CHAPITRE II
Fig. 9. — La Louve du Musée du Capîtole.
Bronze grec de la fin du vi" siècle avant Jésus-Christ.
Les enlants sont modernes.
Là louve, emblème de la ville de Roraulus, est représentée aujourd'hui devant la place du Capitule par une béte prisonnière, qui tourne en cage avec son mâle, comme un ours de Berne. Près de la cage dont quelques badauds s'amusent, une louve de bronze est enfermée , de l'autre côté de la place du Capitole, dans le palais des Conservateurs (fig. g). Cette statue se trouve sur le Capitole depuis l'année 1471; auparavant elle était exposée sur la place de Latran : un moine du Soracte l'avait vue devant le palais des papes au x* siècle, La béte fatidique révérée par les Romains du moyen âge est une antiquité digne de respect.
Une statue de la Louve allaitant les deux jumeaux fut placée, l'an 296 avant Jésus-Christ, sous le figuier sacré du Comititim. Le groupe est représenté sur plusieurs monnaies : la louve tournait la tête avec sollicitude vers ses deux nourrissons. La bête du Capitole n'a pas à s'occuper des enfants : ceux-ci ont été ajoutés sur son socle au XVI" siècle. Efflanquée et comme affamée, la Louve avance une gueule menaçante. Elle n'est pas la nourrice de Romulus et de Rémus, mais l'animal sacré du dieu Mars, protecteur de la ville, ou plutôt l'animal totem, frère mystérieux de l'un des clans qui ont fondé Rome. Peut-être, lorque ce bronze a été fondu, la légende des jumeaux, fils de la vestale, ne s'était-elle pas encore
formée. La Louve du Capitole, avec son corps maigre, ses reins plats, son cou allongé, sur lequel est gravée une crinière, ressemble aux ouvrages grecs de la fin du vi* siècle : comme les petits bronzes retrouvés dans le « tombeau de Romulus », elle a du être exécutée peu d'années avant ou après la révolution de 510.
Ce bronze historique est-il l'œuvre d'un Étrusque ou d'un Grec d'Italie? Pendant les deux siècles où les villes de la Toscane et les colonies grecques de l'Italie du Sud perdent leur puissance et leur prospérité, en face de Rome plus forte d'année en année et plus menaçante, il est difficile de connaître ce que Rome a dû à l'Éturie, d'un côté, à la Grande- Grèce de l'autre. L'art qui était importé à Rome par le Nord, comme par le Sud, était l'art grec, représenté par des originaux ou des imitations. Les artisans de Cumes ou de Véïes copiaient des modèles analogues : ils employaient les mêmes matériaux. Quelques années après l'établissement de la République et la consécration du temple de Jupiter, fondé par le dernier Tarquin, un temple fut élevé dans la vallée du Cirque, en l'honneur de Déméter, identifiée par les Romains avec Cérès. L'édifice, de style dorique, fut décoré par deux artistes grecs, venus de Tltalie du Sud, Gorgasos et Damophilos. Les reliefs des frontons étaient en terre cuite peinte, comme ceux du temple étrusque de Jupiter Capitolin. Aucun vestige de ces sculptures archaïques n'a été retrouvé. Les statues de bronze furent apportées par milliers au Capitole et au Forum, à mesure que les consuls s'emparaient des acropoles étrusques : elles ont disparu sans laisser le moindre fragment. Tout l'art étrusque et grec, dont Rome fit sa parure pendant les deux premiers siècles de la République, est représenté par la Louve du Capitole.
Après la grande guerre Samnite, dans laquelle furent entraînées toutes les provinces barbares ou hellénisées de l'Italie méridionale, la ville qui est devenue la capitale de l'Italie appelle ou attire à elle les poètes et les artistes de la Campanie et de la Grande-Grèce. Les premières œuvres que ces étrangers exécutent dans le milieu inculte de Rome sont des traductions. Livius Andronicus, un Grec de Trente, fait prisonnier par le triomphateur Livius Salinator, en 272, écrit en latin des tragédies de cabinet à sujets mythologiques : une Danaé, un Achille, un Cheval de Troie, Au temps même où quelques curieux de nouveauté prenaient intérêt à ces premiers essais, un artiste au nom campanien gravait à Rome les dessins qui décorent le fameux coffret de toilette en bronze, conservé au musée Kircher, et qui a été trouvé à Palestrina avec beaucoup d'objets de même forme et de même usage. L'inscription placée sur la poignée
du couvercle, composée de trois figurines (l'Amour entre lolas et Hercule), fait parler la ciste qui dit en vieux latin : « Novius Plautius m'a fait à Rome; Dindia Macolnia m'a donné à sa fille » : Novios Plaiitios med
Fig. 10. — Ciste de Palestrina, signée par Novius Plautius (Musée Kircher}.
Romaï fecid; Dindia Macolnia fileai dcdit. Les figures gravées tout autour du coffret racontent, avec des épisodes connus sans doute alors des seuls érudits, le débarquement des Argonautes sur la côte de Bithynie ; après un combat en règle au pugilat, le héros Pollux est vainqueur du roi des Bébryces, La composition est certainement imitée de quelque peinture, grecque, dans le goiit des fresques de Polygnote ; le dessin a les contours purs d'une peinture de vase attique (fig. lo).
D'autres œuvres non moins délicates ont pu sortir des ateliers établis
L'ART GREC A ROME i;
à Rome par des artistes venus de l'Italie du Sud ; aucune signature ne les désigne. D'ailleurs, la série des victoires romaines rendait inutiles les intermédiaires, Étrusques ou Campanîens, qui avaient les premiers fait connaître l'art grec à Rome. Tandis que les Ennius et les Attius, les Plante et les Térence s'évertuent à adapter pour un public encore rude les
Fig. II. — Jardin du Musée national des Tlierraes, (ancien cloître de l» Chartreuse Santa Maria degli Angeli).
tragédies d'Euripide et les comédies de Ménandre, les originaux les plus précieux de l'art grec sont portés au Capitole dans le cortège des triomphateurs, et consacrés ensuite devant les temples ou sur les places. Le Musée du Capitole possède une des bases sur lesquelles le consul Marcus Fulvius Nobilior, vainqueur de Pyrrhus, fit placer des statues qui avaient orné son triomphe.
Dans la période de succès inouïs qui commence avec la prise de
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Syracuse par Marcellus, en 212 avant Jésus-Christ, et qui atteint son apogée en l'an 146, où sont prises Corinthe et Carthage, les villes de la Sicile, de la Grande-Grèce, de la Grèce même ont été dépouillées des chefs-d'œuvre dont elles étaient remplies. Sylla continue le pillage méthodique en portant la main sur les plus fameux sanctuaires de la Grèce.
'1= siècle avant Jésus-Christ [Villa Albani).
Plus d'un proconsul se forma des collections par les procédés de Verres, dont n'étaient exclus ni le sacrilège, ni l'assassinat. Les conquêtes pacifiques de quelques amateurs furent aussi fructueuses que les violences. Atticus, cet ami de Cicéron, qui dut son surnom à son amour de la Grèce et à sa maison d'Athènes, achetait des chefs-d'œuvre qu'il savait choisir. Des parvenus ignorants voulaient avoir leur galerie, comme le Damasippe d'Horace. Le commerce des objets d'art devint aussi actif dans la Rome
des empereurs qu'il peut l'être aujourd'hui à Londres ou à Paris. Martial a peint au vif ce monde d'experts, de marchands et de prétendus connaisseurs, où ne manquaient pas les faussaires.
La Ville, enrichie de siècle en siècle par les généraux et les souverains, perdit beaucoup de ses trésors artistiques lorsqu'une capitale nouvelle s'éleva sur la rive européenne du Bosphore. La Grèce et l'Orient durent envoyer à Constantinople les plus nobles des statues que Rome ne leur avait pas prises; Rome elle-même fut dépouillée par Constantin.
Fig, ij. — Tête colossale d'AphroJiie. Original grec de la premièie raoitié du v° siècle ~ " avant Jésus-Christ (Musée des Thermes).
