ÉTÉ, ON LE SAIT, VIDÉES PAR LE GOUVERNEMENT INSURRECTIONNEL DE
Il reste à établir le chiffre des dépenses occasionnées par l'insurrection de 1848. Les actes émanant du Prince Stirbei et du Caïmacam Prince A. Ghica nous édifient sur cette question. Le rapport du Divan de 1856, rappelant le rapport de 1851, n" 347, constate que la dette du Pays, résultant des événements
DE 1848 et constatée A LA FIN DE 1849, ÉTAIT DE 19,063,749 PIASTRES (3).
Ce chiffre représente la dette laissée par l'insurrection. Nous verrons plus loin l'ensemble des dépenses qu'elle a occasionnées.
Si on ouvre le Bulletin officiel de 1856, n'* 2 et 17, on se rend compte des difficultés énormes contre lesquelles le Prince Stirbei, en prenant le pouvoir, a eu à lutter. En 1855, par suite de l'occupation, les prévisions du budget, au point de vue des dépenses, sont dépassées de plus de quatre millions. Toutefois l'exercice n'offre qu'un déficit de 2,256,748 piastres 29 paras. — Le budget de 1856 couvre ce déficit et fait espérer un excédent de 2,738,580 piastres.
En dépit de difficultés de toute nature, et d'un payement à la Russie de trois millions pour l'occupation de 1848-1851, le Prince Stirbei se trouve avoir payé au commencement de 1855, — sur la dette occasionnée par l'insurrection de 1848, soit 19,063,749 piastres, — la somme de 14,430,536 piastres, et n'avoir plus à éteindre que la somme de 4,633,213 piastres. Malheureusement l'occupation de 1853 avait greffé une autre dette de 25,988,459 piastres sur la précédente.
Comment Stirbei avait-il réussi à payer plus de 2,256,748 piastres en 1855, et comment espérait-il réaliser pour 1856 un excédent supérieur encore à cette somme ? Est-ce par un emprunt ? Non ; de même que Michel Stourza de Moldavie (4), il préféra attendre tout de l'avenir. D'une part, il rétablit l'ordre et l'économie dans les finances, augmenta ainsi ses ressources, mit, pour cause de guerre, un impôt de deux dixièmes additionnels à percevoir pendant quatre ans sur les propriétaires et les paysans; d'autre part, pour faire face aux nécessités présentes, il fit, — avec le concours du Divan, — un emprunt aux caisses
(i) Voir p. 344 et 3* partie de ce volume.
(2) Voir p. 344 et 347 de ce volume.
(3) Voir a Rapport de 1851, n» 347 », et a État de l'administration et des services publics de la Principauté de Valachie en juin 1S56 ».
(4) Voir t. I" de cet ouvrage.
trôle, dans le même désordre que l'administration civile (i)
« Il a destitué les conseils municipaux, en violant l'article 2 de la loi de 1831 qui a donné à ces conseils une durée de deux ans, et en faisant procéder, avant l'expiration du terme de leur existence légale, à des élections nouvelles faites sous son influence (2)
« Il a destitué par l'office n" 123 (3) les membres de la curatelle des orphelins qui en surveillent et administrent la fortune.
« En même temps :
publiques, dont l'avoir ne se montait pas à moins de 24,239,478 piastres. Il emprunta également les dépôts remis au Trésor par les particuliers.
Le 12 octobre 1856 {Bull, off^ n* 81), le Caïmacam constate que l'État doit :
Aux caisses publiques 21,871 ,307 piastres 28 paras.
Plus les dépôts des particuliers 5i343>236 — 5 —
27,214,543 piastres ZZ paras.
Si bien que ces caisses n'avaient plus en numéraire à la fin d'août, déduction faite de leurs dépenses, qu'un million et demi de piastres. Le 21 août 1856, en défalquant l'argent des dépôts du numéraire qui se trouvait au Trésor, celui-ci ne pouvait plus disposer que de 230,158 piastres 30 paras. En outre, de l'excédent prévu par le Prince Stirbei pour 1856 il fallait retrancher 418,972 piastres 20 paras, prévus en trop au fonds des Bohémiens, et qui ne pouvaient entrer dans la caisse de ces derniers, en raison de leur émancipation graduelle. Il faut ajouter que les dépenses pour 1856 ont dépassé de 8,389,016 piastres 30 paras les prévisions budgétaires. Devant cette situation, le Caïmacam Prince Ghica continua les mesures arrêtées par le Prince Stirbei, et jugea même utile de suspendre le travail des chaussées. (Voir à V k^^^nàixc^ Les finances de 1856 à 1S5Ç.)
L'occupation de 1853 a été incontestablement une des causes du trouble jeté dans les finances, et on n'en saurait faire remonter la responsabilité jusqu'aux auteurs du mouvement du 11 juin; mais il est de toute justice de reconnaître qu'ayant été la cause de l'occupation, qui a duré de 1848 à 1851, c'est à eux qu'incombe le premier déficit de 19,063,749 piastres.
A ce déficit de 19/063,749, il faut ajouter les 3,000,000 que le Prince Stirbei a payés à la Russie pour l'occupation de la Principauté, ce qui porte à 22,066,040 le déficit occasionné à la caisse de l'État, sans compter les frais d'occupation des années 1850 et 1851 et les sommes laissées par Bibesco, qui peuvent s'élever ensemble à 3 ou 4 millions. En résumé, l'insurrection de 1848 aura coûté au Pays, au bas mot, 26 millions (i).
(i) Voir Bull. off. n" 73, 14 septembre 1856.
(2) Parmi les différentes nominations de magistrats (maires), citons le décret n* I du 4 janvier 1857.
(3) Voir la note 3 de la page 489.
(i) État de l'Administration... en juin 1856, p. 2 de cette brochure.
a II nomme à toutes ces places, qu'il a rendues vacantes, des hommes étrangers à l'administration et qui y amènent le désordre et l'incurie, mais qui, lui devant leur place, lui doivent leur zèle et leur dévouement.
