FÉVRIER 1847 (N
EXPOSÉ
Nous reproduisons la loi sur l'instruction publique, que nous avons déjà publiée dans notre premier volume, avec un exposé de la question, parce qu'elle y faisait corps avec la correspondance (i) échangée entre le Prince et le Gouvernement français.
Nous pensons qu'il est utile de rappeler ici cet acte important, dont les ennemis du Prince Bibesco se sont fait une arme pour accuser le chef de l'État : M. Elias Régnault, à* avoir expulsé la langue roumaine des écoles (2); M. Héliade Radulescu, à.* avoir frappé la langue nationale dans les écoles, martyrisé par le ridicule et la persécution les auteurs nationaux (3) ; d'autres, à.^ avoir frappé V instruction publique d^ une taxe qui la rendait inaccessible aux classes inférieures .
Il suffirait de répondre à ces accusations intéressées en rappelant le but de la création du théâtre de Bucarest, que le Prince définit ainsi dans son décret du 15 août 1843 : Cette construction est une œuvre utile, non seulement pour cette capitale, mais encore pour toute la nation roumaine, par l'influence salutaire qu'elle aura sur les mœurs, par les progrès qu'elle fera faire à la langue nationale et l'essor qu'elle donnera à la littérature roumaine (4) .
(i) Voir au t. I l'exposé de la question sur l'instruction publique, la lettre du Prince Bibesco à M. le professeur D... de Louis le Grand, et sa correspondance avec S. Exe. M. de Salvandy, ministre de l'Instruction publique en France, p. 335-
(2) Histoire des Principautés danubiennes, par E. Régnault, p. 258.
(3) Le Protectorat du Caar, par Héliade Radulesco, p. 28.
(4) Voir le décret du 15 août 1843, p. 142 de ce volume.
Nous pourrions encore citer le Bulletin officiel n* 97 , du 17 octobre 1845, qui nous apprend que le Prince a fait décorer Héliade de la croix du Nicham, à cause de son labeur, des sacrifices faits pour le développement de la langue et de la littérature roumaines, et des succès qu*il y avait obtenus ; ou faire connaître \aL gratification de douze mille piastres attribuée à S. Marcovici^ homme de lettres, {BulL off.^ 31 décembre, n* 119.)
Cependant, la modicité du budget, — trente-sept millions environ pour la Principauté, — n'imposait-elle pas au Prince les mesures adoptées par lui^en vue d'élever l'enseignement des écoles roumaines au niveau de celui des Puissances étrangères ? N'était-il pas dit dans la loi qu'en faisant fonctionner accessoirement la langue roumaine dans la nouvelle Académie, on ne créait qu* une situation TEMPORAIRE? Le Prince n'avait-il pas exprimé nettement sa pensée et déclaré que les cours seraient faits en roumain le jour où l'on aurait obtenu, dans l'idiome national, les livres nécessaires et formé les professeurs en état de l'appliquer fructueusement aux différents cours de science et d'histoire (i) ? N'était-il pas entendu que cette Académie avait pour but de créer une pépinière de jeunes professeurs roumains destinés à remplacer les professeurs français? N'était-il pas prescrit, à l'article 5 de la loi, qu'<î l'Académie on continuerait à se perfectionner dans la langue nationale par des exercices continuels? Le niveau des études primaires et secondaires auxquelles la langue valaque était spécialement consacrée ne devait - il pas être élevé ? Cette Académie, par le fait, n'était-elle pas une Faculté où, — étant donné le but poursuivi, — une taxe par élève externe et interne s'imposait (2)? Enfin, toute grande idée, livrée, pour sa mise en œuvre, aux mains d'ouvriers experts et sûrs, n'a-t-elle pas besoin de la complicité du temps pour produire les résultats
(i) Lettre du Prince à M. D..., professeur au collège Louis le Grand, t. I,
(2) Voir t. I, p. 239.
espérés, et n'était-ce pas le cas de l'instruction publique, confiée, en Roumanie, aux savants professeurs français dont le gouvernement de S. M. le roi Louis- Philippe avait autorisé Tentrée à l'Académie de Bucarest, dans des conditions exceptionnelles de bienveillance ?
Mais, quelle valeur ces raisons pouvaient - elles avoir auprès des meneurs de la campagne contre Bibesco? Aucune, nous l'avons vu. — Bibesco ayant abdiqué, ayant quitté son pays, on ne continua pas son œuvre, comme si on avait craint de laisser debout un monument qui rappelât aux générations à venir le patriotisme du souverain roumain !
Voici quelques passages de la lettre de M. de Nion (i) à M. Guizot, qui complètent l'exposé que nous avons fait de la question de l'Instruction publique dans notre premier volume, et qui nous donne la raison pour laquelle le cabinet de Saint-Pétersbourg n'osa pas opposer une prohibition formelle à la création du lycée français à Bucarest.