Au milieu des palais et des temples qui tombaient en ruines, des milliers de statues restèrent sur leurs piédestaux. Elles furent renversées par les chrétiens ou tombèrent au milieu des débris. Une quanti té de marbres sculptés disparurent à jamais. Pourtant, les statues qui ont été exhumées à Rome, depuis les premières fouilles de la Renaissance, ont enrichi tous les musées d'Europe. A Rome même, les antiques forment la série la plus nombreuse qui soit au monde; ils remplissent plusieurs musées publics et privés, A côté des Musées fameux du Vatican et du Capitole, un nouveau Musée national, établi dans le couvent de chartreux qui a pris la place des Thermes de Dioclétien (fig. 11), s'enrichit sans cesse de marbres et de bronzes. Son importance a été doublée par l'appoint des marbres
Buoncompagnî, apportés de la villa Ludovisi et acquis par le gouvernement italien, à peu près en même temps que la villa Borghèse et ses tableaux fameux. Quelques collections princières, qui sont d'étendue médiocre, et aujourd'hui, tout au moins, d'accès difficile, contiennent des œuvres insignes'.
En visitant les antiques des galeries romaines, il faut se souvenir d'abord que la plupart d'entre eux ont été découverts dans un temps où les amateurs demandaient aux marbres, non point une leçon d'art et d'histoire, mais un pur plaisir des yeux. Une statue enfouie depuis quinze
d'AphroJite. Dossier d'un irûne de marbre (i" moitié du v" siicle) (Musée des Thermâs).
siècles n'était jamais intacte ; pour lui donner place dans un parc ou sous un portique, il fallait la restaurer. Dans les collections anciennes, comme celle du Vatican, la plupart des restaurations ne sont que des contre-sens. Elles ne tiennent pas compte des attributs les plus apparents des sexes ; au Vatican, une tête de Minerve, posée sur le corps d'un Apollon, vêtu d'une longue tunique, a créé un hermaphrodite qui n'est point le fils d'Hermès et de Vénus. Il est malheureusement difficile de faire abstraction des erreurs du marbrier moderne, pour se replacer en face de l'original mutilé.
' Villa Albanî, palais Spada. paierie Torlonia, La collection d'antiques que M. le baron Barracco a formée dans son appartement du Corso et qu'il destine à sa ville natale de Cotrone, en Calabre, comprend des originaux du plus grand prix, qui n'ont point été retrouvés à Rome, mais, pour la plupart, acquis en Kgypte et en Grccc.
L'ART GREC A ROME 3i
D'autre part, en étudiant la plupart des statues exposées, il faut se souvenir qu'elles ne sont pas romaines. Imaginez que le Musée de peinture du Louvre rentre sous terre, et non point seulement le Musée que vous connaissez, mais le Louvre de Napoléon, plein de chefs-d'œuvre qui étaient les trophées d'une irrésistible conquête. Le jour où les tableaux sortiraient de l'ombre, un à un, et oii la collection serait reformée, avec beaucoup de vides, l'école française tiendrait peu de place à côté de l'école italienne ou de l'école flamande. C'est ainsi que Rome, avec les
-, Fig. 15. — La Courtisane. Fig. 16. — Le sacrifice au foyer domesiique.
-. Brai d'un irdne de marbre (Musée Bras d'uu trdne de marbre (Musée
des Thermes). des Thermes).
musées d'antiques tirés de son propre sol, est un vaste musée d'art grec.
Les œuvres de l'art grec archaïque n'avalent pas été dédaignées par les vainqueurs qui avaient conquis les trésors des successeurs d'Alexandre et pillé la Grèce au temps où la sévérité de l'art ancien était remplacée à Athènes, comme à Alexandrie, par une coquetterie profane et un réalisme pittoresque. Auguste passe pour avoir fait venir de Grèce de vieilles statues du VI' siècle.
Rome possède encore quelques sculptures anciennes apportées de Grèce et qui sont antérieures aux guerres médiques. Deux bas-reliefs funéraires de la villa Albani montrent des femmes vêtues de l'ancien costume ionien d'étoffe fine et plissée qui était encore à la mode à Athènes sous la tyrannie de Pisistrate. L'une de ces femmes est assise
et seule ; un lièvre apprivoisé est couché sous son siège. , L'autre est une mère : assise, elle joue avec sa fillette, que lui apporte une servante (fig. 12). Une autre jeune grecque, représentée sur un stèle du VI* siècle qui se trouve au Musée des Conservateurs, est vêtue, à la
mode dorieone, d'une tunique épaisse et droite, sur laquelle tombe le châle de laine ou hitnation.\Une tète colossale en marbre de l'ancienne galerie Buoncompagni (Musée des Thermes), a fait partie d'une statue de déesse dont le corps était sans doute en bois revêtu de métal. Sous les épaisses frisures qui chargent le front, la déesse, peut-être une Aphrodite, a le regard fixe et le sourire vague des statues d'Ëgine (fig, i3),fUne Amazone, à genoux comme un archer et mutilée de la tête et des bras, apparaît dans un coîn du Musée des Conservateurs comme une statue tombée d'un fronton dorique. Dans une salle de la Fig. 17. — Le Tireur d'épine. Bronze grec du v" siècle villa Albani, une femme avant Jésus-Christ (Musée des Conserwieurs). debout, dont la maîn brisée
tenait une fleur, est une sœur exilée des Corés de l'Acropole, retrouvées sous les débris de l'incendie de Xerxès. Une Athéna décapitée du Musée des Thermes fait penser à la Stéropé ou à l'Hippodamie du fronton occidental du grand temple d'Olympie.
Deux œuvres d'une grâce neneuse représentent à Rome l'art grec affranchi de toute raideur primitive et capable de ployer un corps souple et rond de femme et d'enfant.
Un trône de marbre en trois morceaux, découvert en 1887 dans le
jardin Ludovisi, est aujourd'hui au Musée des Thermes. Sur le dossier du trône est représentée la naissance d'Aphrodite, d'après l'hymne homérique; la déesse est sortie à mi-corps de l'eau marine qui colle sa fine tunique à son torse de vierge; les Heures personnifiées se penchent pour l'envelopper d'un péplos. Sur les deux bras du siège, deux femmes assises sur des coussins figurent l'amour sanctifié par le mariage et l'amour
Fig. 18. — Stèle actique d'un jeune guerrier (Musée de la Villa Albani).
libre, la Vénus pudique et la Vénus des carrefours : d'un côté une jeune femme étroitement enveloppée dans son manteau jette des grains d'encens sur la lampe domestique; de l'autre une courtisane toute nue, les cheveux serrés dans un bandeau, joue de la flûte pour la déesse (fig. 14-16). )
Le Tireur d'épine [Spinario) qui se trouve au Musée des Conservateurs, dans la même salle que la Louve archaïque, est l'un des bronzes grecs les plus charmants et les plus précieux (fig. 17). La tête ressemble encore à celles des héros qui combattaient sur les frontons d'Olympie ; cette statue du v" siècle a été sans doute offerte en ex-voto par un enfant vainqueur à la course. Dans sa pose prise sur le vif, le jeune athlète, fils
de quelque combattant de Marathon, a une élégance qu'un maître moderne tel que Falguière n'a pas dépassée, en modelant pour le bronze son " Vainqueur au combat de coqs ".
I^s Romains ont enlevé d'Athènes jusqu'à des sculptures monumentales, entre autres, probablement, les frontons du temple de Thésée. L'amiral anglais lord Elgin n'a fait qu'imiter les proconsuls : mats aujourd'hui on chercherait en vain dans les musées de Rome l'équivalent des sculptures du Parthénon, exilées au British Muséum.
Les amateurs anciens avaient admiré la beauté simple et calme des bas-reliefs consacrés par les Athéniens du V et du IV' siècle à la mémoire de leurs morts. Ils en ont fait venir à Rome, et quelques-uns ont passé dans les musées modernes J Le plus grand et le plus noble de ces marbres funéraires se trouve à la villa Albani : c'est un cavalier qui, après avoir sauté à bas de son cheval cabré, porte le coup mortel à un adversaire (hg. i8). Ce combattant, tombé peut-être dans la guerre du Péloponèse, est aussi beau que Dexileos, le cavalier athénien dont la stèle est encore debout au Céramique.