« Le ridicule le dispute parfois à l'odieux. Par l'office n* 122, le Caïmacam nomme procureur à la Cour d'appel, section civile, un certain Jean Gretchiano. A la réception du pli ministériel, maître Jean s*étonne, mais comme une place et un traitement sont toujours bons à prendre, il s'exécute et court chez le ministre, qui lui prodigue les avis, les conseils. Le lendemain, il se rend au tribunal, prête serment et s'installe dans ses fonctions. Cependant, les membres de la Cour trouvent à leur nouveau collègue d'étranges façons. On s'enquiert de ce qu'il a été, et l'on constate qu'il appartient à la domesticité. La magistrature s'indigne, la ville se scandalise. Le gouvernement ne s'émeut pas, et pour réparer cette injure faite à tout le corps judiciaire, il se contente d'émettre un nouvel office, sous le n* 188, qui annule le premier, et explique qu'on s'est trompé, que la place était pour un autre Jean Gretchiano, major ^ et habitant à Craïova. Puis, comme l'habitant de Craïova ne se trouve pas à Bucarest , au lieu de Jean, on écrit Nicolas sur le brevet, qui trouve enfin l'adresse de son nouveau titulaire. Quant au pauvre diable de Jean, qui était fort innocent de tout cela, on le condamne à la prison comme usurpateur de titre (i).
« Voilà] comment nos affaires sont menées, quand elles ne le sont pas comme je vous le disais plus haut.
« Et maintenant, en ajoutant à cette lettre les innombrables
(i) Le décret n^ 122, dont l'auteur parle plus bas, contient en effet le nom de Jean Gretchiano nommé procureur à la Cour d'appel, première section. — Quant au décret n** 188, il se trouve bien au Bull, off., mais sous le n^ 148. Par ce décret Jean Gretchiano est condamné à la prison pour usurpation de fonctions, attendu que la nomination était destinée au major Gretchiano; mais ce dernier est, à son tour, remplacé par Nicolas Gretchiano.
abus (i) dont je ne puis vous entretenir, ne trouvez- vous pas, Monsieur, qu'on fait en vérité trop d'honneur à M. Vogoridès, en ne songeant qu'à lui dans la presse et les conférences diplomati-
(i) Voici quelques preuves d'abus de pouvoir.
(1856, 7 septembre 1871 ; voir au Bull. off.).
Ordre a l'armée.
Vu le rapport du chef de l'armée, n* 2288, indiquant que dans les registres se trouvent passés des officiers supérieurs et inférieurs qui n'ont jamais fait le service réel dans le pays, et nommément :
Capitaines :
I* Prince Grégoire Bibesco Brancovano ; 2** Prince Alexandre Stirbei.
Paroutchiks :
i' Prince Nicolas Bibesco ; 2" Prince Démètre Stirbei.
Praportchiks :
!• Prince Georges Bibesco.
lunkers ; i" Michel Ghica; 2" Georges Sachelarie; 3° Georges Filipesco ; 4" Grégoire Aristarhi.
Nous ordonnons qu'ils soient rayés des registres. *
(Signature de Son Altesse.) N" 46, I* septembre 1856.
Observation : Le Prince Nicolas Bibesco, élève de l'École polytechnique, sorti de l'École d'état-major avec le n** i, avait obtenu du gouvernement français la faveur d'aller compléter son éducation militaire en Afrique. Les Princes Georges Bibesco et Alexandre Stirbei étaient encore à l'école de Saint-Cyr. Comment aurait-on pu exiger d'eux qu'ils eussent fait un service réel en Valachie t Et pourquoi leur avoir refusé le bénéfice dont ont joui, de tout temps, les Roumains admis dans les écoles militaires étrangères, à savoir, que le temps passé dans ces écoles leur comptât comme service actif dans l'armée roumaine ?
Cette mesure pourrait bien passer pour une persécution contre les familles Bibesco-Stirbei, attendu que, sur neuf membres qu'elle atteint, il y en a six appartenant à la famille de ces deux Princes, et trois à des familles qui leur étaient dévouées.
Les amis du Prince Caîmacam ont beaucoup vanté son libéralisme. Mais le libéralisme du Prince semble avoir eu bien des intermittences, car il est difficile d'admettre, par exemple, que la suppression du journal Timpul, puni pour avoir reproduit un article de V Estafette, soit un acte libéral. (Voir Bull. off. n° 22, du 18 mars 1857.) — ^^ ^° ^^^ ^^ même de la liberté de la parole; le Caîmacam n'autorisa pas l'impression du discours que le Prince Bibesco prononça à Bucarest,
ques? Ne pensez- vous pas que notre Caïmacam mérite, quoique le jeu soit différent, un peu de l'attention si largement donnée à son jeune collègue? Ne croyez- vous pas que le Prince Ghica a fort habilement, si de telles choses sont de l'habileté, saisi sans bruit toutes les forces vives du pays, tous ses moyens d'action, afin de pouvoir, à un moment donné, le faire parler ou agir suivant le besoin?
a tJn dernier trait pour achever le tableau. Des clubs, dits patriotes, se forment; le Caïmacam les encourage; il se fait envoyer bruyamment des adresses pour l'union et semble se tourner tout entier de ce côté. Mais, au même moment, les autorités renouvelées recevaient confidentiellement des ordres circulaires leur enjoignant de comprimer par des menaces de répression toute tentative qui serait faite pour se réunir et s'entendre sur les vœux à exprimer aux commissaires européens; et copie de ces ordres, soigneusement soustraits à la publicité, était envoyée à la Porte et remise à l'agent d'Autriche.
« Avais-je tort de vous parler tout à l'heure du complot autrichien et de la dictature installée chez nous pour tromper la bonne foi de l'Europe et sa bonne volonté pour nous?
« En résumé, malgré les nouvelles qui viennent de nous arriver, nous sommes encore dans la situation suivante :
« Nous avons peur de la Turquie.
« Nous avons peur de l'Autriche.
« Nous avons peur surtout de nos Caïmacams.
« Mais nous avons confiance dans l'Europe, qui vient de nous
sans qu'il eût passé à la censure; et le discours ayant été lithographie quand même, le Caïmacam livra ce procédé « au mépris public », Moyen violent et qui produisit l'effet contraire à l'effet attendu. {Bull, qf, n" 35, du 6 mai 1857.)
