LA QUENOILLE
'uenoille, de Pallas la compagne et l'amie, Cher présent que je porte à ma chère Marie, Afin de soulager ïennuy quelle a de moy, Disant quelque chanson en filant de sur toy, Faisant pirou'éter, à son huis amusée Tout le jour, son rouet et sa grosse fusée.
Quenoille, je te meine où je suis arresté : Je voudrois racheter par toy ma liberté. Tu ne viendras es mains d'une mignonne oisive, Qui ne fait qu attifer sa perruque lascive, Et qui perd tout son temps à mirer et farder Sa face, à celle fin quon Taille regarder : Mais bien entre les mains d'une disposte fille, Qui dévide, qui coust, qui mesnage, et qui fie Avecques ses deux sœurs, pour tromper ses ennuis, Lhy ver devant le feu, Testé devant son huis.
Aussi je ne voudrois que toy, Quenoille faite En nostre Vandomois (où le peuple regrette Le jour qui passe en vahi) allasses en Anjou Pour demeurer oisive, et te rouiller au clou. Je te puis asseurer que sa main délicate Filera dextrement quelque drap descarlate, Qui si fin et si souef en sa laine sera, Que pour un jour de feste un Roy le vestira.
Suy-moy donc, tu seras la plus que bien venue, Quenoille, des deux bouts et greslette et menue, Un peu grosse au milieu, où la fil ace tient Estreinte d'un riban, qui de Montoire vient.
Aime-laine, aime-fil, aime-estain, maisonniere, Longue, Palladienne, enflée, chansonnière, Suy-moy, laisse Constnres, et allons à Bourgueil, Où, Quenoille, on te doit recevoir d'un bel œil. » Car le petit présent, qu'un loyal ami donne, » Passe des puissans Rois le sceptre et la couronne.
CHANSON
UAND ce beau Printemps je voy, fapperçoy
Rajeunir la terre et l'onde,
Et me semble que le jour,
Et ï Amour,
Comme enfans naissent au monde.
Le jour qui plus beau se fait, Nous refait Plus belle et ver de la terre, Et Amour armé de traits
Et d'attraits, Dans no% cœurs nous fait la guerre.
Il respand de toutes parts
Feux et dards,
Et domte sous sa puissance
Hommes, Bestes et Oiseaux, Et les eaux
Luy rendent obéissance.
Venus avec son enfant
Triomphant
Au haut de son Coche assise,
Laisse ses Cygnes voler
Parmy l'air
Pour aller voir son Anchise.
Quelque part que ses beaux yeux Par les deux
Tournent leurs lumières belles,
L'air qui se monstre serein,
Est tout plein
D'amoureuses estincelles.
Puis en descendant à bas
Sous ses pas
Croissent mille fleurs ècloses :
Les beaux li% et les œillets
Vermeillets
Y naissent entre les roses.
Je sens en ce mois si beau
Le flambeau D'Amour qui meschaufe Vame,
Y voyant de tous coste^
Les beauté^ Qu'il emprunte de ma dame.
Quand je voy tant de coideurs Et de fleurs
Qui esmaillent un rivage,
Je pense voir le beau teint,
Qui est peint
Si vermeil en son visage.
Quand je voy les grands rameaux Des ormeaux,
Qui sont lasse^ de lierre,
Je pense estre pris es lat^
De ses bras,
Et que mon col elle serre.
Quand fentens la douce vois Par les bois
Du gay Rossignol qui chante,
D'elle je pense jouyr,
Et ouyr
Sa douce voix qui m enchante.
Quand Zephire meine un bruit Qui se suit
Au travers d'une ramée,
Des propos it me souvient
Que me tient
La bouche de mon aimée.
Quand je voy en quelque endroit Un Pin droit,
Ou quelque arbre qui sesleve,
Je me laisse décevoir,
Pensant voir
Sa belle taille et sa grève.
Quand je voy dans un jardin
Au matin S'esclorre une fleur nouvelle,
faccompare le bouton
Au teton De son beau sein qui pommelle.
