ANTIQUITE ET TYPES PRINCIPAUX DE L'ART CHRÉTIEN
Sommaire. — Antiquité de la peinture chrétienne. — Opinions de d'Agincourt, Raoul-Rochette, de Rossi. — Développement graduel de l'art chrétien. — Ses progrés contrariés par les persécutions. — Explication d'un canon du concile d'Elvire, A. D. 303. — Moyens de distinguer les dates des peintures. — L'usage du nimbe introduit peu à peu. — Lettres et croix au bord des vêtements. — Monogramme. — Style et caractères généraux. — Notes topographiques. — Esquisse de l'histoire primitive de l'art chrétien. — Peintures chrétiennes des temps apostoliques. — Réfutation d'une théorie de Raoul-Rochette. — Division des peintures chrétiennes en six classes.
L'histoire de Fart chrétien primitif a servi de thème aux discussions religieuses les plus passionnées. Il est presque impossible de la raconter sans réveiller quelque écho de ces discussions, car les découvertes récentes, en reculant plus loin qu'on n'avait encore osé le croire l'antiquité des catacombes, ont rendu plus pressant et plus grave le témoignage si souvent demandé par les écrivains catholiques aux monuments figurés qu'elles renferment.
Jusqu'à la fin du siècle dernier on considérait les premiers chrétiens comme ayant été les ennemis des beaux-arts^ et n'ayant vu en eux que de frivoles ou coupables instruments d'idolâtrie, de dépravation, de sensualité. Quand d'Agincourt, le premier, osa parler de la très-haute antiquité d'un petit nombre de peintures vues par lui dans les catacombes, personne encore n'essaya de conclure de ces exemples isolés à une règle générale, à un ensemble, à toute une période artistique. Quarante ans plus tard, cependant^
Raoul-Rochette pensait et parlait plus hardiment. Rejetant le sens absolu prêté parfois à certains mots de TertuUien, il montrait que ce grand apologiste, tout en attaquant les abus avec sa verve et son exagération accoutumées, n'eut jamais ridée de contester le principe de l'art chrétien, dont la légitimité, admise de tout temps, est suffisamment prouvée « pour le chrétien par l'autorité de TÉglise, et pour l'antiquaire par l'étude des monuments ^ » Dans ces dernières années, enfin, la question a fait un nouveau pas, ou plutôt il n'y a plus de question; on a en effet découvert, dans les retraites souterraines qui l'abritèrent d'abord, le berceau même de l'art chrétien; on a retrouvé les vestiges de ses premières inspirations, de ses premiers essais, et l'on est en mesure d'attribuer à certaines peintures des catacombes l'âge même des apôtres ou de leurs plus anciens disciples.
Niebuhr s'est grandement trompé en disant qu'avant la naissance de l'art chrétien l'art classique avait déjà péri. Il vécut assez pour transmettre aux premiers peintres chrétiens cette forme parfaite et cette immortelle tradition du beau qui languissent quelquefois, mais ne meurent jamais tout entières. A l'époque où germait sous terre la première fleur de l'art chrétien, l'art classique avait à peu près conservé toute sa vigueur et tout son éclat, et si les innombrables monuments qu'il a laissés venaient à disparaître, il suffirait d'un regard jeté sur les premières lignes tracées par les peintres des catacombes pour reconnaître qu'au moment où la foi nouvelle commençait à animer la main de ses artistes, l'art romain était encore plein de vie. « En ce qui concerne la distribution des sujets et le caractère de l'ornementation, les décorations des catacombes, dit avec raison Kugler, approchent des peintures murales des meilleurs temps de l'empire : leurs légères arabesques rappellent les fresques de Pompéi ou des bains de Titus ^ » M. de Rossi
1. Tableau des Catacombes romaines^ p. 162, 176, etc., éd. Bruxelles,
2. Handbook of painting in Italy^ t. I, p. 14, éd. Sir C. Eatslake.
n'hésite pas à reporter au i**'' siècle ou au commencement du 11^ la date de quelques peintures de la crypte de Lucine, du cimetière de Sainte-Domitille et d'autres catacombes. « On se demandera peut-être, dit-il, s'il est vraisemblable que TEglise, à peine détachée de la Synagogue, cette ennemie jalouse des représentations figurées, ait songé au temps des apôtres ou de leurs disciples, dans le feu de sa lutte contre l'idolâtrie, à recevoir dans son sein et pour ainsi dire à baptiser les beaux-arts. » Une si grave question, ajoute-t-il, demanderait un traité spécial : « bornons-nous à dire que, si l'on compare, dans les cimetières souterrains, la richesse, la variété, la liberté de sujets et de types des plus anciennes peintures avec la roideur chaque jour croissante, la pauvreté d'invention chaque jour plus grande du cycle figuré appartenant à la fin du iii^ siècle, on reconnaît l'invraisemblance de l'hypothèse d'après laquelle l'usage de la peinture aurait été introduit peu à peu dans la société chrétienne, à la dérobée, et en opposition avec la pratique première de l'Église *. » « L'état florissant des beaux-arts au temps des Flaviens, de Trajan, d'Adrien, des Antonins, dit-il plus loin, le grand nombre de ceux qui les enseignaient à cette époque dans la capitale de l'empire, la conversion à la foi de puissants personnages, et même de membres de la famille impériale, comme Domitille et Flavius Clémens, durent favoriser l'introduction et le développement de la peinture chrétienne. Au contraire, le déclin des beaux-arts au iii^ et au iv^ siècle, l'élévation, à cette époque, du salaire des peintres et des sculpteurs, la diminution lente mais continue de la fortune publique et privée, poussée assez loin pour contraindre le sénat et les empereurs à construire les monuments nouveaux aux dépens des anciens, tant de causes réunies ne pouvaient faciliter l'essor de l'art chrétien durant cette période; et à mesure que les fidèles gagnaient des prosélytes, du pouvoir, de la liberté, ils perdaient à un degré presque égal les conditions requises pour le développement de l'art. «