MILAN
24 septembre. — J'arrive, à sept heures du soir, harassé de fatigue ; je cours à la Scala. — Mon voyage est payé. Mes organes épuisés u étaient plus susceptibles de plaisir. Tout ce que rimagination la plus orientale peut rêver de plus singulier, de plus frappant, de plus riche en beautés d architecture, tout ce que Ton peut se représenter en draperies brillantes, en personnages qui non-seulement ont les habits, mais la physionomie, mais les gestes des pays où se passe Taction, je l'ai vu ce soir.
25 septembre. — Je cours à ce premier théâtre du monde : l'on donnait encore la Testa di bron%o. J'ai eu tout le temps d'admirer. La scène se passe en Hongrie ; jamais prince hongrois ne fut plus fier, plus brusque, plus généreux, plus militaire que Galli. C'est un des meilleurs acteurs que j'aie rencontrés ; c'est la plus belle voix de basse que j'aie jamais entendue : elle fait retentir jusqu'aux corridors de cet immense théâtre*.
Quelle science du coloris dans la manière dont les habillements sont distribués ! J'ai vu les plus beaux tableaux de Paul Véronèse. À côté de Galli, prince hongrois, en costume national,
* U n*e8t guère probable que ce qu'on disait des toix en 1816 se trouve encore vrai dix ans plus tard. (Note ajoutée eu 1826.)
rhabit de houzard le plus brillant, blauc, rouge et or ; son premier ministre est couvert de velours noir, n'ayant d'autre ornement brillant que la plaque de son ordre; la pupille du prince, la charmante Fabre, est en pelisse bleu>de-ciel et argent, son shako garni d'une plume blanche. La grandeur et la richesse respirent sur ce théâtre : on y voit à tons moments au moins cent chanteurs ou Cgurants» tous vêtus comme le sont en France le& premiers rôles. Pour Tun des derniers ballets, Ton a fait cent quatre-vingt-cinq habits de velours ou de satin. Les dépedses sont énormes. Le théâtre de la Scala est le salon de la ville. H n'y a de société que là ; pas une maison ouverte. Nous nous reverrons à la Scala, se dit-on pour tous les genres d'afTaires. Le premier aspect est enivrant. Je suis tout transporté en écrivant ceci.
26 septembre. — J'ai retrouvé Tété; c'est le moment le plus touchant de cette belle Italie. J'éprouve comme une sorte d'ivresse. Je suis allé à Dèsio, jardin anglais délicieux, à dix milles au nord de Milan, au pied des Alpes.
Je sors de la Scala. Ma foi ! mon admiration ne tombe point* J'appelle la Scala le premier théâtre du monde, parce que c'est celui qui fait avoir le plus de plaisir par la musique. Il n*y a pas une lampe dans la salle ; elle n'est éclairée que par la lumière réfléchie par les décorations. Impossible même d*imaginer rien de plus grand, de plus magnifique, de plus imposant, de plus neuf, que tout ce qui est architecture. Il y a eu ce soir onze changement» de décorations. Me voilà condamné à un dégoût éternel pour nos théâtres : c*est le véritable inconvénient d*uu voyage en Italie.
Je paye un sequin par soirée pour une loge aux troisièmes, que j'ai promis de garder tout le temps de mon séjour. Malgré le manque absolu de lumière, je distingue fort bien les gens qui entrent au parterre. On se salue à travers le théâtre d'une loge à l'autre. Je suis présenté dans sept ou huit ; je trouve cinq ou six personnes dans chacune de ces loges, et la conver-> sation établie comme dans un salon. 11 y a des manières pleines de naturel et une gaieté douce, surtout pas de gravité.
