‹ Rome et les barbaresChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la place qui est due au livre de Tacite dans l’histoire intellectuelle et morale. — L’imagination romaine et l’aspect d’un monde nouveau.

Incertitude des anciens sur le haut Nord. — Ce qu’ils savaient de l’inégalité des jours, des aurores boréales. — Étonnement que l’ambre leur causait. — Leurs craintes à la vue des mers du Nord. Naufrage de la flotte de Drusus en 16 ap. J.-C. — Leur mépris pour les peuples qui habitaient ces rivages. — Répugnance et terreur que leur inspiraient les marécages et les forêts de Germanie. Les statues de Roland. — Progrès d’une civilisation mixte dans la région rhénane. — Concessions de l’esprit romain. Différences entre le génie germanique et le génie classique.

L’antiquité nous a laissé peu de monuments aussi graves, au double point de vue de l’histoire politique et morale, que ce petit écrit d’une vingtaine de pages où se résument les observations de Tacite sur les mœurs et le rôle futur des Germains. Plusieurs motifs d’un pressant intérêt se réunissent pour en accroî-

tre à nos yeux la valeur. L’ancienne Rome, au temps de Tacite, c’est-à-dire à la fin du premier siècle déféré chrétienne, est engagée dans une lutte providentielle d’où vont dépendre ses destinées déjà chancelantes. Les peuples qui ont ouvert cette lutte contre elle sont jeunes, pleins de sève, doués d’un génie propre capable d’exercer une réelle influence dans l’œuvre prochaine de la civilisation. Issus du même tronc que les peuples classiques, mais non de la même branche, venus d’Orient à une autre époque et par d’autres chemins, ils apportent un différent trésor de sentiments, d’idées et de souvenirs. De plus l’observateur, à la veille d’une fusion entre ces deux mondes, est l’historien philosophe duquel Montesquieu a dit, précisément au sujet de ce court volume, qu’il a tout résumé parce qu’il a tout vu. Ce n’est pas à l’Allemagne seulement, c’est à l’Europe moderne que Tacite a légué ce livre d’or de ses origines *, puisque tout entière elle s’est ressentie du contact des barbares. Les héritiers de ces peuples ne se retrouvent pas uniquement aujourd’hui sur les bords de l’Elbe et du Danube : on ne doit oublier ni le puissant génie anglo-saxon ni le mélange de nos propres origines. A le bien étudier, on peut lire dans l’ouvrage de Tacite le testament de la vieille société à côté des titres de la société future, tant il est vrai que nul des principaux traits, sur une si vaste scène, n’échappe

1 Le plus grand nombre des manuscrits ou anciennes éditions de la Germanie, dus à l’Allemagne, s’accordent à ajouter au titre ces mots : Libellus aureus.

à rhistorien. Quiconque veut se rendre compte des anxiétés qu’inspirait aux bons citoyens de Rome la décadence de l’époque impériale dès l’apparition de ses premiers symptômes doit en chercher ici le vivant reflet. Quiconque veut surprendre les premiers linéaments d’un monde nouveau doit étudier ici dans leurs germes quelques-unes des institutions du moyen âge. Tacite nous éclaire à la fois sur l’antiquité et sur les temps modernes il nous montre d’une part certains abîmes de la société romaine, qu’il ne contemple lui-même qu’avec terreur, et il soulève le premier devant nos yeux un coin du voile qui couvre encore l’avenir des peuples barbares.

Je voudrais montrer d’abord quelle place importante le livre de Tacite occupe dans l’histoire purement intellectuelle et morale. Je crois qu’on peut observer et mesurer à l’aide de ses témoignages, complétés par ceux de quelques-uns de ses contemporains, quel ébranlement a été ressenti , quelle intime transformation a commencé de s’accomplir dans les intelligences et dans les âmes lors de la solennelle rencontre du génie classique et du génie germanique. Nul peuple étranger n’avait encore forcé la conscience romaine à cet aveu, plusieurs fois exprimé par l’historien, qu’il pourrait arriver qu’un jour l’empire tombât en subissant la défaite. Pour la première fois, Rome remplace par une virile mais amère prévision ses habituels dédains. Un changement moral s’annonce. Il s’exprime tout d’abord par l’étonnement visible, par le sentiment de crainte incertaine et quelquefois de terreur qu’inspire la vue de cet autre

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univers se révélant au-delà du Danube et au-delà du Rhin. L’imagination romaine ne s’était jamais montrée si attentive aux impressions de la nature : c’est qu’à ces impressions, jadis pour elle presque indifférentes, se mêle désormais un grave soupçon de l’avenir. Essayons de nous rendre compte de cette ouverture des esprits, qu’une secrète angoisse accompagne. Voyons les âmes romaines, au seul aspect physique de ces vastes régions jusqu’alors inconnues, s’ébranler, devenir anxieuses, et chercher dans le mystère d’un nouveau climat et de nouveaux horizons les indices d’obscures destinées.

A un tel examen se rattache d’ailleurs une autre recherche d’un intérêt très-général et très-élevé. On se rappelle quel grand objet Alexandre de Humboldt s’est proposé dans son Cosmos *. Il a voulu suivre l’esprit humain prenant possession, feuillet par feuillet, du livre du monde. A mesure que la nature créée s’est laissé arracher quelqu’un de ses secrets, ou bien qu’elle a permis d’entrevoir quelque rayon de sa beauté, des témoins se sont rencontrés pour transmettre à la fois la peinture de cette vue nouvelle et celle de l’impression par eux ressentie. C’était le poëte chantant la jeunesse du monde, le géographe retraçant de lointains rivages, le voyageur décrivant les régions où il avait pénétré le premier, le naturaliste étudiant des animaux ou des plantes inconnus, l’as-

1 Le premier volume du Cosmos a paru à Berlin en 1845. V. la traduction française de tout l’ouvrage par MM. Ch. Galusky et Faye, Paris, 1848-1 SCO, 4 vol. in-8.

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tronome découvrant des astres encore sans nom. Humboldt a entrepris de recueillir chacun de ces témoignages, comptant retrouver ainsi, pour chaque grande scène, la fraîcheur du premier aspect et la joie de la première découverte, comptant jouir à la fois et du génie humain et de la nature dans quelques-unes de leurs plus pures manifestations. Ceux-là mêmes qui, faute de connaissances spéciales, n’ont lu que son admirable second volume, diront assez s’il n'a pas merveilleusement réussi. Linné, dans le secret de son cabinet de travail, penché sur une fleur qu’il étudie, découvre une loi de la botanique, et, se relevant, s’écrie : « J’ai vu passer Dieu omnipotent, omniscient! » Humboldt, lui, en réunissant de tels hommages comme des chants épars, a reconstitué l’hymne continu de l’humanité reconnaissante au souverain Créateur. De cette histoire, curieux développement de l’idée du Cosmos, le livre de Tacite nous sera toute une page, d’un grand prix et d’un suprême intérêt *.

Le monde oriental ou grec n’avait pu léguer à l’imagination romaine, qui n’était guère prête d’ailleurs à les féconder, qu’un petit nombre de données con-

1 « Deum sempiternum, immensum, omniscium, omnipotentem expergefaetus a tergo trauseuntem vidi et obstupui! » Ainsi s'est exprimé Linné au commencement de son livre sur le Système de la nature , 1735. Nous avons encore une autre expression de ses profonds sentiments religieux en un petit livre inédit et bien peu connu, dont j’ai donné l'analyse dans la Revue des Deux- Mondes du 1 " mars 1801. Voir l’étude intitulée : Nemesis divina, écrit inédit de Linné.

cernant la nature et le climat du Nord. Peu importait que les Phéniciens en eussent parcouru les mers, peut-être jusque vers les côtes de Suède et de Norvège. Peu importait qu’un des navigateurs envoyés par l’antique Carthage au-delà des colonnes d’Hercule eût visité les côtes occidentales de la Gaule, et se fût élevé jusqu’aux Iles Britanniques; ces souvenirs étaient à peu près perdus. Vainement aussi, au temps d’Alexandre ou de ses successeurs, Pythéas, le fondé de pouvoirs du commerce marseillais, avait pénétré au fond de la Baltique , pour renouer au nom de ses commettants les relations engagées autrefois par les négociants de Marseille phénicienne*. Les Romains

1 Ce n’est pas ici le lieu de. nous étendre sur les connaissances primitives des anciens concernant le nord de l’Europe. Un savant suédois, le professeur Nilsson, dont on a commencé de traduire en français le livre intitulé : les Habitants primitifs de la Scandinavie (Reinwald, 1808), est peut-être celui qui a cru pouvoir reconnaître le plus loin vers le Nord quelques traces des explorations phéniciennes. Il veut retrouver jusque dans les lies Lofoden des restes du culte de Baal. Il explique ingénieusement un fragment de Pythéas, pour en conclure que ce voyageur a observé la formation de la glace le long des côtes norvégiennes. — La relation des voyages de Pythéas était consignée dans deux ouvrages : Description de l’Océan et Périple. Nous n’en avons conservé que des fragments, surtout dans Strabon et Pline l’Ancien. — Quant à l’existence d’une ville phénicienne ayant précédé la Marseille phocéenne, qui date de l’an 600 , elle est désormais incontestée. Voyez les diverses publications de M. l’abbé Barges, professeur d’hébreu à la Sorbonne : Temple de Baal à Marseille, ou inscription phénicienne découverte dans cette ville en 1845, etc., Paris, 1847, in-8; Nouvelle Interprétation de Vinscription de Marseille, 1858, in-4; Nouvelles Observations, 1868, iu-4. — Est-ce vers 500 av. J.-C. que les deux navigateurs carthaginois Hannon et Himil-

•semblent avoir appris seulement par l’invasion gauloise, en 390,. puis par celle des Gimbres, en 112, qu’à l’ouest et au nord des Alpes il y avait des barbares très-redoutables. On disait des Cimbres qu’ils avaient quitté leur pays chassés par un débordement de la mer, après avoir lutté contre les vagues l’épée à la main. Strabon rejette comme une vaine fable ce récit d’une grande inondation maritime; mais la science moderne est plus attentive : le savant professeur deKiel, M. Forchhamraer, a retrouvé dans la partie occidentale des duchés de l’Elbe et du Jutland les traces de ce qu’on appelle le déluge cimbrique. Les flots auraient déposé dans tout ce pays un grossier galet facilement reconnaissable; bien plus, des études récentes, dues aux disciples mêmes de M. Forchhammer, ont paru montrer les restes de ce fléau s’étendant par toute la vallée de l’Eyder jusque dans la ville de Kiel, dont une grande partie serait construite sur de tels atterrissements *. Pourquoi d’ailleurs les côtes de la mer du Nord eussent-elles été exemptes dans l’antiquité des désastres qui les ont

con ont étc visiter, le premier les côtes de l’Afrique occidentale, le second celles de l’Europe au nord du détroit de Gadcs? Il est impossible de le déterminer. Du voyage d’Himilcon nous n’avons conservé qu’une sorte de sommaire dans Festus Avienus; mais uous avons un Périple, sous le nom d’IIannon, qu’ou trouvera dans les divers recueils intitulés : Geographi minores.

