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voix comme entrecoupée, cherchent un appui dans la communion de leurs courages encore incertains. La noble parole de Guillaume les affermit, les unit, les exalte et les serments semblent jaillir spontanément des cœurs, comme le seul cri « Aux armes ! » qui couronne cet ensemble.
Les deux derniers actes ont souffert de l'ampleur d'inspiration qui magnifiait les premiers : on leur demandait trop pour n'être pas un peu déçu. C'est ici que la faute en est surtout au livret. Pour maintenir l'émotion à la hauteur où la conjuration du Rûtli l'avait exaltée, il fallait autre chose que l'indécise idylle d'Arnold et Mathilde. Et c'est encore sur elle qu'ouvre le rideau : dans une vieille chapelle, les deux amants se font leurs adieux ; et l'orchestre frémissant, quelques récits fiévreux, n'empêchent pas ces adieux d'être agrémentés de broderies et d'effets vocaux, aussi froids et moins lyriques qu'au deuxième acte.
On a, dès l'origine, coupé ce tableau et l'on a bien fait. Mais il est évident que, si intéressant comme musique que soit le tableau suivant, haut en couleur, d'abord, avec l'entrée orgueilleuse de Gessler au milieu des vivats de ses troupes, exquis, ensuite, de grâce aimable et d'élégance mélodieuse avec les danses mêlées de chant, nous ne retrouvons vraiment nos vivifiantes
impressions de tout à l'heure, nous ne sommes repris, qu'avec l'entrée de Guillaume. Et ce n'est qu'un épisode ; mais il passe aussitôt au premier plan. Déclamation mélodique, ensemble, orchestre soutenant, fortifiant, approfondissant le chant, c'est encore une des pages maîtresses de l'œuvre et de l'émotion la plus sincère, de l'accent le plus juste.
On ne saurait trouver d'exemple plus topique du mouvement que peut prendre une action en apparence immobile quand les sentiments de chaque personnage sont rendus avec vérité, simplicité, conviction. Que Guillaume bénisse son fils — C'est mon amour filial qui m'a inspiré le « Sois immobile et vers la terre »... dira Rossini à Richard Wagner qui en louait la vérité d'accent et la beauté, — ou que les assistants demeurent haletants d'horreur ; que le tyran s'énerve de rage, que la foule, enfin libérée de l'appréhension qui l'oppressait, exhale un formidable « anathème à Gessler », tout vibre ici d'une vie intense.
Et cette impression ne nous quitte plus, si le drame nous est représenté dans son intégrité. On ne saurait rendre avec plus de vérité cette nuance nouvelle, sans laquelle il semble que le tableau resterait inachevé : la maison, la ferme dont le maître a été massacré et qui est demeurée déserte. C'est encore une idée intéressante que
de nous montrer le faible Arnold arrêté sur le seuil, et puisant dans le souvenir de son père Fénergie qui lui manque. « Guillaume est dans les fers »? il prendra donc sa place : « Suivezmoi! » crie-t-il à ses amis accourus et qui s'arment... Et ici la déclamation se fond en quelque sorte dans le rythme syllabique, du chœur, pour produire un effet plein d'éclat.
Puis c'est le lac, et le rocher célèbre qui immortalise le nom de Tell... Une symphonie haletante souligne les angoisses de l'épouse, de la mère... L'arrivée de Mathilde, amenant Jemmy, l'arrête un instant; mais elle reprend bientôt avec une ampleur nouvelle, pour évoquer l'orage qui, soulevant les flots, sauvera plus sûrement Guillaume et perdra Gessler. La prière des femmes se mêle au grondement fulgurant de l'orchestre... Bientôt, le ciel s'embrase des signaux de la révolte... la fouie accourt, entoure le libérateur... L'air se purifie, s'éclaire... « Tout change et grandit ». Et de larges accords de harpes, dominés par des triolets de violons, soutiennent « les accents religieux » de l'hymne final « Liberté redescends des cieux », qui, sans longueur, sans vain bruit, sobre et sincère, achève l'acte en un rayonnement de beauté.
