‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 205 sur 247 · I. Voir figures 4, 5, page · texte numérisé non relu

I. Voir figures 4, 5, page

dans lesquelles étaient placés les peintres et les sculpteurs. Caché dans les entrailles de la terre, avec ses couleurs et son pinceau, le peintre poursuivait son œuvre dans une liberté et une sécurité relatives. Le sculpteur, au contraire, dont l'atelier était situé dans Rome même, n'eût pu tailler dans la pierre des sujets chrétiens sans faire, souvent au péril de sa vie, profession ouverte de christianisme. Aussi, sur les quelques sarcophages des catacombes antérieurs à Constantin, l'idée chrétienne n'apparaît jamais que sous un voile, cachée dans quelque figure symbolique plus ou moins connue et employée par les païens. Au contraire, sur les sarcophages si nombreux postérieurs à la paix de l'Eglise, on retrouve ces mêmes séries de sujets sacrés, ce même symbolisme réduit en un système régulier, que nous avons étudiés dans les fresques souterraines du ii^ et du iii*^ siècle. La paix n'eut pas été plus tôt donnée à l'Eglise que l'art chrétien, comme une source longtemps retenue dans les entrailles de la terre, jaillit de toutes parts, apparut à ciel ouvert sur tous les points à la fois du monde romain. Des sarcophages du iv*^ siècle ornés de sculptures chrétiennes ont été trouvés à Arles ^ et dans tout le midi de la France, à Saragosse, en Afrique, aussi bien qu'à Rome, à Ravenne, à Milan et dans toute l'Italie.

La formation d'une école chrétienne de sculpture n'était pas possible avant la lin des persécutions. Aussi, pendant les trois premiers siècles, était-il presque toujours nécessaire, pour se procurer des sarcophages, d'avoir recours aux ateliers ou aux boutiques des marbriers païens. Quand on examine les fragments des sarcophages de cette époque trouvés dans les catacombes, on reconnaît le soin avec lequel les chrétiens, en les commandant ou en les achetant, ont évité tout ce qui eût senti l'idolâtrie, toute sculpture représentant des rites païens, des faux dieux, des scènes mytholo-

I. Un grand nombre de sarcophages chrétiens découverts à Arles sont maintenant au musée de cette ville, qui parait avoir possédé une importante école de sculpture chrétienne.

giques. Sur quelques sarcophages des catacombes, cependant, on rencontre des sujets de cette nature; mais toujours ils ont été effacés, mutilés à coups de marteau ou de ciseau, ou bien le côté sur lequel ils sont sculptés a été posé contre la muraille, de façon à n'être pas vu. Quand un fragment de sarcophage orné de iigures mythologiques était employé, à défaut d'une autre pierre, pour boucher un loculus^ on avait soin, de même, de tourner la face sculptée vers l'intérieur de la tombe. On a trouvé dans les cryptes de Lucine un sarcophage dont une des faces représente une bacchanale : elle avait été tournée vers la muraille, et la face nue, destinée, dans l'intention de l'artiste, à être appuyée contre les parois de la chambre sépulcrale, était au contraire exposée à la vue, et portait inscrit le nom de la défunte, IRENE. Les sarcophages découverts dans les catacombes sont quelquefois simplement ornes de festons ou

Fig. 41. — Très-ancien sarcophage, trouvé dans la crypte de Lucine.

de lignes ondulées; ou de scènes empruntées à la vie pastorale, à l'agriculture, à la chasse; ou même, mais plus rarement, de masques ou figures comiques. On trouve, parmi les bas-reliefs des tombeaux païens, des scènes pastorales, l'image d'un ou plusieurs bergers, qui parfois (cela est rare) portent une brebis sur leurs épaules. De tels sujets, qui se rencontrent fortuitement avec les plus chères figures du symbolisme chrétiens, bien que séparés d'elles par des différences qui empêchent de les confondre, étaient faciles à tourner à un sens spirituel, et il n'est pas surprenant qu'ils aient été choisis de préférence par les fidèles qui achetaient des sarcophages. D'autres images paraissent, à première

vue, moins susceptibles d'une interprétation chrétienne. Ainsi, dans une chambre du cimetière de Calliste, on a découvert un sarcophage sur lequel sont représentés, à côté du pasteur, entre les jambes duquel est une corbeille renversée, signe de mort, l'Amour et Psyché se tenant embrassés. Ce bas-relief semble avoir été recouvert de chaux, peut-être pour en cacher les ligures : on Ta trouvé enterré plus bas que le niveau du sol. Un autre sarcophage, décou-

