HARDE DE CERFS EN FORÊT
Dessin de Rosa Bonheur.
voilà que ces pages sans apprêt, il me faudrait les publier; bien mieux, transcrire d’une façon méthodique les confidences que Rosa Bonheur allait me faire désormais sur les phases diverses de sa vie 1 Je ne commençai pas sans un certain effroi ; du moins, au cours de ces narrations quotidiennes, ai-je éprouvé la jouissance très grande de revivre avec elle la carrière de la noble femme. Ses épreuves, je les ai subies; ses succès, je m’en suis réjouie; à chaque pas de son récit, j'ai vu palpiter la belle âme de Rosa Bonheur; j'ai partagé son culte pour la mémoire de sa mère, son affection pour sa Nathalie. Et puis, je songeais que ma responsabilité devant mes lecteurs futurs serait atténuée
de ce fait que l'illustre femme reverrait mon œuvre. Hélas! pouvais-je prévoir que si tôt je resterais seule à l'écrire?
Rosa Bonheur avait-elle le pressentiment d'une fin prochaine ? Je me refuse à le croire. Cependant, pourquoi sa hâte à me faire incessamment la confidente de ses pensées intimes et de ses souvenirs?
Depuis qu'elle n'est plus, le découragement s’est glissé dans mon âme : souvent j'ai pensé que j'avais accepté une responsabilité au-dessus de mes forces. Au milieu de mes doutes, quelque chose néanmoins m’a engagée à la persévérance, c’était, lorsque je classais mes documents, que je recueillais mes souvenirs, comme une voix amie qui dans le silence de la nuit me disait : « Courage, mon Anna, continue à écrire ».
Je n'ignore pas combien je suis restée au-dessous de la difficile mission dont ma grande amie m'avait chargée. Si le lecteur comprend mal les nobles ambitions de Rosa Bonheur, si sa reconnaissance envers la famille Micas lui semble exagérée; s'il n'est point ému du culte voué par la grande artiste à la mémoire de sa mère, ce n’est pas à elle qu'il doit s’en prendre, mais à son humble interprète.
La deuxième partie de ce livre renferme la suite des conversations de Rosa Bonheur. Je les ai transcrites sans les interrompre autrement que par un petit nombre de récits, des citations et des notes indispensables à la clarté de l'ouvrage, persuadée que le lecteur prendra un intérêt plus vif à recueillir ces propos, en quelque sorte des lèvres mêmes de celle qui les a tenus.