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* Ah! que ce La Fontaine nous connaissait mal!
Une de ses fables, par exemple, est intitulée : Conseil tenu par les rats.
Comme si les rats perdaient leur temps en conférences !
Nous ne rongeons pas comme l'homme parle : pour ne rien dire. Bonbec, chez nous, emporte le morceau autrement qu'avec la langue.
11 est vrai que La Fontaine a pris soin de nous avertir :
Je me sers d'animaux pour instruire les hommes.
S'il en est ainsi : d'accord.
La leçon continue.
* Le cadavre d'un homme, de quelque côté de la tranchée qu'il soit sent toujours bon.
* Les années où la moisson est rouge, sont pour nous des années d'abondance.
* On n'aura pas la paix tant qu'il en restera deux debout.
* Si leur guerre est, comme ils se plaisent à le dire, une guerre d'extermination, nous courons le risque de mourir avant eux, de pléthore.
* Notre petit cri de guerre usera le leur. Nous avons toujours eu le dernier mot.
* On leur tient compagnie la nuit...
et ils ne sont pas contents! Insociables !
* Ils sont punis d'avoir dressé des chiens contre nous, par des chiens dressés contre eux et qu'ils appellent : crapouillots. Les aboyeurs ! Et quelles dents ont leurs éclats!
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* Nous avons aussi un couteau de bouche pour nettoyer les tranchées, mais c'est par la nature que nous en sommes pourvus. Nous ne l'avons ni fabriqué, ni affilé nousmêmes.
* Le rat de ville et le rat des champs : fable.
* Le rat de ville et le rat des champs de bataille : réalité.
* Les animaux ne peuvent pas dire que l'homme est bon pour eux, tant qu'ils n'y ont pas goûté.
* Avec les torpilles..., tous ces bateaux coulés..., il n'y a plus de sécurité à fond de cale.
* Nous n'allons pas le crier dans les greniers..., mais la vérité, c est que nous perdons sur mer beaucoup de monde.
Ah! l'homme ne nous ménage pas!...
* Us ont enrichi leur vocabulaire d'un de nos mots, le mot grignoter. Un de leurs chefs a dit de ses adversaires : « Je les grignote. » Il était vieux. Jeune, il eut dit : « Je les déchire. » Et il eut mordu à belles dents.
* Si c'est pour nous effrayer qu'ils font ce bruit assourdissant, ils perdent leur temps.
Le pas de quelqu'un dans l'escalier, une porte qu'on ouvre, un coup de pioche, nous alarment bien davantage.
L'essentiel est que le soldat fasse autant de besogne que de bruit.
* Quand on pense que c'est l'homme qui nous range parmi les animaux nuisibles ! Nuisibles, nous? Pas plus que lui.
* 11 ne suffit plus aux hommes de nous détruire : les voilà maintenant qui se dévorent entre eux. Ne les imitons pas; contentons-nous de les dévorer.
* Ils disent que nous propageons la peste, mais ce sont eux qui la déclarent.
* Se méfier des fils de fer barbelés qu'ils tendent, ils sont capables de les avoir empoisonnés. Ils sont capables de tout.
* Quel rongeur que l'homme !
* Ils n'employaient, jusqu'ici, les liquides enflammés qu'envers nous... et voilà maintenant qu'ils en font usage dans leurs relations internationales.
C'est comme leurs gaz asphyxiants... 11 y a belle lurette que nous en avons eu l'étrenne! Ils soufflaient du sulfure de carbone dans nos galeries, dont ils bouchaient ensuite les issues. Et ils se réjouissaient à l'idée que nous crevions là-dedans, comme des mouches. Mais on n'est jamais barbare à moitié... Leurs expériences sur nous devaient aboutir à ces applications in anima vili.
* Ah! si seulement les rats s'aimaient entre eux! Ils soulèveraient l'écorce de la terre...
* Us mettent tout en œuvre, c'est vrai, pour nous empêcher de nous reproduire, mais reconnaissons tout de même qu'ils prêchent d'exemple en accélérant chez eux la dépopulation — par les guerres.
