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ROSA BONHEUR A QUATRE ANS, PAR RAIMOND BONHEUR

Cependant je grandissais, mes frères faisaient de môme, et nous n'avions d’autre institutrice que notre mère, lorsque M. Antin, un vieux janséniste, qui tenait une école dans la maison, proposa à mes parents de nous prendre comme élèves. Sa proposition fut tout de suite acceptée, et voilà comment j’eus d’abord pour camarades des petits garçons. Heureusement que cela ne m’effrayait guère; j’étais bien habituée à

tenir tête à mes frères et lorsque nous allions jouer sur la place Royale, c'est moi qui étais le plus garçon de tous.

La Révolution de Juillet m’a laissé un souvenir très vif; ma petite sœur Juliette venait de naître (19 juillet), lorsqu'on commença à se battre partout dans notre quartier, et je me rappelle fort bien avoir vu, devant notre porte, une pièce d’artillerie tirer dans la direction de la Bastille. Sa première détonation eut même cet effet, par l’ébranlement qu'elle causa, de jeter mon frère au bas de la porte cochère sur laquelle il était grimpé. J'ai vu aussi la garde royale charger sur les insurgés et ceux-ci la repousser en jetant de grands cris.

Ces années-là furent loin d'être heureuses pour nous. Nous étions quatre enfants et mon père ne trouvait plus de leçons à donner; le choléra qui survint en i832 n'améliora pas notre sort. J’ai encore présent à l'esprit le lugubre spectacle de ces charrettes chargées de morts qui, toute la journée, circulaient dans les rues.

Il nous avait fallu quitter la rue Saint-Antoine pour aller demeurer dans la rue des Tournelles une vieille maison Louis XIII, où il y avait un grand escalier de pierre. Nous habitions au-dessus d’un croquemort, et cela me faisait peur lorsque j'étais seule.

De la rue des Tournelles, nous avons été sur la place de la Bastille1 2, ensuite à la rue Taitbout.

A la fin de i83o, ma mère avait été rappelée en toute hâte à Bordeaux, près de M. Dublan tombé malade. Malgré la précipitation avec laquelle elle nous quitta, c’est à peine si elle arriva à temps pour recueillir son dernier soupir. Kn la Voyant, le vieillard, qui déjà était presque moribond, se dressa péniblement sur son lit et lui dit :

— Sophie, tu es ma fille, ma propre fille, viens embrasser ton père mourant.

Poussant des sanglots et se précipitant, ma mère couvrit de baisers désespérés le visage déjà convulsionné du père qu'elle venait de retrouver.

— Et ma mère, ma mère, qui était-elle ? dis-le moi, mon père, je t’en supplie.

— Mon enfant, j'ai juré de ne jamais le révéler, mais tu trouveras dans le secrétaire des papiers qui te le diront.

M. Dublan voulait parler encore, mais il ne put proférer un mot. Affolée par la douleur, ma mère fut tout entière à le soigner, c'est-à-

1. N° 3o. Raimond Bonheur semble avoir quitté la rue Saint-Antoine au mois d’octobre i83o.

dire à prolonger pour quelques instants cette vie qui s’éteignait. Par un miracle de tendresse et d’amour filial, elle y parvint pour quelques

Mme RAIMOND BONHEUR ET SES ENFANTS ROSA ET AUGUSTE). Dessin de Raimond Bonheur.

heures, pendant lesquelles c’est à peine si elle prit garde à ce qui se passait autour d’elle (18 décembre i83o).

Lorsque son père fut mort, crispé, glacé et qu'on 1 eut mis au cercueil, elle songea enfin au secrétaire et aux précieux papiers. Au

moment de l'ouvrir, elle s’aperçut alors, à sa grande stupéfaction, que

cette serrure venait d'être forcée ! 1

La mort de M. Dublan fut pour ma mère le commencement de la détresse. En même temps qu’elle retrouvait son père, elle perdait son protecteur. Aucune aide ne pouvait plus venir de Bordeaux, par suite de l’effraction du secrétaire. La disparition des papiers qui devaient lui révéler le secret de sa naissance et lui donner sans doute des droits à une portion de l'héritage de son père, cette disparition était la ruine pour elle.

Dès lors commença pour nous une vie de misère.

i . M. Jean-Baptiste Dublan de Lahet avait C2 ans quand il mourut. 11 était veuf de Jeanne- Kéty Guilhem, et habitait fossés de l’Intendance, n° i5.

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