DESSIN POUR «LE MARCHÉ AUX CHEVAUX», PAR ROSA BONHEUR
cependant à montrer que je savais interpréter les chevaux aussi bien que les bœufs. Je répondis donc, avec mon indépendance d'artiste :
— Monsieur le ministre, je prépare une composition à laquelle je tiens beaucoup ; j'ai toujours aimé les chevaux. J'ai étudié leurs mouvements depuis ma tendre enfance ; je sais particulièrement combien est remarquable la race du Perche, superbe par la hauteur de son encolure et l'attache de son garrot. J'avais l’intention de peindre un Marché aux chevaux , si vous voulez bien me le permettre, ce n’est qu’après son achèvement que je commencerai la Fenaison.
M. de Morny m'avait laissé parler sans faire la moindre objection.
— Finissez tout à votre aise le tableau commencé, mademoiselle, reprit-il. Quand vous nous apporterez la Fenaison, elle sera la bienvenue. Nous serions désolés d'exercer sur vous la moindre contrainte. Je continuai donc de travailler à mon Marché aux chevaux ; même
K Tl'I)K D’HOMME POUR «LE MARCHÉ A U X C H E V A U X » . Dessin de Rosa Bonheur.
il m'eut semblé inconvenant de trop me hâter, mon père n'étant plus là pour se réjouir avec moi et profiter de ma petite fortune. Ma toile lut prête néanmoins pour le Salon de i853 : elle eut un succès (ou, et le jury déclara à l'unanimité que, désormais, mes envois seraient admis de droit.
Le Salon terminé, qu allais-je faire de ce tableau ? Je 1 envoyai à l’exposition de Gand (i85q), ce qui me valut le délicat hommage d une
magnifique broche portant un camée gravé d'après mon œuvre même, et qui me fut olferte au nom de la Société royale d’encouragement des Beaux-Arts de la ville. Venant de la patrie des Rubens et des Van Ostade, cette marque d'estime me trouva très sensible. Mais, sans doute à cause de ses grandes dimensions, ma toile n'avait pas trouvé d'acquéreur. Une exposition s'ouvrit à Bordeaux en 1854; je l'y expédiai aussitôt, trop heureuse d’associer en quelque sorte ma ville natale à mon premier grand succès. J’aurais éprouvé le plus vif plaisir à voir entrer mon tableau dans son musée et j’en fis l'offre pour 1 5.ooo francs. Mes prétentions furent jugées trop élevées; la commission municipale ne crut pas devoir me faire de réponse favorable, et cela me contraria beaucoup.
Tandis que ma toile courait ainsi le monde, j’avais transporté mon atelier de la rue de l'Ouest à la rue d'Assas, n° 32, où une maison tout entière, sa cour et son jardin, allaient me permettre désormais de travailler à l'aise et d'avoir successivement sous la main, je crois, tous les animaux de l'arche de Noé (fin i853).
Cependant, le succès obtenu à Gand par mon tableau avait fait tant de bruit dans la presse française, que M. de Morny, auquel j'avais vendu, à ce même Salon de 1 85 3 , un tableau de Vaches et moutons 1 dans un chemin creux, comprit combien il avait eu tort de se montrer hippophobe dans l’entrevue que je viens de rapporter. Un jour que je travaillais à la Fenaison , je vis arriver dans mon atelier le marquis de Chennevières, alors directeur des Beaux-Arts; il venait fort aimablement me proposer de substituera cet ouvrage le tableau que M. de Morny avait dédaigné autrefois. A mon très grand regret, je ne pus accéder à son désir, la veille même j'avais vendu le Marché aux chenaux.
Voilà ce qui s’était passé : Un marchand de tableaux de Londres, qui n'était autre que M. Gambart, était venu s'informer du prix de ma toile. C'est Nathalie qui se chargeait du soin de mes intérêts matériels ; elle répondit sans hésitation : « Si le tableau doit quitter la France, il n'en partira pas à moins de 40.000 francs. »
1 . Les bonnes relations du comte de Morny avec Rosa Bonheur ne s’en étaient pas tenues, en effet, à la commande de la Fenaison ; le livre sur lequel Nathalie notait tout ce qui concernait les travaux de son amie rapporte que, pour ce tableau (Vaches et moutons), il avait été convenu d’un prix de 4.000 francs, mais que, le tableau livré, M. de Morny avait insisté pour n’en donner que 3. 000. Bien que l’œuvre eût pu aisément se vendre alors 6.000 francs, au dire de Nathalie, Rosa Bonheur s’était montrée accommodante et elle avait offert au ministre un croquis du Marché aux chevaux et un portrait de Louis XVI, heureuse, paraît-il, de s’acquitter par ce moyen de deux grâces récemment sollicitées et très gracieusement accordées, en faveur, l'une d’un détenu politique, l’autre d’un militaire puni. Son frère Auguste luimême avait, à sa prière, bénéficié de la haute influence du ministre.