1 V. l’indication des divers ouvrages de M. Forchhammer dans le Dictionnaire des auteurs danois de Ersiew, 1848. — M. W. Fack a publié Die cimbrische Fluth in ihrer Einwirknng uuf de» Boden bei Kiel. On trouvera encore d’intéressantes indications sur le déluge cimbrique dans l’ouvrage du professeur Nilsson.

tant de fois mutilées depuis? L’histoire des tribus frisonnes, dispersées encore aujourd’hui sur ces rivages, est celle d’une perpétuelle lutte contre les invasions de la mer. Les annales du littoral hollandais n’ont pas de trait plus saillant, et l’imagination a peine à reconstruire les terribles scènes à la suite desquelles, au treizième siècle, s’est égrenée cette série d’îles, du Dollart au Zuiderzée, alors que la mer rompait aussi , par de formidables orages, la langue de terre qui faisait jadis de ce dernier golfe un lac intérieur : trente-trois villages, en l’espace d’une année, y furent engloutis ’. Un semblable désastre eut lieu encore en 1825. Que l’antique tradition attachée au souvenir de l’émigration des Cimbres fût exacte de tout point ou seulement en partie, elle n’en a pas moins été pour Rome la première révélation de certains traits réels du climat du Nord.

Ce fut César qui, en reculant la frontière jusqu’au Rhin, en conduisant ses légions au sein de la Ger-

1 « Anno 1277 maris inundatione 33 pagi hoc in loco periere.» Telle est la brève et sinistre inscription qu’on lit, aux embouchures de l’Enis, sur une ancienne carte géographique citée par M. Esquiros dans ses curieuses études sur lu Néerlande et la Vie hollandaise. Le nom même que porte l’estuaire de l’Ems, Dollart ou Dollard, signifie le Furieux, peut-être par souvenir du choc terrible qui ouvrit le passage aux vagues. En 1282, après une suite d’irruptions et de déluges maritimes, le Zuiderzée, c’est-àdire la merdu Sud (par opposition à la vaste mer du Nord), devint une baie entièrement ouverte. — Je lis dans un petit écrit de M. A. Dedericb, Julius Cxsar am Rhein, 1870, in- 12 , que le même auteur aurait démontré dans son livre intitulé : Einleitung zur Geschickte der Rœmer, des modifications Importantes survenues dans le cours du bas Rhin vers l’an 1000 après J.-C.

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manie et de la Grande-Bretagne, ouvrit hardiment ce monde barbare, où pénétrèrent après lui les lieutenants d’Auguste. Strabon, dans sa Géographie , Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle, à côté de laquelle nous voudrions pouvoir placer son ouvrage en vingt livres, malheureusement perdu, sur les expéditions des Romains en Germanie *, nous ont conservé le trésor des informations acquises à la suite de ces guerres ; le livre de Tacite, commenté par la comparaison avec leurs témoignages, nous rendra au complet l’impression profonde que ces nouveaux spectacles avaient produite sur l’esprit des Romains.

Le haut Nord était pour eux la région vague et sans limites où se plaçait la dernière des terres , la mystérieuse Thulé. Il restera sans doute toujours impossible de déterminer précisément ce que les anciens entendaient sous ce nom. Était-ce l’archipel des Féroe, ou bien seulement les îles du Danemark , ou bien la vaste péninsule Scandinave, qu’ils croyaient une île, ou bien l’Islande? Il est infiniment probable qu’ils ont appliqué cette dénomination tour à tour à chacune de ces contrées ; elle aura changé d'objet suivant le progrès de leurs connaissances vers le Nord. De même le nom d’Hespérie, qui s’appliquait à l’Occident, avait successivement désigné, selon l’avancement des notions géographiques, la Grèce par rapport à l’Asie, puis l’Italie par rapport à la Grèce, puis la côte de Carthage et le versant septentrional de l’Atlas, avec les fameux jardins des Hespérides, puis les côtes

1 Piiuc le Jeuue, Lettres, ni, 5.

de l’Espagne méridionale avec Tartessus et Gadès, enfin, au-delà des colonnes d’Hercule, les îles Fortunées. Les découvertes modernes devaient encore ajouter, par-delà la fabuleuse Atlantide, l’impropre désignation des Indes occidentales.

Quoi qu’il faille penser de l’ancienne Thulé, il est incontestable que les Romains du premier siècle après notre ère ont déjà une certaine connaissance de la nature septentrionale, et qu’ils ont été étonnés des phénomènes étranges que leur présentaient ce ciel , ces eaux et ces rivages. Tacite avait pu recueillir sur tout cela des récits de témoins oculaires. Il avait mis à profit sans nul doute les souvenirs et au besoin les notes de son beau-père Agricola, dont les vaisseaux allèrent conquérir les Orcades et aperçurent Thulé à travers les neiges \ Il lui avait été facile d’interroger dans Rome même des soldats, des matelots ou des barbares esclaves, tels que ces auxiliaires germains qui, enrôlés par Agricola, avaient déserté sur trois chaloupes ; errant sans pilotes au gré des flots, pillant sur divers points du littoral, mais partout repoussés, réduits à manger les plus faibles d’entre eux , ils firent de la sorte le tour de la Grande-Bretagne, et échouèrent enfin sur les côtes du pays des Suèves et des Frisons, qui les traitèrent en pirates. Devenus esclaves, ils furent amenés parmi nous, dit Tacite, et acquirent une certaine célébrité par la singularité de leurs aventures 2 .

1 Dispecta est et Thule, quam hactenus nix et hiems abdebat. Agricola, x.

2 Primura a Suevis, mox a Frisiis intercepti sunt : ac fuere

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Les premiers phénomènes que des habitants de la zone tempérée avaient dû remarquer, en passant pendant la saison d’été sous le climat du Nord, étaient évidemment ceux de la lumière. Il n’en est pas qui parlent plus intimement aux sens et à l’âme, ni qui exercent une influence plus pénétrante et plus irrésistible ; il n’en est pas, dans les pays septentrionaux, de plus remarquables ni même de plus excessifs. De l’Italie aux contrées riveraines de la mer du Nord ou de la Baltique la différence n’est pas seulement dans un soleil d’été ici moins implacable, dans un azur moins intense, dans une atmosphère plus subtile, ce semble, et d’un rayonnement plus doux ; il y a aussi des traits tout à fait particuliers, comme la fréquence des aurores boréales et les jours continus, sans coucher de soleil. Ce dernier phénomène, pour n’êlre pas accidentel, n’en surprend pas moins, par des dehors étranges, par une apparente dérogation aux lois qui régissent les autres climats, l’hôte inaccoutumé. Je rentrais une fois à minuit, au milieu de juin, du parc voisin de Stockholm vers la ville. Le soleil ne se montrait pas, mais un clair crépuscule égalait, peu s’en faut, la lumière du jour; il s’en distinguait par un reflet uniforme, blafard, voilé, rappelant cette lueur inquiétante qui accompagne les éclipses. Quelques vapeurs condensées en traîuées cotonneuses et blanchâtres planaient sur les eaux; la ville, silencieuse,

quos, per commercia venumdatos, et in nostram usqtie ri paru mutatione ementium adductos, indicium tanti casus illustravit. Agricola, xxvui.

paraissait obéir à un sommeil magique : c’était une entière évocation de la nature romantique du Nord. Ce que nous admirons aujourd’hui, croit-on que les anciens ne le remarquaient pas? Tacite n’a pas manqué de signaler la singularité de ces manifestations lumineuses ; par deux fois, il a noté le phénomène des longs jours, d’abord dans YAgricola, en décrivant le climat au nord de la Calédonie. « Les nuits mêmes y sont claires, dit-il; aux extrémités de ce pays, elles sont si courtes qu’un crépuscule sépare seul le jour qui s’achève du jour suivant qui commence. Si les nuages n’interceptaient la vue, les habitants disent qu’on apercevrait l’éclat du soleil, qui ne se lève ni ne se couche, mais ne fait que raser la ligne d’horizon \ » Ces derniers mois donnent une description remarquablement exacte et fidèle de ce qu’on peut observer le 24 juin vers la latitude où se trouve, au sommet de la Baltique, la ville de Tornéo. L’explication que Tacite en propose est moins heureuse : c’est, à l’entendre, que ces extrémités de la terre sont trèsplates; il en résulte que l’ombre n’y peut grandir, et que la nuit ne saurait s’y former jusqu’à atteindre le ciel et les astres. Il n’est pas facile assurément d’interpréter cette réponse, et nous devrons attendre du grand écrivain des notions morales, d’éloquentes et

1 Et nox clara, et extrema Britanniæ parte brevis, ut Bnem atque initium lucisexiguo discrimine internoscas. Quod si nubes non ofliciant, adspici per noctem solis fulgorcm, nec occidere et exsurgere, sed transire affirmant. Agricola, c. xu. — Thule, in qua solstitio nullas esse noctes indicavimus, Cancri signum sole transeunte, nullosque contra per brumamdies. Pline, H. iV.,IV, 30.

vives peintures, plutôt que des enseignements météorologiques. Tacite revient dans sa Germanie à ce même trait du climat septentrional, observé non plus à l’extrémité de la Grande-Bretagne, mais sur les côtes lointaines de la Baltique, et cette fois il ajoute à son récit quelque mention des légendes que la réalité mal comprise avait enfantées dans l’imagination populaire. « Au-delà des Suiones , dit-il, est une mer qu’on croit la limite et la ceinture du monde, parce que les dernières clartés du soleil couchant y durent jusqu’au lever de cet astre, et jettent assez de lumière pour effacer les étoiles. La crédulité ajoute qu’on entend même le bruit qu’il fait en sortant de l’onde, qu’on aperçoit la forme de ses chevaux et les rayons de sa tête’. » Virgile disait déjà, usant d’une métaphore qu’expliquaient de vieilles croyances superstitieuses, qu’on voyait sur les rivages de la Scythie le soleil laver son char dans l’Océan rougi de ses feux.

Præcipitem Occani rubro lavit æquore currum

Le génie romain, peu inventif, ne savait que faire appel à tout l’antique appareil de la mythologie classique en présence de manifestations incomprises. Déjà cependant, devant une nature différente, ses

1 Traus Suionas aliud mare, pigrum ac prope immotum, quo cingi cludique terrarum orbem hincfides quod cxtremus cadentis jam solis fulgor in orlus edurat, adeo clarus ut sidéra hebetet. Sonum insuper emergentis audiri, formasque equorum et radios capilis adspici persuasio adjicit. Germanie, c. xlv.

3 Géorgiques , III, 359.

comparaisons prenaient d’autres tours et admettaient d’autres éléments : de nouvelles sources s’ouvraient pour l’imagination romaine. Ce serait à nous à deviner si, en divers cas, elle n’a pas voulu rendre des impressions dues au seul aspect du ciel germanique. N’y aurait-il pas déjà quelque allusion par exemple, dans ce dernier passage de Tacite, au spectacle merveilleux des aurores boréales?

Personne n’ignore combien de formes singulières affectent ces apparitions magnétiques, beaucoup plus fréquentes et complètes dans le Nord que partout ailleurs. Tantôt ce sont des flammes répandues par tout le ciel et qui convergent vers un centre constant, dégagé de lueurs; tantôt au contraire un foyer de lumière intense darde d’éclatants rayons; ou bien un vaste mur incandescent se replie en formant des sinuosités aux vives arêtes ; ou des séries de colonnes aux couleurs changeantes se dressent pour se dissoudre bientôt dans un océan de feu. Est-il vrai, comme on le dit, que les aurores boréales soient accompagnées d’un bruit semblable à la crépitation des étincelles électriques? M. Siliestrœm, un des membres de la mission scientifique du Nord, dirigée par M. Gaimard de 1838 à 1840 s’abstient de rien affirmer à ce sujet ; il est disposé toutefois à se défier d’une confusion entre le sens de l’ouïe et le sens de la vue, facilement explicable. En voyant ce ciel cou-

* Voyage de la commission scientifique du iïord, sur la corvette la Recherche, sous la direction de M. Paul Gaimard, pendant les années 1838, 1839, 1840. Paris, 1845.

