qu’on ne fera pas. On changera tous les jours de consuls ou de dictateurs, on sc mettra partout en quête de régents et de rois. Tout sera possible dans les Etals de l’Église, excepté le rétablissement de l’autorité de l’Eglise.

Et ce n’est pas seulement de l’autorité temporelle qu'il s’agit. Le mouvement porte le caractère irréligieux qui signale toute cette révolution, depuis son point de départ jusqu’à son déiioûment, depuis les manifestes piénionlais jusqu’aux décrets de Modène et aux proclamations législatives delà dictature de Bologne. Les actes ont malheureusement répondu aux paroles. La réapparition des noms les plus odieux de 1848, les injures publiquement

<Ji

prodiguées à la personne du Saint-Père, l’énergique encouragement donné à toutes les propagandes anticatholiques, les menaces contre les prêtres, le trouble jeté dans les ordres religieux, l’expulsion do plusieurs, le séquestre suspendu sur leurs biens, disent assez le but et les moyens de la guerre. La révolution est fidèle à ses haines impérissables ; elle frappe le Roi pour atteindre le Pontife ; elle déchire les États de l’Église dans l’espoir d'anéantir, s’il se pouvait, l’unité spirituelle de l’Église elle-même.

Les plus aveugles peuvent voir, et il est plus que temps d’aviser.

Aussi bien, chaque jour le travail perd sa protection, la société ses garanties, la loi son autorité; la paix a disparu des faits comme des esprits.

Et en môme temps les bons se découragent, les agitateurs s’enhardissent, les faibles s’engagent. On s’étudie à rendre le retour du droit plus difficile. On lui suscite pour ennemis même les esprits honnêtes qu’on aura en* traînés et qui ne pardonneront plus à la clémence pontificale le bien qu’elle voudra leur faire et le mal qu’ils lui auront fait. Encore quelque temps, et, en dépit des vœux les plus légitimes, l’opinion comprimée parles dictateurs et la possession confirmée par leur audace ne laisseront plus de choix à l’Europe qu’entre l’humiliante complicité du silence et les réparations toujours douloureuses de la force.

Une manifestation sintère et énergique de la France

ET L.V SOUVERAINETÉ RU RATE. 'Jô

eût pu éviter cette cruelle alternative. Elle aurait eu pour elle le droit et le succès, et ce ne serait pas un congrès qui l’accuserait d’avoir remédié par sa sagesse au mal enfanté par l’ambition de ses alliés.

Mais, soit qu'elle remplisse elle-métne ce noble devoir ou qu’elle en laisse l’honneur à un congrès, il faudra choisir entre les réformes accomplies par la paix intérieure et l’anarchie imposée par l’oppression étrangère.

Le choix ne saurait être douteux.

Décréter la mutilation du territoire, ce n’est pas seulement amoindrir matériellement la papauté, c’est la frapper d’une déchéance morale. Où s’arrêter dans celte voie de séparation, ou, pour mieux dire, de destruction? Si Bologne est émancipée de l’autorité du Pape, parc® qu’il lui a plu de la secouer, de quel droit y retenir les autres cités qui ont proclamé le droit d’insurrection ou qui le proclameront désormais ?

La logique est invincible et la perspective inévitable.

Cette situation a frappé tous les yeux.

Ce n’est pas le détachement accidentel d'une ville ou d’une province qui a arraché le cri d’alarme aux amis de l’Église. Son pouvoir spirituel a précédé son domaine tem^ porel, il pourrait lui survivre, et de nos jours même, où tant de causes providentielles l’ont rendu si bienfaisant et si nécessaire, son sort ne saurait tenir à une parcelle que la violence arrache et que la justice reprend.

La papauté a vu les ambitions conquérantes démembrer

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ses provinces, envahir sa capitale, assiéger jusqu’à son sanctuaire. La Providence y a pourvu : les temps changent , les hommes passent, le droit reste et la force revient.

Mais, cette fois, ce n’est pas un fait qui usurpe une partie, c’cst un principe qui confisque tout.

Ce n’est pas môme un désir d’indépendance jalouse ou de nationalité locale qui brise l’unité légale du territoire. On ne demande pas que les Légations soient à elles-mêmes. On veut bien qu’elles cessent d’être romaines, mais on entend qu’elles deviennent piémonlaises. On trouve Home trop loin pour diriger Bologne, mais Turin est assez prés pour tout commander.

Et pourquoi de telles anomalies ? Parce qu’il a plu aux interprètes suspects du prétendu vœu des peuples de proclamer que chaque ville est libre de se séparer, par son seul caprice, de la société politique qui la protège et du corps même dont elle forme un membre vivant et nécessaire.

Et ce vœu est fondé sur la haine de ce qu’on nomme la dominalion cléricale et sur l’incompatibilité, qu’on entend faire désormais passer à l’étal d’axiome, entre la dignité des peuples et le gouvernement de l’Église.

Et cette annexion contre nature est votée, parce qu’elle n’est qu’une étape pour arriver à Punilé de l’Italie, (jui est le premier et le dernier mot de la guerre sans relâche et des révolutions sans fin. Qui ne voit la pente irrésistible du principe et le précipice inévitable des événements ?

Si le vœu inspiré à Bologne suffit pour rompre le lien qui l’unit à Rome, de quel droit y retenir Ancône, à laquelle il serait si facile de surprendre ou de suggérer de tels vœux?

Si les jours de la domination ecclésiastique sont finis pour l’Italie, comment ne pas affranchir Pérouse, qu’on glorifie de l’avoir repoussée même au prix de son sang?

Si l’unité de l’Italie doit absorber tous les peuples cl emporter tous les trônes, comment la tiare écbappcrail-elle pour Vilerbe et pour Rome même à la commune destinée? Faudrait-il donc que le Pape devînt le roi de toute l’Italie pour n’en pas être l’esclave? Le suprême représentant de la justice et de l’autorité n’aurait-il d’autre choix que de dépouiller les autres, ou d’être dépouillé lui-même? Ne pourrait-il être enfin que le complice impossible ou la victime nécessaire d’une révolution qui ne voudrait le couronner un instant que pour ajouter le déshonneur à la chute?

Telle est l’alternative écrite dans le démembrement du territoire pontifical.

On le demande en ce moment au nom de trois principes : l’impossibilité de la domination ecclésiastique, l’unité de l’Italie, l’omnipotence absolue du vote populaire.

Le premier renverse partout la puissance du Pape; le second brise toutes les couronnes de l’Italie; le troisicme ébranle toutes les sociétés de l’univers.

Voilà ce qui a retenti dans le monde catholique tout entier. Ce n’est pas le sort de deux ou trois villes d’Italie qui

1)8 L’U.MTÉ ITALIENNE

a ému l’Allemagne cl la Belgique, l’Espagne el l’irlamle. Blais tous les enfants de l’Église ont compris que tous ses droits étaient allaqnés, et leur dévouement s’est hâté de protester contre la violation des frontières parce qu’ils ont vu leur capitale menacée, lis savent qu’on veut détruire le pouvoir temporel pour compromettre l’autre; ils savent que, pour la papauté, l’amoindrissement aujourd’hui, c’est le détrônement demain, la persécution aprés-demain.

Ce n’est pas le territoire qu’ils défendent, c’est le principe.

Le principe de la souveraineté une fois entamé, tous les démembrements sont écrits d’avance, et ils viendront vite. Il n’y a que les premières violations qui coûtent. Leur consécration obtenue donne aux vainqueurs la force d’un premier triomphe, el elle enlève à la résistance l’énergie d’im droit qui s’est déjà abandonné lui-même.

De tels abandons ne seront jamais ni proposés ni consentis. On n’y gagnerait pas même du temps ; on y perdrait la dignité el jusqu'aux retours de l’avenir.

En effet, le lendemain de la séparation des Légations, quelle sera la situation de tous? La révolte victorieuse sera recompensée; les insurgés obtiendront ce qu’oii nommera la liberté; les provinces fidèles garderont ce qu’on nommera l’esclavage. On exploitera la puissance des mots ; personne ne voudra être esclave ; la rébellion gagnera de proche on proche. Le privilège d’appartenir aux États de l’Figlise, de ne dépendre que de son chef el de participer en quelque sorte à sa prééminence, cessera

d ùtre un honneur pour devenir un titre d’exclusion.

Ou a cité récemment et on ne saurait trop répéter cos remarquables paroles d’un éminent orateur qui ne peut être suspect aux amis de la liberté ;

« Il faut que les deux pouvoirs soient confondus dans û les États romains, pour qu’ils soient séparés dans le a reste du monde *. >

Mais cette appréciation aussi profonde qu’éclatante aura fait son temps. La logique révolutionnaire aura enseigné à chacun le droit de la démentir.

Nul ne voudra pour soi de cette dépendance imposée é quelques-uns au nom de l’indépendance de tous. Le nom même de citoyen romain, que l’antiquité avait légué si glorieux et que la foi avait fait si sacré, passera pour le pis aller de toutes les servitudes. Des agitateurs soulèveront Rome elle-même au nom de sa dignité contre une obéissance qui ne sera plus demandée qu’à elle seule ; et le Pape, après s’être incliné devant toutes les révoltes passées, n’aura plus qu’à attendre le jour où une dernière insurrection lui viendra signifier son irrévocable déchéance. Il n’attendra pas longtemps. Les concessions de la faiblesse enflamment la révolution au lieu de l’apaiser, et il ne restera pour sauver la dignité de la papauté qu’à prier Dieu d’abréger ses angoisses, et de ramener son vicaire aux catacombes.

