‹ Roumanie, d'Andrinople à Balta-LimanChapitre 28 sur 42 · EXPOSÉ · texte numérisé non relu

EXPOSÉ

Tant que les Princes fanariotes régnèrent dans les Principautés, la langue grecque fut la base exclusive de l'éducation roumaine. Avec le retour au pouvoir des Princes indigènes, la langue d'Homère fut condamnée d'autant plus impitoyablement, que, pendant plus d'un siècle, elle avait pris dans nos écoles la place de l'idiome national.

Cette réaction violente, mais facile à comprendre, ne contribua pas peu à retarder, en Valachie, le développement de l'enseignement.

Les écoles valaques ne possédant aucune traduction des auteurs étudiés dans les lycées des Etats éclairés de l'Europe, se trouvant privées d'un enseignement supérieur suffisant, capable de mûrir l'intelligence de l'écolier en complétant ses connaissances, en élevant son esprit, il en résulta un temps d'arrêt dans le progrès des études. La conséquence naturelle de cet état de choses fut que presque toutes les familles ayant le moyen de faire élever leurs enfants à l'étranger, les envoyèrent en France ou en Allemagne.

Leur éducation, au point de vue intellectuel, était certaine d'y trouver toutes les garanties, — éléments complets d'études et

professeurs excellents, — mais, à côté de ces avantages, que d'inconvénients, que de dangers même! L'enfant, plus tard l'étudiant, loin de son pays, loin de sa famille, oubliait peu à peu sa langue. Confié, le plus souvent, à de jeunes correspondants, abandonné quelquefois à lui-même, il se trouvait bientôt exposé, sans défense, à toutes les tentations qui guettent le jeune âge dans les grandes villes, telles que Paris et Vienne.

Le Prince Bibesco, très préoccupé de cette situation, résolut d'empêcher la jeunesse valaque de « s'expatrier à un âge où les souvenirs du sol natal, trop faibles encore, finissent par s'effacer, pour faire place à des impressions dont l'effet ordinaire est de les rendre étrangers parmi les leurs , et inhabiles à comprendre les affaires de leur pays » .

Créer à Bucarest, — sur le modèle des meilleures écoles de France, — un lycée français spécialement consacré à l'étude des langues anciennes, de l'histoire et des sciences; faire embrasser à l'ensemble de ces cours une période de dix ans; y faire fonctionner la langue roumaine, accessoirement d'abord, c'est-à-dire en attendant que l'on ait obtenu dans l'idiome national les livres nécessaires, et que l'on ait formé des professeurs en état de l'appliquer avec fruit aux différents cours de science et d'histoire; élever le niveau des études primaires et secondaires, auxquelles la langue roumaine serait spécialement réservée ; fonder plus tard des succursales au lycée de Bucarest, et, — au fur et à mesure des besoins, — des écoles spéciales dans lesquelles les élèves entreraient en sortant du lycée, tel fut le plan arrêté par le Prince Bibesco.

Pour atteindre son but, le Prince s'adressa au Gouvernement du Roi Louis-Philippe et à des amis qu'il avait en France. Il rencontra partout le même empressement à lui venir en aide. — Le lycée fut ouvert au commencement de 1848.

QUESTION DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Lettre à M. D..., professeur au collège Louis le Grand.

Le Prince expose à M. D..., professeur au collège Louis le Grand, son projet sur l'enseignement public en Valachie, et il le prie de s'y associer.

Bucarest, 14 mai 1847.

Mon cher camarade,

Mes écoles me donnent du souci et de la mauvaise humeur. Voici bientôt vingt-cinq ans qu'elles fonctionnent en employant la langue valaque comme élément principal, sans avoir rien produit, comme elles ne produiront jamais rien qui vaille, tant que l'enseignement supérieur continuera à se traîner dans la mauvaise ornière où il a été jeté par l'effet d'un des excès qu'amènent les réactions.

A l'époque où le pays était gouverné par les Grecs du Phanar, la langue hellénique formait la base de notre éducation, au trop grand détriment, il est vrai, de l'idiome national, qui était entièrement abandonné. Quand on fut débarrassé de ces gouverneurs étrangers, la haine qu'on leur portait rejaillit sur la langue d'Homère, qui fut bannie à son tour de nos écoles, et l'on tomba dans le travers contraire, c'est-à-dire qu'on n'y voulut plus que du roumain. Or, vous comprenez combien un idiome aussi pauvre encore, qui n'a ni littérature propre ni traduction d'aucune espèce, est peu apte à servir d'instrument de lumière, avant de s'être éclairé au contact des langues savantes et d'avoir emprunté petit à petit les richesses dont celles-ci brillent. Il en résulte que tous ceux de nos jeunes gens dont les parents jouissent de quelque aisance émigrent pour aller chercher ailleurs, mais plus particulièrement chez vous, une instruction qu'ils ne trouvent pas ici, et qui d'ordinaire leur échappe là-bas, au milieu de cet océan d'écueils qu'offre votre capitale à ceux qui ont l'imprudence de s'y I. 22

aventurer sans pilote ni boussole, à un âge où il n'est que trop facile de sombrer.

J'ai donc formé le projet de transplanter ici ce que nous allons chercher chez vous, moyennant tant de frais et de périls, et je viens vous prier de vous y associer, pour m'en faciliter l'exécution dans sa partie la plus difficile.

Je ne me fais pas illusion sur la grandeur des difficultés; il y aura à satisfaire aux quatre conditions de Lucien : Kal ttovou ttoXXou,

Or, la persévérance ne me manquera pas. Le temps, j'espère que Dieu me l'accordera; dans tous les cas, ceux qui viendront après moi auront conscience de continuer, une fois que la voie aura été ouverte. De l'argent, j'en ai déjà assez pour mettre ma machine en mouvement, et j'en trouverai toujours pour les besoins qui se manifesteront plus tard. Les hommes de talent et de zèle, hoc opîis, hic labor ! mais heureusement vous en avez chez vous beaucoup plus qu'il ne vous en faut, et je ne doute pas que je ne puisse attirer ceux dont j'aurai besoin en leur offrant des avantages assez considérables pour qu'ils s'en laissent tenter. Je compte même prier le Gouvernement- français de continuer à les considérer comme servant en France, afin qu'ils ne soient pas frustrés de leurs droits universitaires, car je ne voudrais avoir que des hommes du métier et pratiques.

Je veux commencer par instituer dans notre capitale un lycée, monté sur le même pied que vos meilleurs collèges, sauf à établir plus tard des succursales sur différents autres points. Supposez pour le moment Louis le Grand transféré à Bucarest, avec son personnel, son administration intérieure, ses professeurs, son programme d'études ! Vous voyez :

<( Je suis ambitieux, tout homme l'est sans doute. »

Mes élèves sortiraient de là pour passer à des écoles spéciales, que je compte fonder au fur et à mesure, de sorte que, dans une

QUESTION DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

dizaine d'années, les emplois publics auxquels aujourd'hui tout individu sachant tant soit peu signer son nom croit avoir droit, puissent ne plus être que l'apanage de ceux qui auront dûment justifié d'une série d'études suffisantes et de connaissances en rapport avec les prétentions qu'ils pourraient avoir.

La langue valaque sera spécialement consacrée aux études primaires et secondaires, dont je compte élever le niveau, et qui se feront dans des écoles particulières ; mais elle ne fonctionnera qu'accessoirement dans mon lycée, où elle sera remplacée par la langue française, en attendant que nous ayons obtenu dans l'idiome national les livres nécessaires et formé des professeurs en état de l'appliquer fructueusement aux différents cours de science et d'histoire.

Voilà , mon cher camarade , le projet auquel je vous prie de vous associer, sauf à vous à y apporter les modifications que vous jugerez convenables, car je viens vous proposer la place de proviseur dans mon lycée, si vous voulez bien l'accepter et attacher ainsi votre nom à l'œuvre qui doit influer le plus sur la régénération d'un peuple en faveur de qui notre vieille amitié ne peut que vous inspirer de l'intérêt. Je vous laisse maître des conditions sur lesquelles vous vous entendrez avec le docteur P..., que vous connaissez, et qui est muni à ce sujet de mes pleins pouvoirs. J'attends avec impatience et bon espoir votre réponse.

« Matri tuœ pluriniam salutem ».

S. Ay S. Le Prince Bibesco, à S. Exc. le Ministre de V instruction publique de France , comte de Salvandy .

Le Prince fait connaître au comte de Salvandy son projet d'organiser les établissements d'instruction publique de Valachie sur le plan des

meilleurs collèges de France, et il prie S. Exc. le Ministre de lui donner son précieux concours.