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vert de flammes, dit-il, ces lueurs aux transformations rapides, ou bien ces rayons formés en un instant, qui traversent le ciel comme des fusées avec une vitesse effrayante et qui étincellent d’une très-vive lumière, il est naturel qu’on rapporte par erreur au sens de l’ouïe les seules perceptions du sens de la vue, et qu’on s’imagine entendre un pétillement. On s’expliquerait d’ailleurs sans trop de difficulté un tel bruit là où l’électricité joue évidemment un si grand rôle 1 . Ce qui est certain , c’est que le nombre est considé-

1 M. Siliestrœm, d’après les scènes dont il a été le témoin, donne les descriptions les plus curieuses et les plus variées de ce qu’il appelle l’arc de l’aurore, la guirlande, la couronne boréale. « Nuit du 21 au 22 septembre 1838. 11 parait au Nord une rangée de petites colonnes blanches qui, en une demi-minute, se changent en cinq colonnes d'un blanc rougeâtre, entre lesquelles se forment de petites barres blanches, tandis qu’elles prennent ellesmêmes une couleur rouge brillante. En sept minutes tout a disparu. Après cette disparition, une tache blanche se montre au Nord. Son éclat augmente en peu de temps, et, après une demiminute, une colonne blanche se forme de cette tache. Bientôt après, d’autres colonnes de la même couleur apparaissent et se répandent avec une telle rapidité qu’en huit secondes tout un immense espace en est rempli. — J’ai interrogé les habitants du Finmark, dit-il encore. La plupart m’ont assuré qu’ils avaient véritablement entendu l’aurore boréale dans les moments où le phénomène était le plus brillant. Plusieurs me dirent qu’ils avaient vu l’aurore descendre sur la terre et les entourer tout à fait de sa lumière intense, surtout quand ils traversaient en hiver le grand plateau montagneux entre le Finmark et la Laponie proprement dite. Les Lapons croient généralement qu’on entend un certain bruit pendant les aurores boréales; ils le comparent à celui qui se produit dans les articulations des jambes des rennes pendant leur marche, et qui ressemble à la décrépitation des étincelles électriques. »

rable, au moyen âge et dans l’antiquité, de récits superstitieux ou légendaires qui s’interpréteraient par l’aspect mal compris des aurores boréales. Telles seraient certaines circonstances de la tradition, si populaire chez les peuples germaniques, sur le chasseur invisible, c’est-à-dire Odin, ou le Freischtitz, ou Robin Hood. Dans la région qu’il traverse, les nuages s’illuminent de sinistres clartés, et l’on entend au loin les aboiements des chiens et le sifflement des traits au milieu des airs. Grégoire de Tours raconte qu’un jour une lumière fulgurante enflamma tout à coup l’atmosphère, et qu’il y eut, tant qu’elle dura, comme le bruissement intense d’un arbre au vaste feuillage tombant au travers d’une forêt Un chroniqueur parle d’une colonne bleue qui apparut au ciel, et de laquelle semblait sortir un bruit de flèches dardées à l’entour. Faudrait-il expliquer par l’aurore boréale et ces curieux récits et tant de singulières expressions des écrivains de l’antiquité, les cœli hiatus et les arma cœlestia de Pline, les arma crepitantia cœlo de Tibulle et d’Ovide 1 2 , les souvenirs analogues con-

1 Livre V, chap. xxxiv. Cf. livre VIII, chap. viii.

J Tibulle, Élégies, II, v. 73. — Ovide , Métamorphoses, XV, 783. — Cf. Virgile, Géorgigues, I, 474 : Armorum sonitum toto Germania cœlo Audiit. — De pareils phénomènes eurent lieu lors de la guerre contre les Cimbres : Armorum crepilus et tuba? sonitus auditos e cœlo Cimbricis bellis accepimus : crebroque et prius et postea. Tertio vero consulatu Marii ab Armenis et Tudertibus spcctata arma cœlestia ab ortu occasuque inter se concurrentia, pulsis quæ ab occasu erant. Ipsum ardere cœlum minime mirum est, et saepius visum, majore igné nubibus correptis. (Pline, H. IV., II, 58.) — Plutarque, Marins, 17, raconte la même scène. On

signés par Virgile et Tacite? S’il en était ainsi, nous aurions un nouveau et précieux témoignage des impressions que la vue du ciel septentrional avait produites sur l’imagination des Romains.

De cette lumière du Nord quelques anciens croyaient voir des cristallisations délicates et charmantes dans la curieuse matière de l’ambre, qui se recueille en si grande quantité sur les côtes de la Baltique, et dont Tacite nous rappelle que les Romains, comme toute l’antiquité, étaient avides. L’ambre peut être considéré comme ayant joué un grand rôle dans l’histoire antique du commerce, et par conséquent de la civilisation. Les plus anciennes sépultures, égyptiennes, orientales, étrusques, nous montrent combien il était précieux au luxe des premiers peuples. Les Phéniciens le recherchaient avec avidité pour le transmettre aux Grecs, qui aimaient à s’en parer dès le temps d’Homère. Par quelles voies et dans quels lieux les navires de Byblos ou de Tyr venaient-ils charger leurs cargaisons? Tacite, en mentionnant la tradition de nouvelles colonnes d’Hercule sur la côte nord-ouest de la Germanie, permet de croire que le commerce phénicien exploitait la mer du Nord. Bien plus, s’il est vrai

avait vu, la nuit, dans le ciel des lances de feu et des boucliers, d’abord séparés, puis mêles, figurer les dispositions et les mouvements des deux armées en lutte; les uns ayant cédé à la fin et les autres s’étant mis à leur poursuite, ils avaient tous pris leur direction vers le couchant. — On trouvera un très-grand nombre de textes anciens ou modernes sur ce sujet réunis dans un savant mémoire sur l’histoire des aurores boréales inséré au tome III et au tome VIII des Mémoires de l’Académie de Copenhague, année 1700 .

que Pythéas, à en croire un fragment de sa relation dans Pline, ait vu le Frische-Haff et les rives orientales de la Baltique \ comme il semble n’avoir fait que visiter les anciens comptoirs des Phéniciens pour renouer, au nom et au profit de Marseille, leurs traditions de commerce, on peut penser qu’ils ont, eux aussi, pénétré à la recherche de l’ambre dans cette mer éloignée. Ils durent toutefois se contenter souvent de venir le recevoir dans leurs comptoirs du nord de l’Adriatique, où il arrivait en traversant, de tribu en tribu, toute l’antique Germanie. Ainsi s’expliquerait la tradition qui rattachait à la région de l’Éridan la production de cette précieuse substance. Làétait tombé Phaéton, disait-elle, et ses sœurs, désolées de sa mort, avaient été changées en peupliers sur les bords du fleuve ; mais elles n’avaient pas cessé de répandre des larmes, et ces larmes, que chaque tronc d’arbre distillait, c’était l’ambre 1 2 3 * * * * . A la suite des Phéniciens, les Grecs étaient venus par la voie de terre chercher l’ambre aux lieux de son exploitation principale : on a trouvé dans le pays de Posen de très-anciennes monnaies d’Athènes qui paraissent l’attester 8 . Mais ce qui abonde dans le sol des provinces baltiques, ce sont les monnaies romaines, puis les monnaies orien-

1 Pline, //. N., XXXVII, IG.

1 Pline, Ibidem.

3 V. dans les Abhandlungen ou Mémoires de l'Académie de

Berlin, 1833, p. 181, le travail de Lewezow : Ueber mehrere Un

Gross-Herzogthum Posen in der Piahe der Aetze gefundene urall-

griechische Miinzen. Ces monnaies grecques remonteraient, suivant

lui, au commencement du cinquième siècle.

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taies, qui achèvent de nous montrer dans ces régions lointaines une sorte de rendez-vous de l’ancien monde. Le commerce antique avait été ainsi, comme par un dessein providentiel, sollicité sans cesse à la découverte du Nord, et, si le souvenir des entreprises phéniciennes s’était effacé et perdu, voici que les Romains, à la suite des campagnes qui leur ouvraient la Germanie septentrionale, se rendaient au même appel. L’ambre avait été toujours fort recherché par le luxe de Rome ; mais il semble que la mode ait eu à ce sujet un mouvement prononcé de recrudescence au temps de Pline l’Ancien et de Tacite. Pline nous apprend que telle statuette d’ambre, artistement travaillée, coûtait plus cher qu’un esclave sain et fort Sous le règne de Néron, un chevalier romain, envoyé vers les marchés des embouchures de la Yistule, en avait rapporté une assez grande quantité pour qu’au prochain combat de gladiateurs on pût en orner leurs armures et les diverses parties du cirque 3 . Les itinéraires que donne la Géographie de Ptolémée offrent deux routes qui, de Carnuntum, près de Vienne, sur le Danube, à travers le pays occupé aujourd’hui par la Silésie, la Pologne et la Poméranie, se dirigeaient vers les bouches de l’Oder. C’étaient sans nul doute de très-anciennes voies de commerce : Rome avait dû les reprendre aisément.

Quelles idées l’imagination romaine attachait-elle à cette matière de l’ambre pour la tenir en si grande

' Pline, //. IV., XXXVII, 12.

* Ibid., 11.

estime, pour l’égaler aux perles, aux vases murrhins, au cristal? On en connaissait à peine la nature et l’origine ; les interprétations les plus étranges, comme on peut le voir dans Pline, avaient été proposées. A vrai dire, la série des conjectures modernes n’a pas été moins bizarre, jusqu’à ce que la science eût nettement reconnu que l’ambre est une résine d’arbres fossiles, d’une espèce disparue de conifères, qui, pendant les premières époques du continent européen, couvrait les rivages de la Baltique et de la mer du Nord. Lorsque, par la tempête, les flots sont violemment agités, ils arrachent du sol ces fragments, qu’ils roulent et dont ils se jouent, mais qui, grâce à une densité presque égale à celle de l’eau de mer, montent à la surface pour aller s’échouer sur la plage. Cette origine de l’ambre, Pline et Tacite la connaissaient en partie, puisqu’ils préfèrent entre autres dénominations le mot de succin, de nature à marquer qu’il s’agit du suc d’un arbre ou d’une résine. La curiosité de leurs contemporains admirait ici deux choses : d’abord la propriété électrique, éveillée par le frottement, et puis cette intéressante particularité, la fréquente présence d’insectes ou de fragments végétaux dans l’intérieur même de la matière translucide *. Martial a, de son style le mieux aiguisé , adressé de jolies épigrammes à l’abeille, à la fourmi, au vermisseau, emprisonnés de la sorte :

« Enfermée dans une larme des Héliades, voyez briller cette abeille ; elle apparaît captive dans son

* Pline H. N. XXXVII, xi, 58.

OUVERTURE d’un MONDE NOUVEAU. 21

propre nectar. C’est ainsi qu’elle recueille le prix de ses merveilleux travaux. Elle-même sans doute aura choisi cette tombe.