Le degré de ravissement où notre âme est portée est l'unique
8 ŒUVRES DE SïEiNDllAL.
iherinouièlre de la beaulé en musique; tandis que, du plus grand sang-froid du monde, je disdhin tableau de Guide : «Gela est de la première beauté ! »
27 septembre. — Un duc de Hongrie, on a mis un duc, car la police ne souffre pas ici, sans de grandes difficultés, que Tou mette un roi sur la scène : je citerai de drôles d'exemples ; un duc de Presbourg donc aime sa pupille ; mais elle est mariée en secret à un jeune officier, Bonoldi, protégé par l^remier ministre. Ce jeune officier ne connaît pas ses parents : il est fils naturel du duc ; le ministre veut le faire reconnaître. A la première nouvelle que le souverain veut épouser sa femme, il a quitte sa garnison et se présente au ministre alarmé, qui le cache dans un souterrain du château ; ce souterrain n'a d'issue que par le piédestal d'une tête de bronze qui orne la grande salle. Cette tête et le signal qu'il faut faire pour l'ouvrir donnent les accidents les plus pittoresques et les moins prévus; par exemple, le finale ^u premier acte, qui, au moment où le duc conduit sa pupille à l'aulel, commence par les grands coups qu'un valet poltron, jeté par hasard dans le souterrain, donne contre le piédestal de la tête pour se faire exhumer.
Le déserteur, poursuivi dans les montagnes, est pris, condamné à mort; le ministre découvre sa naissance au duc. Au moment où cet heureux père est au comble de la joie, on entend les coups de fusil qui exécutent le jugement. Le quatuor qui commence par ce bruit sinistre, et le changement de ton du comique au tragique, seraient frappants, même dans une partition de Mozart ; qu'on juge dans le premier ouvrage d'un jeune homme !' M. Solliva, -élève du Conservatoire fondé ici par le prince Eugène, a vingt-cinq ans. Sa musique est la plus ferme, la plus enflammée, la plus dramatique que j'aie entendue depuis longtemps. Il n'y a pas un moment de langueur. Est-ce un homme de génie ou un simple plagiaire? On vient de donner à Milan, coup sur coup, deux ou trois opéras de Mozart, qui commence à percer en ce pays ; et la musique de Solliva rappelle à tout moment Mozart. Est-ce un centon bien fait? est-ce une œuvre de génie?
28 septembre. — C'est une œuvre de génie : il y a là une cha-
ROMK, NAPLES ET FLORENCfc:. 9
leur, une vie dramatique, une fermeté dans tous les effets, qui décidément ne sont pas du style de Mozart. Mais Solliva est un jeune homme ; transporté d'admiration pour Mozart, il a pris sa couleur. Si Tauteur à la mode eût été Gimarosa, il eût semblé un nouveau Gimarosa.
Dugazon me disait, à Paris, que tous les jeunes gens qui se présentaient chez lui pour apprendre à déclamer étaient de petits Talma. Il fallait six mois pour leur faire dépouiller le grand acteur et voir s'ils avaient quelque chose en propre.
Le Tintoret est le premier des peintres pour la vivacité d'action de ses personnages. Solliva est excellent pour la vie dramatique. Il y a peu de chant dans son ouvrage ; Tair de Bonoldi, au premier acte, ne vaut rien; Solliva triomphe dans les morceaux d'ensemble et dans les récitatifs obligés, peignant le caractère. Aucune parole ne peut rendre l'entrée de Galli, disputant avec son ministre, au premier acte. Les yeux éblouis de tant de luxe, les oreilles frappées de ces sons si mâles et si bien dans la nature, attachent tout de suite Tâme au spectacle : c'est là le sublime. Les meilleures tragédies sont bien froides auprès de cela. Solliva, comme le Gorrége, connaît le prix de Tespace ; sa musique ne languit pas deux secondes, il syncope tout ce que Toreille prévoit ; il serre, il entasse les idées. Gela est beau comme les plus vives symphonies de Haydn.
