‹ Rome et les barbaresChapitre 4 sur 18 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

De la religion des Germains selon Tacite.

Identification des divinités germaniques Odin, Tyr ou Zio et Thor avec Mercure, Mars et Hercule. — Témoignages des divers noms des jours delà semaine. — Identification d’Isis, Niœrdrou Nerthus ou la Terre Mère, Freya et Vénus. — Analogies et dérivations Aryennes.

On pourrait dire de la première page du livre de Tacite qu’elle est épique si elle n’offrait un caractère de précision presque scientifique en même temps que l’étendue et l’élévation du regard. En quelques lignes il décrit d’abord la vaste contrée occupée par les Germains, après quoi il s’explique immédiatement sur ce qu’il pense de leur première origine, et dit leurs éponymes religieux, leurs plus antiques héros, leurs dieux, leurs légendes nationales. Quelle autre méthode suivrait de nos jours l’historien le plus familier avec les procédés de la critique moderne? Il invoquerait ce que nous appelons la science ethnographique, la philologie et la mythologie comparées. — D’instinct et sans longue recherche, Tacite a deviné et pratiqué nos méthodes. Il a vu du premier coup d’œil

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que, dans l’histoire primitive des grands peuples, les deux questions de la descendance ethnique et des origines religieuses sont connexes. La religion des Germains l’a visiblement préoccupé. Rome n’avait encore rencontré devant elle que des religions vieillies dont elle avait eu le tort d’adopter docilement les superstitions corruptrices; voici qu’elle se trouvait maintenant en présence d’un dogme ardent et jeune qui poussait des peuples nombreux à la conquête. Tacite comprit tout au moins qu’il y avait là chez l’ennemi une force considérable, non moins puissante que les institutions politiques à donner la victoire.

Ses lumières sur de tels problèmes sont toutefois nécessairement bornées. La science antique était, pour ainsi dire, trop près de ces difficultés pour les embrasser du regard, les mesurer et les pénétrer ; il lui manquait la variété de connaissances et l’expérience multiple que nous avons acquises. Ce que nous dit Tacite sur la religion des Germains n’en est pas moins précieux pour nous, parce que sur cette même religion, dont les origines et les plus anciens dogmes nous sont inconnus, nous avons cependant des informations ultérieures. Ces informations et les commentaires de l’historien romain se prêtent un mutuel appui, et de tels rapprochements font jaillir quelquefois des lumières inattendues. En groupant avec soin mille antiques souvenirs qui survivent encore aujourd’hui dans la langue et dans les traditions populaires de l’Allemagne, en interrogeant les chroniques du moyen âge, particulièrement celles qui touchent l’histoire du Nord, et, par exemple, les

sagas Scandinaves, en compulsant les lois rédigées après l’invasion pour les peuples d’origine germanique établis dans l’empire, en relisant surtout les vieilles poésies comprises dans le double recueil des Eddas, nous obtenons sur l’ancienne religion des Germains une série de notions incohérentes sans doute, de temps et de lieux trop divers, mais qui remontent, au moins par des inductions légitimes, jusqu’à des époques assez voisines de celle de Tacite, et qu’il serait fort intéressant de pouvoir faire concorder avec les assertions de l’historien .

L’interprétation du texte de Tacite, souvent fort difficile, est préparée par de nombreux travaux que nous devons en partie aux Allemands. Jacques Grimm et après lui ses nombreux élèves, avec le secours d’une érudition très-étendue et très-variée, d’une philologie subtile, ont recueilli chez tous les peuples de race indo-européenne mille indices épars, fragments brisés du vaste ensemble qu’avait formé la mythologie germanique. Qu’ils n’ouvrent pas des livres tels que la Deutsche Mythologie 1 ou les Deutsche Rechtsalterthümer s , ceux qui veulent mesurer prudemment l’essor de leur imagination dans le champ des conjectures et le temps même qu’ils entendent donner à de telles excursions. Avec ses souvenirs sans fin, du nord au sud, de l’occident à l’orient, à travers toutes les civilisations et tous les idiomes, Grimm vous entraîne. Cette lecture, héris-

