‹ Rome; lettres d'un pèlerinChapitre 12 sur 82 · JULES VIBERT · texte numérisé non relu

JULES VIBERT

Dimanche 6 février.

Derrière le Ghetto, quartier des juifs, on trouve la rue et la place C(înci, toutes deux solitaires et mélancoliques; dans un coin se dresse VArco dei Cenci, et, tout près, le ])alais du môme nom, de si tragique mémoire : il est sombre et lugubre comme l'abominable famille ((ui riial)itail; mais depuis longtemps il est sanctifié par la présence du doux et pieux Owerbeck, qui en a fait sa résidence artistique. J^y suis allé il y a quelques jours. I^a grande porte du palais était ouverte; je monte au premier étage (\m est barricadé comme une forten^sse; je sonne une cloche, un étroit guichet s'entr'ouvre; j'y vois s'appliquer la figure ridée d'une gouvernante (|ui me rappelle la ama de nuestro hidalgo de la IHanvha. Il faut parlementer; la place n'est pas prête à se rendre. Je demande le seigneur Owerbeck, on riposte

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en me demandant mon nom; à travers le guichet en écumoir je passe ma carte roulée, sur laquelle j'avais écrit au crayon quelques mots en italien qui rappelaient qu'une visite au studio del Owerheck est une partie obligée du pèlerinage de Rome. Varna revient et m'accorde rentrée : au même moment une porte intérieure s'ouvre, et que vois-je? Figurez-vous une apparition fantastique, un conte d'Hoffmann perché sur deux longues jambes. Owerbeck a soixante-cinq ans ; il est long, fluet et transparent comme un fantôme ; sa figure est douce, fine et sereine, bien pâle, bien effilée, bien allemaude, et encadrée de longs cheveux gris qui flottent sur ses épaules. Son costume d'atelier est une longue robe de chambre garnie de fourrures et couleur de fa héml, comme dirait Hoffmann ; il a aux pieds des bottines fourrées. Je croyais voir descendu de son cadre le portrait d'Albrecht Duerer, peint par lui-même.

Tel m'apparut dans le vieux palais Cenci ce revenant de l'art, ce docteur Faust de la peinture allemande au milieu de Rome. 11 me dit en italien, d'un ton doux et poli, qu'il était à travailler, mais qu'il me recevrait avec plaisir dans son atelier dimanche prochain, vers roidi. Voilà comment nous sommes allés le voir aujourd'hui.

A l'époque où les armées françaises labouraient T Allemagne comme un champ en friche, quelques jeunes artistes d'outre-Rhin, poussés par le besoin de l'idéal et delà paix, allèrent chercher à Rome une patrie pour leur ame et leur imagination. c< Ils y retrouvèrent nos armes. Où auraient-ils pu fuir alors pour les éviter? Ils se retirèrent au milieu des ruines d'un couvent abandonné; ils

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ScbîUery qa'on a appelé le plas catholique des poètes protestants *.

Par la rupture que Luther lui fit faire arec Rome et ritalie, rAllemagne, la patrie d'Albrecht Duerer, de Hans Holbeiu et de Peter Vischer, était devenue une terre stérile pour les arts : ce fut une des punitions de son apostasie. Les prétendus réformateurs traitèrent de Turcs à Mores la peinture et la statuaire , parce quUls voyaient en elles les auxiliaires et les défenseurs de la foi romaine y dont elles poétisaient et popularisaient les dermes et les traditions. Raphaël fut mis à Tindex par ces nouveaux iconoclastes ; partout où on trouvait ses œuvres, on les brûlait comme des idolâtries de Rome :

Et DOâ ardents hommages Aa ciel, en holocauste, ont offert ses images. Ses marbres, ses tableaux, jusqu'à ce Raphaël, Dont les lambeaux brûlants sont tombés sur Tautel.

(C. DELAVIG5E, Une Famille au temps de Luther.)