* M. Odilon Barrot, Moniteur du 21 octobre 1849.

iO() L’U.MTÊ ITALIENNE

Ce n’cst pas pour préparer un loi jour que l’Europe acclamait, il y a dix ans, le retour du successeur de saint Pierre dans ses domaines usurpés par la révolte. L’Europe ne peut pas souffrir qu’on se joue ainsi de ses manifestations solennelles ; elle voudra maintenir son œuvre.

La France y est tenue plus que personne ; elle y est engagée par sa foi, sa grandeur, son histoire.

Elle le doit, car elle est 1a fille aînée de l’Église ; c’est à elle surtout qu’il appartient de défendre sa mére^

Elle le peut, car elle est la favorite du Dieu des armées; elle semble avoir reçu entre les plus vaillants peuples la force de la gloire militaire. Depuis les fiers compagnons de Clovis jusqu’aux héroïques soldats de Solferino, l’histoire de ses luttes n’est qu’une suite de prodiges.

Elle le fora : car elle l’a toujours fait. Son bras est toujours resté l’appui de Rome chrétienne, comme il fut la terreur de Rome antique. Les vainqueurs du Capitole sont devenus les protecteurs du Vatican. Rien ne s’est fait de grand dans l’Église, comme dans le monde, sans qu’ils y aient mêlé leur nom. Il semble que Dieu lui-même ait mis la main à l’épée de la France pour accomplir les desseins de sa sagesse. C’est toujours le mot de l’histoire : Gesla Dei ppr Francos.

Après tant de services, la France est engagée. Les services obligent plus encore celui qui les rend que celui qui les reçoit. Service oblige comme noblesse. La France s’est dévouée à cette grande cause. Depuis Charlemagne, tous nos rois ont gardé fidèlement ce noble héritage, et le der-

ET LA SOUVERAINETÉ DU l'APE. 101

nierde tous, queje m’honorerai toujuursd’avoir servi, après avoir encouragé Pie IX dans ses réformes libérales, s’apprêtait à le garantir des flots déjà soulevés, quand leurs débordements emportèrent son trône constitutionnel et avec* lui l’espoir des libertés pacifiques et conservatrices de l’Italie

Et, quand la mesure du désordre a été comblée par le renversement du trône pontifical, c’est notre dernière république qui est allée le rétablir et briser une autre république pour ne pas déserter la mission immémoriale de la France.

Le chef même de notre république éphémère, devenu empereur, doit maintenir une œuvre dont il a souvent revendiqué la gloire; il ne peut ni démentir de solennelles promesses, ni renier les plus beaux souvenirs de son pouvoir.

Mais ce n’est pas tout. l.a France est obligée à protéger le trône de Saint-Pierre, non-seulement par les services qu’elle lui a rendus, mais par les périls que lui ont attirés ses alliances. Notre guerre d’Italie devait inévitablement susciter des attaques directes contre la papauté; il est •

* Pour sauvegarder la Papaulê, déjà menacée par la démagogie, 5,000 hommes étaient réunis à Toulon et à Port-Yendres. Le général Aiipick était désigné pour les commander, et M. Guizot, alors jmésident du conseil, écrivait le 29 janvier 1848, à M. Rossi, notre ambassadeur à Rome, que nos troupes étaient disponibles et n’attendaient qu’un signal pour s’embarquer pour Civita-Vecdiia. [i\ofe de la 3' édition.)

des ontraîneinenls et des conire-coups dont rien ne peut garantir.

Tel n’était pas le but de la France, elle ne pouvait s’armer contre ce qu’elle avait rétabli. Toutefois le pouvoir avait le pressentiment du péril et il a voulu le prévenir par une manifestation solennelle.

Sa politique prétendait tout ensemble affranchir l’Italie de la domination de l’Autriche, et maintenir, affermir même le domaine temporel du Saint-Siège. ■

Il a proclamé lui-méme qu’il avait ces deux tâches à remplir *.

La première a été accomplie on un ■ clin d’œil : on en avait chargé notre brave armée, ses victoires ont répondu; l’autre regarde notre politique.

Nous avions consacré à l’une la force de nos armes, nous n’avons pu donner à l’autre que notre parole.

Mais la parole de la France ne peut être ni moins fidèle ni moins puissante que son épée.

Et celte parole, ce n’est pas seulement le chef de l’État qui l’a donnée, tous les pouvoirs ont engagé la leur à l’envi.

Le Corps législatif, qui eût voulu prévenir la guerre, et qui n’a pu rompre le silence qu’en -présence des faits accomplis, a proclamé alors hautement sa pensée,

11 ne pouvait arrêter l’essor de notre armée déjà lancée

* Proclamation de l’Empereur au peuple français, Moniteur du 4 mai 1859.

LT LA SOUVERAINETÉ DU PAPE. lOô

au delà des Alpes, niais il lui a montré d’une main la révolution à contenir, et de l’autre l’Église à protéger.

Cette séance mémorable a fait éclater le vrai sentiment de la France catholique, et j’ai été heureux que le retentissement de tout ce qui nous est resté de liberté se fit entendre dans une enceinte qui me fut chère, et pour une cause qui me sera toujours sacrée.

Mais ce n’est pas seulement la guerre en elle-même qui a ébranlé l’autorité du Saint-Siège, ce sont surtout nos alliés. Le monde entier l'a vu : c’est la politique du ministère piémontais qui a mis le pouvoir temporel du Saint- ' Siège en péril, et c’est notre alliance qui le lui a permis.

Rêver l’unité de l’Italie par l’insurrection populaire et la propagande irréligieuse, miner le trône pontifical qui faisait obstacle à ses ambitieuses témérités, déclarer la guerre au pouvoir spirituel, en attendant le jour où il serait permis de frapper le pouvoir temporel, préluder par la saisie des biens religieux au soulèvement des provinces et à l’usurpation des territoires : telle a été la marche suivie par le gouvernement piémontais jusqu’au jour où il a fait, du cri de douleur des peuples, un cri de guerre contre les rois.

Et depuis la guerre, sa main n’a-t-elle pas apparu transparente dans tous les soulèvements contre les gouvernements réguliers de l’Italie et contre celui du Pape en particulier ? N’est-ce pas son ambassadeur qui s’est trouvé prêt à recevoir les pouvoirs de l’insurrection militaire de

iOi

L’ÜTSITÉ ITALIENNE

Florence? Ne sont-ce pas ses volontaires mêlés aux troupes toscanes qui les premiers ont envahi les duchés de Parme et de Modène défendus par leurs armées nationales, afin d’imprimer à toutes ces révolutions intérieures 1e sceau calculé de sa domination envahissante ? Ne sont-ce pas ses émissaires qui ont soulevé Bologtie, ses représentants qui l’ont armée, soutenue, gouvernée?

Si l’évidence des faits ne parlait pas assez haut, il suffirait de lire le curieux recueil des pièces diplomatiques récemment publié en Angleterre. Les rapports assurément peu suspects des agents anglais désignent assez l’origine des complots semés pour agiter les peuples et préparer partout une explosion générale prompte à éclater au mot d'ordre.

En ce moment, n’est-ce pas le nom du roi de Sardaigne qui fait la sauvegarde de l’insurrection bolonaise et son drapeau qui lui sert de ralliement ?

Et pourtant ce drapeau lui-même ne s’est déployé qu’à l’ombre du nôtre. En dépit de toutes les protestations contraires, c’est encore notre influence qu’on exploite, c’est notre ascendant dont on abuse.

Tout ce que le ministère piémontais a dit et fait depuis tant d’années, il Ta dit et fait en se prévalant de nous, en menaçant de nous les rois, en promettant notre appui aux peuples. Avant la guerre, pendant sa durée, depuis la paix, c’est le nom de la France qui lui a tout rendu possible.

N’est-ce pas sous le patronage de la France que son ambassadeur a présenté au congrès de Paris ces célèbres

notes, qui, en déconsidérant les rois cl en excitant les peuples, sont devenues le point de départ de toutes les agitations de l’Italie?

N’est-ce pas depuis notre alliance de Crimée qu’il a entretenu chaque jour le foyer des passions révolutionnaires qui ont fini par éclater en insurrections et en complots surtout le sol de l’Italie, depuis Livourne jusqu’aux côtes les plus reculées de la Calabre? Et pourtant il a vu à Gênes même la démagogie attaquer les soldats du roi et menacer la seconde ville du royaume, sans que de telles audaces aient pu ni avertir sa politique au dedans, ni ralentir sa propagande au dehors.

N’est-ce pas dans l'autorité d'une alliance nuptiale, destinée à resserrer par un nœud sohdaire l’intimité des deux couronnes, qu’il a trouvé le courage d’organiser chez lui ces légions de volontaires recrutées parmi les mécontents de toute la Péninsule, et dont le drapeau et le but avoué constituaient en pleine paix un attentat au droit des gens et une conspiration armée contre tous les gouvernements de l’Italie?

N’est-ce pas au bruit de nos victoires qu’il a encouragé toutes les révoltes contre les souverains italiens, dont les manifestations solennelles de la France annonçaient l’intention de respecter les droits ?

N’est-ce pas entre la victoire de Magenta et celle de Solferino que ses agents ont fait éclater les insurrections de Bologne et de Pérouse ?

N’a-t-il pas profité de la présence de nos troupes à

L’ÜNITÉ ITALIENNE

Florence et dans les provinces limitrophes de la révolte pour faire croire à la connivence de la France, au moment même où elle renouvelait avec éclat ses protestations de maintenir la neutralité des États de l’Église et l’intégrité des droits temporels du Saint-Siège? Et depuis que le gouvernement français s’est tardivement aperçu du précipice révolutionnaire où on l’entraînait si vite, et a tenté de le combler par une paix imprévue, quelle a été la conduite du Piémont? Il n’eût pas osé attaquer notre politique de front, mais il n’a rien épargné pour la faire avorter.

