Rosa Bonheur
Ce n'était qu'un fourré de jeunes arbres, assez mal peignés, et succédant d'une façon médiocre aux vieilles futaies de chênes, de hêtres et de bouleaux, abattues en 1815 par messieurs les Cosaques.
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BONHEU&»
Des avenues larges et poudreuses coupaient en angle droit ces insipides taillis, peu fréquentés dans la semaine^ si ce n^est par le duel et par le suicide.
Quelques rares bourgeois, habitants de Neuiiiy ou des yiHages circon?oisinSy y venaient chercher un peu d'ombre pendant la canicule. On pouvait encore y rencontrer çà et là quatre ou cinq amateurs d'équttation , montés sur des rosses indignes, ou un nombre égal de bambins, déserteurs de la Mutuelle^ qui se consolaient de la férule et du bonnet d'àne en chassant aux papillons et en dénichant des merles.
Malgré ses ombrages rôtis par le soleil, malgré sa tristesse et sa solitude, le bois de Boulogne avait cependant alors une admiratrice fervente.
C'était une jeune fille, âgée de dix ans à peine.
Elle ne connaissait rien de plus magnifique au monde que cette promenade,
RONHEUB*
et Tenait y passer réjj^lièrement tom les jours que le bon Dieu faisait sans brouillard et sans pluie.
Avec ses traits éveillés, ses brusques allures, ses cheveux ras et sâ face toute rende^ on l'eût prise pour un des héros de Técole buissonnière dont nous par^ lions à l'instant même, si une robe éeourlée, recouvrant à mi-jambe un pan** talon d'étoffe brunâtre, n*eût été l'Indice de son sexe.
On la voyait bondir, comme une chèvre, le long des avenues, pendant que sa bonne Catherine la croyait è l'école des sœurs de Ghaillot*
Visitant les berges et les lisières, elle faisait d'énormes bouquets de margoehtes et de boutons d or , ou bien elle s'enfonçait au milieu du taillis, se couchant sur rherbe, passant des heures entières a écouter le chant des fauvettes, à observer les magiques effets du rayon de soleil qui filtre sous les rameaux^ ou é
BONHEUEft
contempler, Eêveuse, les grands nuages blancs et roses que le couchant sème dans Pazur.
D'autres fois, s'arrétant au bord du chemin, elle dessinait sur le sable, avec une branche d'arbre, tout ce qui frappait ses yeux, chevaux et cavaliers, bètes et gens, promeneurs et promeneuses, encadrant ses personnages dans des horizons de fantaisie, peuplés de moulins et de chaumières.
Bientôt sa composition Fabsorbait de telle sorte, qu'elle ne voyait pas les badauds groupés autour d'elle.
Ceux-ci tombaient des nues et s'extasiaient devant la précision des figures que traçait la jeune iille sur la poussière de la route.
Un d'entre eux lui dit un jour :
— Tu dessines bien, ma petite 1
— Mais oui, répond l'enfant d'un air résolu. Papa aussi dessine bien. C'est lui qui m'a donné des leçons.
BONHEUR
La jeune artiste du bois de Boulogne était mademoiselle Rosa Bonheur. Dè8 l'enfance, elle montra pour le dessin des dispositions prodigieuses.
Son père, Raymond Bonheur, avait du talent comme artiste ; mais, unique soutien d'une famille pauvre, il fut obligé de renoncer aux grandes études de peinture pour gagner le pain delà maison. La nécessité poignante l'arracha brutalement à son rêve le plus cher, c'est à dire a la perspective de conquérir des palmes a l'école de Paris d'abord, puis à celle de Rome.
Il prit le parti de donner des leçons de dessin, commençant sa carrière comme il devait 1 acliever, par le sacrifice et par le dévouement au devoir.
Emerveillé des charmes d'une jeune personne dont il était le professeur, Raymond ne tarda pas à unir sa destinée à la sienne. L'amour seul, et non l'intérêt, fit ce mariage, car la pauvreté de l'épouse
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était aussi grande que celle de Tépoux.
Us durent Tun et l'autre rivaliser d'efforts et de travail pour nourrir tout à la fois et leurs parents valétudinaires et la jeune progénilure que, de neuf mois en neuf mois, ils voyaient s'accroître* Rosa naquit le mars 1822.
Dieu vient au secours des grandes fa«milles ; sa providence double le courage de'ceux qui leur servent de protecteurs et d'appuis.
Raymond se multipliait ; son ardeur, dans cette lutte avec la misère, était vraiment surnaturelle.
Voué jour et nuit à des travaux sans gloire, mais d'une exécution facile, prompte surtout, et d'un débit certain, le malheureux peintre tâchait d'oublier l'art en regardant sa femme et ses enfants.
Madame Bonheur était excellente musicienne. Elle donnait, de son côté, des leçons de piano, et courait héroïquement
BONHBUA.
le cachet d'un bout de la ville à Tautre.
A force d'énergie, de persévérance et de labeur, les jeunes époux finirent par améliorer leur position. Des jours moins tristes semblaient devoir luire pour l'intéressant ménage. Raymond commençait deux {jurandes toiles destinées à l'exposition de Paris, quand tout à coup un malheur terrible vint le frapper.
Sa compagne mourut.
Resté veuf avec quatre enfants, il se retrouva plus profondément englouti que jamais dans le gouffre de la produclion commerciale. Ses économies disparurent avec Tespérance de conquérir une place dans la phalange artistique.
Le séjour de Bordeaux lui rappelait trop vivement celle qui n'était plus ; il vint habiter Paris.
Rosa, notre héroïne, avait alors sept ans. Confiée aux soins d'une brave et digne femme, appelée la mère Catherine, elle eut une enfance insoucieuse et libre.
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BONHEUR
La mère Catherine logeait aux Champs-
Élysées.
Nous avons vu tout à l'heure comment la petite fille trompait sa surveillance, en se dirigeant tous les matins du côté du bois de Boulogne, dans la saison des feuilles et de la brise.
Pour Tempêcher de Vagabonder, on la mit en apprentissage dans un atelier de couturière.
L'orgueilleuse et intelligente petite iille sentit vivement rinfériorité de cette condition* Bientôt on put s'apercevoir que la monotonie des travaux à raiguiile était essentiellement antipathique à son caractère turbulent et à son indépendance innée. Rosa, — comme disent les médecins, depuis que Molière n'est plus là pour se moquer de leur idiome, — abhorrait la couture par idiosyncrasie.
Elle n'était pas dans son atelier depuis huit jours, que son visage blême et ses
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traits amaigris trahissaient l'ennui profond dont elle était atteinte.