Le Prince Bibesco se montra plus juste à l'égard de son prédécesseur, car si, le 10 septembre 1845, il donnait raison aux paysans du Prince Ghica contre l'intendant de ce Prince {Bull. off. n"» 86 de 1845), dans l'affaire du Prince Ghica avec les syndics de la faillite Moscou, il destitua le tribunal de commerce qui avait rendu, contre ce même Prince, un jugement inique. {BuU. off. n« 15, 20 février 1847.)
donner une preuve nouvelle de sa bienveillance. Les affaires de Moldavie y la vue de nos désordres intérieurs doivent lui donner un avertissement salutaire. Que ses commissaires veillent attentivement, et s'ils dédaignent, avec raison, la force ouverte comme elle s*est montrée à Jassi, qu'ils se défient de la ruse comme elle a agi et agira encore à Bucarest.
« P,'S. — En relisant ma lettre, je m'aperçois que je ne vous ai pas parlé des listes électorales qui viennent de paraître. Et vraiment, après tout ce que j'en ai dit, ce n'était point la peine. Le personnage étant connu, ces listes sont ce qu'elles devaient être; voilà pourquoi j'ai tenu à vous bien renseigner sur Lui, Le triage a été fait avec un tel soin que notre corps électoral peut être considéré comme n'étant qu'un rouage de plus dans F Administration. En Moldavie, ce manège a eu lieu, du moins, en vue d'une question politique : l'union ou la séparation. Ict] on ne s^est occupé que de la question personnelle , et les électeurs ont été admis, non point parce qu'ils étaient FOUR OU CONTRE L'UNION, mais POUR LE PRINCE GhICA et contre SES ADVERSAIRES.
a On a fait descendre ce grand acte à n'être qu'une misérable intrigue. »
C'est vers la même époque que le Prince Bibesco appelait l'attention du gouvernement français sur les projets du Caïmacam de Valachie.
A Monsieur le Comte Walewski,
30 septembre 1857.
Monsieur le Comte,
Connaissant votre sollicitude pour le sort de mon Pays , je ne crains pas d'abuser de votre complaisance en vous priant de m'accorder, aujourd'hui encore, quelques moments d'attention.
J'ose me flatter que Votre Excellence, quand elle m^aura lu jusqu'au bout, excusera la liberté que je prends de venir la déranger dans ses importantes occupations.
Votre sagesse, Monsieur le Comte, a compris que la sincère expression des vœux des Principautés, pendant l'élection pro chaine de leurs Princes, serait gravement compromise, si l'on conservait aux Caïmacams actuels l'autorité, qu'ils exercent depuis trente mois, d'une manière si peu scrupuleuse, dans le but de se créer un parti intéressé à perpétuer leur pouvoir. Je sais que, grâce à votre bienveillante initiative, le Congrès a décidé que cette autorité cessera de droit et de fait au moment où le temps sera venu de procéder aux élections , pour faire place aux trois Caïmacams prévus par la Loi organique, et qu'en conséquence les hauts dignitaires qui, à l'expiration des pouvoirs des Pïinces Stirbei et feu Gr. Ghica, remplissaient en Valachie et en Moldavie les fonctions de ministres de l'intérieur et de la justice, et celles de président du Divan princier, seront appelés à composer la Caïmacamie dans les deux pays. Au milieu de la divergence d'opinions qui divisait les membres de la Conférence, cette résolution, qu'il me soit permis de le dire, était la plus sage et la plus légitime en même temps; caries Caïmacams actuels, auxquels leurs attributions ne laissaient le droit de rien changer au personnel qu'ils avaient trouvé, s'étaient arrogé celui de tout bouleverser de fond en comble (i).
Cependant toutes les lettres qui m 'arrivent de Bucarest et de Constantinople s'accordent à dire que le Prince Ghica remue ciel et terre, auprès de la Porte, pour se soustraire à la décision de la Conférence. Il ne veut rien moins que faire refuser aux membres de la Caïmacamie réglementaire les fonctions de ministres, qui leur appartiennent de droit, en les conservant à ses créatures et
(i) Voir, dans cette troisième partie, les notes des pages 489 et suivantes sur les destitutions que le Caïmacam Prince Al. Ghica s'est permises, et notamment le décret du 9 juillet 1856; — le n» 64 du Bull, of, du 13 août 1856;
en éliminant de cette Caïmacamie le membre le plus intelligent et le plus actif, Jean Mano, qui serait supplanté par son prédécesseur dans la présidence du Divan, Constantin Ghica, neveu du Caïmacam. — J'ignore les prétextes qu'il invoque à l'appui de la première de ces prétentions. S'il était possible de l'expliquer, ce ne serait que par la hardiesse qui caractérise tous ses .actes ; car le Règlement organique est aussi formel à ce sujet que le texte
— le n" 69, du 31 août 1856; — le n* 73, du 14 septembre 1856 (décret du 13 septembre, n* 119); — le n" 74, du 17 septembre 1856 (décret du 15 septembre, n" 122) ; — le décret n' i du 4 janvier 1857.
La nomination du Prince A. Ghica par la Porte comme Caîmacam violait déjà l'art. 18 du Règlement organique de 1831.
Cet article est ainsi conçu :
Section II. — Du gouvernement provisoire.
Art. 18. — A la fin de tout règne, en cas de vacance du trône, trois Caïmacams prendront aussitôt en main le gouvernement.
Les Caïmacams légaux sont :
Le Président du haut Divan, le ministre de l'intérieur, le Grand Logothète ou ministre de la justice, qui se trouveraient en fonction lorsque se produirait la vacance au trône.
Ces trois fonctionnaires régleront ensemble toutes les affaires de la Principauté, jusqu'à l'avènement du nouveau Prince, et réuniront aussitôt l'Assemblée générale pour appliquer les mesures prévues à l'art. 28.
LES CAÏMACAMS, TANT QUE DURERONT LEUR POUVOIR, NE POURRONT CONFÉRER DES TITRES DE NOBLESSE, NI JUGER SANS APPEL, NI RETIRER AUX FONCTIONNAIRES LEURS EMPLOIS, SI CE n'est POUR FAUTE AVÉRÉE ; ET, MÊME S'iL ARRIVE QU'UNE FONCTION n'ait POINT DE TITULAIRE, ILS n'y POURRONT NOMMER gu'UN CHARGÉ DU SERVICE.
Art. 19. — Des listes.
Art. 20. — Des protestations contre les listes.
Art. 21 . — De la publication des listes.
Art. 22-25. — Mesures relatives aux élections.
D'après ces articles, les Caïmacams ont, du jour de leur installation, cinq jours pour faire les listes, et les élections doivent être faites dans les quarante jours suivants.
Section 111. — De l'élection du Prince.
