‹ Romieu et CourchampsChapitre 23 sur 54 · Nestor Hoiiuopldii : Souvelles à la main, 20 avril · texte numérisé non relu

Nestor Hoiiuopldii : Souvelles à la main, 20 avril

i. Voir aussi VEcho de la IxUéraluit et des Beaux-Arts (ocli.bre I84I).

« M. Roinieu a rencontré hier soir M. Janvier sur le boulevard du Temple et lui a dit : « Si lu veux que « je le paie une contremarque, il faut deviner pour- « quoi on peut s'enorgueillir d'être à la première « galerie de TOpéra? » M. Janvier ne sachant que répondre : « C'est, lui dit M. Roniieu, parce que la « première galerie y est toujours sur le pied des « stalles. »

La Chronique du 25 novembre imprimait : « Le plus spirituel viveur de France peut-être, mais le plus aimable de tous nos préfets à coup sûr, M. Romieu, a renouvelé avec un favori bien connu de M. ïhiers un bon mot qui, certes, était de la plus piquante application. Encore ému à la suite d'un confortable déjeuner, le phénix du lampion se rendit chez M. Ed. B... ex-secrétaire général du ministre de rintérieur qui s'écria en le voyant :

— (( Eh bien ! mon cher préfet, nous ne nous corrigerons pas? La bouteille a donc toujours raison avec vous?

— « La bouteille peut-être, répondit M. Romieu, mais le pot-de-vin jamais. »

Cette réplique démontrait chez le héros de l'anecdote une droiture susceptible de lui attirer l'estime des autorités, une franchise capable de lui rallier la dévotion des humbles. L'influence d'un fonctionnaire prend souvent toute sa force dans les sympathies qu'il éveille. Celle de Romieu était incontestable et il l'employait chaque fois que l'occasion surgissait de rendre un service à un être infortuné... ou à une jolie

femme. Jusleineiil Rose Cliéri, Cizosde son vrai nom, jeune et charmante comédienne, promenait vainement il travers la France un talent cjue le public ne reconnaissait pas encore. Dîs l'à^e de cincj ans, elle avait paru sur la scène et s'était monlrée à Lorient, à Bourges, à Nevers, à Clermont, à Bayonne, enfin' à Périgueux où on l'avait vue interpréter honnêtement le rôle de Marie dans la Grâce de Dieu. Ce spectacle lut donné devant Loïsa Puget (jui avait écrit la romance si populaire dont s'étaient inspirés les auteurs de la pièce applaudie. La poétesse présenta l'artiste au prél'el (jui prodigua ses amabilités autant à Rose qu'à sa sœur Anna, les nommant gaiment L'nr jolie paire de Cizos. Il promit nitMiic unr chaude recommandation |)Our son ancien collaborateur liayard et tint immédiatcniciil paroh'. Au comnicnct'iiiciil de 18i:^, Rose Chéri, aiiiva donc à Paris et. |>ai- Hayard, lut conduite à Poirson, alors dircctcui- «lu (iyinnase. Des rives de hi Dordouiic au houh'Nard lîoinic-Nouvelle hi distance est grande, géogra[)hi(juciiiciil pailanl, clh' l'est aussi au point de \ uc du lln'àlic, surtout pour l'emploi des ingénues et (h's amoureuses ; il y a toujours siii abondance de migiu)niH\s aspirantes prêtes à revètii' la rid)e blanche de l'emjdoi. Coninn* des Houlh'*, des Alliai el des .Ieiin\ Nt'itpn'' pleuvaient cha(jue mois dans la capitab'. Poirson lit à l'actrice un accueil r«'servé el l'autorisa pouilant à débutiM- le M) mais en inlerpi'elanl Estelle de Scribe. Le résultat lut ttdb'inent médiocr»' que malgré le p;\tr(uiage de Ihtnneu on la rtMUercia jioliment. DéstMU-

parée elle essaya d'entrer au Français, puis au Vaudeville, enfin le Gymnase la repêcha à nouveau comme une épave et cette fois, le o juillet, elle obtint un véritable succès dans Une jeunesse oi^ageuse de Charles Desnoyer. C'était la gloire. On sait que Rose Chéri s'en montra toujours digne ^