« Pendant qu’il rampait sur les branches que mouillent les larmes des Héliades, ce vermisseau s’est vu pris dans la liqueur visqueuse. Cesse, Cléopâtre, de vanter ton royal sépulcre ; un vermisseau repose dans un cercueil plus précieux que le tien *. »

Les petits vers de Martial n’avaient pour but que de plaire aux belles dames de Rome et à la cour de l’empereur; il est donc évident qu’il avait pris pour sujet non pas une particularité obscure, mais ce qu’on remarquait autour de lui avec surprise. Cette surprise, en excitant l’imagination des Romains, aurait pu les mettre sur la voie de l’étude et les avancer vers

1 Martial, Épigrammes, IV, 32. — De ape electro inclusa.

Et latct et lucct Phaëthomide condita gutla Ut videalur apis nectare clausa suo.

Digmim tantorum pretium tuiit ilia laborum;

Credibilc est ipsam sic voluisse mori.

— Épigrammes , IV, 59. — De ripera electro inclusa.

Flentibus Ilcliadum ramis dum vipera serpit.

Fl mit in obstantein succina gemma feram ;

Quæ dum miratur pingui se rore tencri ,

Concreto riguit vincta repente gelu.

Ne tibi regali placeas, Cleopatra, sepulcro,

Vipera si tumulo nobiliore jacei.

— Épigrammes , VI, 15. — De formica succino inclusa.

Dum Phaëthontea formica vagatur in umbra ,

Implicuit tenucin succina gutla feram.

Sic modo quæ fuerat vita contempla manente Funeribus facta est nunc pretiosa suis.

22 ROME ET LES BAltüARES.

la science. Une attention prolongée, une curiosité sérieuse leur aurait préparé d’autres motifs d’admiration. Us ne se seraient pas seulement convaincus que cette délicate substance avait été une des premières occasions de communications et d’échanges entre les peuples; ils eussent pu remarquer encore que la faune et la flore révélées par l’ambre n’étaient pas celles de leur temps, mais qu’ils avaient sous les yeux les authentiques témoignages d’un Nord primitif, digne objet des scrupuleuses recherches de la science moderne

N’eût été ce rare présent de l’ambre, les océans du

1 On a sur l’inléressante histoire de l’ambre toute une série de mémoires ou de livres; je citerai au moins les suivants, que j’ai consultés : Historia succinorum corpora aliéna involventium et nalurx opéré plctorum et cælalorum ex regiis Augustorum cimeliis Dresdæ conduis ,rri insculptorum, conscripla a Nathanaele Sendelio, Lipsiæ, mdccxlii, grand in-folio. — Bidrag lil den nordiske Ravhandels Historié ( Pour servir à l’histoire du commerce de l’ambre), par E.-C. Werlauff. Copenhague, 1835, in-4. — Die im Bernstein befmdlichen organischen Reste der Vorwelt, gesammelt, in Verbindung mit mehrercn bearbeilet und herausgegeben von l) r G. C. Bercndt, 2 vol. in-folio, Berlin, 1845, 1854, 185C. — Du succin, de ses noms divers et de ses variétés suivant les anciens, par M. Th. -Henri Martin, de Rennes, dans les Mémoires présentés par divers savants à V Académie des inscriptions et belles-lettres, l re série, t. VI, 18G0. — E. E. Kluge, Handbuch der Edelsteinkunde, avec beaucoup de gravures, Leipzig, in-8, 18 G 0 . — C. W. KiDg, Antique Gems. — Du même auteur: The nalural History of Gems or décorative stones, in-8, 1867. — Du même : The natural History of precious stones and metals , in-8, 1867. — W. Runge, Der Bernstein in Ostpreussen, avec ligures, in-8, 1868, dans la collection des Wissenschafllicher Vorlrâge de R. Virchow et Holtzeudorff.

Nord n’eussent offert aux anciens Romains que de sinistres sujets d’étonnement et de crainte. Les Romains, à la vérité, semblent n’avoir jamais été marins très-hardis. Nous savons combien il leur en coûta, lors de la première guerre contre Carthage, de franchir le détroit de Messine, fretum fabulosis infâme monstris ', puis d’oser passer de Sicile en Afrique; les matelots redoutaient surtout la côte méridionale de l’ile, abrupte et sans ports 1 2 . Les soldats, bientôt après, marchant sur Carthage, assiégeaient le serpent du Bagradas avec leurs machines de guerre, nous dit Tite-Live 3 4 , comme ils eussent fait une forteresse : leur courage hésitait devant les mystérieuses menaces d’une nature inconnue. Les Grecs aussi s’étaient laissé longtemps arrêter par le formidable cap Malée. Ils prirent leur revanche en s’avançant partout à la suite des Phéniciens, et en traversant avec une admirable ardeur, sous la conduite d’un Alexandre, toute l’ancienne Asie. Toutefois, quand ils atteignirent la mer des ludes, ils se virent accueillis par le phénomène, pour eux nouveau, des marées. Quinte-Curce nous a dépeint leur frayeur dans une de ses meilleures pages ‘. Or ce qui était arrivé aux

1 Florus, II, 2.

1 l’olybe, 1, 37.

J Dans un fragment de son livre XVIII que Valère Maxime nous a conservé, I, vm, 19. — Cf. ÏEpiCome du livre XVIII.

4 Jamque æstus totos circa flumen campos inundaverat,

tumulis duntaxat eminentibus, velut insulis parvis; in quos plerique trepidi, omissis navigiis. enare cœperunt. Dispersa classis pnrtim in præalta aqua stabat, qua subsederant valles, parlim in vado hærebat, utcumque inæquale terra? fastigium occupaverant

soldats d’Alexandre dans la presqu’île dePattalène, aux embouchures de l’Indus, les soldats de César réprouvèrent sur le rivage de l’Atlantique. Sans doute la flotte romaine dut se familiariser promptement avec le périodique retour du flux et du reflux ; toutefois Drusus et Germanicus, un demi-siècle après, semblent encore mal préparés à braver ce péril; Pline l’Ancien continue à s’étonner de ce débordement de la mer, comme il l’appelle, qui laisse incertaine l’éternelle question posée par la nature, à savoir si les côtes appartiennent aux continents ou bien à la région des eaux *.

S’il en faut croire Tacite, les océans du Nord, après ce premier et fâcheux accueil , réservaient aux Romains beaucoup d’autres dangers. Ce n’est qu’avec une sorte de répugnance que l’auteur de la Vie d’Agricola parle de la mer qui s’étend après la Calédonie : « mer paresseuse et qui résiste aux efforts des rameurs, mare pigntm et grave remigantibus. Les vents mêmes peuvent à peine en soulever les flots, sans doute parce qu’elle baigne peu de terres et de montagnes, et que ce sont les côtes qui enfantent les

undae; quum subito novus et pristino major terror iocutitur. Reciprocare cœpit mare, magno tractu aquis in suum fretum recurrentibus, reddebatque terras... Vis quæ perpetiebantur videre ipsos credebant, in sicco naufragia, in amni mare... belluæ quoque, fluctibus destitutæ, terribiles vagabanlur... Tota ea nocte inter vigilias adhortationesque consumpta, et sequutus estæslus... Unde tantum rediisset subito mare? quo pridie refugisset?quænam. esset ejusdem elementi Ratura? Quinte-Curce. IX, 9.

‘ Pline, II. A’., XVI, 1.

OUVERTURE d’un MORDE NOUVEAU. 25

vents ou bien aussi parce que cette mer sans fond comme sans bornes est plus lente à s’ébranler. » Tacite rachète cette explication assez peu lucide par quelques traits d’une précision rare : « On voit cette mer, dit-il, çà et là se diviser en fleuves, pénétrer au milieu des terres, les environner, circuler même dans les rochers et les montagnes comme dans son propre lit 1 * 3 . » Qu’on prenne, à défaut de souvenirs personnels, une carte géographique, et l’on reconnaîtra, à cette parfaite description, les fiords qui, découpant la côte norvégienne, introduisent entre de hauts murs de rochers la mer même presque jusqu’aux pieds des Dofrines. Ce que Tacite avait dit de l’océan calédonien, il le répète de celui qui baigne la Germanie: « mer paresseuse et presque immobile : mare pigrum ac prope immotum \ » Il ajoute cette fois : « océan immense, et dont les navires venus de nos contrées n’abordent que rarement le courant contraire, immensits ultra ut que sic dixerim adversus oceanus \ » Il n’est pas facile de saisir nettement ce que Tacite veut exprimer par ce mot adversus oceanus; il paraît avoir pensé que la masse des eaux venant du nord

1 Tacite veut dire sans nul doute que, les] côtes étant souvent marécageuses, l’évaporation des eaux terrestres, lumidæ terræ,

produit des nuages, qui portent la pluie et les tempêtes.

3 Katurani Oceani atque æstus neque quærere hujus operis est, ac înuiti retulere; unum addiderim, nusquain latius dominari mare, multum fluminum hue atque illuc ferre, nec littore tenus accrcscere aut resorberi, sed influere penitus atque ambire, et jugis etiam atque montibus inseri velut iu suo. ( Agricola , c. x.)

3 Germanie, c. xlv.

* Germanie, c. n.

afflue sur les côtes de la Germanie par un courant semblable à celui des fleuves, et pénible à remonter pour un vaisseau venant du sud ; mais il est très-loin, bien entendu, de soupçonner les vrais courants, particulièrement ceux du gulfstream \ En tout cas, nul de ces traits ne serait à négliger pour qui voudrait reconstituer l’histoire des sciences naturelles chez les anciens.

Une fois agitées , ces mers passent pour avoir de terribles tempêtes. Il faut certainement compter au nombre des plus belles pages de Tacite celle où il a décrit l’orage qui assaillit la flotte de Germanicus au sortir de l’Ems : Humboldt nous dit qu’il ne la relisait jamais sans un certain ravissement; elle mérite cet hommage parce qu’elle est une admirable peinture à la fois pittoresque et morale. C’était vers l’automne de l’année 16 après Jésus-Christ. Germanicus venait

1 Tacite estimait, comme son contemporain Pline le naturaliste, que l’ensemble des terres était entouré d'une vaste ceinture maritime. C’était l'antique croyance homérique au fleuve Océan. Par cette mer universelle, toutes les régions côtières pouvaient correspondre. Les anciens expliquaient de la sorte certains phénomènes, comme cette présence de quelques « Indiens » jetés par la tempête sur la côte de Germanie et que, suivant Pline, un roi des Suèves, peut-être Arioviste, avait donnés à Métellus Céler, proconsul dans la province romaine. On a conjecturé que ces Indiens, apportés peut-être d’Amérique par les courants, ont pu être conduits à Rome, et qu’on retrouve aujourd’hui leur effigie reproduite sur un petit vase de bronze conservé au Musée du Louvre. — Voir Pline, Histoire naturelle, II, 67; PomponiusMela, de Siluorbis, III, 5; Bulletin de la Société des Antiquaires de France , 1859, page 83 : Communication de M. Egger; Notice des bronzes antiques du Musée dti Louvre, par M. de Longpérier, 1868 , page 143, n° 626.

d’achever la brillante campagne qui, dans les champs d’Idisiavisus, près du Wéser, avait vengé le désastre subi naguère par Varus. Une partie des légions s’étaient acheminées par le continent vers leurs quartiers d’hiver; le reste avait dû s’embarquer avec le général, et gagner la mer du Nord par l’Ems et le golfe du Dollart, pour rentrer dans la province de Germanie inférieure par les canaux de Drusus, le lac Flévo et le Rhin.

