‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 31 sur 220 · CHAR L E Y · texte numérisé non relu

CHAR L E Y

— Ce sera alors pour jeudi, qui est le 16, conclut Rosa Bonheur en souriant. Ce retard vous permettra de visiter le Salon et aussi le Louvre : je vous recommande de bien examiner les portraits de Clouet, qui sont délicieux, et de vous en inspirer.

Le jour dit, je fus exacte au rendez-vous. Rosa Bonheur semblait éprouver quelque impatience de me voir à l'œuvre.

— C'est pour moi un grand honneur, lui dis-je, d’être autorisée à faire votre portrait. Comment vous témoignerai-je ma reconnaissance?

— En le réussissant mieux que les derniers qui furent faits de moi. Cette fois, je désirerais que vous me représentiez dans mon costume féminin. Aujourd'hui cependant, ma chère Miss Anna, laissez-moi garder ma blouse, cela ne vous empêchera pas de chercher la pose et l’éclairage.

J étais ravie que Rosa Bonheur acceptât d'elle-même de poser sous ses vêtements de femme. A vrai dire, j’eusse été un peu embarrassée pour lui en faire la demande, suivant le conseil que m’en avait donné pourtant, quelques jours plus tôt, M. Tony Robert-Fleury mon maître, auquel j'avais fait confidence de mon dessein. En dépit de la satisfaction que j’éprouvais, je ne me sentais pas moins un peu gênée pour commencer mon travail, d’autant que Rosa Bonheur, habituée à peindre des animaux, dont le costume ne varie guère, me facilitait fort peu la tâche en gardant sa blouse, comme si c’eût été là une chose indifférente.

J'avais ouvert ma boîte et saisi la palette.

— Je vois qu'il vous manque des couleurs, fit-elle, allons en chercher dans mon petit atelier, au secoiid étage — Nous montâmes. —

Voilà ce qu'il vous faut. — Elle me tendit des tubes de jaune de Naples, d’ocre d’or et de vert Yéronèse. — Si vous savez les mélanger, ces couleurs vous donneront des tons très délicats. Mais n’oubliez pas que tout dépend de la manière de les employer.

Ce conseil de technique, appuyé de deux ou trois couches magistrales sur une palette, me donna le temps de recouvrer mon sang-froid un peu troublé. Quelques minutes plus tard, nous étions revenues dans le « sanctuaire », et je m'asseyais devant un chevalet, en invitant Rosa Bonheur à poser. La bonne artiste avait pris ses brosses et sa palette.

Le travail d'esquisse était à peine commencé qu'une dame de ses amies se lit annoncer et entra. Cela tombait à merveille. Tandis que toutes deux parlaient, j'avais liberté entière pour donner mes premières touches.

— C'est bien comme pose, déclara Rosa Bonheur après la séance, vous êtes coloriste et vous voyez fin,

Nous allâmes dîner. Je ne sais si c'est 1'efiet du contentement d'avoir posé, ou tout autre motif, l’excellente femme était d'une humeur fort gaie, ce soir-là, même un peu en veine de malice, comme si elle enten-

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