Je n'étonnerai pas beaucoup le lecteur en lui apprenant que le jour oij triomphait la gracieuse artiste, M. le préfet de la Dordogne avait dû se rendre à Paris. Il y avait urgence. Les administrés ne tentèrent pas de connaître la raison de ce voyage, ce en quoi ils firent preuve de tact, car le service de TÉtat n'y ligurait certainement qu'après le service de première. Par un hasard providentiel, aucun rédacteur du Chaincari ne se trouva dans la salle du Gymnase, et le populaire Coco ne vit pas sa présence signalée. L'assistance que lui prêtait Alphonse Karr n'était-elle pas cause d'un tel silence ? Voulant racheter son innocente plaisanterie sur les déplacements préfectoraux, le charmant écrivain avait consacré à Romieu, dans les Guipes de juin 1841, une demi-page où il expliquait la fameuse ordonnance sur les hannetons et la qualiliait de mesure sage dans lintérèt de l'agricnllure. Sa récompense fut une aimable lettre où le préfet-martyr disait : « Cette réhabilitation va me faire le plus bel honneur, surtout dans le temps d'épidémie où me voilà... Tout cela, mon cher Karr, et une grosse formule de remerciements pour l'intention obli-

1. H. Lyonnct : U'iclionnaire des comédiens français, t. I ; La Mode, t^ mai 1847.

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j^eante qui vous a inspiré le petit article où mon nom reparaît. Il y a (jut^hiue chose de bien flatteur dans un souvenir de vous, surtout lorsque ce souvenir ne pousse pas sous une épij^ramme, même aussi amicale que vous les savez faire ^ »

Le 13 décembre, Romieu était promu chevalier dans Tordre de Charles III d'Espagne, et il avait hi satisfaction d'être souvent reçu par le roi. A lune de ses visites, il insista pour faire nommer évè(|ue de Périji^ueux certain clianoine de cette ville, homme instruit et archéoloj^ue distingué, mais plusieurs réclamations étaient parvenues de la Dordogne, affirmant avec preuves à 1 appui (\uo le postulant n'avait pas des mœurs d'une pureté très ecclésiasti(iue et la nomination fut sus[)endue. Louis-Piiilijqit' observa : « Eli bien ! monsieur Homieu^ crovez-x ous toujoui's l'abbé X... dimic (h' la niilie épiscopale? — « Toujours, sir(^ î » rc'poiidit l'inlci pt'lh' — « Moi aussi, r('j)iil h' roi, malheiirciist'iiiciil nous sommes les seuls (jiii pensions ainsi- ! »

Il semble (jiie ces compensalions n'aient j»as, à celle épo(|ue, conlreltalanc)' elie/, Hoinien une certaine lassitud»' Le doux cnieiiienl , ainsi (|ne ses adiiiinislr(''S, le reconnaissaient pour excellent j)r«''t'el, il «'lait aiiiK' et estiiiK' dans toute la DordoLine. pourtant (|uel(|ues petits C('>l«''s du nn-lier coniiiiei:c;ii«'nt à l'aua-

\. Dans l(>s (lurpfs (le jiiiniiT 1S43. Al|»liniisi> K.ur lilv co mol : (loiniiio t)ii pail.iit <lt< M \ . . i|iii>l<|u un «Iciniiixla : n A-t-il des lillrs.' — Nom. {•(•(lon.lit Homiru . , ri tant inioux pour elles ! u i. Mémoires du ciunlc llitiare dr \'inll'tisffl. t I. Paris. 188;i.

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cer. L'antagonisme dont le conseil général offrait le spectacle, se manifestait en raccourci clans le sein des conseils communaux. Un jour c'était le magistrat municipal d'un village systématiquement oublié, lors des convocations par son maire qui mandait au préfet : (( Le tyran de la commune me refuse l'entrée du sénat ! » Ailleurs une municipalité statuant sur la demande d'un terrain de sépulture faite par une famille mal notée concluait : « Le conseil, attendu que la requête n'est pas admissible, ne l'admet pas. » Une autre fois, un maire lui ayant donné par lettre le titre d'Eminence, Romieu rendit quelques jours plus tard visite à Tévêque, le vieux et spirituel M. de Lostanges : « Monseigneur, lui dit-il, me voilà cardinal. »