Bucarest, 9 octobre 1847.

Monsieur le Ministre,

Voulant mettre l'instruction publique en rapport avec le développement progressif qui s'est opéré en Valachie dans toutes les autres branches de l'administration, j'ai cru ne pouvoir puiser à meilleure source les éléments qui nous manquent pour atteindre ce but, qu'en les demandant à l'Université de France, ce vaste foyer de lumière qui rayonne sur l'Europe entière.

J'ai le dessein d'organiser les établissements d'instruction publique, dans cette Principauté, sur le plan des meilleurs collèges de France, en les appropriant toutefois aux ressources dont le pays peut disposer pour cet objet. Mais peut-être éprouverait-on quelque difficulté à se procurer, dans le sein de l'Université, le personnel nécessaire à notre but, si, en acceptant ces conditions, les professeurs choisis par nous se voyaient , à leur retour en France, exposés à perdre les droits attachés aux membres de ce corps savant.

Que si, au contraire, ces droits se trouvaient formellement garantis contre toute éventualité, ces mêmes professeurs accueilleraient sans nul doute mes offres, avec d'autant plus d'empressement, qu'ils y rencontreraient d'ailleurs des avantages assez prononcés.

Je viens en conséquence. Monsieur le Ministre, prier Votre Excellence de vouloir bien accorder cette garantie aux professeurs que l'Université sera dans le cas de nous procurer et de croire à l'importance du service que vous rendrez au pays valaque et à moi personnellement.

Je vous prie. Monsieur le Ministre, d'agréer l'assurance de ma haute considération.

Signé : Georges BiBESCO.

QUESTION DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

S. Exc. le Ministre de V instruction publique de France, comte de Salvandy, à S. A. S. le Prince Bibesco, en réponse à la lettre de Son Altesse ^ en date du g octobre iS^y.

S. Exc. le Ministre promet au Prince tout son concours; il porte à sa connaissance l'arrêté qu'il a pris, et par lequel « est assurée la conservation des droits acquis dans V Université de France, aux membres de l' Université qui seraient autovisés à remplir des fonctioyts dans l'enseignement public en Valachie ».

Paris, 26 novembre 1847.

Mon Prince,

Monsieur le Ministre des affaires étrangères m'a transmis la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'adresser, le 30 octobre dernier, pour me proposer d'autoriser les membres de l'Université de France à se mettre au service de l'enseignement public en Valachie, tout en conservant le rang et les droits qu'ils ont acquis dans l'Université de France.

La pensée libérale qui a inspiré cette proposition honore trop la grande institution dont la direction m'est confiée pour que je ne m'empresse pas de seconder les vues généreuses de Votre Altesse. La France sera toujours prête à donner son concours pour hâter les progrès de l'enseignement public et contribuer ainsi au développement de la civilisation moderne.

Pour répondre aux vœux de Votre Altesse, j'ai pris, le 15 novembre courant, un arrêté dont je joins ici ampliation , et par lequel est assurée la conservation des droits acquis dans l'Université de France, aux membres de ladite Université qui, autorisés par le grand Maître , seront appelés à remplir des fonctions dans l'enseignement public en Valachie.

Votre Altesse verra dans cet acte une preuve nouvelle de l'intérêt que prend le Gouvernement du Roi à la prospérité d'une

nation ainie et au succès de l'administration d'un Prince qui témoigne d'une manière si délicate et si élevée les bons souvenirs qu'il a gardés de son séjour dans notre patrie.

Je suis disposé à mettre au service de Votre Altesse tous mes soins pour déterminer les membres de l'Université de France à accepter les propositions émanant du Gouvernement de Valachie. Mais j'ai besoin, pour y réussir, de connaître les arrangements que Votre Altesse aurait l'intention de prendre relativement aux traitements dont jouiraient les fonctionnaires français dans les établissements valaques et aux frais de voyage qui leur seraient alloués pour s'y rendre.

Votre Altesse n'ignore sans doute pas que la France possède des écoles latines à Constantinople , et que, récemment, elle a fondé à Athènes même une école.

Je me propose à l'avenir de faire inspecter ces établissements, tous les deux ans, par des inspecteurs généraux de l'Université de France. S'il agréait à Votre Altesse , je pourrais donner à ces fonctionnaires mission de se rendre en Valachie pour y examiner la direction donnée aux études par les professeurs français attachés aux écoles du pays. Ces visites auraient pour effet de stimuler le zèle des professeurs et de maintenir parmi eux les traditions des méthodes françaises. Ce serait, en quelque sorte, le complément de la pensée éclairée dont Votre Altesse a pris l'honorable initiative.

J'envoie ci-joint à Votre Altesse un rapport présenté au Roi des Français par le Ministre de l'instruction publique, le 3 mars 1843, sur la situation de l'instruction secondaire, et à la fin duquel se trouvent les programmes d'études des sous-collèges. Si d'autres documents pouvaient vous être utiles , je m'empresserais de les mettre à la disposition de Votre Altesse.

Agréez, etc.

Signé : Salvandy.

QUESTION DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Copie de l'arrêté :

{( Les Membres de l'Université de France qui auraient été autorisés par nous à remplir des fonctions dans l'enseignement public en Valachie, conserveraient leurs droits et leur rang dans l'Université de France.

« Fait au chef-lieu de l'Université.

« Signé : Salvandy. »

S.A. S. le Prince Bibesco, à S. Exc. le coynte de Salvandy.

Le Prince remercie S. Exc. le Ministre de l'instruction publique de vouloir bien conserver leurs droits, acquis dans l'Université de France, aux membres de cette Université qui seraient autorisés à accepter des fonctions dans l'enseignement public en Valachie. — Son Altesse apprécie hautement l'offre que le Ministre a bien voulu lui faire, d'autoriser les inspecteurs généraux français, — chargés de visiter les écoles d'Athènes et de Constantinople, — à remplir en Valachie une mission analogue.

Bucarest, 7/19 février 1848.

Monsieur le Comte,

J'ai été on ne peut plus touché de l'accueil que Votre Excellence a fait à ma demande, tendant à obtenir pour les professeurs autorisés à accepter des fonctions dans l'enseignement public en Valachie la conservation de leurs droits acquis dans l'Université de France. J'y ai reconnu avec une sincère gratitude un nouveau témoignage de l'intérêt que me porte le Gouvernement du Roi et de son généreux empressement à seconder les efforts des peuples qui travaillent à se frayer les voies de la civilisation.

M. le docteur Piccolo, qui réside à Paris et que je me -plais à vous présenter, Monsieur le Comte, en qualité de correspondant

de notre Conseil de l'instruction publique, aura l'honneur de se rendre à votre Ministère. Il est spécialement chargé d'y donner tous les éclaircissements nécessaires, tant sur le personnel dont nous avons besoin pour le moment que sur les bases de nos arrangements avec les professeurs.

Il m'est impossible de vous exprimer, Monsieur le Comte, combien j'ai été sensible à l'offre que Votre Excellence a bien voulu me faire, d'autoriser les inspecteurs généraux chargés par elle de visiter les écoles d'Athènes et de Constantinople à remplir en Valachie une mission analogue. J'apprécie hautement ce qu'une pareille offre a de bienveillant pour notre Université naissante.

Je tâcherai de l'en faire profiter lorsque les études y seront assez avancées pour qu'elle puisse retirer de cette faveur toute l'utiHté désirable.

J'ai encore à remercier Votre Excellence pour l'envoi du rapport au Roi concernant l'instruction secondaire; la lecture de ce document a été pour moi d'un vif intérêt; elle me sera, je l'espère, d'un grand secours pour la continuation de l'œuvre difficile à laquelle je me suis voué.

Veuillez agréer, etc.

Signé : Prince BiBESCO.

Loï sur l'instruction publique votée far V Assemblée générale ordinaire de Valachie, dans sa séance du 2 mars 184^, et sanctionnée par V Hospodar.

Article i'". L'instruction publique sera divisée en deux parties en tant qu'elle concerne les garçons et les filles.

Art. 2. L'instruction concernant les garçons sera divisée en trois sections, savoir :

QUESTION DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

Ecoles des villages ou communales ; écoles des villes ou élémentaires, et écoles complémentaires ou académiques.

Art. 3. Dans les écoles communales, les études seront bornées à apprendre à lire, à écrire, le catéchisme et les quatre premières opérations de l'arithmétique.

Art. 4. Dans les écoles élémentaires des villes, outre les classes ci-dessus assignées à la lecture, à l'écriture, au catéchisme et aux quatre premières opérations de l'arithmétique, on ajoutera deux classes pour la grammaire, -les éléments de l'histoire, la géographie et l'arithmétique jusqu'aux fractions inclusivement.