Âu lendemain de la paix de Yillafrauca, toutes les entreprises de la guerre devaient cesser ; tous les corps francs devaient se dissoudre, toutes les attitudes armées n’avaient plus de raison d'être : la paix était faite.

Si on voulait consulter le peuple, il fallait que le Piémont se retirât. C’est lui qui voulait l’annexion ; ce n’était pas lui qui devait présider aux scrutins par ses agents qu’il avait intronisés, ou les comprimer par les volontaires qu’il avait armés. Il ne pouvait être juge et partie.

11 appartenait à la France d’écouter les vœux de chacun, parce qu’elle donnait la sécurité à tous ; elle avait fait le succès de la guerre, elle ne cherchait pas pour elle les bénéfices de la paix.

Sa situation désintéressée eût calmé l’Italie et rassuré l’Europe. Un signe de son consul a contenu l’explosion combinée et déjà flagrante d’Ancône; un ou deux bataillons lui eussent suffi à Hologne pour en imposer aux mi-

norités remuantes, rassurer les populalions paisibles et rétablir l’ordre dans les États du Saint-Père qu’elle a depuis longtemps accepté la mission de défendre. Cette mission, elle l’avait partagée avec l’Autriche; nous l’avions revendiquée pour nous seuls. Nous avions annoncé l’intention de dégager le Pape de petle pression étrangère que nous accusions l’Autriche de faire peser sur toute la Péninsule. Nos victoires avaient privé le Pape d’un de ses appuis. C’était à nous de le défendre pour deux.

La charge n’était lourde ni pour les sentiments ni pour les forces de la France; elle était digne de son honneur.

Que dis-je? une démonstration armée n’était pas même necessaire. A ce moment décisif il eût suffi d’une parole énergique. La France avait conquis, par son sang, le droit de la prononcer. Elle eût rappelé au Piémont ce que lui avait valu notre appui, ce que notre mécontentement pouvait lui ôter. Elle lui eût révélé ce qu’il semble si étrangement affecter d’ignorer : les bienfaits de notre alliance et l’impuissance de son isolement.

' La Lombardie au Piémont, à condition qu’il abandonnerait tous ses rêves, désavouerait tous les complots, rappellerait tous les agitateurs et se rallierait aux principes de notre politique, sans réserve, sans retard, sans arrière-pensée, à l’instant et partout; la Lombardie à ce prix; sinon : non.

Un tel langage eût été efficace; il eût dispensé de l’action. La France n’a pas voulu le tenir; on s’est étonné de son silence; sans doute elle a cru devoir ménager des

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susceptibilités inquiètes ; elle a craint de montrer à ses alliés une injurieuse méfiance.

On sait comment les ministres piémonlais ont reconnu cette longanimité. Us ont transformé leurs commissaires en dictateurs, leurs soldats en volontaires, leurs généraux en chefs de partisans. Us ont poursuivi partout l’annexion contre laquelle nous avions protesté.

Nous étions engagés au rétablissement des dynasties exilées; ils ont fait prononcer leur déchéance.

Nous avions garanti l’intégrité des domaines de l’Kglise; ils y ont soufflé la révolte et organisé la séparation.

Nous avions posé la base de la confédération italienne ; ils ont travaillé à la rendre impossible.

Ce n’est pas tout. Le ministère piémontais a inspiré ces réponses royales qui encouragent tout ce que la France déconseille, où on trouve un hommage au Saint-Père qu’on accuse de violer tous scs engagements, et l’éloge de Napoléon 111 dont on rend les promesses déiisoires et la politique impuissante.

Enfin, on s’est hâté à tout prix pour nous gagner de vitesse, pour enlrainer les populations, compromettre les esprits hésitants, engager des noms honorables, créer partout des obstacles à nos efforts, et mettre du côté de la révolution la puissance des faits et l’autorité de la possession.

Et quand la paix de Zurich et rannoncc d’un congrès provoqué par la France ont déféré les grandes solutions à l’Europe, les agents piémontais ont imaginé de se jouer

ET LA SOUVERAINETÉ DU l'Al'E. lOU

de ia parole de l’une et de forr^r la main à l’autre, en se présentant avec l’autorité d’une annexion mutuellement et irrévocablement consommée.

Au même jour, quatre unanimités, obéissant élrcliiquement au même fil conducteur, ont déféré la régence de l’Italie centrale au prince de Carignan, qui fût venu, avec les armées du roi de Sardaigne, prendre possession du palais pontifical de Bologne déjà surmonté de ses armes.

L’indignation des grandes monarchies et les avertissements de la France ont brisé celte audacieuse combinaison; il a fallu reculer. Mais, comme il était constamment arrivé depuis le commencement de la guerre, la retraite de la politique piémontaise a masqué un pas on avant. Le prince de Carignan a dû refuser, mais il a désigné un remplaçant. Ce régent est un ancien commissaire de Sardaigne en Toscane qui va gouverner les Étals du Pape à l'ombre du drapeau de son roi, et qui remplacera le prince avec la liberté des compromis de ])lus et la haute responsabilité de moins.

Ainsi trois Étals, définis séparément par les traités, auront brisé des nationalités solennellement reconnues pour se constituer d’abord en un seul Ktal et s’incorporer ensuite à un quatrième, à la veille même du congrès où doivent siéger les puissances qui avaient fondé sur leur individualité distincte l’organisation de l’Italie et l’équilibre de l’Europe.

Il y a plus. Ces États se garantiront les uns aux autres l’inviolabilité de leurs insurrections mutuelles, en se

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prêtant leurs volontaires ariiiês, et en les envoyant tour à tour sur leurs territoires respectifs pour empêcher le retour de l’ordre reconnu et garanti par les traités.

Et ce qui est plus fort que tout le reste, la couronne qui les a insurgés, et prétend les absorber tous, se servira d’eux pour envahir une province appartenant à un autre État dont la neutralité a été solennellement reconnue par toutes les puissances belligérantes.

El cet État envahi, c’est l’État de l’Église, dont l’indépendance importe au monde qatholique et dont la France a promis de faire respecter l’intégrité. Le roi de Sardaigne y régnait déjà par son nom, par ses armes, par son drapeau. Il y gouvernera désormais officiellement par son beutenant, au mépris des droits du Saint-Père et des prodamations de la France. Seulement il n’y enverra pas ses régiments *, il le fera garder contre les troupes lidèles du Sainl-Pére par ses soldats toscans, sauf à comprimer Florence par ses volontaires romagnols. On fera ainsi peser partout l’intervention étrangère de la révolte, au moment même où on proteste contre toute intervention libératrice de la France) de l’Europe et même de rilalie.

Telle est la situation faite à l’Italie centrale en général et aux États du Saint-Père en particulier.

* Il n’a pas craint de les envoyer dans les îlarclies depuis que la tolérance de l’Europe a permis de lever tous les mastiues. (Noie de la 3* fyUlion.)

Les explications les plus habiles ne peuvent pas plus la changer que les protestations les plus énergiques ne sauraient la détruire.

Le fait aurait beau se renier lui-même pour se faire pardonner son existence, il grandira chaque jour par la possession jusqu’au moment où il prétendra se faire obéir, parce qu’il aura passé à la dignité de fait accompli.

Mais l’Europe ne se courbera pas devant cette puissance nouvelle des faits accomplis, si rapidement élevée par toutes les audaces et toutes les faiblesses du siècle, et dont l’inviolabilité ne peut s’asseoir que sur la ruine de toutes les autres.

Elle ne voudra ni se laisser jouer par de telles ruses, ni se laisser imposer par de telles témérités.

La France le pourra moins que personne ; elle ne subordonnera pas à d’injustes exigences l'accomplissement d'un devoir. Elle seule serait responsable de la spoliation du Saint-Siège. Elle doit le sauver des périls qui lui sont venus de ses alliés, grAce à son appui pendant la guerre, grâce à sa confiance depuis la paix.

Il peut se trouver autour du chef de l'État des conseillers plus dévoués que scrupuleux, qui trouveraient habile que la parole impériale se fût engagée à Villafranca pour gagner l’Autriche et apaiser l’Europe, et qu’elle se dégageât aujourd’hui pour complaire au Picinonl, qui nous doit tout, et à l’Angleterre, à qui nous ne devons rien.

L’UNlTÈ ITALIENNE

A les entendre, il aurait été sage d’avoir prodigué au Saint-Siège de solennelles promesses pour rassurer h; clergé de France, qu’il importait de ménager au début de la guerre ; et il serait glorieux de les éluderaujourd’hui pour ne pas déplaire aux unitaires d’Italie et aux ennemis de l’Église dons le monde entier.

On caresserait ainsi à la fois les principes monarchiques et les passions révolutionnaires. On aurait des consolations pour les princes déchus, des encouragements pour les députations italiennes. La France et la révolution se seraient partagé les rôles.

La France se serait chargée de l’action pendant la guerre, en laissant à la révolution la parole ; puis, la paix venue, la révolution agirait seule, et la France se verrait réduite aux avis officieux et aux condoléances dérisoires.

Le Piémont chasserait les dynasties et usurperait le domaine du Saint-Père, cl la France se résignerait au rôle des protestations stériles. Elle se chargerait de faire accepter par l'Europe les faits accomplis sans elle, malgré elle et peut-être contre elle.