1 " octobre. — J'apprends que la Testa di bronza est un de nos mélodrames. Méprisé à Paris, la musique en a fait un chefd'œuvre à Milan ; elle a donné de la délicatesse et de la profondeur aux sentiments. « Mais pourquoi, disais-je à M. Porta, aucun poète italien n'inventet-il les canevas chargés de situations frappantes qu'il faut pour la musique? — Penser, ici, est un péril; écrire, le comble de l'inconséquence. Voyez la brise charmante et voluptueuse qui règne dans l'atmosphère, aujourd'hui \" octobre; voulez-vous qu'on s'expose à se faire^ exiler dans les neiges de Munich ou de Berlin, parmi les gens tristes, qui ne songent qu'à leurs cordons et à leurs seize cfuartiers? Notre climat est notre trésor. i>
L'Italie n'aura de littérature qu'après les deux chambres; jusque-là, tout ce que l'on y fait n'est que de .la fausse culture,
iO (EUVnES DE STENDHAL.
de la littérature d^Âcadémie. Un homme de génie peut percer au milieu de la platitude générale; mais Atfieri travaille à l'aveugle, il n'a point de véritable public à espérer. Tout ce qui hait la tyrannie le porte aux nues ; tout ce qui vit de la tyrannie l'exècre et le calomnie. L'ignorance, la paresse et la volupté sont telles, parmi les jeunes Italiens, qu'il faut un long siècle avant que Tltalie soit à la hauteur des deux chambres. Napoléon Ty menait, peut-être sans le savoir. Il avait déjà rendu la bravoure personnelle à la Lombardie et à la Romagne. La bataille de Raab, en 1809, fut gagnée par des Italiens.
Laissons les sujets tristes; parlons musique : c'est le seul art qui vive encore en Italie. Excepté un homme unique, vous trouverez ici des peintres et des sculpteurs comme il y en a à Paris et à Londres; des gens qui pensent à Targent. La musique, au contraire, a encore un peu de ce feu créateur qui anima successivement en ce pays le Dante, Raphaël, la poésie, la peinture, et enfin les Pergolèse et les Gimarosa. Ce feu divin fut allumé jadis par la liberté et par les mœurs grandioses des républiques du moyen âge. En musique, il y a deux routes pour arriver au plaisir, le style de Haydn et le style de Cimarosa : la sublime harmonie ou la mélodie délicieuse. Le style de Gimarosa convient aux peuples du Midi et ne peut être imité par les sots. La mélodie fut au plus haut point de sa gloire vers 1780 ; depuis, la musique change de nature, Tharmonie empiète et le chant diminue. La peinture est morte et enterrée. Ganova a percé par hasard, par la force de végétation que Tàme de Thomme a sous ce beau climat ; mais, comme Alfieri, c'est un monstre; rien no lui ressemble, rien n'en approche, et la sculpture est aussi morlo en Italie que l'art des Corrége : la gravure se soutient assez bien, mais ce n'est guère qu'un métier.
La musique seule vit en Italie, et il ne faut faire en ce beau pays que V amour; les autres jouissances de l'âme y sont gênées; on y meurt empoisonné de mélancolie, si Ton est citoyen. La défiance y éteint Tamitié; en revanche, V amour y est délicieux; ailleurs, on n'en a que la copie.
Je sors d'une loge où l'on m'a présenté à une femme grande et bien faite, qui m*a semblé avoir trente-deux ans. Elle est
encore belle et de ce genre de beauté que l'on ne trouve jamais au nord des Alpes. Ce qui Tentoure annonce Topulence, et je trouve dans ses manières une mélancolie marquée. Au sortir de la loge, Tami qui m*a présenté me dit : t. Il faut que je vous conte une histoire. »
Rien de plus rare que de trouver ici dans le téte*à-téte un Italien d'humeur à conter. Ils ne se donnent cette peine qu'en présence de quelques femmes de leurs amies, ou du moins quand ils sont bien établis dans une excellente poltrona (bergère). J'abrège le récit de mon nouvel ami, rempli de circonstances pittoresques, souvent exprimées par gestes.