Non loin de cette stèle, un autre bas-relief attique en marbre pentélique représente Orphée et Eurydice, au moment où un regard imprudent du poète va lui ravir une seconde fois la compagne qu'il a tirée des Enfers : Hermès a déjà mis la maîn sur le bras d'Eurydice pour la ramener vers les ombres (fig, ig). L'épisode pathétique est mis en scène avec la plus pure sobriété d'attitudes : à peine un geste ; aucune expression ne trouble la sérénité divine des visages. 'Deux autres bas-reliefs à sujets mythologiques, qui formaient sans doute avec celui-ci la décoration d'une base, sont conservés l'un au Latran, l'autre dans la galerie du prince Torlonia, aujourd'hui fermée. Cette base a pu faire partie d'un
Pig. 19. — Hermès, Eurydice et Orphée, Ba».relief grec du v" siècle avant Jésus-Christ
(Villa Albani).
ex-voto consacré à Athènes par un poète tragique dont une trilogie avait été couronnée : ses sculptures participent de l'art de Phidias et de l'art de Sophocle.
De telles œuvres méritent d'être désignées, dans la foule des antiques de Rome, à une pieuse admiration. Elles sont rares, et, en vérité, pourqu'elles fussent appréciées à leur valeur, il fallait que les fouilles du dernier siècle eussent rassemblé autour des monuments d'Athènes les œuvres enfouies dans le sol de la Grèce.
Rome avait possédé, dès le temps de la République, des statues originales et authentiques des grands maîtres grecs du V* et du IV* siècle, telles que l'Héraklès assis de Lysippe, qui figura dans le triomphe de Fabius, après le sac de Tarente, La plupart de ces œuvres fameuses ont péri. Mais les riches Romains avaient fait copier les originaux des maîtres grecs qui appartenaient à l'Etat ou ceux qui
étaient restés en Grèce et Fig. 20. — Jeune lacooienne courant (Musée du Vaiican). en Orient. Ces copies décoraient les appartements, les jardins, les portiques, comme les copies d'antiques qui furent exécutées à la Renaissance. Elles jouaient à peu près, pour le goût public, le rôle des réductions en bronze qui sont à la mode aujourd'hui. Beaucoup de statues célèbres furent reproduites en statuettes de bronze. Il arriva inversement que les originaux attiques
ou péloponésiens, qui pour la plupart étaient des statues de bronze, furent copiés en marbre. En effet, à partir du règne d'Auguste, l'exploitation des carrières de Luna, qui sont celles de Carrare, mit le marbre à un prix modique. Une quantité d'artistes grecs, venus à Romcavecles grammairiens, les médecins, tous les « Graeculi » capables de vivre de leur talent aux dépens des vainqueurs, tinrent boutique de praticiens, — comme les Italiens d'aujourd'hui font profession de marbriers et de mouleurs.
Sans les copies en marbre destinées aux temples, aux palais et aux thermes de Rome ou aux villas des riches et des souverains, presque toutes les œuvres maîtresses de l'antiquité ne seraient connues que par une mention dans le Guide de Pausanias ou dans l'Histoire naturelle de Pline. Aujourd'hui, en parcourant les musées de Rome, il est aisé de se rendre compte du développement de l'art grec depuis le milieu du V siècle avant Jésus-Christ jusqu'au commencement du m' et de retrouver, à travers les copies, les caractères des grandes époques et la
„, I. . 11 . •,-. personnalité des grands maîtres de la
Fig. 21. — L Apollon du Tibre » '^ °
(Musée des Thermes). sculpture antique.
Après les guerres médiques, qui donnèrent aux Grecs la conscience de leur force intelligente, les sculpteurs célèbrent le corps humain modelé et assoupli par la gymnastique. Leurs statues les plus nobles, celles qui resteront pendant plusieurs siècles des types de beauté, des k canons », suivant l'expression grecque, sont des portraits d'athlètes et de vainqueurs aux grands jeux nationaux. Les traits n'ont pas d'expression, pas même de caractère individuel : l'artiste fait le portrait d'un corps, non d'un visage. Un conducteur de chevaux, nu comme un coureur, monte sur son char (Palais des Conservateurs) : il a été vainqueur quelques années après l'aurige, droit dans sa longue tunique, dont la statue de bronze a été la trouvaille la plus mémorable des fouilles de Delphes. Au Vatican, dans la galerie des Candélabres, une jeune fille laconienne, svelte comme un éphèbe, le buste vêtu d'une tunique très courte, serrée par une ceinture de gymnaste, et qui laisse à nu les jambes nerveuses, attend le signal du départ : elle va courir à
Sparte, ou à Olympie, dans la fête célébrée en l'honneur d'Héra (fig. ao) .
'T-' Apollon en marbre grec qui a été retrouvé dans le Tibre et qui reproduit
un chef-d'œuvre grec de la première moitié du V siècle, — peut-être une
Flg. 33. — LeIXscobole de Casiel-Porziano. Copied'un bronze de Myroa [Musée des Theimes)-
œuvre de la jeunesse de Phidias, — a le torse cambré et musculeux d'un jeune athlète {fig. 21). !
Polyclète, qui travaille dans le Péloponèse, crée deux types fraternels qui représentent la beauté accomplie du jeune homme et de la vierge exercée aux mâles vertus de la race dorienne. Le n Doryphore » du Vati-
can (Braccio Nuovo), a couru la course armée; il s'arrête, la lance sur l'épaule ; sa sœur, l'Amazone, a le même corps nerveux et le même torse carré ; si elle montre une faiblesse de femme, en s'appuyant sur une stèle, si le bras droit (mal restauré) soutenait la tête languissante, c'est que la guerrière porte au-dessous du sein droit, une blessure d'épée reçue au combat. iMyron est plus hardi : il ne se contente pas ' d'exprimer la force dans le
repos; il fixe, dans une attitude instable, le mouvement rapide d'un danseur ou d'un athlète. Le satyre Marsyas a vu la déesse Athéna jeter les deux flûtes dont elle avait tiré quelques sons, dépitée de s'apercevoir qu'en gonflant ses joues elle altérait l'harmonie de ses traits augustes; l'homme sauvage, à la face écrasée, à la queue de bouc, gambade en regardant l'instrument de musique tombé devant lui. Un groupe de Myron représentait cet épisode de l'histoire d'Athéna sur l'Acropole d'Athènes :
la statue isolée du Marsyas, copiée en marbre, a été retrouvée sur l'Esquilin, parmi les débris d'un atelier de sculpteur Fig, 2j . - M.rsy«, d'aprèï Myron K^'^C ; elle se trouve au Musée
{Musée du Latrao). du Latran (fig. 23). Myron avait
donné la mesure de son habileté et de son audace en représentant un athlète ramassé sur lui-même, tous les muscles tendus pour lancer le disque pesant qu'il a ramené en arrière. Ce « Discobole » fameux est connu par plusieurs copies, dont l'une est au Vatican ; celles qui donnent le mieux l'idée de l'âpre vigueur de l'original se trouvent à Rome, l'une au palais Lancelloti, l'autre au Musée des Thermes. Ce dernier marbre a été découvert à la fin de l'année 1906 dans la villa royale de Castel Porziano, en présence de la reine d'Italie (fig. 2z). Tous les originaux de Polyclète et de Myron étaient fondus en
bronze, en plusieurs morceaux, par un procédé analogue à la fonte « au sable ». Pour reproduire, dans une matière pesante et cassante, une statue telle que le Discobole, qui reposait sur un seul pied, il a fallu l'étayer en
Fig. 34. — Statue de déesse, faussement restaurée en Cérès. Copie d'un original grec . .. du v'MÉcIe avant Jésus-Christ {Musée du Vatican). - ■ . ' '
laissant contre les jambes un véritable rocher de marbre; cet expédient a singulièrement alourdi la silhouette du chef-d'œuvre. Si l'on veut juger des originaux grecs, il faut d'abord faire abstraction des troncs d'arbres et autres soutiens qui ont été ajoutés aux copies de l'époque romaine^^,,-'-^
Après l'âge des Athlètes, l'âge des Dieux s'ouvre avec l'œuvre de Phidias et des sculpteurs du Parthénon. C'est le temps où Athènes achève
la beauté des types divins qu'adorera le monde ancien. Cette époque de noblesse et de raison parfaites est représentée à Rome par quelques ori-
F'g. 'S- — L'Apollon Saurocione, d'après Praxitèle; siatuetie en bronze {Villa Albani).