Hélas 1 peut*on la condamner a rester douze heures par jour sur une chaise, dans une chambre sans air, le dé au doigt, à ourler et à coudre, quand au bois de Boulogne le soleil brille et les oiseaux chantent I
M. Bonheur lui fait quitter ses travaux d'aiguille et ya frapper avec elle à la porte d'une pension de jeunes personnes.
On y reçoit Rosa. Son père en est quitte pour donner par semaine trois leçons de plus.
Mademoiselle X.... qui dirige la pension, se montre satisfaite du professeur de dessin; mais elle ne se félicite pas également de l'acquisition de Rosa. La jeune tille n'est cependant pas d'une nature hargneuse ou volontaire ; elle n'en met pas moins la maison en bouleversement.
C'est un petit diable femelle, occupé
BONHBUB.
sans ceise a lutioer ses compagnes et les
maîtres.
Soit en récréation, Boit en classe, mademoiselle Rosa fait mille un tours. Elle a du salpêtre dans les veines. Toutes les espiègleries gui peuvent passer en un mois dans la cenrelle de trente collégiens s'organisent dans la sienne en* qnelqnes minutes» et n'en sont que plus pétulantes»
plus folles, plus audacieuses.
Ainsi, par exemple, il Ini arrive de dessiner la caricature du professeur d'anglais, des sous-maitresses ou des grandes élèves»
Mais ce n^est là qu'une moitié du crime.
Rosa découpe avec soin ces dessins grotesques, les attache, au moyen d'un bout de fil, à une boulette de pain mâché, puis les envoie au plafond de la classe, où ils restent suspendus, en balançant leurs grimaces avec la plus complète ii^* révérence.
BûNHEtJH
On juge du tumulte et des éclata de rire.
Jamais on ne cherche la coupable. Im** médiatement, sans discussion, sans appel, Rosa se voit condamner au pain sec.
Chacun s'accorde à reconnaître ses ad»mirables dispositions pour le dessin , dans cette multitude de charges bouffonnes «t frappantes de ressemblance. Mademoiselle X... les déclare publiquement criminelles au premier chef; mais elle a soin de confisquer le tout, pour enrichir en seeret son album d'une collection qui lui semble aussi originale qu'amusante.
Rosa est d'une faiblesse scandaleuse en grammaire ; elle ne mord pas k Tor-- . thographe et ne sait pas une ligne de géographie et d'histoire.
Une srale étude l'absorbe, l'étude du lessia. Ne lui parlez pas d'autre chose« l^ous pouvez la punir et la priver de lourriture ; elle a du fusain dans sa poche, it crayonne des paysages sur son assiette.
16 BONHBUR*
veuve du bouilli quotidien et des haricots traditionnels. Enfermez-la, si bon vous semble, au cachot : ses yeux s'habitueront aux ténèbres, et bientôt elle charbonnera sur la muraille sombre de splendides académies.
A chaque fin d'année, jamais elle ne manque de remporter le premier prix de dessin, au plus grand embarras de son père et a Tadmiration jalouse des autres élèves.
Rosa se fût trouvée parfaitement heureuse» si les pensionnaires, ses camarades, ne l'eussent blessée dans son amourpropre. Elles appartenaient presque toutes a des familles opulentes. Les chères pe- • tites femmes étaient ornées déjà des plus répréhensibles défauts de leur sexe, nous voulons dire d'une énorme intempérance de langue, de beaucoup de vanité, de très-peu de bon sens et d'un profond dédain pour tout ce qui n'a pas un titre et des chevaux^
La elle de noire artiste professeur était à leurs yeux une sorte de mendiaotet admise par charité pure à Favaulage inappréciable de leur illustre eompagnie.
Viogt fois le jour, et peut-ôtre sans songer à mai^ ces jeunes pécores humiliaient et mortifiaient leur eondiseiple, ^ntôt en comparant sa pauvre robe d'indienne à leur robe de soie, tantôt en se moquant, au réfootoiroi de son couyert et de son gobelet d'étain. Comment donc!
elles en avaient presque le droit, puisqu'elles buvaient et mangeaient dans de rargenterie.
A la longue, ces coups d'épingle aigrirent la nature si franche, si ouverte et si expansive de Rosa.
Son earactère devint sombre. Elle prit en grippe les sottes filiettes, cessa de jouer avec elles auï heures de récréation, pleurant aujourd'hui, demain se mon* trant irascible, et mécontentant mademoiselle X.*., qui n'entendait pas qu'on
BONBSVa.
manquât d'égards aux jeunes cotillons aristocratiques du pensionnat.
iVL Bonheur dut reprendre sa ûUe.
De retour au logis paternel , Rosa se livra tout entière à sa vocation d'artiste ; elle ne quitta plus Tatelier, dessinant ou peignant du matin au soir. Quand on allumait la lampe, elle s'arrachait avec peine à ses pinceaux et à ses crayons.
On la voyait alors prendre un ébauchoir et modeler la cire ou la glaise jusqu'à une heure avancée de la nuit. Un goût très-vif i'entrainait aussi vers la sculpture, et longtemps elle s'y adonna d'une façon sérieuse ; mais le génie de la couleur l'emporta décidément chez elle sur Tamour de la plastique.
A moins d'être organisé comme ces Titans du seizième siècle, qui s'appe-* laient Léonard de Yinci ou Michel-Ange, on trouve dans les arts le même écueil que dans les lettres. L^artiste et l'écrivain qui ne savent ni contenir leur élan ,
BONHBUa. 19
ni restreindre leurs efforts, s'essoufflent à coup sùr et tombent dès leurs premiers pas dans la carrière.
Rosa Bonheur avait trop de modestie et de bon sens pour se fourvoyer de la sorte.
Quand elle eut reconnu sa voie, elle
ne s'en écarta plus. La statuaire n'ajoutait rien à son génie, et pouvait, au contraire, lui enlever beaucoup.
Ii^ous voyons la jeune fille s'armer de courage : elle consacre de longues années au développement de ses aptitudes artistiques. Tous les matins elle se rend au Louvre, copie les grandes œuvres italiennes, les tableaux de Uubeus, de Poussin, de Lesneur, dessine d'après les antiques et dédaigne le naturalisme hollandais. Les admirables toiles de Paul Potter, les paysages de Ruisdaël et les ciels limpides de Carie Dujardin laissent presque iudiUérente celle que la postérité
nommera leur iille« Dans les galeries da
Louvre» encombrées de rapiai des deux sexes et de visiteurs souvent indiscrets, notre héroïne travaille avec un recueille-^ ment, avec une assiduité qui excitent Tadmiration générale.