« Il y a seize ans qu'un homme fort riche, Zilietti, banquier de Milan, arriva un soir à Brescia. Il va au théâtre ; il voit dans une loge une très-jeune femme, d'une figure frappante. Zilietti avait quarante ans ; il venait de gagner des millions; vous l'auriez cru tout adonné à l'argent. Il était à Brescia pour une aCEaire importante qui exigeait un prompt retour à Milan. 11 oublie son aflaire. Il parvient à parler à cette jeune femme. Elle s'appelle Gina, comme vous savez ; elle était la femme d'un noble fort riche. Zilietti parvient à l'enlever. Depuis seize ans il l'adore, mais ne peut l'épouser, car le mari vit toujours.
« Il y a six mois, l'amant de Gina était malade, car depuis deux ans elle a un amant, Malaspina, ce poète si joli homme que vous avez vu chez la Bibin Gatena. Zilietti, toujours amoureux comme le premier jour, est fort jaloux. Il passe exactement tout son temps dans ses bureaux ou avec Gina. Celle-ci, désespérée de savoir son amant en danger et sachant bien que tous ses domestiques sont payés au poids de l'or pour rendre compte de ses démarches, fait arrêter sa voiture à la porle du Dôme, et, par le passage souterrain de cette église, du c6té de l'archevêché, elle va acheter des cordes et des habits d'homme tout faits, chez un fripier. Ne sachant comment les emporter, elle passe ses habits d'homme sous ses vêtements, et regagne sa voiture sans accident. En arrivant chez elle, elle est indisposée et s'enferme dans sa chambre. A une heure après minuit, elle descend de son balcon dans la rue avec ses cordes, qu'elle a arrangées grossièrement en échelle. Son appartement est un
piano nobile (premier étage) fort élevé. A une heure et demie, elle arrive chez son amant, déguisée en homme. Transports de - Malaspina ;U n'était triste de mourir que parce qu'il ne pouvait espérer de la voir encore une fois, ce Mais ne reviens plus, ma « chère Gina, lui dit-il quand elle s'est résolue à partir vers les <E trois heures du matin ; mon portier est payé par Zilietti ; je suis « pauvre, tu n'as rien non plus; tu as l'habitude de la grande « opulence, je mourrais désespéré si je te faisais rompre avec <x Zilietti. »
« Gina s'arrache de ses bras. Le lendemain, à deux heures du . matin, elle frappe à la fenêtre de son amant, qui est aussi au premier étage et donne sur un de ces grands balcons en pierre . si communs en ce pays ; mais elle le trouve dans le délire et ne parlant que de Gina et de sa passion pour elle. Gina, sortie de chez elle par la fenêtre, et avec le secours d'une échelle de corde, était montée chez son amant aussi, par une échelle de corde. Cette expédition a eu lieu treize nuits de suite, tant qu'a duré le danger de Malaspina. »
Rien au monde ne semblerait plus ridicule aux femmes de Paris ; et moi, qui ai l'audace de raconter une telle équipée, je m'expose à partager le même ridicule. Je ne prétends pas approuver de telles mœurs; mais je suis attendri, exalté; demain, il me sera impossible de ne pas approcher Gina avec respect; mon cœur battra comme si je n'avais que vingt ans. Or voilà ce qui ne m'arrive plus à Paris.
Si je l'avais osé, j'aurais sauté au cou de l'ami qui venait de me conter cette anecdote. J'ai fait durer le récit plus d une heure. Il m'est impossible de n'être pas tendrement attaché à cet ami.
2 octobre.— Ce petit Solliva a la figure chétive d'un homme de génie. Je m'expose beaucoup ; il faut voir son second ouvrage. Si l'imitation de Mozart augmente, si la vie dramatique diminue, c'est un homme qui n'avait dans le cœur qu'un opéra, accident fort commun dans le talent musical. Un jeune compositeur donne deux ou trois opéras, après quoi il se répète et n'est plus que médiocre : voyez Berton en France.