Ce ne fut qu'à la finulu dernier siècle que Winckelmann, Lessing et Mengs essayèrent de relever Fart .allemand en lui faisant repasser les Alpes , en le retrempant aux sources grecques et italiennes ; mais ils étudièrent surtout l'antiquité. Il était réservé à Técole d'Owerii)eck de remonter jusqu'aux sources sacrées de l'art chrétien. Owerbeck a peint pour le roi de Bavière deux figures emblématiques qui représentent cette nouvelle alliance de l'Allemagne et de l'Italie : elles sont au

* De nos jours, en Allemagne, la haute imagination ne s'est manifestée que quand Tesprit du protestantisme s'est affaibli et dénatnré : Klopstock a emprunté la plupart des croyances romaines ; les Goethe et les Schiller ont retrouTé leur génie en traitant des sujets catholiques. (Chateaubriand.)

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château royal de Schlesseim , près Munich. L'Italie vA peinte sous les traits d'une noble romaine qui porte sur ses noirs cheveux la couronne de lauriers; rAllemagne, vierge blonde et rêveuse, a le front ceint d'une guirlande ievergiss mein nicht; penchée vers Fltalie , elle semble lui demander Tinitiation à l'art, et le retour à l'unité que Luther lui fit perdre. L'Italie a accordé à l'Allemagne ce qu'elle lui demandait dans la personne de ses artistes réunis à Rome.

Owerbeck et ses amis n'avaient pu se borner à une admiration superficielle des formes de l'art chrétien né dans les catacombes ; ils en cherchèrent le sens intime et générateur, et en le creusant, ils retrouvèrent la vérité catholique. Alors ils ne marchandèrent point leur conscience ; ils résolurent d'établir une complète corrélation entre leur talent et leur croyance , en retrempant leur âme et leur génie dans les eaux vives du baptême romain. La foi leur ouvrit à deux battants les portes du ciel de l'art.

Pénétrés de l'ardente conviction de cette solidarité de Tart et de la vie que Frédéric Schlégel établit dans ses ouvrages , et qu'il a préchée par son exemple en revenant au catholicisme, les artistes allemands ne voulurent pas d'une demi-conversion ; ils crurent de leur devoir de mettre leur croyance religieuse en harmonie avec leur croyance artistique , afin qu'elles se prétassent un mutuel appui; leur cœur redevint catholique comme leur pincQau , et ils abjurèrent la Réforme comme ils avaient renié la Renaissance. Noble et curieux spectacle de voir ces compatriotes de Luther, réformateurs à leur tour, rallumer dan? Rome le flambeau de l'art cathon 5

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liquc y et n^prendre la tradition de Técole Ombrienne où Raphaël Tavait abandonnée.

Cornélius, catholique de naissance , n'avait pas besoin de faire comme eux. Owerbeck eut la gloire de donner le premier le signal de cette conversion complète à Part et à la foi de Tltalie chrétienne, a S'étant mis à étudier les images de la Madone , vers laquelle la grâce de son talent le ramenait sans cesse y il comprit que pour en reproduire la beauté divine il fallait leur accorder, d'un cœur pénétré par la foi, les hommages que le catholicisme leur rend. » (fobtocl.) Owerbeck voulut étudier sérieusement la théologie à Rome, qui en est le centre, et il abjura en toute connaissance de cause. 11 fut imité dans ce généreux retour à la religion de ses pères par les peintres Wilhelm Schadow, Vogel de Vogelslein, les deux Veit *, Cari Eggers, Mueller de Cassel, le graveur Ruschwegh , et les sculpteurs Roden et Rodolphe Schadow ; ce dernier, malgré les instances de son maitre,le danois Thorwaldsen, ne voulut pas se séparer de son frère, et mourut peu après à Rome en 1822.

L'Allemagne appela ces nouveaux convertis de l'art et de la foi, les nazaréens. Après avoir reconquis à Rome la vérité religieuse et l'idéal artistique , il était de leur devoir d'en rapporter et d'en faire fructifier 1rs germes précieux dans leur patrie, au milieu des écoles de Munich, de Dresde cl de Berlin. Schadow et Veit s'en allèrent fonder, l'un l'académie de Dusseldorfif, l'autre

» Leur mère, nilc du célèbre philosophe juif Moses Mendclsohn, abjura le mosaïsnie en épousant, en secondes noces, Frédéric Schlegel, qui renonçait au même instant au protestantisme pour devenir calholiquo avec elle.