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ig, 42. — Sarcophage enterré dans le sol d'une chambre du cimetière de Calliste.

vert dans la crypte de Lucine, représente l'histoire d'Ulysse et des Sirènes (il est probable que le monogramme TYR AN- NIO, qui se voit à gauche du bas-relief, présente une forme déguisée de la croix). Ce n'est pas le seul exemple de la fable d'Ulysse représentée sur des fragments de sculptures trouvés parmi les tombeaux chrétiens. Au v"" siècle, saint Maxime, évêque de Turin, prêchant u sur la Passion et la croix du Seigneur », expliquait que le vaisseau

Fig. 43. — Sarcophage trouvé dans la cr3-pte de Lucine, représentant Ulysse et les Sirènes.

d'Ulysse est le type de l'Église, et que le màt auquel fut attaché le héros est une figure de la croix. Par elle, depuis que le Christ y a été attaché, les fidèles peuvent

franchir sans péril les écueils des passions humaines ; ils peuvent , « en se bouchant les oreilles par les Ecritures divines, » rester insensibles aux douces voix qui les sollicitent ^. Cette belle allégorie était certainement connue des premiers fidèles, et saint Maxime de Turin n'a fait que répéter un enseignement qui avait cours avant lui. En adoptant de pareilles images pour en orner leurs tombeaux, les chrétiens, outre le sens mystique et la haute portée morale qu'ils savaient y voir, se plaisaient sans doute à y reconnaître une image de la croix et même du Crucilié.

On voit encore, dans le cimetière de Calliste, un sarcophage qui contient un squelette d'homme bien conservé. Il est orné, aux deux extrémités, de l'image du Pasteur. Cette image est peut-être l'œuvre d'une main païenne, car elle renferme un trait tout à fait étranger à la parabole évangélique et qui ne se rencontre dans aucune représenta-

Fig. 44. — Sarcophage encore visible dans le cimetière de Calliste,

tion chrétienne du Bon Pasteur. A côté du berger, un chien, assis, lève la tête. Cependant la chambre oii a été trouvé ce sarcophage date du iv^ siècle ; si ce bas-relief est chrétien, l'artiste l'a traité avec une liberté toute classique, et sans avoir beaucoup d'égard à son sens spirituel. On voit, au musée de Latran, un exemple très-probable de l'image du Pasteur sculptée par un artiste païen sur la commande d'une famille chrétienne. C'est un sarcophage placé dans la grande salle, vers le milieu de la rangée de droite. Il représente

I. Saint Maxime, Hom. I, de Cruce Domini. Cf. Philosophumenaj VII, I.

trois bergers portant des brebis sur leurs épaules. Ces figures posent comme des statues sur leurs bases. Les deux bases latérales sont ornées de masques comiques ou tragiques : sur celle du milieu est sculpté le trépied d'Apollon entre deux griffons. Le choix de tels accessoires semble prouver que l'artiste ne comprenait rien au sens évangélique de l'image dont la reproduction lui avait été commandée. Le fond de la scène est occupé par une vendange (emblème cher aux chrétiens) dont les acteurs sont des génies ailés, et une Psyché vêtue d'une tunique, et reconnaissable à ses ailes de papillon. Le sarcophage orné de l'image d'Orphée et de celle d'un pêcheur, dont nous donnons une lithographie, planche XX, n° 2, appartient de même à la catégorie des sujets païens choisis par les fidèles comme pouvant se prêter à un sens symboliquement chrétien.

Puisque la sculpture, en règle générale, ne devint pas un art chrétien avant le iv^ siècle, on peut avec sécurité attribuer aux iv° et v^ siècles la plupart des sarcophages sur lesquels on trouve sculptés des sujets distinctement chrétiens. Cette date approximative étant donnée, étudions maintenant les plus remarquables spécimens de cette catégorie de sculptures. Nous commencerons par le grand sarcophage qui occupe l'extrémité de la principale salle du musée de Latran, et attire ordinairement le premier l'attention des visiteurs. On en trouvera une lithographie à la fin du volume, planche XIX. Ce sarcophage a été découvert il y a quelques années au-dessus de la tombe de saint Paul, lors des excavations faites pour la construction du magnifique baldaquin qui surmonte le maître -autel de la basilique de la voie d'Ostie. Cette basilique fut rebâtie par Théodose vers la fin du iv^ siècle, et le sarcophage qui nous occupe doit y avoir été placé à cette époque. Les deux bustes qui divisent la rangée supérieure des bas-reliefs, et étaient destinés à représenter l'homme et la femme enterrés dans ce superbe tombeau, ne sont point terminés : c'était l'usage de préparer ainsi , dans l'atelier, ces têtes qui devaient devenir des portraits, et d'attendre, pour leur

donner le dernier coup de ciseau, les ordres et les indications de l'acquéreur.