Trois de ces écoles seront établies à Bucarest, et une dans la ville de Craiova , avec l'addition d'un cours de connaissances usuelles et de dessin linéaire appliqué aux arts et métiers.

Art. 5. Les cours complémentaires seront suivis dans une Académie qui sera instituée dans la ville de Bucarest, et dans laquelle on apprendra les langues latine, grecque, française, allemande et slave, en se perfectionnant en même temps dans la langue nationale par des exercices continuels.

On apprendra, en outre, l'histoire universelle, la rhétorique, les éléments de la philosophie et des sciences physiques et arithmétiques.

Tous ces cours seront divisés en douze classes.

Les quatre premières classes de cette Académie seront aussi organisées à Craiova.

Il sera attaché à cette Académie une Faculté oii l'on suivra le droit valaque, complété par la connaissance du droit romain, et d'une comparaison avec la législation des autres nations.

Ces cours dureront deux ans.

Art. 6. Comme annexe à cette Académie, il sera institué auprès du département de la milice une école d'application, dans le double but de préparer les aspirants aux grades militaires et ceux qui devront être employés aux travaux des ponts et chaussées, des mines et autres œuvres du génie civil.

Art. 7. Les élèves de l'Académie seront divisés en internes et en externes.

Parmi les internes, il y en aura vingt-quatre qui seront entretenus aux frais de l'État. Ils seront choisis parmi les fils des personnes qui auront rendu des services signalés au pays et qui se trouveraient sans fortune. On accordera toutefois la préférence aux élèves qui se distingueront le plus dans leurs études.

Art. 8. Les cours des écoles communales et des écoles élémentaires seront suivis sans aucune rétribution. Mais, pour les cours académiques^ ainsi que pour les cours de langues étrangères qui seront établis à Craiova ou dans d'autres villes, les élèves payeront, et les sommes qui en proviendraient formeront partie du revenu des écoles.

A l'Académie, la rétribution sera, pour les externes, de 3 ducats (36 francs), et, pour les internes, de 20 ducats (240 francs) par trimestre.

Pour les classes de langues étrangères, chaque élève payera 2 ducats (24 francs), et dans les autres villes où il y aura de pareilles classes, un ducat (12 francs) par trimestre.

Art. 9. Pour ce qui concerne l'instruction des filles, il sera institué dans la capitale un pensionnat; et comme le fondateur du monastère de Saint-Spiridon statue par son testament que sur l'excédent des revenus il sera doté annuellement un certain nombre de jeunes personnes; — vu d'ailleurs qu'une bonne éducation est une dot morale bien plus utile que le modique secours que l'on accorde aujourd'hui à cet effet; — il est arrêté d'instituer un pensionnat de jeunes personnes dans un bâtiment qui sera construit soit sur l'emplacement appartenant à ce monastère, s'il répond à ce but, soit ailleurs, et de prélever sur les revenus du monastère de Saint-Spiridon, au profit de ce pensionnat, la somme annuelle de 40,000 piastres (15,000 francs.)

Il appert des comptes de ce monastère que ladite somme provient de l'excédent des revenus sur les dépenses, et qu'il reste

QUESTION DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE

encore une réserve pour faire face aux dépenses extraordinaires. De plus, si les revenus venaient à augmenter, la subvention du pensionnat augmenterait aussi (i).

On entretiendra, dans cette institution, sur les revenus qui viennent de leur être assignés plus haut, douze jeunes personnes dont les parents auraient rendu des services importants à l'Etat et seraient dans le dénuement. Il sera ajouté à ce revenu la somme de 50,000 piastres (18,750 francs) pour subvenir aux autres frais de l'institution et pour venir, en cas de besoin, . au secours d'autres pensionnats qui seraient établis dans le pays pour l'éducation des filles.

Art. 10. Pour la mise à exécution de cette nouvelle organisation, il sera prélevé annuellement sur l'excédent des revenus de la caisse centrale (2) , outre l'allocation actuelle de 350,000 piastres (131,250 francs) une allocation additionnelle de 500,000 piastres {187,500 francs), et de plus, une fois pour toutes, sur la réserve de la même caisse, la somme de 500,000 piastres pour la construction des bâtiments nécessaires et jusqu'à concurrence de ladite somme (3) .

(1) Bien que cette pièce fasse partie du t. II, qui renferme les actes de l'administration du Prince, il nous a paru préférable de ne pas la détacher de la correspondance relative à l'Instruction publique.

(2) Cette caisse est celle qui reçoit l'excédent des revenus du clergé régulier sur les dépenses autorisées par le Gouvernement.

(3) A la suite de cet arrêté, il y a un tableau des écoles de la Valachie qui présente un total de 2,513 écoles (dont 2,309 communales, 187 particulières, 18 normales), suivies par 56,300 élèves.

En outre :

1° École centrale à Craiova : 504 inscrits, 449 examinés, 8 professeurs. 2" Collège national de Saint-Sava, classes primaires : 487 inscrits, 238 examinés, 3 professeurs.

Universités : 416 inscrits, 295 examinés, 13 professeurs. Classes complémentaires : 17 inscrits, 16 examinés, 3 professeurs. Droit : 2 inscrits, 2 examinés. Mathématiques : 5 inscrits, 2 examinés.

Soit un total de 2,518 écoles, 49 professeurs, 57,351 élèves.

En choisissant, dans la correspondance du Prince, quelques lettres postérieures à son abdication, et en les publiant, notre but est non seulement de montrer que l'estime et la sympathie particulières dont Son Altesse jouissait auprès des grandes Cours de l'Europe l'ont accompagné dans sa retraite, mais encore de faire mieux connaître les personnages du temps avec lesquels le Prince conserva des relations d'amitié, en initiant le lecteur à l'échange de leurs pensées intimes.

S'il est vrai de dire qu'à la guerre, la connaissance du caractère du général ennemi doive nous aider à pénétrer sa pensée, ses projets , ne serait-il pas aussi exact d'affirmer que la connaissance du caractère du diplomate peut nous permettre de voir plus clair dans ses actes? Or, comment bien l'étudier, si ce n'est en dehors même du terrain politique, dans ses lettres privées, par exemple, dont une phrase, un mot souvent peut faire la lumière, sur tel point de sa politique resté obscur ?

s. Exc. Rechid-Pacha, à S. A. S. le Prince Bihesco, à propos de la nomination diL Prince Stirbei comme Prince régnant.

Constantinople, i8 juin 1849.

Mon cher Prince,

La nomination de M. le Prince Stirbei, votre frère, au poste oiJ la confiance de Sa Majesté Impériale le Sultan vient de l'élever, a été agréable à tous vos amis et surtout à moi.

C'est un témoignage de plus de la bienveillance que notre auguste Souverain ne cesse de montrer à vous autres.

Je suis convaincu que le nouveau Prince, fort de longues expériences et des sages conseils de Votre Altesse, réussira à mettre un bon ordre dans les affaires du pays, à la satisfaction générale.

M. le Logothète d'Aristarchi, qui est toujours très intéressé et très dévoué à votre personne, m'a entretenu de votre prochain voyage à Constantinople. Soyez persuadé que vous y serez accueilli avec tous les égards dus à votre rang et à vos qualités personnelles.

M. Miltiade d'Aristarchi est chargé de vous faire savoir que, fondé que je suis sur la disposition bienveillante de notre magnanime et gracieux Souverain, j'ai tout lieu de croire que toutes les affaires seront arrangées d'après vos désirs, et que la Sublime Porte s'empressera de les faciliter. D'ailleurs, M. le Logothète est à même de vous tenir au courant de tout ce qui intéresse Votre Altesse.

Agréez, mon cher Prince, les nouvelles assurances de ma haute considération.

Signé : ReCHID.

S. Exc. Aalî-Pacha, à S. A. S. le Prince Bihesco (i).

Constantinople, i^''/ 13 mars 1854.

Oui, mon Prince, il s'est passé bien du temps et bien d'événements depuis que nous ne nous sommes pas écrit. Je suis on ne peut plus reconnaissant et touché du bienveillant souvenir que Votre Altesse a l'extrême bonté de conserver de moi, au milieu de ces débâcles politiques auxquelles nous assistons, souvenir dont je suis fier, et, par réciprocité, je porte un dévouement sans borne et bien sincère à celui qui m'en honore. J'aurais volontiers sacrifié mes penchants pour la vie de retraite, j'aurais tâché d'être plus ambitieux , comme l'excellent général Aupick a dit à Votre Altesse, si je me sentais doué des qualités que votre indulgence m'attribue; j'aurais fait tout au monde pour rentrer au ministère afin d'avoir l'honneur de servir la patrie dans des circonstances si critiques. Mais je sais ce que je suis, et, par conséquent, je crois rendre service au pays en cédant la place à d'autres plus capables.