On espérerait un double bénéfice de celte politique à double face. On exploiterait à la fois la révolution et l’ordre, en se prévalant vis-à-vis de l’une de ce qu’on lui laisserait prendre, vis-à-vis de l’autre de ce qu’on lui permettrait de garder. On prétendrait ainsi s’asseoir sur la monarchie et vivre de la révolution.

Une telle politique ne serait pas plus efficace qu’hono-

râble. Elle ne pourrait être (oujours heureuse; elle ne passerait même pas longtemps pour habile, et, en tout cas, elle ne serait ni catholique ni française.

Elle ne pourrait plaire à l’année, qui professe l’horreur de la révolution et le culte de la parole donnée ; elle ne ferait point d’illusion au clergé, qui se souvient de tant d’éclatantes promesses, et qui ne voudrait croire ni à l’inhabileté ni à l'impuissance.

Cette politique surtout ne serait pas royale, dans un pays qui doit à un de ses anciens monarques cette belle maxime qui a dominé toute son histoire : « Si la loyauté était bannie de la terre, elle devrait se retrouver dans le cœur des rois. » Non, jamais une politique de détours, de ruses, de désaveux, une politique qui voudrait tout gagner fors l'honneur, ne pourrait se naturaliser dans le royaume de François 1*'.

Cette politique peut être celle des conspirateurs et des courtisans ; elle n’est jamais celle des rois.

Napoléon 111 ne la suivra pas.

Ses promesses, son intérêt, son avenir, tout la repousse loin de lui.

Un plus noble rôle s’offre à son ambition ; il peut ramener la paix entre le Pape et ses sujets , en se posant comme un médiateur respectueux pour l’un, équitable pour les autres.

.Mais pour être respectueux, il rendra d’abord la force au droit, la vio à l’autorité, le sceptre au roi, au Pontife, au père. 11 se gardera surtout de lui demander l’apothéose de la révolte, en consacrant ce qu’elle a fait. Il ne voudra

I/UNITE 1TALIEN^E

Iti

pas qu’elle continue à trôner en offrant à son souverain légitime un tribut sans garantie^ un titre sans autorité, un injurieux respect et une souveraineté dérisoire. Il ne reprendra pas les plans de séparation des ministres piémontais au moment où leurs envahissements ont si clairement démasqué le but de leur politique.

Pour être équitable, il ne demandera pas en faveur des Légations des avantages qui seraient refusés aux autres provinces de l’Église. S’il s’agit de réformes subversives ou périlleuses, elles seraient plus funestes dans les Légations qu’ailleurs : car elles deviendraient une prime pour les révoltes passées, un encouragement pour les révoltes futures. S’il s’agit de réformes prudentes et fécondes, elles doivent profiter à Rome et à tous les États romains ; on ne peut infliger à aiicune province le fléau des unes, on ne peut exclure aucune du bienfait des autres.

Sans doute il est des concessions de travaux publics, de franchises commerciales, d’encouragements industriels, que les situations particulières appellent et justifient. Il est des dégrèvements locaux que le retour même à l’égalité peut commander. Mais rompre cette égalité au profit des insurgés contre les fidèles, faire des Légations un État dans l’État, diviser le royaume du Saint-Père quand on agglomère les autres, éparpiller le pouvoir quand on sent le besoin de le concentrer, amoindrir le Pape comme trop grand, quand on double le Piémont comme trop petit, créer enfin une nationalité de plus en Italie, au nom de Tunité italienne qui prétend les absorber toutes....

c’est une inconséquence qui peut tenter les révolutionnaires, c'est une iniquité que les couronnes ne sanctionneront jamais. Non, tes couronnes ne compliqueront pas les divisions de l'Italie par de blessantes inégalités et d'inconséquentes préférences ; elles voudront des réformes pratiques et surtout générales.

De telles réformes ne satisferont pas le parti qui s’est emparé du gouvernement de l’Italie. Elles rirriteroiit bien plutôt par la force nouvelle qu’elles donneront à un pouvoir qu’il a juré de détruire.

Car il ne faut pas l’oublier, ceux qui rêvent à tout prix l’unité de l’Italie sont les ennemis irréconciliables de la souveraineté temporelle du Saint-Père, qui se dressera toujours comme un obstacle insurmontable devant leur ambitieuse témérité.

Ce n’est donc pas ce parti qui peut être l’inspirateur et le modérateur des réformes; il ne les accepterait que pour miner le pouvoir qu’il déteste et comme une halle prudente pour parvenir plus sûrement au terme de ses desseins.

Dieu me garde de prêcher les réactions et les vengeances ! Les gouvernements se trouvent toujours mal des unes et la religion ne connaît pas les autres. Le cœur do Pie IX n’a jamais pratique que la politique des bienfaits. Qu’on le laisse libre do suivre son penchant magnanime; que sa main vénérée bénisse ses ennemis, et répande la paix même sur les agitateurs : mais que ce soit à

110 I/UNITÉ ITALIENNK

la condition qu’ils ne pourront plus troubler celle de l’Église et de l’Italie.

Il ne faut exclure du concours aux paternelles intentions du Saint-Père que ceux qui persisteraient à conspirer contre elles. Il appartient également aux conservateurs éclairés et aux libéraux sincères d’exécuter loyalement des réformes librement données ; ce n’est qu’à ce prix qu’elles peuvent être honorables pour le Saint-Père, utiles à ses peuples, rassurantes pour l’Europe.

C’est ainsi que l’Europe saura être juste envers le Pontife, généreuse envers ses sujets.

Cette générosité, elle la trouvera aisément dans la grande âme de Pie IX. Son histoire a déjà prouvé que nul prince n’est plus ardemment dévoué à l’avenir de. ses peuples, plus sincèrement empressé aux réformes qui peuvent affermir leur bonheur ; mais il faut que ces réformes soient volontaires et fécondes, et non pas stériles et forcées. Celles qu’on propose et qui sont librement combinées honorent les princes et servent les nations ; colles qu’on impose rabaissent les couronnes et ne contentent jamais les peuples.

C’est donc avec le souverain légitime, avec l’auguste Chef de l’Église, que toutes ces hautes questions doivent sc traiter respectueusement, et surtout sans contrainte.

Or ce serait une véritable contrainte que celle qui prétendrait dicter des réformes au Saint-Père, en le menaçant, s’il les refuse, de lui retirer l’appui de la France et de lui interdire en même temps celui de toutes les autres

puissances qui voudraient à sa place secourir le Père de toute la chrétienté.

Celte contrainte serait même la plus dangereuse de toutes : car elle cacherait derrière les apparences d’une altitude passive la réalité d’une action universelle sur l’Europe, au préjudice de la papauté.

De telles suppositions ne peuvent s’adniellre même un instant. Elles engageraient trop profondément l’honneur de notre pays.

La France n’est plus libre de quitter home Elle le pouvait avant la guerre, quand le Saint-Père se déclarait prêt à suffire par lui-même à la paix de ses Étals. Mais aujourd’hui que ses États sont envahis par nos alliés et sa capitale menacée par les passions que leurs émissaires ont fait déborder sur elle de tous les points de l’Ilalie, nous ne pouvons pas abandonner Home. Notre retraite serait une désertion, et la France ne déserte jamais un poste d’honneur.

Elle restera à Rome pour garantir Home, les États du Saint-Père et tous ses Étals.

Je ne croirai jamais que pour aucune province de ses États, pas plus que pour aucun lieu du momie, elle ait aliéné la liberté de son initiative, et qu’elle ait consenti à descendre, de la haute mission d’arbitre que lui ont faite ses victôires, au rôle subalterne d’impuissant conseiller que la révolution daignerait lui laisser.

Abdiquer d’avance son action, c'est paralyser sa parole. Déclarez aujourd’hui que vous n’emploierez jamais la

force, on vous répondra sur-le-champ qu’on ne cédera jamais qu’à elle. Une politique qui se proclame désarmée invite à l’insulter, et la France ne laisse ni dédaigner sa parole, ni oublier sa puissance.

Elle ne l’oubliera pas elle-même quand il s’agit de défendre le Pontife qu’elle a si fidèlement gardé. Sans doute elle ne voudra céder à personne l’honneur d’achever son œuvre si glorieusement commencée : mais c’est à la condition qu’elle l’accomplira elle-même.

Car ce qui passerait toute croyance, ce serait qu’en retirant le bras qui protégeait le Saint-Père, elle prétendit entraver tous ceux qui voudraient se lever ailleurs pour sa défense.

Ainsi, au nom de la neutralité môme, nous aurions privé le Saint-Père de l’appui de l’Autriche qui garantissait la paix des Légations, et, au lieu d'accepter pour nous-mêmes cette mission que la guerre lui avait rendue impossible, nous aurions livré ce territoire neutre aux invasions ouvertement ennemies du Piémont.

Nous aurions souffert dans les États de l’Église des émissaires piémontais pour souffler la révolte, des dictateurs piémontais pour l’organiser, des généraux piémontais pour se mettre à sa tête, des soldats de toutes les parties de l’Italie pour la soutenir, et le drapeau du roi de Sardaigne pour la protéger. Nous aurions laissé enfin toutes les influences étrangères dominer au sein des Étals de l’Église, et nous ne tolérerions pas que d’autres étrangers, même d’autres Italiens, vinssent faire équilibre et

entreprendre pour les délivrer ce que nous aurions permis pour les asservir.

Nous aurions vu que, sans le secours des volontaires appelés de toute Tltalie, l’insurrection livrée à elle-même eût déjà succombé sous les troupes fidèles appuyées sur le véritable esprit des populations, et nous aurions souffert que les forces étrangères accumulées sous le drapeau du Piémont se missent au travers des unes et opprimassent la liberté des autres.