Quand le Soleil tout riant D'orient
Nous monstre sa blonde tresse,
Il me semble que je voy
Près de moy
Lever ma belle maistresse.
Quand je sens parmy les pre\ Diapré^
Les fleurs dont la terre est pleine,
Lors je fais croire à mes sens, Que je sens
La douceur de son haleine.
Bref je fais comparaison
Par raison
Du Printemps et de m amie :
Il donne aux fleurs la vigueur, Et mon cœur
Délie prend vigueur et vie.
Je voudrois au bruit de Veau
D'un ruisseau
Desplier ses tresses blondes,
Fripant en autant de nœuds
Ses cheveux,
Que je ver rois friper d'ondes.
Je voudrois pour la tenir, Devenir
Dieu de ces forests désertes,
La baisant autant de fois,
Quen un bois
Il y a de feuilles vertes.
Ma maistresse, mon soucy, Vien icy,
Vien contempler la verdure :
Les fleurs de mon amitié
Ont pitié,
Et seule tu n'en as cure.
Au moins levé un peu tes yeux
Gracieux, Et voy ces deux colombelles,
Qui font naturellement
Doucement L 'amour du bec et des ailes :
Et nous sous ombre d'honneur, Le bon heur
Trahissons par une crainte :
Les oiseaux sont plus heureux Amoureux,
Qui font l'amour sans contrainte.
Toutesfois ne perdons pas
No% esbats
Pour ses loix tant rigoureuses :
Mais si tu m'en crois vivons, Et suivons
Les colombes amoureuses.
Pour effacer mon esmoy
Baise moy,
Rebaise moy ma Déesse :
Ne laissons passer en vain
Si soudain
Les ans de nostre jeunesse.
CHANSON
)OUCE Maistresse, touche Pour soulager mon mal, Mes lèvres de ta bouche Plus rouge que Coral :
D'un doux lien pressé Tien mon col embrassé.
Puis face dessus face Regarde moy les yeux, Afin que ton trait passe En mon cœur soucieux, Lequel ne vit sinon U Amour et de ton nom.
Je ïay veu fier et brave, Avant que ta beauté Pour estre son esclave Du sein me ïeust osté :
Mais son mal luy plaist bien.
Pourveu qtCil meure tien.
Belle, par qui je donne A mes yeux tant d'esmoy, Baise moy ma mignonne, Cent fois rebaise moy :
Et quoy ? faut-il en vain Languir dessus mon sein ?
Maistresse, je riay garde De vouloir t'esveiller.
Heureux quand je regarde Tes beaux yeux sommeiller .
Heureux quand je les voy Endormis dessus moy.
Veux-tu que je les baise Afin de les ouvrir ?
H à, tu fais la mauvaise Pour me faire mourir :
Je meurs entre tes bras, Et s'il ne t'en chaut pas!
Hà ! ma chère ennemie, Si tu veux mappaiser, Redonne moy la vie
Par F esprit d'un baiser.
Hà ! j'en ay la douceur Sentie au fond du cœur.
Cest une brusque rage Qui nous poinct doucement, Quand d'un mesme courage On s'aime ardentement.
Heureux sera le jour Que je mourray d'amour.
)£S5£ /^ pleurs, mon livre : il ri est pas ordonné Du destin, que moyviftu sois riche de gloire : Avant que l'homme passe outre la rive noire, L'honneur de son travail ne luy est point donné.
Quelqu'un après mille ans de mes vers estonné Viendra dedans mon Loir, comme en Permesse, boire :
Et voyant mon pays, à peine pourra croire Que d'un si petit champ Ronsard se vante né.
Pren mon livre, pren cœur : la vertu précieuse » De l'homme, quand il vit, est tousjours odieuse . » Mais après le trespas chacun le pense un Dieu.
» La rancœur nuit tousjours à ceux qui sont en vie . T> Sur les vertus d'un mort elle n'a plus de lieu, » Et la postérité rend l'honneur sans envie.