— Jamais, disait M. Mousseiin, éco* nome du Musée, mademoiselle Bonheur ne quitte des yeu& son modèle. £lle ne fait attention ni aux visiteurs ni à ses camarades. Je n'ai pas vu jusqu'ici d'exemple d'une telle application et d'une teile ardeur au travail. »
Des Anglais font, de temps à autre, une halte à côté du chevalet de Hosa. Us murmurent en regardant la toile eom^ mencée :
« — Very well^ very wellj mdeedi Très-bien, très-bien, vraiment! »
Mais Rosa ne semble même pas en* tendre cet éloge.
Le jour où elle cessa d'étudier au Louvre, elle continua de peindre sous la direction de son père. Elle n'eut que
BONfiEtm
Si
lui pour professeur, et sous aucun prétexte, il ne loi permit de travailler pour le public avant que l'heure du talent n'eut sonné. Raymond Bonheur avait fait serment de ne laisser sortir de l'atelier de sa iille que des chefs-^d'œuvre.
Quatre années se passèrent pour elle à l'étude des grands maîtres.
Elle eut enfin la conscience de sa force. Mais vers quel but se dirigeront ses efforts ? A quel dieu sacrifier dans ee vaste panthéon de l'art? Fera-t-elle de la peinture historique? Cette pensée Tépouvante. Il y a, de ce côté de Thorizon, nombre d'écueiis qu'elle n'aura jamais peut-être la hardiesse de franchir. En soumettant ses toiles au jugement du public, il faut d'abord faire oublier qu'elle
est femme.
Pour la peinture de genre ^ elle ne convenait pas au sérieux de son caractère.
Ce fut alors que le souvenir de ses an-
22 B0I9BBim.
deones promenades au bois de Boulogne lui revint à Tesprit et décida de sa vocation. Elle se rappela les ravissements prolongés, les extases délicieuses où la plongeait y tout enfant, la nature; elle comprit qu'elle était née peintre de paysages et d'animaux. Sur-le-champ^ sans retard, avec cette force de volonté, cette énergie de persévérance qui sefule fait les grands artistes, elle se prit à étudier, non les paysages de Fécole historique, avec leurs éternelles montagnes . en meules de foin, leurs fontaines chargées d'inscriptions latines ou grecques , et leurs Romains en robe prétexte; mais les forêts, les champs, les monts, les prés, comme en voit dans le Berry ou en Bretagne, lieux agrestes par excellence, coteaux et vallons peuplés de ruminants paisibles, dont elle attrapait la portraiture à rendre Brascassat jaloux.
Tous les matins Rosa partait avec son attirail de peintre et quelques provisions.
BONHEUR
Elle franchissait la barrière ^ puis s'égarait au hasard dans les vertes et luxuriantes campagnes qui environnent Paris.
Après avoir marché longtemps, elle s'arrêtait au bord d'un ruisseau, sur la lisière d'un bois, garnissait de couleurs sa palette, et faisait une rapide ébauche de la scène ou de la vue qui attirait ses regards.
Elle rentrait, épuisée de fatigue.
Plus d'une fois elle revint, mouillée jusqu'aux os et couverte de boue, ce qui ne l'empêchait pas de recommencer , le lendemain , les pérégrinations de la veille.
Mais que faire et que devenir pendant ces jours de pluie continuelle, trop fréquents sous notre latitude? Rosa eût voulu posséder chez elle une ménagerie complète, un couple de chaque espèce d'animaux, comme Noé dans l'arche.
Malheureusement le domicile commun
bonhëua
De se prêtait pas a cette idée aotédilu*-* vienne.
On habitait ua sixième étage de la rue Rumfort.
Le lof^ement se composait de quatre pièces fort étroites , ouvrant sur une petite terrasse. Mademoiselle Bonheur eut une fantaisie analogue à celle de Sé~ miramis', reine de Babylone^ c^est à dire qu'elle se donna l'agrément d'un jardin suspendu. Grâce à des volubilis, A des cobéas et autres plantes grimpantes, elle métamorphosa la terrasse en une charmante oasis, verdissant et fleurissant au milieu d'un désert de toits. Or, cette verdure et ces fleurs étaient moins pour elle que pour un joli mouton de Beauvaisi à la laine fine et soyeuse, auquel on donna la terrasse pour résidence^ et qtii ent^ deux années entières, Thon* neur de servir de modèle à notre jeune artiste.
BONHEUR, 25
Mais cet intéressant quadrupède ne polirait pas suffire à toutes les études.
Avec une résolution et un courage audessus de sua sexe, la jeune fille allait visiter trois fois la semaine l'abattoir du Rouie. Elle y passait des journées entières, bravant le dégoût, travaillant et prenant ses croquis au mUieu de la horde brutale et repoussante des tueurs ou écorcheors de bôtes.
Nous la voyons enfin débuter au salon de 1841, avec deux tableaux intitulés Chèvres et Moutons et Deibàc Lapins.
L'année suivante, les curieux s'arrêtent devant trois nouvelles toiles : Ani-
maux dam \m pâturage j Vache couchée dans la prairie ^ — et le Cheval à vendre. En 18i!i^3, Mademoiselle Bonheur expose les ChevoAjLX dam un pré et les Chevaux sortant de Vabreuvoir.
Son atelier gardait les toiles dont elle n'était pas satisiaite.
Jamais elle ne couiproxuit sa gloire par
BONHBUa.
une exposition hâtive, et ceci nous explique pourquoi le Salon de 1844 n^ayant montré que trois petits tableaux de Kosa, avec un taureau modelé en terre, on admira tout à coup, en 1845, douze œuVres d'elle, galerie splendide, marquée au ton du travail et du génie.
Rosa Bonheur ne connut pas les longues années d'obscurité.
Plus heureuse que bien d'autres, on ne la força point à faire antichambre aux portes de la gloire. Sa peinture, d'abord un peu timide, se montrait néanmoins étudiée, grave, admirablement consciencieuse, et pleine d^un charme naïf, d'un sentiment profond.
Aujourd'hui mademoiselle Bonheur est populaire. Chacun se plaît à reconnaître l'originalité de son talent, et dans son alelier tombe une pluie d'or.
L'achat des Bœufs du Cantal par l'An-* gleterre mit le sceau a la renommée de la jeune artiste, et le jury des récompen-
Digitizod by C<.j
BONHEUR
ses lui décerna une médaille de première classe. Horace Yernet , président dé la commission, proclama devant oae foule illustre et brillante le triomphe de nmdemoiselle Bonheur. Il lui offrit, au nom du gouvernement, un vase de Sèvres de très-grand prix.
En 184^7, Rosa Bonheur envoya au Salon bon nombre de tableaux remarquables, parmi lesquels on doit citer le Labomage nivemais et un Effet dAJi, matin j commandés par le gouvernement ^. Le premier de ces tableaux eut un succès d'enthousiasme. On peut ladmirer aujourd'hui au Musée du Luxembourg.