Galli, beau jeune homme de trente ans, est sans doute le
meilleur soulien de la Tespi di bipnw; on lui préfère presque Remorini (le ministre), belle bas&e^ aussi^' et qui a uue voix très-flexible, très-variée, chose rare. dans les basses; mais ce n*est qu un bel instrument, toujours le mê(ne et presque sans âme. Un cri partant du cœur, o fortunato istante ! dont la musique n'a pas vingt mesures, a fait sa réputation dans cet opéra. - L'accent de la nature a été saisi par le maestro et reconnu avec transport par le public.
La Fabre, jeune Française née ici dans le palais du prince et protégée par la vice- reine, a une belle voix, surtout depuis qu'elle a vécu avec le célèbre soprano Velluli. Elle est à ravir dans certains morceaux passionnés. 11 lui faudrait une salie moins vaste. Du reste, on la dit amoureuse de TAmour. Je n*en doute plus, depuis que* je lui ai vu chanter Stringerlo ail petto, au second adte,^u' moment où elle apprend que son époux, qu'on avait entejjdijrfusiller, est sauvé. Un des confidents du ministre avait fait distribuer aux soldats des cartouches sans balles. Circonstance singulière et touchante, à la représentation de ce soir, tout le théâtre est intéressé *. Quand la Fabre est distraite ou fatiguée, rien de plus commun; dans un sérail, ce serait un grand talent. Elle a vingt ans; même mauvaise, je la préfère infiniment à ces chanteuses sans âme, à mademoiselle Cinti, par exemple. *
Bassi est excellent : ce n*es| pas Tàme qui lui manque à celui-là ! Quel bouffe divin s'il avait un peu de voix ! Quel feu î quelle énergie ! quelle âme toute à la scène ! Il joue tous les soirs, depuis quarante jours, cette Tête de bron%e; n'ayez pas peur qu'il jette un regard dans la salle ; il est toujours le valet de chambre poltron et sensible du duc de Hongrie. En France, un homme d'autant d'esprit ( Bassi fait de jolies comédies ) aurait peur d'être ridicule par l'importance qu'il met à son rôle, même quand personne ne l'écoute. Je lui ai fait ce soir celle objection ; il m'a répondu : « Je joue bien pour me faire plaisir
' Madame la maréchale Ney était au spectacle. On parvint à la faire sortir avant le moment où Ton entend le feu de peloton qui exécute la ^ntence.
à moi-même. Je copie un certain valet poltron, dont mon imagination m'a procuré la vue les premières fois que j*ai joué mon rôle. Quand je parais en scène maintenant , fai du plaisir à être en valet poltron. Si je regardais dans la salle, je m'ennuierais à périr; je crois même que je manquerais de mémoire. D'ailleurs, j'ai si peu de voix : si je n'étais pas bon acteur, que serais-je ? » — Pour une belle voix, comme pour la fraîcheur des attraits chez les femmes, il faut un cœur froid.
Par une disposition instinctive, que j'ai bien observée ce soir sur le baron allemand Kenisfelil, ces êtres, tout âme, choquent les personnes de la très-haute société qui manquent un peu d'esprit : il leur faut des talents appris ; ils trouvent de l'excès dans tout ce qui est inspiré. Uier, ce baron pointilleux grondait le garçon du restaurateur parce qu'il n'avait pas écrit correctement son noble nom sur sa carte.
5 octobre. — L'orchestre de Milan, admirable dans les choses douces, manque de brio dans les morceaux de force. Les instruments attaquent timidement la note.
L'orchestre de Favart a le défaut contraire. Il cherche toujours à embarrasser le chanteur et à faire le plus de bruit possible. Dans un orchestre parfait, les violons seraient français, les instruments à vent allemands, et le reste italien, y compris le chef d'orchestre.