)E premier jour de May, Hélène, je vous jure Par Castor, par Pollux, vo% deux frères jumeaux Par la vigne enlassée à ïentour des ormeaux, Par les pre\, par les bois hérisse^ de verdure,
Par le Printemps sacré, fils aisné de Nature, Par le sablon qui roule au giron des ruisseaux, Par tous les rossignols, merveille des oiseaux, Qu'autre part je ne veux chercher autre avanture.
Vous seule me plaise^ : j'ay par élection, Et non à la volée, aimé vostre jeunesse : Aussi je prens en gré toute ma passion.
Je suis de ma fortune autheur, je le confesse : La vertu ma conduit en telle affection : Si la vertu me trompe, adieu, belle Maislresse,
\A douce Hélène, non, mais bien ma douce haleine, Qui froide rafraischis la chaleur de mon cœur, Je prens de ta vertu cognoissance et vigueur, Et ton œil, comme il veut, à son plaisir me meine.
Heureux celuy qui soufre une amoureuse peine Pour un nom si fatal : heureuse la douleur, Bien-heureux le forment, qui vient pour la valeur Des yeux, non pas des yeux, mais des fiâmes d' Hélène.
Nom, malheur des Troyens, sujet de mon souci, Ma sage Pénélope, et mon Hélène aussi, Qui d'un soin amoureux tout le cœur m'envelope ;
Nom, qui ma jusqu'au ciel de la terre enlevé, Qui eust jamais pensé que j'eusse retrouvé En une mesme Hélène une autre Pénélope ?
CHANSON
'uand je devise assis auprès de vous, Tout le cœur me tressaut :
Je tremble tout de nerfs et de gênons,
Et le pouls me défaut.
Je n'ay ny sang, ny esprit, ny haleine, Qui ne se trouble en voyant mon Heleine, Ma chère et douce peine.
Je deviens fol, je perds toute raison :
Cognoistre je ne puis Si je suis libre, ou captif en prison :
Plus en moy je ne suis.
En vous voyant, mon œil perd cognoissance Le vostre altère et change mon essence,
Tant il a de puissance.
Vostre beauté me faict en mesme temps Souffrir cent passions :
Et toutesfois tous mes sens sont contens, Divers d'affections.
Lœil vous regarde, et d'autre part l 'oreille Oyt vostre voix, qui n'a point de pareille, Du monde la merveille.
Voylà comment vous m'avez^ enchanté, Heureux de mon malheur :
De mon travail je me sens contenté,
Tant j'aime ma douleur :
Et veux tousjours que le tonnent me tienne, Et que de vous tousjours il me souvienne, Fous donnant l'ame mienne.
Donc ne cherche^ de parler au Devin,
Qui sçave^ tout charmer :
Vous seule auriez un esprit tout divin
Si vous pouviez aimer.
Que pleust à Dieu, ma moitié hien-aiméc. Qu'Amour vous eust d'une flèche enflamée
Autant que moy charmée.
En se jouant il ma de part en part Le cœur outrepercé :
A vous s' amie il na monstre le dart Duquel il ma blessé.
ii 1 6 1
De telle mort heureux je me confesse, Et ne veux point que le soucy me laisse Pour vous, belle Maistresse.
Dessus ma tombe escrive^ mon soucy
En lettres gros se ment :
Le Vandomois, lequel repose icy,
Mourut en bien aimant.
Comme Paris, là bas faut que je voise, Non pour l'amour d'une Hélène Grégeoise,
Mais d'une Saintongeoise.
'AUTRE jour que f estois sur le haut d'un degré, Passant tu madvisas, et me tournant la veiïê, Tu m'esblouys les yeux, tant j'avois lame esmeuë De me voir en sursaut de tes yeux rencontré.
Ton regard dans le cœur, dans le sang m est entré Comme un esclat de foudre alors qu'il fend la nue ;
feu\ de froid et de chaud la fièvre continue, D'un si poignant regard mortellement outré.
Et si ta belle main passant ne meust fait signe, Main blanche, qui se vante estre fille d'un Cygne, Je fusse mort, Hélène, aux rayons de tes yeux :
Mais ton signe retint Vame presque ravie, Ton œil se contenta d 'estre victorieux, Ta main se resjouyt de me donner la vie.