Commençant par la droite, dans la rangée supérieure des sujets, nous apercevons d'abord trois figures barbues, représentant, dans l'unité de leur opération, les trois personnes de la sainte Trinité. Le Père éternel, source et fontaine de la Divinité, est symbolisé par la figure assise dans une chaire voilée, comme l'étaient les chaires épiscopales. Devant lui est un personnage qui représente le Verbe incarné, u par qui toutes choses ont été faites, » dans l'acte de créer Eve, et de la tirer d'une côte d'Adam endormi. Derrière la figure assise se tient un troisième personnage, représentant le Saint-Esprit, qui assiste et coopère à l'acte créateur. Dans le groupe voisin on reconnaît le serpent, offrant à la mère du genre humain la pomme fatale; entre les deux coupables époux est debout Notre-Seigneur, jeune et imberbe, en souvenir de l'Incarnation qui fut promise au genre humain au moment même de la chute originelle. Il donne à Adam une gerbe d'épis, car a tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » ; à Eve il donne un agneau, emblème du travail domestique, du soin des animaux ou de la fabrication des vêtements, qui incomberont à la femme , image aussi, sans doute, de l'agneau divin qu'enfantera la seconde Eve. Immédiatement au-dessous de ces deux sujets nous voyons deux autres groupes, disposés évidemment de manière à former contraste avec les groupes supérieurs. Le Verbe éternel y est encore représenté; non plus selon la nature divine qui le fait égal à son Père, mais. Verbe fait chair, en la personne d'un petit enfant assis sur les genoux d'une mère terrestre. Le Saint-Esprit apparaît comme tout à l'heure, debout derrière le siège élevé sur lequel est assise Marie, car c'est par l'opération du Saint-Esprit que Jésus a été conçu. Mais, ici, la chaise n'est pas voilée comme les chaires épiscopales, afin de marquer que celle qui est assise, quoique la plus haute des créatures, est à une distance infinie du Créateur. L'universalité du royaume du Christ est symbolisée par les trois Mages, représentant l'Eglise

entière des Gentils. Enfin, comme application aux individus de cette rédemption universelle, le Christ est représenté, dans le groupe voisin, rendant la vue à un aveugle ; il tient dans sa main un volume roulé, soit comme symbole de sa divine mission, soit pour montrer que sa doctrine seule a le pouvoir d'ouvrir les yeux aveuglés du genre humain. Retournant maintenant vers la gauche du sarcophage, à la rangée supérieure, nous y voyons Notre-Seigneur, le bâton du commandement à la main, changeant l'eau en vin et multipliant les pains : réunion de deux miracles qui, dans l'art chrétien, unis ou séparés, représentent toujours TEucharistie. Et enfin, comme emblème des efi^ets de cette divine nourriture, pour montrer que « celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » , un troisième groupe, très-mutilé, mais reconnaissable, représente la résurrection de Lazare. Au-dessous de ces deux sujets eucharistiques, nous voyons saint Pierre, auquel a déjà été confié le bâton du commandement, recevant de son maître cet avertissement solennel : « Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois. » Le geste de Notre - Seigneur, et le coq posé devant l'apôtre, indiquent clairement le sens de cette scène, tandis que la verge que tient saint Pierre montre que sa chute même ne le privera pas de ses grandes prérogatives, et que, une fois converti, il « confirmera ses frères ». Le groupe qui suit représente saint Pierre conduit en prison. L'apôtre est reconnaissable à sa barbe et aux traits de son visage, conformes au type traditionnel. Les satellites d'Hérode Agrippa portent la coiffure juive. Chose remarquable, et que nous avons déjà fait ressortir, même captif, même traîné en prison , Pierre tient à la main son bâton, car a la parole de Dieu n'est pas enchaînée )) , et ni les soldats juifs ni les soldats romains ne pourront enlever au prince des apôtres et à ses successeurs le sceptre spirituel par lequel ils gouvernent FEglise de Jésus-Christ. L'emprisonnement de saint Pierre , suivi de sa miraculeuse délivrance , fut la cause de son voyage