Celle place, si essentielle au chant, est occupée à Milan par le célèbre Àlessandro Rollar, que la police a fait prier de ne plus jouer de l'alto ; il donnait des attaques de nerfs aux femmes.
Ou pourrait dire à un Français arrivant dans ce pays : Gimarosa est le Molière des compositeurs , et Mozart le Corneille ; Mayer, Vinler, etc., sont des Marmontel. La grâce innocente de la prose de la Fontaine, dans les Amours de Psyché, est reproduite par Paisiello.
4 octobre. — J'ai visité aujourd'hui les fresques si touchantes de Luini à Sarouno, la chartreuse dé Cariguano, avec les peintures à fresques de Daniel Crespi, fort bon peintre qui avait vu les Carrache et senti le Corrége. J'ai vu Castelazzo. J'ai été fort mécontent d'un château de Montebello> célèbre par le séjour que Bonaparte y fil en 1797. D'après le principe major è Ion-
ROME* ISAPLES ET PLORENCE. 15
ginquo reverentia, dès ce temps-là BoDaparte ne voulait pas habiter les villes et se prodiguer. Leinate Jardin renqili d'architecture, appartenant à M. le duc Litta, m*a plu. Ce courtisan de Napoléon n'a point fait la girouette depuis 1814 ; il a bravé courageusement les- Tedeschi. Notez que Napoléon Favait fait grand chambellaa sans qu'il le demandât. M. le duc Litta a fait un Uvre, tiré à un exemplaire, qu'il a le projet de brûler avant sa mort. Il a, dit-on, sept à huit cent mille livres de rente. J'ai vu de loin, dans une allée de LeinaCe, la femme de son neveu le duchino; c'est une des douze plus jolies femmes de Milan. Je lui trouve Tair dédaigneux des anciens portraits espagnols. Il faut bien se garder de se promener seul à Leinate; ce jardin est plein de jets d'eau destinés à mouiller les spectateurs. En posant le pied sur la première marche d'un escalier, six jets d'eau me sont partis entre les jambes.
C'est en Italie que les architectes de Louis XIV prirent le goût des jardins comme Versailles et les Tuileries, où rarchitecture est mêlée aux arbres.
Au Gernietto, villa du fameux dévot Mellerio, il y a des statues de Canova. J'ai revu Dèsio, simple jardin anglais, au nord de Milan, et qui me semble l'emporter sur tous les autres. On voit de près les montagnes et le Rezegon di Lek (la Scie de Lecco) . L'air y est plus sain et plus vif qu'à Milan. Napoléon avait ordonné que les rizières et les prés marciti (arrosés constamment, on les fauche huit fois par an) seraient éloignés à cinq milles de Milan. Mais il avait accordé un délai aux propriétaires pour le changement de culture. Comme on trouve un avantage immense à cultiver le riz, les propriétaires ont graissé la patte à la police, et au couchant de Milan, vers la porte Vercellina, j'ai vu des rizières à une portée de canon de la ville. Quant aux voleurs, on les rencontre à une portée de fusil presque chaque soir. La police est comme celle de Paris, elle ne songe qu'à la politique, et du reste fait tondre barbarementles arbres plantés par Napoléon, pour avoir le bénéfice des fagots.
Mais enfin, comme les espions eux-mêmes ont le goût italien, cette police a forcé les citoyens à faire des choses prodigieuses pour l'embellissement de la ville. Par exemple, i'on peut passer
près des maisons quand il pleut; des conduits de fer-blanc amènent les eaux des toits dans le canal qui passe sous chaque rue. Gomme les corniches sont fort saillantes, on est presque à Tabri de la pluie en marchant le long des maisons.
Le lecteur se moquerait de mon enthousiasme si j'avais la bonhomie de lui communiquer tout ce que j'écrivis, le 4 octobre 1816, en revenant de Dèsio. Cette charmante villa appartient au marquis Cusani, qui, sous Napoléon, voulut rivaliser de luxe avec le duc Litla.
