‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 29 sur 220 · AUTOGRAPHE DE ROSA BONHEUR · texte numérisé non relu

AUTOGRAPHE DE ROSA BONHEUR

m'avait suivie par toute l'Amérique pour m'annoncer l'exposition de ses quatre grands pastels, me remerciait de ne l'avoir point oubliée dans ma traversée du Désert et de lui avoir adressé un paquet de ces fameuses herbes, qu'elle n’avait pas encore reçues cependant.

L’arrivée coup sur coup de deux lettres de Rosa Bonheur dans un îlot du Saint-Laurent prit la proportion d’un événement pour les personnes sous le toit desquelles je vivais.

— Que vous devez être fière de posséder l'amitié d une femme pareille! me disait-on. Ah! si Rosa Bonheur venait en Amérique et s'aventurait jusqu'à Deer Island, quelle réception nous lui ferions! Invitez-la en notre nom. Nous lui demanderons de peindre le Saint- Bernard, qui se prête si peu complaisamment à son rôle de modèle. — Ce Saint-Bernard, un chien superbe, figurait dans un des portraits que j'avais entrepris. — Nous aurions de la sorte un tableau fait par deux artistes.

— Justement comme le portrait de Rosa Bonheur par Dubufe, fis-je en riant, à cette idée de M. Miller.

— Mais oui, reprit cette fois sérieusement Mme Miller. Ce tableau a dû bonne part de son succès, j'en suis sûre, à ce fait que le taureau sur lequel s'appuye Rosa Bonheur avait été peint par elle-même. Connaissez-vous d'elle des portraits plus récents?

— Oui, seulement je trouve qu'ils ne rendent pas assez justice à sa physionomie pleine d’esprit et d'énergie.

— Pourquoi donc ne lui demandez-vous pas de la peindre? Si elle consentait, ce serait un grand honneur pour vous.

— J y ai songé bien des fois, répliquai-je, mais pour toujours reculer au moment d'en faire la demande. Songez que Rosa Bonheur est entourée de portraitistes du plus grand talent : Bonnat, Jules Lefebvre, Benjamin-Constant, Dagnan-Bouveret, Aman Jean, qui sont pour elle des amis. Comment oserai-je poser ma candidature.

— Mais n'êtes-vous pas Américaine? riposta Mme Miller. 11 faut oser, croyez-moi. La femme qui vous écrit dans des termes aussi affectueux ne vous refusera pas une faveur qu'elle saura devoir être si avantageuse à votre réputation. Du reste, n'espère-t-elle pas vous revoir encore, malgré ses soixante-quinze ans? Llle le dit, me semble-t-il, par deux fois dans la même lettre.

C'était bien tentant. Je promis décrire; mais j'hésitais encore la promesse faite. Dans mes promenades au bord du fleuve, je méditais mille projets de lettre, puis j'y renonçais : alors une voix secrète s’élevait en moi et me criait d'oser. J’écrivis donc : c’était le 14 septembre; la date est demeurée gravée dans ma mémoire; puis, mes portraits étant achevés, je me rendis à Boston pour attendre la réponse.

Mais les semaines et les mois se passaient sans que rien n’arrivât de By. Aurais-je donc blessé Rosa Bonheur? Son silence inexplicable m’affligeait plus qu'un franc refus. Par bonheur, le icr janvier approchait. C'était une excellente occasion de me rappeler à son souvenir en lui adressant mes vœux traditionnels : je ne m’en fis pas faute, sans

toutefois oser lui dire un mot de ce qui faisait l'objet principal de mes préoccupations. Je ne manquai pas cependant de m’informer du cheval blanc promis à Miss Walker et du paquet d’herbes dont j’ignorais toujours le sort. A ma lettre j'ajoutai un abécédaire illustré par Nicholson. Cette fois, j'eus enfin la joie de voir arriver une réponse dans les délais indispensables :

Chère mademoiselle Klumpke,

J’ai reçu votre almanach dont je vous remercie et qui me donne une forte idée de votre savoir-faire original et vigoureux. J’ai été frappée de l’analogie de votre imagination avec celle du peintre espagnol (ioya, que vous ne connaissez peut-être pas. Auriez-vous quelques gouttes de sang espagnol dans les veines sans vous en douter? Cela pourrait bien être par votre père, car madame votre mère n’était pas encore de ce monde lorsque ce grand artiste est mort. Après tout, cela ne peut rien vous faire, ni à moi non plus. Je vous remercie mille fois de cet envoi et vous adresse mes souhaits bien affectueux pour i8q8.