« D’abord la mer fut tranquille, dit Tacite; on n’entendait que le bruit des rames et le frémissement des voiles qui faisaient mouvoir ces mille vaisseaux. Tout à coup d’épais nuages, amoncelés, se fondent en grêle ; les vents soufflent de toutes parts et tourmentent la vague ; on n’y voit plus autour de soi ; les pilotes ne peuvent plus gouverner;... le vent du sud, le terrible Auster, est seul maître du ciel et des eaux. Il saisit les navires , et les disperse en pleine mer ou vers des îles qu’environnent des rocs escarpés ou des bas-fonds dangereux. On avait d’abord évité ces périls, non sans peine; mais, quand le changement de la marée conspira avec la direction du vent, il ne fut plus possible de jeter les ancres, et il n’y eut plus assez de bras pour épuiser l’eau qui entrait de toutes parts. 11 fallut livrer à l’abîme chevaux, bêtes de somme, même les armes , afin de soulager les bâtiments qui menaçaient de s’entr’ouvrir et de s’affaisser sous le poids des vagues. Autant l’Océan dépasse en violence toute autre mer, et le climat de la Germanie en rigueur tout autre climat, autant cette tempête différa de toutes les autres par ce qu’elle eut

d’extraordinaire et d’horrible. On n’avait autour de soi que des rivages ennemis, ou une mer si vaste et si profonde qu’on ne supposait pas de terre au delà. Une partie des vaisseaux furent engloutis ; plusieurs furent jetés vers des îles éloignées. Sur ces rivages déserts nos soldats périrent de faim , excepté ceux à qui la tempête jeta quelques cadavres de chevaux... Pendant tout ce temps, Germanicus allait errant, nuit et jour, de rocher en rocher, s’écriant avec désespoir qu’il était la cause d’un si grand désastre; ses amis l’empêchèrent à grand’peine de se précipiter dans l’abîme. Enfin la marée nouvelle, avec un vent meilleur, ramena nos malheureux navires. On les répara en grande hâte pour aller recueillir les naufragés... Chacun d’eux , au retour de ces terres lointaines, faisait de merveilleux récits de tourbillons violents, d’oiseaux inconnus, de monstres marins, moitié bêtes, moitié hommes, visions réelles ou imaginées par l’épouvante \ »

' . ... Ac primo placidum a*quor mille navium remis strepere aut velis impelli; inox atro nubium globo effusa grando, simul variis undique procellis incerti fluetus prospectum adimere, regimen impedire : milesquc pavidus et casuum maris ignarus, dam turbat nautas vel intempestive juvat, officia prudentium corrumpebat. Omne dehinc coelum et mare omne in austrum cessit; qui, tomidis Germaniæ terris, profundis amnibus, immenso nubium tractu validus, et rigore vicini septentrionis horridior, rapuit disjecitque naves in aperta Oceani aut in-

sulas saxis abruptis vel per occulta vada infestas Quanto

violentior cetera mari Oceanus, et truculeatia cœli prasstat Germania, tantum ilia clades novitate et magnitudine excessit, hostilibus circum littoribus, aut ita vasto et profundo ut credatur novissimum ac sine terris mare. Pars navium haustæ sunt; plures

OUVERTURE d’üN MONDE NOUVEAU. 29

Il y a au musée de Dresde un paysage célèbre de Rembrandt qui est d’un sombre et terrible effet; il représente le moment qui précède l’orage : le vent du sud semble avoir pris possession de toute la nature, et une lumière blafarde s’échappe d’un immense enroulement de nuages obliques. Ajoutez à ce souvenir une mer furieuse de Bakhuysen, un ciel orageux de Ruysdael, et vous aurez une série de pages pittoresques à côté desquelles se place naturellement le poétique tableau que nous devons à Tacite. Son récit a encore un autre intérêt , disions-nous ; à côté du peintre il y a l’historien moraliste. Cette terreur dont la narration de Tacite se trouve empreinte, ce n’est pas une invention du narrateur; loin de là, il traduit des émotions communes à ses contemporains, et qui ont été vraiment ressenties. Nous en avons l’intéressante preuve dans un fragment en vers de la même époque qui, par bonheur, nous est resté. Pedo Albinovanus, sous le nom duquel nous avons quelques poésies, et le même peut-être que Tacite a mentionné comme chef de cavalerie dans ses Annales, avait écrit

apud insulas longius sitasejectæ; milcsque, nullo illic bominum cultu, famé absumptus, nisi quos corpora equorum eodem elisa toleraverant. Sola Germanici triremis Chaucorum terram appulit, quem, per omues illos dies noctesque, apud scopulos et promineutes oras , quum se tanti exitii reum clamitaret, vix cohihuere amici quominus eodem mari oppeterct. Tandem, relabente æstu, et secundante vento, claudæ naves raro rcmigio, aut intentis vestibus... revertere. Ut quis ex longinquo revenerat, miracula narrahant, vim turbinum et inauditas volucres , monstra maris, ambiguas hominum et belluarum formas, visa , sive ex metu crédita. Annales, II, 23, 24.

en vers le récit de cette journée : Sénèque nous a transmis ce morceau dans son curieux recueil de thèses de rhétorique :

« Depuis longtemps déjà nous avons laissé derrière nous la lumière du jour. Nous sommes emportés vers les limites du monde connu; nous naviguons dans la nuit par un sentier sacrilège, audacieusement résolus à atteindre le point extrême où tout finit. Voyez! la surface de la mer s’enfle lourdement et se hérisse, et les monstres, géants avides de sang, se dressent autour de nous; déjà ils saisissent de leurs griffes redoutables les flancs du navire. Et ces mots qu’on entend murmurer augmentent la crainte : « Le navire n’avance plus I un souffle de vent ne viendra plus animer notre voile! Il faut obscurément périr ici tous, sans défense, proie malheureuse des monstres de la mer ! » Et du bord élevé le pilote essaye de plonger son regard dans l’espace, de percer les ombres de la nuit ; mais sa vue ne peut rien découvrir. Alors de sa poitrine oppressée s’échappent ces paroles entrecoupées par l’épouvante : « Où voulons-nous aller, mes amis? Le jour a disparu, la déesse Nature nous ferme par des ténèbres éternelles le chemin qui conduit aux extrémités de l’univers. Cherchons-nous encore des hommes, avec un nouveau ciel sur leurs têtes? Cherchons-nous un autre monde duquel nul récit ne nous a affirmé l’existence? La divinité nous ordonne de retourner en arrière : nul œil mortel ne doit contempler les limites du monde. Que l’audacieux aviron n’irrite plus le flot sacré; cessons de profaner par

notre approche la demeure silencieuse et paisible des dieux 1 ! »

Que le rhéteur se fasse quelquefois entendre, nous n’en disconvenons pas; mais un sentiment réel d’étonnement et de crainte domine cependant cette rhétorique, et, rapprochés l’un de l’autre, les deux écrivains, Tacite et Pedo Albinovanus, sont les interprètes directs de ceux qui les entourent : nous avons dans leurs témoignages les fidèles échos de la profonde impression que les Romains avaient éprouvée au premier aspect des océans du Nord.

Des terres enfin qu’on pouvait rencontrer au milieu de ces mers, Tacite ne sait rien non plus, que de mornes et repoussantes traditions. Ou bien ce sont des îles

1 Jam pridem post terga dicm solemque relicium, Jam pridem nolis extories finibus orbis,

Per non concédas audaces ire tcncbras ,

Hesperii mêlas, extremaque litiora mundi.

Nunc ilium, pigris iminania monstra su b undis Qui ferat, Oceanum, qui sævas undique pristis Æquoreosque canes, ralibus consurgcrc prensis. Accumulât fragor ipse metus; jam sidéré iimo Naiigia, et rapido dcseriam (lamine classem, Scque feris credunt per inertia fato marinis Tarn non felici laniandos sorte relinqui.

Atque aliquis prora spectat sublimis ab alta Aéra pugnaci luctatus rumpere nisu.

Ut niliil crepto valuit dignoscere mundo, Obstrucio taleis elïundit pectore voce s :

Quo ferimur? Ruit ipse dies, orbemque relicium Ullima perpetuis claudit natura tenebris :

Anne alio positas ultra sub cardinc gentes, Atque alium libris intactum quxrim.is orbein?

Di rcvocunt, rerumque vêtant cognoscere ftnem Mortaleis oculos : aliéna quid æquora remis El sacras violamus aquas, di\ unique quietas Turbainus sedes?

immenses, insularum immensa spatia 1 , qui, parmi un monde étrange, réservent aux naufragés un hideux esclavage, ou bien les côtes mômes de la Baltique orientale offrent des monstres à tête humaine, au corps et aux membres de bôtes sauvages. Tacite voudrait ne pas croire à tant de rapports effrayants ; il se contente finalement de permettre le doute 2 3 . Pline l’Ancien, lui, enregistre sans scrupule, à propos de ces îles septentrionales, les plus bizarres légendes. Il en connaît où les hommes naissent avec des pieds de cheval ; il mentionne des tribus qui se nourrissent exclusivement d’œufs d’oiseaux et d’avoine, et des indigènes qui vivent nus, mais avec de si vastes oreilles qu’ils peuvent s’en couvrir tout le corps. Pline égale ici les rapports du Grec Ctésias sur les merveilles de l’Inde, sur ces hommes à qui leur unique pied servait de parasol, sur les fourmis chercheuses d’or, etc. *. Bien que toute l’antiquité ait ri de Ctésias, la science moderne explique certaines de ses informations ; mais il n’y a pas apparence qu’il doive en arriver ainsi pour les légendes de Pline sur ces îles de la Baltique. Trop souvent dépourvu de critique , il n’en est pour nous qu’un rapporteur plus fidèle de ce qu’on pense autour

1 Germanie, c. i.

* Tacite termine ainsi sa Germanie : Tout ce qu’on ajoute est fabuleux : par exemple, que les Hellusiens et les Oxioncs sont des monstres à tête et à visage d’homme, au corps et aux membres de bétes : ce que je laisserai dans le doute comme une chose dont il n’y a pas de preuves; — quod ego, ut incompertum, in medium relinquam.

3 Pline, H. TV., VII, n, 15.:

OUVERTURE d’üN MONDE NOUVEAU. 33

de lui, et plus utile à comparer avec les relations moins suspectes de Tacite.

Voilà ce que les Romains du premier siècle savaient ou imaginaient sur le ciel , les mers et les terres de l’extrême Germanie ou du Nord. Leurs terreurs croissaient en proportion de leur ignorance ; elles se résumaient en une seule idée et un seul mot : ces contrées étaient la fin du monde ; en voulant y pénétrer, on insultait à la nature et aux dieux, on attirait sur soi la Némésis divine. Faire violence à la déesse Nature, chez les Grecs aussi c’était l’argument redoutable qu’on avait opposé aux promoteurs de certaines grandes entreprises, à ceux qui voulurent couper la Chersonèse de Thrace ou bien l’isthme de Corinthe. Il y avait du moins une partie de la Germanie , l’ouest et le centre , que les légions avaient parcourue, et de laquelle on avait d’innombrables témoignages. Gomment cette région plus voisine apparaissait- elle aux Romains? Comment accueillaient-ils, alors qu’ils n’en étaient plus réduits à d’incomplètes visions ou à de vagues souvenirs, les plus habituelles manifestations d’une nature, d’un sol, d’un climat, qui hier encore leur étaient nouveaux? César, lui, composait un traité sur Y Analogie en traversant les Alpes S au lieu d’accorder quelque admiration aux grandioses beautés des montagnes ; Tacite et les écrivains du premier siècle nous attesteront- ils une pareille froideur de la part de leurs contemporains en présence

* Suétone. César, 56.

de la Germanie? La réponse à de telles questions ne laisse pas que d’être complexe : l’impression produite sur l’esprit romain n’a pas été ici , comme pour l’extrême Nord , d’étonnement presque superstitieux d’abord, puis de crainte et d’horreur. Au contraire, à l’égard de la Germanie proprement dite, Rome a commencé par le mépris hostile, pour en venir ensuite à des impressions qui n’excluaient pas un certain respect. La progression est visible, et c’est ici encore un curieux chapitre à écrire d’histoire à la fois pittoresque et morale.

