RAIMOND BONHEUR I 849 , PAR AUGUSTE BONHEUR
accompagnaient le convoi d’un modeste et consciencieux artiste, dont le nom vivra longtemps dans l’histoire des arts contemporains. Raimond Bonheur était peintre de paysages, et il laisse des toiles à peine connues où se révèle le germe profond d’un talent plein de sève et d’imagination. Dimanche, dans le salon qui précédait la chambre mortuaire, l’un de nos grands artistes, Léon Cogniet, admirant quelques-unes des productions de Raimond Bonheur, nous disait : « J’étais loin de me douter de l’existence d’un tel talent ! » Pour combien
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d’artistes, hélas ! comme pour l’ami que nous regrettons, le jour de la justice date seulement du jour de leur mort!
Raimond Bonheur avait le culte et la passion de l’art. Pauvre, et père d’une famille nombreuse, il fit de ses enfants autant d’artistes, et l’aînée de cette jeune famille, Mlle Rosa Bonheur, a déjà conquis une place éminente parmi nos talents de premier ordre. Deux de ses fils, Auguste et Isidore, ont exposé déjà des toiles et des sculptures riches d’espérance. Rien n’était plus touchant et plus simple que l’intérieur de cette famille aux mœurs patriarcales. Un jour, Delaroche vint la visiter ; il trouva dans l’atelier tout ce petit monde occupé, et les plus jeunes enfants eux-mêmes crayonnant déjà. Il en sortit ému jusqu’aux larmes.
Après avoir longtemps et courageusement lutté contre la misère avec cette sérénité d’âme et cette confiance en Dieu qui ne l’ont pas un instant abandonné jusqu’à sa dernière heure, Raimond Bonheur avait obtenu, depuis quelques mois, la direction de l’une des écoles communales de dessin, instituées par la ville de Paris pour les jeunes filles. Nul n’a plus de droits à la survivance de cette direction que Mlle Rosa Bonheur, et l’administration fera un acte de justice en la lui confiant.
Al. Gustave d’Eichtal a prononcé quelques mots profondément sentis sur la tombe de Raimond Bonheur. Il a parlé avec cœur de son dévouement à sa famille, de son abnégation, de son talent, de son courage ; mais ce que M. Gustave d’Eichtal a omis de dire, c’est qu’à ce dévouement profond, à ce culte pieux pour les sentiments et les affections de famille, Raimond Bonheur joignait un égal dévouement aux idées généreuses d’émancipation et de progrès pacifiques. Enfant du peuple, sa vie fut une longue et ardente aspiration vers les améliorations populaires auxquelles ses sympathies ne firent jamais défaut.
J’avais vingt-sept ans à la mort de mon père. Deux mois après ces tristes journées, le Labourage nivernais figurait au Salon1; mais j'eus de la peine à le reconnaître au catalogue : mon tableau s'y trouvait inscrit comme étant l’Abordage nivernais , le sonibrage. J'en fus contrariée un moment, d'autant que ce quiproquo m’a valu nombre de demandes auxquelles je n’ai pu répondre. Heureusement cela n'a pas nui à l’appréciation de l'œuvre 2.
1. Le Salon de 1849 s’ouvrit le i5 juin au palais des Tuileries.
2. Quelque temps après la mort de Rosa Bonheur, il m’est venu d'Amérique une lettre demandant si la grande artiste n’avait pas exécuté un second Labourage nivernais semblable à celui du Luxembourg. J’ai fait diverses recherches et enfin trouvé, dans un registre où Nathalie Micas inscrivait le sujet et le prix des tableaux de Rosa Bonheur, cette mention :
« Copie du Labourage, vendue à M. Marc, 4.000 francs, mais 2.000 ont été donnés à Auguste pour sa participation dans le travail. »
Chose assez curieuse, Rosa Bonheur avait reçu mille francs de plus pour la copie que pour l’original. Cette copie, qui orne sans doute aujourd'hui la demeure de quelque Américain, a été gravée. Elle diffère de l’original, du reste, par le fond à gauche.
ATTELAGE DE BŒUFS NIVERNAIS, PAR ROSA BONHEUR. Elude faite à la Cave, près Nevers (octobre i85o).
Il n'est pas sans intérêt de donner ici quelques-uns des jugements portés sur le Labourage nivernais.
Dans le petit volume qu'il a consacré à Rosa Bonheur1, Eugène de Mirecourt écrivait en 1 856 :
Aucune des œuvres de Rosa Bonheur ne connaît ce qu’on nomme la « ficelle », en jargon de rapin. Tous ses tableaux sont naïvement sentis et
scrupuleusement exécutés La simplicité chez elle a mieux réussi que la
finesse chez les autres et les efforts de ce pinceau naïf ne déplurent pas à cette grande enfant gâtée qu’on nomme l’opinion.
En examinant les tableaux de Mlle Bonheur, la foule se trouva surprise de sentir d’elle-même une impression véritable et sérieuse en face de ces grands bœufs blancs ou roux, à l’œil limpide, au mufle chargé d’écume; elle s’émut au spectacle paisible et naturel de ces moutons qui broutent l’herbe savoureuse des prés ou des montagnes ; elle se sentit prise d’extase devant ces paysages qui respirent un charme si mélancolique, si rêveur, si rempli de parfums champêtres.
Peu de temps après, Mazure2 disait à son tour :
Après les vieux peintres hollandais, et mieux que les anciens paysagistes en France, nous avons dans notre temps de très habiles peintres de bétail : MM. Brascassat, Coignard, Palizzi, Troyon, une femme surtout, qui porte le talent jusqu’au génie, Mlle Rosa Bonheur.
Plusieurs peuvent être loués pour l’art avec lequel ils jettent les groupes d’animaux dans un paysage, mais si l’on considère la peinture des animaux sans s’inquiéter du paysage, si l'on demande une monographie du labour, rien ne peut se comparer à l’artiste que nous venons de citer en dernier lieu. Que l'on revoie, au Luxembourg, le Labourage nivernais. Si beaux sont ces bœufs avec leur pelage varié, leurs muscles ressortis, leurs fanons puissants ! Il y a en eux tant de ressorts qu’ils semblent légers dans la pesanteur même de leur masse. Haletants, ils souffrent, mais avec quelle énergie, quelle volonté ! L’homme qui les guide est beau et représente la puissance humaine, dominant celle de la nature dans ce que celle-ci a de plus intense, la vie et le travail de l’être aimé. Puis il y a tant d’air à l’entour de l’homme et des bêtes ! On sent la grande nature dans ce qu’elle a de plus imposant. Toutefois on regrette l’entourage naturel qui manque à cette œuvre d’ailleurs vivante ; on cherche la profondeur du ciel et le paysage.
Enfin, Émile Cantrel3 , dans l’Artiste , comparait en ces termes Rosa Bonheur à George Sand :
11 y a une très intime parenté entre les deux talents. Mlle Rosa Bonheur lit souvent George Sand, c’est son auteur de prédilection et je ne serais pas
1. Eugène de Mirecourt. Les Contemporains. Rosa Bonheur , p. 46-47.
2. Paysage ! Dieu, la Nature et l’Art), p. 103-104. Paris, Tardieu, 1 858.