* Quand l'obus tombe sur un abri et l'écrase, il n'est jamais fait mention des rats ensevelis sous les décombres. Ce sont pourtant des victimes aussi, et les plus innocentes.
* Le cuir travaillé de leurs chaussures et de leur équipement a plus de goût que les cuirs frais. L'inconvénient des cuirs tannés, c'est qu'on ne sait jamais quelles substances toxiques entrent dans leur préparation : autrement, on n'hésiterait pas entre le soldat mort et son fourniment.
* Pourquoi paraissent-ils avoir la vie en horreur? Elle est pourtant belle, le soir, sous la lune, dans les sillons qu'un sang impur n'abreuve pas...
* Robuste, courageux et dur au mal, c'est leur poilu et c'est le surmulot, notre grenadier, notre vieille moustache, notre héros à nous! 11 meurt et ne se rend pas. ]] s'illustre dans les grandes villes, et les égouts sont ses tranchées. 11 a pris véritablement de la civilisation, toutes les leçons qu'elle peut donner.
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* Nous sommes, paraît-il, un des fléaux de l'agriculture. La guerre en est certainement un autre, puisqu'elle prend à la terre des bras qui lui étaient indispensables.
Alors, de quoi se plaint l'homme?
Qui déchaîne le plus peut endurer le moins.
Qu'il nous laisse donc tranquilles : nos ravages sont peu de chose auprès des siens.
* On représente les moines de Florence, pendant la peste qui ravagea cette ville, juchés sur des tombereaux de cadavres détroussés auxquels ils allaient donner la sépulture en criant :
Vive la peste!
Si ceux-là pouvaient impunément crier : Vive la peste qui les enrichissait, pourquoi ne crierions-nous pas : Vive la guerre qui nous engraisse?
* La guerre... c'est la pourriture d'hôpital — en plein air.
* Pourriture, nourriture.
Est-ce que l'homme ne fait pas ainsi que nous son régal des viandes faisandées ?
* L'homme n'a rien invente : nous avons creuse des galeries souterraines avant lui.
Maintenant, qui sait? A force de les habiter ensemble, nous finirons peut-être par fraterniser.
* Les soldats endormis dans une maison où ils ont causé des dégâts, se demandent toujours ce que nous leur crions à l'oreille, la nuit qui précède leur départ.
Nous leur crions charitablement : « Dites que c'est nous! » Mais les soldats ne comprennent pas et répondent par des injures et des coups à notre invitation.
* Notre tête est mise à prix.
Histoire d'inculquer au soldat une faible idée de la façon dont les fournisseurs aux armées s'enrichissent; par le dol et la fraude. Beaucoup de soldats, en effet, se sont mis à fabriquer des queues de rats qu'ils présentaient pour toucher la prime.
Ridicules artifices! Grossière imitation! N'en médisons pas trop, néanmoins : pendant qu'ils s'amusaient à ces trompe-l'œil, nous nous donnions carrière.
* Leur cinématographe de la guerre... quelle blague!
Ils n'ont pas seulement réussi à nous faire grouiller sur l'écran, de façon que toutes les femmes, dans la salle, serrent leurs jupes et crient d'efiFroi.
* Les hommes se félicitent d'avoir incendié des récoltes, des approvisionnements, plutôt que de les laisser tomber aux mains de l'ennemi.
Il nous est également arrivé de provoquer la disette en moissonnant prématurément; mais avec nous, du moins, rien n'était perdu : nous consommions à satiété. Supériorité du rat sur l'homme.
11 est vrai que celui-ci appelle voracité notre horreur du pillage qui ne profite à personne.
* Plus on est de rats, plus on ronge.
* La consigne est de rafler.
* Nos ancêtres ne travaillaient jadis qu'aux charniers de Montfaucon et des Innocents. Ce qu'ils devaient être maigres au regard des mulots que les charniers d'à présent nourrissent à l'envi!
Pour nous, plus de jours sans viande! Niez donc le progrès après cela !
* Ils sont animés contre nous d'une telle fureur, que c'est encore en criant : Au rat! Au rat!... qu'ils se font la guerre.