« L'objet qu'elle se propose (la loi) n'est pas tant de modifier dans son ensemble le plan tracé par le Règlement organique de 1832, que d'en régulariser et d'en faciliter l'application. Écoles primaires dans les communes, écoles élémentaires dans les villes, enseignement supérieur ou complémentaire à Bucarest, tel est et tel continuera d'être le cadre de cette organisation, suffisamment appropriée à l'état actuel du pays, si les bons effets qu'on avait droit d'en attendre n'avaient été presque entièrement annulés par une exécution imparfaite. On doit l'attribuer surtout à la modicité des fonds primitivement affectés à cette destination sur la caisse qui reçoit, chaque année, l'excédent du revenu des biens monastiques. Le développement de l'institution n'était pas moins sérieusement entravé par la difficulté de trouver des maîtres présentant les garanties nécessaires de moralité et d'aptitudes ; car l'école supérieure de Bucarest, qui devait à cet égard
(i) M. de Nion à M. Guizot, 10 septembre 1847. (Archives des affaires étrangères, Paris.)
tenir lieu d'école normale, était elle-même trop faiblement constituée pour remplir cette mission. Connaissant mieux que personne les inconvénients d'un tel état de choses, le prince Bibesco était vivement préoccupé de la nécessité d'y porter remède ; mais ses efforts échouaient devant l'impossibilité où il était de vaincre seul la résistance opposée par le clergé à l'accroissement d'une dotation prélevée sur les fonds de réserve. Il ne fallait pas moins, pour y parvenir, que le concours d'une Assemblée docile et l'assentiment du cabinet russe, assentiment sans lequel aucune déviation des bases posées par le Règlement organique n'est permise au gouvernement valaque, surtout en matière de finance. Cette adhésion s'est en quelque sorte offerte d'elle-même par suite de dispositions fort étrangères, sans doute, à un véritable esprit de bon vouloir pour les progrès de l'instruction publique, mais que le Prince, avec raison, s'empresse de mettre à profit. Votre Excellence sait avec quel déplaisir la cour protectrice voit l'usage où sont les principales familles valaques d'envoyer leurs enfants faire leurs études à Paris. N'osant peut-être, quant à présent, opposer une prohibition formelle à cette tendance, elle a pensé que les effets en seraient, au moins, singulièrement atténués s'il existait à Bucarest un établissement d'instruction publique capable d'offrir à la jeunesse indigène, sous la surveillance et le contrôle des agents russes, l'enseignement qu'elle va maintenant chercher, à grands frais, à une si grande distance du foyer paternel. »
Nous avons dit, dans notre premier volume, que le gouvernement russe avait décidé d'admettre à suivre les cours de droit professés à la Faculté impériale de Saint-Pétersbourg les jeunes gens natifs des Principautés, pourvu qu* ils fussent nobles^ porteurs de certificat de bonne conduite et en état d'acquitter les frais d'étude.
M. de Nion voit dans cette mesure « une manifestation indi recte, mais parfaitement significative, du déplaisir avec lequel la Russie envisage le penchant qui entraîne la jeunesse moldo- valaque vers la langue, la littérature et les idées françaises. C'est,
LOIS ET DÉCRETS. aoy
dit-il, un avertissement comminatoire pour les familles qui osent, après tant d'insinuations officieuses, confier à notre Université l'éducation de leurs enfants : c'est le présage et l'essai d'une interdiction plus formelle (i)... »
« Toujours est-il qu'un tel patronage assuré au projet de loi ne laissait aucune incertitude sur son adoption. La dotation annuelle de l'Instruction publique a été plus que doublée, et une année de cette augmentation, allouée d'avance et hors ligne, à l'Hospodar, le met, dès ce moment, en état d'effectuer la plupart des améliorations qu'il projetait depuis longtemps. Quelles que soient d'ailleurs les intentions et les idées qui lui sont venues en aide en cette circonstance , on doute fort que le prince Bibesco se croie tenu de les suivre à la lettre dans l'exécution pratique de la nouvelle loi. Ainsi, par exemple, l'étude de l'idiome slave, inscrite pour la première fois au programme de l'enseignement, n'y occupera en réalité qu'un rang très secondaire. On dit que tous les cours seront faits en langue française, par des professeurs français, et autant que possible dans une exacte conformité avec le plan d'études adopté par l'Université de France. Le Prince ne se dissimule pas, en effet, que, même avec les nouvelles ressources dont elle va disposer, l'Académie de Bucarest ne pourra, de longtemps, lui fournir des sujets capables de le seconder dans les diverses branches du service public. Aussi y a-t-il forte raison de croire que, dans sa pensée intime, cette Académie ne sera autre chose, pendant bien des années encore, qu^une sorte d'école préparatoire d'où la plupart des élèves sortiront pour aller terminer leurs études en France.
« Rien ne serait, au reste, plus d'accord avec le vœu général des pères et des enfants, et ces derniers auraient, en outre, un puissant motif d'émulation dans l'intention où est le Prince d'envoyer et d'entretenir à Paris, aux frais de l'État, ceux qui se seront le
(i) M. de Nion à M. Guizot, 25 janvier 1847. (Archives des affaires étrangères, Paris.)
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plus distingués à Bucarest. Toutes ces vues se réaliseront-elles? Le Prince Bibesco trouvera-t-il en lui et autour de lui la force nécessaire pour les mettre en pratique, au risque des embarras que leur accomplissement est de nature à lui susciter? On ne saurait l'affirmer ou le nier d'avance, sans méconnaître tout ce qu'il y a de précaire dans la situation du Prince et dans celle du pays... »
M. de Nion ayant pensé que le taux de la rétribution exigée des jeunes gens admis à suivre les cours de l'Académie de Bucarest était trop élevé, principalement pour les externes, profita d'un entretien avec le Prince pour Lui suggérer l'idée — Son Altesse en a apprécié le but — a de l'établissement d'une salle d'asile ouverte aux externes dans l'intervalle des classes ».
a Le Règlement organique avait prescrit l'établissement d'une maison consacrée à l'éducation gratuite de jeunes filles dénuées de fortune et dont les parents auraient bien mérité de l'État. Ce projet était resté jusqu'ici sans exécution, faute de fonds nécessaires. Le Gouvernement vient de se les procurer (voir art. 9). »
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