à Rome : aussi les chrétiens de Rome se plaisaient-ils à multiplier sur les tombeaux la représentation de cette scène : ils y voyaient un symbole de a ce saint siège du bienheureux Pierre par lequel », selon la parole de saint Léon , Rome a fut faite une ville royale et sacerdotale, la tète du monde, étendant son empire plus loin par la religion qu'elle Favait fait jadis par les armes^ ». Le groupe qui suit , très-mutilé , représente Moïse frappant le rocher, et le peuple d'Israël se désaltérant dans l'eau qui en jaillit. Nous avons vu, à propos des verres trouvés dans les catacombes, quelle est la signification symbolique de ce sujet, dans lequel Moïse représente saint Pierre, et en lui le sacerdoce chrétien , touchant avec la verge de la parole le roc divin d'oii coule la grâce qui désaltère l'Israël véritable. Au milieu de la rangée inférieure , un autre groupe appelle notre attention. Il représente Daniel dans la fosse aux lions. Dieu , sous la figure d'un vieillard, le protège : un jeune homme, vêtu d'une simple tunique, apporte au prophète une corbeille de pains : un personnage barbu, qui rappelle la ligure du Verbe dans le groupe de la Trinité, semble tenir ce dernier par les cheveux. Il est difficile de ne pas reconnaître dans le jeune homme qui présente les pains à Daniel le prophète Habacuc, que a l'ange du Seigneur prit par le sommet de sa tète... et mena à Babylone au-dessus de la fosse, dans la force de son esprit. Alors Habacuc cria, disant: Daniel, serviteur de Dieu, prends le repas que Dieu t'a envoyé - ». Ce groupe se rencontre fréquemment dans les fresques et les basreliefs. On le voit dans la plus ancienne catacombe romaine ; on le retrouve dans les peintures du xi*^ siècle qui ornent l'église souterraine de Saint-Clément. Le continuateur

1. Serm. I in Nat. Apost. Voyez Corn, a Lap., sur les Act. apost.^ XII, 17.

2. Dan., XIV, 32-38, Dans l'Ancien Testament 1' « Ange du Seigneur » représente souvent le Verbe. Petav., Dogm, Theol.^ de Trin., vni .2.

du Liber pontificalis dit que Grégoire IV orna des panneaux d'autel d'images dorées représentant Daniel dans la fosse aux lions. Les écrits des anciens Pères nous apprennent que les lidèles voyaient dans Daniel un symbole du martyr chrétien , quelquefois comme lui respecté par les bêtes de l'amphithéâtre, toujours victorieux de ceux qui peuvent seulement tuer le corps , et consolé dans la prison où il attend le supplice par la présence du prêtre qui lui apporte le pain eucharistique * , et le prépare ainsi au dernier combat. Saint Cyprien fait allusion à cette histoire : a Toutes choses sont à Dieu , dit-il , et rien ne peut manquer à celui qui possède Dieu, si Dieu ne lui manque pas. Ainsi un repas fut divinement préparé pour Daniel quand par l'ordre du roi il fut enfermé dans la caverne des lions ; et, au milieu des bêtes sauvages qui étaient affamées, et cependant l'épargnèrent, l'homme de Dieu fut nourri e »

De chaque côté de ce sarcophage on a placé une petite statue du Bon Pasteur. Les statues appartenant aux premiers siècles chrétiens sont très-rares. De ce type du Bon Pasteur, si souvent peint dans les catacombes, si souvent sculpté dans les bas-reliefs des sarcophages, tant de fois découpé dans l'or qui garnit le fond des coupes , tant de fois moulé sur l'argile des lampes, on ne possède à Rome que les deux statues notées ici, une troisième qui vient d'être découverte dans les souterrains de Saint-Clément, et une quatrième conservée au musée Kircher : on y peut joindre un buste en forme d'hermès , encastré dans les ruines du mausolée de sainte Hélène sur la voie Labicane. Aucun débris n'est venu jusqu'à nous de ces statues en bronze doré , représentant le Bon Pasteur et Daniel dans la fosse aux lions , dont Constantin orna les fontaines de

1. Sur un sarcophage de Brescia, Habacuc est représenté apportant à Daniel, avec le pain, le poisson eucharistique. M. de Rossi a reconnu le même détail sur d'autres sculptures. — Bullctt. di arcli. crist.. 1865, p. 71, noce 3.

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