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IV. — LE SPELAEUM DE MITHRA

Une étude plus complète des lieux semble, à première vue, en contradiction avec les hypothèses qui viennent d'être présentées. On a vu qu'un vaste escalier descend de la basilique du iv*' siècle à l'étage des chambres. I a porte qui mettait en communication la basilique avec le palier de cet escalier n'a pu être murée, avons-nous dit, antérieurement au x^ siècle, car l'enduit dont elle a été revêtue a reçu la suite des peintures représentant des faits de la vie de saint Cyrille, mort dans xa seconde moitié du ix*' siècle. Des vestiges de la porte antique Oxit été retrouvés par le P. MuUooly. La principale chambre de l'étage inférieur, décrite dans le paragraphe précédent, a subi elle-même, à une époque indéterminée, qui peut être le milieu du iiv siècle, des altérations qui contrastent avec le style si pur de la voûte. Elle a été mise en communication avec une sorte de vestibule carré, au moyen d'arceaux en forme de portes, supportés par des pilastres ornés de chapiteaux corinthiens, sur lesquels l'art de la décadence a laissé sa lourde empreinte. Ce vestibule ouvre luimême sur une vaste salle oblongue, mesurant 10 mètres sur 6"% 25. Par cette disposition, qui modifia l'aspect primitif des lieux, la chambre voûtée ne fut plus que Vatrium^ en quelque sorte, de cette salle, le pronaos qui, communiquant avec elle par un étroit vestibule, devenait sa dépendance, son accessoire. La grande salle elle-même a dû, à la même époque, perdre sa destination primitive : plusieurs portes latérales qui y donnaient accès ont été bouchées, et, dans l'état où nous la voyons, elle porte les traces d'un remaniement général qui, selon toute apparence, remonte au iir siècle.

Quelle était la destination de cette vaste salle? Elle forme une sorte de caverne artificielle, dont la voûte, revêtue de rocailles, et coupée par des bandes de mosaïque, imite l'aspect rugueux et bizarre d'une véritable grotte. Cette voûte est comme découpée à

jour : onze lucernaires, les uns ronds, les autres carrés, y ont été pratiqués : c'est par eux qu'elle reçoit la lumière. On reconnaît là un de ces antres dédiés à Mithra qui, au iip siècle, devinrent si nombreux, soit qu'on lui consacrât des cavernes naturelles, soit qu'on disposât en vue de son culte des grottes artificielles, comme celle que nous décrivons.

Pourquoi Mithra, le dieu de la lumière, le « soleil invaincu, » le « jeune homme incorruptible*, » devait-il être « cherché sous terre^ » par ses adorateurs? pour quel motif devait-il être « caché dans des cavernes et couvert de ténèbres? » Nous ne rechercherons pas ici les raisons de ce symbolisme étrange, dans lequel le paganisme près de s'éteindre s'efforçait de recueillir encore une étincelle de vie. Une étude des monuments mithriaques découverts dans toutes les contrées de l'Europe serait ici hors de sa place. Nous citerons seulement une inscription que M. de Rossi a le premier publiée, et qui esc relative à une caverne de Mithra découverte en 1797 dans les ruines du palais impérial d'Ostie. Il y est dit que l'empereur Commode « concéda à C. Valerius Héraclès, prêtre de Mithra, une crypte du palais, » CRYPTAM PALATI. Ce que fit Commode à la fin du iv siècle fut fait, dans le lieu que nous étudions, à une époque postérieure : un appartement, probablement souterrain, fut, au IIP siècle, concédé à des adorateurs de Mithra, et approprié au culte de ce dieu, pour lequel il n'avait pas été originairement construit.

Au fond de cette caverne artificielle, sur la muraille qui fait face à la porte d'entrée, on remarque les empreintes d'un arc de mosaïque, aujourd'hui détruit : il indique probablement la place où était posé le bas-relief, représentant le dieu tuant le taureau, qui occupait la place d'honneur dans tous les sanctuaires mitliriaques. L'image sacrée avait pour support l'autel, accompagné de gradins latéraux, qui est encore visible au fond -du spelaeum. Sur ces gradins on posait les lampes et les divers objets symboliques servant au culte de Mithra. Parmi ces objets, il en était un qui jouait un rôle important dans le culte mithriaque. C'était une petite statue représentant le dieu sortant de la pierre mère, petra genitrix, à la façon de

1. IVVENIS INCORRVPTI, SOLIS INVICTI MITHRAE, inscription inédite du ii« siècle, publiée par M. de Rossi, Bull, di arch. crist., 1870, p. 156.

2. Voir le poëme contre Nicomaque Flavien, Bull, di arch. crist., i8(î8,

l'étincelle qui jaillit du silex. Le P. Mullooly a été assez heureux pour retrouver dans le spelaeum de Saint-Clément un exemplaire de cet antique symbole*.

Des deux côtés de la caverne règne, le long des murailles, un double podiuruy sorte de console ou de gradin formant un plan incliné : c'étaient sans doute des lits triclinéaires, dont le rebord en contre-bas était utilisé en guise de table : cinq cavités demi-circulaires qu'on remarque formant échancrure le long des podia servaient peut-être à poser les plats et les vases servant au festin. Cette disposition des lieux reporte immédiatement la pensée à l'une des fresques du célèbre tombeau de Vincentius et Vibia, prêtre et prêtresse de Mithra Soleil ou Sabazius : le P. Garrucci a commenté avec une admirable sagacité ces étranges peintures d^un hypogée païen contigu à la catacombe de Prétextât. Or la fresque dont nous parlons représente Vincentius et six autres prêtres, septem pu sa- CERDOTES, couchés sur le lit triclinéaire, autour d'une table servie : deux d'entre eux portent le bonnet phrygien, que, dans notre caverne même, on voit sur la tête du Mithra sortant de la pierre. Ils accomplissent un des rites des mystères mithriaques, peut-être emprunté aux usages chrétiens, le rite du banquet, qui terminait probablement la série des initiations, et symbolisait le banquet de l'autre vie, également représenté sur le tombeau de Vincentius. Qu'on ne s'étonne pas si nous voyons dans ce rite une réminiscence probable de la liturgie chrétienne. Le paganisme essaya quelquefois de se réveiller en empruntant à la jeune et immortelle religion du Christ des rites .et des symboles. Les Pères de l'Église se sont plaints de ces contrefaçons sacrilèges. « Voilà, dit saint Justin, ce que la méchanceté des démons a commandé de faire dans les mystères de Mithra ; pour cela, le pain et une coupe de vin sont employés, avec certaines incantations, dans les rites de l'initiation-. » TertuUien voit, de même, dans ces emprunts, Pœuvre de celui qu'il appelle, en son rude langage, le « singe de Dieu, » simius Dei. « Inspirés par le diable, s'écrie-t-il, par le diable dont le rôle est de renverser la vérité, les païens parodient, dans leurs mystères idolâtriques, la réalité des sacrements divins. » Et poursuivant, il montre les sectateurs de Mithra enseignant la régénération par l'eau, célébrant l'oblation du pain, marquant d'un signe

1. Il a été reproduit par M. Roller, Revue archéologique, juillet-août 1872,

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