‹ Rosa mysticaChapitre 16 sur 24 · LE MIROIR · texte numérisé non relu

LE MIROIR

NCADRÉ de bois peint, c'était un vieux miroir. — Dans la chambre d'hôtel piteusement meublée Il sommeillait au fond poussiéreux d'un tiroir, Avec d'anciens rubans : et je compris d'emblée, (Quand mon regard sonda la profondeur du sien.) Qu'il gardait parmi vous, reliques défraîchies, — Tel un œil de vieillard, vague, et qui se souvient Le vestige iqcrusté des choses réfléchies.

l66 REMEMBER.

O l'étrange miroir 1 Mon regard s'alarmait De sa limpidité par endroits trop douteuse Où rirnage indécise et terne s*embrumait...

Alors, je vis bouger l'ombre solliciteuse.

Corps féminins en choeurs obscènes se groupant I Faces pâles dans les ténèbres s'estompanti Squelettes ivoirins ! Ciselures d'orfèvres I Et regards sans prunelle, et sourires sans lèvres! Tous les fantômes du vieux temps enseveli, Tous les objets jadis reflétés, pêle-mêle, Souvenirs s'éveillant confus, battaient de l'aile Aux sombres profondeurs du miroir dépoli. —

REM£MfiEk. 167

— Spectres, d*bii venez-vous ?

— Or Ciselé qui brilles, Tu servis, tentateur, à payer quelques filles I

— Chœurs obscènes, vous déroulant sur un fond noir, Vous évoquez encor d'immondes saturnales.

Cultes qu'ont desservis des prêtresses vénales !

— Faces pâles y tachant le ténébreux miroir.

Que fûtes-vous, sinon des figures banales De filous hébergés en cet hôtel piteux I

— Squelette, un « épateur « , un bohème douteux, Carabin de rencontre — a fait, en cette chambre. Claquer tes os blanchis aux vents froids de décembre I

— Sourires et Regards on ne sait d'où venus, Vestiges écœurants de baisers inconnus

De plaisirs marchandés ou d'amours éphémères,

l6^ REMEMBER.

Vous avez resplendi sur les lèvres amères

Et dans les yeux, luisant de faim, des filles-mères I

Maudit sois-tu, miroir aux spectres odieux I

Voix lointaine d'Hier, jalouse, par l'espace

Tu hurles ta colère au Présent radieux.

Comme le chien de garde aboie au gueux qui passe !

Janvier 1885.

Tour avoir péché

' %A Victor ShCargueriiie.

u flot de la source enchantée J'ai bu l'obsession fatale.

J'ai bu l'ivresse ensanglantée Aux coupes de la Digitale.

Pâle Églantine, sur ma lèvre Tu as mis ta pâleur mourante.

J'égrène, maladif et mièvre, Ma romance désespérante.

Sans rien désirer, sans rien craindre.

Je vis ma vie expiatoire :

Dans ma langueur il faut m'éteindre Comme un cierge dans l'oratoire.

2 o^opcmbre

L^ANS les peupliers nus le vent pleure. — En Téglise Toute de noir tendue, une foule à genoux Psalmodie un chant d'ombre. — « Ayez pitié de nous », Semblent clamer des Voix errantes dans la bise.

La cloche de la tour tinte le glas. — Un deuil Fatidique gémit sous le ciel gris d'automne, Comme le sanglot sourd, dolent et monotone Des ifs sombres, tordus au vent sur un cercueil.

172 REMEMBEK.

Et mon cœur se lamente, où monte une bouffée Des choses de naguère — et la voix étouffée Des morts chéris revient à ma mémoire encor...

Cœur frivole/ Autrefois est-il si vieux?... — Écoute Ce long glas, plus plaintif qu'un son lointain de cor : Ta défunte existence, en ce glas, revit toute l

2 novembre 1883.

r Oasis

^A 'Paul 'Bourget.

L'angoisse de la vie écœurante et sans trêve Me pousse par moments^ d'idéal altéré, Dans l'oasis en fleurs du souvenir sacré, Pleine des visions de mon enfance brève.

Une aube radieuse et calme en moi se lève. — Comme fuit dans l'azur un nuage effaré^ Tel ce que j'ai souffert, tel ce que j'ai pleuré ; Et le Passé tout bleu ressuscite en un rêve I

Mon cœur sent, d'innocence intime refleuri,

Une sève abonder, laquelle avait tari

Aux desséchants reflets du brasier de la vie.

Frissons, vous revoici, que je croyais défunts ; Et mon âme s'enivre, éperdue et ravie, Du charme renaissant des anciens parfums.

Décembre 1883.

Le "Banc

Oh

I tant que Thiver dure, Sevrés de la verdure Où Mai brode ses fleurs

Aux cent couleurs,

Que de bardes illustres, (Las du gaz et des lustres, Et du bougeoir, fanal Par trop banal )

Courent à la campagne, Avec ou sans compagne, Acclamer le soleil

A son éveil I . . .

La Lyre et la Cithare, Le Luth et la Guitare Ont sous leurs doigts vibré, Et célébré

L'azur — cette turquoise — Et la branche où dégoise Son hymne en la-bémol Le rossignol.

— Vous avez dit, poètes, Le chant des alouettes Au brouillard du matin, Dans le lointain.

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