JULIETTE FLAVIE
Ouoi î toujours votre cœur occupé de les craintes Du moindre événement recevra des atteintes! Quelque bruit indifcret qu'on fe piaife à femer ,
Le croirez -Vous d'abord, s’il peut vous allarmer ? Et qu’importe après tout aux feux de Juliette Qu'un Vieîlard malheureux, forti de *a retraite.
Des monts de l'Apennin chaffé par fon ennui, Exifte dans Véronue & s’y cache aujourd'hui?
De
De votre smant plutôt rappelez- vous la gloire ; Penfez à Dolvédo , fongez à fa vi&oire ;
Dans le dernier combat, fongez par quel fecours De notre jeune Duc il a fauvé les jours ;
Oui: Ferdinand charmé, reconnoît & publie Qu'il doit â fa valeur fon triomphe & fa vie.
Le fier Duc de Mantoue , enflé de fes fuccés.
Enfin, couvert de honte, a vu fuir fes fujets.
Bientôt nos ennemis, prelTés par leurs allarmes,
Vont demander la paix, vont dépofer les armes.
Leur vainquer ici même eft p êt à revenir .*
Voilà fur quels fujets il faut m’entretenir.
Juliette.
Flavie, eh crois-tu donc qu’il me foit fi facile, D'acorer mon amant avec un cœur tranquille.*
Tu fais dans notre amour, quels obftacles nombreux Ecartent loin de nous, tout efpoir d’être heureux.
Mon pere , en Dolvédo, n’bonore & n’envifage Qu’un guerrier parvenu , fameux par fon courage.
Non qu’à tant de vertus il ne foit attaché ;
Mais c’efi: du fang fur-tout, du nom qu’il efb touché. Senfible aux grands exploits d’un Héros magnanime. Il le chérit fans doute, Il le vente, 11 l’eflime ;
Mais comment un mortel * fans parens fans appui, Prétendroit-il jamais à s’allier à lui *
Flavie.
Ce généreux Guerrier n’a donc point fuconnoitre Ni quels font fes parens, ni quel fang l’a fait naître* Faut-il qu’en le formant le fort injurieux.
Dans un rang qu’on dédaigné ait caché fes ayeux? Àhl fi du moins l’éclat d’une origine illufbre!
A tant d'heureux Exploits pretoit un nouveau luftre* Si le Ciel eût permis qu’un Héros fi vanté,
Fut né dans la grandeur & la profpérité J Il auroit du fortir du fang le plus augufte.
Juliette.
Et fi le Ciel , Flavie , eût été moins injulle S’il eût
Quoi!
TRAGEDIE
Sur ton cœur je peux me confier,
Et le mien devant toi va s’ouvrir tout entier ^ F L A V I E.
Parler
Juliette
Ce Dolvédo qui m’aime , que j’adore ;
Que Ferdinand chérit, que tout Véronne honore. F L A V I E.
Hé bien»
Juliette.
C’eft Roméo.
Qu’ai-je entendu ? c’efl lui?
Lui du plus noble fang refpérance & l’appui ;
Le fils de Montaigu , de ce vertueux pere ,
A qui l’inimitié fut toujours étrangère ;
Citoyen généreux , qui dans fa faâion ,
Loin d’attifer la haine & la divifion ,
Condamnoit fes fureurs , & jamais d’aucun crime Ne fouilla, ni fa main, ni fon cœur magnanime ; Et qui depuis vingt ans trop vainement cherché , Dans quelqu’afyle obfcur pour jamais eft caché. Juliette.
Hélas / loin des mortels , de fes fils en fiîence.
Dans fes champs vertueux, il cultivoit l’enfance, Lorfque pour l’en priver de coupables brigands Entreprirent deux fois d’enlever fes enfans.
Roger les fufcitoit, Roger qui de mon pere N’auroit jamais, hélas, mérité d’être frere. Montaigu combattant contre ces inhumains ,
Arrache Roméo de leurs fanglantes mains.
Prodigue envers fon fils des foins de la nature ,
Il avoit vu déjà fe fermer fa bleffure,
Qumd
Quand de ces vils brigands l’effort inattendu Ravit enfin ce fils vainement défendu.
Ce pere alla cacher , après ce coup funefce ,
De fon lang pourfuivi le déplorable refce.
Il :éferta nos bords, de fa perte indigné;
Et de fes autres fils, fuyant accompagné.
Il emmena Renaud, Ravmond , Dolcé, Sévère,
Qui tous pleuroient la mort de Roméo leur frété. Depuis dans nqs Etats, il n’eft point revenu.
Roméo cependant, fans afyle, inconnu ,
Echappé, mais er ant, jouet de la mifere ,
Fut reçu par pitié dans les bras de mon pere.
Capuîet , tu le fais, porte un cœur généreux ,
U adopta fans peine un enfant malheureux , Moi-même, à fon afpeft , je fentis dans mon ame Un trouble avant-coureur de ma naiffante flamme. C'eft moi qui fur fon fort prompte à l’interroger,
De fon nom tro > fameux compris tout îe danger.
Il connut fon péril. J’exigeai , par prudence , *
Que fous un nom vulgaire ii cachât la nai (Tance.
Que te dirais-je enfin? Par fon bonheur fauvé ,
Il fut dans ce Palais avec nous élevé. *
Le vaillant Albéric & Thébaldo mon frere S’uniffoient avec lui d'une amitié fincere.
Ce n’étoit point affez. Le penchant !e plus doux, Le befoin de nous voir l’enchaina parmi nous*
Oui, je m’applaudifïbis d’avoir en ma puiffance Son ame, lés deflins, fes vœux , fon efpérance.
