‹ Rosa Bonheur; sa vie, son œuvreChapitre 7 sur 220 · R OSA BON H F. IJ R · texte numérisé non relu

R OSA BON H F. IJ R

après l’avoir remerciée de sa peine, nous regagnâmes la voiture qui nous avait amenés, non sans une certaine hâte qui amena sur les lèvres de l’obligeante domestique un sourire où il n’était pas malaisé de reconnaître un peu de malice.

Nous revînmes à Paris, sans rapporter de notre voyage la satisfaction que nous en attendions. Nous n’avions pas vu Rosa Bonheur, et mon compatriote, rassuré sans doute sur le sort de son cheval sauvage,

ÉTUDES DF. ROSA BONHEUR, d’aPRES SA LIONNE FATHMA.

ignorait encore pourquoi son acte si courtois n'avait jamais reçu le moindre remerciement.

Deux années se passèrent avant que M. Arbuckle revînt en France. L'Exposition de 1889 l’y ramena, bien décidé cette fois, toutes précautions étant prises d'avance, à obtenir le mot de l’énigme. Il m'écrivit donc avant de quitter New-York, me priant de solliciter de Rosa Bonheur une entrevue pour la fin de septembre. J’hésitai quelque temps, sachant que l’illustre artiste, toute au deuil récent d une amie très chère qui depuis longtemps partageait sa vie, se prêtait avec regret à tout ce qui était de nature à troubler son recueillement. Sur le conseil de Mme Peyrol, sa sœur, à laquelle j'avais soumis mon embarras, je me

décidai cependant à lui faire connaître le désir de M. Arbuckle et ses titres à le manifester. La réponse de Rosa Bonheur ne tarda guère : elle était adressée à mon compatriote et ainsi conçue :

Monsieur,

By, 27 septembre 1889.

Je serai très heureuse de vous recevoir samedi prochain, si vous le pouvez, qui sera le 5 octobre

J’espère que cela ne vous contrarie pas, que, précisément, je viens de donner deux de mes chevaux mustangs au colonel Cody. Le vôtre était si sauvage ! Il ne pouvait plus me servir. Deux cow-boys doivent venir les prendre lundi au lasso.

Je n’ose pas vous inviter à venir déjeuner avec moi, car je mène une vie très simple; mais si vous voulez bien accepter des œufs frais, je serai très heureuse de vous recevoir de mon mieux. Je vous demanderai de me prévenir d’avance du jour.

Il est entendu que je comprends dans mon invitation votre aimable traductrice.

Je serais bien contente que vous me donniez des sujets de la vie des chevaux, ce qui peut me servir beaucoup pour des compositions.

Recevez, etc.

R. Bonheur.

Le jour indiqué, M. Arbuckle et moi nous arrivâmes à By. Au moment où le cocher qui nous conduisait s'apprêtait à descendre de son siège pour sonner à la porte, la grille s'ouvrit à deux battants. Sur le perron de l'habitation, nous aperçûmes" un personnage de petite taille, vêtu d'un pantalon et d’une blouse comme en ont les paysans, et qui portait sur le bras un chien blanc et noir. Il fit avancer la voiture jusqu'au bas des marches, et de l'air le plus affable s’approcha en nous tendant les mains. C’était Rosa Bonheur.

De cette première rencontre avec la grande artiste dont, jusque-là, je n'avais connu que le talent, et qui devait me témoigner plus tard une si touchante amitié, j'ai gardé la plus inoubliable des impressions.

Rosa Bonheur était fort bien proportionnée, ce qui la faisait paraître de grandeur moyenne, bien qu'en réalité elle fût petite. Sous un front haut et large, creusé entre les deux sourcils du sillon très caractéristique des penseurs, ses yeux noirs avaient gardé la vivacité extraordinaire de la jeunesse. Le nez était petit, les narines bien dessinées, la lèvre supérieure mince et dune jolie courbure; sur la lèvre inférieure, plus développée et d'une mobilité extraordinaire, se trahissaient les divers états de son esprit et les sensations qui l impressionnaient. Le visage était

encadré d'une chevelure d'un gris d'argent magnifique, dont les boucles, abondantes et soyeuses, retombaient jusqu’à la naissance du cou, entourant comme d'une auréole cette tête vénérable.

L'étrangeté de son costume ne me surprenait qu'à demi ; je connaissais de longue date son habitude de porter des vêtements masculins; il ne me déplut pas de noter néanmoins que, sous de tels dehors, la coquetterie féminine ne perdait aucun de ses droits; les deux magnifiques boutons d'améthyste qui retenaient son col en étaient le meilleur gage; sa blouse même était ornée aux épaules de broderies très fines, et de ses

ÉTUDE DE ROSA BONHEUR, d'aPRES SA LIONNE F A T H M A .

pantalons de velours noir sortaient deux petits pieds fort élégamment chaussés. L’ensemble de toute la personne était empreint de la plus grande distinction ; son aspect vénérable me fit songer à Corot et à Henry Ward Beecher.

Nous nous mîmes à table. Après les préliminaires d'usage, Rosa Bonheur, s’expliquant enfin sur le cas du cheval sauvage, nous exposa comment, ayant reçu d'Amérique, en même temps que celui de M. Arbuckle, deux autres mustangs envoyés par M. X... de Chicago, elle avait, de la meilleure foi du monde, cru que tous les trois venaient de ce dernier et l'en avait seul remercié. Elle s'en excusait, aussi bien que de la malchance récente qui s’ajoutait au malentendu déjà ancien.

— Faites comprendre à votre ami, continua-t-elle, pour quelle cause j'ai dû me priver du cheval qu'il m'a si aimablement olfert. Cet animal était si ombrageux que jamais je n'ai pu l’approcher. Dès que l'on ouvrait la porte de l'écurie, le matin, il partait au galop dans le pré. Le soir, c’était uniquement la faim qui l’attirait à sa mangeoire et à son râtelier, que l'on avait toujours soin de garnir copieusement. Les domestiques se hâtaient alors de fermer la porte derrière lui. Autrefois, j'arrivais assez bien à dompter des chevaux ; je croyais réussir également avec le vôtre, mais il a fallu y renoncer. Ce cheval sauvage l'est si bien resté que, pendant les deux années qu’a duré ce manège, c’est à peine si j'ai pu faire au vol quelques études.

M. Arbuckle ne put s’empêcher de sourire : « Elle voulait avoir un cheval sauvage, elle en a eu un, cette fois », fit-il.

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