Art. 44. — Jusqu'à la confirmation du Prince par la Porte, les Caïmacams ne cessent point de gouverner le pays, et ils ont l'obligation, après l'avènement du Prince, de rendre compte de leur gouvernement, et compte des revenus et des dépenses du Pays, au Prince ainsi qu'à l'Assemblée générale ordinaire.
même de la récente convention signée par les sept puissances; et si le Règlement de 1 831, en appelant les ministres à portefeuille à la haute direction du Gouvernement, pendant les interrègnes, a vu dans cette combinaison une condition fondamentale de force et d'unité pour une administration provisoire, Son Excellence comprend combien il est plus urgent de la faire respecter aujourd'hui, au milieu des éléments de démoralisation et de troubles que le pouvoir actuel a eu pour principe d'encourager.
« Quant à l'espérance que nourrit le Prince Ghica de faire entrer son neveu dans la Caïmacamie nouvelle, elle se fonderait, d'après ce que Fuad-pacha m'a assuré, sur ce que M. Jean Mano, n'ayant pas le rang de Ban, qui seul donnerait droit à la présidence du Haut Divan, ne doit pas être considéré comme ayant exercé effectivement cette présidence et ne saurait être conservé à ce titre au rang des trois Caïmacams. Or, je puis affirmer que, si les Princes avaient coutume de prendre parmi les Bans les présidents de cette cour, aucun article du Règlement ne les obligeait à le faire , et pour ne citer qu'un seul exemple, Georges Philippesco, qui, en 1842, à la déchéance du Prince Ghika, a rempli les fonctions de Caïmacam, en sa qualité de président du Divan princier, — dans les circonstances où la Valachie fut appelée pour la première fois à s'élire un Souverain, — n'avait point la dignité de Ban.
« Il me paraît superflu, Monsieur le Comte, d'insister davantage ; Son Excellence a déjà senti que les intrigues dont je veux parler ne tendent qu'à rendre illusoire la seule mesure qui promette quelque liberté aux élections. — J'en trouve un nouveau témoignage dans une lettre que je reçois à l'instant de Bucarest, à la date du 23 septembre ; elle m'apprend que le Prince Ghica vient de donner les commandements importants de la milice aux hommes de 1848, et de changer tous ceux de ses employés auxquels il ne reconnaissait plus un zèle capable d'une obéissance aveugle. Ces-
sant même de dissimuler son intention de violer les décisions du Congrès, il cherche à abuser encore les esprits en faisant proclamer hautement, par des émissaires répandus dans les districts, que la prochaine Assemblée aura pour devoir de se refuser à l'élection d'un Prince, et de protester contre une convention qui n'a pas tenu compte des vœux nationaux en faveur de l'union ; dans l'espoir enfin de remplir la Chambre future de ses adhérents, il excite insidieusement les électeurs à ne prendre leurs députés que parmi les vrais patriotes qui auront le courage de s'engager, par avance et sous serment, à cette protestation.
a II appartient à l'Empereur, notre plus noble protecteur, de mettre au plus tôt un frein à ces excès. Il vous appartient à vous. Monsieur le Comte, son digne représentant et le généreux instigateur des garanties qui nous sont octroyées, de veiller à leur stricte exécution, en empêchant la Caïmacamie réglementaire d'être altérée dans son essence, ou dépouillée de ses prérogatives. — Lui refuser les moyens d'action énergiques, ce serait lui rendre la position insoutenable et en faire un élément nouveau d'anarchie ; il lui faut, plus que jamais, des pouvoirs sérieux et étendus pour briser la chaîne dangereuse qui lie les agents de l'administration actuelle.
« Si l'on pensait à objecter que la future Caïmacamie, munie (depareils pouvoirs, offrirait les inconvénients qu'on a voulu combattre en l'instituant, il serait facile de répondre que le temps lui manquera pour nouer une chaîne aussi étroite que celle de la présente administration, et qu'elle trouvera un contrôle tout établi dans le système auquel elle sera substituée, système dont elle aura tant à faire pour paralyser les effets, que je crains même de ne pas lui voir la force de détruire les funestes entraves.
« Les sentiments de touchant intérêt à la cause de nos Principautés que vous m^avez souvent Jémoîgnés, Monsieur le Comte, et la gravité d'une situation qui tend à compromettre non seulement le bien dans le présent, mais le succès dans l'avenir, des
Soo TROISIÈME PARTIE. — 1849-1859.
vues larges et généreuses que le gouvernement français doit regretter de n* avoir pu ^ cette fois , complètement réaliser à notre égardj justifieront à vos yeux, j'ose le croire, ma nouvelle démarche auprès de Votre Excellence. — Aujourd'hui, d'ailleurs, avec le peu d'intérêt personnel que je puis avoir à l'heureuse gestion des affaires par une Caïmacamie, composée des ministres d'un pouvoir autre que le mien, je me suis trouvé d'autant plus à l'aise pour élever simplement la voix au nom des amis de l'ordre de mon pays.
« Je saisis avec empressement cette occasion, etc.. »
Lorsqu'on fut sur le point de procéder aux élections des membres devant siéger au Divan ad hoc, les anciens Princes régnants, Georges-D. Bibesco et Barbo Stirbei, appelés par leurs compatriotes, considérèrent comme un devoir de se rendre au milieu d'eux, dans les graves circonstances que traversait la nation roumaine, pour mettre à leur disposition un dévouement qui ne s* était pas affaibli, et une expérience qui s'était peut-être accrue (i).
Un enthousiasme indescriptible présida à l'entrée à Craïova de l'Elu de 1843. Le Prince Bibesco y prononça le discours suivant :
« Messieurs,
« L'accueil affectueux que vous me faites n'a rien d'extraordinaire pour moi. Vous m'y avez habitué dès longtemps. Chaque fois que je suis venu au milieu de vous, vous avez reçu votre ancien compagnon d'enfance (2) avec les mêmes manifestations de joie et de vive cordialité. Cependant différentes circonstances se réunissent qui me rendent aujourd'hui ces manifestations encore plus chères. Il plut un jour à mon pays, lorsqu'après des
(i) Voir plus loin, p. 503, le discours du Prince à Bucarest.