Galli est enrhumé. Ou nous redonne un opéra de Mayer, Ekna, qu'on jouait avant la Testa di bronw. Gomme il parait languie sant!
Quels transports au sestetto du second acte ! Voilà cette musique de noctujTie, douce , attendrissante , vraie musique de la mélancolie, que j'ai souvent entendue en Bohème. Geci est un morceau de génie que le vieux Mayer a gardé depuis sa jeunesse, ou qu'il a pillé quelque part; il a soutenu tout Topera. Voilà un peuple né pour le beau : un opéra de deux heures est soutenu par un moment délicieux qui dure à peine six minutes ; on vient de cinquante milles de distance pour entendre ce sestelto chanté par mademoiselle Fabre, Remorini, Bassi, Bonoldi, etc., et pendant quarante représentations, six minutes font passer sur une heure d'ennui. Il n'y a rien de choquant dans le reste de l'opéra, mais il n'y a rien. Alors ou fait la conversation dans les deux cents petits salons, avec une fenêtre garnie de rideaux donnant sur la salle, qu'on appelle loges. Une loge coûte quatre-vingts sequins; elle en coûtait deux cents ou deux cent cinquante, il y a six ans, dans les temps heureux de l'Italie (règne de Napoléou, de 1805 à 1814). Napoléon a volé à la France la liberlé dont elle jouissait en 1800 et ramené les jésuites. En Italie, il détruisait les abus et protégeait le mérite. Après vingt années du despotisme raisonné de ce grand homme , ces gens-ci eussent peutêtre été dignes des deux chambres.
Je vais dans huit ou dix loges ; rien de plus doux, de plus aimable, de plus digne d'être aimé que les mœurs milanaises. C'est l'opposé de l'Angleterre; jamais de figure sèche et désespérée. Chaque femme est en général avec son amant; plaisanteries
ROMli, NAPLES ET FLORENCE. , 17
douces, dispules vives, rires fous, mais jamais d'airs importants. Pour les mœurs, Milan est une république vexée par la présence de trois régiments allemands et obligée de payer trois millions a Tempereur d'Autriche. Notre air de dignité, que les Italiens âp> pellent sostenuto, notre grand art de représenter, sans lequel il n'y a pas de considération, serait pour eux le comble de Tennui. Quand on a pu comprendre le charme de cette douce société de Milan, on ne peut plus s'en défaire. Plusieurs Français de la grande époque sont venus ici prendre des fers qu'ils ont portés jusqu'au tombeau.
Milan est la ville d'Europe qui a les rues les plus commodes * et les plus belles cours dans Fintérieur des maisons. Ces cours carrées sont, conmie chez les Grecs anciens, environnées d'un portique, formé par des colonnes de granit fort belles, il y a peut-être à Milan vingt mille colonnes de granit; on les tire de Baveno, sur le lac Majeur. Elles arrivent ici par le fameux canal qui joint l'Âdda au Tésin. Léonard de Vinci travailla à ce canal en 1496; nous n'étions encore que des barbares, comme tout le Nord.
Il y a deux jours que le mattre d'une de ces belles maisons, ne pouvant dormir, se promenait sous le portique, à cinq heures du matin ; il tombait une pluie chaude. Tout à coup, il voit sortir d'uue petite porte, au rez-de-chaussée, un fort joli jeune homme de sa connaissance. Il comprend qu'il a passé la nuit dans la maison. Gomme ce jeune homme aime beaucoup l'agriculture, le mari lui fait pendant deux heures, tout en se promenant sous le portique, et sous prétexte d'attendre la fin de la pluie, des questions infinies sur l'agriculture. Vers les huit heures, la pluie ne cessant pas, le mari a pris fort poliment congé de son ami, et est remonté. Le peuple milanais offre la réunion de deux choses que je n'ai jamais vues ensemble au même degré, la sagacité et la bonté. Quand il discute, il est le contraire des Anglais, il est serré comme Tacite; la moitié du sens est dans le geste et dans l'œil ; dès qu'il écrit il veut faire de belles phrases toscanes, et il est plus bavard que Gicéron. »
* Tbe most oomforiable streets.