Des auteurs prétendent, cependant, que c'est par abréviation et corruption des mots : on les aura.
* Dans sa fable, Le combat des J{ats et des Belettes, La Fontaine montre des rats tellement emplumcs qu'ils ne peuvent, défaits et poursuivis, chercher un refuge où la racaille s'introduit et se cache sans peine.
Une tète empanachée N'est pas petit embarras.
Le trop superbe équipage Peut souvent en un passage Causer du retardement.
Les petits en toute affaire Esquivent fort aisément :
Les grands ne le peuvent faire.
C'est le modèle de l'apologue à renversement, car une fable sur les hommes pourrait dire exactement le contraire.
Par son panache et son équipage, tel fut souvent sauvé qui, sans cela, n'en réchappait pas.
* Ils creusent l'entonnoir... mais c'est nous qui en occupons les bords.
* Lequel donc de leurs vieux [conteurs a écrit l'histoire d'un Chat botté?
Leurs guerres ne sont pas autre chose à nos yeux que la mobilisation d'une multitude de chats bottés. 11 en sort de partout... ; et combien nous apparaît paisible et bénin, alors, le Chat botté par excellence, l'égoutier, qui nous laisse jouir des droits du premier occupant et ne fait de mal à personne — pas même à ses semblables!
* lis regrettent leurs vieux clochers détruits par J'incendie, les obus... Qu'est-ce que nous dirons ? Ah ! sans les cloches, ces bavardes, quels asiles de tout repos! Et encore... depuis le temps qu'elles sonnaient... des siècles!... nous avions fini par nous faire à leur bruit. 11 nous réveillait toujours, mais il ne nous effrayait plus. Les cloches nous appelaient aux corvées du quartier. Muettes et dans l'ombre seulement, elles avaient de quoi nous inquiéter un peu. avec leur gros rat immobile, suspendu par la queue comme un épouvantail : le battant de cloche.
* Avec les hommes, ondoyants et divers comme ils sont, on ne saura jamais s'ils font la paix de guerre lasse ou s'ils font la guerre de paix lasse.
* Quoi de plus humiliant pour nous que leurs communiqués lorsqu'ils disent : « Calme sur l'ensemble du front. »
Les états-majors feignent d'ignorer notre existence ou du moins notre activité. Celle-ci commence, pourtant, dès que la leur cesse.
* Leur surhomme... la belle affaire ! Nous avons le surmulot, et il est légion.
* Le chien... le chien de guerre surtout, est l'ami de l'homme. Ils sont faits et surfaits pour se comprendre. Sauvages !
* Les Anglais évaluent à deux cent cinquante millions les dégâts que nous causons bon an mal an dans leurs docks, magasins, entrepôts, etc.
Quand on fera le compte des milliards que représentent les frais généraux d'une guerre, on finira peutêtre par convenir que la bête est moins malfaisante que la bêtise.
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* Pas de progrès que l'homme ne réalise. Le voilà, cette année, qui laboure à la mélinite, en guise de charrue!
Mais un entonnoir et un sillon font deux... et pour retourner un champ de façon qu'il ne produise plus rien, notre vieille méthode à nous est encore la meilleure.
Alors, pourquoi en pratiquer une autre?
* Nous aurons bien de la peine à nous remettre au travail à domicile, depuis trois ans que nous vivons dehors et sur le tas.
* Le mot poule revient souvent dans les conversations des soldats... Mais ils parlent tantôt des poules qu'ils convoitent pour s'en nourrir, et tantôt des poules qui
les attendent pour être nourries. Nous ne sommes friands, nous, que d'une espèce de poules, celles que nous caressons, la nuit, au poulailler. C'est encore la chair la plus délicate; mais comment le saurait-on, sans le terme de comparaison ?
* Aux dernières nouvelles, l'agriculture manque de bras.
Toujours ça de gagné — pour nous.
Us ont, comme nous, des incisives... et ça ne leur suffit pas encore!
* Un des nôtres, tout blanc, tout joli, ayant répondu aux avances des hommes et s'étant laissé adopter par eux, la première chose qu'ils firent, ce fut de le rendre alcoolique. Jls buvaient le pinard ensemble.