Rossini a mis plus d'une fois, dans cette œuvre,
son cœur et sa foi au service de son génie. Il y a là telles impressions, non seulement de nature mais d'âme, qu'on ne trouve nulle part ailleurs. C'est vraiment, je Fai déjà dit, une ère nouvelle qu'elle nous ouvre, et nous pouvons tout attendre de la puissance de conception, de la beauté d'imagination, de la finesse de goût, de la sûreté d'exécution de celui qui l'a écrite... Pourquoi faut-il qu'elle soit en même temps la dernière, qu'elle reste unique, et que l'hymne radieux qui l'achève nous apparaisse comme l'écho suprême de ce génie parvenu au faîte et à qui appartenait tout Tespace ?
Sans doute, ceux qui l'aimaient, qui l'admiraient justement, n'ont pas admis cette abdication. Ils ont tenté de donner le change, à euxmêmes et aux autres, sur les quelques pages nouvelles obtenues du maître et qu'ils voulaient être autant de chefs-d'œuvre... Rossini. qui savait mieux que personne à quoi s'en tenir, semblait être le seul à n'en faire aucun cas. S'il criait casse-cou, on lui fermait bien vite la bouche... Il finit par en rire, et même en profiter, mais sans conviction.
L'étonnante aventure du Stabat Mater n'est pas pour démentirces assertions. Jamais pareille dis-
proportion ne s'est vue entre une œuvre et sa fortune. On se souvient dans quelles conditions elle a été écrite, par complaisance, et expédiée, inachevée, au loin, sous condition de n'en entendre plus parler, enfin oubliée de son auteur. La crainte d'une divulgation maladroite a pu persuader à celui-ci de reprendre et de compléter son travail, puisque aussi bien Troupenas escomptait un triomphe infiniment productif. Mais Rossinin'en était pas moins un peu honteux de rompre avec cette œuvre-là son cher silence. La lettre qu'il écrivait à son « avide éditeur » et que publia la Revue et Gazette jnusicale^ est assez nette à cet égard : « ... Tâchez de ne pas trop blaguer dans les journaux sur le mérite de mon Stabat^ car il
faut éviter que l'on se f de vous et de moi. »
Il est à croire que Troupenas connaissait mieux le public. Le Stabat fut un triomphe européen. Quelle impression pourtant nous donne-t-il aujourd'hui? La question de style religieux, de convenance entre le texte et la mélodie, est tout d'abord à écarter. Si l'on pensait un instant à l'austérité des paroles et des images qu'elles évoquent, on traiterait simplement leur adaptation de scandaleuse. Il faut donc s'en tenir à la seule musique ; or elle déçoit presque à chaque morceau. Les deux derniers, le quartette Quando corpus^ harmonieux, grave, plein de goût, et le
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finale, grande fugue sur Amen, intéressante et belle, sont les seuls qui ne soient pas du théâtre ; mais encore ce théâtre a-t-il du style, du caractère ? Oui, pour l'introduction : le large prélude de violoncelles et le chœur Stabat, d'un noble et grave efFet. Pas du tout pour l'aria CM/w5fl!/H'mâ!m, cavatine d'opéra à la Donizetti, avec tous les effets de ténor, smorzando, notes exceptionnelles, etc., pour le duetto Qiiis est homo et ses vocalises, sans originalité,... pour l'aria de basse Pro peccatis, aux gros effets peu distingués. Plus intéressants sont le gracieux chœur Eia mater et le quartetto Sancta mater, très rythmique, avec répétitions, réponses et un bon accompagnement. Enfin la cavatine de contralto Fac ut portem est dramatique, malgré ses sauts de notes et effets de voix, et l'aria de soprano avec chœur, Inflammatus^ est d'un bel élan d'opéra, avec un accompagnement coloré qui fait penser au Trouvère. Au demeurant, l'ensemble de cette partition si adulée donne raison à Rossini... lorsqu'il la jugeait peu digne de lui faire honneur.
J'aime infiniment mieux, pour ma part, les Soirées musicales. Gomme le Stabat, leur publication est due à des circonstances fortuites, et ces huit ariettes, ces quatre duos, avec accompagnement de piano, sont de petites pages bien peu déve-
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loppées. Mais quel cachet de fine distinction les relève, combien caractéristiques apparaissentelles du génie italien de Rossini, combien représentatives de sa verve claire et spontanée ! C'est, du reste, avec intention qu'il a groupé divers types de mélodies populaires; aussi est- ce presque du document : témoin cette tarentelle napolitair.e (n" 8, « Già la luna »), légère, ailée, d'un entrain extraordinaire et qui est toute une évocation...