(2) Le Prince est né dans la petite Valachie, dont Craïova est la capitale.
siècles il fut réintégré dans son droit d'élire son Prince, de me revêtir de cette dignité souveraine, comme il plut au sort, quelques années plus tard, de détruire son ouvrage. Or, vous ne savez peut-être pas qu'un des malheurs attachés à la souveraineté, c'est de convertir souvent en ennemis les amis de la veille, en altérant les sentiments même les plus affectueux. Vous pouvez donc juger du bonheur que j'éprouve à vous retrouver, après six années de règne et huit années d'exil, tels que je vous ai connus autrefois.
« J'en suis d'autant plus touché que je sais tout ce qui a été fait, promesses et menaces, pour changer vos dispositions (i). Recevez donc l'expression de ma très vive gratitude, et pardonnons aux auteurs de ces indignes manœuvres ; ils ne sont pas faits pour comprendre les liens qui nous unissent.
« J'ai pensé répondre à vos désirs en quittant ma retraite, et en venant me mettre à votre disposition. Les temps sont, en effet, trop critiques pour que chacun de nous ne regarde pas comme un devoir d'apporter à la patrie le faible tribut de ses services.
0 II va être bientôt prononcé sur notre avenir; et l'arrêt sera favorable ou contraire, selon que notre conduite sera sage ou imprudente. Comment parviendrons-nous à nous rendre cet arrêt propice? Vous savez que les moyens les plus simples sont toujours les meilleurs; dans les circonstances actuelles, ils sont seuls efficaces.
« Pour arriver à la solution des grandes questions qui nous occupent, nous avons deux choses à faire (2) : d'abord nous former en collèges électoraux pour nommer nos représentants, ensuite obtenir la prompte convocation de ces représentants en
(i) « Tous les moyens d'intimidation avaient été employés par le gouvernement pour entraver la manifestation que les habitants ont faîte. Des fonctionnaires ont été destitués pour s'être seulement présentés chez l'ancien Prince du pays, qui peut-être avait commencé leur carrière. »
(2) « On répandait alors dans les districts, entre autres doctrines, celle qu'il fallait que les assemblées électorales imposassent à leurs élus un mandat impératif. »
Assemblée générale, avec la mission d'énoncer les vœux du pays dans la limite du droit et des convenances.
« Il y a donc deux opérations distinctes; pour que chacune puisse se bien faire, il ne faut pas qu'elles soient confondues. Pour le moment, nous ne sommes qu'électeurs; laissons à ceux qui seront nos élus la tâche, qui leur est dévolue, de poser les bases sur lesquelles reposera notre avenir. Sans trop nous préoccuper, pour l'instant, de la manière dont ils devront s'acquitter de leur mission, donnons tous nos soins à bien remplir la nôtre. Notre affaire présente est d'envoyer au Divan des hommes de probité et d'expérience, je veux dire des hommes qui, d'un côté, soient incapables de sacrifier les intérêts généraux à des intérêts particuliers, qui, de l'autre, unissent à la connaissance du pays cet esprit pratique que les exagérations effrayent parce qu elles compromettent les meilleures causes.
« Une première garantie d'un bon choix, c'est de commencer par faire abstraction de soi-même. L'intérêt personnel une fois mis de côté, les yeux verront plus clair, la main sera plus sûre pour trouver et montrer celui qui méritera d'être élu.
« Méfiez-vous de ceux qui prétendraient avoir le monopole du patriotisme et de l'intelligence; le vrai patriotisme n'a point tant d'orgueil et la capacité est modeste.
« Gardez-vous de croire qui que ce soit sur parole; jugez chacun par ses antécédents, par la conduite qu'il a tenue dans les diverses phases de sa vie, enfin par les services qu'il aura rendus au pays.
« Ne vous laissez pas abuser par les promesses, ni intimider • par les menaces qu'on pourrait employer pour vous faire servir d'instrument à telle ou telle ambition. Les unes seraient aussi fallacieuses que les autres seraient impuissantes.
« Vous serez bien forts, en vous retranchant dans le cercle qui vous a été tracé par le traité de Paris et par le firman de la Sublime Porte. Vous le serez bien plus encore, et vous assurerez le salut du pays, en apportant dans l'examen des droits qui vous
sont reconnus cette modération qui donne à la raison le temps de se faire écouter et de vaincre (i). »
La réception faite au Prince à Bucarest ne fut pas moins touchante que celle de Craïova.
Discours de Bucarest,
a Mes BIEN-AIMÉS COMPATRIOTES ET AMIS,
« Les paroles me manquent pour exprimer le bonheur que j'éprouve en me trouvant, de nouveau, au milieu de vous et en recevant, comme autrefois, les marques flatteuses d'une affection qui a toujours été l'objet de mes vœux les plus ardents. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, dans ce moment, je me sens consolé de tout ce que j'ai souffert.
« Depuis que la tourmente de 1848 nous a séparés, condamné à vivre loin de mon pays, je n'en ai jamais été plus près par la pensée et par le cœur, souffrant de «ses douleurs, ne négligeant aucune occasion d'émettre une bonne parole en sa faveur, partout où ma voix pouvait se faire entendre; mais surtout priant sans
(i) Ce discours et celui de Bucarest sont précédés, dans la brochure où nous les avons trouvés imprimés, de la note suivante :
«c Le gouvernement valaque ayant interdit la publication de ces deux discours, nous sommes réduits à les faire imprimer à l'étranger (i). Les voici tels que les souvenirs de plusieurs auditeurs ont permis de les rétablir,
M Nous ne demanderons pas comment les ministres du Prince Ghica en sont venus à penser que la publicité donnée à de telles paroles serait un danger public; nous ne ferons qu'une seule remarque, c'est qu'au moment oîc elles furent prononcées, il y avait une très grande effervescence dans le pays. Nous n'avons pas en vain du sang italien dans les veines. Les têtes s'exaltaient; les doctrines les plus extrêmes étaient répandues. Au lieu de se mettre à la remorque des passions du moment ^ le Prince Bibesco fit tête contre elles, dès ses premiers pas dans notre province. Il pensait^ avec raison, que le plus grand service à rendre, pour l'instant, au pays, estait de le rappeler au calme et à la prudence. Personne alors ne les lui enseignait, si ce n'est les membres de la Commission européenne, qui, avec la puissante autorité de leur position, nous recommandaient aussi cette modération toujours utile et qui seule, à cette heure, pouvait nous sauver, n
(i) Imprimé par Henri et Charles Noblet, rue Saint-Dominique, 56.
cesse le ciel de lui envoyer un avenir plus calme et plus stable. C'était, hélas! tout ce que je pouvais faire pour lui.
t Mais aujourd'hui que la Providence semble vouloir exaucer mes vœux, en attirant sur notre ^ays l'attention des grandes Puissances, aujourd'hui que nous voilà appelés à établir les bases d'une nouvelle organisation qui pourra nous donner enfin cet avenir tant désiré, j'ai cru de mon devoir de venir mettre à votre disposition un dévouement qui ne s'est pas affaibli et une expérience qui s'est peut-être accrue.