Et, loin d’intervenir à notre tour contre ces invasions usurpatrices et de contenir nos alliés qui nous doivent tout et ne peuvent rien sans nous, nous signifierions à toute l’Europe catholique d’avoir à respecter les usurpations du Piémont qui n’a respecté les droits de personne, et la nationalité de l’insurrection bolonaise qui ne se soutient qu’à l’aide d’appuis étrangers. Nous aurions permis à chacun d’attaquer les États du Saint-Père, et nous aurions interdit à tout le monde de les défendre.

Puis, quand les faits seraient accomplis et l’usurpation consommée, quand le Saint-Père serait cerné par ses ennemis, isolé de l’Europe et remis par notre fait à la seule discrétion de notre force, nous méditerions de retirer cette protection que nous aurions rendue seule possible, et nous ne lui laisserions d’autre alternative que de se livrer à ses adversaires ou de subir notre volonté.

Et nous pourrions parler après cela de neutralité, d’impartialité peut-être, même de protection et de dévouement !

L’UNITÉ ITALItlNNE

Quel droit pourrait invoquer une telle politique ?

Le droit des gens? mais il consacre l’égalité des garanties, et on aurait permis l’attaque et empêché la défense.

Le droit des neutres? mais on l’aurait laissé violer dans la personne du Saint-Père, et il faudrait le respecter dans les violateurs.

Le droit français ? mais il veut avant tout la protection des faibles et le culte de la parole donnée, et nous aurions délaissé l’ime et oublié l’autre.

Le droit de non-intervention? mais on l’eût laissé sommeiller devant toutes les interventions révolutionnaires, et on le réveillerait pour contenir seulement les amis de l’ordre et de l’Église.

Une telle politique ne ferait illusion à personne. H n’y aurait qu’une voix dans toute l’Europe pour nous accuser d’avoir peu à peu imposé, par la force habilement combinée des événements, l’accomplissement des programmes que notre diplomatie n'aurait pu obtenir du libre assentiment de l’Église.

Mais de telles accusations seront épai^nées à la Fr^»ee, parce qu’elle ne les autorisera jamais ni par une telle conduite, ni par un tel langage. Elle vénère la majesté du Saint-Père, elle ne respectera pas moins son indépendance.

La confiance mutuelle doit être l’âme de ces négociations délicates, mais il faut que le dévouement l’inspire, et surtout que les situations équivoques ne la paralysent jamais.

Il parait difficile à une plume sans mission d'intervenir lUilcment dans de telles questions. Elle risque de devancer sans pressentir, de compromettre en voulant défendre; elle peut irriter les esprits contre la cause même qu elle prétend servir; elle doit craindre de blesser les fiertés les plus puissantes, surtout la majesté la plus auguste. Et, pourtant, en présence des événements qui n'attendent pas, des cabinets qui s’assemblent pour délibérer, de la révolution qui marche, et de l’opinion qu'on égare, le silence est impossible. La vérité différée n’arriverait plus à temps. Pour la dire avec courage, il n’est jamais trop tôt ; pour la dire avec fruit, il est quelquefois trop tard.

Quelle est donc la vérité sur ces réformes tant demandées et tant débattues?

Les réformes, il en est de périlleuses, il en est de salutaires.

11 en est qui peuvent redresser des imperfections sans altérer les principes, servir les peuples sans énerver l’antorité, fortifier l’action du gouvernement sans dénaturer son caractère.

Celles-là no sont que l’extension éclairée des institutions existantes, le développement naturel des progrès déjà poursuivis et dont les révolutions ont seules troublé le cours. Elles méritent un encouragement sérieux et peuvent exercer une favorable influence.

Mais ce sont bien d’autres réformes que nous avons

L’ÜNITÉ ITALIENNE

entendues retentir dans les échos de la presse et même des cabinets. Avant de s’expliquer sur les principales, il importe d’abord de savoir si on peut appeler de ce nom celle transformation radicale que les novateurs ont propagée par toute l’Europe sous ces formules célèbres, devenues (les mots d’ordre : Sécularüation^ Code Napoléon.

Ces formules, ou, pour mieux dire, ces systèmes ont été répandus trop loin et sont venus de trop haut, ils ont été accueillis par la presse avec trop d’ardeur et soutenus par des documents graves avec trop d’insistance pour qu’on ne les examine pas avec la sévère maturité que commande leur importance.

Nous ne recherchons pas quelle place de telles idées tiennent en ce moment dans les négociations ouvertes. La diplomatie a ses assoupissements et ses réveils, ses silences calculés et ses exigences soudaines. Elle ajourne ses projets, les renie même quelcpiefois ; elle ne les abandonne jamais. 11 faut donc l’avertir. L’opinwn est saisie, il faut la fixer. Il importe pour tous que la lumière se fasse.

Je terminerai cette partie par quelques considérations sur la sécularisation, qui se lient intimement d’ailleurs à la souveraineté du Pape. Je serai court sur cette question, qui a été traitée de toutes parts avec éclat, profondeur, autorité; mais je consacrerai une partie spèciale de cet écrit à la législation. Ce n’est pas trop pour le symbole le plus important et le plus durable du caractère et de la nationalité même d’un peuple.

DE LA SÉCDLARlSATlOIf

La pensée favorite des réformateurs, le mot d’ordre électriquement propagé dans toute l’Kurope, c’est la sécularisation absolue dans le gouvernement des États de l’Kglise. Que le Pape garde, dit-on, sa double couronne, puisque l’indépendance spirituelle de l'une a besoin de la force temporelle de l’autre, mais que cette autorité concentrée au sommet dans sa personne se divise à la base dans les agents de son pouvoir. Qu’il gouverne l’Église par des prêtres, et l’État par des laïques, afin que la réunion des deux pouvoirs dans la même main ne soit ni la prédominance d’aucun ni la confusion de tous deux.

Tel est le résumé fidèle du système de la sécularisation absolue et du langage de ses partisans.

On ne peut nier que la régularité apparente, et, si on peut le dire, la symétrie d’un tel plan ne séduise au premier coup d’œil. 11 a cette commode simplicité des idées absolues, qui flattent la présomption et l’inexpérience on les dispensant d’examen. Mais, pour peu qu’on y réfléchisse, on ne larde pas à se heurter contre les inconséquences radicales de la théorie et contre la flagrante impossibilité de la pratique.

Il importe d’abord de bien poser la question, si souvent obscurcie par la confusion plus ou moin.s volontaire des principes et des faits.

S’agit-il de l'administration proprement dite qui se mêle à tous les actes, à tous les détails, et en quelque sorte à toutes les pulsations de la vie individuelle, locale, journalière, des communes et des citoyens?

La sécularisation paraît juste, car il s’agit des intérêts et des habitudes de la vie séculière. Mais on peut dire hardiment que cette sécularisation est faite.

Veut-on parler du gouvernement lui-même, du principe qui l’anime, de la pensée souveraine qui dirige sa marche présente et assure son avenir?

Cette sécularisation ne peut se comprendre; elle serait aussi injuste que funeste. Le gouvernement des Étals de l’Église ne peut appartenir qu’à l’Église.

En deux mots : Sécularisation de V administration, elle (!st équitable, mais elle est faite. — Sécularisation du gouvernement, elle n’existe pas, mais elle est impossible.

De telles affirmations pourraient paraître absolues, si elles n’étaient justifiées par l’évidence des faits.

Les faits, on ne les a pas moins dénaturés que les principes. On a cherché à égarer les hommes de bonne foi, on leur a dépeint l’administration temporelle du Saint- Siège comme un vaste monopole ecclésiastique qui exclut en masse les laïques de tous les litres et de tons les emplois. On s’est flatté d’intéresser les esprits bienveillants et modérés en se donnant le facile courage de protester contre cette injuste et systématique proscription.

Mais la lumière s’est faite, et tout le monde peut savoir aujourd’hui que toute cette argumentation si tranchante

ET LA SOUVERAINETÉ DU PAPE. m

ne repose que sur les illusions les plus chimériques, disons mieux, sur les inventions les plus hardies.

La fausseté de cette prétendue exclusion des laïques a été démontrée avec éclat par des écrits récents émanés des autorités les plus compétentes de l’Église et de l'État.

Tous les esprits sérieux ont été surtout frappés de la saisissante évidence du mémoire de M. de Rayneval, œuvre à la fois française et catholique d’un homme d’État cher à l’Église comme à la patrie, et qui se recommande à l’attention du monde par le doub'c mérite de l’expérience consommée et de la courageuse indépendance.

C’est aujourd’hui un fait acquis à la notoriété publique, et prouvé d’ailleurs par l’irrésistible éloquence des chiffres, que l’immense majorité des emplois du gouvernement temporel de l’Église est occupée par des laïques. Ils y comptent par milliers, et l’Église ne s’en est guère réservé plus de cent *.

Ce n’est pas tout : on a laissé une part notable aux laïques dans des institutions qui dépendent exclusivement du gouvernement spirituel de l’Église. Les bureaux de la secrétaireric des brefs, de la datcrie et même de la pènitencerie en comptent un grand nombre. Plusieurs de ces emplois pourraient être plus convenablement remplis par les prêtres nombreux que le centre de la religion attire ou retient à Rome, avec une médiocrité de ressources et quel-

• D’après les états officiels de 1856, on comptait dans les emplois séculiers 6,854 laïques et 124 ecclésiastiques, et la proportion en faveur des laïques s’est encore accrue depuis.