Certes, il faut le dire, le talent de ma-
1. Somme toute, elle oxposa, dans l'espace de huit ans, trente et une toiles; mais beaucoup d'autres tableaux sortirent de son atelier sans passer par le Salon* Elle peignait sans relâche, et sa renommée, qui devenait européenne, lui attirait des quatre parties du iponde une foule de riches amateurs.
28 BONHB0R.
demoiselle Bonheur n'est pas envahis- 8ant«
On ne l'accusera ni de fougue, ni d'audace^ ni d'un excès d'éclat. Notre héroïne, à son début, ne s'est point signalée par un de ces coups de théâtre qui, des rangs serrés de la foule, enlèvent un artiste pour le faire asseoir sur un trône. Jamais elle n'a rêvé Tinconnu, jamais elle n'a tenté Textraordinaireé Elle n'apporte dans son art ni procédé nouveau, ni système subversif . C'est affronter mille écueils que d'offrir ainsi des tableaux simples et dégagés de charla* tanisme a un public blasé par les ragoûts bizarres qu'on lui sert en peinture*
Aucune des œuvres de Rosa Bonheur ne connaît ce qu'on nomme la ficelle en jargon de rapin.
Tous ses tableaux sont naïvement sentis et scrupuleusement exécutés. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de son succès. La simplicité, chez elle, a mieux
BONBBUE.
réussi que ia finesse chez les autres, et les efforts de ce pmceau naïf ne déplurent point à cette grande enfant gâtée qu'on nomme l'opinion. Chacun de nous s'ha-bitue beaucoup trop, dans les arts, a tout admirer de confiance ou à tout blâmer sans examen, sur la parole de son feuilletoniste ordinaire. En examinant les tableaux de mademoiselle Bonheur, la foule se trouva surprise de sentir d'elle-même une impression Téritable et sérieuse en face de f^es grands hœuh blancs ou roux, à TiBil limpide, au mufle chargé d^écume ; elle s'émut au spectacle paisible et naturel de ces moutons qui broutent l'herbe savoureuse des prés ou des monlagnes; elle se sentit prise d'extase devant ces paysages qui respirent un charme si mélancolique, si rêveur, si rempli de parfums cham* pétres.
u La mission de Rosa Bonheur, nous dit, dans une notice biographique, M. Le^ pelle de Boi^^aliais, est de déchiitrer la
30 BoimfiUA.
sublime poésie de la nature agreste, et de traduire le grand caractère de l'œuvre de Dieu. C'est aux champs^ dans les bois, sur les montagnes les plus abruptes, qu'elle cherche de préférence un aliment à ses délicieuses compositions. Son pinceau nous apprend à lire dans le livre si varié de la création. »
Des apologistes maladroits s'écriaient alors :
« Cette femme peint avec la vigueur d'un homme I sa touche est magistrale ; son faire est d'une pâte énergique » y etc.
Oh ! le pavé de l'ours 1
Les artistes sont à plaindre quand ces braves docteurs ès-niaiseries leurbrdleot sous le nez Tencens de leurs éloges.
Nous trouvons, au contraire, que le talent de mademoiselle Bonheur est essentiellement féminin. Cette artiste est d'une gaucherie délicieuse dans ses compositions. Pris à part, chacun de ses personnages fait admirablement ce qu'il fait;
BONBEUa. 31
mais elle n'a jamais su les mettre d'accord pour rensembledu tableau.
Chez Rosa Bonheur, cette absence de logique est un attrait de plus.
Il est permis à une feiuaie seule d'être assez candide pour ignorer aussi complètement les artifices et les roueries du métier; celte inexpérience est charmante, en ce que mademoiselle Bonheur la rachète par le sentiment, par la verve et par une touche poétique exquise.
Une qualité qu'elle porte au plus haut point, c'est la probité du pinceau.
Par là, surtout, elle obtient nos sympathies ; mais on conviendra qu'elle doit paraître beaucoup moins honuiie encore sous cette face que sous les autres.
Au physique, Rosa Bonheur est de taille moyenne. Elle a les traits un peu durs, mais réguliers. Son front est beau.
L'inspiration y règne en maîtresse absolue. Toutes les lignes de son profil, ac^ ûusées iranchementy eiLpriment la force de
BONHEUR
caractère* Ses yeux bruos oat de l'éclat ; ses mains sont fines et nerveuses ; elle a le pied mignon j bien que les bottes dont elle se chausse puissent faire croire le contraire.
Les bottes 1 vont s'écrier nos lecteursi Est-ce que, par hasard, votre héroïne serait hloomériste'i ▲-t--eUe la fantaisie de s'habiller en hommei à Tinstar de ma-* dame Sand ?
Oui. Mais rasinrez^^vous^ l^cteurs^ c'est pour un motif tout contraire*
En vertu même du genre de peinture dont elle a iait choix, mademoiselle \ Bonheur est obligée de courir les cam* pagnes, de pénétrer dans les fermes, de Yoir les marchés. Elle fréquente oéces* sairement les pâtres, les valets de labour, les maquignons. Sous la robe, elle aunut eu à craindre mille grossièretés, au lieu que, sous les habits d'un jeune homme, elle rencontre ches ce peuple rustique bienveillance, admiration naïve, et pour
BONHEUR
tout danger, parfois, Tœil en coulisse d'une jeune fermière*
Rosa ne se livre à aucune excursion sans ce déguisement masculin. A la ville seulement elle prend le costume de son sexe.
Tout dans sa parure est d'une simplicité rare. Elle fait tailler son corsage en veste et ne l'orne d'aucune dentelle ni d'aucune broderie* Ces chiffons délicats el futiles dout les autres femmes sont avides ne tentent pas sa coquetterie. La sévère artiste ne les admet en aucune circonstance. Presque toujours elle porte un chapeau dépourvu de garniture et trop grand pour sa tête. Il retombe sur son cou, faute de cheveux pour le retenir.
Avare de son temps, Rosa Bonheur se dispense des soins méticuleux qu'exige la chevelure des femmes ; elle se fait tondre à la Titus, et trouve cela beaucoup plus commode, lorsque l'heure est venue d'en-
34 BONH£UB.
dosser la redingote et de colfi'er k cas* quelle ou le chapeau roud.
Dans la rue, elle a complètement les allures d'un homme. Impossible de deviner son sexe.
Elle marche très-vite et d'un pas ferme^ baissant la léte, ne regardant personne, et toujours sous Fempire de quelque préoccupation. Deux gros chiens, l'un à sa droite, l'autre à sa yaiiche, Tescortenl dans chacune de ses sorties.
Le déguisement masculin de Rosalui rend des services ; mais il lui amène aussi de temps a autre quelques aïentures bizarres.