Votre Altesse se trouve au centre, dans la capitale oia se joue la partie la plus intéressante du drame actuel. Il est à espérer que l'Autriche s'y réserve son rôle traditionnel et que son attitude ferme et conservatrice parviendra à mettre un frein à des ambitions démesurées.

Votre Altesse doit être trop fatiguée déjà des conversations politiques pour que j'en vienne lui parler davantage. Je finis donc en la priant de vouloir bien agréer l'expression de ma parfaite gratitude et la nouvelle assurance de haute estime et sincère dévouement avec lesquels j'ai l'honneur d'être son très humble et très obéissant serviteur.

Signé : A ALI.

(i) Nous reproduisons cette lettre, parce qu'elle donne une haute idée de la modestie d'un des hommes d'État les plus considérables de l'époque.

S. Exc. Rechîd-Pacha, à S . A . S . le Prince G. Bïbesco, Hospodar de Valachïe.

31 décembre 1849.

Mon Prince,

J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire en date du 15 novembre dernier.

La mission de S. Exc. Fuad-Effendi vient d'être couronnée d'un plein succès. Sa Majesté l'Empereur de Russie appréciant, dans sa haute sagesse, la justice de la demande de notre auguste Maître, s'est empressé d'y faire droit; aussi devons-nous nous en féliciter réciproquement.

Je remercie Votre Altesse des détails qu'Elle me donne à cette occasion, relativement à la situation actuelle de l'Europe.

La paix, si généralement désirée, paraît s'être enfin rétablie partout, et il faut espérer que nous en jouirons pour longtemps.

M. Aristarchi m'a donné communication |de certaines petites intrigues qu'on a cherché à tramer contre vous. Ces intrigues sont, comme vous le dites, le résultat de la malveillance; aussi méritent-elles à peine que l'on y fasse attention.

Veuillez agréer, mon Prince, la nouvelle assurance de ma très haute considération.

Signé : Rechid.

S. Exc. Rifaat-Pacha, à S. A. S . le Prince G. Bibesco, Hospodar de Valachie ; — à Magourélé .

Rifaat-Pacha regarde sa nouvelle nomination comme « un effet des bons offices de Son Altesse auprès de certains personnages haut placés ». I. 23

Constantinople, 28 février 1850.

Altesse,

J'ai lu avec bien du plaisir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 12 février. Les félicitations que vous me faites m'ont vivement touché. J'ai bien apprécié cette nouvelle marque d'amitié que vous me donnez. Aussi m'a-t-elle causé le plus vif plaisir. La bienveillance et la haute intelligence qui vous distinguent m'ont laissé un profond souvenir. Permettez-moi, Altesse, de regarder ma nouvelle nomination comme un effet de vos bons offices auprès de certains personnages haut placés, et de joindre à l'amitié que je vous porte un petit lien de reconnaissance.

Veuillez aussi croire que, partout et dans toute position où vous puissiez vous trouver, je ne cesserai pas de me souvenir de vous. Je dois par cela seul vous prier de garder toujours dans votre bon souvenir la place que vous m'y avez accordée.

Agréez la nouvelle assurance de ma haute considération.

Signé : RiFAAT.

Rechid-Pacha, au Prince Bibesco.

Le Prince roumain choisi par la Porte pour opérer un rapprochement, souhaité par elle avec l'Autriche.

Particulière et confidentielle.

Constantinople, 12/24 mars 1852.

Mon Prince,

Sa Majesté Impériale, notre auguste Maître, connaissant votre

dévouement à ses intérêts, les talents et les hautes qualités qui vous distinguent, vous confie une mission purement de confiance et d'une nature très délicate (i).

Vous savez, mon Prince, que par suite de la question des réfugiés, une froideur s'est introduite dans les relations de la Sublime Porte avec l'Autriche.

Malgré la loyauté et la sincérité avec lesquelles le Gouvernement a agi dans cette malheureuse affaire, le Cabinet de Vienne persiste à voir une intention hostile à son égard, intention contre laquelle nous avons protesté et protestons encore.

Votre Altesse était à Constantinople quand la demande d'extradition a été mise en avant par les Représentants des deux Cours impériales d'Autriche et de Russie. Elle peut, par conséquent, connaître mieux que personne quel a été le principe qui a dicté au Gouvernement de Sa Majesté Impériale le refus opposé à cette demande. Il y a eu des personnes qui ont voulu faire croire à la Cour de Vienne que nous voulions favoriser l'insurrection et les réfugiés hongrois à ses dépens; que nous avions promis d'avance à Kossuth et C'" un asile sur le sol ottoman en cas de défaite, et que nous étions en intelligence secrète avec le Gouvernement révolutionnaire de Hongrie.

Ces accusations ne sauraient être soutenues un seul instant devant des actes solennels et publics et devant les notions de bon sens qui les démentent complètement. — En effet, il est plus qu'un non-sens de dire qu'un pays comme la Turquie, dont les populations se composent de différentes nationalités, ait intérêt à favoriser une rébellion qui a pour prétexte un sentiment dont le succès et le développement dans ses voisinages lui sont dangereux.

On devrait penser à Vienne que l'esprit de conservation, qui est et doit être le seul guide de notre politique, ne nous permet

(i) Le choix du Prince roumain pour servir de trait d'union entre la Porte et l'Autriche, nous paraît aussi flatteur pour le Prince que pour son pays.

point d'encourager ni directement ni indirectement le moindre acte qui aura pour but de s'attaquer à l'autorité légitime des Souverains étrangers. C'est l'intérêt de notre propre salut qui exige cette politique, et nous savons bien que l'on ne suscite pas impunément des embarras de ce genre à ses voisins. D'ailleurs le refus formel de la Sublime Porte de prêter l'oreille aux avances qui lui ont été faites au moment où l'Autriche était en feu, l'hospitalité cordiale accordée à ses troupes réfugiées dans les Principautés, et les facilités de toute espèce qu'elles y ont trouvées, sont des faits trop évidents pour ne pas détruire les injustes soupçons que la malveillance a pu accréditer. — Ainsi la seule considération qui a pu déterminer le refus de la Porte d'acquiescer à la demande d'extradition est un principe admis par toutes les puissances de l'Europe; tout ce qu'on a pu dire en dehors de cela n'est que calomnie.

Quant à la mise en liberté des internés de Kutahia, il est vrai que nous n'avons pas pu agir dans cette circonstance d'une manière tout à fait conforme au désir exprimé par le Gouvernement autrichien, mais nous avons la conscience tranquille d'avoir rempli ponctuellement et loyalement les devoirs que les engagements pris et les égards dus à une Puissance voisine et amie imposaient à la Sublime Porte. La principale condition de l'internement était le rétablissement de la tranquillité en Hongrie ; une fois ce but atteint, il ne restait plus de nécessité de continuer une mesure qui n'était rien moins qu'un sujet de discorde entre les deux puissances, qui était la source de désagréments et de sacrifices continuels pour la Sublime Porte.

Tant que c'était un service nécessaire aux intérêts de l'Autriche, notre auguste Maître n'a pas hésité à le lui rendre malgré ces difficultés. Mais dès que l'utilité de ce service a disparu, le Gouvernement de Sa Majesté Impériale a naturellement voulu s'en débarrasser. Et les faits ont prouvé à tout le monde que l'élargissement de Kossuth a été beaucoup plus nuisible à la

cause révolutionnaire que la détention en Turquie, qui le faisait passer aux yeux de quelques gens simples pour victime de son patriotisme. Quelques jours et quelques discours ont suffi pour le faire apprécier. Il se trouve, à l'heure qu'il est, bien moins dangereux qu'il ne l'était à Kutahiah. Or, le Gouvernement de Sa Majesté Impériale et Royale, se rendant enfin à l'évidence, ne devrait-il pas jeter un regard plus favorable sur tant d'intérêts majeurs qui exigent la bonne intelligence entre ces deux Empires? Nous croyons que le temps est venu d'y songer.

La mission dont je parle au commencement de cette lettre consiste à en faire l'ouverture au Cabinet Impérial, confidentiellement et de manière à ne point porter la moindre atteinte à la dignité de l'Empire. Le choix que Sa Majesté Impériale a fait de Votre Altesse pour remplir une mission si importante vous prouve, mon Prince, le degré de confiance qu'elle a dans vos lumières et dans la fidélité que vous avez toujours montrée à son auguste personne.