1 Troisième édition, Gœttingue, 1854, 2 volumes in-8.

3 Gœtiingue, 1854, in 8.

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sée de textes venus des quatre coins de l’horizon et de tous les siècles, paraît aride d’abord, et produit ensuite une sorte d’enivrement : on s’y oublie pendant des heures. Retire-t-on de là finalement, en un sujet si complexe, une instruction toujours bien précise? Nous n’oserions en vérité l’affirmer. On en sort du moins avec un esprit plus ouvert, plus attentif aux analogies, aux infiltrations secrètes, aux intimes concordances des traditions et des langues diverses. Des vues nouvelles et inattendues se sont montrées, parmi lesquelles le lecteur, s’il ne s’arrête pas à l’une d’elles, trouve quelquefois les indices d’une solution qui lui sera propre. La science allemande est intempérante ; on ale droit de l’en blâmer, sans oublier toutefois que, si les visées en sont ambitieuses et lointaines, alors même qu’au point d’arrivée on regrette quelque déception, elle a d’ordinaire singulièrement varié et fécondé la route. Jacques Grimm est admirable dans ces deux livres, ainsi que dans sa Grammaire 1 où il reconstruit tout le système des langues germaniques. Il a donné la philologie pour guide à la mythologie comparée; l’extrême rigueur scientifique s’introduira dans ces belles études à mesure que s’affermira et s’étendra notre connaissance des langues et des littératures orientales. On peut s’en convaincre déjà en lisant les travaux excellents de M. Adalbert Kuhn en Allemagne et ceux de M. Max Müller en Angleterre ; ce dernier semble avoir emprunté au génie de la

1 Le tome premier de la Deutsche Grammatik date de 1819, Gœltingue, in-8 ; les tomes 2-4 ont paru de 182C à 1837.

grande nation par lui adoptée comme seconde patrie une précision de vues et de langage quelquefois refusée à ses anciens compatriotes *. L’influence de la France dans ces hautes études ne fera pas défaut non plus, et le pays d’Eugène Burnouf, ce philologue de génie, voit se continuer une école qui a déjà produit des travaux marqués au coin de la plus saine critique et de la meilleure érudition.

Il s’en faut de beaucoup assurément que les informations de Tacite sur la religion des Germains soient satisfaisantes. Divers motifs l’empêchent d’avoir une vue nette à ce sujet; le plus grave est son attachement au culte traditionnel de Rome. Qu’on relise, au quatrième livre de ses Histoires , la page célèbre où il raconte le rétablissement du Capitole par Vespasien 2 . Nulle part n’est plus visible le respect du patriote romain pour le droit pontifical et le droit augurai, pour les cérémonies du culte réservé aux dieux tutélaires de l’empire*. Au prix de ce culte seulement, suivant la doctrine transmise par les ancêtres, la protection de ces dieux pourra être acquise. Tacite

‘ Voir son ouvrage intitulé : la Science du langage, traduction de MM. Harris et G. Perrot, 3 volumes, 1867.

* Chapitre 53 : « Undecimo Kalendas julias, serena luce, spatium omne quod templo dicabatur evinctum vittis coronisque. Ingressi milites quis fausta nomina, felicibus ramis; dein virgines Vestales cum pueris puellisque patrimis matrimisque, aqua vivis et fontibus amnibusque hausta perluere »

3 Voir sur le droit pontifical et sur ses rapports avec le droit civil l’important volume de M. A. Bouché-Leclercq : les Ponl\fes de l’ancienne Rome, 1 volume in-8, Franck, 1871 ; thèse présentée à la faculté des lettres de Paris.

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n’accepte plus sans doute avec une entière sécurité de croyance les vieilles légendes concernant Jupiter, Mars, Hercule et Junon; ses attaches avec l’école stoïcienne l’ont initié aux maximes d’une morale universelle. Malgré tout cependant, il prend au pied de la lettre et les prescriptions du contrat qui, suivant les idées du paganisme romain y lie ensemble les hommes et la divinité jalouse, et tout ce que signifie dans l’antiquité le terme quasi légal de religion. Si l’impiété des hommes leur a fait négliger l’accomplissement de ce qu’ils devaient aux dieux, de quel droit se plaignent-ils en voyant se retirer d’eux la faveur céleste? Il faut se mettre en règle avec le ciel et s’y tenir, sans vouloir frauder : voilà ce que proclame le croyant. Il faut faire trêve aux crimes et aux vices qui offensent les immortels : voilà ce qu’ajoute l’honnête homme. C’est le langage de Tacite; le cercle où s’enferment ses opinions religieuses est étroitement circonscrit; comment l’entière intelligence d’un culte barbare f trouverait-elle place?

Un second motif d’obscurité dans les témoignages de Tacite concernant les divinités germaniques, c’est que perpétuellement il prétend les identifier avec ses propres dieux, que seuls il conçoit. On le voit entraîné de la sorte aux analogies les plus factices, et il devient pour nous très-difficile de reconnaître sous ces transformations arbitraires quelques traits de réalité historique. Ce n’est pas une raison pour désespérer d’en retrouver aucun. Il est possible au contraire, en invoquant des informations de diverse nature et de divers âges que l’induction fécondera,

de distinguer à la fois deux choses, à savoir quel système religieux, en partie connu d’ailleurs, Tacite rencontrait devant lui, et en second lieu à quels traits de ce système répondaient ses assimilations.