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celle de Francfort, lesquelles ont déjà donné à Tari chrétien les Deger, les Mûller, les Fuhrîch •, les Iless, les Steinle, etc., dont la gravure a popularisé les noms en France. « Owerbeck, dit M. Fortoul, demeura seul h Rome, comme Tange destiné à garder la pureté du sanctuaire où s'était accompli la rénovation de Tart national. Sa conversion a exercé une influence importante et salutaire sur la direction de son talent. Grâce à elle , il a abandonné Timitation un peu superflcielle des vieux artistes allemands, pour passer à une imitation plus sentie des maîtres italiens de Tépoque correspondante. y> La première peinture religieuse où, se dépouillant des formes tudesques, il s'appropria le génie italien, a été la fresque de Sain te-Marie-des-Anges, dans l'église d'Assise , qui représente la Madone et saint François en extase.

On a reproché à Ovircrbeck et à son école, et vous tout le premier , mon ami , d'affecter le style des vieux maîtres. Il ne l'affecte pas : il sent, il comprend l'art comme ces artistes chrétiens , parce qu'il croit comme eux. Il fait de l'archaïsme, s'écrie-t-on. Eh , mon Dieu ! entendons-nous :

n nous faut du nouveau^, n'en fût-il plus au monde. Mais , à une époque avancée comme la nôtre , il n'est

* Puhrich, peintre de Bohême, avail,cn!8î6,rcjoint à Rome Owerbeck. Il était ne catholique et n'eut pas besoin de se convertir. Nature humble, douce et pieuse, il a écrit des pages senties sur Tart des vieux maîtres : « Ces artistes, par une coastaote communion avec les formes et les natures divines, étaient parvenus à se placer conune intermédiaires entre la créature et le créateur, en transmettant à notre pauvre terre un rayon de rétemelle lumière au milieu de laquelle ils vivaient. »

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plus rien de nouvrau; il faut se résigner à imiter, dans les arts comme dans les lettres. Heureux les premiers poëtes, les premiers artistes ! Tout ce qu'ils créaient était neuf et original. Nous sommes les derniers venus, nous aurons toujours nos pères devant nous. On est, dit Brid'oison , toujours fils de quelqu'un :

Rien n'appartient à rien, tout appartient à tou$;. 11 fout être ignorant comme un maître d'école. Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant nous : C'est imiter quelqu'un que de pLinter des choux.

(A. DE Musset.)

Dites-moi , au nom du ciel, s'il y a un seul peintre moderne qui n'imite pas un maître, et qui soit original dans le sens complet du mot? Ingres imite Raphaël; Delacroix, Rubens; Decamps, Rembrand; Meissonnier, les petits Flamands. Pourquoi serait-il défendu à Owerbeck et à son école de s'inspirer des vieux maîtres d'Allemagne et d'Italie, et de renouer le lien mystique qui unissait Hemling au Beato? D'autre part on lui reproche de n'avoir pas la naïveté de ses modèles, et d'avoir des intentions trop savantes sous la simplicité de son style : il n'est donc pas tant plagiaire qu'on veut le dire ; il est donc plus de son temps qu'on ne le croit et qu'il ne le pense lui-mémo ; voilà peut-être ce qui constitue son originalité.

Mais revenons à notre visite au palais Cenci. Le patriarche de la Renaissance catholique dans l'art nous reçut avec une grâce charmante , mélange de la bonhomie allemande et de la courtoisie italienne. U parle très-bien franyais. Il était toujours enveloppé de sa vaste robe df^ chambre fourrée qui fait partie de sa personne :

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c'est ainsi qu'il s'est peint lui-même dans le portrait que Florence lui a demandé , pour le placer à la galerie des Uffizj) dans la salle des peintres célèbres. 11 me semblait voir le vieux peintre GodofredusBerkIinger qu'Hoffmann nous représente avec un costume suranné du quatorzième siècle j qui le fait ressembler aux peintures de la cour d'Artus à Dantzig.