ginaux, tels que la stèle du cavalier, à la villa Albani, et par un faible nombre de copies. Deux ou trois de celles-ci sont des œuvres imposantes par la grandeur des proportions et la sérénité des formes, La Pallas Ludovisi (Musée des Thermes, rez-de-chaussée), porte la signature d'un Athénien, appelé Antiochos ou Métiochos ; elle est l'œuvre qui reproduit
L'ART GREC A ROMK 31
avec le plus de majesté, sinon d'exactitude, la statue colossale d'ivoire et d'or exécutée par Phidias pour la cella du Parthénon. |T,a déesse colossale de la rotonde du Vatican a la même gravité du visage, le même vêtement tombant à plis droits et cannelé comme une colonne. Elle reproduit peut-être une statue de Némésis, symbole de la justice vengeresse des dieux, qui se trouvait à Rhamnonte, en Attique, et qui avait ■ pour auteur un élève de Phidias {fig. 24) '.ILa Pénélope assise du Vatican a l'attitude simple et la draperie solennelle des déesses qui, sur la frise du Parthénon, assistent à la procession des Panathénées. La sécheresse énergique d'un original en bronze est aisée à reconnaître dans le travail sévère de ce marbre.
Dès la fin du V siècle, après les désastres qu'a subis Athènes, après les coups que les philosophes, pour lesquels va payer Socrate, ont portés à la religion de la cité, la ville de Périclès devient une ville d'élégance et de plaisir, La sculpture suit la mode ; elle s'amollit et se féminise.
La charmante Diane chasseresse qui
s'avance, court velue, dans le Brac- ^.^ ^^ y^ai,^,,^ s,^, s„p„ H
cio nuovo du Vatican, non loin de (Jardin de la villa Médicis).
l'amazone de Polyclète, a, dans sa
chevelure bouclée, dans son allure légère, une coquetterie que ne connaissait pas la vierge dorienne. La déesse Héra, debout dans la rotonde, près de la statue qui passe pour la Némésis d'Agoracrite, n'a plus le buste enveloppé dans les plis larges de la tunique de laine : son vêtement fin et transparent découvre une partie du sein. Avec Praxitèle l'art attique perd son énergie mâle et chaste. (Le sculpteur qui mena la vie des élégants d'Athènes ne fait plus de statues d'athlètes ou de guerriers ; il n'a plus le respect des dieux. Son Apollon Sauroctone, dont la plus délicate copie est le bronze de la villa Albani, n'est qu'un adolescent qui joue à piquer de sa flèche un lézard qui grimpe à un arbre
' Helbig voit dans cette statue une réplique de la Junon d'Alcaméne, consacrée vers l'an 400 avant Jésus-Christ dans un temple voisin d'Athènes,
,ti}ï. 25'-] I-** S'^wf* d'Hermès portant sur son bras Dionysos eafaot qui a èiô trouvé à Olympie et qui est l'un des très rares originaux de maîtres conservés en t.irèce. se trouve reproduit avec des variantes dans plusieurs 5fn.iui»es du Musée du Vatican : Silène avec le petit Dionysos. Héraklès avec son fils Têlèphe.
Praxitèle, pour lequel les dieux mêmes sont des adolescents qui jouent nonchalamment avec un animal ou avec un enfant, se plaît à représenter les êtres qui, demidieux et demi-bëtes, rivent voluptueusement sans la contrainte dune morale humaine : il eudort le satyre au repos dans une rêverie langoureuse Capîtole. salle du Gladia;eur" . L'artiste qui eut Phrvuê fviir modèle et pour maitresse e>t le premier qui ait m Vénus. Eon pciat comme une dèes:>e drapée, mais comme une baijTaeuse qui, avaa: d'entrer dans îe^a. dèfo>e ses vêlements sur le va<e a;:i parf-^ims, La Vénus de C=:de :=>r:ra de fo"es amours:
e'.'.e :"u; porularîïée par de nombTï-'^ises :=i::a~c=>- l'ce copie exi'te e: fr.iie est aa Musée du Viùrî=- o,: ■,::: r-^pe a eicrrisosné .--- — - *,-,< ■ -ij..,- - ; .^ --i =-"-■- ruyr-zi=:e de la déesse
X.:s,v ,;>,■* rîw:;iic:i, ddns :;r# ï£re;:ïe draperie de zico.
p-:is .:rTW t: TO ':;r £ Praxitèle.
ïif if-ir ieS::;: s: e..e
grâce des formes que l'expression. Ses dieux et ses héros semblent possédés par les passions qui agitent les personnages d'Euripide. Le chasseur Méléagre est devenu pour Scopas un jeune homme plus mélancolique que r « Hippolyte couronné » : Ile regard noyé d'une tête de Méléagre,
Fig. 28. — Apollon ciiharéde, d'après Scopas (Musée du Vatican). - f
placée sur une statue d'Apollon, dans le jardin de la villa Médicis, fait songer à l'Hippoly te de Racine (fig. 26). [Une statue complète et médiocre du même héros est au Musée du Vatican. Les dieux de Scopas sont des dieux de roman et de théâtre. /L'Arès Ludovîsi du Musée des Thermes n'est plus un combattant; assis sur un rocher, les yeux pensifs, il tient négligemment, de la main gauche, son épée au fourreau. Le copiste a ajouté sous le pied du dieu un Amour qui semble l'inspirateur de sa rêverie i^ë- 27). ! L'Apollon cîtharède de Scopas, qui se trouvait à Rhamnonte,
près d'Athènes, fut transporté à Rome au temps d'Auguste et placé dans le temple consacré sur le Palatin, en souvenir de la bataille d'Actium. Properce a décrit la statuedu dieu qui jouait de la lyre, vêtu de la longue robe des citharèdes. Plusieurs copies e cette statue ont été retrouvées à .ome : Apollon s'avance, d'un pas 2 théâtre, dans sa robe flottante, , lète levée, le regard inspiré (Vatiin). Le dieu des poètes a pris l'alire d'un acteur en scène (fig. 28). ( Lysippe, le sculpteur d'Alexan- -e, était élève de la vieille école jloponésienne : il a fondu en bronze, imme Polyclète, des statues d'athlès. L'une des plus célèbres, l'home au strigile, \' Apoxyomenos, qui ,cle avec un instrument de bronze luile saupoudrée de sable dont il a iduit son corps de lutteur. Cette atue fut rapportée de Grèce à Rome, i même temps que l'Apollon de :opas. Agrippa, le gendre d'Auiste, la plaça à l'entrée de ses liermes du Champ de Mars. Tibère fit transporter dans son habitation 1 Palatin; mais le mécontentement iblic contraignit l'empereur à rene le chef-d'œuvre. Une excellente pie, trouvée au Transtévère et insportée au Vatican, permet de çer du nouveau » canon » adopté ...r Lysippe pour les proportions viriles : depuis le milieu du v° siècle, les jambes se sont allongées, la tête rapetissée, le torse réduit {fig. 29). En même temps, les traits ont pris un » caractère » plus accentué et le regard s'est empli de vague rêverie. Le sculpteur a donné une expression attristée à ses portraits d'Alexandre et même à la tête colossale du conquérant divinisé en dieu solaire (Capitole, salle du Gladiateur).
Le Vatican possède une copie réduite du Ganymède enlevé par l'aigle
(galerie des Candélabres), œuvre de Léocharès, qui alla travailler avec Scopas à un grand monument de sculpture grecque exécuté hors de Grèce, le mausolée d'Halicarnasse. Quelques critiques de nos jours croient reconnaître le style théâtral de ce maitre dans l'une des œuvres que
Fig. îo. — L'Apollon du Belvédère (Musée du Vaticïn).
l'admiration de Winckelmann a rendues le plus célèbres, l'Apollon du Belvédère (fig. 30). En tout cas, l'original de cette statue, dont la meilleure copie d'ensemble est au Vatican, remonte bien au iV siècle. Le dieu, sans se détourner dans sa marche triomphante, vient de lancer un trait. Il y a quelque grâce apprêtée dans ce corps très jeune, dont les pieds aux belles sandales semblent à peine effleurer le sol ; le diadème de cheveux est d'une fantaisie compliquée. Il faut ajouter que le mouvement
des mains, tel que l'a imaginé le restaurateur, est apprêté et insignifiant.