Je n'ai pas besoin de dire à Votre Altesse que vos démarches auprès du ministère autrichien ne doivent avoir aucun caractère officiel ou propre à lui faire concevoir l'idée d'une satisfaction ou d'un aveu de notre prétendu tort. La réconciliation des deux Gouvernements doit être basée sur le principe de l'intérêt réciproque, et l'initiative officieusement prise par la Sublime Porte doit être considérée comme une facilité à ce ministère de revenir sur des préventions injustes qui ont altéré un moment les liens d'amitié qui unissaient si heureusement et si utilement les deux Empires.

La Sublime Porte désire prouver au Cabinet autrichien qu'Elle n'a jamais cessé de suivre sa politique traditionnelle vis-à-vis de lui; Elle espère qu'il voudra bien profiter de l'occasion que nous lui offrons pour nous répondre de la même manière.

Le Ministère des affaires étrangères n'a pas manqué d'instruire l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale du contenu de cette lettre

et de la prier de donner à Votre Altesse tous les renseignements dont elle pourrait avoir besoin.

Veuillez agréer, mon Prince, l'hommage de l'amitié bieij sincère avec laquelle je suis, de Votre Altesse, le très dévoué.

Signé : Rechid.

M . Tïmony, ancien consul général d'Autriche, à Bucarest, à S. A. S. le Prince Bibesco.

Vienne, 22 octobre 1853.

Mon Prince,

Il y a quelques semaines que j'ai pris la liberté d'écrire une lettre à Votre Altesse; mais je crains pour son sort, l'ayant adressée rue Saint-Honoré, ayant en tête, je ne sais pourquoi, que votre demeure était là. M. Ivanovich a rectifié mon erreur.

Je suis fâché de ne pas avoir sous la main quelque chose de nouveau et d'intéressant à mander à Votre Altesse sur la question du jour. On s'obstine toujours à espérer la paix pendant que le canon a probablement déjà commencé à gronder. Mais Votre Altesse se trouve en ce moment dans la position de juger de ces affaires sous l'influence de l'opinion des deux grandes Puissances desquelles la Turquie attend et espère aide et assistance, et rit peut-être de mon entêtement qui ne peut se convaincre que l'Empire de quatre siècles puisse durer plus longtemps. Ennemis et amis travaillent à sa chute, les uns les armes à la main, les autres par leurs conseils et leur protection.

Il paraît que quelque chose se prépare à Monténégro. On voit ici de ces figures aller et venir, et les journaux font pressentir

que ces montagnards pourraient descendre de leurs montagnes dans les plaines si convoitées.

Je crois que les opinions, à l'ambassade logée au Foreing, n'ont pas changé depuis le printemps. Quelqu'un m'a dit qu'on y déclarait Rechid le plus grand diplomate en Europe, parce qu'il avait su obliger les Français et les Anglais à placer leurs flottes dans le Bosphore et de la sorte prendre une attitude hostile vis-à-vis de la Russie.

Vous savez, mon Prince, que le palais Montenuova est bâti sur la place jusqu'à laquelle les Turcs vainqueurs ont avancé en Europe avant d'avoir été vaincus et refoulés. Quelqu'un a observé qu'il pourrait bien arriver que, de cette même place, se retirât pour toujours l'ambassade de cette nation.

Vous saurez, mon Prince, probablement, que madame Catherine Ghyka est morte, mais peut-être ignorez-vous que, dans ce même palais Montenuova, le baron Uxhull a succombé à un coup d'apoplexie. Brouillé avec sa famille à cause de son second mariage, il laisse sa femme et plusieurs enfants vis-à-vis de rien, si sa mère, dont il était le favori, n'en a pas pitié.

Je suis très curieux de ce qui arrivera dans nos parages après la déclaration de guerre. Les Gouvernements actuels pourront-ils continuer au nom de la Porte? Les journaux font préparer un monastère à la frontière de la Transylvanie comme retraite momentanée du Prince de Valachie! Le renard qui, depuis quelques jours, est de retour de Berlin, a dit qu'il s'arrêtait à Vienne pour tenir compagnie aux deux Princes qui ne tarderaient pas à y venir !

Là-bas tout le monde est en l'air. Le dernier caïmacan se donne beaucoup de mouvement, et le docteur Meyer s'y rend en toute hâte. Il est arrivé, il y a quelques jours, avec toute sa famille. lia, comme à l'ordinaire, les poches remplies de journaux, de brochures, d'attestations et de lettres de remerciement où ses talents et ses qualités sont élevés aux nues. Il m'a assuré avoir

36o CORRESPONDANCE DIPLOMATIQUE ET DOCUMENTS.

lu un mémoire sur l'hydropathie, en italien, devant un nombreux auditoire, et il a ajouté que cela avait parfaitement réussi! Quelle intelligence doivent avoir ces Italiens pour l'avoir compris! Entre autres, il m'a montré une lettre de Kotzebue, auquel il s'était adressé pour faire valoir un mémoire contenant ses plaintes, que Votre Altesse connaît. Kotzebue lui répond qu'il trouvait peu digne de la part de Meyer de vouloir forcer le Gouvernement à le reprendre quand ce dernier ne voulait pas de lui. A ma remarque qu'il souhaitait donc rentrer au service : « Non, non », répondit-il, « je ne veux qu'avoir satisfaction d'Omer- Pacha !.. . » Plus tard, il m'assura encore que tout le monde l'attendait avec impatience à Bucarest! Il m'a chargé de mille respects pour madame la Princesse et Votre Altesse, regrettant beaucoup de ne vous avoir pas trouvés à Vienne.

J'ai reçu une lettre de cet excellent M. Daschkoff. Il regrette infiniment de ne pas avoir vu Votre Altesse cette année. Il se porte bien, ainsi que tous les siens; mais il paraît qu'il est très occupé du choléra, parce que, sans l'avouer, il revient dans sa lettre sans cesse sur ce triste sujet. Il mange toute la journée des pastilles de menthe qu'on prend là-haut pour un préservatif.

Ivanovich, qui était très préoccupé d'un des chevaux de Votre Altesse, est tout glorieux qu'il va maintenant très bien.

Pour amuser Votre Altesse je veux faire encore mention de quelques-unes de ces bêtises dont fourmillent les journaux allemands, qui devraient cependant être mieux instruits. Par exemple de ce coup de canon qui a été tiré de Routschouk sur des officiers russes qui sondaient le Danube à Oltenitza et qui a tué un major! Et du scheik Ul Islam qui prend son café sans sucre pour faire preuve d'une abstinence extraordinaire! Du pauvre Sultan qui est devenu bigot et qui toute la journée se fait expliquer le Koran par le mufti, et ce dernier qui se fait traduire les feuilletons des journaux, et, après avoir écouté attentivement la description de la danse de la Pépita, aurait dit avec un sourire significatif sur les

lèvres : « Mahomet est grand, mais la Pépita doit être une des plus douces houris de son Paradis! » — et mille bêtises pareilles.

Je me mets aux pieds de Madame la Princesse, et je prie Votre Altesse d'agréer l'assurance de ma respectueuse considération.

Signé : TiMONY.

vS*. Exc. Riza-Pacha, grand amiral, à S. A. S. le Prince Bibesco.

Riza Pacha remercie le Prince de ses félicitations et lui signale sa conformité de vues sur les circonstances et sur leur gravité.

Constantinople, 25 janvier 1854.

Altesse,

J'ai reçu avec plaisir la lettre de félicitations que Votre Altesse m'a adressée en date du i" janvier au sujet de ma nomination au poste de grand amiral. L'amitié sincère qui subsiste entre nous et qui porte Votre Altesse à me féliciter à cette occasion, ainsi qu'à me donner des assurances de son attachement, a été pour moi le motif d'un vif plaisir, et je ne puis qu'apprécier cette délicate attention de sa part.

J'apprécie également, mon cher Prince, vos justes observations sur la gravité des circonstances actuelles. Mais comme il est du devoir des véritables serviteurs de l'Etat de servir toujours avec satisfaction leur auguste Monarque, et que Votre Altesse, par son esprit éclairé, se trouve être aussi de ce nombre, nous devons naturellement suivre avec attention les événements du jour.

En portant à la connaissance de Votre Altesse que sa lettre amicale a été pour moi-même, ainsi que pour son autre ami, un

véritable sujet de satisfaction, et en me recommandant aux prières sincères d'un ami aussi éprouvé que l'est Votre Altesse pour que le Ciel soit favorable à nos vœux, je lui renouvelle ici l'assurance de ma haute considération.

Signé : Riza-Pacha.