« Je n'ai pas besoin d'ajouter pour vous. Messieurs, qui me connaissez, que ce n'est ni l'intérêt particulier, ni un sentiment d'ambition personnelle qui me ramènent parmi vous. Car vous savez que, dans toute circonstance, mes intérêts se sont confondus avec ceux de l'État. A ceux qui ne me connaîtraient pas, je dirais que mon ambition, eût-elle été grande, se serait trouvée largement satisfaite le jour où, appelés pour la première fois depuis plusieurs siècles à élire leur chef, les représentants du pays ont réuni leurs suffrages sur moi.
« Celui qui a reçu une telle marque de confiance et d'honneur ne pouvait, sous peine d'ingratitude, rester loin, quand un appel est fait à tous les enfants de nos provinces pour travailler à leur réorganisation. C'est donc un devoir sacré de reconnaissance que je viens remplir, en apportant à ma patrie le tribut d'un zèle sans bornes comme sans calcul. Quelque poste qui me soit assigné, je l'accepte et j'y combats en soldat dévoué.
a Mais soyons bien tous pénétrés de la gravité des circonstances actuelles, ainsi que de la sagesse qu'elles réclament de nous. Si, d'un côté, elles promettent une amélioration à notre état social, elles peuvent aussi produire le résultat contraire, selon que nous saurons les faire tourner à notre avantage ou à notre détriment.
« Nous sommes comme le voyageur qui, avant d'être arrivé aux lieux où le repos et le bonheur l'attendent, aurait à parcourir des sentiers bordés de précipices, au fond desquels il roulerait inévi-
tablement s'il se laissait prendre par le vertige. Les mêmes périls nous menacent; mesurons donc chacun de nos pas, et, à force de prudence et de sage résolution, éloignons de nous la dangereuse ivresse qui nous perdrait.
t Mais pourquoi les circonstances seraient-elles plus difficiles que celles par lesquelles a déjà passé notre pays? S'il a pu, en d'autres temps, se donner de nouvelles lois et améliorer son organisation intérieure, combien le peut-il mieux aujourd'hui?
t Reconnaissons-le toutefois, iln a jamais eu à se concerter sur des intérêts et des droits qui touchassent de si près à des intérêts et à des droits étrangers à côté desquels nous devons marcher, en évitant de leur porter atteinte et même de leur donner le moindre ombrage, si nous voulons assurer et consolider les nôtres. Reconnaissons aussi que l'état des esprits n'a jamais présenté moins que maintenant le calme et l'entente qu'exigent des circonstances aussi graves.
« Comment donc vaincre les difficultés de la position et conjurer les dangers qu'elle présente? Je suis certain que vous vous êtes tous posé cette question, et que tous vous vous êtes répondu : Le moyen de sortir victorieux de cette épreuve, c'est de nous serrer étroitement les uns contre les autres, et, loin d'irriter nos plaies de nos propres mains, de nous montrer à ces grandes Puissances qui veulent bien s'intéresser à notre sort, unis dans un seul et même désir : celui du bien public.
t Pour mériter leur intérêt, présentons-nous à elles avec les allures qui nous sont naturelles ; je veux dire avec cette simplicité et cette modestie qui conviennent à un peuple faible et longtemps éprouvé, dont le salut dépend des sympathies qu'il saura inspirer; et n'affectons pas des allures étrangères empruntées à des nations géantes auxquelles nous ne saurions nous comparer.
« Une autre condition de succès non moins essentielle, c'est de nous pénétrer de l'esprit du traité de Paris et de rester dans ses limites, afin de marcher sans crainte et sans hésitation sur
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un terrain solide. Le pied nous manquerait si nous en sortions. « Vous voyez, mes chers compatriotes, que, malgré notre longue séparation, je n'ai pas perdu l'habitude de vous parler à cœur ouvert. Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez; je n'ai qu'un désir : voir ma patrie heureuse, et je m'estimerai déjà amplement récompensé si je puis emporter, dans ma retraite, la douce consolation d'avoir contribué encore, en cette conjoncture, ne fût-ce que faiblement, à lui assurer un avenir meilleur, stable et prospère (i). »
Élu au Divan ad hoc qui fut convoqué pour le 30 septembre (2) 1857, le Prince s'y rendit pour remplir son mandat, et II y prit la parole.
Discours prononcé par S. A, S. le Prince Bibesco au Divan ad hoc de Valachie,
Le Prince expose en quelques mots les vœux que, selon Lui, le Divan doit adresser aux grandes Puissances. Ces vœux se peuvent résumer dans cette phrase : Union des principautés, entourée de toutes
LES GARANTIES POSSIBLES d'aUTONOMIE, AVEC UN PRINCE HÉRÉDITAIRE, PRINCE ÉTRANGER.
TRADUCTION
« Je vois, Messieurs, qu*il y a ici une sorte de méfiance qui plane sur nos délibérations, et que nous ne nous entendrons jamais tant qu'elle durera. Je me vois donc obligé de demander à
(i) <c L'Europe trouvera, peut-être, ces paroles singulières. Les candidats dans « les États représentatifs tiennent à leurs électeurs un langage différent. Mais <c d'abord le Prince Bibesco ne sollicite rien, et il est bien plus préoccupé du sort « du Pays que du sien propre. Ensuite, nos populations gardent encore quelques « traditions de Vâge patriarcal. Elles ont un grand respect pour ceux qui ont paru M dignement à leur télé; et comme elles sentent le besoin d'être éclairées, elles M acceptent volontiers les conseils de ceux à qui elles reconnaissent le droit d'en <c donner, et qui n*en usent que dans l'intérêt général, » (Note de l'imprimé.) Remarque. — Le Caimacam traita ce discours de prétentieux, (Voir Bull, off, n«35, du 6 mai 1857.)