)E regardant assise auprès de ta cousine, Belle comme une Aurore, et toy comme un Soleil Je pensay voir deux fleurs d'un mesme teint pareil, Croissantes en beauté, sur la rive voisine.
La chaste, saincte, belle et unique Angevine, Viste comme un esclair, sur moy jetta son œil : Toy comme paresseuse, et pleine de sommeil, D'un seul petit regard tu ne m estimas digne.
Tu t 'entretenois seule au visage abaissé, Pensive tonte à toy, n'aimant rien que toymesme, Desdaignant un chascun d'un sourcil ramassé,
Comme une qui ne veut qu'on la cherche ou qu'on l'aime. J'eu% peur de ton silence, et m'en allay tout blesme, Craignant que mon salut n'eust ton œil offensé.
ï£ fuy les pas fraye^ du meschant populaire, y&fc Et les villes où sont les peuples amassez : Les rochers, les for est s desja sçavent assez Quelle trompe a ma vie estrange et solitaire.
Si ne suis- je si seul, qu Amour mon secrétaire N'accompagne mes pieds débiles et cassez : Qiiil ne conte mes maux et presens et passez A ceste voix sans corps, qui rien ne sçauroit taire.
Souvent plein de discours, pour flatter mon esmoy, Je marreste, et je dy : Se pour r oit-il bien faire Quelle pensast, parlast, ou se souvint de moy ?
Qu'à sa pitié mon mal commençast à desplaire ? Encor que je me trompe, abusé du contraire, Pour me faire plaisir, Hélène, je le croy.
\OUS promenant tous seuls, vous me distes, Maistresse, Qu'un chant vous desplaisoit, s'il estoit doucereux ; Que vous aimie% ^es plaints des chetifs amoureux, Toute voix lamentable, et pleine de tristesse.
Et pour ce (disie^-vous) : Quand je suis loin de presse Je choisis vo^ Sonets qui sont plus douloureux, Puis d'un chant qui est propre au sujet langoureux, Ma nature et Amour veulent que je me paisse.
Vot^ propos sont trompeurs. Si vous avie^ soucy De ceux qui ont un cœur larmoyant et transy, Je vous fer ois pitié par une sympathie :
Mais vostre œil cauteleux, trop finement subtil, Pleure en chantant mes vers, comme le Crocodil, Pour mieux me desrober par feintise la vie.
\ent et cent fois le jour l'Orange je rebaise, Et le palle Citron qui viennent de ta main, Doux présent amoureux, que je loge en mon sein, Pour leur faire sentir combien je sens de braise.
Quand ils sont demy-cuits, leur chaleur je rappaise, Versant des pleurs dessus, dont triste je suis plein : Et de ta mauvaistié avec eux je me plain, Qui cruelle te ris de me voir à mal-aise.
Oranges et Citrons sont symboles iï Amour ; Ce sont signes muets, que je puis quelque jour T'arrester, comme fit Hippomene Atalante.
Mais je ne le puis croire : Amour ne le veut pas, Qui m'attache du plomb pour retarder mes pas, Et te donne à fuyr des ailes à la plante.
)OUS JOURS pour mon sujet il faut que je vous aye : 5 Je meurs sans regarder vo% deux Astres jumeaux Vo\ yeux, mes deux Soleils qui m'esclairent si beaux, Qu'à trouver autre jour autre part je ri essaye.
Le chant du Rossignol m'est le chant d'une Orfraye, Roses me sont Chardons, de T ancre les ruisseaux, La Vigne mariée à ïentour des Ormeaux, Et le Printemps sans vous ni est une dure playe.
Mon plaisir en ce mois est de voir les Coloms S'emboucher bec à bec de baisers doux et longs, Dés ïaube jusqu'au soir que le Soleil se plonge.
O bienheureux Pigeons, vray germe Cyprien, Fous ave\ par nature et par effect le bien Que je n'ose espérer tant seulement en songe.
