Soloviev, Histoire de Russie, en russe, VI, p. iSç
retour, à peine a-t-il passé quelque temps auprès de Gebhard de Waldbourg, le futur archevêque si tristement célèbre de Cologne, qu'il est de nouveau sur les grands chemins : il parcourt la France et T Italie; en 1557, il suit les cours à Ingolstadt, bientôt après se fait recevoir licencié en droit à Louvain et se consacre à Tétude de la théologie aux frais du duc Albert de Bavière. Gradué à Ingolstadt en 1 562 et i563, il y attire l'attention de Tévéque Martin de Schaumberg, qui le nomme recteur du séminaire nouvellement érigé d'Eichstaett, professeur de théologie, prédicateur de la cathédrale et chanoine. Ce rapide avancement est une preuve des mérites de Clenke; le duc Albert n'y resta pas indifférent et, faisant valoir ses droits sur le savant ecclésiastique, le mit en 1 570 à la tête du Georgianum d'ingolstadt. Au mois d'août 1 576, Clenke se trouve à Ratisbonne en route pour le duché de Brunswick. C'est là que Morone eut l'occasion de le connaître et, le trouvant plein de science et de zèle, rompu à la controverse
ROME ET MOSCOU Io3
avec les hétérodoxes, lui proposa la mission de Moscou. Clenke Taccepta avec enthousiasme, au grand déplaisir de ses amis qui redoutaient pour lui les fatigues d'un si long voyage. Morone, de son côté, était tellement sûr de son fait et prévoyait si peu des obstacles qu'il rédigea une longue feuille d'instructions pour Clenke avec une lettre de créance à l'adresse d'Ivan. C'est dans la première de ces deux pièces que le cardinal expose les négociations entamées avec les Moscovites à Ralisbonne et qu'il développe ensuite les idées contenues dans la dépêche romaine du 25 août 1576. Elles.se résument à peu près dans ces quatre points : i» que le tsar reconnaisse la souveraineté spirituelle du pape; 2* qu'il s'unisse étroitement au Saint-Siège par les liens de la charité; 3* que Clenke fasse un rapport détaillé sur les préparatifs militaires contre les Turcs ; 4P que le tsar envoie une ambassade en Perse pour gagner le pays à la guerre contre les Turcs. En rapport avec ces exigences est le langage que l'on met
dans la bouche de Clenke : le pape a entendu parler de la puissance d^Ivan, de ses victoires remportées sur les infidèles, de sa grandeur d'àme et de sa haute piété ; c'est un nouveau David, plein d'une ardeur belliqueuse, toujours prêt à lutter contre les ennemis du nom chrétien. Les allusions à la couronne royale ne devaient pas manquer ; le cardinal prévoit, en outre, le cas où Ivan demanderait des théologiens et des prêtres pour se faire instruire plus à fond : Clenke est autorisé à déclarer que les vœux du tsar seront réalisés K En traçant ces lignes, Morone bien certainement ne se doutait pas du contraste qu'il y avait entre les illusions romaines et Tétat réel des choses à Moscou :
le sanguinaire Ivan à Técole d'un prêtre latin, les opritchniki soumis docilement au pape, — c'était rêver l'impossible.
I. La lettre de Morone à Ivan IV et ses instructions à Clenke ont été publiées en i834 par Grigorovitch, Correspondance des papes, n" 5, 6, et réimprimées, comme inédites, en 1842, par Starczewski, Hist* ruth. scriptores, II, p. 3.
Du reste, Morone n'avait pas non plus compté avec la versatilité qui distingua de tout temps la plupart des Habsbourg.
Maximilien avait d'abord répondu d'une manière évasive aux premières ouvertures du cardinal, ensuite il avait approuvé les projets moscovites du pape, bientôt il allait encore revenir sur cette décision.
Le 1 7 septembre était fixé pour le départ des envoyés moscovites, Clenke devait les accompagner; Morone en avait informé l'empereur pour obtenir son approbation officielle ; une réponse tout à fait inattendue vint Pavant-veille du départ, le 1 5 septembre, le plonger dans 1 etonnement. Sa Majesté était d'avis qu'il n'y avait pas lieu d'envoyet de la part du pape soit Clenke, soit tout autre à Moscou, et cela à cause d'un double motif : d'abord, on était convenu de ne traiter les affaires qu'à l'époque oti les grandes ambassades du Saint- Empire, du roi d'Espagne et du roi de Danemark se réuniraient à Moscou ; ensuite on a jugé opportun que les ambassadeurs de ces puissances s'entendent entre
eux avant de s^engager dans les négociations avec le tsar ; dans ces circonstances, une mission pontificale n'aurait pas de but ou serait pour le moins prématurée ^ Ces raisons paraissent peu convaincantes, elles ne le sont guère en effet. Une secrète jalousie était le dernier mobile de la résolution impériale : des conseillers trop prudents avaient pris ombrage du rapprochement projeté entre Rome et Moscou et, craignant que le Saint-Siège ne devint trop puissant, ils avaient persuadé à Maximilien de faire avorter le projet pontifical. Telle est la version donnée par Malvasia, secrétaire de Morone, au P. Antoine Possevino en i58i *; telle est aussi l'opinion de Possevino lui-même ^. Morone ne se montra pas contrarié outre mesure de cet échec. On eut soin de l'avertir en même temps que les envoyés moscovites ne se souciaient pas d'emme-