L'atelier est composé de deux immenses pièces du palais Genci. Le maître nous en fit les honneurs avec une dignité modeste; on aime l'homme autant qu'on estime Tartiste. On comprend combien cette nature fine et délicate , sereine et mystique , est heureuse de sa vocation, qui lui fait de Tart un sacerdoce. H nous montra deux tableaux qu'il vient de finir : un Christ portant sa croix commandé par le nonce de Munich^ et une Vierge penchée sur l'Enfanty d'un caractère tout allemand et d'une suavité toute divine. Dans le fond, un lac paisible et des montagnes bleues se détachant sur un ciel pur forment un paysage en harmonie avec la pose rêveuse et mélancolique de la Vierge-Mère , qui sera un jour la Mater dolorosa. Voici un couronnement de la Vierge, sujet favori des vieux maîtres , que nos modernes n'osent plus entreprendre , parce qu'il faut une foi vive et tendre pour le comprendre et le traduire aux yeux. Jésus , au haut du ciel, tient dans ses bras, avec amour et respect , sa divine Mère , qui penche doucement sa tête sur l'épaule de son Fils prêt à la couronner. Owerbeck nous fait voir ensuite un sujet que je n'ai jamais vu traité : c'est la Mort de saint Joseph ; il expire doucement dans les bras de Jésus qui le bénit ; en face , la Vierge est à genoux.

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— a Je me suis permie, nous dit le peintre, de supposer que saint Joseph est mort dans les bras de Notre-Seigneur. On ne parle plus de lui dans les Éyangiles après le crucifiement, ce qui peut faire croire qu'il était mort auparavant; et où a-t-il pu mourir, sinon entre sa chaste Épouse et son divin Fils? »

On reproche à Owerbeck de dédaigner un peu trop le coloris ; il est vrai : il trouve que le dessin est la pensée , et que la couleur n'est que le vêtement. Une simple esquisse au crayon de Raphaël n'est-elle pas déjà tout un tableau? « Le dessin , dit très-bien M. Fortoul , est la langue même de la peinture , les couleurs n'en sont que les bruits. » Owerbeck dessine l^èrement et très-vite avec un charbon de bois de cèdre. Il a fait un beau portrait de Pie IX. 11 nous montre un dessin qu'il a terminé pour un tableau que le Saint-Père lui a commandé, et qui doit être placé au Quirinal dans la salle même où Pie VII a été arrêté , et où Pie IX a été assiégé par son peuple ingrat. Owerbeck, maître du sujet, a peint les Juifs furieux qui poursuivent Jésus sur la montagne; mais le Sauveur, calme et sublime, est déjà hors de leur atteinte ; il est suspendu au delà du rocher et plane sur Jérusalem , soutenu par un groupe d'anges : c'est la traduction de ce passage du psaume : Angelis suis mandaoit de te ut custodiant te in ùfMiibus viis tuis... In manibus portabunt te, ne forte offtndas ad lapidempedem tuum. C'est une très-belle allusion à Pie VII et à Pie IX, les deux vicaires du Christ, comme lui délivrés de leurs ennemis.

Owerbeck veut bien nous ouvrir ses cartons et nous laisser voir les esquisses non encore exécutées des sept

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Sacrements : délicieuses compositions, d'un style pur et délicat, d^un sentiment fin et religieux. Ce sera un digne pendant à ses scènes tirées de TÉvangilo, que la gravure a popularisées parmi nous.

La plus capitale des œuvres d^Owerbeck, celle où, pendant dix ans, il a rassemblé toute sa pensée, tout son talent, toute sa piété, c'est son Triomphe de la Religion dans les arts : il Ta peint à Rome pour ce vieux Francfort-sur-le-Mein, qui a placé ce tableau dans son anti* que Hôtel-de-Ville , que l'élection des chefs du Saint- Empire romain a fait appeler le Rœmerj le Romain. Owerbeck a conservé dans son atelier un grand dessin de cette vaste composition que nous n'avons pu juger que sur cette esquisse. Le peintre a pris la plume pour expliquer l'œuvre de son pinceau, et a publié un^mmentaire de ce tableau.