Le principal dieu germanique, suivant l’historien romain, celui auquel les Germains ont voué un culte suprême, c’est Mercure : Deorum maxime Mercuriam colunt. « Ils lui doivent à certains jours, dit-il, des victimes humaines. Ils adorent aussi Hercule et Mars, mais ils les apaisent par des offrandes moins barbares *. » Telle serait une sorte de trinité germanique. Qui croira cependant que les Germains du premier siècle après l’ère chrétienne, mis en rapport avec Rome et l’empire seulement par la guerre, aient accepté si tôt et avec tant d’abnégation les dieux du monde classique? Il est évident que ces dénominations grecques et romaines désignent des divinités étrangères que Tacite n’a fait que soupçonner. Gomme il l’a dit lui-même en nommant dans un de ses chapitres Castor et Pollux, il ne s’agit sous sa plume que d’interprétations à la romaine * ; c’est à nous, si nous le pouvons, de découvrir à quelles réalités ces interprétations se rapportent.

Rien de plus facile, ce semble, pour ce qui regarde le prétendu Mercure. Les chroniqueurs du moyen âge qui nous entretiennent des peuples du Nord ou de la Germanie nous instruisent suffisamment à ce sujet.

1 Germanie, chapitre ix.

1 Deos, interpretatione romana, Gastorem Pollucemque meraorant. Germanie, chapitre xliii.

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Jonas, moine du couvent italien de Bobbio vers le milieu du septième siècle, raconte dans sa Vie de Columban 1 que le saint, voyageant un jour parmi les «Suèves», c’est-à-dire les habitants de la Souabe, trouva le peuple d’une de leurs tribus, réuni autour d’une cuve remplie de cervoise*, et s’apprêtant à sacrifier à leur dieu Odin, « que d’autres, dit l’hagiographe, appellent Mercure 8 . » Paul Diacre, historien des Lombards au huitième siècle, dit formellement qu’Odin est le dieu nommé Mercure par les Romains \ et que son culte est commun à tous les peuples germaniques. Enfin Geoffroy de Monmouth, à la fin du douzième siècle, et Mathieu de Westminster, au commencement du quatorzième, racontant l’arrivée des Saxons en Grande-Bretagne, disent que leur chef Hengist répondit ainsi aux questions du roi Yortigern : «Après être descendus sur la mer, nous avons envahi ton royaume sous la conduite de Mercure; car nous avons, nous aussi, nos dieux protecteurs, mais nous révérons surtout celui-ci, que dans notre langue nous appelons Odin \ Colimus maxime.

' Mabillon, Annales ordinis S. Benedicti, Paris, 1713, in-folio, tome II, page 26.

2 Pline le Naturaliste connaît déjà dans| la Gaule (ce qui veut dire souvent chez lui la Germanie) cette boisson faite avec les céréales, c’est-à-dire sans nul doute la bière.

2 Illi aiuut deo suo Yodano, quem Mercurium vocant alii, se velle litare.

‘ Wodan sane, quem adjecta litera Gwodan dixerunt, ipse est qui apud Romanos Mercurius dicitur, et ab universis Germanise gentibus ut deus adoratur. Paul Diacre, I, 9.

5 J. Grimm, Deutsche Mythologie, tome I, page 116.

Ht) ROME ET LES BARBARES.

Mercurium, quem Woden lingua nostra appellamus. » Il y a de cette assimilation une autre sorte de preuve dans la comparaison des noms assignés aux jours de la semaine. L’usage de la semaine avec sept jours désignés par les noms des planètes s’était répandu de l’Orient dans tout le reste de l’empire romain, probablement dès les dernières années de la république; à la fin du deuxième siècle, il était devenu général, Dion Cassius nous l’atteste 1 . Les peuples germains, qui déjà sans doute avaient trouvé par eux-mêmes la division du mois suivant les phases de la lune, adoptèrent au quatrième ou au cinquième siècle, comme le pense Grimm,les dénominations des jours selon la coutume romaine. Seulement les noms des grandes divinités germaniques prirent la place des dieux classiques, peut-être en se conformant aux identifications déjà faites parles Romains eux-mêmes, telles que nous les voyons par exemple dans Tacite. C’est ainsi que le quatrième jour, marqué chez les Romains du nom de Mercure, porta chez les peuples du Nord le nom d’Odin. Guillaume de Malmesbury nous l’atteste dès la fin du onzième siècle *. La perpétuité de cet usage jusque dans notre temps, mais

1 Dion Cassius, livre XXXVII, chapitre 18 . — V. sur les noms des jours de la semaine J. Grimm, Deutsche Mythologie, 3* édit., tome I, pages 112-118. On peut consulter aussi Letronue, Observations sur les représentations zodiacales, page 99 : Ideler, Handbuch der Chronologie, U, 177-180; J.-C. Hare, dans le Philological Muséum, novembre 1831.