!j; Plusieurs des chefs-d'œuvre dont les originaux semblent appartenir au siècle d'Alexandre, ne peuvent être attribués sérieusement à aucun maître. Des sculpteurs, dont plusieurs sans doute travaillaient à Athènes, modifièrent le type des dieux, constitué au temps de Phidias, en animant leurs traits d'expressions plus humaines. La Pallas Giustiniani du Vatican incline vers l'épaule son visage méditatif; le Jupiter d'Otricoli, sous sa crinière puissante, a le front raviné et le regard attristé par les soucis d'une Providence (fig. 31).
La série des figures idéales s'accompagne, depuis la fin du v* siècle, d'une série de portraits. Le plus ancien est peut-être celui de Périclès, par Crésilas. Un buste du Vatican {salle des Muses), montre le visage calme et beau du grand citoyen et, à travers les œillères de son casque de stratège, le crâne démesurément F'g- 1'- — Jupi'er d'Otricoli haut dont rirent les poètes comiques.
{Musiie du Vaiicaci). ^^ prétendue Aspasie, placée à côté
de Périclès, est une inconnue, comme la jeune grecque voilée du Musée des Thermes, dont le visage mélancolique est peut-être le reste d'une statue funéraire (fig. 32), Au iv° siècle, tous les personnages notables de la Grèce ont leur portrait. Le Sophocle du Latran est sans doute une copie de la statue élevée sur la proposition de l'orateur Lycurgue au théâtre même de Dionysos) vers 350J. Le poète est très beau et se campe fièrement sous les plis majestueux de son hhnatîon (fig. 33). Le Ménandre du Vatican, nonchalamment assis et vêtu avec recherche, est le type d'un élégant d'Athènes au temps de Praxitèle : l'expression spirituelle de son visage est pour nous d'une étonnante modernité. La tête d'Épicure (Vatican, salle des Muses) est souffrante et résignée : c'est l'un de ces bustes que les disciples du philosophe, tels que Lucrèce, vénéraient à Rome comme l'image d'un maître et d'un libérateur desesprits. Le plus éloquent des portraits grecs de l'ancienne école est celui de Démoslhène au Vatican : c'est une reproduction de la
Statue du sculpteur Polyeucte que les Athéniens firent élever au défenseur de la patrie quarante ans après sa mort (en l'an 200 av. J.-C). Le reg^ardest énergique et sombre ; la bouche est celle d'un bègue : elle rappelle le défaut physique vaincu par le grand orateur. L'adversaire de Philippe de Macédoine est debout ; ses mains, que le restaurateur a embarrassées d'un rou-^
Fîg. 3ï. — Jeune Grecque voilée [Musée des Therines).
leau, étaient croisées, dans un geste de douloureux abandon. Le grand vaincu, après les dernières défaites et à la veille de sacrifier sa propre vie, pleure sur Athènes et sur la Grèce (fig. 34).
A la fin du lv° siècle, les conquêtes du fils de Philippe ont étendu le monde hellénique jusqu'au Nil et au Gange. Qu'est-ce que l'Attique, infime province, à côté des royaumes que les lieutenauts d'Alexandre se sont taillés dans un Empire dont l'Empire romain n'atteindra point les frontières du côté de la Perse et de l'Inde? Athènes a perdu, après la
puissance et la liberté, la vie de la pensée et de l'art. Son héritage passe à des villes neuves, aux villes géantes d'Asie et d'Egypte. L'art grec n'est plus attique ; il est u hellénistique ».
Les sculptures de la période hellénistique sont très nombreuses à Rome. Les œuvres d'art commandées par des Grecs aux mœurs orientales ou par des « barbares • hellénisés étaient mieux faites que les statues athéniennes pour plaire aux étrangers d'Italie. Il faut ajouter que les rjjiyaumes d'Asie et d'iigypte furent réduits en provinces romaines après la Grèce et que l'art y restait vivant au temps où Rome était devenue la première puissance de la Méditerranée. Aussi les musées de Rome, où Polyclète et Praxitèle ne sont représentés que par des copies, possèdent-ils des marbres signés par les Grecs d'Asie, quelques bronzes de maîtres inconnus des lll' et 11' siècles, et aussi des « copies anciennes », apportées de Pergame ou d'Alexandrie.
Les deux derniers des souverains de Pergame qui portèrent le nom d'Attale, ' avaient vu s'avancer vers l'Asie Mineure la
force qui achevait d'écraser l'indépendance de la Grèce. Ils cédèrent devant les vainqueurs, comme leur puissant voisin Milhridate Philopator, le père de celui qui devait 1 être le plus fier adversaire de Rome. Le
Sénat prétendit qu'Attale III avait légué p. -, c h i fM é ^°" royaume et ses trésors au peuple romain ;
du Lairan). une expédition militaire alla prendre pos-
session de l'héritage. C'est alors sans doute, vers l'an 1 30, que furent apportées à Rome des statues de marbre asiatique, copies des bronzes qui commémoraient les victoires remportées par les premiers rois de Pergame sur des peuplades de race gauloise établies en Asie Mineure.
L'un de ces Gaulois ou Galates est le célèbre « Gladiateur mourant » du musée du Capitole, ce sonneur de trompe dont le flanc droit est percé d'un coup de lance et qui est tombé sur son bouclier. L'irrégularité de ses
traits est accentuée par une courte moustache ; les cheveux drus, raidis par la pommade à la chaux qui devait les rougir, dressent sur son front cette crinière hérissée qui, aux yeux des Grecs, faisaient ressembler les Gaulois à des Satyres et à des Pans.
Le corps est nu, par une convention qui est, dans les représentations de barbares, un souvenir des statues d'athlètes; mais l'artiste, en dépouillant son Galate des braies, lui a laissé au cou le torques national.
Le blessé, appuyé sur sa main, le front contracté, attend la mort avec une résignation farouche (fig. 35).
Un groupe qui faisait partie sans doute du même ensemble que le 11 Galate mourant » du Capitole se trouve au Musée des Thermes (collection Ludovisi). Un Gaulois nu, aux cheveux hérissés, vient de frapper sa femme pour la sauver des mains du vainqueur. La Gauloise, vêtue d'une longue tunique et d'une sorte de fichu court, pend inanimée au bras de son époux, pendant que celui-ci, le regard tourné vers l'ennemi, s'enfonce lui-même son épée dans la gorge (fig. 36). Le Galate mourant et la Galate qui se tue étaient placés autrefois sur des socles séparés, au milieu d'une série de statues analogues. L'ensemble représentait une bataille ou plutôt un champ de bataille. Les bas-reliefs
sur lesquels les artistes d'Athènes et du Péloponèse avaient sculpté des combattants sont remplacés par des statues de mourants. L'artiste cherche à la fois le réalisme et le pathéthique. Il étudie avec curiosité ces corps et ces visages de race étrangère, et en même temps il rend hommage à ces vaincus qui savent mourir.
Les statues de Gaulois blessés ou morts jonchaient une esplanade de
Pergame. Attale I" avait offert à Athènes, qui recevait désormais les chefs-d'œuvre de l'art asiatique, des groupes de statuettes dont l'un représentait la bataille de Marathon. La tête du Perse mourant retrouvée sur le Palatin et conservée au Musée des Thermes est une copie d'un groupe analogue à celui d'Athènes, mais plus grand. Le barbare est coiffé à la manière des cavaliers qui chassent le lion sur les grands sarcophages de Sidon ; ses yeux se ferment, sous les sourcils contractés, et une sorte de sourire amer plïses ses lèvres d'où s'échappe le dernier soufile,|Une tète d'Erinoye, reste
^'S- 35* ~' Galace mourani (Musée du Capitole).
d'un group3 colossal des trois déesses fatiguées par leur course à la poursuite du crime, dort d'un sommeil traversé par des rêves terribles (Musée des Thermes) ; fig. 37), Ce masque aux yeux fermés est émouvant comme un beau vers d'une tragédie perdue.