&iOiCY le mois d'Avril, où nasquit la merveille Qui fait en terre foy de la beauté des deux, Le mirouer de vertu, le Soleil de mes yeux, Qui vit comme un Phénix au monde sans pareille.
Les Œillets et les Li% et la Rose vermeille Servirent de berceau : la Nature et les Dieux La regardèrent naistre en ce mois gracieux : Puis Amour la nourrit des douceurs d'une Abeille.
Les Muses, Apollon et les Grâces estoient Assises tout autour, qui à Tenvy jettoient Des fleurs sur l'Angelette. Ah ! ce mois me convie
D'eslever un autel, et, suppliant Amour Sanctifier d'Avril le neufiesme jour, Qui m'est cent fois plus cher que celuy de ma vie.
CHANSON
jlus estroit que la Vigne à Y Ormeau se marie De bras souplement forts, Du lien de tes mains, Maistresse, je te prie, Entasse moy le corps.
Et feignant de dormir, d'une mignarde face Sur mon front panche toy :
Inspire, en me baisant, ton haleine et ta grâce Et ton cœur dedans moy.
Puis appuyant ton sein sur le mien qui se pâme, Pour mon mal appaiser, Serre plus fort mon col, et me redonne l'ame Par l'esprit d'un baiser.
Si tu me fais ce bien, par tes yeux je te jure, Serment qui m'est si cher, Que de tes bras aime% jamais nulle aventure Ne pourra ni arracher.
Mais, souffrant doucement le joug de ton empire, Tant soit-il rigoureux, Dans les Champs Elises une mesme navire Nous passera tous deux.
Là morts de trop aimer, sous les branches Myrtines Nous voirrons tous les jours Les Héros près de nous avec les Héroïnes Ne parler que d'amours.
Tantost nous danserons par les fleurs des rivages Sous les accords divers, Tantost lasse^ du bal, irons sous les ombrages Des Lauriers tousjours verds :
Où le mollet Zephire en haletant secoue De souspirs prïntanicrs Ores les Orangers, ores mignard se joue Parmy les Citronniers.
Là du plaisant Avril la saison immortelle Sans eschange se suit :
La terre sans labeur de sa grasse m annuelle Toute chose y produit.
D'embas la troupe saincte. autrefois amoureuse, Nous honorant sur tous, Viendra nous saluer, s estimant bien-heureuse De s'accointer de nous,
Et nous faisant asseoir dessus l'herbe fleurie De toutes au milieu, Nulle, et fust-ce Procris, ne sera point marrie De nous quitter son lieu.
Non celles qui s'en vont toutes seules ensemble, Artemise et Didon :
Non ceste belle Greque, à qui ta beauté semble Comme tu fais de nom.
'A vois, en regardant tes beaux yeux, enduré Tant défiâmes au cœur, qu'une aspre seicheresse Avoit cuitte ma langue en extresme destresse, Ayant de trop parler tout Je corps altéré.
Lors tu fis apporter en ton vase doré De Veau froide d'un puits ; et la soif qui me presse Me fit boire à T endroit où tu bois, ma Maistresse, Quand ton vaisseau se voit de ta lèvre honoré.
Mais le vase amoureux de ta bouche qu'il baise, En reschaufant ses bords du feu qu'il a receu, Le garde en sa rondeur comme en une fournaise.
Seulement au toucher je l'ay bien apperceu. Comment pourroy-je vivre un quart d'heure à mon aise Quand je sens contre moy l'eau se tourner en feu?
\E sens de veine en veine une chaleur nouvelle, Qui me trouble le sang et m augmente le soing. Adieu ma liberté, fen appelle à tesmoing Ce mois, qui du beau nom d'Aphrodite s'appelle.
Comme les jours d'Avril mon mal se renouvelle. Amour, qui tient mon Astre et ma vie en son poing, M'a tant séduit l'esprit, que de près et de loing Tousjours à mon secours en vain je vous appelle.
Je veux rendre la place, en jurant vostre nom, Que le premier article, avant que je la rende, C'est qu'un cœur amoureux ne veult de compaignon.