* Ei (c’est-à-dire à Voden) quartum diem septimauæ, et sextum uxori ejus Freiæ perpetuo ad hoc tempus consecraverunt sacrilegio. — Guillaume de Malmesbury parle ainsi des Saxons, et il

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seulement chez ceux des peuples de l’Europe moderne qui sont restés le plus voisins des origines germaniques, est très-digne de remarque. Tandis qu’aujourd’hui encore, obéissant à la tradition romaine, nous employons le mot mercredi , les Anglais disent wednesday, les Suédois et Danois onsdag , pour odinsdag, etc. Si les Allemands disent simplement mitlwoch, le milieu de la semaine, c’est à coup sûr parce que le clergé catholique, qui s’efforçait partout de bannir les noms des dieux païens, a remporté ici une victoire partielle '.

Quelles analogies peuvent avoir conseillé de telles assimilations? Il n’est pas très-facile de le deviner. Si nous consultons l’Edda , où se sont conservées les plus anciennes légendes religieuses des peuples germaniques, Odin, comme Mercure, a compté au nombre de ses attributs la conduite des âmes à travers les voies de la mort : ce sont des divinités psychopompes. Tous deux ont inventé les caractères d’écriture; tous deux favorisent les marchands et portent la baguette ou le caducée, ainsi que le pétase ou le

fait remonter cet usage, comme on voit, à une époque déjà fort ancienne.

1 Encore au commencement du douzième siècle on voit un évêque islandais ordonner qu’au lieu de ces expressions Othinsdag, Thorsdag, Freadag , etc., on emploie les mots midvikudag, fimtudag,fostudag, elc. Finni Johannæi Hisloria ecclesiastica Islandiæ, tome 1, 1772, page 324. — Saxo Grammaticus, Historia Danica, édition de P. E. Muller, 1839, tome I, page 275. Ea quæ apud nostros Thori vel Othini diesdicitur, apud illos Jovis vel Mercurii feria nuncupatur. Cf. la note intéressante à ce sujet, au tome III, page 182-4, de cette édition de Saxo.

chapeau magique. Il y avait là des ressemblances, d’aspect tout extérieur sans doute, mais que l’imagination romaine avait bien pu remarquer et amplifier, et qui se rattachaient d’ailleurs, nous le verrons, à de communes origines. Que le dieu Odin ait été le maître de l’Olympe barbare, nous en avons de nombreuses preuves, auxquelles viendrait s’ajouter d’une manière significative l’origine môme de son nom s’il était reconnu, comme l’avance Grimm, que ce nom vienne du verbe ancien haut-allemand watan, qui veut dire aller , pénétrer en envahissant. Ce dieu serait ainsi primitivement désigné comme la force universelle et irrésistible, comme l’esprit tout-puissant qui pénètre et anime l’ensemble des êtres : mens agitat molem. Notons de plus que ce nom s’écrivait dans les divers dialectes allemands Wodan, Guodan, Gudan, et qu’il a paru possible de le regarder, sous cette dernière forme, comme le même mot qui désigne la divinité dans les langues germaniques : Gott, Gad , etc. Pourquoi cependant, si Odin était en effet une divinité suprême, les Romains ne l’ont-ils pas assimilé à leur Jupiter? Les rapports que nous venons de signaler suffisent à peine à l’expliquer d’une manière plausible. On s’est demandé si leur vanité s’était intéressée à ne rencontrer au premier rang chez les barbares qu’un dieu qui, pour eux-mêmes, était seulement au second. Ou bien est-ce que l’appréciation de César, qui le premier avait cru apercevoir chez les Gaulois un Mercure pour divinité suprême, dictait un pareil jugement aux Romains à l’aspect de la Germanie? 11 faut bien reconnaître que l’une et l’autre explications

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sont également subtiles : la seconde ne fait d’ailleurs que reculer la difficulté.