Un jour qu'elle rentrait d'une excursion champêtre,, on lui annonce qu'une de ses amies est tonibée malade. Inquiète, et ne voulant pas même perdre cinq minutes à passer une robe, elle court chez la jeune personne et se dispose à lui prodiguer tous les soins qu'exige son état de souffrance.
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BONHfiUfi.
Sut les entrefaites arrive le médecin, qu'on avait fait appeler.
C'était un Esculape d'une discrétion rare. Trouvant mademoiselle Bonheur, quHI prend naturellement pour un homme, assise au bord du lit de sa camarade, et les voyant en train de s'embrasser avec tendresse, il se retire au plus vite, laissant paraître sur ses lèvres le sourire d'un visiteur délicat qui ne veut en aucune façon troubler la joie d'un tétea-tête, et ne regarde plus Tindisposition comme très-sérieuse.
— Ah i mon Dieu 1 s'écrie la malade, qu'a donc le docteur, et pourquoi se sauve-t-il ainsi ?
— Je n'en sais rien, dit Rosa, fort sur-* ■ prise elle-même. £st-ce que je lui ai fait peur? Je n'ai pourtant point de moustaches.
— Non, mais tu as un habit d'homme, et il t'a voe m'embrasser. Cours après lui, ma chère, et ramène-le bien vite.
nONHBUR*
Miséricorde ! il va croire que je reçois des amoureux 1
Rosa descendit précipitamment quatre étages et put rejoindre le Irop discret médecin sous la porte cochère.
Elle le ramena dans la chambre de la
malade.
— Mais, dit celle-ci, pourquoi donc avez- vous pris la fuite, docteur ? Pensez-»
vous que la présence de niadenioiselie rende inutiles vos prescriptions et me guérisse de la lièvre ?
— Âhl balbutia notre Ësculape étonné, monsieur....
— N'est pas un homme, interrompit en riant la malade. J'en suis désolée pour vos soupçons. Permettez -moi de vous présenter, en paletot, ma plus chère camarade d'enfance, mademoiselle Rosa Bonheur, dont vous aimez tant les tableaux.
Une autre aventure eut lieu dans la
RONHBDR
maison qu'habite aujourd'hui notre héroïne.
C'était le jour même de remménagement. Rosa, partie de très^bonne heure pour aller peindre dans la campagne, revint à son nouveau domicile comme les ouvriers y apportaient les derniers meubles. Fatiguée de sa course, elle prend le parti de s'asseoir sur les marches de Tescalier en attendant qu'on lui laisse le passage libre. Voyant près d'eux un jeune homme en blouse qui les regarde et se croise les bras, les emménageurs s'écrient :
— Tiens, ce fainéant!... Donnez-lui donc un fauteuil 1... Allons, haut le pied, marquis de la paresse, et vite un coup de main 1
Rosa se met a rire et se lève pour les aider à transporter une lourde armoire à glace. Mais ses forces trahissent sa bonne
volonté.
— Quel iichu gamin ça n'a pas
Di
3S ' ftONBBVR.
plus de vigueur qu'une puce Va^'enl
crièrent les emménajjeuis.
Uo instant après, voyant Rosa pénétrer dans r appartement à leur suite et y donner des ordres, après avoir repris ses
vêtements féminins, ils se confondirent en excuses*
La jeune artiste récompensa par un double pourboire une méprise qui l'avait
flattée.
Rosa Bonheur est très-distraite.
Elle peint chez elle, vêtue d'une robe assez grossière et chaussée de mauvaises pantoufles jaunes» Plus d'une fois il lui arrive de sortir sans remarquer la négligence de son costume, ou bien elle ne s'aperçoit de sa distraction que beaucoup
trop tard.
Ceci nous rappelle une anecdote racontée par un peintre de ses amis.
On devait donner au Théâtre-Français la première représentation d'une pièce curieuse. Quelqu'un propose uu fauteuil
BONHBUR. 39
de balcon à mademoiselle Hosa Bonheur.
Elle refuse ; mais on insiste, elle finit par accepter» Jusqu'au moment de par** tir^ elle ne son^e pas à sa toilette et continue de peindre. L'heqre arriva. Une voiture est à la porte; on lui annonce que tout le monde rattead.
— * C'est bien, dit^elle, me voilà.
Jetant palettes et pinceaux, elle campe à la hâte un chapeau sur sa téte et monte en voiture.
Les personnes de sa compagnie n'osent pas lui représenter que sa mise a trop de négligence. On arrive au théâtre, et eha*< cun s'installe au balcon. Rosa se trouve placée a la gauche d*un monsieur fort élégant, que sa toilette eâiarouche. Ce monsieur la toise du haut en bas ; il se recule avec affectation, sans que notre héroïne distraite comprenne ses airs dédaigneux. Pendant Tentr'aote » il quitte son fauteuil, cherche Touvreuse et lui dit:
BONHBUR*
— Vous VOUS êtes trompée sans doute
en plaçant dans notre voisinâge une femme en savates et à la robe tachée d'huile. C'est intolérable I Faites-la sortir.
Impossible, monsieur, répond Touvreuse. Je n'ai pas le droit de renvoyer des personnes qui ont payé leur place.
Une discussion s'engajje. Laurent, conservateur du théâtre, intervient.
— Qu'est-ce donc? demande-t il en s^approcbant. De quoi se plaint mon* sieur?
— Je me plains d'être placé au balcon de la Gomédie*Française à côté de gens qui tout à l'heure vont manger du veau froid en famille? répond avec un accent de colère notre élégant personnage*
— Du veau froid? murmure Laurent confondu.
— Oui, monsieur, du veau froid, comme cela se pralic^ue à Lâzari.
Le conservateur avance la tête à rentrée des stalles, reconnaît en société de
BONHEUR
la voisine du plaignant un de nos peintres de genre les plus connus, échange avec lui quelques paroles rapides, et revient dans le couloir.
^ Votre nom, s'il vous plait? dit-il au monsieur bien mis.
— Que vous importe mon nom ? -
— Permettez !... Il s'agit d'une oiiense brutale dont Fadministration ne se rend pas responsable, surtout envers la personne dont vous repoussez le voisinage.
— Ah ! quelle est donc cette personne si digne d'égards 2
— C'est mademoiselle Rosa Bonheur.
— Vous vous moquez de moi, monsieur !
— Nullement, je vous assure. Cette dame en savates et à la robe tachée d'huile est bien l'auteur du Lahourage^ du Ma/rché aux Chevaux et de quelques autres chefe-d'œuvre. Votre nom? Je vais à l'instant même la prier de votre part de vouloir bien quitter la salle.
BONBEin
^Oh! monsieur, grftee!... Dites^mm que vous ne lui avez pas répété mes discours.
— Alors vous consentez à rester près d'elle ?