L'amant, non plus qu'un Roy, de rival ne demande. Vous aure% en mes vers un immortel renom. Pour n'avoir rien de vous la recompense est grande.
\ AD AME se levoit un beau matin d'Esté, Quand le Soleil attache à ses chevaux la bride; Amour estoit présent avec sa trousse vuide, Venu pour la remplir des traicts de sa clarté.
fentre-vy dans son sein deux pommes de beauté. Telles qu'on ne voit point au verger Hesperide : Telles ne porte point la Déesse de Gnide, Ny celle qui a Mars des siennes allaité.
Telle enflure d'yvoire en sa voûte arrondie, Tel relief de Porphyre, ouvrage de Phidie, Eut Andromède alors que Persèe passa,
Quand il la vit liée à des roches marines, Et quand la peur de mort tout le corps luy glassa, Transformant ses tetins en deux boules marbrines.
Ie ne veux point la mort de celle qui arreste Mon cœur en sa prison ; mais, Amour, pour venge Mes larmes de six ans, fay ses cheveux changer, Et semé bien espais des neiges sur sa teste.
Si tu veux, la vengeance est desja toute preste Tu accourcis les ans, tu les peux allonger : Ne souffres en ton camp ton soudart outrager : Que vieille elle devienne, ottroyant ma requeste.
Elle se glorifie en ses cheveux frises^ En sa ver de jeunesse, en ses yeux aiguise^, Qui tirent dans les cœurs mille poinctes encloses.
Pourquoy le braves-tu de cela qui n'est rien ? La beauté n'est que vent, la beauté n'est pas bien Les beauté^ en un jour s'en-vont comme les Roses.
il fay bien ou mal dit en ces Sonets, Madame, El du bien et du mal vous estes cause aussy : Comme je le sentois, fay chanté mon soucy, Taschant à soulager les peines de mon ame.
Hà ! qu'il est mal-aisé, quand le fer nous entame, S'engarder de se plaindre, et de crier mercy ! Tousjours l'esprit joyeux porte haut le soucy, Et le melancholique en soymesme se pâme.
fay, suyvant vostre amour, le plaisir poursuivy, Non le soin, non le dueil, non l'espoir d'une attente. S'il vous plaist, oste\ moy tout argument d'ennuy :
Et lorsfauray la voix plus gaillarde et plaisante. Je ressemble au mirouer, qui tousjours représente Tout cela qu'on luy monstre, et qu' on fait devant luy.
\fin qu'à tout jamais de siècle en siècle vive La parfaite amitié que Ronsard vous portoit, Comme vostre beauté la raison luy osioit, Comme vous enlasse^ sa liberté captive :
Afin que d'dge en âge à no% neveux arrive, Que toute dans mon sang vostre figure estoit, Et que rien sinon vous mon cœur ne souhaitoit, Je vous fais un présent de ceste Sempervive.
Elle vit longuement en sa jeune verdeur. Long temps après la mort je vous fer ay revivre, Tant peut le docte soin d'un gentil serviteur,
Qui veut, en vous servant, toutes vertus ensuivre. Vous vivre^(croye% moy) comme Laure en grandeur \ Au moins tant que vivront les plumes et le livre.
E plante en ta faveur cest arbre de Cybelle, Ce Pin, où tes honneurs se liront tous les jours:
Tay gravé sur le tronc noz noms et noz amours, Qui croistront à l'envy de ïescorce nouvelle.
Faunes, qui habitez ma terre paternelle, Qui menez sur le Loir vo\ danses et voz tours, Favorise^ la plante, et luy donnez secours, Que l'Esté ne la brusle, et VHyver ne la gelle.
Pasteur, qui conduiras en ce lieu ton troupeau, Flageolant une Eclogue en ton tuyau d'aveine, Attache tous les ans à cest arbre un Tableau,
Qui tesm oigne aux passans mes amours et ma peine Puis, ï arrosant de laict et du sang d'un agneau, Dy : Ce Pin est sacré, cest la plante d'Heleine.
dieu, belle Cassandre, et vous belle Marie, §£fl£ Pour qui je fus trois ans en servage à Bourgueil ; L'une vit, ï autre est morte, et ores de son œil Le Ciel se resjouyst : dans la terre est Marie.