Les groupes dramatiques, composés le plus souvent de statues séparées sur des socles distincts, furent à la mode dans les villes grecques d'Asie. L'un des plus fameux est celui des enfants de Niobé, essayant de fuir les flèches inévitables de Diane et d'Apollon. Toute une série de statues appartenant à ce cycle ont été trouvées, au XVI' siècle, près des ruines d'une villa de l'Esquilin ; elles étaient sans doute rangées à cette place même, sur un long piédestal de rochers qui formait le décor du drame, et qui avait la même réalité solide que les personnages. Dans les statues transportées à Florence, au Musée des Offices, toutes les expressions de
crainte et de souffrance étonnées, rendues plus touchantes par la grâce adolescente des corps et des visses, font comme un concert plaintif autour de la grande effigie tragique de la mère de douleur. La plus noble des statues de ce cycle est peut-être celle qui est restée à Rome, la Niobide du Vatican, dont la tunique en marbre de Paros se gonfle aussi majestueusement, dans le mouvement de la course, que la draperie de la Victoire de Samotbrace (fig. 38). (Une statue d'éphèbe nu, qui tombe à genoux, les bras levés, a été trouvée près de Subiaco, dans les ruines d'une villa de Néron, a été rattachée sans raison décisive à un groupe de Niobides.
Ce marbre, conservé au Musée des Thermes, est l'une des études de nu les plus délicatement modelées qui aient été laissées par un artiste grec (fig. 39}. j Aprèsles ateliers de Pergame, ' les plus actifs furent ceux de Rhodes. Trois artistes originaires de cette île, Agésandros et ses deux fils, Polydore et
Athénodore, avaient sculpté, sui- Fig. î6. — TéieduGalaieduMuseedes Thermes. vaut le témoignage de Pline, le
groupe fameux qui représente Laocoon et ses deux fils mourant dans les replis des serpents envoyés par Apollon pour punir son prêtre sacrilège [Vatican). L'œuvre a été sculptée vers la fin du 1" siècle avant J.-C, peut être au temps de César, Le sujet même du groupe, qui est une vengeance d'Apollon, rappelle la mort des Niobides. La composition est beaucoup plus savante que celle des groupes dramatiques formés de statues éparses sur une esplanade ou dans un parc. Les trois corps sont unis et liés par l'enlacement terrible des serpents. Avant qu'une restauration maladroite eût élevé le bras droit de Laocoon en l'air, la tète hérissée et hurlante du père formait le sommet du groupe. Le bras était ployé près de la tête, et la main touchait une boucle de l'épaisse chevelure : ce mouvement est celui du bras vigoureux qu'un artiste du XVI' siècle — peut-être Michel- Ange — avait sculpté pour la restauration de Laocoon et qui est déposé devant le groupe au Musée du Vatican. L'enlacement des corps humains et des énormes reptiles fait penser encore au bas-relief gigantesque de
l'autel élevé sur l'Acropole de Pergame, à ce combat de géants contre les dieux, dont les fragments superbes ont été transportés au musée de Berlin. L'art des sculpteurs de Rhodes procède de l'art de Pergame ; il est aussi savant et aussi violent ; il est plus réaliste et plus « matériel ».
r ; T Fig. 37. — Erinnye endormie [Musée des Thermes).
Aucun sentiment héroïque ne transfigure Laocoon et ses fils dans les dernières angoisses. La science la plus minutieuse de l'anatomie humaine n'est employée que pour exprimer dans les muscles tordus et les visages convulsés une douleur toute physique (fig. 40).
Le pugiliste en bronze du Musée des Thermes (premier étage), est sorti sans doute d'un atelier asiatique du m' ou il' siècle. Devant ce bronze, qui sera pour beaucoup de visiteurs la surprise la plus violente offerte par le nouveau musée voisin de la gare, il faut se souvenir des anciennes statues d'Athlètes, dont les copies en marbre sont au musée
du Vatican : le Discobole de Myron, VApoxyomenos de Lysippe. Ceuxlà étaient des citoyens au visage fier, qui se préparaient par les jeux de force à la défense de la patrie et qui luttaient pour la gloire. Celui-ci est un « professionnel « abruti et déformé par les coups d'un ceste aux lanières garnies de métal, pareil à celui dont ses deux poings sont armés. L'artiste a représenté cet hercule de jeux publics, non pas dans le repos de la victoire, mais dans une pause, entre deux reprises du combat (fig. 41). L'homme est assis, la poitrine affaissée, le dos rond, le torse lourd; son nez écrasé par les coups est plein de sang : la bouche ouverte pour respirer achève de donner au masque un air d'hébétement. Le métal du ceste a entaillé les bras ; le sang perle aux oreilles, qui ne sont plus qu'une masse de chair bouffie. £n copiant toutes les déformations d'un modèle aussi vulgaire, l'artiste, qui certainement était un Grec, a donné à son œuvre une intensité de vie saisissante. Quand le boxeur de bronze fut retrouvé, en 1884,
dans les fondations creusées Fig, 38. — Niobide (Musée du Vatican).
le long de la Via Nazionale
pour le Théâtre Dramatique, les ouvriers reculèrent devant cette brute qui, la tête levée, semblait les regarder de ses yeux troubles, au sortir de son long sommeil.
II est permis de rattacher aux écoles grecques d'Asie quelques portraits accentués avec une verve brutale. Tel est ce vieillard à la barbe mal plantée, aux cheveux rabattus en désordre, qui a été pris sans raison pour un Sénèque (fig. 42). L'œuvre était célèbre : elle est reproduite par
des copies antiques dispersées entre plusieurs musées. Est-ce une étude d'après un paysan ou un pêcheur? Est-ce le portrait d'un écrivain ou d'un philosophe à mine de cynique ? De toute manière, l'original appartient certainement à. l'époque hellénistique.
. ■ ■,'• ' Fig. 39. — Niobide (?), siaïue trouvée à Subîaco (Musée des Thermes).
L'art alexandrin n'eut pas, dans la plupart de ses œuvres, la mâle vigueur de l'art asiatique. La grande ville égyptienne fut pendant les trois siècles de sa plus grande prospérité, une ville de plaisir en même temps qu'une ville de science. Les dieux grecs qui supplantèrent les dieux séculaires à tète de pharaon ou d'animal étaient des dieux frivoles. Celui qui est partout, c'est Eros ; non plus l'éphèbe de Praxitèle, mais l'enfant mutin qui joue tous les rôles et s'amuse de tout. Une grande sta-
tue, dont le sujet même indique l'origine alexandrine, le Nil du Vatican, est couverte de petits amours qui grimpent de tous côtés sur le corps nonchalant du dieu barbu. Le nombre de ces enfants n'est pas choisi au hasard; leur groupe représente, par une allégorie gracieuse et compliquée,
Fig. 40. — Mort de Laocoon et de ses fils ; ceuvre des Hhodiens Agésandros, Polydore et Aihinodore (Musée du Vatican).
les seize coudées que devait atteindre la hauteur des grandes crues dont le limon fécondait au loin l'Kgypte (fig. 43),
Dans la riche capitale étrangère l'art grec cesse de prendre au séineux la religion hellénique ; il s'accommode à la vie élégante et sceptique ; il devient tout profane et a mondain ». Les reliefs et les statues qui n'ornaient autrefois que les temples, les portiques et les tombeaux, servent à la parure des habitations de patriciens et de parvenus. Au milieu des marbres de couleur qui lambrissent les salles de réception s'incrustent
des bas-reliefs qui jouent le rôle d'un tableau sur une tenture. Marbres et bronzes se rapetissent pour trouver place dans les appartements ; les artistes créent pour la clientèle riche une statuaire de salon et d'étagère. La collection qui donne l'idée la plus complète des bas-reliefs dont se composait le décor d'une riche maison alexandrine est celle du palais Spada. Les huit bas-reliefs réunis dans ce palais et qui ont été trouvés près de Sainte- Agnès hors les murs, représentent des scènes mythologiques. Le sculpteur traite les fables héroïques de la Grèce comme pouvait le faire un Callimaque, dans ses élégies savantes et brillantes.