Quintilien nous rapporte que les soldats de César, avant de passer le Rhin, ne manquaient pas de faire leur testament \ Toutefois la contrée nord-ouest, comprenant les rivages de la mer du Nord, depuis ce fleuve jusqu’au Wéser, était devenue presque familière aux Romains avant toute autre portion de la Germanie, parce que, dans leur tentative de conquête, leurs chefs voulaient s’appuyer sur les flottes qui, par l’estuaire de l’Ems, apportaient du lac Flévo et du Rhin des approvisionnements et des secours. Pline l’Ancien visita ces parages, et il faut voir quels sentiments lui inspirent les pauvres tribus qui les habitent. Une page de son Histoire naturelle, probablement empruntée à son ouvrage sur les guerres contre les Germains, donne une curieuse peinture de ce qu’il a vu chez les Chauques , peuple situé sur les côtes du Hanovre actuel : « Envahis deux fois dans les vingt-quatre heures, dit-il, par les flots débordés

1 De l'Institution oratoire, livre III, chap. 8.

OUVERTURE d’üN MONDE NOUVEAU. 3a

de l’Océan, ces peuples bâtissent de misérables huttes sur des monticules qu’ils élèvent au-dessus du niveau des plus hautes marées. Semblables à des gens qui naviguent quand les eaux couvrent tout à l’entour, mais à des naufragés quand elles ont fait retraite, on les voit poursuivre autour de leurs chaumières le poisson qui fuit avec les vagues. De leurs mains, ils façonnent la boue, qu’ils font sécher au vent de mer bien plutôt qu’au soleil, et c’est là tout leur combustible pour cuire leurs aliments et réchauffer leurs entrailles glacées par le souffle du Nord. » Quel curieux contraste qu’une telle page écrite par le futur observateur des fléaux du Vésuve! Et quel profond mépris sous la plume de cet homme du Midi quand il achève par ces mots :« Voilà des peuples qui, le jour où ils seront vaincus par nos armes, crieront qu’on leur ravit la liberté. A leur aise! souvent la fortune fait semblant d’épargner ceux qu’elle veut le plus durement punir *. »

1 Sunt in seplemtrione visæ nobis Chaucorum (gentes) qui majores minoresque appellantur. Vasto ibi meatu, bis dierum noctiumque singularum intervallis effusus in immensum agitur Oceanus, æternam operiens rerum naturæ controversiam dubiumque terræ sit an pars maris. Illic misera gens tumulos obtinet altos, aut tribunalia structa manibus ad expérimenta altissimi æstus, casis ita impositis : navigantibus similes quum integant aquæ circumdata, naufragis vero quum recesserint ; fugientesque cum mari pisces circa tuguria venantur. Non pecudem his habere, non lacté ali , ut finitimis, ne cum feris quidem dimicare contigit, omni procul abacto frutice. Ulva et palustri junco funes nectunt ad prætexenda piscibus relia : captumque manibus lutum ventis magis quam sole siccantes : terra cibos et rigentia septemtrione

Tacite a de semblables expressions de dédain. Lui aussi il prend en pitié ce ciel bas, ce climat venteux, ce sol humide ’, et un de ses arguments pour croire que les Germains sont un peuple autochthone estd’afiirmer que nul émigrant n’aurait certainement quitté d’autres pays pour une telle contrée. Leur genre de vie est, suivant lui , aussi triste que leur climat : ils font bouillir et mangent l’avoine, qu’à Rome on considérait, peu s’en faut, comme une mauvaise herbe ; il paraît croire qu’ils ne connaissent pas l’automne *, c’est-à-dire, aux yeux des Romains, la charmante saison des réunions champêtres, des fêtes populaires, des dialogues enjoués. Tout au moins n’ont-ils pas la vraie fête des vendanges, cette joie de l’Italie , car « leur boisson est une certaine liqueur faite d’orge ou de froment, à laquelle la fermentation donne une sorte de ressemblance avec le vin *. » On connaît la caustique apostrophe de Julien contre le Bacchus bâtard des peuples du Nord, qui sent le bouc au lieu d’exhaler l’ambroisie \ La pensée est la même sous la plume de l’historien et sous celle du philosophe, et il y a loin de ces expressions dénigrantes à l’exaltation Scandinave et germanique de la bière dans les Eddas

viscera sua urunt. Potus non nisi ex imbre servato scrobibus in vestibulo domus. Et hæ gentes, si vincantur hodie a populo romano, servire se dicunt! Ita est profecto : multis fortuna parcit in pœnam. (Pline, H. N. XVI, I.)

1 Germanie, c. n et v.

* Germanie, c. xxvi.

3 Germanie, c. xxui.

4 Anthologie grecque, IX, 368.

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ou les Nibelungen, à la coupe écumante du poétique roi de Thulé *.

Tacite ne s’est pas contenté du dédain. Son patriotisme jaloux y ajoute une perfidie peu digne de lui quand il laisse échapper ce conseil : « Envoyons des vins à ces peuples. Favorisons leur goût d’ivresse, nous triompherons d’eux ainsi plus facilement que par les armes 1 * 3 . » C’est que, avec le souvenir toujours présent des échecs subis par Rome au-delà du Rhin, tout lui est odieux de la Germanie. Ne lui faut-il pas, dès le début des Annales , mentionner et expliquer le triste renom des marécages situés dans la vallée de la Lippe ou sur les rives du bas Ems ? Au travers de ce qu’on appelle aujourd’hui le marais de Burtange, sur la frontière nord-est de la Hollande actuelle, ainsi que dans la Westphalie orientale, les premiers Romains entrés en Germanie avaient dû jeter quelques-unes de ces constructions comme on en retrouve encore en France môme, et partout où les soldats de Rome ont eu besoin de traverser des régions noyées. Joignant aux expéditions militaires les grands travaux nécessaires aux communications, ils ont établi dans ces marais des chaussées composées de rondelles de bois assez peu pesantes pour ne pas s’enfoncer à l’excès dans la vase. Les débris de ces constructions sont désignés de nos jours sous le nom ordinaire de Ponts longs. Difficilement

1 Voir le Faust de Goethe, I r \ partie, page 105 de l’édition

in -12 de Cotta.

3 Germanie , c. xxm.

drainées, elles ne résistaient pas dans toute leur étendue aux mauvaises saisons : Tacite nous a décrit la désastreuse retraite que Gécina dut opérer en de tels lieux. L’étroite chaussée, rompue çà et là, était jetée sur un terrain d’argile que d’innombrables ruisseaux, probablement les affluents de la Lippe, contribuaient à détremper; des deux côtés, à peu de distance, s’élevaient des collines occupées par des bois. L’habile Arminius, chef des Germains, avait pris possession de ces fourrés, d’où il pouvait aisément assaillir ou inquiéter son ennemi. En vain celui-ci essayait-il d’élever quelques digues pour détourner les eaux du marécage. Arminius, des hauteurs, dirigeait vers le vallon de nouvelles eaux qui ruinaient en bas toute protection et toute défense. Il faut lire dans Tacite le tableau de la nuit qu’on passa en présence. Du côté des barbares, certains du triomphe, des chants d’allégresse ou de terribles menaces que les échos des montagnes rendaient plus sinistres en les répercutant; « chez les Romains, au contraire, des bivouacs aux feux languissants, des paroles entrecoupées, les soldats étendus çà et là le long des palissades ou errant le long des tentes, veillant par pure insomnie bien plutôt que par obéissance à la consigne ou de leur propre volonté. » Leur chef, le vieux Cécina, en était à sa quarantième campagne *. Accoutumé aux disgrâces de la guerre, il ne s’étonnait de rien. Il eut toutefois pendant cette nuit un songe affreux. Il crut voir ce même Varus,

1 Annales, 1 , 64 .

'Dïgurzëa trÿ'Cîôôgle

dont le désastre, quelques années auparavant, avait tant humilié Rome, se lever tout sanglant du fond de ces marais, l’appeler et lui faire signe de le suivre. Arminius, quant à lui, comptait renouveler sa victoire ; on l’entendit, quand il fit sonner la charge, crier à ses soldats, en leur désignant le chef romain : « Celui-ci encore est Varus! Voici ces mêmes légions que les destins nous livrent encore une fois 1 ! » Tacite écrivait ce chapitre des Annales environ un siècle après la date de ces grands événements. On peut juger, aux vives couleurs de ses récits, non pas seulement de son talent littéraire, — ce serait trop peu, — mais aussi de l’émotion patriotique que réveillaient chez lui ces noms d’hommes et de lieux d’une célébrité désormais sinistre.

Toutefois le principal épouvantail qu’offrait la Germanie aux Romains, c’étaient ses forêts épaisses. On se rappelle quelle barrière longtemps infranchissable la forêt Giminienne avait élevée entre la Rome primitive et l’Étrurie encore puissante et redoutée. Tite- Live, en racontant sous le règne d’Auguste l’histoire de ces premiers siècles, ne croit pas pouvoir mieux

• Nox per diversa inquics: quum barbari, festis epulis, læto cantu , aut truci sonore , subjecta valliura ac résultantes saltus « comptèrent; apud Romanos invalidi ignés, interruptæ voces, atque ipsi passim adjacerent vallo, oberrarent tentoriis, insomnes magis quam pervigiles. Ducemque terruit dira quies : nam Quinctilium Varuna, sanguine oblitum, et paludibus emersum, cernere et audire visus est, velut vocantem; non tamen obsecutus, et manum intendentis repulisse. Arminius... irrumpcrc Gennanos jubet, clamilans : Eu Varus, et eodem iterum fato victæ legiones!... Annales, I, 63.

c ^Hs.

décrire ce que jadis cet obstacle inspirait de frayeur qu’en le comparant à ce qu’avait été, de sou propre temps, l’immense forêt Hercynienne \ César paraît comprendre sous ce nom le Schwarzwald ou Forêt- Noire, le Rauhe Alp, et peut-être même le Jura de Franconie, puisque, faisant commencer la chaîne boisée sur les conlins de l’Helvétie, il la voit se continuer le long du Danube. Elle a, suivant lui, une largeur de neuf journées de marche, et soixante journées ne suffiraient pas pour la parcourir dans toute sa longueur *. Comme dit le proverbe allemand, l’écureuil, sautant d’arbre en arbre, y pouvait courir sept milles sans toucher terre.