— « 31on clier préfet, répondit en riant le vieillard, j'en félicite le Sacré Collège ; mais expliquez-moi donc cette énigme. » — « Voilà. Un maire m'a écrit : Votre E mi fie ne e. » — « J'y suis. C'est le maire de P... » — (( Eb ! comment devinez-vous si bien? » — « Ob î c'est qu'il m'écrit toujours : Votre Majesté! » Autre fait. Un périgourdin (jui revenait de Paris, rencontra son préfet et lui raconta : « A propos, j'ai été au Tbéâtre-Français, et j'ai vu une très belle pièce. »

— a Quelle pièce? » — « Ma foi, j'ai oublié le nom... Tout ce que je peux vous dire, c'est que M"° Racbel en joue. » — « Que dit-on dans cette pièce? » — « Je ne sais pas trop... Je me rappelle seulement (ju'il y a un vieux à (jui on donne un soufflet » — « Ali! c'est le Cid ! » — a Comment dites-vous ? le Cid... Avez-vous un morceau de

papier que je noie ra : C-i-il... le Cid... Oui c'est bien rii ! »

A la longue, un homme d'esprit soullre de la médiocrité constante de son entouraiie. Romieu inlriguait donc en sourdine pour (juitter Périgueux, et se faisait appuyer par un inlluent député de son département '.

Paris, 7 mars lS4i.

Monsieur le Ministre,

Vous connaissez tout le bien que M. lloniieu a fait à notre province sous le ra{)portde l'esprit piihlir. de la conrilialion des opinions et sous le rapport des intérèls matériels. 11 est estimé de tous les habitants, ses services sont anciens et ont paru dignes d im avancement que les circonstances peuvent, je le reconnais, retarder encore quebjue temps. Vous connaissez tout l'intérêt que lui porte la députation entière. 11 a b«^soin d'être fortifié surtout au moment des élections; les bruits de changement même en pltin conseil génér.il ébranlent touji)urs. Permettez-moi de solliciter de votre bienveillance pour .M. Komieu le titre de mailre des recpiêtes en service extraordinaire, .latlache personnellement beaucoup de prix au succès de ma ilemande. Agréez, etc.

Dkhki.levme.

Il es! iiicoiilesl.ihlf (ju aux \ru\ «lu riOUNcrncnii'iil. Homieu avail loules h's (jualiti'.s d im lion jut'lcl. aussi ItMMi «laiis radiiimisli'aliou de son di'|i;irli'im'nl (|u«' dans la cuisine é-lcclorale. l-.a Iclhc «i dessous doinic une idée de sa inaniéi'e * :

t Ai-r/iivt's \af tonales. Dossier Uoiniou iV lievue rtUrospecitvf, ir '.'.

M. Romieu, prr'fcf, à .]f. Génie^ secrétaire particulier

de }[. (rifizot.

Périgueux, 23 juin 1842.

Mon cher ami,

Les choses s'arrangent à merveille pour M. de Saint-Aiilaire. Ce malin même j'ai eu l'occasion de constater que trente-trois voix lui seraient parfaitement acquises à la condition d'un petit sacrifice des fonds du budget, article : « Subvention aux routes départementales » ; que M. Legrand me donne d'ici à dix jours les moyens de publier une adjudication sur la route n<^ 14, et je réponds du chiffre votai que je viens de dire, dans le canton de Mareuil. C'est un traité passé dans mon caljinet, et avec de vrais Anglais de nos meilleurs bourgs. M. Guizot s'intéresse trop à cette élection pour ne pas intervenir directement en pareille circonstance, et je vous prie de lui demander une démarche. Si Legrand^ qu'on soit, il faut bien écouter et faire.

Je suis en train d'un beau tour de force avec M. de Liancourt, s'il voulait s'y prêter un peu, je répondrais de ne pas m'y casser les reins. Le seul argument que .AI. de (larraube jette contre lui, comme mot d'ordre à ses séides, c'est que le duc est étranger aux intérêts de l'arrondissement. J'ai conseillé à M. de Liancourt de s'engager, s'il était élu, à acheter des vignes dans le pays, et à se lier par là aux mesures locales, de sorte à devenir visiblement intéressé à leur cessation, La question, dite vinicole, est toute la politique de ces gens-là, et il y aurait une majorité presque certaine attachée à un engagement de ce genre. Mais on m'a dit qu'on y réfléchirait, c'est bien la peine d'être duc et possesseur de deux cent mille francs de rentes pour vouloir être député sans efforts. A sa place, mon Dieu ! comme j'annulerais bientôt et M. de Garraube et le reste ! Cependant, je vois encore quelque moyen de succès par là.