(2) En Moldavie, le Divan ad hoc avait été ouvert le 27 du même mois.
l'honorable Assemblée la permission de lui adresser quelques mots, avant de passer au vote de l'article qui est en discussion.
ff Je commencerai, Messieurs, par vous dire gue j'ai vu, dès le principe, avec regret, le Divan scindé en cinq parties de classes différentes, ce qui nous place en quelque sorte en cinq camps opposés, alors que notre convocation, ici, n'a d'autre but que d'exprimer les vœux généraux du pays, c'est-à-dire ceux que la mère commune peut faire pour la prospérité de tous ses enfants, et pour lesquels il serait bien malheureux qu'il n'existât pas, entre nous, un accord parfait. Cependant, cette division par classes a été arrêtée par le firman impérial (i), et nous ne pouvons que nous y soumettre, en tâchant néanmoins d'éviter le danger qu'elle présente.
a Le moyen m'en paraît facile; c'est de nous pénétrer de cette vérité qu'aucune des classes qui composent cette Assemblée n'est ici pour elle seule, mais que chacune est pour toutes et toutes pour chacune ; que notre mission ne consiste pas à entrer dans des questions de détail qui pourraient nous faire perdre de vue le but véritable pour lequel nous sommes réunis, mais de nous grouper tous autour de quelques principes généraux, propres à nous garantir un avenir plus stable et plus heureux.
a Mais quels sont ces principes fondamentaux sur lesquels on pourrait élever notre édifice social, de sorte qu'il ne menaçât plus de crouler à chaque instant? A quels signes les reconnaître sans crainte de s'y tromper? C'est une question que je me suis souvent adressée et que vous devez, je n'en doute pas, vous être tous faite.
a Je me suis demandé quel a été l'obstacle qui s'est opposé, chez nous autres Roumains, ainsi que chez nos frères les Moldaves, à
(1) Le firman du i*' octobre 1856 avait arrêté, dans ses instructions aux Caîmacams, que le Divan ad hoc se composerait de : 17 membres pris dans le clergé; 17 membres parmi les grands boyards; 17 membres parmi les grands propriétaires; 17 membres parmi les artisans; 17 membres parmi les paysans.
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ce que notre prospérité matérielle et notre vie morale se développassent au niveau de celles d'autres peuples de deuxième et de troisième ordre — qui se trouvent aujourd'hui très avancés sous ces deux rapports, — sans être mieux dotés que nous, ni quant à la population et à l'intelligence, ni quant à l'étendue et à la richesse de leur territoire.
« Seraient-ce les lois ? 11 est vrai qu'il nous en manque beaucoup de bonnes, mais nous en avons aussi qui ne sont pas plus mauvaises que celles de ces peuples dont je viens de parler, et qui auraient donné chez nous des résultats également salutaires, si leur action bienfaisante n'avait été arrêtée, à chaque instant, par des circonstances malheureuses qu'elles ne pouvaient ni prévenir ni surmonter. Serait-ce le manque d'hommes? Je ne le dirai pas. Messieurs; non pas que je ne sois le premier à reconnaître qu'on ne saurait trouver chez nous ces grandes vertus civiques qui ne naissent et ne croissent que sur des terres entièrement indépendantes. Cependant si, en remontant le cours des temps, on voulait bien chercher avec impartialité, on trouverait chez nous aussi des hommes qui ont eu l'amour du bien public et qui ont tâché de laisser après eux des traces honorables.
« Quels peuvent donc être les obstacles contre lesquels sont venus se briser, et les efforts de ces hommes, et l'action de nos institutions? Quelle fut la cause qui fit que tout bien jeté sur notre sol n'a pu prendre racine?
« Cette cause, nous la trouvons dans le manque des deux conditions essentielles à la prospérité de tout peuple : de \di force, qui garantit contre les bouleversements continuels auxquels nos pays ont été sujets depuis des siècles, et de la stabilité, qui permet que le fruit du jour puisse être ajouté au fruit de la veille et à celui du lendemain.
« Cette cause est sentie et appréciée aujourd'hui d'un bout à l'autre des deux Principautés; aussi nous n'entendons sortir de toutes les bouches qu'un seul et même cri : union des Prin-
cipautés avec un Prince héréditaire et un Prince étranger.
« U union, car elle nous promet \dL force ; Y hérédité, car elle garantit la stabilité.
tt Mais pourquoi un Prince étranger et pas un Prince indigène? Pourquoi le Moldave et le Valaque, hier encore si jaloux de prendre leurs Princes dans leur sein, se montrent-ils aujourd'hui si faciles à céder ce droit de leurs ancêtres ? Pourquoi ? Parce qu'une sorte d'instinct, un pressentiment secret nous dit à nous que le temps et que la vie vont bientôt nous échapper, si, en cette grande occasion, — comme il ne s'en présentera plus, — des mesures sérieuses ne sont pas prises pour nous procurer un avenir meilleur, en l'établissant sur des bases solides et stables; parce qu'au milieu de cette confusion générale de tous les principes, de ce relâchement de tous les liens qui tiennent les membres d'une société étroitement unis les uns aux autres, nous sentons qu'il nous faut une main forte et puissante pour nous arrêter et nous empêcher de tomber dans le gouffre, sur la pente rapide duquel nous nous trouvons, et cette main, nous ne la voyons que chez un étranger.
« Lui seul pourra nous apporter, avec la force matérielle nécessaire, cette force morale que lui donneront ses alliances et ses rapports avec des têtes couronnées. Lui seul pourra nous sauver de ces haines, de ces rivalités que la convoitise de la première place fait naître et entretient parmi nous, rivalités que, sans lui, l'union ne fera qu'augmenter et qui, menaçant de se propager jusque dans les dernières classes, finiront par faire de ce malheureux pays une vaste arène où toutes ses forces s'épuiseront, où toute sa vitalité s'éteindra dans des luttes de partis et de factions.
« Voilà, Messieurs, les raisons pour lesquelles, avec l'union, tout le monde désire un prince étranger, comme la garantie indispensable de cette union.
a Ainsi donc, pour me résumer : l'union des Principautés avec
un Prince étranger et héréditaire, entouré de toutes les garanties que peut offrir le droit d autonomie; tels sont ces principes généraux, ces grandes bases que les comités ne devront pas perdre de vue, pour éviter le danger que nous aurions à craindre du mode de leur formation .