Madame Catalan! est arrivée et nous annonce quatre coneerls ; le croiriez- vous? une chose cboque tout le monde : le billet coûte dix francs. J'ai -vu une loge pleine de gens qui jouiss^ent de quatre-vingt ou cent mille livres de rente, et qui, dans Toccasion, en dépensent le triple en bâtiments, ^e récrier sur ce prix de dix francs. Ici, le spectacle est pour rien ; il coûte trentesix centimes aux abonnés. Pour cela, on a le premier acte de l'opéra, qui dure une heure ; on commence .à sept heures et demie en hiver, et à huit heures et demie en été; ensuite grand ballet sérieux, une heure et demie ; après le ballet vient le second acte de Topera, trois quarts d'heure; enfin, un petit ballet comique, ordinairement délicieux, et qui vous renvoie chez vouji, mourant de rire , vers les minuit et demi , une heure. Quand on a payé son billet quarante sous, ou que Ton est entré pour trente-six centimes, on va se placer dans un parterre assis, sur de bonnes banquettes à dossier, très-bien rembourrées : il y a huit à neuf cents places. Les gens qui ont une loge vont y recevoir leurs amis. Ici, une loge est comme une maison, et se vend vingt à vingt-cinq mille francs; le gouvernement donne deux cent mille francs à rimpresario (rentrepreneur); Timpresario loue à son profit le cinquième et le sixième rang de loges , qui lui valent cent mille francs : les billets font le reste. Sous les Français, Tentreprisc avait les jeux, qui donnaient six cent mille francs à mettre en ballets et en voix. La Scala peut contenir trois mille cinq cents spectateurs. Le parterre de ce théâtre est ordinairement à moitié vide, c'est ce qui le rend si commode.
Dans les loges, vers le milieu de la soirée, le cavalier servant de la dame fait ordinairement apporter des glaces; il y a toujours quelque pari en train, et Ton parie toujours des sorbets, qui sont divins ; il y en a de trois sortes, gelati, crepè, et pezziduri ; c'est une excellente connaissance à faire. Je n'ai point encore décidé la meilleure espèce, et tous les soirs je me mets en expérience.
6 octobre. — Enfin, ce concert de madame Catalan! , s! attendu, a eu lieu dans la salle du Conservatoire , qui n'a pas pu se remplir. Il y avait quatre cents personnes environ. Quel tact dans ce peuple! Le jugement est unanime; c'est la plus belle
voiiL dont on se souvienne, supérieure de bien loin à la Banti, à la Billinglon, à la Gorrea, à Marchesi, à Crivelli. Métne dans les morceaux les plus vifs, madame Catalani semble toujours chanter sous un rocher; elle a ce retentissement argentin.
Quel eiïet ne produirait-elle pas si la nature lui eûl donné une âme l Elle a chanté tous ses airs de la même manière. Je 1 attendais à Tair si touchant
Frenar vorrei le lacrime.
Elle Ta chanté avec le même luxe de petits ornements gais et ra pides que les variations sur Tair
Nel cor piu non rai sento.
Madame Gatalàni ne chante jamais qu'une douzaine d'airs ; c*esl avec cela quelle se promène en Europe*. — 11 fimt Tentendre
* Ce soir nous avons eu :
Dellu tromha il suon guerriero.
PoRTOr.ALI.ii.
Frenar vorrei le lacrime.
Idem.
Nel cor pi^noa mi scnto.
^ PAISfELLO.
Second concert, à Milan l>pb frenate le lacrime.