Au ciief-lieu, gâchis complet. Les plus actifs soutiens de yi. de .Marcillac devraient être envoyés à Cayenne pendant

1. Ce M. Logran<l, sous-secrétairc il'Ktat au.v Travaux publics, avait, de par 1(3 monde politi(jue d'alors, un renom (riionnctelé.

CluirL;c <\v Iv'iMii r en iKUinclon

Télection pour les empêcher de lui ôler des voix, seule besogne à laquelle ils soient propres. J'en suis réduit ii m'éloigner d eux pour garder quelque crédit sur le reste.

A vous de tout cœur. Komiku.

On fit le petit sacrifice sur les fonds du budget ; M. le duc ne voulut pas aciieter de vigne en Dordogne, les compromettants électeurs se tinrent à pari, et tout arriva comme l'avait prévu Romieu. MM. de Saint-Aulaire, de Garraube, de Marcillac lurciil élus. Bon point pour le préfet, lieureuse campagne à inscrire dans ses états de service déjà remplis de rapports flatteurs, bien (|u"uii chef de bureau y eiit peut-être épingle la note publiée par le Hivarol de IShJ.

« Satan»'' lousiic, buscui", dîneur, bambocbeur, casseur de réverbères, rosseur du guet, devenu préfet poui" donner raison à l'arlicle '.) de la (lliarle, (jui dit (|ue Ions les f'raneais sont égalemenl admissibles au.x emplois.

« Ce fonclionnaire j»ublie est, nous assure-l-on, c<dui de Ions ses coid'rères cjui, dejiuis eerlaiiie a\ tMilui'e Falale, l'ail le plus l'ÏLioui'ensemenl e\«M'nter- dans son dépailenienl les oi"(lonnanees l'onceiiianl léchenillage.

« .Malgi'é cela, à eliaijue piinleinps. il a connue des visions (le maiU i-e et de nioi-t ; il licinlile. il cesse (le manuel", de Ixtnc. et (b» lan'e des calembourtrs. tant (jue (lui'e la saison des bannelons. »

Dieu ! (|ue les haïuu'tons de lionneu a\ aient la vie dui'e ! i.enr nombre eonsicb'rabb» lit eneon> jiencber la balance du mauxais co[{\ et noti'e préfet rt^sla dans

la Dordogne malgré son désir de déplacement. Les raisons indicjuées ci-dessus étaient elles les seules qui le poussaient à quitter ce poste? La voix publique prétendait que la fortune lui faisant risette, il n'était pas facile d'adresser à cette déesse des actions de jj^râces autre part que dans la capitale du Périgord. On racontait que Romieu venait de toucher une copieuse succession, de récit en récit elle s'éleva bientôt après d'un million et les journaux signalèrent la présence à Paris de l'heureux héritier. La Mode du 2 avril disait :

(( Dernièrement dans un des salons du Rocher de Cancale, on entendait des rires immodérés ; M. Borel, le maître de céans interrogé sur les causes de cette hilarité, apprit que c'était le banquet d'hérédité donné par M. Romieu; la carte en avait été faite la veille, elle était ainsi conçue : Un pot-au-feu soigné, un haricot de mouton, une oie farcie de marrons, haricots rouges au lard, salade de mâches. Un dîner de portier pour six, tous les vins. »

Comment l'homme qui supportait de tels repas avant de souper pouvait-il avoir le désir de quitter le Périgord? Pourquoi ce gourmet voulait-il sacrifier l'Éden des fonctions gastronomicjues au poids de ses fonctions administratives? Le préfet sybarite commettait là une faute inexcusable, car, mieux que tout autre, il aurait dû savoir, comme l'avançait le Petit dictionnaire ministériel^ que les trulfes commandent le dévouement, réunissent les suffrages et composent les majorités.

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