Sur mon premier Avril, d'une amoureuse envie J'adoray vo% beauté^: mais vostre fier orgueil Ne s'amollit jamais pour larmes ny pour dueil, Tant d'une gauche main l'a Parque ourdit ma vie.
Maintenant en Automne encore malheureux, Je vy comme au Printemps de nature amoureux, Afin que tout mon âge aille au gré de la peine :
Et ores que je deusse estre exempt du harnois, Mon Colonne! m envoyé à grands coups de carquois K assiéger Ilion pour conquérir Heleine.
jES longues nuicts d'hyver, où la Lune ocieuse Tourne si lentement son char tout à l'entour, Où le Coq si tardif nous annonce le jour, Où la nuict semble un an à l'ame soucieuse :
Je fusse mort d'ennuy sans ta forme douteuse, Qui vient par une feinte, alléger mon amour, Et faisant, toute nue, entre mes bras séjour, Me pipe doucement d'une joye menteuse.
Vraye tu es farouche, et fier e en cruauté : De toy fausse on jouyst en toute privante. Près ton mort je m'endors, près de luy je repose
Rien ne m'est refusé. Le bon sommeil ainsi Abuse par le faux mon amoureux souci.
S'abuser en amour n'est pas mauvaise chose.
)ES cheveux, ces liens dont mon cœur tu culasses, Gr estes, primes, subtils, qui coulent aux talons, Entre noirs et chastains, bruns, delie^ et longs, Tels que Venus les porte, et ses trois belles Grâces,
Me tiennent si estrains, Amour, que tu me passes Au cœur, en les voyant, cent poinctes d'aiguillons, Dont le moindre des nœuds pourvoit des plus félons En leuv plus grand courroux arrèster les menaces.
Cheveux non acheté^, emprunte^ ny farde^, Qui vostre naturel sans feintise garde%, Que vous me semble^ beaux ! Permette^ que feu porte
Un lien à mon col, afin que sa beauté, Me voyant prisonnier lié de telle sorte, Se puisse tesmoigner quelle est sa cruauté.
'uandvous sere% bien vieille, au soir à la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et filant, Dirc^, chantant mes vers, en vous esmerveillant : Ronsard me celebroit du temps que festois belle.
Lors vous ri aurez servante oyant telle nouvelle, Dcsja sous le labeur à demy sommeillant, Qui au bruit de Ronsard ne saille resveillanl, Bénissant vostre nom de louange immortelle.
Je seray sous la terre, et Jantaume sans os : Par les ombres Myrtheux je prendray mon repos Vous sere\ au Jouyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et vostre fier desdain. Vive^, si ni en croye\, n'attende^ à demain : Cueille^ dés aujourd'hui* les roses de la vie.
\elle gorge d'albastre, et vous chaste poictrine, Qui les Muses cachet en un rond verdelet : Tertres d'Agathe blanc, petits galons de laid, Des Grâces le séjour, d'Amour et de Cyprine :
Sein de couleur de li? et de couleur rosine, De veines marqueté, je vous vy par souhait Lever T autre matin, comme Y Aurore fait Quand vermeille elle sort de sa chambre marine.
Je vy de tous coste\ le Plaisir et le Jeu, Les deux frères d'Amour, arme? d'un petit feu, Voler ainsi qu'enfans, par ces coustaux d'yvoire,
Mesblouyr, me surprendre, et me lier bien fort : Je vy tant de beauté?, que je ne les veux croire. Un homme ne doit croire aux tesmoins de sa mort.
)E Myrtheet de Laurier fueitte à fueille enserre^ Hélène entrelassant une belle Couronne, M'appella par mon nom : Voyla que je vous donne, De moy seule, Ronsard, Tescrivain vous sere^.