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qucfois une pénurie fâcheuse pour la dignité du sacerdoce. La transition serait préparée avec tout le ménagement d’im pouvoir paternel habitué à respecter scrupuleusement toutes les existences. Les garanties du public y gagneraient autant que la convenance des situations.

D’autre part, on pourait disposer en faveur des laïques de quelques-uns des hauts emplois administratifs et judiciaires réservés aujourd’hui généralement en fait aux personnages ecclésiastiques.

On pourrait ainsi mieux combiner tous les genres d’expérience et de lumières, associer plus sûrement la prudence du conseil et l’énergie de l’aclion. On encouragerait les services, on élargirait les conditions et les accès des diverses carrières.

On les faciliterait à cette élite intellectuelle des classes moyennes, force précieuse des sociétés avec laquelle tous les gouvernements doivent compter.

On les ouvrirait à la noblesse romaine, qui serait heureuse de couronner par les services rendus à son Pontife- Roi ceux qu’elle rend au peuple par sa munificence, et aux étrangers par sa noble et généreuse hospitalité.

Cette espèce de compensation administrative ne serait que la conséquence pratique du principe de l’admissibilité générale des laïques proclamé et plus d’une fois appliqué par Pie IX.

Cette pensée ne pourrait, du reste, se réaliser qu’avec une grande circonspection. Les exemples laïques sont loin d’avoir tous réussi. Ce ne sont pas les laïques dont

ET L\ SODVERAINETÉ DU PAPE. i‘2ï

l’opinion respecte le plus le caractère et accuse le moins la fortune; tous n’ont pas laissé la mémoire de l’inviola* ble désintéressement du ministre Jacobi.

Les partisans les plus déterminés de la sécularisation ont unanimement applaudi au remplacement du dernier ministre laïque des finances par un prélat dont la saf^e et pure gestion a si utilement servi le trésor et si dignement obtenu la confiance publique.

La perspective d’une plus large part dans les hauts emplois et dans la confiance plus honorable encore du Saint- Père pourrait sans doute apporter peu à peu au recrutement laïque de nouveaux et de plus riches éléiiienls; mais on comprend que de telles éducations ne sont pas

l’œuvre d’un jour.

Tous ceux qui connaissent Rome peuvent affirmer que la société serait aujourd’hui loin de se trouver prèle si elle était surprise par de brusques innovations dans ce sens. Les sujets manqueraient aux situations et les garanties aux affaires du pays.

L’avenir seul peut combler les lacunes. De tels changements ne pourraient s’accomplir que par degrés et avec des conditions de temps et de prudence qu’il n’appartient qu’à la sagesse du Saint-Père de peser dans la balance toujours si délicate des circonstances et des personnes.

Ce ne serait donc pas là une transformation du système général des institutions actuelles de Rome; ce serait leur application plus ou moins étendue suivant la haute appréciation d’un pouvoir si généreux pour tous, et que des es- -

prits exclusifs ont même accusé d’avoir dépassé, pour l’admission des laïques, les limites de la bienveillance.

Une telle combinaison ressemblerait d’autant moins à la sécularisation absolue exigée parles novateurs, qu’elle ne pourrait s’accomplir qu’en réservant toujours au sommet la part prépondérante qui doit appartenir à l’Église dans le gouvernement des États de l’Église.

Mais c’est justement contre cette prépondérance nécessaire qu’on a accumulé les préjugés et les passions qui ont trouvé tant de crédules échos dans les multitudes etmème dans les cabinets.

Ce qu’on veut à tout prix, c’est isoler le Pape de ses conseils naturels; c’est l’absorber et presque l’emprisonner dans un cercle de tribuns laïques, et préluder ainsi à la sécularisation de l’Église par la sécularisation de l’État.

C’est pour en venir là qu’on demande l’exclusion systématique du pouvoir temporel contre les ecclésiastiques.

Un tel système ne soutient pas mieux l’examen des faits que l’épreuve du raisonnement. Qui ne sent en effet que si les laïques peuvent obtenir une large part dans l’administration proprement dite, la haute direction du gouvernement temporel intérieur et extérieur de l’Église ne saurait s’inspirer et se mouvoir en dehors de l’Église ellemême?

Autrement on dénature l’institution. On remplace par

ET LA SOUVERAINETÉ DU PAPE. m

un pouvoir local et mobile l'action universelle et traditionnelle de la catholicité tout entière.

Les Papes ont gouverné plus d’une fois les pins iuiportantes provinces de l'Église par des cardinaux choisisdans toutes les nations, et ces temps n’ont été ni les moins puissants ni les moins glorieux de la papauté.

Veut-on démentir les exemples de rhistoire et allcrer les droits de l’Europe catholique ?

Aujourd’hui encore, quand le souverain Pontife vient à manquer, la perpétuité du pouvoir ne s’interrompt pas plus que celle de l’Église. Le sacré collège lient la place de la papauté vacante. C’est lui qui gouverne Ilonie et reçoit les ambassadeurs des couronnes avec le plein exercice de la souveraineté.

Voudrait-on briser une telle possession, subordonner le conclave à la protection d’une police municipale, et livrer à la merci d’une manifestation romaine l’élection du Pasteur suprême de deux cents millions de catlioliques répandus dans toutes les contrées de l’univers?

Et dans la marche ordinaire du gouvernement, comment ne pas confier les affaires extérieures de la souveraineté temporelle au cardinal-secrétaire d’Étal chargé do défendre au dehors les intérêts et les droits de la souveraineté spirituelle ? Comment le Saint-Siège serait-il représenté à la fois dans chaque capitale et par un nonce des affaires spirituelles, et par un ambassadeur des affaires temporelles agissant dans des directions diverses et peut-être opposées, sur des intérêts dont les plus hardies

abstracüons ne sauraient empêcher l’étroite et nécessaire intimité ?

Ce qui est vrai pour les affaires extérieures ne l’est pas moins pour toutes les questions essentielles, pour tous les ressorts fondamentaux du gouvernement intérieur.

Quelle étrange anomalie que celle d’un Pontife couronné chassant les pontifes de son propre conseil, qui doit garder les traditions de ses devanciers et former la pépinière de ses successeurs?

Quelle apparence de raison pour exclure du gouvernement des États de l’Église les princes mêmes de l’Église qui forment le conseil, la famille et le sénat électeur et élu de la papauté ?

Ainsi ils ignoreraient le gouvernement et seraient appelés à choisir celui qui doit gouverner ! et ce chef élu du gouvernement entendrait parler pour la première fois des affaires en sortant du conclave qui lui en aurait confié les destinées !

Kn sorte qu’il s’agirait d’élire avec discernement un souverain temporel qui gouvernât avec sagesse ^ et on aurait condamné les électeurs, comme l’élu, à l’ignorance fatale de toute souveraineté et de tout gouvernement.

En vérité, il y a de quoi confondre la raison la plus vulgaire, l’imagination même la plus aventureuse.

Au nom de quel peuple pourrait-on songer à proclamer dans les Étals de l’Église l’incapacité administrative et politique des princes de l’Eglise, quand tant d’autres

Éluls se sont félicités plus d'une fois de les avoir appelés à la direction de leurs propres affaires ?

Comment les annales de l’iiisioire de France seraientelles assez effacées du souvenir des Français, si justement fiers de tous les grands hommes qui ont préparé le grand siècle de la monarchie, pour que cette folle et scandaleuse proscription pût jamais être proposée en leur nom dans les conseils de l’Europe 1

Loin d’exclure les cardinaux du gouvernement de l’Église, ses plus vrais, ses plus intelligents amis désireraient voir leur participation réelle s’accroître et grandir chaque jour. Ils aimeraient voir plus souvent revivre l’usage de ces consistoires généraux, de ces délibérations effectives et puissantes du sénat catholique tout entier, qui ont élevé si haut la force de l’Église et la gloire de la papauté; ils admirent ce mécanisme providentiel du gouvernement de l’Église qui place sans cesse le conseil A côté de l’autorité pour l’éclairer sans l’entraver, la fortifier sans la restreindre, la tempérer sans l'amoindrir.

Ils apprécient la prudence traditionnelle du sacré collège. Ils savent que les cardinaux forment, comme leur litre expressif le rappelle san.s cesse à la confiance des peuples, les indissolubles liens et les invincibles appuis de ce magnifique édifice de la papauté, fondé par la main même du Tout-1'uissanl et contre lequel les passions déchaînées ne sauraient faire prévaloir les tempêtes.

Ils bénissent la sagesse de son représentant vénéré qui a voulu la doter d’une nouvelle force dans nos temps

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I/UMTE ITALIENNE

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agités en élargissant la base du cardinalat, en puisant -plus abondamment chez toutes les nations de l’univers. Toutes se voient aujourd’hui plus que jamais représentées dans ce sénat auguste. On y compte des prélats de l’Angleterre comme de la France, de la Prusse comme de l'Kalie; l’épiscopat grec a retrouvé lui-même une place vacante depuis tant de siècles, en attendant que le nouveau monde reçoive à son tour l’investiture de la pourpre romaine de la main du premier Pape qui ait visité celle terre si mystérieuse dans le passé, si riche pour les moissons de l’avenir.

Celte sagesse, si conforme à la nature du cardinalat et à l’expansion de l’Église catholique, est aussi habile que généreuse. Plus Rome répand au dehors ses honneurs cl ses enseignements parmi les peuples, plus les peuples se sentent attirer vers Rome par la reconnaissance et par le respect. Plus Rome se fait universelle, plus l’univers est disposé à se faire romain.

