LE DOMESTIQUE
Est-ce que mademoiselle a dansé ce soir ?
NANINE
Ceriainement, dans le ballet des Heures de M. d'Auberval. Elle a mimé l'heure du berger.
(Minuit sonne. — Entre Rosalinde avec son ronge, ses mouches et le costume de son rôle.)
ROSALINDE, s'asseyant à droite sur le canapé.
Ouf ! ah ! je suis morte. (D'un ion dolent.) Nanine, mon enfant, une larme de vin de Chypre.
(Elle boit, Narine fait signe au domestique de sortir.) NANINE.*
Cela va-t-il mieux, mademoiselle?
Non, je suis bien souffrante, va... je sens que je vais mourir, ma pauvre enfant... Demain, tu te lèveras avant le jour tu iras me quérir un notaire, et me l'amèneras, afin que je lui dicte mon testament.
NANINE
Oh!
ROSALINDE, changeant de ton.
Tu ne sais pas !... j'ai dansé comme un ange ce soir, j'ai
eu un SUCCès délirant. (Se levant et jetant sa mante au hasard.)
Que dis-tu de mon costume ?
NANINE
Oh ! quel bijou !
* Nanine, Rosalinde.
Et lui, il était là.
NANINE
Lélio?
Non. Il me regardait et toute son âme était dans ses yeux.
NANINE
Lélio?
Non. Il m'a envoyé des bonbons et un sonnet.
Non, non, tu m'agaces avec ton Lélio, je te parle de Maxime.
NANINE
Quoi, monsieur Maxime de Chastenay, un enfant!
Un enfant!... dix-huit ans et colonel! on le présente demain à son régiment, timide comme une ingénue, gauche comme un poëte, confiant comme l'innocence. Si tu savais comme il tremblait quand je lui ai glissé dans la main la petite clé d'or qui ouvre cette porte.
(Elle montre la porte masquée, premier plan.)
NANINE
Comment ?
Mais oui, il va venir souper tout à l'heure.
NANINE
Ah ! mais, mademoiselle...
Eh bien ?
NANINE
Je croyais...
Parle donc.
NANINE
Je croyais que c'était M. Lélio qui soupait.
Folle ! (Allant à la table.) Il y a des perdreaux?
NANINE
Oui.
Tu sais bien que Lélio n'aime que les bécassines.
NANINE
C'est vrai I
ROSALINDE, à part.
Cette fille est sotte.
(Elle va vers la cheminée.)*
NANINE
Mais, mademoiselle, si monsieur Lélio venait ?
Impossible, il joue à 'Versailles devant la cour et la jeune dauphine; d'ailleurs, c'est fini, Nanine, je ne l'aime plus.
NANINE
Il était si gai, si amusant, il m'embrasse toujours.
* Rosalinde, Nanine.
Certes., il a des qualités, mais un histrion de la Comédie- Italienne, un baladin... ah ! Et puis, te l'avouerai-je, je suis revenue des amoureux qui me font rire... Trop de gaieté chez un amant, c'est triste.
Il fallait rompre.
C'était bien mon intention. Il y a trois jours, je suis allée à la Comédie pour voir Lélio et lui dire son fait; il jouait le Leandre d' 'Arlequin roi de Serendib, il avait un pourpoint cerise, un col en point d'Angleterre, et sur l'oreille un feutre garni d'un éclatant panache; il se tenait ainsi la main sur la garde de sa rapière victorieuse, la moustache en crocs, le regard insolent.
NANINE
Et ce soir-là, mademoiselle a commandé des bécassines.
Oui, mais je ne l'aime plus... un homme qui ne croit pas à la vertu des femmes, c'est bien fini.
Alors il fallait lui redemander la petite clé afin de la donner à monsieur de Chastenay.
Que tu es simple, puisque j'en avais deux.
NANINE
C'est vrai !
ROSALINDE, à part.
Cette fille est sotte.
NANINE
C'est égal, mademoiselle, il y a une chose que les femmes ne savent pas.
Laquelle, mon enfant?
NANINE
Rompre, dire franchement et bien en face : « Je ne vous aime plus. »
Les hommes ne croient jamais ces choses-là. (On entend une
clef tourner dans la serrure.) * Chut, écoute... c'est lui...
(Un silence. La clef tourmente toujours la serrure.)
NANINE
Qui lui ?
Maxime.
NANINE
Le pauvre petit... il ne sait même pas ouvrir une porte.
Nanine, je crois que mon cœur bat... Tiens, donne-moi ta main, le sens-tu battre ?
Non, madame.
Je suis si fatiguée.
(La porte s'ouvre, Maxime paraît. |
* Nanine, Rosalinde.
"* Rosalinde. Nanine.