Si la divinité germanique identifiée par Tacite avec le Mercure classique est Odin, il est possible de démontrer que le Mars barbare est le dieu Tyr des Eddas. Ce qui porte tout de suite à le penser, c’est que le même jour de la semaine que les Romains ont attribué à Mars, l’était et l’est encore aujourd’hui au dieu Tyr chez les peuples restés fidèles à la tradition et aux divers dialectes germaniques. Tyr est la forme norrène 1 ou Scandinave de ce nom, qui s’écrit tius en gothique, tiw en anglo-saxon, zio en ancien hautallemand. Aussi le mardi s’appelle-t-il chez les Scandinaves tysdagr , puis tisdag , chez les Allemands dinstag , — mot que l’on croit être corrompu de tiustag, — en anglo-saxon tivesdag et chez les Anglais tuesday, enfin en quelques parties de la Souabe et de la Bavière ziestag. Dans les Eddas, Tyr est fils d’Odin. D’ordinaire inférieur à son père en puissance et en activité, il partage cependant quelques-uns de ses attributs : tous deux président aux combats et sont en possession de distribuer la gloire. Tyr devient ainsi, selon la mythologie Scandinave, un dieu de la guerre. Toutefois son nom a signifié, dans un âge antérieur, quelque chose de plus, car les philologues ont cru pouvoir le présenter comme identique au

1 La langue norrène ou ancieune langue islandaise est celle que tout le Nord a parlée jusqu’au quatorzième siècle; les deux Eddas, l’ancienne et la nouvelle, ainsi que le plus grand nombre des sagas, sont écrites en cette langue. Les deux idiomes modernes, suédois et danois, sont sortis de ce fonds commun.

sanscrit dyaus, qui s’est appliqué d’abord à la voûte céleste, à la lumière, puis à l’Être suprême, et est devenu le mot Dieu , Deus, etc. De quelle manière peut-on conjecturer que le nom désignant d’abord la lumière, puis la divinité par excellence, ait été plus tard la simple appellation du dieu de la guerre? C’est ici qu’il convient de remarquer que plusieurs dialectes germaniques emploient les noms Erch, Er , Ir, pour qualifier ce même dieu Tyr *: le mardi, dans certains cantons bavarois, se dit erchtag ou irtag; la colline Eresberg devient chez les chroniqueurs latins nions Martis et dans l’allemand ultérieur Marsberg. Bref, le dieu Tyr est souvent désigné par un mot resté voisin sans doute de l’origine sanscrite et équivalant au Mars du monde classique. Il se retrouve dans l’antiquité grecque, où le dieu de la guerre s’appelle Arès, ce qui confirme singulièrement l’assimilation que nous trouvons dans Tacite. Beaucoup d’usages conservés prouvent le rapport intime qui subsistait entre Tyr ou Er et le dieu Mars. Or ce mot Er et ses analogues signifiaient en même temps flèche ou épée, et les témoignages abondent pour prouver que Tyr et Mars étaient, primitivement au moins, adorés tous deux sous la forme d’une épée ou d’une flèche. Dans ces cantons bavarois où nous disions que le mardi s’appelle erchtag ou irtag, ce même jour est réputé favorable aux mariages, et le fiancé offre une flèche à la future épouse. Dans les anciens alphabets du Nord, le caractère runique désigné par le nom même

1 J. Grimm, Deutsche Mythologie, page 183.

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du dieu Tyr est figuré par une flèche, et, parmi les signes attribués dans l’antiquité aux planètes, c’est une flèche inclinée surmontant un cercle qui marque la planète Mars. Est-ce uniquement par l’effet du hasard que cette planète s’appelait en grec thouros *, c’est-à-dire brûlant, nom presque identique, comme on voit, à celui du dieu barbare de la guerre? Hérodote, en parlant des Scythes*, Ammien Marcellin en parlant des Alains s et des Quades *, Juvénal en parlant des Romains eux-mêmes *, disent formellement que ces divers peuples adoraient Arès ou Mars sous la forme d'un javelot ou d’une épée fichée en terre. — Or, si l’on admet que le dieu Tyr ne fut autre chose primitivement, sous le nom sanscrit dyaus , que la voûte céleste et la lumière, si l’on réfléchit que les rayons et la foudre semblaient aux peuples primitifs dardés comme des flèches ou des glaives, on peut ne pas s’étonner que la divinité représentant la lumière et le soleil ait eu de bonne

1 Dans les fragments de Dorothée de Sidon, auteur de poésies astrologiques, et d’époque inconnue. Ces fragments sont réunis dans le Catalogué des manuscrits de Madrid d’iriarle, tome 1, page 244.

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