Je renaois grâce au fort, je rendois grâce aux lieux, Où mon Am.nt caché s’élevoit fous mes yeux. Pourquoi, difeis-je , hélas! déplorant nos miferes ,
Le Ciel qui joint nos cœurs, diviL-t-il nos peres? Qui fait fi fa bonté , pour ;es fléchir un jour ,
N’a pas dans fes projets fait entrer notre amour ?
S’il ne l’a pas permis , s’il ne l’a pas fait naître :
Pour calmer des fureurs qui céderont peut-être:
Tant les mortels fouvent, dans leur marche incertains , Sont pouffes par eux-mêmes a remplir leurs deffins ?
Mais
TRAGEDIE
Mais fi ( le fort fouvent par fes jeux nous étonne , )
Ce Vieillard récemment arrivé dans. Véronne,
Etoït c< Montaigu, ce pere infortuné.
Qu’un fort mexpiiquable eût ici ramené ;
Si d’un fils qu’il croit mort voyant la cicatrice,
Il l’alioit reconnoître à ce lidele indice!
Juliette.
Fiavie ah ! que dis-tu?
Madame, en ce moment.
J’en conçois malgré moi l’heureux prefTentiment, Voyez dès lors quel champ s’ouvre â votre efpérance; Roméo reprenant les droits de fa naiffance ;
Votre pere & le fien, ces rivaux généreux ,
Unifiant leur maifon par votre hymen heureux;
Et pour jamais enfin votre augufle alliance De leurs fanglans débats étouffant la fémence. Juliette.
Ah! que mon cœur charmé faifuoit ardemment L’efpoir inattendu d’époufer mon Amant!
Mais quand je te croirois, quand ce vieliard auftere, Seroit de Roméo le déplorable pere,
Qu’attendre d’un mortel qu’un horrible defiein Semble avoir fait fortir des bois de l’Apennin ;
Qui; peut-être irrité par quelqu’énorme crime, Defcend du haut des monts pour chercher fa victime, Et calme en apparence , en effet furieux ,
Amene, à pas tardifs, la vengeance en ees lieux.
Je ne fais, mais je tremble à cet affreux préfage.
Et quel fujet , Madame, exciteroit fa rage ?
De quel haine encor fera-t-il animé,
En retrouvant un fils fi tendrement aimé?
Juliette.
Mais de mon pere, hélas! fi le barbare frere Avoit fur ce vieillard énuifé fa colere :
" A 4 Car
Car enfin c’efl lui feul qui paya des brigands Pour perdre Montaigu, pour ravir fes enfans.
S’il l'eu avec adrefTe obfervé dans fa fuite !
Sil fe fut attaché pour jamais à fa fuite?
Si cachant fa vengeance, & lent dans fa fureur.
D’un forfait fans exemple il eût conçu l’horreur! J’ignore fes complots ; mais on faic que dans Pife Du Prince à fes defirs l ame étoit toute acquife ,
Son arc d’un tel crédit favoit fe prévaloir;
Et î our commettre un crime, il n’avoit qu’à vouloir. Depuis plus de vingt ans , il a quitté la vie Le fang nous unifToit. mais encre nous, Fîavie,
Je fentois, jeune encore, un invinfible effroi,
A fon perfide afpeft , me faifir malgré moi.
Je ne fais quel infiinft, naturel à l'enfance.
D’un monflre, en le voyant, m’annonçait la préfenee. Mon cœur en frémiflant fe détou rnoit de lui;
Et fon idée encore m’importune aujouruûiui.
Que je hais fa mémoire1.
Oui, je le vois. Madame, Un vain prefTentiment avoit féduit mon ame.
S: le fort eut conduit Montaigu dans ces lieux,
Par un autre appareil il frapperoit nos yeux.
Il n’auroit pas pour fuite un mortel mépri abîe.
De fes deftins obfcurs compagnon déplorable.
Il foutiendroit le rang dans lequel il efl ne ;
Ses fils, fur-:out , fes fils *’auroient accompagné.
Je me trompois.
Juliette.
Croi3-moi , ma plus douce efp: rance Efl de voir Roméo , de l’aimer en filence.
Si le Comte Paris prétendit à ma foi,
Son amour dédaigné n’attend plus rien de moi. Jaloux de fa grandeur, mon trop fuperbepe e A fondé fon efpoir fur l’hymen de mon frere.
Ah! qu-il voie en fon fils renaître fi maifon. * Que Thébaldo fqutienne, & fon rang & fon nom.
Je
TRAGEDIE
Moi je ne Veux qu'aimer. O ma chere Flavie !
A queis veux enchanteurs mon ame efi: a (Ter vie !
Que Roméo m’eil cher ! oui , nos • œurs étoient nés Pour v*vre & pour mourir l'un à l'autre enchaînés. Pourquoi ... mais libre au moins dans le fort qui m'opprime;
Je puis ie s o-r encore, & l'adorer fans crime.
Qu’il l'a bien mérité! Que les nobles exploits Ont b;en c;am les combats juilifié mon choix!
Il y poitoit par t ut fa damme & mon image. J’admirois en -rembiant fa gloire & fon courage.
Eh ! que font près de lui tous les autres guerriers?
On me do t fa valeur, on me doit fes laurie s ?
Sans moi, fans mon amour, il eût moins '■ait eut-être^ Mais on vient, laifïe-moi; fans doute il va parokre. Je le vois.. ( Flavie fort. )