Amour qui ïescoutoit, de ses traits acere^ Me pousse Hélène au cœur et son Chantre m ordonne : Qu'un sujet si fertil vostre plume nestonne : Plus l'argument est grand, plus Cygne vous mourrez
Ainsi me dist Amour, me frappant de ses ailes : Son arc fist un grand bruit, les fueilles éternelles Du Myrtheje senty sur mon chef tressaillir .
Adieu, Muses, adieu, vostre faveur me laisse ; Hélène est mon Parnasse : ayant telle Maistresse, Le Laurier est à moy, je né sçaur vis faillir.
)L ne fanl sesbahir, disoient ces bons vieillars f^S Dessus Je mur Troyen, voyans passer Heleine, Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine, Nostre mal ne vaut pas un seul de ses regars.
Toutefois il vaut mieux ,pour n irriter point Mars, La rendre à son espoux, afin qui! la remmeine, Que voir de tant de sang nostre campagne pleine, Nostre havre gaigné, Tassant à no^ rampars.
Pères, il ne f ail oit {à qui la force tremble') Par un mauvais conseil les jeunes retarder : Mais, et jeunes et vieux vous deviez tous ensemble
Et le corps et les biens pour elle hasarder. Menelas fut bien sage, et Paris, ce me semble, L'un de la demander, Vautre de la garder.
lE m'enfuy du combat, mon armée est desfaite, J 'ay perdu contre Amour la force et la raison : ]à dix lustres passe^, et jà mon poil grisou M'appellent au logis, et sonnent la retraite.
Si, comme je voulois, ta gloire n'est parfaite, N'en blasme point l'esprit, mais blasme la saison Je ne suis ny Paris, ny desloyal Jason : J'obéis à la loy, que la Nature a faite.
Entre l'aigre et le doux, l'espérance et la peur, Amour dedans ma forge a poly cest ouvrage. Je ne me plains du mal, du temps ny du labeur,
Je me plains de moymesme et de ton fier courage. Tu t'en repentiras, si tu as un bon cœur, Mais le tard repentir ne guarist le dommage.
\E chantois ces Sonets, amoureux d'une Heleine, En ce funeste mois que mon Prince mourut : Son sceptre, tant fnst grand, Charles ne secourut, Qu'il ne payast sa debte à la Nature humaine.
La Mort fut d'une part, et V Amour qui me meine, Estoit de l'autre part, dont le traict meferut, Et si bien la poison par les veines courut, Que j 'oubliay mon maistre, aitaint d'une autre peine.
Je senty dans Je cœur deux diverses douleurs, La rigueur de ma Dame, et la tristesse enclose Du Roy, que f adorois pour ses rares valeurs.
La vivante et le mort tout malheur me propose : L'une aime les regrets, et l'autre aime les pleurs ; Car l'Amour et la Mort ncst qu'une mestne chose.
A MACEE
'm}a petite Nymphe Macée,
Plus Hanche qiiyvoire taillé, Plus blanche que neige amassée, Plus blanche que du lai et caillé, Ton beau teint resemble les lis Avecque les roses cueillis.
Ton beau chef à mes yeux descœuvre, Où le Ciel, des beauté^ donneur, Employa sa peine et son œuvre, Curieux de luy faire honneur :
Descœuvre ton beau front aussi, Heureux object de mon souci.
Plus belle que Venus, tu marches :
Tes yeux sont parfaitement beaux, Qui flambent sous deux noires arches, Comme deux célestes flambeaux, D'où le brandon fut allumé, Qui tout le cœur m'a consumé.
Ce fut ion œil, douce Mignonne, Qui, dans son regard escarté, ■ Les miens encores emprisonne Peu soucieux de liberté, Et qui me desroba le cœur Pour in honorer d'une langueur.
Te voyant des belles la belle, Tu me suces l'âme et le sang:
Monstre moy ta rose nouvelle, Je dy, mignarde, ton sein blanc, Et tes deux rondelets tétons Qui s'enflent comme deux boutons.
Las ! puis que ta beauté meurtrière Ne me daigne faire mercy, El que de jour en jour plus fier e Tu prens plaisir de mon soucy, Au moins regarde sur mon front Les maux que tes beaux yeux me font.