— Je suis dans la confusion, je vous le proteste.
— Nous avons encore une première loge vacante. Désirez*vous que je Toflfre à mademoiselle Bonheur? Sa toilette jure ellectivement d'une manière scandaleuse auprès de la vôtre.
Laurent vengeait la grande artiste : le monsieur bien mis disparut et ne rentra
pas au balcon.
Rosa Bonheur demeurait alors rue d' Assas, presque au coin de la rue Yaugirard, dans le seul quartier de Paris peut-être où se trouvent encore des jardins et où Tavalancbe des moellons n'ait pas ren« versé les arbres. Elle demeurait là dans un petit cottage , tout gracieux et tout ver-^
BONHEUR
devant. Quelques plates-bandes semées 4e ileurs le séparaient de la rue.
Vous entriez. Un singe favori vous aC'»
cueillait sur le perron par des gambades et des grimaces.
Le rez-de-chaussée se composait d'une salle à manger et de trois chambres à coucher fort modestes dans leur ameublement. Un domestique vous annonçait et TOUS faisait monter au premier étage, à 1 atelier de mademoiselle Bonheur, par un escalier soigneusement recouvert de tapis d'Aubusson, Cet atelier, tendu en velours vert, oiTrail une abondance de meubles coquets, où le choix délicat d'une femme se révélait tout d'abord. La pièce formait salon. Rien de plus brillant, de plus net et de plus propre. On se mirait dans le parquet. PenduiU six jours de la semaine, rentrée du sanctuaire, interdite aux visiteurs, ne s'ouvrait que le vendredi, jour de réception.
ïqfit en tous faisant le plus aimable
BONHEUR
accueil^ tout en vous adressant des questions ou en répondant aux vôtres, Rosa Bonheur travaillait.
— Vous me penncltez, n'est-ce pas, de reprendre mon pinceau? disait--elle après Técliange des premières politesses. Nous causerons tout de même,
£lie était beaucoup trop dérangée encore. Son frère la décida à iaire Tacquisition d'une jolie maison de plaisance, à Bry, Seine-et-Marne.
C'est-là que la grande artiste vit aujourd'hui dans la retraite et le travail.
Dès six heures du matin elle se lève, et ne cesse de peindre que pour dessiner, quand le jour tombe. Elle se montre infatigable. A une heure après minuit seulement elle quitte son crayon. Pendant cette longue période de travail, elle aime a entendre de la musique ou une lecture.
On nous affirme que George Sand est son auteur de prédiieclion.
Ceci nous semble trop curieux pour
BONHEUR
que nous ne cherchions pas à l'expliquer, Afademoiselle Bonheur, chacun s'accorde a le dire, «est d'une angélique pureté dame. Quelle satisfaction de l'intelligence ou quel enseignement du cœur cherche-t-eile dans ces livres d'une inimoralité flagrante? Évidemment elle cède au charme irrésistible du style, parce qu'elle sent que le poison des idées n'a sur elle aucune influence et que le danger ne doit pas l'atteindre.
Mais elle est la seule femme peut-être à laquelle il soit permis de les lire. Ne suivez son exemple que si vous possédez sa haute et sévère raison : vous feriez naufrage là où sa barque a vogué sans crainte.
Rosa Bonheur n'a connu (|ne deux sen* timents, son amour sans bornes pour son père et sa famille, et sa passion pour l'art, é[][alement sans bornes.
Décidée à ne pas contracter mariage, . elle repousse impitoyablement ceux qui
46 iKOKHEUft.
aspirent à sa .main. Qu'ils soient artistes I ou hommes du monde, ils en sont pour leurs soupirs, et quand ils la conjurent de renoncer à cette iuHexible détermination :
— A quoi songez-vous? répond-elle.
Suis**je propre à faire une femme ? Non.
Je reste avec mes brosses el mes pinceaux. Pour Dieu, cessez de me tenir de pareils discours, ou nous ne pourrons même plus rester amis I
Jamais on ne Ta vue encourajjer les ^ espérances de personne; jamais elle ne i se joue d'une ailectioa qu'elle ne partage pas, ainsi que le font sans remords beaucoup de personnes de son sexe, vouées par nature aux instincts de la coquetterie. Lorsque les louanges qu'on lui adresse sont excitées par un enthousiasme suspect de ferveur amoureuse, au lieu de les savourer avec ^oisme, elle y met au plus vite un terme et change rentretien»
fiOKHEUR.
Mademoiselle Bonheur vit familièrement au milieu du monde artiste, qui a la réputation d'être fort peu collet-monté*
Toutefois, ceux qui gazent le moins leur conduite et leurs discours lui prodiguent des marques de respect sincères.
Un des plus débraillés, le musicien Schann, qui a posé dtrns la Vie de Bchhême^ pour le fameux type de Scliaunard, a dit de llosa Bonheur :
c C'est l'ascète du travail et de la veHn. »
En effet, jamais femme ne s'est trouvée en rapport avec plus grand nombre d'hommes et ne s'est astreinte aux lois d'une plus irrévocable continence. Notre héroïne a fait de nombreux voyages. Elle voudrait connaître toutes les prairies, toutes les montagnes, tous les bois et tous les ruisseaux' de la terre. Tour à tour elle a parcouru les Pyrénées, TËspagne et les provinces les plus pittoresques de la France. Il est rare que de ses excursions elle rapporte beaucoup de croquis
BONHEUR
OU d^esquisses. Comme Claude Lorrain, elle se fie à la puissance et à la sûreté de sa mémoire.
Rosa Bonheur a pour lectrice ordinaire
mademoiselle Micas, une de ses amies intimes. Elles virent en sœurs et ne se quittent jamais.
Sans mademoiselle Micas, la demeure
de l'artiste serait livrée à l'abandon.
Complètement absorbée par son travail, Rosa est incapable des moindres soins domestiques, et ce défaut, si c'en est ua chez elle, est poussé si loin, que trèssouvent on est obligé d'employer la lorce pour Tarracher de son chevalet, à quatre heures de Taprès-midi , et la faire déjeuner.
Mademoiselle Micas est une femme d'une apparence assez maladive. Elle porte sur son visage le cachet d'une grande bonté, soigne affectueusement Rosa, et la suit dans toutes ses excursions.
BONHEUR. 49
Cette personne, à la mine chétive et frêle, eêt douée d'une faculté singulière :
elle parvient à dompter, par la seule force du rayon visuel, tous les animaux que son amie veut peindre. Dans la cam** pagne, elle aborde le taureau le plus dangereux, le regarde d'une certaine manière pendant quelques secondes, le magnétise , puis le saisit intrépidement et lui fait prendre toutes les attitudes possibles.
L'anlaïal , devenu docile , pose aussi longtemps que Rosa le désire.