Au haut du ciel la Vierge, dans la gloire, tient la plume pour écrire le Magnificai, hymne sublime de Tamonr et de l'humilité. Auprès d'elle la poésie biblique est représentée par David, le roi-poète, le roi-proi)hète ; la sculpture , par Salomon qui tient le chapiteau d'une colonne et un bas -relief de son temple; l'architecture, par saint Jean qui déroule le plan de la Jérusalem célesle, qu'il a décrite dans son poëme de Patmos; la peinture, par saint Luc, le peintre de la Vierge ; la musique, enfin, par sainte Cécile.

Au centre du tableau , sur la terre , s'élève une fontaine jaillissante dont le bas est orné de bas- reliefs antiques et dont le milieu est surmonté d'une fusée gothique couronnée d'une croix : c'est la double source de l^art terrestre et de Tart idéal. Le bassin supérieur de la

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fontaine symbolique reflète uniquement le ciel; autour se groupent les peintres spiritual istes. Le bassin inférieur reflète les beautés de la terre : là sont réunis les coloristes et les artistes naturalistes, qui s'y mirent et se plaisent à y voir les reflets de l'arc-en-ciel et les jeux capricieux de la lumière brisée sur Teau.

A gauche, les pins, la mer, le ciel, indiquent ritalie; Cimabuë, Giotto, Orcagna, écoutent Dante qui leur chante son cantique du Paradis; plus loin, Gozzoli, Gentile da Fabriano , Francia , Pérugin , Raphaël ; Michel- Ange est assis sur les degrés de la fontaine à côté de son maitre Ghirlandajo; puis les sculpteurs toscans, Donatelle, Ghiberti, Verrochio auquel se joint Peter Vischer, le pieux sculpteur du tombeau de saint Sebald à Nuremberg. De l'autre côté du bassin, les Vénitiens causent avec les Lombards, tandis qu'un enfant, dont l'épaule est nue , regarde son image dans l'eau comme pour signifier, remarque M. Forloul , que le nu et le reflet des choses terrestres ont absorbé le génie de ces maîtres.

A droite, un paysage, qui rappelle les châteaux et les cathédrales du Rhin, désigne l'Allemagne et la Flandre. Voyez Albrecht Duerer, Lucas de Leyde, Kranach , les deux Van-Eyck , notre cher Hemling de Bruges, auquel, par une heureuse idée, Frà Angelico vient rendre visite ; tandis que, d'un autre côté, s'avance vers eux Marguerite Van-Eyck , qui rappelle la part que les femmes ont prise, au moyen âge, au développement de l'art. Non loin du Beato, sur les marches de la fontaine, sont assis deux moines admirablement rendus, qui feuillettent un de ces beaux missels iMustrés par cet art qui ^'appelle enluminure à Paris, comme dit Dante :

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Queirartc Ch'alhiminare si chiama in Parigi.

(Purg. XI.)

Plus bas, Bramante s*entrelient avec plusieurs architectes italiens et allemands, c( et des enfants, parcourant ensemble un livre d'architecture, 6gurent par leurs poses, dit M. Fortoul, les caractères divers que cet art a pris chez les nations de la chrétienté. »

Tout en bas du tableau , à droite , un Pape , la tiare au front, lève les yeux vers la Vierge; à gauche, un empereur dans le costume de Charlemagne, rappelle les chefs du Saint-Empire romain.

M. Fortoul , qui a vu le tableau original à Francfort, assure que les figures des grands peintres sont dessinées avec un esprit infini, une grâce parfaite, un sentiment profond de l'individualité de chacune d'elles ; elles sont peintes d'une sorte de couleur tendre et un peu voilée* qui les jette comme dans le lointain d'une apparition.