S. Exc. Fuad Pacha, à S. A. S. le Prince Bibesco.

Fuad-Pacha proteste auprès du Prince de sa vive reconnaissance, et lui fait part de son projet de voyage en Valachie.

Mai 1855.

Mon Prince,

J'ai reçu l'aimable lettre que Votre Altesse a bien voulu m'écrire aujourd'hui, et je m'empresse de vous en exprimer toute ma reconnaissance.

J'avais un ardent désir de me trouver de nouveau en Valachie, que je considère à présent, à juste titre, comme ma seconde patrie, et je me faisais un plaisir de l'espoir de revoir de nouveau Votre Altesse et de renouveler avec elle connaissance.

La réserve que Votre Altesse s'est imposée, par un esprit de délicatesse, ne peut pas m'empêcher, je crois, d'aller avant mon départ, voir Votre Altesse et de lui exprimer de vive voix l'assurance de la sincère amitié que je ressens pour Elle; en attendant, je prie Votre Altesse d'agréer les assurances de ma haute considération et de faire agréer à Madame la Princesse l'expression de mes hommages.

Signé : FUAD.

s. £xc. Fnad-Pacha, à S. A. S. le Prince G. Bibesco, à Vienne.

Expressions de gratitude de Fuad-Pacha à l'égard du Prince.

23 juin 1855.

Mon Prince,

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser m'a infiniment touché, et j'ai été on ne peut plus sensible aux choses aimables qu'elle contient, ainsi qu'aux félicitations que vous voulez bien me faire à l'occasion de ma récente nomination.

Le souvenir que j'ai emporté de ma visite à Magourélé est trop agréable pour que je puisse jamais l'oublier, et je prie Votre Altesse de croire que c'est toujours avec un sentiment du plus vif plaisir que je me rappelle l'aimable accueil que j'ai reçu.

Lorsqu'une fois on a connu Votre Altesse et qu'on a pu apprécier les éminentes qualités qui la distinguent, on ne saurait l'oublier; aussi l'intérêt profond que je lui porte est-il toujours aussi vif que lors de cette visite qu'elle a bien voulu se rappeler.

Agréez, mon Prince, les assurances de ma haute considération.

Signé : FUAD.

S. Exc. le comte Coronini, à S. A. S. le Prince G. Bibesco.

Fin de la mission du comte Coronini ; ses appréciations sur le capitaine Prince Brancovano, attaché à sa personne,

Mehadia, 16 août 1856.

Mon Prince,

Je viens de quitter les Principautés et je rentre dans mes fonc-

tions primitives après avoir reçu l'ordre de Sa Majesté l'Empereur, mon auguste Maître, que ma mission était finie.

C'est en conséquence de cette détermination que M. votre fils, le capitaine Prince Brancovano, cesse aussi d'être attaché à ma personne, et je ne peux pas me dispenser de l'accompagner avec ces deux mots qu'il vous remettra, mon Prince, en personne.

Le Prince Brancovano est un jeune homme de beaucoup de capacité et surtout d'un caractère exquis qui lui servira de guide précieux dans toutes les circonstances de sa vie. Il s'est aussi mérité l'estime générale tant de ses camarades que de ses compatriotes.

Le Prince Brancovano m'a été très utile pour mieux connaître votre Patrie, avec ses bonnes qualités; et ce n'est pas seulement par reconnaissance que je garderai toujours le plus vif intérêt pour un pays où on m'a comblé de bienveillance.

Que Dieu veuille que les intentions des Puissances pour la prospérité de ces Principautés persécutées, par tant de bienveillance, aboutissent à un résultat qui satisfasse les vœux des Sages et des Raisonnables !

La matière que j'allais entamer serait trop étendue; cessons donc, et je vous prie, Monseigneur, d'agréer l'assurance de la plus parfaite déférence avec laquelle j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse, le très humble serviteur.

Signé : CORONINI.

S. Exc. le comte Coronini, à S. A. S. le Prince G. Bihesco.

Désir de S. M. l'Empereur François-Joseph d'abréger les charges de l'occupation. — Éloges à l'adresse du Prince Brancovano.

Bucarest, 10 septembre 1855,

Mon Prince,

La lettre que Votre Altesse a bien voulu me faire l'honneur de m'écrire me fut remise dans un moment où je me trouvais enfoncé dans la plus cruelle douleur, causée par le décès de ma bien-aimée femme, qui était ma gloire et qui formait l'enchantement de ma vie. Cette bien triste situation m'excusera aux yeux de Votre Altesse, si j'ai tardé jusqu'à ce jour à vous remercier, Monseigneur, des flatteuses préventions que vous exprimez sur mon compte et que je n'attribue qu'à l'extrême bienveillance de Votre Altesse à mon égard et à ma vive volonté d'être fidèle à la mission qui me fut confiée par mon auguste Souverain S. M. l'Empereur François-Joseph , qui désire être utile à ces Provinces , et de soulager autant que possible les charges de l'occupation qui, d'ailleurs, vise à un meilleur avenir de ces Provinces, déjà trop harassées dans les temps passés.

Quant à M. votre fils, vous connaissez assez, mon Prince, les excellentes dispositions de ce jeune homme, qui a su gagner partout l'estime et l'affection de tous ses camarades, et qui a parfaitement répondu aux attentes de son dernier chef, S. Exc. le général en chef baron de Hess, comme aussi des autres supérieurs avec qui il était en rapport. Le Prince Brancovano possède, du reste, beaucoup de tact, de manière qu'il se débarrassera dans sa situation, tout épineuse qu'elle est, sûrement très bien. Du reste, il peut être toujours sûr de mon appui, en lui vouant toute l'affection que vous réclamez pour votre fils et qu'il a déjà méritée par sa contenance.

Daignez accueillir l'assurance de mon respect et de ma haute considération.

Signé : CORONINI.

S. A. s. le Prince Bibesco, à M. de Camhyse.

Le Prince raconte comment il a découvert, à l'étalage d'un libraire, une brochure intitulée : « Principautés danubiennes », remplie des plus basses calomnies dirigées contre certains actes de son règne et contre sa personne (i).

Paris, 14 octobre 1855.

Je viens , mon bon ami , de recevoir votre lettre : elle m'arrive fort à propos. J'avais besoin de parler à un intime et, n'en ayant pas sous la main, je me parlais à moi-même. J'étais à réfléchir si parmi tous ces récits, tous ces faits, tous ces jugements, transmis d'âge en âge par l'histoire pour servir d'instruction aux générations futures , il y avait quelque chose de vrai , hormis un petit nombre d'événements principaux, grossis eux-mêmes ou amoindris, selon l'humeur, les préjugés et les passions de ceux qui les ont rapportés. Je me demandais s'il a jamais existé un monstre comme Néron, un Tibère, qui joignît à un aussi haut degré l'hypocrisie à la cruauté; un Marc-Aurèle doué de toutes les vertus dont on se plaît à le parer; ou bien s'ils ne sont que des portraits de fantaisie, peints, l'un en beau, les autres dans le genre laid, selon la nature du talent du peintre ou selon son caprice.

Ne vous hâtez pas, je vous prie, de m'accuser de paradoxe, et écoutez-moi patiemment jusqu'au bout.

Je traversais ce matin les boulevards. Attiré par l'étalage d'un libraire, je vois sur un de ses livres ce titre : Principautés danubiennes. Quoique je me fusse déjà laissé prendre à pareille amorce pour en emporter un profond dégoût, et en jurant qu'on ne m'y

(i) L'auteur du livre « Les Principautés danubiennes » est M. E. Regnault. Veut-on savoir sur quel fumier il a cueilli ces fleurs de calomnie ? Comme d'habitude, sur le fumier de l'anonyme : <( Les Principautés de Valachie sous le Prince Bibesco », par B.-A. , ancien agent diplomatique dans le Levaijt.

prendrait plus, je cède à un mouvement instinctif, et je m'empare du volume.

J'ouvre. Je tombe sur l'incendie qui, en 1847, dévora une partie de la ville de Bucarest.

Or, voici à peu près comment ce sinistre y est raconté :

Pontife de Baal, excusez ma faiblesse!

Le Ciel , courroucé de mes forfaits , aurait voulu , par cette catastrophe, signaler sa colère ; mais loin de m'en émouvoir et de me laisser aller au repentir, j'aurais continué le cours de mes iniquités. Un vénérable prieur dont le couvent avait disparu au milieu des flammes, avec les pièces des terres qui en constituent la dotation, se serait présenté à moi le lendemain, tremblant pour le bien du Seigneur, et implorant ma justice pour obtenir qu'un rescrit princier remplaçât les documents consumés. Cependant, cent fois plus dur que ne le fut jadis Atride envers le prêtre d'Apollon, j'aurais repoussé avec cruauté la prière du saint homme, et je n'aurais consenti à m'en laisser toucher qu'après avoir arraché à sa faiblesse un pot-de-vin, consistant en une grande et belle terre du couvent, dont je continuerais de jouir, au grand scandale de la morale humaine et divine.