Je suis furieuse après moi-même, car je n’ai pas encore trouvé le temps de finir le cheval blanc de Miss Walker, parce que, ma lenteur habituelle à part, je suis continuellement dérangée et qu’à mon âge je ne puis travailler que peu de temps à la fois. Et maintenant je me suis engagée à exposer parmi mes compagnes du sexe féminin, pour fin mars, si je puis y arriver. 11 faut donc que M iss Walker attende jusque après cette époque, et la première chose que je ferai après sera son cheval.

Ne vous tourmentez pas, je vous prie, pour me procurer les herbes de la Prairie. D’abord vous m’en aviez déjà envoyé. Je regrette seulement les notes prises sur le vif que vous aviez eu la bonté de peindre dans votre voyage à San- Francisco. Ensuite, votre grand peintre américain, M. Bierstadt, de New-York, a eu la générosité de me prêter plusieurs études de lui.

J’ai bien des compositions en projet, des sujets de Prairies. Pourrai-je les exécuter? Je voudrais vivre encore pour cela, mais à la grâce de Dieu !

Au revoir, chère et bonne mademoiselle et digne sœur du pinceau.

Recevez, avec mes vœux affectueux, un baiser fraternel.

By, 5 janvier 1898.

R. Bonheur.

J'avais éprouvé un vif sentiment de joie en reconnaissant, avant que de l’ouvrir, l'écriture et les cachets de cette lettre si amicale; il me faut bien avouer quaprès l'avoir lue et relue, je demeurai sous le coup d une profonde déception. Pas un mot de ma demande relative à son portrait : Posa Bonheur n'avait certainement pas reçu ma lettre. Quant au paquet d'herbes qui m’avait causé tant de soucis, il me fallait bien reconnaître

qu'il s'était égaré et perdu. I.c sort malicieux voulait même que l'abécédaire de Nicholson fût l'objet d'une méprise, puisque Rosa Bonheur m'en attribuait libéralement l'illustration et me supposait, pour cette cause, je ne sais quelle ascendance espagnole.

Au plus vite, je lui écrivis mes regrets au sujet des herbes, rectifiant aussi la flatteuse opinion que lui avait donnée de mon talent et de mes ancêtres le petit livre illustré, et je réservai pour la fin la question du portrait.

Ce fut pour moi un jour heureux — sans que je pusse alors prévoir les conséquences qu'il devait avoir sur ma vie — celui où je reçus le billet que voici :

By, 3i mars 1898.

Chère Miss Klumpke,

J’ai fait une belle étourderie pour l’album que vous m’avez adressé cet hiver. Suivant ma sotte habitude, j’ai vu l’œuvre et n’ai pas vu le nom.

J’ai cru que c’était de vous, et comme je vous sais un talent vigoureux, j’ai gobé que c’était une fantaisie artistique de votre main. Je n'en garde pas moins mon opinion qui, je le vois, est aussi la vôtre, que cet artiste a du sang espagnol dans les veines.

Je suis à votre disposition, chère mademoiselle, pour le portrait de moi que vous désirez faire.

La pose ne m’amuse pas trop, mais pour l’estime que je vous porte, je ferai de mon mieux. Seulement, je ne puis rajeunir le modèle, qui devient joliment décati ; mais ça ne fait rien, et je vous offre l’hospitalité fraternelle pour le temps voulu, quand il vous plaira.

Je pense que madame votre mère est toujours auprès de votre sœur et que les santés sont bonnes.

Mes amitiés sincères, chère Miss Klumpke, et à quand vous voudrez.

La partie était gagnée. Cette lettre, si originale et si franche dans ses expressions, si bellement affectueuse au fond dans sa simplicité, comblait tous mes vœux. Ce fut à qui m en féliciterait, de mes amis, de mes relations, de toutes les personnes qui voulaient bien s'intéresser à mes travaux. Une fois de plus, Mme Thaw me prouva sa sollicitude pour tout ce qui me concernait, en y joignant un conseil auquel je dois sans doute de pouvoir aujourd'hui mettre ces pages sous les yeux du lecteur : « Puisque cette femme illustre vous a invitée à demeurer chez elle

pendant la durée de votre travail, écrivit-elle en réponse à ma lettre d'adieux, résumez chaque soir vos conversations. Ces notes resteront pour vous un précieux souvenir de cet important épisode de votre vie artistique. » Je me promis de suivre cet avis, et dès lors ne songeai plus qu’à passer en France et à rejoindre l’excellente artiste.

C'était au tort de la guerre de Cuba. Je dus quitter Boston sur un paquebot anglais qui se rendait à Fiverpool ; de là je gagnai Paris. Dans ma pensée, cette absence ne devait pas se prolonger plus de trois mois

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