Une fois néanmoins un bouc faillit tuer mademoiselle Micas à coups de cornes. 11 lui déchira ses vêtements et la renversa ; mais elle parvint à le maîtriser, non par le moyen de ses muscles, mais par la puissance du regard, après une lutte qui dura près d'un quart d'heure.
Aujourd'hui Rosa Bonheur a réalisé son rêve de jeunesse. Elle possède une sorte d'écurie-étable au grand complet :
50 BONHEUR
deux chevaux, cinq chèvres, an bœuf, une vache, des ânes, des moutons, des
chiens et des oiseaux, sans compter une basse-cour composée de sujets fort rares et fort intéressants.
Mademoiselle Bonheur étudie les
mœurs de ses animaux. Elle aime a faire leur histoire, ou plutôt leur apologie.
Son cours d'histoire naturelle est fort
curieux a entendre. On ne saurait dire avec quelle originalité piquante elle le débite. Ce gracieux professeur intéresse, éblouit, et devient poète en expliquant le caractère et les mœurs de ses sujets de prédilection. Rosa Bonheur a dans le dialogue beaucoup de vivacité, beaucoup de verve, jointes a une grande profondeur de jugement et a une délicatesse exquise dans les iSées. Ses récits sont pleins de iinesse. Elle sait manier le sarcasme et faire vibrer la corde ironique sans jamais blesser son interlocuteur.
BONHBUfi
Dans les premiers mois de 18&9, elle eut le chagrio de perdre son père.
Le vieux Raymond mourut d^une attaque de choléra. Depuis deux ans il avait été nommé directeur de Técole communale de dessin pour les jeunes filles, située rue Dupuytren.
Rosa l'assistait dans ses fonctions. Elle contribua beaucoup à relever cette école.
Après la mort de son père, elle devint directrice en titre; mais c'est sa sœur Juliette, aujourd'hui madame Peyrol, qui gouverne et conduit les classes.
Mademoiselle Bonheur se mouli ait jadis à la rue Dupuytren une fois la semaine.
Pour les élèves, c'était le grand jour, le jour aq rire, aux larmes, aux émotions.
Grandes et petites iilles attendaient la célèbre artiste âvec une impatience visible. On se demandait ce qu'allait dire, ce qu allait faire mademoiselle Rosa. Dès que son pas ferme résonnait au seuil de la
BONHEUR
classe, le silence le plus religieux s'établissait. La directrice passait rapidement sa re?ue. ËUe donnait à chaque élève ud avis, toujours écouté comme un oracle, — car elle enseignait d'une façon merveilleuse.
D'un ton bref, elle gourmandait les plttS maladroites:
Même ^celles qui la contentaient on ne lui entendait jamais dire : « C'est bien! »
Le sévère professeur semblait fuir tonte espèce d'expansion, gouvernant sa classe avec la brusquerie d'un grognard qui montre l'exercice à des conscrits»
Rosa ne supportait pas la vue d'un mauvais dessin.
— Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller raccommoder des bas chez votre mère ! disait<^elle à l'élève dont le crayon persistait dans ses négligences ou ses maladresses.
U faut très-peu de chose pour faire pleurer une femme, et il faut moins que rien pour faire pleurer une jeune fille.
90NHEDB.
Aussi presque toujours la coupable éclatait en sanpjots. Mais l'inexorable directrice ne la consolait pas dans Thumiliation de son orgueil. Elle luttait contre Tattendrissament qui la gafj^nait, passait outre, et faisait rire toute la classe par quelque saillie inattendue.
L'élève désolée essuyait ses pleurs et riait comme ses compagnes.
Une fois, plusieurs des grandes s'imaginèrent d'imiter la directrice et de por^ ter les cheveux à la nialcontent. Elles croyaient ainsi lui faire leur cour.
^ Bonté divine, mesdemoiselles! que vous êtes laides! ditRosa. Ce n'esl point ici une classe de garçons. Tâchez^ je vous prie, de rester de votre sexe I
Les dernières œuvres importantes offertes par mademoiselle Bonheur a l'admiration du public sont le Marché aux Cheva ux et la Fenaison. Pour exécuter la première de ces peintures, toile immense où elle déploya une vigueur de pinceau
54 BONHEUR
qu'on ne lui avait point connue jusqu'alors, elle se livra, dix-huit mois durant, aux études les plus consciencieuses. Vêtue d'une blouse, elle se rendait, deux fois la semaine, au marché aux chevaux. Elle avait toutes les allures d'un rapin de premier choix.
— A.lions, viens par ici, petiot! lui dit un vieux Normand, qui lui écrasa presque l'épaule d'un coup de sa rade main. Tu vas voir la superbe bètel Fais le portrait de mon cheval, et je te paye un canon.
Rosa fît le portrait. Seulement elle eut une peine extrême à se défendre de la récompense promise.
Le gouvernement acheta d'abord à mademoiselle Bonheur, le Marché mut Cheva/ux; mais Tartiste, quelque temps après, put rentrer en possession de son œuvre, et la revendit à M» Gambart, éditeur an^^Iais , pour une somme de quarante mille francs.
M. ûambart) homme de méritei a fondé, à Londres, une exposition annuelle des œuTres d'art de la Frànee. Nos peintres nationaux y trouvent une grande ressource et un grand profit.
Albion ratibie du talent de Kosa Bonheur.
L'Amérique elle-même, cette nation si réfractai re aux beau&-*arts, a payé dixmille francs, en 1855, une toile sortie de l'atelier de notre héroïne, une toile que peu de personnes ont vue et qui représente une scène dans les Pyrénées.
Si mademoiselle Bonheur voulait acqué* rir, en huit jours, une fortune considérable, la chose serait bientôt faite.
Elle n'aurait qu'à ouvrir ses cartons, qui renferment sept a huit cents croquis ou esquisses.
Or, en Angleterre, il n'est pas un bout de papier, crayonné par elle, qui, dans une vente artitisque, ne monte, pour le moins, à la sonune de cinq cents francs.
Il en est beaucoup qui se Tendraient plus de mille. M. Gambart ayant exposé à Londres un seul dessin de notre héroïne, ce dessin fut disputé par cinquante amateurs et adjugé au prix de deux mille francs^. Rosa Bonheur sait à menreille le prix qu^on attache au moindre de ses coups de crayons. Cependant proposezlui d'acheter une feuille de son album, elle vous répondra :
— Les croquis d'un artiste font en quelque sorte partie intégrante de luimême. C'est là qu'il puise ses inspirations; il ne doit jamais s^en séparer. Si je meurs et que ma famille soit pauvre, on vendra les miens pour elle ; sinon, je les lègue d'avance à ma ville natale.
