CONSTRUCTION ET DÉVELOPPEMENT DES CATACOMBES
Sommaire. — Objet de ce chapitre. — Conditions d'emplacement des catacombes.— Leur distance de Rome. — On les creuse sous des lieux élevés, — dans le tufa granulare, — faisant suivre à chaque étage le plan horizontal. — Etages superposés. — Couches géologiques. — Formation de la catacombe de Saint-Calliste. — Areœ distinctes. — Area. de sainte Cécile et des papes. — Voies publiques et privées qui la traversent. — Première période de l'excavation. — Comment on peut la distinguer. — Deuxième période : abaissement du sol des galeries. — Troisième période : essai de construction d'un étage inférieur. — Construction de la crypte de sainte Cécile. — Nécessité de dissimuler les cimetières. — Communication établie entre le cimetière et un arenarium. — Seconde area annexée à la première. — Ses caractéristiques. — Quatrième période : arcosolia. — Cinquième période : enterrement des galeries. — Sixième période : paix donnée à l'Église : excavation de petites galeries. — Septième période : travaux de saint Damase. — Troisième area. — Autres areœ. — Labyrinthe les mettant en communication. — Application de ces observations à l'histoire générale des catacombes. — Résumé du développement d'une catacombe : son origine, — ses accroissements, — précautions prises pour la protéger contre les persécuteurs, — son abandon linal.
On vient de voir comment les catacombes démontrent elles-mêmes leur origine chrétienne, et fournissent la réponse aux difficultés soulevées contre ce fait aujourd'hui certain. Il reste à les considérer de plus près encore, afin de tirer d'elles, s'il est possible, des renseignements sur la manière dont elles ont été construites, les additions qu'elles ont successivement reçues, les modifications quelles ont éprouvées, les vicissitudes de leur situation vis-à-vis des lois romaines, et la condition de l'Eglise de Rome pendant
les périodes de paix et de persécution traversées par elle. Ce tableau a déjà été tracé dans nos chapitres historiques ; si nous pouvons le confirmer par le témoignasse des catacombes elles-mêmes, nous serons récompensés du travail un peu aride qui se présente à nous ; car nous aurons, pour mettre le sceau à nos conclusions, la déposition du plus indépendant, du plus exact et du moins suspect de tous les témoins.
Nous avons noté déjà (liv. I, chap. i et iv) plusieurs des circonstances qui déterminèrent la situation des principaux cimetières chrétiens. Les lois obligeaient à les établir en dehors des murs ; il était indispensable qu'ils ne fussent pas trop éloignés de Rome. Les anciens documents indiquent un rayon variant de un à trois milles à partir de Fenceinte de Servius Tullius, comme formant la zone dans laquelle la plupart des cimetières étaient situés ; et c'est précisément dans cette zone que nous reconnaissons aujourd'hui l'entrée de toutes les grandes catacombes. Entre le troisième et le cinquième mille aucune sépulture chrétienne n'a été trouvée ; au sixième, une seule, la catacombe de Saint- Alexandre ; au delà du septième mille on rencontre de nouveau des tombes, mais celles-ci appartiennent aux villes et aux villages de la campagne romaine plutôt qu'à Rome elle-même.
Une autre cause déterminante de la situation des cimetières chrétiens, c'était la condition géologique du sol dans le rayon indiqué. Si on les avait creusés dans des vallées profondes, ils auraient été en danger continuel d'être inondés, ou par les rivières et les ruisseaux voisins, ou par des infiiltrations d'eaux souterraines, ce qui non-seulement les aurait rendus inaccessibles, mais encore aurait accéléré la putréfaction des cadavres et rempli l'air de miasmes corrompus, quelque bien clos qu'eussent pu être les loculi. Le cimetière de Castulus, sur la voie Labicane, offre un exemple de ces inconvénients. Ayant été creusé dans un terrain un peu bas, il est inaccessible aujourd'hui, à cause de l'eau et de la boue qui remplissent ses galeries ; plusieurs
indices montrent, du reste, qu'il fut construit en dehors des règles ordinaires. Saint Damase a célébré dans sa manière accoutumée les peines qu'il prit pour empêcher 1 eau d'endommager la tombe de saint Pierre au Vatican :
« Cingebant latices montem, teneroque meatu Corpora multorum ciiieres atque ossa rigabant. Non tulit hoc Damasus, communi lege sepultos Post requiem tristes iterum persolvere pœnas. Protinus aggressus magnum superare laborem, Aggeris immensi dejecit culmina montis.
