LE CHAT ET LA SOURIS
Dessin de Rosa Bonheur.
devrais pas compter sur elle aujourd'hui. Je n’ai rien répondu. Combien je regrette de n'avoir pas suivi les conseils de mon cher maître. Si j’avais un atelier à Moret, je ne serais pas aussi cruellement embarrassée. Pourquoi toutes ces études préliminaires? puisque la tête du grand portrait est presque achevée ? Sans doute, Rosa Bonheur est charmante vis-à-vis de moi; mais, je le comprends, les séances l’ennuient. Je vais les interrompre et retourner chez ma mère, que j'ai peu vue depuis mon retour en France.
Au dîner, j'ai fait part de ma décision à Rosa Bonheur. Elle n'a rien objecté sur l'instant, mais dans le cours de la soirée, en m'offrant un bleuet détaché d'une grosse botte que le jardinier venait d'apporter, elle m'a dit affectueusement :
— Ma mauvaise humeur s'est envolée dans les nuages. Je ne veux pas que vous partiez ; demain je vous donnerai une séance.
Vendredi, i5 juillet.
Mon dessin se trouvant calqué et mis sur la toile, Rosa Bonheur m'a donné la séance promise.
J'ai commencé de peindre la tête d'étude. Mademoiselle en a semblé satisfaite, si bien qu'à la fin de la séance elle m'a dit :
11 faudra que vous me donniez cette étude, car je serais contente d'avoir quelque chose de vous.
— Je serai bien plus satisfaite encore de vous l'offrir, car votre désir me rend toute fière, mademoiselle ; je crains même qu'il ne me fasse ridiculement ambitieuse. Imaginez que je rêve déjà de voir ce dessin près d'une de vos œuvres, dans quelque musée
Je m'attendais à la voir sourire. C'est au contraire avec un sérieux presque attendri que Rosa Bonheur répondit :
— Mai s ce serait très bien. Comme cela, nous serions toujours l une à côté de l'autre. Et quand vous viendrez me rejoindre là-haut, — ses yeux se levèrent vers le ciel. — ma mère et ma chère Nathalie
vous tendront la main Que la vie est triste! Ah! j'aurai bien de la
peine le jour où vous ne serez plus avec moi ; je me sentirai si seule! Je n'aurai plus mon Anna !
— Mais, mademoiselle, repris-je en lui prenant la main, je reviendrai l'année prochaine, au mois dé niai; d ici là, vous aurez le temps d'avancer quelques-uns de vos beaux projets de composition.
Je posai mes lèvres sur la main fine que je tenais entre les miennes, et la lui montrant, j'ajoutai ;
— Permettez-moi de vous demander un moulage de cette main qui a tant travaillé et qui a exécuté de si belles œuvres : ce sera mon talisman, car je suis convaincue que la main, tout comme le regard, porte l'empreinte indélébile de l'âme. Elle dénonce le caractère et la volonté. J'espère réussir à bien interpréter la vôtre dans mon portrait.
— La main est en effet un symbole vivant de notre être, un indice
de la vie que nous menons le fais des vœux sincères pour votre
bonheur et votre succès. Je vous aime comme si vous étiez ma fille, mon enfant !
Elle m'embrassa, en ajoutant ;
— Dites demain à votre mère que cela me rajeunit le cœur de vous avoir ; mais ne restez pas à Paris, revenez le soir ; je poserai sûrement dimanche.
Dimanche, 1 7 juillet.
Je suis rentrée hier soir, avec un peu de regret de n'avoir pu demeurer plus longtemps près de ma mère et de mes sœurs. Rosa Bonheur a semblé heureuse de me revoir ; elle m a questionnée affectueusement sur celles que je venais de quitter.