On a dit qu'Owerbeck n'aimait pas Raphaël; allez le lui demander. Il nous a raconté ses émotions quand il assista, avec Camuccini et Horace Vernet, le 9 septembre 1833, à l'exhumation du corps de Raphaël « enseveli au Panthéon moins profondément encore que son génie. » Voilà une noble expression d'Owerbeck. Son idéal serait de ramener la beauté raphaélesque jusqu'au point où elle se confond avec la sainteté de Frà Angelico.

Un peintre que la France a perdu récemment, Victor Orsel, a vécu neuf ans en Italie, et s'est inspiré des vieux maîtres et d'Owerbeck, tout en restant lui-même.

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La mort lui fit tomber le pincean des mains , quand il n'avait pas achevé sa charmaDle chapdie de ?{otre-Daiiiedc-Lorette à Paris, où il a peint les Lîtanks de la Vierge *. L art chrétieD, en France, a un digne r^ircseataot dans M. Uippolytc Flandrin^ cet élève d^IngreSy ce Luini d'un autre Léonard, qui a donné à Paris les fresques de Suint-Sévcrin , de Saint-Germain-des-Prés et de Saint- Vinccnt-de-Paul. Mais Owerbeck a la gloire incontestable d'avoir relevé le premier le drapeau de Fart chrétien on donnant Texemple de chercher toujours Tidéal, même en ne le trouvant pas toujours ; en mettant le travail de la pensée auniessus du travail de la main, l'idée nu-dessus de la Torme, la ferveur de l'expression au-dessus Ai) la pureté du style^ la Toi au-dessus du goût; enfin, en romplavant la théorie de Vart pour Vart^ par la théorie do Varl pour Dieu. Qui peut mettre en doute la sincérité do st^s convictions artistiques et religieuses? Heureuse viHNition, heureux artiste à qui son génie inspiré composo des plaisirs avec ses devoirs ! Comme il porte hien sur son doux visa^re la sérénité d'une âme pure et cod- Naincuo, «runo àme angélique qui, en se nourrissant souvoni du pain dos anges, y trouve un genre de préparation qui lui réussit aussi bien qu aux vieux peintres rhn^iions. Li |H.'iniure n'est pas seulement pour lui un Avi , mais im cuUo, mais une partie de la religion : a il 01 iH* imiYo qu'il oroit, a dit un critique éminenl; et ses vou\ivs,oonvuos dans le iXH:uoillement de la prière, sont

• 0. ol«ul wxw Xuw vinvlioiiiio. uoblo cl pure, et un talcut élcté. Il div.ul .^ un .uiu. u |»r^»|»o.x iio <on tabkau ilo Notre- Damc-de-Fourvtères : .. V?».u»'lK moMKuiv louio »ottc Toulo u'UdQl sagcnouiUcr devant ce tahWMi p,Mii |.iioi lA sauuo \ivrî?c.jo luc sens olccU-isé, je redouble d'efivirt» |i»»uv 4n»u-r i U hauteur de mon sujet. »

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une prière nouvelle qu'il adresse à Dieu. Doue de facultés éminenteS) il a pensé qu'il doTaît les vouer tout entières à la foi catholique : c'était remercier Dieu des dons qu'il avait reçus. » En travaillant au salut de l'art, il espère travailler au salut de son âme et à celui de sa patrie; il combat avec son pinceau les hérésies de Luther, et en prouvant à l'Allemagne la supériorité esthétique du catholicisme , il cherche à la ramener par Tart à la foi : c'est l'apôtre de la Peinture.

— « Voilà plus de quarante ans que j'habite Rome, nous disait-il, je suis allé souvent en Allemagne, mais je suis revenu toujours à Rome : c'est pour moi le centre de l'art et de la foi; mais, en devenant Romain, je n'ai jamais cessé d'être Allemand ; je travaille ici en vue de ma chère patrie ! »

Chose remarquable ! c'est encore la vieille Rome qui est à la tête de cette rénovation de l'art chrétien au dixneuvième siècle , rénovation accomplie , il est vrai , par des étrangers, mais inspirée par Rome, mais commencée et poursuivie dans Rome même , qui semble la source inépuisable du beau et du vrai , la terre sacrée où l'artiste et le chrétien , comme l'antique Antée , re- Irouvent des forces nouvelles dès qu'ils touchent le sein de cette mère auguste.