Intima sollicite scrutatus viscera terr«, Siccavit totum quidquid madefecerat humor, Invenit fontem, prsebet qui dona salutis. Haec curavit Mercurius levita fîdelis. »
« Les eaux circulaient autour de la colline et, pénétrant doucement à l'intérieur, mouillaient les corps, les cendres et les ossements d'un grand nombre. Damase ne voulut point que ceux qui avaient été enterrés d'après la loi commune à tous eussent leur repos troublé, et souffrissent encore après leur mort. Il entreprit un travail immense : ouvrant la colline sur une grande étendue, il fouilla avec soin les entrailles de la terre et sécha tout ce que l'humidité avait mouillé. Il découvrit la source, qui (aujourd'hui enfermée dans les fonts baptismaux) sert à conférer le don du salut. Mercure, son diacre fidèle, a surveillé ces travaux. »
Les cimetières chrétiens étaient donc construits sous des terrains élevés ; c'est toujours là qu'on les trouve. Cette circonstance toute seule suffit à démontrer qu'il n'existait aucune communication soit entre les diverses catacombes, soit entre chacune d'elles et les églises de l'intérieur de Rome. Nous avons déjà remarqué que les cimetières chrétiens sont presque toujours creusés dans le tufa graniilare, de préférence à toute autre espèce de roc. Une autre de leurs caractéristiques, dépendant jusqu'à un certain point de la composition géologique des terrains, c'est que les différents niveaux d'excavation, les différents pianî, dans un même cimetière, sont toujours distincts les uns des autres. Il est très-rare qu'une galerie conduise, en s'abaissant obliquement, d'un étage à l'étage inférieur ; la descente se fait ordinairement par une suite de degrés. Le maintien du
plan horizontal pour chaque étage était une sage précaution ; tantôt le plafond, tantôt le sol des galeries et des chambres eût été en danger, si l'on s'en était départi ; car, sans l'aide d'instruments scientifiques, il eût été presque impossible Siuxfossores de ne point faire, soit en montant, soit en descendant, déboucher une galerie dans une autre. Sur un même plan, ces rencontres imprévues de galeries ne peuvent avoir de grands inconvénients ; à différents niveaux, la sûreté d'une chambre ou même d'une galerie entière eût été mise en péril par l'excavation d'une autre qui se fût approchée d'elle en dessus ou en dessous. Aussi les différents étages sont-ils toujours séparés les uns des autres par un très-large intervalle ; et si entre eux on trouve quelquefois des galeries intermédiaires, elles sont peu étendues, de construction plus récente : on peut les comparer à ces petites chambres, ou menanini, que l'on rencontre entre le premier et le second étage des grandes maisons de Rome.
Le plan ci-contre (^^. 52, p. 48i)donne une idée générale de la profondeur à laquelle sont creusés les àiYtrs piani d'une catacombe. C'est une section de la partie de la crypte de Lucine qui s'étend immédiatement au-dessous du vaste monument ruiné décrit plus haut^ Le niveau de la galerie ^ n'est qu'à six mètres au-dessous de la surface du sol ; en quelques parties même, il n'a qu'une profondeur de trois mètres ; si la galerie avait été prolongée sur ce plan, elle fût venue déboucher en plein air, à cause d'une déclivité de la colline. Cet étage est, pour ce motif, très-peu étendu ; c'est le seul exemple d'une galerie creusée à une aussi petite profondeur. Le stratum dans lequel elle est construite est formé de tuf a granulare très-friable, de couleur grise, renfermant en grande quantité de Vamphigène, sorte de grenat, et, de place en place, de Vangite noire. Cette couche est désignée par le chiffre II ; le stratum supérieur, marqué I, se compose de terre, de pierres, de ruines