‹ Ronsard lyrique et amoureuxChapitre 29 sur 33 · CONTRE LES BUCHERONS DE LA FOREST DE GASTINE · texte numérisé non relu

CONTRE LES BUCHERONS DE LA FOREST DE GASTINE

\uiconque aura premier la main embesongnée A te couper, forest, d'une dure congnée, Qui! puisse s'enferrer de son propre baston, Et sente en V estomac la faim d'Erisichton, Qui coupa de Cerés le Chesne vénérable, Et qui gourmand de tout, de tout insatiable, Les bœufs et les moutons de sa mère esgorgea, Puis pressé de la faim, soy-mesme se mangea :

Ainsi puisse engloutir ses rentes et sa terre, Et se dévore après par les dents de la guerre.

Qu'il puisse pour vanger le sang de nos forests Tousjours nouveaux emprunts sur nouveaux interests Devoir à l'usurier, et qu'enfin il consomme Tout son bien à payer la principale somme.

Que tousjours sans repos ne face en son cerveau Que tramer pour-neant quelque dessein nouveau Porté d'impatience et de fureur diverse, Et de mauvais conseil qui les hommes renverse.

Escoute, Bûcheron (arreste un peu le bras~) Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas, Ne vois-tu pas le sang lequel dégoûte à force Des Nymphes qui vivoyent dessous la dure escorce Sacrilège meurdrier, si on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts, et de destresses Merites-tu, meschant, pour tuer des Déesses ?

Eorest, haute maison des oiseaux bocagers, Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls légers Ne paistront sous ton ombre, et ta verte crinière Plus du Soleil d'Esté ne rompra la lumière.

Plus ïamoureux Pasteur sur un tronq adossé Enflant son flageolet à quatre trous perse, Son mastin à ses pieds, à son flanc la houlette, Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette : Tout deviendra muet, Echo sera sans voix : Tu deviendras campagne, et en Heu de tes bois, Dont T ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le contre et la charrue : Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy ■ Ny Satyres ny Pans ne viendront plus che\ toy.

Adieu vieille for est, le jouet de Zéphyr e Où premier faccorday les langues de ma lyre, Où premier fentendi les flèches resonner D'Apollon, qui me vint tout le cœur estonner : Où premier admirant la belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope, Quand sa main sur le front cent roses me jetta, Et de son propre laict Euterpe m'allaita.

Adieu vieille for est, adieu testes sacrées, De tableaux et de fleurs autrefois honorées, Maintenant le desdain des passans altère^, Qui brusle\ en Esté des rayons ethere^, Sans plus trouver le jrais de tes douces verdures Accusent vos meurtriers, et leur disent injures.

Adieu Chesnes, couronne aux vaillans citoyens, Arbres de Jupiter, germes Dodonéens, Qui premiers aux humains donnastes à repaistre, Peuples vrayment ingrats, qui n'ont sceu recognoistre Les biens receus de vous, peuples vraiment grossiers De massacrer ainsi nos pères nourriciers.

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie 0 Dieux, que véritable est la Philosophie,

Qui dit que toute chose à la fin périra,

Et qu'en changeant de forme une autre vestira :

De Tempe la vallée un jour sera montagne,

Et la cyme d'Athos une large campagne,

Neptune quelquefois de blé sera couvert,

La matière demeure, et la forme se perd.

ODE

A douce jouvance est passée, Ma première force est cassée, fay la dent noire, et le chef blanc, Mes nerfs sont dissous, et mes veines, Tant fay le corps froid, ne sont pleines Que d'une eau rousse en lieu de sang.

Adieu ma lyre, adieu fillettes Jadis mes douces amourettes, Adieu, je sens venir ma fin :

Nul passetemps de ma jeunesse Ne m'accompagne en la vieillesse, Que le feu, le lict, et le vin.

fay la teste toute eslourdie De trop d'ans, et de maladie, De tous coste^ le soin me mord :

Et soit que j'aille ou que je tarde, Tousjours après moy je regarde Si je verray venir la Mort :

Qui doit, ce me semble, à toute heure Me mener là bas, où demeure Je ne sçay quel Pluton, qui tient Ouvert à tous venans un antre, Où bien facilement on entre, Mais d'où jamais on ne revient.

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