Si Owerbeck me demandait une devise , je lui donnerais cette belle pensée de son compatriote Herder : La foi, c'est l'amour, c'est l'art :

Die hôchste Liebc^ wic die hôclistc Kiinst^ Ist Andacht.

A HENRY MÊRIMÉB.

Un héraut s'avance, couduisaot Taveugle Démodocus, le chantre mélodieux ; il Tadosse à une haute colonne , au nailiea des conviés. Ulysse détache la meilleure partie du dos succulent d'un porc, et l'envoie au divin poète.

(HoMBHB, Odytêée.)

Le frère d'un de nos amis parcourait la Sicile, il y a déjà bien des années; il y fil la rencontre d'un Allemand aimable et instruit, qui devient son compagnon de Syracuse à l'Etna. Au moment de se séparer, P. lui dit : tt 11 faut échanger nos noms pour garder un souvenir de notre voyage; moi, je m'appelle P., je suis Parisien, je cultive l'art de la musique avec passion, et je voyage pour mon agrément. » L'Allemand lui Uni à peu près ce langage : « Moi, je suis poëte et philosophe; je voyage pour mon instruction; j'ai pour patrie la Bavière; je suis le roi de ce pays-là , comme Ulysse l'étail

d'Ithaque Vous souriez Que voulez-vous? c'était

l'état de mon père. II est vrai que la profession de roi a beaucoup perdu dans ces derniers temps; mais il faut bien faire quelque chose , il n'y a pas de sot métier, et

Munich est encore plus grand qnlthaque et que Monaco ' ! »

Ce pèlerin était, en effet, le roi-poëte Louis de Bavière, qui, dans sa jeunesse, passionné pour Fart et pour la poésie , a fait de longs séjours en Italie et en Sicile. Devenu roi, il a voulu réaliser ses souvenirs de voyage, comme l'empereur Adrien Ta fait dans sa villa de Tivoli, et il a cherché à se refaire, dans sa petite capitale, une image durable de l'Italie : grâce à lui, Munich est devenu la Florence de l'Allemagne , et le foyer de l'art germanique retrempé aux antiques sources de l'art italien. Pierre de Cornélius fut le Michel- Ange de ce nouveau Médicis. Son Raphaël eût été Owerbeck, si Owerbeck eût pu être ailleurs qu'à Rome. Le roi Louis a élevé le Valhalla à toutes les gloires de l'Allemagne; il a donné à Munich un palais Pitti et des basiliques romaines. Mais, après avoir, comme Salomon, élevé ces beaux temples à Dieu et à la patrie, il est tombé honteusement comme ce roi d'Orient dont on admirait la sagesse. Sa chute a eu la même cause , et on peut dire de lui ce qu'on lit au livre des Rois : « Il était déjà avancé en âge quand son cœur fut dépravé par les femmes, et il servit des dieux étrangers. »

Ce roi, nature mobile et passionnée , est poëte ; il a voulu posséder les deux couronnes dont Charles IX disait à Ronsard :

Tous deux également nous portons des couronnes^ Mais, roi, je la reçois, poëte, tu la donnes.

' Munich, en allemand Munchen, tire son nom des moines qui l'habi- ^ient, tout comme Monaco. Ces deux villes ont des figures de moines «Jinileur écusson.

Le roi Louis s'écrie spirituellement dans une de ses poésies :

« Qui osera me dire le mérite de mes vers? — 11 y aura-t-il un homme assez sincère pour me donner franchement son opinion? Quel sera cet homme? S'il est courtisan, mes vers seront bons; s'il ne Test pas, les convenances Tempèchcront de m'avouer qu'il les trouve mauvais. Ainsi, dans tous les cas, je ne saurai jamais ce qu'ils valent. Denis a perdu les poètes-rois : j'avoue qu'il est dur de critiquer lorsque la tête en dépend^ mais je ne suis pas un Denis. »

J'ai essayé de traduire en vers quelques-unes de ses petites pièces sur Rome et sur Naples :

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