Il prend à l'épopée et à la tragédie des épisodes qu'il réduit à une conversation expressive, à une anecdote familière ou tragique, à un simple tableau de genre : Pégase, le coursier de Bellérophon, ne mène point son cavalier au combat ; à côté du héros, il boit paisiblement à une source. Deux grands reliefs du même style, composés dans le même goût, sont conservés
c- a 1 au Musée du Capitole, dans
F]g. 41. — Boxeur pendant une pause. nu^w y ,
Bronie grec d'Asie (Musée des Thermes). la salle des Empereurs : sur
l'un, le berger Endymion est endormi et son chien le garde; sur l'autre, Persée tend galamment la main à Andromède, qui baisse devant le jeune vainqueur un front rougissant (fig. 44). Ces anecdotes héroïques ont chacune un décor : le sculpteur imite les eaux, les rochers, les « fabriques » du paysage. Alors que la peinture du V et du IV* siècle, telle que la font connaître les peintures des vases grecs, était sculpturale et ne prenait intérêt qu'à la forme humaine, la sculpture hellénistique et en particulier la sculpture
alexandrïne, replace l'homme dans sa maison ou dans la nature : elle imite la peinture et devient « pittoresque ». Les portraits mêmes sont quelquefois entourés d'un véritable décor : tel est celui de ce poète dramatique qu'un bas-relief du Latran montre assis devant une table et
Fig. 42. — Poriraii de i'époque hellénistique, connu sous le nom de Sénèquc [Musée des Thermes).
regardant un masque comique (fig. 45). Dans une société de délicats qui, rassasiés de luxe, apprenaient à goûter les charmes simples de la vie rustique, les artistes créent une sculpture de paysage où les premiers plans sont animés par des bêtes domestiques et par des paysans. Un bas-relief de la villa Borghèse représente des pêcheurs au bord de la mer et dans^une barque ; des bergers sont hissés sur les rochers : c'est l'illustration sculptée d'une idylle. L'art s'amuse à imiter les plus menues et les
plus frêles créations de la nature : le nid d'oiseaux du musée du Vatican est un jouet de marbre qui a la finesse d'un ivoire japonais.
Théocrite n'écoutait pas seulement les chansons des chevriers dans les paysages lumineux de la Sicile : il notait les commérages de deux bourgeoises de Syracuse. Comme les poètes, les sculpteurs se mettent à étudier les types populaires de la ville et de la campagne. A côté de la sculpture idyllique se place une sculpture de caractère qui touche à la caricature.
Fig. 43. — Le Nii (Musée du Vaiican).
Deux chefs-d'œuvre de ce réalisme spirituel, qui paraît être alexandrin, sont le vieux pêcheur du Vatican (galerie des Candélabres) et la vieille femme ivre du Musée du Capitole. Cette vieille qui embrasse son amphore en dodelinant sa tête ridée d'un air si béat, a été chansonnée dans plus d'une épigramme de l'Anthologie. Les oeuvres d'art alexandrines font toujours penser à quelques vers d'un poète. Dans la dernière période de l'art grec tous les arts: sculpture, peinture, littérature se trouvent confondus.
L'Alexandrinisme fut à la mode dans la société polie de Rome sous les deux formes inséparables de la littérature et de l'art. Dans le dernier siècle de la République, un groupe de poètes de salon, au-dessus desquels s'élève Catulle, composent des épopées et des élégies où l'amour se fait érudit comme un bibliothécaire. Au temps d'Auguste, Ovide et Properce sont encore des Alexandrins. Quant à l'art h la fois coquet et réaliste
d'Alexandrie, il fut représenté à Rome, non seulement par des œuvres importées et par des copies, mais par des ouvrages exécutés sur place. Les artistes grecs durent affluer à Rome, après que César eût conquis le royaume de Cléopâtre. En 1878, les ruines d'une maison du temps d'Au-
Fig- 44- — Persée ei Andromède. Bas-relief aleitaDdrin (Musie du Capitole).
guste ont^été retrouvées dans le jardin de la Farnésine. Une bonne partie des stucs qui décoraient les voûtes écroulées purent être recueillis et assemblés au Musée des Thermes. Ces stucs qui ont fait corps avec une maison romaine ont été certainement modelés par un artiste alexandrin. Chacun des compartiments est un tableau dont les divers plans sont indiqués par des gradations de relief aussi délicates que le travail du stiacciato dans les sculptures florentines du xv° siècle. Ces tableaux sont des paysages animés ou des figurines de Victoires et d'Amours, L'accent vif
5o ROME
et spirituel de la touche, la légèreté aérienne des arbres et des pavillons. les détails exotiques de la végétation et de l'architecture font penser aux chinoiseries de la Régence (fig. 46). Dans le musée qui est le plus récent des musées de Rome et le plus riche peut-être en chefs-d'œuvre inattendus, le Boxeur de bronze et les stucs de la Farnésine résument à merveille les caractères des deux écoles d'art grec qui ont eu la vogue à Rome entre la fin des guerres puniques et l'ère impériale : le robuste
Fig, 4}. — Un putie comique et su Muse. Bas-relief a leiand ri n (Musée du Latran),
réalisme de l'art gréco-asiatique et la grâce légère de l'art alexandrin. Cet art grec d'Asie et d'Egypte a eu quelques-unes des audaces de l'art romantique et réaliste de notre xix° siècle, avec la grâce coquette du xviir.
Au temps où l'art alexandrin était en pleine faveur à Rome, c'est-àdire dans le dernier siècle de la République, une réaction ramena le goût des amateurs romains vers les modèles grecs de l'époque classique et même au delà, vers les statues raides et souriantes des " primitifs » de la Grèce. A Athènes même, une école d'artistes érudits s'était mise à reproduire, au second siècle avant l'ère chrétienne, les statues du IV et du V siècle. Après la prise de la ville par Sylla, en l'an 86 avant J.-C. , des artistes de cette école émigrèrent à Rome et créèrent, dans le monde
des amateurs, une nouvelle mode. Dans la sculpture, comme dans l'éloquence du Forum, les attiques s'opposèrent aux asiatiques.
Alors commencèrent à se multiplier les copies qui ont été citées plus haut, à la date des originaux célèbres qu'elles reproduisaient. En même temps, des artistes dont le talent s'élevait au-dessus du travail servile d'un marbrier, exécutaient dans le style ancien des œuvres qui n'étaient
Fig. 46. — Paysage de taiitaisie. Stuc provenant d'une villa retrouvée 1
dans le jardin de la Farnésine (Musée des Thermes). ,
pas des copies. Le Torse du Belvédère, au Vatican, était un Hercule assis, buvant ou jouant de la cithare, que l'Athénien Apollonios, fils de Nestor, a sculpté en s'înspirantdesstatuesathlétiquesd'unLysippe(fig.47). L'auteur de ce chef-d'œuvre, voué à l'admiration des siècles par l'admiration de Michel-Ange, n'est autre, sans doute, que l'Apollonios qui exécuta pour le temple de Jupiter Capitolin rebâti par Sylla une statue du dieu en ivoire et en or, pareille au Jupiter olympien de Phidias Une caryatide imitée des jeunes filles de l'Erechtéîon d'Athènes se trouve aumusée du Vatican (Braccio nuovo). Quatre autres caryatides du même style sont placées derrière le portique de la villa Albani. Il est possible que quelques-unes de ces statues, qui sont d'exécution médiocre, aient fait partie des caryatides que l'Athénien Diogène sculpta pour le Panthéon
d'Agrippa. Une caryatide placée dans la villa Albani, à quelques pas des quatre caryatides diijà citées, porte sur sa tête une corbeille ronde derrière laquelle est gravée la signature des deux Athéniens Criton et Nicolaos : c'est une œuvre de l'époque impériale, imitée des statues contemporaines de Périclès,
A côté de l'école néo-attique, une autre école grecque fut fondée à
Fig. 47- — Le Torse du Belvédère, œuvre de l'Aihénien Apollonias (Musée du Vatican).