Pline l’Ancien a sur elle d’étranges expressions, toutes poétiques. Il admire ces chênes énormes, «contemporains du monde, » dont les branches, s’inclinant jusqu’à terre, enfantent de nouvelles pousses qui forment à leur tour d’immenses arcades ou s’entrecroisent en murailles inextricables. Il connaît d’autres forêts encore qui couronnent des falaises sur les côtes de l’Océan. Souvent les arbres de l’extrême bord se détachent, avec la motte de terre végétale qu’ont enserrée leurs racines, et glissent vers la mer ; on les voit, debout sur cette sorte d’île, flotter à la surface des eaux, et les vaisseaux romains, que leur choc menace, sont tout étonnés d’avoir à livrer des batailles navales contre des troncs et des feuilla-

1 Silva crat Ciminia magis tum invia atque horrenda quam nupcr fuere Germanici sallus, nulli ad eam diem ne mercatorum quidem adita. Tite-Live, IX, 36.

2 Guerre de Gaule, VI, 25.

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ges ’. Des animaux jusqu’alors inconnus errent dans ces bois. César y cite un bœuf unicorne qui ne serait, au dire de Cuvier, qu’un renne mal décrit, et ce bœuf urns , gros comme un éléphant, dont les cornes, montées en argent, servaient dans les festins barbares pour boire l’hydromel : c’est sans doute l’aurochs actuel de Lithuanie. César y désigne aussi des élans aux jambes sans articulations ni jointures, à ce qu’il croit ; ces animaux ne se couchent pas pour dormir, et si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent ni se soulever ni se redresser *. Pline répète quelques-unes de ces fables et les augmente, par exemple lorsqu’il mentionne dans la forêt Hercynienne un grand nombre d’oiseaux extraordinaires, dont les plumes brillent comme du feu dans les ténèbres s . Est-ce le ver luisant qui a donné lieu à ce conte, ou bien le regard étincelant d’oiseaux de nuit? Une autre explication a été proposée : au moyen âge, les voyageurs avaient la coutume, dans le Nord, de marquer leur route au travers des bois par des souches dressées de distance en distance et pourvues sans doute de certains signes. Ces troncs, en se décomposant, pouvaient devenir lumineux pendant les nuits d’été.

1 Hercyniæ silvæ roborum vastitas intacta ævis et congenita mundo, prope immortali sorte miracula excedit, etc. Pline , H. N., XVI , 2.

1 César, Guerre de Gaule, VI, 26, 28, 27. — Pline, H. N., XI, xlv, 4. — VIII, 16.

1 In Ilercynio Germaniæ saltu inusitata généra alitum accepimus, quarum plumæ ignium modo colluceant noctibus. Pline, H. N., X, 67.

Comme César et Pline, Tacite redoute les forêts germaniques. Quand il nous raconte que le sol y était sillonné de nombreux souterrains recouverts de broussailles, où les barbares se réfugiaient contre le froid ou bien cachaient leurs grains, il est clair qu’il entend aussi que ces cavernes deviendront de secrets et dangereux asiles pour leurs soldats, et concourront à leur système de défense nationale. Il a en mémoire les désastres que les armées romaines y ont déjà subis *. Qu’on relise au premier livre des Annales l’incomparable scène de Germanicus rendant les derniers honneurs aux restes mortels de Varus et de ses trois légions, dans les mêmes lieux où, cinq ans auparavant, ils avaient succombé. Incedunt mœstos

locos, visuque ac memoria déformés *. Quelle

intraduisible expression d’un sentiment de terreur toujours subsistante ! Peu de temps encore avant l’époque où Tacite écrivait, n’était-ce pas dans une forêt de Germanie que le Batave Civilis, instigateur et chef d’une vaste coalition entre les Germains et les Celtes, avait réuni en un repas funèbre ceux qui consentaient à le suivre, et leur avait fait prêter le serment d’une haine mortelle contre Rome, absolument comme

1 Germanie, c. xvi. Dans le récit d’Amnaien-Marcellin, au premier chapitre de son livre XVII, lorsque Julien, en 358, passe le Rhin à la poursuite des Alamans, un transfuge vient l’avertir qu’au fond d’une forêt ténébreuse, silva squalore tenebrarum horrenda, de nombreuses bandes d'ennemis se tiennent cachées en de vastes cavernes à nulle issues, per subterranea quædam occulta fossasque multifidas.

1 Annales, 1 , 6t.

[Tigitiz éa

OUVERTURE d’üN MONDE NOUVEAU. 43

jadis le chef des redoutables Samnites avait aussi formé dans les profondes retraites apennines, au prix de terribles serments, sa fameuse Légion de lin *? Au fond de leurs bois, les Germains adoraient ces divinités dont Rome elle-même commençait à croire l’intervention puissante \ Là se célébraient les sanglants sacrificës, là étaient déposés ces symboles guerriers, ces simulacres de monstres qui servaient aux barbares de signes de ralliement pendant les batailles \ De plusieurs d’entre ces forêts on racontait des choses mystérieuses. Il y en avait une dans laquelle, par une prescription religieuse, on ne devait entrer qu’avec les mains liées; si l’on tombait à terre, il n’était pas permis de se relever \ Dans une autre, la divinité venait à une certaine époque visiter ses adorateurs ; des chevaux blancs étaient attelés à son char, et les témoins de ce qui se passait au fond du sanctuaire payaient ensuite de la vie ce privilège : on les noyait dans un lac consacré \ L’Allemagne du moyen âge et celle de nos jours ont gardé de curieuses traces du culte même qui était réservé aux arbres. On remarque aujourd’hui, sur les places de beaucoup de villes allemandes, surtout dans le Nord, des statues dites de Roland. Elles représentent en effet le neveu de Charlemagne tenant en main sa bonne épée. Par quelles voies le souvenir du paladin a-t-il dominé de

1 Histoires, IV, 14. — Tite-Live, X, 38.

2 Annales, II, 12.

1 Histoires, IV, 22.

4 Germanie, c. xxxix.

4 Germanie , c. xl.

la sorte dans une contrée si éloignée de la scène de ses exploits? On a pensé que la légende de Roland n’avait eu d’autre raison de paraître ici qu’une singulière confusion de noms. Les seigneurs féodaux, dès le commencement du moyen âge, avaient suspendu aux troncs de certains arbres le bouclier et l’épée, signes de haute justice. C’était là qu’ils faisaient exécuter leurs sentences, de manière que le sol, tout à l’entour, avait pris le nom de terre rouge, c’est-à-dire arrosée de sang, rothes-land; la ressemblance de ce dernier nom avec celui de Roland expliquerait toute l’énigme. Quant aux arbres de justice, ils avaient eux-mêmes remplacé des arbres que consacrait une antique tradition religieuse \

Rien d’étonnant si, du milieu de cette Germanie hostile, de terribles visions s’étaient dressées au-devant des Romains envahisseurs. Ils avaient franchi les premiers obstacles à la voix de leurs chefs, et s’étaient courageusement avancés au travers du pays inconnu; mais, quand ils parvinrent aux rives de l’Elbe et qu’ils s’apprêtèrent à le franchir, le jeune et ardent Drusus, frère de Tibère, qui les commandait, vit apparaître en avant du fleuve une femme d’une taille plus qu’hu-

1 On trouvera d’amples développements sur celte curieuse question d’archéologie dans les ouvrages dont les titres suivent : Zœpfl, Deutsche Rechts und Reichs Alterthümer, 1860, tome H; Rulandsbilder in Altpreussen, dans le recueil de Reicken et Wichert, Altpreussische Monatschrift , 1864; Die Inschrift an der Rulandssüule zu Brandenburg , article de M. Friedlænder dans la Zeitschrift für preussiche Geschichte und Landes Kunde, publiée par P. Hassel, juillet 1868.

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maine; elle lui dit en langue latine, suivant l’expresse et naïve remarque de Suétone ‘, que son insatiable ambition devait avoir un terme, qu’il était parvenu à la fin de sa course et à la fin de sa vie. Quelques jours après, Drusus, qui s’était immédiatement résigné au retour, tomba de cheval, se blessa et mourut. Nul ne douta dans l’armée que la Germanie ne lui eut apparu elle-même pour défendre l’accès de ses solitudes et revendiquer son indépendance. Après avoir parcouru le vaste pays du Rhin à l’Elbe, après avoir construit quelques places et une ligne fortifiée qui devait s’étendre bientôt d’Augsbourg, sur le Danube, à Cologne, sur le Rhin, les légions se retirèrent. On se contenta de découper dans la circonscription même de la Gaule Belgique, sur la rive occidentale du Rhin, deux étroits territoires qu’on décora des noms de Germanies supérieure et inférieure: on avait ainsi, au lieu de l’immense contrée qu’on avait cru conquérir, deux soi-disant provinces nouvelles, prises tout entières en réalité sur le précédent domaine de l’empire, sauf quelques points de la rive orientale du fleuve. Rome comptait-elle faire illusion de la sorte aux autres et à elle-même, ou bien n’était-ce pas l’indice d’un changement de conduite traduisant une transformation de son propre génie ?

Les Romains avaient toujours été un peuple d’esprit pratique. Le pays barbare qu’ils n’avaient pu dompter par les armes, ils s’appliquèrent à l’exploiter au profit de leur commerce. La volupté romaine fut très-ingé-

1 Suétone, Claude, c. i.

nieuse à profiter des ressources inattendues que lui offrait la région rhénane. Les matrones achetèrent avidement les chevelures dorées des femmes germaines, ou, pour teindre leurs propres cheveux, les pommades fabriquées dans le pays des Mattiaques '. Les légions se familiarisèrent avec le voisinage de leur ancien ennemi : Pline rapporte que sur les bords du Rhin les officiers avaient grand’peine à empêcher leurs soldats de poursuivre une espèce de canards dont la plume faisait d’excellents oreillers et le foie d’excellents pâtés *. On ouvrit les mines et les carrières du Siebengebirge * et de l’Abnoba \ Nul n’ignore enfin avec quel empressement les Romains voulurent jouir des abondantes eaux minérales qu’ils rencontraient dans le Taunus \ La contrée se couvrit de villes florissantes, dont les ruines ou de précieux débris nous rappellent aujourd’hui l’ancienne richesse. Leurs inscriptions, qui subsistent en grand nombre*, nous montrent particulièrement non pas un mélange des deux civilisations germanique et romaine, encore si inégales et si distinctes, mais déjà cependant l’admission de quelques divinités barbares en même temps que des divinités orientales

' C’était la région de Wiesbaden. Voir Martial, Épigrammes, XIV 26, 27.

2 Pline, H. N., X, 27.

3 La contrée appelée das Siebengebirge se trouve en face de Bonn.

* Annales, XI, 20; XIII, 57.

5 Pline, H. N., XXXI, 17.

6 Corpus inscriptionum rhenanarum, par G. Brambach, in-4, 1S67.

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et celtiques. L’Hercule Saxanus par exemple, qui n’est autre que le Sachsnôt , c’est-à-dire Tyr ou Zio, mentionné par une célèbre formule d’abjuration à côté de Thor et d’Odin, figure sur les tombeaux romains de la région rhénane aussi bien que Taranus et Mithra.

