MULETIERS DES PYRÉNÉES, PAR ROSA BONHEUR
Les deux amies quittent bientôt les Eaux-Bonnes, qu une pluie pénétrante finit par rendre désagréable; elles espèrent que les eaux de Saint- Sauveur produiront sur Nathalie un effet plus salutaire. Sur la route, on visite Lourdes et son château, où les foules ne viennent point encore, Bétharam et son sanctuaire, but de pèlerinage, sans compter Argelès, avec ses maisons partiellement construites en marbre noir. A Saint- Sauveur, on se hâte de prendre des bains, pour acquérir au plus vite les forces nécessaires à de nouvelles excursions. La réputation de « cavaliers » acquise aux Eaux-Bonnes par les deux jeunes filles ne
i. Les Eaux-Bonnes, 26 juillet.
pourra que se confirmer ici, encore que les baigneurs soient moins nombreux et que la pluie continue de tomber. Et pourtant, elles ont un souci quant à Mme Micas, dont l’industrie de gaineriene va pas trop bien, vu la saison. Aussi Rosa Bonheur l'engage-t-elle à ne pas se décourager :
Car tantôt ça va, tantôt ça s’arrête, et il faut toujours se fourrer des lunettes
sur le nez, chose que je ferai le plus tard possible. Dans ce temps-là, il faudra que vous fabriquiez pas mal d’étuis, car j’en perdrai, j’en suis sûre, quelques douzaines.
Nathalie a dû vous dire que nous n’aurions pas besoin d’argent ; elle se désole assez, cette pauvre amie, d’en dépenser autant pendant que sa mère travaille ; aussi, si la santé lui revient, comme elle se promet de travailler ! Elle tient de vous.
Vous savez qu’elle n’est pas paresseuse. Pour moi, je me sens mieux, j’espère aussi que ces eaux me rendront ma force, et je vais faire de beaux tableaux et gagner beaucoup d’argent, pour ne pas toujours vous gêner comme je le fais ; mais je sais que vous le faites avec plaisir, parce que vous m’aimez bien comme votre enfant ; aussi je vous le rends bien et je suis votre numéro deux1.
Elle ne cesse de dessiner et de peindre au cours de ces excursions : les sujets ne manquent pas. A chaque détour de route ou de sentier, c’est un paysage nouveau, et, pour un peintre d'animaux, il y a là des bêtes à poil et à laine qui diffèrent par la forme et la couleur de celles qu'elle avait connues à Paris, dans le Nivernais ou en Auvergne : aussi remplit-elle de dessins ses cartons. Entre temps, elles vont à Gavarnie, qui les enchante, et à Barèges, dont Nathalie rapporte une impression pénible.
i . 27 juillet.
ÉTUDE DE BOURRIQUAIRE.
Dessin de Rosa Bonheur.
Il y a là, écrit-elle, trois ou quatre cents soldats de ligne, qui sont tous, pour la plupart, galeux, lépreux, rogneux, boiteux, borgnes, scrofuleux. Le pays se trouve en harmonie parfaite avec ses habitants, les rues sont petites, boueuses et tortueuses. Ce bourg, auquel on veut bien donner le nom de ville, est, dans ce temps-ci, presque toujours dans un épais brouillard qui empêche de voir à cinq pas de soi
Nous avons été voir les ruines d’un vieux château et en avons rapporté une