« Je ne veux pas dire que ces principes soient l'édifice tout entier. Ce sont pourtant les piliers de l'édifice sans lesquels tout ce que nous aurons édifié devra s'écrouler, et que ne pouvant nous donner nous-mêmes, nous devons implorer et attendre de la haute générosité des augustes Puissances qui daignent s'intéresser, aujourd'hui, à notre sort, m
Qu'on cherche la pensée du Prince dans ses lettres intimes au colonel Jean Floresco son gendre, ou dans ses conseils au Divan ad hoc, on la trouve toujours empreinte de ce souci dominant : l'obtention pour son pays de Vum'on, qui promet la force, de V hérédité , qui garantit la stabilité.
Les conclusions du Divan ad hoc, dans sa séance du 21 octobre 1857, ne furent pas autres que celles du Prince Bibesco. Voici les vœux du Divan adressés, dans son Mémorandum, aux grandes Puissances :
I* Autonomie des pays roumains, conformément aux capitulations conclues avec la Porte, et neutralité de leur territoire;
2* Union de la Valachie et de la Moldavie en un seul État, sous le nom de Roumanie ;
3" Prince étranger appartenant à une dynastie régnante de l'Europe;
4" Gouvernement constitutionnel et représentatif (i).
Une proposition tendant à faire prendre en main , par le Divan, la réorganisation du pays, fut repoussée.
(i) Ces quatre points adoptés par le Divan ad hoc de Valachie se trouvent tous reproduits dans les huit points adoptés par celui de Moldavie.
Nous avons expliqué, dans notre étude sur 1848, pourquoi les membres de l'insurrection du 11/23 juin, se voyant livrés à euxmêmes par l'abdication du Prince, et se sentant incapables d'empêcher l'anarchie qu'ils avaient provoquée, conçurent le projet de donner le change sur cette période lamentable de l'histoire de la Valachie, et, dans ce but, de choisir le Prince Bibesco comme victime expiatoire de leurs crimes envers la patrie. C'était pour eux le moyen de ne pas tomber sous la réprobation à laquelle la vérité historique, — si elle eût été propagée, — les eût fatalement exposés. De là la légende qu'ils ont créée, qui s'est perpétuée, et sur laquelle ils n'ont cessé de veiller comme sur l'arche sainte, continuant à organiser autour des actes du règne de Bibesco tantôt la calomnie, tantôt le silence.
Leurs écrits sur les discussions du Divan ad hoc nous fournissent une nouvelle preuve de cette vérité. Ici c'est la conspiration du silence. En effet, dans l'acte ou procès- verbal ayant pour titre : « Déclaration des vœux de la Diète de Valachie votée à l'unani- (c mité dans la séance du 21 octobre iS^y (i) », on rapporte le nom de tous ceux qui ont pris la parole dans le Divan, on résume leurs discours,... mais il n'est pas dit un mot de celui du Prince, dont le nom n'est même pas prononcé! Et il devait en être ainsi, étant donné que les élections pour le Divan avaient été faites sous le gouvernement du Caïmacam Prince Alexandre Ghica, ligué depuis longtemps avec les membres de l'insurrection de 1848, et qui s'était arrangé pour leur faire jouer dans l'Assemblée un premier rôle (2).
La raison? c'est que le discours du Prince Bibesco avait été
(i) Archives diplomatiques. Principautés unies, 1854-1866, p. 87.)
(2) Aali-pacha déplore Vindulgence dont l'esprit révolu tionnaire a été l'objet
de la part de l'élément conservateur avant, pendant et après les élections. Lettre
au Prince Bibesco, adressée à Paris, le 23 décembre 1857. (Constantinople.)
(Cette pièce est dans notre dossier : Pièces du Prince.) Rem, : A qui la faute ? Pourquoi la Porte avait-elle confié la Caïmacamie au
Prince Al. Ghica?
prononcé avant que le travail de la commission fût prêt, et que ce discours établissait les quatre points que Bibesco engageait le Divan à adopter, et qu41 adopta. Or, il importait, pour la légende (i), qu'il fût établi que tout ce qui avait été fait au Divan ad hoc avait été l'œuvre des prétendus patriotes de 1848.
Est-il nécessaire de rappeler que c'est M. J. Bratiano qui a demandé au Divan de prendre en main la réorganisation intérieure du pays, — faute que le Prince avait exhorté ses partisans à ne pas commettre, — que M. Alexandre E. Floresco a combattu cette proposition, et que l'Assemblée l'a repoussée comme n'étant pas de son ressort? A quoi bon? Notons seulement que le document dont nous parlons ne mentionne pas cette motion : c'est plutôt un document de parti qu'un document historique.
Rendons cette justice à M. N. Blaramberg que, bien que appartenant par la Princesse Ghica, sa mère, à cette dernière famille, il n'a pas goûté ce procédé mesquin, et a publié la majeure partie du discours du Prince Bibesco dans son ouvrage : « Essai comparé sur les institutions, les lois et les mœurs de la Roumanie (p. 308) .
(i) On a pu se rendre compte, à propos du voyage en Roumanie de M. Ulbach, ami de M. C. Rosetti, et de sa conférence à Paris, — retour de Bucarest, — du soin que les membres de l'insurrection de 1848 mettaient à entretenir leur légende.
Il nous a été donné, depuis, de constater les énormités, que chaque jour, le mensonge,, en matière d'histoire, fait écrire à l'ignorance, en lisant un paragraphe des « Notes sur la. vie du Roi Charles » publiées par V Indépendance roumaine le 13/25 octobre dernier. — Les derniers des Hospodars installés, y est-il raconté, n'agirent en rien autrement que les plus détestables des Princes phanariotes envoyés de Constantinople. Ils poursuivaient de la même haine qu'eux le réveil de l'esprit national, et étouffaient par la force brutale toutes les tentatives de régénération d'un peuple foulé aux pieds, etc. La révolution de 1848 survint,., l'Hospodar de Valachie, le Prince Bibesco, fut déposé, etc.
Autant de mots, autant de grossières erreurs publiées d'ailleurs avec insouciance à Bucarest même, sans qu'aucun Roumain, par fierté nationale ou par amour de la vérité, songeât à relever l'ignorance ou la mauvaise foi du rédacteur de la Deustche Revue.
Nous y avons répondu de Genève, dans un opuscule intitulé : c< Ignorance ou mauvaise foi. » L'ouvrage que nous publions complète notre courte réponse de 1893.