Quelques lignes plus haut, je suis accusé d'avoir osé sauter à pieds joints par-dessus les illustrations et les hautes capacités, à la glorification desquelles l'auteur paraît s'être voué, et d'être arrivé d'un bond de l'étable sur les marches du trône ! Imbécile ! qui ne sent pas ce qu'un pareil bond, s'il était vrai, dénoterait de force et de grandeur! — Tout le reste est à l'avenant. — Voilà l'histoire.

Voici maintenant l'humble vérité :

Il y eut, en effet, au printemps de 1847, incendie qui réduisit en cendres le quartier le plus populeux de la capitale. Mais loin qu'il soit venu alors à l'esprit de quelqu'un, jouissant du moins de la plénitude de sa raison , de m'accuser de cette cala-

mité, tout le monde me saluait, le lendemain , des titres de sauveur de la ville et de seconde providence : expressions exagérées, je l'avoue, et qu'on ne prodigue que trop facilement aux dépositaires du pouvoir. Cependant, je restai en selle, sans prendre ni repos ni nourriture pendant les dix-huit heures que dura l'incendie, me portant partout où le danger était le plus imminent et encourageant chacun de ma présence , ce qui contribua puissamment à empêcher que la ville entière ne devînt la proie des flammes. Le lendemain , je retournai un des premiers sur le lieu du sinistre, et y distribuai l'or à pleines mains. Quelques heures après une commission était nommée pour évaluer les pertes et pour répartir entre les victimes les plus éprouvées et les moins aisées la somme de trois millions de piastres (un million de francs) , et celle de deux cent mille piastres prise dans ma modeste cassette.

Si celle-ci ne donna pas plus, ce fut bien à regret et parce qu'elle ne gardait jamais rien, chaque infortune y ayant plus ou moins droit.

Le prieur du couvent de Saint-Georges se présenta chez moi le surlendemain pour me prier de faire remplacer les titres de propriété qui avaient, en effet, brûlé avec le couvent. Mais la condition que je mis à mon consentement fut qu'il commencerait de suite à faire reconstruire l'église, d'après le plan que je lui enverrais ; car ce prieur était un de ces hégoumènes grecs qui laissent tomber en ruine les monastères confiés à leur surveillance, pour s'en approprier la totalité des revenus. Je n'ajoutai à cette condition que la promesse de contribuer de mes deniers à l'érection et à l'embellissement du maître-autel.

Avais-je raison ou non d'accuser l'histoire de travestir la vérité à sa guise et selon ses passions du moment ?

Mais ce n'est pas de l'histoire, direz-vous, c'est en profaner le nom ; c'est un pamphlet, et des plus odieux encore. J'en conviens. Cependant, combien de fois l'historien n'est-il pas allé, sans s'en douter, ramasser ses matériaux dans ce cloaque infect et consa-

crer de l'autorité de son nom et de son talent les plus infâmes calomnies?

Ecoutez toujours. Il y a quatre ou cinq mois, en ouvrant un journal, j'aperçois un long article portant la signature d'un des écrivains les plus distingués, pour qui, indépendamment de l'estime due à son grand mérite, j'ai un faible personnel qui tient à des souvenirs de collège. Mais que lis-je cette fois? Une analyse, très sérieusement faite, d'un de ces misérables pamphlets, tissu grossier d'odieux mensonges et affreux pêle-mêle de citations incohérentes, qui n'aurait pas dû tromper un œil exercé, encore moins provoquer l'éloge de son auteur. Et si je vous disais ce qu'est ce prétendu auteur! Mais ce ne serait un sujet agréable ni pour vous ni pour moi.

Parlons donc un peu de vous et de vos projets.

Signé : G. BiBESCO.

Aalï-Pacha, à S . A . S . le Prince Bibesco.

Aali-Pacha déplore « qu'une poignée d'hommes impose sa politique subversive à la majorité des divans ac hoc ».

23 décembre 1857.

Mon Prince,

La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en date "du 29 novembre dernier, m'a appris votre démission et votre départ pour Paris.

L'indulgence dont l'esprit révolutionnaire a été l'objet de la part de l'élément conservateur avant, pendant et après les élec- I. 24

tions, les concessions qu'il a cru devoir y faire, ont produit le résultat que nous avons sous les yeux et que nous déplorons avec tous les Valaques qui aiment leur pays et qui en désirent le vrai bonheur.

Votre Altesse a dû souffrir cruellement de voir une poignée d'hommes en proie à une aberration d'esprit incroyable s'emparer de la direction des discussions et imposer leur politique subversive à la majorité des divans ad hoc. Enfin, il est à espérer que, malgré les fautes commises, malgré les désillusions un peu tardives, le pauvre pays et la partie saine de la population ne manqueront pas de jouir à l'avenir d'une tranquillité salutaire pour pouvoir développer leur prospérité.

Quant à moi, mon Prince, je m'empresse de vous remercier des nouvelles assurances d'amitié que vous avez bien voulu me donner, et de vous prier de croire à la réciprocité et à la sincérité des sentiments d'attachement avec lesquels je suis votre dévoué.

Signé : Aali.

Voici la copie d'une lettre trouvée parmi les papiers du Prince. Elle a une date, mais elle ne porte ni une signature, ni le nom de la personne à qui elle est adressée.

La teneur de cette lettre nous permet de supposer que son auteur est un homme politique, un diplomate de marque; elle nous révèle un lettré, intéressé à connaître ce qui se passe en Roumanie. Son correspondant est vraisemblablement le chef d'un grand organe de publicité.

Cette pièce est curieuse à analyser; le lecteur ne regrettera pas de l'avoir lue.

25 octobre 1857.

Je reçois à l'instant votre lettre du 22 courant. Permettez-moi de vous répondre avec la même franchise. Comme vous, je ne sers personne, mais je voudrais bien servir une cause, qui m'est chère, à titre d'homme et de Français, celle des Principautés; car nous autres, en France, nous avons le défaut et le travers qui font peut-être une partie de notre force, de donner notre esprit aux justes causes, quand nous ne pouvons leur donner nos bras. Pour moi comme pour vous, la grande affaire dans cette question, c'est que les deux Provinces, après avoir échappé à la Russie, ne tombent pas dans les mains de l'Autriche. Tous mes vœux sont pour la formation d'un Etat fort et régulier qui barre la route aux deux ambitions qui l'enveloppent et ne subisse pas la troisième; qui tienne le Danube ouvert au commerce de toutes les nations; qui appelle l'industrie et les arts sur la rive gauche du fleuve, pour que la rive droite soit, à son tour, fécondée par un contact de la civilisation de l'Europe, implantée à Bucarest et à Jassy; un

État qui puisse, le jour où recommencera la question d'Orient, devenir une des pierres du nouvel édifice, et qui, le jour où l'Autriche payera toutes ses iniquités , pourra redemander à cette puissance les populations qu'elle a détachées du pays roumain, ce qui ne sera point difficile, si j'en crois un voyageur qui vient de traverser la Transylvanie, où il a trouvé autant de haine contre l'Autriche qu'il y en a à Milan et à Venise.

Vous avez bien voulu m'ouvrir vos colonnes pour y défendre la grande cause de l'union. Permettez-moi de vous rappeler que c'est trois jours après un article de votre journal sur cette question que le Gouvernement français, pour ne pas laisser à la Russie le bénéfice exclusif de cette politique libérale, déclara si haut dans le Moniteur qu'il souhaitait l'union des deux Provinces.

Vous m'avez permis encore de montrer à nu la politique astucieuse de l'Autriche et de prouver que le sacrifice demandé à la Porte la fortifiait au lieu de l'affaiblir; qu'enfin, en tout ceci, l'Angleterre n'avait qu'à gagner à ce qu'il y eût de la force et de l'ordre en un pays qui peut devenir son grenier d'abondance.