Rome, peu d'années avant le triomphe de César, par le sculpteur Pasitélès, originaire de l'Italie méridionale. Cet artiste, qui reçut le titre de citoyen romain, fut célébré par un autre Grec naturalisé à Rome, le poète Archias, que devait défendre Cicéron. Pasilélés, comme Apollonios d'Athènes, avait ciselé un Jupiter d'ivoire et d'or. Aucune de ses œuvres ne s'est conservée ; le style de ce maître n'eat connu que par celui de ses élèves. L'un d'eux, Stéphanos, a signé une statue d'cphèbe debout, qui se trouve à la villa Albani. Il n'imite plus Phidias et les chefsd'œuvre d'Athènes, mais des œuvres plus rudes et plus mates, celles des sculpteurs péloponésiens, précurseurs de Polyclète. Cependant, tout en
donnant à son éphèbe la carrure des guerriers qui combattent sur les frontons d'Olympie, il adoucit et arrondît le modelé, comme ferait un Alexandrin. Btéphanos, à son tour, eut un élève, Ménélaos, qui est l'auteur d'un groupe conservé au Musée des Thermes (rez-de-chaussée, ancienne collection Ludovisi), Un adolescent converse avec une jeune femme qui le regarde dans les yeux (gravement et maternellement. Est-ce Oreste et Electre? A coup sûr, ce jeune homme nu, drapé d'un manteau jeté en écharpe comme le large pli transversal de la toge romaine, et cette grande sœur à la tête bouclée ont l'attitude simple des statues et des groupes funéraires d'Athènes au IV siècle, avec la douce mélancolie des héros de Praxilète (fig, 48).
Il est permis de rattacher à l'atelier de Stéphanos et de Ménélaos une statue d'une jeune femme nue, découverte en 1874 et exposée au musée des Conservateurs. Les Guides l'appellent la Vénus de l'Esquilin, mais elle n'est point déesse. La jeune femme serrait autour de sa chevelure l'ancien bandeau des Grecques; son geste assez raîde fait penser à une célèbre statue d'homme du V siècle, le Diadumène Kg- 48. — Oresie et Ekme (?)
de Polyclète. Mais le sculpteur a fait ""•" ''" "."''ï" ''^'°"">' '""''=
■' "^ des Thermes).
poser, dans l'attitude d'une statue ancienne, un modèle dont il a détaillé avec amour le corps jeune et dodu. D'autres sculpteurs, dont quelques-uns travaillaient certainement à l'époque impériale, ont essayé de reproduire les tuniques aux plis parallèles et les visages au sourire figé des vieux maîtres d'Olympie et d'Egîne. Mais, comme devaient faire, dans une tentative toute semblable, les préraphaélites anglais, ces sculpteurs « préphidiesques » de Rome n'ont pu se dégager des modes de leur temps. Ils ont été à la fois archaïques et alexandrins. Un vrai dt stucs de la Farnésine, se lequel Apollon et Diane, cent vers une Victoire qui
Les peintures grecques n'avaient pas été moins recherchées que les sculptures par les généraux qui chargeaient de chefs-d'œuvre les chariots de leur triomphe et par les collectionneurs de Rome. Mais les panneaux de bois et les minces plaques de marbre surlesquels étaient peints les tableaux célèbres conservés dans les temples et les galeries particulières ont péri jusqu'au dernier. L'histoire de la peinture grecque au VI' et au V siècle ne
Fig. 49. — Salon de récepiion {Tabliiium] de la maison de Livie, sur le Palaiin.
peut être suivie que sur les vases peints, qui donnent quelque idée des fresques d'un Polygnote, comme une gravure au trait donne la silhouette d'une composition de Raphaël, Une collection très importante de vases de provenance grecque ou de style grec, trouvés en Étrurie ou dans l'Italie méridionale, est exposée au Vatican, dans le Musco Grcgoriano. Les peintures murales qui décoraient les maisons romaines n'ont pas été conservées comme les fresques de Pompéï et de Boscoreale par un ensevelissement qui préparait une résurrection. La plupart d'entre elles sont tombées avec les murs qu'elles décoraient. Une seule maison antique est encore débouta Rome, celle qui a été retrouvée sur le Palatin en 1869. Le vieux Tiberius Claudîus Nero y habita avec sa femme, avant que le
divorce eût fait de Livie la femme d'Auguste et la première impératrice. Cette maison, où naquit Tibère, qui devait se faire bâtir près de là un palais gigantesque, n'est qu'une élégante maison bourgeoise, toute pareille à celles de Pompéi.
Le tablinum ou salon de réception, qui s'ouvre au fond de l'atrium, a conservé une décoration peinte dont les tons pâlissent de jour en jour. Le fond du décor est comme un portique d'architectures légères et vivement colorées ; trois grands panneaux à fond clair, peints entre les colonnettes, représentent des scènes diverses qui semblent vues à travers des baies ménagd-es dans la paroi {fig. 49). Une femme s'avance dans une rue de Rome, étroite et sombre :
c'est un tableau de genre, qu'on dirait copié sur nature ' (fig. 61). Galatée blanche et menue chevauche un monstre marin qui bat les flots de sa queue noire ; Polyphème, le cyclope amoureux, surgit de la mer, derrière un rocher.
L'eau du rivage est d'un vert profond : au loin la mer,
dominée par des falaises, se Fig. 50. — Galaihée et Polyphonie (Maison de Uvie). perd dans une lumière nacrée. Ce paysage d'idylle ale-tandrine fait penser à la fois au Cyclope de Théocrite et à la poésie panthéiste des tableaux d'Arnold Boecklin (fig. 50). La troisième composition est simple et sévère comme un basrelief attique. Sur un tertre qui forme à lui seul tout le paysage, la jeune lo est gardée par le vigilant Argo -. Mercure s'approche, l'épée à la main, pour enlever la femme aimée par Zeus (fig. 49), Cette fresque de style ancien est sans doute une réplique d'un célèbre tableau de Nicias
d'Athènes, un peintre contemporain d'Alexandre. Les trois grandes peintures de la maison de Livie, exécutées par un même artiste, ont leurs modèles dans trois périodes différentes de Tart, à Rome, à Alexandrie, à Athènes. Elles sont rapprochées dans un salon, comme des tableaux de maîtres différents dans la galerie d'un patricien éclectique. De même, sur les lambris de la maison de la Farnésiue, dont les fresques, comme les stucs, ont été transportées au Musée des Thermes, quelques figurines dessinées d'un trait se détachent sur un fond blanc, comme sur l'argile d'un lécythe funéraire d'Athènes ; les compositions voisines, modelées et comme gouachées, sont tout alexandrines.
Les autres peintures antiques qui ont pu être exhumées des ruines de Rome se trouvent réunies dans une salle de la bibliothèque du Vatican. La plus célèbre de ces peintures, la première qui ait été connue et admirée, est celle des Noces Aldobrandines, qui appartenait depuis 1606 à la famille Aldobrandini. Au milieu de la composition, l'épousée est assise sur le lit nuptial, enveloppée d'un long voile; une femme, sans doute la, paraîiymphe ou. dame d'honneur est assise à côté d'elle. L'époux, nu et brun comme un athlète, le front couronné de lierre, attend sur une pierre qui représente le seuil. D'autres jeunes femmes, compagnes de l'épousée ou figures allégoriques, font des libations et chantent l'épithalame. Le décor est réduit à deux pans de mur ; les personnages, alignés sur un seul plan, semblent former un bas-relief peint. Cette fresque, sans profondeur et sans décor, est probablement, comme l'Io de la maison de Livie, la copie d'un original du iv® siècle ; peut-être est-elle inspirée d'un tableau des noces d'Alexandre et de Roxane, sujet qui fut traité par Aétion, Tun des peintres officiels du conquérant, près de vingt siècles avant que Sodoma ne le reprit dans la décoration de la Farnésine
(fig- 51).
Les fresques antiques qui font cortège aux Noces Aldobrandines, dans
la salle du Vatican, sont des imitations fidèles d'originaux alexandrins. Une série de huit peintures, découvertes sur l'Esquilin, met en scène les aventures d'Ulysse. L'Odyssée était un sujet d'étude favori pour la science alexandrine, curieuse de géographie et de mythologie. Les fresques de l'Esquilin sont grecques jusque par la langue des légendes qui accompagnent quelques-uns des minuscules personnages. Le récit se continue à travers des paysages panoramiques, séparés les uns des autres par des colonnes, et que le peintre a brossés dans des tons lumineux, avec l'audace d'un '( impressionniste w. Les peintures qui font face à cette suite de paysages représentent une série de figures féminines, qui ont été