C’était le présage de concessions presque involontaires et inconscientes marquant un changement dans les idées romaines. Plus de trois siècles avant Jésus- Christ, Alexandre professait déjà qu’on devait, non pas diviser les hommes en Grecs et barbares, mais distinguer ceux qui font le bien de ceux qui commettent le mal *. L’esprit grec, sur ce point comme sur tant d’autres, devançait les temps et marquait les cimes lointaines à atteindre. La Rome impériale n’en était pas là; toutefois son orgueil s’abaissait. Moins exclusive, moins égoïste qu’au temps de ses éclatantes victoires, elle ressentait des scrupules; elle en venait à admettre qu’il y eût place pour l’indépendance de ces peuples étrangers, puisqu’ils ne se laissaient pas vaincre. Avec l’horizon visuel, comme il arrive d’ordinaire, l’horizon intellectuel et moral s’était agrandi. L’imagination romaine n’avait jamais été active ni féconde : on se rappelle ce proconsul dont parle Cicéron, qui, ennuyé des discussions philosophiques des Grecs et de leurs incessantes définitions du souverain

1 Be'Xtiov elvaî ç-rçaiv àper/j xas xaxia Staipeîv raOra, iüoXXoù; fàp xai xwv 'EXXf|Va>v etvai xaxoù; xai tüv {Sapêâpwv dwxtefovc. C’est, dans Straboit, I, iv, 9, Eratosthène qui juge ainsi, mais il rappelle qu’ Alexandre avait répondu de la sorte, lui aussi, à ses flatteurs.

bien, leur proposa de prendre jour pour un congrès où l’on arrêterait une solution définitive L’imagination romaine avait toujours vu se placer entre elle et l’aspect direct de la nature le vieux panthéisme oriental, qui, créant à sa manière tout un monde, voilait ou déformait la réalité vivante. La mer agitée, c’était Neptune en courroux; dans certains tableaux de Pompéi, les rivages et les montagnes sont représentés par des personnages symboliques *. L’ouverture du monde germanique, avec ses motifs d’étonnement et de terreur, rendit ce service aux esprits romains de les ramener en face de la nature. Les dieux du vieil Olympe n’exerçaient plus là leur empire, et quant aux divinités barbares, leur action, comme leur essence même, était par trop obscure. Nous avons assisté, grâce à des témoignages directs,

1 Me Athenis audire ex Phædro meo memini Gellium familiarem tuum, quum pro consule ex prætuta in Græciam venisset, Athenis philosophos, qui tum erant, in iocum unum convocasse, ipsisque magnopere auctorem fuisse ut aliquando controversiarum aliquem facerent modum. Quod si essent eo animo ut nollent ætatem in litibus conterere, posse rem convenire : et simul operam suam illis esse pollicitum , si posset inter eos aliquid convenire. De Legibus, 1 , 20. — Saint Augustin compte dans la philosophie ancienne, d’après Varron, jusqu’à deux cent quatrevingt-huit opinions sur le souverain bien. De Civitate Dei, XIX, 2. — L'anecdote contée par Cicéron peut bien n’èlre qu’une de ces fines ironies comme la Grèce abattue en forgeait à plaisir pour se venger de son vainqueur.

J Voyez sur cette personnification des ’Axvaî, Xxouiaî, Aeigwvtç, dans les peintures murales de Pompéi, etc., un travail de M. Wolfgang Helbig, dans le Rheinisches Muséum de 1869, page 498.

c’est-à-dire en relisant les pages émues des écrivains de l’antiquité, aux vives impressions que l’aspect d’un monde nouveau avait fait naître ; nous avons vu combien de spectacles merveilleux ou terribles, jusque-là non soupçonnés, avaient dû remuer jusqu’en leurs profondeurs la conscience et l’intelligence des peuples classiques, déplacer pour ainsi dire l’axe de l’esprit humain, et lui montrer des chemins encore non frayés.

C’est d’ailleurs le temps où le commerce pénètre depuis la Méditerranée jusqu’en Chine et jusqu’aux Indes; Strabon a recueilli des informations jusque sur l’Afrique équatoriale ; Pline l’Ancien et lui ont repris celles de Pythéas sur la Baltique et peut-être sur le haut Nord. Mille échos arrivent des pays et des temps les plus divers : avec Lucien et Apulée commencent les récits romanesques ; avec Pline et Sénèque se montre une insatiable curiosité interrogeant la nature. C’est le temps où l’esprit antique, qu’avait déjà honoré, il est vrai, dans cette voie un Aristote, s’ouvre clairement à la doctrine de la science. « Il reste beaucoup à faire, s’écrie Sénèque, et, cela accompli, il restera beaucoup à faire, et, après le travail de mille siècles, ceux qui viendront pourront ajouter encore L » C’est le temps où le stoïcisme, aidé de la paix romaine, a proclamé les grandes idées de patrie, d’humanité, de liberté morale et de com-

1 Multum adhuc restât operis multumque restabit, nec ulli nato post mille secula præcludetur oceasio aliquid^adjiciendi. (Sénèque, Lettre 64.)]

muns devoirs. C’est le temps enfin où, avec les esprits, les âmes vont s’ouvrir à la vraie lumière, grâce au christianisme. Il n’a pas pu être d’un inutile concours à ce principal moment de l’histoire que la barbarie germanique se révélât alors, et que fût soulevé en cc temps même un coin du voile qui couvrait le Cosmos.

Ainsi se rapprochaient à leur insu, mais non jusqu’à se confondre jamais, deux génies profondément distincts. Le génie classique, résumant la civilisation de l’Orient et de la Grèce , s’est nourri de presque toute la sève indo-européenne. Il a eu pour privilèges la conception et la diffusion des idées générales. Ces idées, il les a traduites, en morale et en philosophie, par des systèmes élevés ayant pour bases une intelligence théorique de la communauté des droits et des devoirs et une vue spiritualiste de la nature ; en politique, par des ébauches savantes d’administration centralisée, qui n’ont toutefois jamais atteint la pratique ni la doctrine du gouvernement représentatif tel que Ta compris l’esprit moderne. Elles l’ont conduit à une claire perception et à une expression parfaite du beau dans les arts plastiques, parce qu’elles lui révélaient un type idéal. Elles lui ont inspiré en même temps l’élégance et la précision littéraires : l’enseignement rhétorique, phénomène très-considérable et d'une grande portée dans l’histoire de la pensée grecque ou romaine, n’a été que la prédication constante, jamais interrompue, de ces idées générales, faites pour une propagande au service de laquelle nul peuple n’a montré plus d’esprit et d’invention que les Grecs, et nul plus de ferme raison que les Romains, créa-

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leurs du droit écrit. Par elle le génie classique a dominé tout l’ancien monde et règne en partie sur le monde moderne, domination légitime, qui doit cependant tenir compte de certains éléments nouveaux.

Le génie germanique se montrera déjà dans Tacite par quelques-uns de ses traits particuliers. Le plus saillant est sa tendance à l’individualisme : ce n’est pas le lieu d’insister sur un sujet que nous retrouverons en parlant des institutions barbares. Tacite marquera ce premier trait d’une manière intéressante en disant la répugnance des Germains pour les villes, leur goût pour les habitations éparses, selon que les invitait la lisière d’une forêt, ou le bord d’un lac, ou le voisinage d’une source agréable. Ce n’est plus ici l’unique besoin d’isolement qui se manifeste, c’est un sens de la nature peut-être plus direct, et l’habitude d’un commerce plus intime avec elle. Il faut saisir dans toute sa portée la précieuse indication de l’historien romain, sa vue à la fois ingénieuse et profonde. Le monde classique reposait sur la cité , que constituaient dès le premier jour en Grèce et à Rome les mêmes éléments, c’est-à-dire le temple, la forteresse et le groupe des chefs de gentes réunis sur un haut lieu, Acropole, Palatin ou Capitole. De son bâton recourbé l’augure étrusque a tracé et découpé dans les cieux une figure à quatre angles droits, que, par la vertu de son art, il abaisse sur la terre, et qui y inscrira au nom des dieux les limites sacrées de la ville future. Le fondateur ou premier roi vient ensuite, qui, du soc de sa charrue, creuse le fossé de la Roma quadrata, d’où sortiront l 'agger et le mur;

le mur s’étendra ensuite, par une fiction religieuse et légale, quand les frontières de l’État se reculeront par la conquête. L’État, dès l’origine, est là tout formé: il enveloppe, réunit et condense toutes les forces. Combien donc est différente dès sa première ébauche la société germanique, mieux faite, ce semble, pour la fédération que pour une centralisation sociale et politique ! Le seul groupe naturel de la famille y sert de base fondamentale : encore les liens en sont-ils peu étroitement serrés. Le besoin de la défense commune ou de la commune attaque , avec le dévouement de l’homme à l’homme et la solidarité de péril, tels sont les causes de rapprochement entre les pères de famille pendant la guerre ; la délibération sur les intérêts de tous les réunit pendant la paix, avec une entière égalité de droits. De l’assemblée générale ils retournent à leurs habitations séparées, à leur vie solitaire, moins fréquemment en commerce avec les hommes qu’avec la nature. Lorsque, au dixhuitième siècle, les philosophes disciples de Rousseau, et la mode à leur suite, soutiendront contre les jardins français le parti des jardins anglais, jaloux d’imiter les prairies et les bois, et de se confondre avec tout le paysage d’alentour, ce sera le curieux témoignage d’une diversité de génies survivant chez un peuple de double formation, comme est la France, et reparaissant après des siècles jusque dans les appréciations du goût, jusque dans les délicatesses et les caprices d’une civilisation raffinée.

Un second trait principal auquel se reconnaîtra le primitif génie germanique, trait cette fois encore

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admirablement traduit par Tacite, c’est ce sentiment religieux qui, sans le secours importun des formes matérielles, dans le silence et dans l’ombre des grands bois, se recueille et adore : lucos ac nemora consecrant , deorumque nominibus appellant secretum illud , quod sola rever entia vident On a dit, — Jacques Grimm lui-même, — qu’il fallait voir dans ces expressions de Tacite un clair pressentiment de la réforme protestante *. Soit, si l’on parle de l’étonnement douloureux que ressentit Luther en face des scandales religieux de son temps, ou bien de la répugnance à admettre la profusion des images et le culte des saints ; mais une telle interprétation cesse, à notre avis, d’être juste si l’on songe que le mysticisme ou bien l’ardeur de l’adoration solitaire et contemplative, éléments religieux qu’on devine, ce semble, derrière les expressions de Tacite, ne sont pas précisément ceux qu’a exaltés la réforme. Le mysticisme, avec un profond sentiment de l'indéfini, on le retrouve en certaine mesure, il est vrai, dans la poésie germanique, dans la peinture allemande avant le seizième siècle, dans la musique allemande de notre temps; mais, quant aux sublimes essors de l’élévation religieuse, ils ne sauraient prendre naissance que dans la sphère de la grande imagination, où les peuples héritiers du génie classique sont, tout compte fait,

' Germanie, chapitre ix. *

3 Ieue merkwürdige Beobachtung zeigt uns den vollen Keim des Protestanti3mus. Es war nicht Zufall , sondern nothwendig dass die Reformation gerade in Deutschland aufgieng... J. Grimm, Deutsche Mythologie, 3 e édition, l* r volume, pagexuii.

restés les maîtres. Avec Homère , Eschyle , Platon , Aristote, Phidias, Virgile, Dante, la pensée humaine avait atteint les plus hautes cimes. Qu’au nom d’un Shakspeare et d’un Luther, organes d’une différente conception de l’idée religieuse et de la poésie , au nom d’un Goethe, symbole d’une fusion cosmopolite, on réserve l’avenir, cela doit être permis à qui veut les vastes espérances ; mais qu’ils sont lents à paraître, qu’ils sont prompts à s’effacer quand on croit les saisir, les signes d’une conciliation sincère et profonde qui serait la vraie force du génie moderne !

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