Celte idée féconde, par laquelle Pie IX a rajeuni les traditions des vieux siècles, est appelée à se développer encore. 11 ne s’est pas borné à décorer de la pourpre les plus illustres sièges des diverses nations; il a voulu qu’elles eussent des cardinaux résidant à Rome, attachés à Rome môme par leurs travaux de tous les jours, portant dans les congrégations romaines l’esprit et les traditions de leurs Églises, et donnant ainsi à leurs décisions une autorité nouvelle aux yeux des peuples qui se sont vus représentés dans leur sein. C’est ainsi que ce pouvoir

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tutélaire s’avance sans cesse dans la voie des prudents et durables progrès ; c’est ainsi qu’il conquiert chaque jour de nouveaux titres à 1a reconnaissance des peuples, au moment même où l’aveuglement des passions voudrait lui arracher celle souveraineté dont l’indépeudance a pu seule permettre et consacrer de tels bienfaits.

Et que prétendrait-on substituer pour le gouvernement de Rome à cette admirable organisation de l’Église, à la fois monarchie et république, mêlée d’hérédité sans inlîrmités dynastiques, et d’élection sans orages populaires? Appellerait-on quelques tribuns ignorants et orgueilleux, avides et passionnés, qui voudraient que Rome et la papauté gouvernassent le monde, à la condition qu’ils gouverneraient eux-rnémes Rome et la papauté? Regretlerail-on le joug d’une aristocratie aujourd’hui bienfaisante et fidèle, mais dont les ancêtres ont semé de tant d’agitations et de désordres les annales de la papauté ? Qui ne sait que des deux côtés l’expérience est faite depuis longtemps, et qu’elle est pleine d’enseignements salutaires et de redoutables leçons?

Qui n’a vu, dans les plus mauvais jours de l’histoire, ce que peut faire la main de l’aristocratie pesant sur le sceptre temporel de l’Eglise? C’est la mise en tutelle de la papauté, c’est l’oppression de la liberté des peuples; c’est le péril de celte sainte égalité de la foi et du mérite qui, au milieu des ténèbres du moyen ége, a su garder son privilège par la puissance même et l’exemple

des Papes, et qui, encore aujoui’d’hui, maintient au-dessus de toutes les invasions du pouvoir et de la fortune le libre accès à la pourpre romaine et même au suprême honneur de la tiare.

Et, le jour où les déchirements de l’ambition et de l’envie ont tenté de remplacer cette égalité protectrice des antiques institutions de l’Église par les folies improvisées des nivellements révolutionnaires, qui n’a vu les convulsions des États, la misère des peuples et la démoralisation fatale dont l’avenir sera lent encore à effacer les traces? Qui n’a pu comparer les temps où le peuple romain gardait encore, il y a moins d’un siècle, sa prospérité et sa paix, sans année permanente et presque sans impôts, et les jours, si près de nous, du triomphe démagogique faisant peser pour longtemps sur les peuples le triple fardeau de l’impôt, de la dette et de l’armée?

Voilà où la sécularisation du gouvernement romain a conduit les peuples ; voilà ce qu’ils ont gagné à abdiquer la dignité de leur vraie liberté garantie par le sceptre paternel du Pontife, pour courir après une menteuse indépendance qui lie leur a laissé que des ruines.

Non : que tous les peuples des États de l’Église goûtent en paix l’honneur d'être les premiers fils de la chrétienté et de ne dépendre que de son chef ; qu’ils conservent les garanties protectrices de leur vie civile et la majesté de leurs antiques lois; qu’ils jouissent de cette sécurité du repos et du travail garantie par le monde à la reine des cités ; qu’ils soient fiers de garder le foyer où

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viennent s’asseoir les proscrits de toutes les causes, les exilés de toutes les patries, sous l’ombre protectrice et l’inviolable neutralité de la chaire de Saint-Pierre ; qu’ils soient admis à prendre une large part dans ces libertés municipales qui firent dans tous les temps palpiter les cœurs de l’Italie, et qui tiennent une si grande place dans l’histoire de son passé, comme dans les destinées de son avenir ! Mais qu’ils ne prétendent ni usurper la souveraineté du gouvernement de l’Église, ni asservir la personne de son auguste chef!

Qu’ils se souviennent que l’Europe ne les a affranchis des barbares par son épée, maintenus par sa puissance et dotés par ses trésors, que pour en faire les gardiens fidèles, et non les aveugles profanateurs de la papauté !

Qu’on reconnaisse enfin avec franchise les conséquences des principes et la vérité des situations; qu’on sache bien que, le jour où l’élément séculier prétendra dominer les Étals de l’Église, ces États auront perdu leur raison d’être! Le monde les a conquis, défendus, et tant de fois restaurés pour conserver l’indépendance de son chef spirituel et non pour satisfaire l’orgueil de quelques Italiens de Rome. Mais qu’on ne l’oublie pas surtout ! c’est la réalité et non pas l’ombre du pouvoir temporel que l’Europe a voulu remettre au sceptre du Saint-Siège. liO pouvoir pontifical, une fois investi de la domination temporelle de Rome, ne peut pas plus se la laisser enlever de fait que de nom, sans protester devant celte Europe qui la lui a donnée. Et celte protestation ne serait pas vainc ;

L’UNIJÉ ITALIENNE

les nations ne laisseraient pas longtemps leur élu à la merci des agitateurs ; la force viendrait au secours du droit. Ainsi la papauté verrait recommencer une chaîne sanglante de révolutions et de restaurations, une perpétuelle alternative de défaites momentanées et de douloureux, mais d'inévitables triomphes.

Si c’est là ce qu’on cherche, si on rêve une monarchie italienne trônant au Capitole ou une démocratie romaine campant au Champ de Mars, qu’on proclame bien haut ces nouveaux dominateurs dé la grande métropole catholique ! Mais qu’on cesse de parler de souveraineté pour une papauté condamnée à n’étre qu’une occasion de lut- ' tes et de troubles, au lieu de garder la tutelle bienfaisante de ses peuples et la médiation pacifique du monde !

. Qu’on ait le courage de proposer l’abolition du gouvernement ecclésiastique et la confiscation temporelle du Saint-Siège ! le but restera inique et odieux ; le langage du moins sera logique et sincère.

Mais qu’on garde un vain trône et un simulacre menteur de royauté pour le Pontife, en l’absorbant dans un sénat laïque et en l’isolant de celui que la Providence lui avait donné ; qu’on veuille qu’un prêtre gouverne , en déclarant les prêtres incapables de gouverner ; que du même coup on prétende introniser l’élu et s’incliner devant les électeurs, le jour du scrutin, pour les dépouiller ensuite des prérogatives de toute leur vie ; c’est ce qu’une plume aventureuse peut tenter dans la liberté du paradoxe et dans le silence du cabinet, c’est ce que jamais un esprit

positif n’essayera d’accomplir dans la réalité pratique dos faits. Une telle idée ne peut être qu’un rêve ou un piège, et l’Europe saura se garder des hypocrisies comme des chimères.

Ainsi, unité italienne, séparation des Légations, sécularisation du gouvernement, mutilation des frontières ou des prérogatives, confiscation des provinces ou abaissement du pouvoir; ce sont là autant d’expédients impraticables ou funestes, destinés à cacher et à préparer tout ensemble l’anéantissement complet de la souveraineté temporelle du Pape. C’est toujours la guerre à cette institution providentielle implantée sur le droit des nations, consacrée de nos jours par l’unanime adhésion de tous les bons esprits, restaurée hier encore par le concours de l’Europe et l’épée de la France.

Pour atteindre un tel but tous les moyens sont bons. On s’adresse tour à tour aux excès les plus contraires. Tantôt on prétend absorber l’Église dans la cité, tantô c’est la cité qu’on prétend absorber dans l’Église. Les uns voudraient séculariser jusqu’au Pape ; les autres feraient de Rome un couvent.

C’est dans ce cercle d’exagérations insensées que s’agitent les faiseurs de systèmes.

Tous sont en ce moment à l’œuvre.

11 en est qui avouent franchement l’intention de détruire ; il en est qui détruiraient en prétendant sauver.

Rien ne lasse racharnement des uns, rien n’épuise la ruse ou la crédulité des autres.

Il en est qui, ne pouvant transiger avec les principes, entreprennent de faire capituler les intérêts.

Un traité semble impossible, on propose un marché.

On n’eût point osé prendre les États du Saint-Père, on le somme de les vendre.

Le souverain Pontife abandonnerait ses provinces, mais elles lui seraient bien payées.

On l’enfermerait dans Rome, mais l’or servirait de rançon.

11 faut un siècle où le culte de l’or absorbe tous les autres, pour qu’on ait osé proposer au successeur de saint Pierre de fléchir à son tour devant l’idole et de livrer pour un douaire largement renté le patrimoine de l’Église et l’héritage de ses devanciers. I

Au lieu d’être le Pontife indépendant de l’Europe catholique, il en deviendrait le pensionnaire ; il échangerait les respects de tous contre les exigences de ces tributaires dominateurs qui s’acquittent quand ils veulent, et se complaisent toujours à faire sentir le poids de leurs chaînes dorées.

Ce sceptre changé en roseau devrait se plier sous tous les jougs et se courber devant tous les maîtres.

On paraîtrait conserver Rome au Pape, on lui permettrait d’y régner en famille sur ceux qui voudraient bénévolement croire encore à son autorité paternelle.

Mais à quel prix V

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En humiliant Rome et en dépouillant le Pape.

Il y aurait une seule ville condamnée à devenir l’esclave du monde, et cette ville s’appellerait Rome.

Il y aurait un seul trône déclaré impuissant, et ce Irônc serait celui d’innocent III, de Léon X et de Sixte V.