Voilà pour l'extérieur. Au dedans, j'ai combattu l'administration des deux caïmacans, parce que l'un ne travaillait que dans son intérêt, l'autre dans l'intérêt mal entendu de la Porte; et c'est encore votre journal qui, le premier entre tous, a annoncé ce que M. Vogoridès allait faire. Pour celui-là, l'Europe s'est chargée de le rappeler à l'ordre. Elle s'est moins occupée du Prince Ghyka, qui d'ailleurs, averti par cette leçon, a changé ses batteries et s'est jeté du côté opposé, en s'unissant au parti exalté. Ce parti nous a perdus en 48; je crains qu'il ne fasse là-bas quelques sottises. Le Prince Ghyka l'a fait arriver en majorité au Divan en commettant mille actes arbitraires. J'ai entre les mains dix protestations contre ses manœuvres; je pourrais vous en faire parvenir soixante. De ce que l'Autriche attaque aujourd'hui son ancien alHé et voit en Valachiece qu'elle n'a pas voulu voir en Moldavie, il ne s'ensuit pas que nous devions, nous, fermer les yeux et

qu'un journal comme le vôtre doive aller à droite, par cela seul que les journaux de Vienne ou de Francfort vont à gauche. Je ne prétends pas qu'il serait bon de dissoudre le Divan valaque; mais il convient, je pense, d'être bien édifié sur la manière dont il est composé pour avoir le droit de séparer, dans ses actes, l'ivraie du bon grain. Ces exaltés ne sont pas tous des fous, et ils ne le sont pas sur tous les points. Mais aux bonnes choses ils en peuvent mêler de mauvaises. Je crois donc qu'il est de la plus simple prudence d'établir que le Divan -valaque, élu sous la pression de certains intérêts très égoïstes, a besoin d'être surveillé et contenu. Avouer cela eût été autrefois une mauvaise tactique. Il me semble que la diplomatie marche aujourd'hui plus à découvert et qu'on ne gagne rien à cacher une portion de vérité. Votre journal sera, je crois, dans le vrai et l'utile en continuant à ne mettre aucune confiance dans le caïmacan et en examinant de près les actes du Divan. Qu'il laisse l'Autriche jouer son jeu. Elle ne trompe personne et a un grand mois à se plaindre et à gémir, après quoi elle courbera la tête et ne se retirera même pas sous sa tente pour pleurer. La Prusse, quoi qu'il y arrive, n'est pas plus qu'elle en état ni même en désir de vouloir autre chose que ce qui sera voulu à Saint- Pétersbourg et à Paris. Quant à la question du Prince, elle est plus délicate. J'ai été, dès le principe, pour un Prince indigène, et j'avais à donner, je crois, de bonnes raisons en faveur de cette solution; mais la politique n'est pas la science des principes abstraits. Il faut compter avec les faits bons ou mauvais qui se produisent; l'opinion, dans les deux Provinces, se prononce pour un Prince étranger; j'y souscris.

Si, instruit par ce qui s'est passé en Grèce, on avait préféré un Gouvernement national, alors, je vous le dis franchement, j'aurais estimé le choix du Prince Ghyka une calamité pour le pays, et celui du Prince Bibesco une mesure salutaire. La raison de cette préférence, c'est que, depuis dix ans, je n'ai pas rencontré un Valaque qui ne m'ait dit du mal de l'un de ces personnages et

du bien de l'autre. — Le Prince Bibesco a, comme nous tous, ses défauts; mais il possède deux qualités indispensables partout, et précieuses là-bas, parce qu'elles y sont rares : un esprit d'initiative qui s'inquiète des besoins à satisfaire, des réformes à accomplir, et une probité au-dessus de tout soupçon, qui l'entoure encore à cette heure de la considération et du respect même de ses adversaires. Dernièrement, lorsqu'il s'est rendu au Divan, bien qu'il fût en habit de ville et que cela dût singulièrement déplaire à la caïmacanie, le colonel dont le régiment formait la haie a fait spontanément présenter les armes sur le passage de l'ancien Prince élu du pays, qu'on peut calomnier à l'étranger, mais que ses concitoyens connaissent. MM. Golesco et Rosetti, MM. Tell et Maghero, les chefs du mouvement de 48, sont venus, le jour de l'ouverture du Divan, offrir leurs hommages à l'homme qu'ils ont renversé, mais qu'ils estiment malgré eux, parce qu'il s'est tenu, depuis neuf ans, en dehors de toute intrigue.

On vous a dit que le Prince Bibesco est Autrichien. Il n'y a pas bien longtemps que je l'ai entendu accuser d'être Russe, et je puis vous montrer des livres où cela est imprimé fort au long. Les deux reproches ne sont pas plus vrais l'un que l'autre. Respectez-vous un homme dévoué à son pays, sans arrière-pensée, mais avec maturité et réflexion, non avec fougue et aveuglement? Le Prince Bibesco est cet homme. C'est pour cela que j'ai été profondément peiné de vous voir l'accuser de menées ambitieuses. Si le pays l'avait rappelé au pouvoir, il y serait remonté avec tristesse. On s'engage dans une autre voie; il n'y fait point obstacle, ni ne le regrette, et il aidera de son expérience ceux qui y marchent. Voilà l'homme que je connais et que j'honore, que j'aurais vu avec confiance chargé des destinées de la Roumanie, et que je serai heureux de revoir à Paris pour y reprendre nos longues causeries sur Horace et Molière. Tenez pour certain que M. de Basily a été bien mal renseigné sur son compte, et si l'on vous parle encore de ses intrigues, ne le croyez pas plus que

ce qui se dit tout haut à Bucarest, que M. le commissaire russe, beaucoup plus riche d'enfants que de patrimoine, a été acheté par les caïmacans.

Agréez, etc.

S. Exc. le séraskïer Omer-Pacha, à S. A. S. le Prince Bibesco.

Constantinople, 28 avril 1858.

Altesse,

J'ai reçu votre lettre en date du 20 mars. Je suis très sensible aux sentiments d'amitié que vous m'avez exprimés; vous pouvez être , Altesse , bien persuadée que je vous porte le plus grand intérêt et que je saisirai la première occasion qui se présentera, à l'effet de vous prouver mes sympathies pour Votre Altesse.

S. Exc. Fuad-Pacha est parti hier pour Paris; j'espère que Votre Altesse le verra. Il est très heureux que, durant les conférences, vous soyez à Paris. Vous connaissez, Altesse, les rapports qui ont toujours existé entre votre pays et 1^ Sublime Porte, vous vous êtes trouvé dans des circonstances bien délicates; vous êtes à même d'apprécier le caractère de chacun, et vous savez les partis des diverses opinions et le système qui convient au Gouvernement de Sa Majesté notre auguste Maître.

N'ayant aucun doute que vous pouvez rendre de très bons services à tout le monde, je me fais un plaisir de vous offrir, Altesse, l'assurance de ma plus haute considération.

Signé : Omer-Pacha.

Telle est la correspondance diplomatique et privée du règne de Bibesco.

Les actes de son administration, qui forment le tome II de notre travail, seront un complément utile à cette première partie. Mais, cette correspondance n'est-elle pas d'ores et déjà de nature à former l'opinion de l'histoire sur le caractère de la politique du Prince et sur l'esprit des réformes vers lesquelles il acheminait progressivement son pays? La confidence suivante, faite respectueusement par M. Philippsborn (i), agent diplomatique du Gouvernement valaque, à Vienne : « Tout en rendant justice à vos qualités distinguées , à vos se^itiments élevés, on fait passer au creuset de la critique le désir que vous avez annoncé, à votre avènement, de marcher droit à la réforme, de 7ie pas dévier de cette voie quand même , et qu'en y tenant avec une rare persévérance, vous n'avez pris conseil que de vos inspirations généreuses;... on incline à croire que vous vous êtes trop hâté, » ne constitue-t-elle pas, pour l'histoire, un document précieux d'autant plus certain qu'il était confidentiel, nullement destiné, par conséquent, à la publicité? Et la vérité qui se dégage de la critique dont les réformes, trop libérales, du Prince Bibesco sont l'objet de la part du Gouvernement de l'Autriche, ne proclame-t-elle pas l'audace de ces réformes?

Poser ces questions, c'est les résoudre, pensons-nous. Au surplus, l'histoire jugera.

En ce qui nous touche, nous pensons qu'en prouvant que le pays roumain, sous le règne de Bibesco, marchait à la tête de la

(i) Lettre de M. Philippsborn au Prince Bibesco. (Voir la Correspondance générale diplomatique, p. 255.)

civilisation des peuples de l'Orient, que le Prince et son Gouvernement, en dépit de la situation précaire de la Valachie, étaient parvenus à s'imposer à la sympathie et à la considération de leurs grands voisins, nous n'avons pas seulement rempli notre devoir et rendu un hommage légitime au Prince et à ses précieux collaborateurs, — qu'ils se nomment Stirbei, Villara, ou Baleano, Floresco, Mano, — mais encore que nous avons établi un fait glorieux pour la patrie, devant l'histoire.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

Page 1