Un jour que du vin répandu sur sa robe l'avait ensanglantée, ils s'écrièrent : «^ Voyez! A présent, il nous ressemble tout à fait ! »
Us étaient plus fiers de lui qu'il n'était fier d'eux.
* La guerre nous fait prendre de mauvaises habitudes.
Ce n'est point après avoir habité les chevaux morts et autres spacieuses charognes, que nous reviendrons avec plaisir au modeste fromage de Hollande, où nous nous retirons du monde, toujours d'après le fabuliste.
* Leur mort aux rats... vous verrez qu'ils finiront par se l'administrer d'un peuple à l'autre, après l'avoir débaptisée.
* La paix peut venir : nous sommes gras.
* Il y a des tranchées où l'on ne peut pas donner un coup de dent, sans que la dent se casse ou s'cbrèche sur un éclat d'obus. Mais le fabuliste a raison de dire que sans un peu de peine on n'a pas de plaisir.
* Du bas de tes pyramides de cadavres, ô civilisation, quarante siècles de barbarie te contemplent!
* Effet de neige.
Nous sommes une quinzaine attablés autour d'un cheval mort, servi sur la nappe blanche. Si nous ne nous hâtions pas de n'en laisser que la carcasse, les corbeaux troubleraient la fête... Quelqu'un trouble toutes les fêtes.
* Un peu de patience, hommes exigeants! Chaque chose en son temps :
nous nettoyons aujourd'hui le champ de vos carnages; nous rongerons plus tard l'Histoire qui les rappellera. C'est du papier sur la planche...
* Je suis corbeau : voyez mon zèle.
* Réparation des dommages de guerre...
Ahl le plus tard possible, n'est-ce pas? Nous n'avons la paix que dans les ruines.
* C'est vrai qu'il y aura, après la guerre, de vastes étendues abandonnées, stériles...; mais ailleurs, en revanche, la propriété foncière atteindra des prix exorbitants.
Ne signale-t-on pas déjà, en quelques endroits où l'on s'est furieusement battu, du terrain qui vaut mille hommes l'arpent?
* La Fontaine ne nous a pas consacré moins d'une quinzaine de fables. Avec le lion, l'éléphant, le renard, la belette, le chat, la gazelle, le corbeau, la souris, la tortue
et la grenouille, nous sommes les cartes de son jeu favori : l'apologue. ]] bat, fait couper, distribue et, de temps en temps, retourne le Roi...
Le roi des animaux — ou l'autre. C'est la même chose.
* Le surmulot croît et multiplie, aujourd'hui, où son ancêtre, somme toute, végétait.
11 y a deux siècles, en effet, la femelle du rat noir, le
seul connu, en Europe, n'avait qu'une portée par an, et cette portée n'était que d'une demi-douzaine de petits.
Nous sommes loin de compte...
* Ecoutez-les dire que nous pullulons... Ils ne se sont pas regardés sortant tous ensemble de leurs trous!
K * Etoiles filantes : des rats célestes. Mais de quoi peuvent-ils bien avoir peur, et en quelles profondeurs inexpugnables vont-ils se nicher?
* Nous sommes créés pour faire l'office de la tondeuse, partout où nous passons. Nous ne manquerons jamais d'ouvrage : l'homme et les blés repoussent.
* Aux annonces : « Un bataillon d'infanterie dans les tranchées demande un chien ratier. »
Pourquoi pas tout simplement l'avis habituel : » On demande un apprenti au pair? »
* Armistice : jour sans viande.
* Et maintenant qu'ils l'ont, la paix, à quelle vie chère vont-ils nous réduire, pour nous faire regretter la guerre d'abondance?
* Les rats des champs se plaignent du cultivateur...
Beaucoup d'entre eux, paraît-il, se brisent les dents sur des sacs de monnaie.
* L'homme va dire encore que nous sommes repus... Fallait pas qu'il y aille!...
Achevé d'imprimer
le 2î juillet içîo
par FRAZIER-SOYE à Paris.
Prix : 20 fnncs