Les trois Caiizonctle qui ouvrent la série charment par l'élégance de leur rythme et do leurs broderies. L'arietta dite VOrgia (n° 4, « Amiamo, cantiamo ») est du goût le plus relevé on son élan désinvolte de chanson bachique. Le boléro (n" 5, « Vieni, o Ruggiero »), et la harcarole [n" 7, « Voli l'agile barchelta ») sont des mélodies pleines de grâce et d'élégance avec un accompagnement délicieux. Les quatre nocturnes à 2 voix sont plus expressifs encore, et comme de petits tableaux, des scènes en raccourci. La Régate vénitienne et La Pèche, pour voix de femmes, sont d'un rythme lent et lleuri ; mais La Sérénade^ pour soprano et ténor (« Mira la bianca luna ») est d'une beauté de style tout à fait hors ligne ; et les Marinari^ tout un épisode de pêche, qui, en quelques pages, de la façon la plus pittoresque, la plus colorée, la plus dramatique, évoque les deux hommes au travail,
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puis leur lutte contre la tempête, leur courage, enfinleur joie du périlcouruetpassé...nesontpas seulement le chef-d'œuvre de ce cahier, mais un vrai chef-d'œuvre en soi et du Eieilleur Rossini.
Il est possible qu'il y en ait quelques autres, dans les mêmes proportions, parmi tous les morceaux épars qu'une critique minutieuse enregistre au cours des trente années qu'il lui restait à vivre alors : nocturnes ou ariettes, chœurs ou motets, mélodies italiennes ou chansons espagnoles, hymnes ou romances,... fantaisies et pièces de piano en tout genre. Cependant, la plupart n'ont été publiés qu'occasionnellement, et sans que Rossini y prêtât les mains. Bien d'autres et davantage sont demeurés inédits, et, une fois de plus, il faut admettre que ce n'est pas sans cause qu'il a tenu, avec obstination, à ce qu'ils restassent tels.
Pour la Petite messe ou Messe soleniielLe, de 1 863-65, c'est autre chose. Il y a là un travail suivi, réfléchi, considérable (i5 morceaux; la messe n'a de petit que son titre) plus respectueux du texte sacré, enlin vraiment intéressant, presque religieux. Un effetnouveau s'y remarque, au moins dans les premiers morceaux, ce sont des oppositions fréquentes de forte et de pianissimo. Le Kyrie est mouvementé, vibrant; le Gratiaa a de la grâce et de l'élégance, comme
le Qui tollis, très harmonieux^ doux, mélodique avec ses effets de harpes. Le Domine Deiis et le Quoiiiam ont des rythmes de bataille aussi éloignés que possible du style religieux ; mais le Cum Sancto est beau, ainsi que sa longue fugue snvVAmen^ à quatre parties a capella.
Très beau encore, large, sonore, vigoureux, rythmique et animé, le Credo, qui n'est pas sans caractère religieux. Le Crucifixus gâte un moment cette impression : il est trop théâtral, et l'on ne répète pas de la sorte de telles paroles ! Mais le Et resurrexit nous ramène au beau style antérieur, à ses effets d'ample inspiration ; une nouvelle fugue sur Y Amen le termine. Après un Offertoire symphonique, le Sanctus, a capella, fugué, a de l'élégance, et de mémeTO Salutaris, très mesuré, mais avec effets vocaux, et VAgnus Dei, un peu théâtre, mais joli, doux, élégant.
Encore cette fois, je l'ai dit, Rossini se refusa à l'exécution publique de son œuvre : il l'orchestra cependant, et il n'est pas douteux qu'il ne l'ait elle en véritable estime. Aussi bien est-ce son chant du cygne. Une messe, toute scholastique, avait été sa première œuvre, en 1808 ; une messe était sa dernière, mais empreinte de soixante ans d'expérience. 11 ne pouvait mieux achever, en somme, une vie un peu molle, mais droite, claire et sincère.