Ce lan^jnfTc peint la femme dont nous essayons d'analyser le caractère. Jamais
1. La cùlùbre artiste a fait le voyage de Loudrcs, et l'aristocratie anglaise se disputa riioimeur de lui faire accueil.
BONHEUa.
on m la voit sacriGer Tart ni ses droits
immortels au culte du veau d'or.
Uû riche Hollandais, visitant un jour son atelier dans la rue d'Assas, la supplie de lui peindre, en deux heures, pour la somme de mille écus, une ébauche de quelques centimètres.
— Non, répond-elle, il m'est impos* sible de vous satisfaire : je ne suis pas
inspirée.
Quel artiste se flattera d'avoir plus de désintéressement et plus de conscience?
Une autre raison pour laquelle Rosa Bonheur n'arrivera jamais è une grande fortune, c'est la générosité dont chaque jour elle donne la preuve* Sans cesse elle court au devant de la souHrance, jamais elle ne rencontre l'infortune sans la secourir. Tous ses amis et tous les artistes pauvres vous diiout qu'elle oblige avec une discrétion rare, avec un élan de fraternelle sollicitude, avec une grâce
58 fiONHKua.
parfaite y qui double le prix, du service ' rendu •
Vingt fois, avant que la vente de ses
tableaux ue gonflât sa bourse « elle mit au Mont-de-Piété, pour venir en aide à des confrères dans la gène, les médailles qu'elle avait conquises aux diverses expositions.
JDians une maison de la rue Dupuytren»
mademoiselle Bonheur paie le loyer de deux femmes âgées et pauvres qui fuirent autrefois ses concierges.
Une dame artiste, menacée de perdre la vue, s'adresse au comité des peintres.
Plusieurs de nos pinceaux illustres apostillent sa requête. On lui accorde un ^ secours de dix froâics. Humiliée] usqu'au fond de l'âme, la malheureuse femme ne sait si elle doit accepter ou non^ car la misère et la h\m sont à la porte.
— Refusez, lui fait dire mademoiselle Bonheur : la dignité de Tart l'exige!
En même temps elle décroche un pe-
BONH£Ua. â9
tit tableau de la muraille de son atelier.
Ce tableau^ mis en loterie, procure une somme considérable à l'artiste indigente.
Un jeune sculpteur^ épris du talent de Rosa, met sous enveloppe un billet de banque de cent francs, avec ces lignes :
(( Mademoiselle,
« Voilà tout ce dont je puis disposer.
Serez-vous assez aimable pour m'accorder en échange un croquis de votre main, de la dimension du billet ? »
Le soir même il reçoit une esquisse estimée mille francs, et la charmante femme lui fait remettre son billet de banque.
Après TExposition universelle^ on acheta la toile de la Fenaison pour le Luxembourg, etRosa obtint une médaille de première classe, « Tauteur du tableau ne pouvant pas être décoré », disait le rapport.
60 BûNBBCa.
Celte impossibilité a parii choquante à
rimpéraliice Eugénie,
On décore de la Légion d'honneur des religieuses et des vivandières : pourquoi donc exclure de Ja même récompense les femmes artistes qui ont un taleut incontestable, et surtout une vie pure, un caractère digne, une histoire féconde en nobles actions, en bienfaisance, eo vertu ? Le pouvoir doit rester conséquent avec lui-même, et le génie n'a pas de sexe.
En 18G5, pendant le voyage de l'Empereur dans les contrées africaines, 14m-* pératrice-régente a décoré mademoiselle ^ Rosa Bonheur.
Nous n'avons jamais compris, et nous n'excuserons jamais Tempressement ri* dicule du journalisme moderne, apre à la curée, lorsquMI s'agit de nouvelles, et les acceptant de toutes mains, sans les .
soumettre au premier de tous les oontrô-
BONHEUE.
les, à celui qu'on nomme le sentiment des convenances.
YoQs avez pu lire partout, dans le cou^ rant du mois d'avril 1867 :
« Une sinistre nouvelle circule sourdement dans le monde des arts. On pro<^ nonce tout bas le nom d'une femme d*un grand talent, dont les œuvres ont fif^uré avec éclat dans nos expositions publiques, et dont le salon sert de rendez-vous aux notabilités les plus diverses, — et ron associe a ce nom, aussi glorieui qu'honorable, celui d'un de ces fléaux qui semblent se plaire à choisir leurs victimes parmi les supériorités de l'intelligence.
(( Après cinq ou six jours d'une mélancolie prompte à dégénérer en humeur noire, la maladie mentale s'est révélée par un accès subit qui n'a plus permis de conserver le moindre doute sur l'état intellectuel de cette infortunée. Force a été de la transférer dans une maison de santé.
BOMBBUE,
c( Impossible, d'ailleurs, d'assigner une
cause rationnelle au désordre soudain d'une organisation si richement douée.
Jouissant de cette médiocrité dorée qu'elle devait a son travail et à son mérite et qui suffisait à son ambition, entourée de l'estime et de la sympathie universelles, il n'y a pas longtemps encore qu'elle présidait, avec l'enjouement et l'aimable abandon qui constituaient le fond de sa nature, une de ces fêtes artistiques où le meilleur monde briguait la faveur d'être admis... et peu de jours après, la démence, l'horrible démence, venait s'asseoir près d'elle devant son chevalet et brisait tout d'un coup cette carrière si brillante et grosse encore de tant de promesses.
ce Espérons pourtant que robscureissement de sa raison ne sera qu'une éclipse passagère et que la science saura rendre cette intéressante malade à l'art dont elle faisait la gloire et au monde dont elle était l'ornement. »
BONHEUR. 63
Chacan de nons s'est empressé d^éerire en toutes lettres, au bas de ce factuoi, le
nom de la célèbre artiste, désignée aussi clairement que possible.
Eh bien 1 la nouyelle était controuvée.
Le beau-frère de mademoiselle Rosa Bonheur a écrit à ces journaux im« prudents ;
« Paris, le 29 avril 1867.
« Moûsieur le rédacteur,
c< Vous avez emprunté au journal r Europe un article qui annonce que mademoiselle Rosa Bonheur est atteinte d'aliénation mentale. Cette nouvelle est entièrement fausse ; la santé de mademoiselle Rosa Bonheur n'a jamais subi aucune altération de ce genre.
« Mon titre de parent de cette artiste me fait un devoir de vous prier d'insérer
3 112 u 1 It
64 BONHKUa.
cette note dans votre prochain numéro.
(c Je vous prie, monsieur le rédacteur, d'agréer mes salutations empressées. »
(c H. PeyhoLi
« 24» rue Hautefeuille* »
Croyez-vous que la justice ne serait pas en droit de faire une enquête, pour remonter à la source du mensonge et en punir sévèrement Pauteur?