Ainsi on irriterait les sujets et on désarmerait le prince. On étoufferait les Romains sous un despotisme sacerdotal que l’Inde et l’Égypte n’ont pas connu. On-prétendrail immobiliser les intelligences, anéantir les volontés, pétrifier les cœurs. On leur interdirait la gloire et la patrie, on supprimerait jusqu’aux élans de l’activité humaine, on enlèverait jusqu’aux garanties immémoriales qui protègent la vie civile. Ce peuple, si justement fier de ses lois, n'aurait plus ni code, ni justice, iii magistrats, on ferait de lui le paria de la catholicité.

De son côté, le Pape ne se mêlerait plus des affaires, il n’aurait plus ni administration ni année ; on ne le connaîtrait guère que par sa liste civile ; on en ferait un roi fainéant.

Dans les apparences, une théocratie abrutissante ; dans la réalité, une démocratie anarchique.

Une municipalité omnipotente gouvernerait l’État et une garnison fédérale servirait de garde.

Le Pape serait le prisonnier de l’unité italienne et le vassal de la commune de Rome.

Il aurait abandonné son titre royal dans la moitié de ses Liais pour perdre son autorité dans l’autre.

En vérilé, de tels rôves ne se discuteraient pas si les patronages qu’on affiche et le passé qu’on évoque n’inspiraient de sinistres appréhensions pour l’avenir.

Mais les flatteurs ont pris soin de glorifier ce passé ; il en est qui répètent avec complaisance les idées du premier Empire : Rome ville libre impériale avec sa banlieue, les Étals de l’Église au royaume d’Italie, le souverain Pontife conservé évêque de Rome aux appointements d’un million, avec Saint-Pierre pour oratoire et le Vatican pour citadelle *.

On dirait que rien n’est changé, que la même fatalité pèse toujours sur les nations et que les mêmes éblouissements menacent toujours d’entraîner les puissants vers les mêmes vicissitudes; mais les leçons de l’expérience ne sauraient être perdues. On se souvient que la papauté est encore la plus forte, même contre les conquérants, et que 1808 n’a pas tardé à amener 1814.

Chacun a rappelé les paroles du ministre des cultes annonçant à l’épiscopat français, au nom de l’Empereur, que le prince qui avait ramené le Saint-Père au Vatican VOULAIT que le chef de l’Église ftït respecté dans tous ses droits de souverain temporel; mais ce n’est pas seulement par la bouche de son ministre qu’il a contracté ce décisif et solennel engagement.

On lit dans la proclamation de l’Empereur au peuple

* Voir les projets de ddcrets de 1808 récemment divulgues par les journaux de Bologne et reproduits par les journaux français.

ET LA SOUVERAINETÉ DU PAPE Hl

français ; Je respecte le territoire et les droits des puissances neutres. . . Nous n’allons pas en Italie fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du Saint-Père, que nous avons replacé sur son trône, mais le soustraire à cette pression étrangère qui s’appesantit sur toute la Péninsule.

Le prince qui a tenu un tel langage ne peut consacrer les violations de la neutralité la plus sainte, perpétuer l’inviolabilité du désordre, sanctionner rusurpation des Ktats de l’Église. 11 ne peut surtout faire regretter au Saint-Siège cette prédominance de l’Autriclic dont il lui annonçait la fin comme un affrancliissement et un bienfait.

Les novateurs ne feront pas plus d’illusion à l’Europe qu’à la France. La diplomatie sait le lendemain réservé aux royautés qu’on abaisse, et les couronnes ont connu le poids des révolutions qu’on exalte.

De tels projets auront pu fasciner par les artifices du langage, entraîner même par le prestige du paradoxe, mais ils ne sauraientarriver jusqu’à la table d’un congrès, ils s’évanouiraient comme une aventure.

Toutefois ils auront servi à d’autres; les habiles sauront profiter de l’inquiétude qu’on aura semée pour se poser en modérateurs du mouvement imprimé à l’opinion publique et faire peut-être accepter comme un bienfait des conditions tant de fois repoussées comme un péril.

Le Pape aura redouté de perdre les Légations sans retour ; qui sait s’il ne se contenterait pas d’y garder du moins une ombre d’autorité et une souveraineté nominale ?

On lui aura présenté la perspective d’une municipalité romaine qui anéantirait toute l'action de sa souveraineté. Ne regarderait-il pas comme des libérateurs ceux qui laisseraient encore quelque ressort à sa royauté personnelle, même en l’isolant de ses cardinaux et en sécularisant le gouvernement de l’Église?

Ainsi renaîtraient les anciens programmes et les manifestes piémontais qui ont déchaîné la guerre et bouleversé l'Italie.

Toujours le même point de départ, “toujours le même cercle d’efforts, toujours le même but poursuivi.

Il en est qui font honneur de cette persévérance aux hommes, c’est aux principes qu’elle appartient ; les conséquences sont d’avance écrites dans les faits, la pente est fatale.

Mais le triomphe de tels principes trouvera sur son chemin le Pape et l’Europe.

Pie IX a fait et fera toujours toutes les concessions qu’il croira utiles au bonheur de scs peuples ; il ne se laissera imposer aucune contrainte, mais il ira au-devant de toutes les lumières, il s’empressera d’approprier les faits mobiles aux besoins comme aux vœux des temps ; il Ta fait et le fera plus laidement encore.

Mais, quand on lui demandera le renversement d’une autorité immuable, quand on lui imposera le sacrifice des droits et des biens dont l’Église lui a remis le dépôt sacré, la résistance commencera et n’aura pas de fin.

ET LA SOUVERAINETÉ DU l'APE. 143

Le Pontife lèvera les mains au ciel et saura répondre aux hommes par ces mots, qui n’arrêtent pas toujours les violences, mais qui fixent irrévocablement les devoirs et appellent tôt ou tard la justice de Dieu : Non possumus.

Il ne peut en effet, et l'Europe ne pourra pas plus que lui.

Elle comprendra toute la portée de ce qu’on lui demande.

Séparer les Légations, c’est démembrer toutes les provinces ; démembrer les provinces, c’est enfermer le Pape dans Rome, et enfermer le Pape dans Rome, c’est le livrer à la merci des ambitions italiennes et des agitations romaines ; c’est du môme coup détruire l’autorité du roi et saper l’indépendance du Pontife.

Mais aussi plus d’Église romaine indépendante, plus de centre apparent d’unité; c’est l'avénement des Églises nationales, détrônées bientôt par l'éparpillement infini des sectes et la licence de l’omnipotence individuelle.

Ruiner la métropole du catholicisme^ c’est ébranler la clef de voûte du christianisme tout entier.

C’est l’unité romaine qui sert encore de modèle, d’émulation, de point de Inire et d’appui tout ensemble à tout ce qui subsiste encore d’unité dans toutes les communions dissidentes. On demeure uni pour imiter son auto- Hté comme pour balancer sa puissance.

Ce pouvoir auguste ne périra jamais. S’il venait à s’éclipser un instant, tout ce qui reste de dogme, de liiérarchie, de discipline et d’affirmation dans toutes les autres

sociétés chrétiennes aurait disparu promptement. Ce serait partout la négation des croyances, l’anarchie des doctrines, le bouleversement des esprits. Celui des faits ne se ferait pas attendre. Quelle autorité pourrait se flatter de survivre longtemps à la destruction de celle qu’un protestant illustre appelait naguère la plus grande école de respect que la Providence ait donnée au monde?

C’est à toutes les couronnes d’y songer.

L’usurpation des États de l’Église, c’est le Pape détrôné par la révolution.

L’Europe ne le permettra pas.

La sécularisation imposée au gouvernement des États de l’Église, c’est le Pape détrôné par lui-même.

L’Europe ne le demandera pas.

Aussi, il est des adversaires du Saint-Siège qui, désespérant d’entraîner le monde à de telles iniquités, ont cherché à surprendre l’opinion par d’autres stratagèmes et à engager les gouvernements dans d’autres entreprises.

Ils se sont retranchés à demander la réforme ou plutôt la transformation des lois civiles. Ce sont les institutions civiles qu’ils veulent détruire par la base.

Ce dernier système n’est pas assurément le moins habile : car les lois civiles sont le premier et le plus profond, le plus ancien et le plus durable de tous les fondements de la société. Les lois civiles sont plus intimes encore à la vie des peuples que les lois politiques; celles-ci sont le symbole de son gouvernement; celles-là sont l’image de

ET LA SOUVEUAINETÉ ÜU l'APE. I4Ô

ses mœurs, et leur subversion conduit bien plus vile que tout le reste à la ruine de l’cdifice tout entier.

On a parcouru ainsi tout le programme développé dans CCS dernières années par les agitations de la presse cl encouragé quelquefois par les notes môme de lu diplomatie. Seulement, les novateurs se sont efforcés de partager scs conditions entre les trois puissances alliées de la guerre de Grimée.

La mutilation du tcrrifDire appartenait particulièrement au Piémont, dont l’ambition visait à la royauté de l’ilalic.

La sécularisation du Saint-Siège et l’anéantissement des prérogatives temporelles de l’Église devaient être le but permanent et la pensée favorite de l’Angleterre. Elle aspire à protestantiser le monde pour étendre avec sa religion nationale le cercle indéfini de ses conquêtes et de ses influences. C’était du même coup mettre la main sur la domination de l’Italie qu’elle recherche, et détrôner la papauté qu’elle déteste.

La transformation des lois civiles devait être le lot de la France, et, pour résumer ce système dans une de ces formules concises et absolues qui déconcertent les résistances et entraînent les multitudes par leur séduisante simplicité, on a demandé le Code Napoléon à Rome.

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