ROSA BONHEUR A S O I X A N T E - T R O I S ANS
IO
nom de chasselas de Thomerv. Nos cultivateurs en expédient dans les contrées les plus lointaines : vous avez pu en voir en Amérique, et l'impératrice de Chine, dit-on, n'en veut pas manger d'autres. Henri IV en était très friand, et si l'on en croit la chronique, ajouta-t-elle avec un sourire, c’est à ce modèle de nos rois que Thomerv devrait son nom, car il avait coutume de dire : « Ici, tout me rit ! »
Rosa Bonheur se leva en riant tout à fait et nous invita à visiter son atelier et à voir ses dernières œuvres. Je la remerciai avec une vivacité qui trahissait mon plaisir de l’honneur qu’elle voulait bien nous faire.
— Votre appréciation me sera très agréable, dit-elle, car je sais que vous me jugerez en artiste.
Tout à la fois surprise et flattée, je la regardai avec un peu d’étonnement.
— Mais oui, mais oui, reprit-elle avec bienveillance, je sais fort bien que vous êtes femme de talent, et j'ai remarqué votre beau portrait 1 du dernier Salon. Je sais aussi que vous avez deux sœurs d’une haute intelligence. Toutes les trois vous prouvez que la femme n'est pas moins bien douée que l’homme, qu elle peut avoir autant de talent que lui et même parfois davantage.
— Oh ! mademoiselle, m'écriai-je, peut-on comparer le mérite des autres femmes au vôtre, à celui d’une artiste dont le nom tiendra une si grande place dans l'histoire de l’art. Combien je suis heureuse de pouvoir vous dire de vive voix ce que tant de femmes pensent de vous!
Rosa Bonheur parut ne pas entehdre et continua :
Et j'admire les idées américaines en ce qui concerne l'éducation des femmes. Car vous n’avez pas, comme chez nous, le sot préjugé que les jeunes ii lies sont exclusivement destinées au mariage. Je suis toute scandalisée des entraves qui pèsent sur elles en Europe. Si, quant à moi, j'ai été assez heureuse pour m’en affranchir, je le dois au talent dont la Providence m’a gratifiée.
Nous étions arrivés devant une porte close. Rosa Bonheur l'ouvrit au moyen d'une petite clef tirée de sa poche.
— Entrez, fit-elle avec un peu d’emphase, entrez dans mon sanctuaire.
Nous entrâmes, non sans éprouver l’impression de recueillement qui semblait exigée par le nom que Rosa Bonheur donnait à son atelier.
Une toile immense, sur laquelle s’agitaient des chevaux admirables de vie, garnissait tout le fond de la pièce.
i. Un portrait de ma mère.
— .1 ai représenté là, nous dit l’aimable artiste, le battage du blé, tel qu'il se pratique encore dans certaines régions du Midi. Ces neut chevaux, en passant et repassant, foulent de leurs sabots les épis et en font sortir les grains que l'on recueille ensuite. Voici de longues années que je travaille à ce tableau ; je voudrais que ce fût mon chef-d'œuvre, mais il y a tant et tant à faire que je me demande si je l'achèverai jamais. Depuis la mort de ma dévouée amie, il m’arrive souvent de perdre courage.
Pendant que Rosa Bonheur parlait, mes yeux parcouraient l'atelier: sur les tables et sur les chaises, des papiers, des livres épars, romans de
ESQUISSE DE ROSA lî O N H E U R POUR « I. A FOULAISON ».
Dumas, de Bourget, de Zola, mêlés à des ouvrages qui me parurent traiter des mœurs des bêtes; sur les murailles, des têtes d'animaux de diverses espèces, des cornes de cerfs. Quant aux tableaux, aux études que je m’attendais à trouver là. il n’y en avait pas. Rosa Bonheur remarqua mon étonnement :
— Vous êtes surprise, dit-elle, que mon sanctuaire soit moins décoré que ne l est généralement l'atelier d'un commençant ; il est pour moi cependant tout rempli de souvenirs, au milieu desquels l'inspiration me vient mieux que partout ailleurs, car j'y revis un passé qui m'est
très cher Du reste, si ces murs manquent de tableaux, c’est la faute à
vos compatriotes. Ils assiègent mes marchands, qui enlèvent mes toiles à peine terminées. Ce qui n’empêche que je les fasse parfois attendre
des années durant. Vous autres, Américains, vous menez tout à la vapeur. En ce qui touche les choses de l'art, cela ne va pas sans inconvénients. Dans la photographie, cependant, je n'ignore pas que vous
obtenez ainsi des résultats fort intéressants, mais valent-ils encore l’instantanéité d'une bonne
mémoire? Je ne le crois pas
Pour mon compte, par exemple, poursuivit-elle en se tournant vers M. Arbuckle, je vous avoue que je n'ai jamais pu parvenir à fixer par la photographie les mouvements de votre cheval, tandis que je les ai parfaitement gardés dans l'œil et que j'ai pu ainsi les reproduire sur la toile.
— Ht cependant l’on est parvenu chez nous, reprit mon compatriote, à réduire le temps de pose à i/yoo0 de seconde. A cette vitesse, rien n'échappe des mouvements les plus impétueux. Si vous voulez bien me le permettre, mademoiselle, aussitôt rentré en Amérique, je vous adresserai une collection unique de photographies relatives à la vie des cow-boys.
— J'v consens très volon-
tiers, monsieur, à la condition néanmoins que vous acceptiez une étude faite d'après le cheval que vous m'avez offert et que je suis un peu honteuse de ne pas pouvoir vous montrer.
On devine que l'offre de Kosa Bonheur fut accueillie avec reconnaissance, aussi bien, du reste, que sa photographie, qu'elle nous donna au moment où nous prîmes congé d'elle.
— Tant qu'à vous, mademoiselle, je serai toujours heureuse de vous revoir, ajouta-t-elle en me tendant la main.
ETUDE DE CAVALIER Dessin de Rosa Bonheur.
Cette main fine et nerveuse, je la saisis et la baisai avec émotion, songeant à toutes les belles œuvres qu’elle avait créées.
Alors que nous revenions vers Paris, M. Arbuckle, hochant un peu la tète, me dit :
— Ne prenons pas trop au sérieux les marques de sympathie que