Rubens; sa vie, son œuvre et son temps
FRISE DE LA DÉCORATION DE \V I T II E II A 1, L . (Gravure de L. Vorsterman, d’après Rubens.)
AVANT-PROPOS
A glorieuse existence de Rubens, ses relations avec les souverains, ^ les événements auxquels il a été mêlé, bien plus encore l’éclat de son génie et le total vraiment prodigieux de ses œuvres, tout conspire à faire de son nom l’un des plus grands que nous offre l’histoire de l’art. Mais son extrême fécondité et l’universalité même de ses aptitudes semblent avoir défié jusqu’à présent une étude qui embrasse à la fois l’ensemble de sa vie et de ses productions. En reA'anche, plusieurs périodes de la carrière de l’artiste ou divers côtés de son infatigable activité ont fait l’objet de nombreuses monographies, précieuses à consulter. Dans ces derniers temps, en France, en Allemagne et surtout en Belgique où le maître a toujours été en honneur, les recherches des érudits et des critiques nous ont valu d’importantes découvertes sur sa personne et sur ses œuvres. C’est en profitant de ces informations éparses que j’essaie aujourd’hui de faire revivre cette noble figure. L’abondance même des matériaux dont je disposais était
(iRAVURE DU LIVRE A DESSINER.
(Dessin de Pontius, d'après Rubens.)
AVANT-PROPOS
pour moi un écueil, car elle m’obligeait après les avoir réunis, à les vérifier, à les subordonner les uns aux autres avant de les fondre dans cette étude.
La vie de Rubens a été très en vue. Sa correspondance, bien que nous n’en ayons conservé qu’une très faible partie, est assez volumineuse, et ses contemporains nous ont longuement parlé de lui. De son vivant même, Sandrart, qui l’avait connu, recueillait sur lui bien des renseignements, qui, peu après sa mort, étaient complétés par les indications biographiques que Bellori et de Piles tenaient de Philippe Rubens, le propre neveu du maître. Mais ce n’est guère que de notre temps que ces divers renseignements ont pu être contrôlés. Un savant hollandais, M. Bakhuizen van den Brink, perçait le premier le secret gardé jusque-là sur le lieu de naissance de l’artiste et sur les mystérieux événements qui l’avaient déterminé. Pour la période italienne, les heureuses découvertes de M. Armand Baschet dans les archives de Mantoue permettaient de connaître la durée du séjour de Rubens au delà des monts, sa vie à la cour du duc Vincent de Gonzague, les ressources variées d’instruction qu’il y avait trouvées et les premiers tableaux qu’il y peignit. C’est à MM. Cruzada Villaamil et C. Justi que nous devons de curieux détails sur les deux missions que le maître a remplies en Espagne, missions dont M. Gachard nous a donné le consciencieux exposé dans son Histoire politique et diplomatique de Rubens. Les lettres de Rubens ont été aussi l’occasion de plusieurs recueils publiés et annotés par MM. Em. Gachet, Carpenter, Sainsbury et Ad. Rosenberg, et tout récemment encore la belle édition des lettres de Peiresc, accompagnées des excellents commentaires de M. Tamizey de Larroque, nous a valu bien des lumières nouvelles sur les séjours successifs de Rubens en France, sur les amis qu’il y comptait et avec lesquels, dans une correspondance suivie, il entretenait un échange d’idées aussi affectueux que sincère.
.Mais ce sont surtout les compatriotes de Rubens qui nous ont fourni
AVANT-PROPOS
sur lui les travaux les plus considérables, ceux qui, en le Taisant mieux connaître, honorent le mieux sa mémoire. De tous temps, on s’était occupé de lui à Anvers, et le troisième centenaire de sa naissance, célébré dans cette ville en 1877, devait encore stimuler les études qui le concernaient. De nombreux documents sur sa vie furent publiés cette année même par M. P. Génard, et deux ans après paraissait V Histoire de la Gravure dans r École de Rubens que l’auteur, M. Henri Hymans,a depuis complétée par sa remarquable monographie de Lucas Vorsterman ( i8g3). La création du Bulletin Rubens, fondé en 1882, sous le patronage de la ville d’Anvers, donnait à la fois un centre et un nouvel essor aux recherches de tous les admirateurs du grand maître, et elle était suivie de près par la publication de la Correspondance de Rubens (1887), fondée avec le même patronage, sous la direction de M. Ch. Ruelens. Mieux que personne, l’éminent coriservateur du Musée Plantin, M. Max Rooses, contribuait, à son tour, à renouveler les études sur la vie et les œuvres de son illustre concitoyen. Après son Histoire de l’École de peinture d’Anvers. dans laquelle il fait naturellement au chef de cette école la plus large place, M. Max Rooses lui élevait un véritable monument dans son grand ouvrage, l’Œuvre de Rubens (1886-1892), fruit de longues et heureuses recherches à travers toutes les archives et les galeries de l’Europe. A la mort de M. Ruelens, M. Max Rooses était tout désigné pour continuer la publication de la Correspondance de Rubens dont il vient de nous donner le second volume. Bien qu’un grand nombre des lettres adressées à l’artiste ou écrites par lui semblent désormais perdues pour nous, — • celles de Spinola, par exemple, dont Rubens nous apprend luimême qu’il possédait « une centurie », — • il est permis d’espérer que l’avenir nous réserve encore bien des révélations à ce sujet. C’est ainsi que, tout récemment, l’accès des archives du château de Gaesbeck, gracieusement accordé par M™^ la marquise Arconati-Visconti, nous a valu la communication d’une copie complète du testament de Rubens et des comptes de liquidation de son héritage, dont on n’avait que des
extraits.
AVANT-PROPOS
L’appréciation des œuvres de Rubens a également donné lieu à des études critiques très nombreuses. De son temps même, Sandrart et Huygens, et peu après, en France, Roge>r de Piles et Félibien en ont parlé avec un sens très pénétrant. Il m’a semblé qu’il y avait quelque intérêt à rappeler ici ces jugements déjà anciens portés sur le maître, et j’ai pris plaisir à les rapprocher, à l’occasion, de ceux d’Eugène Delacroix qui professait un véritable culte pour Rubens et de Fromentin qui dans ses Maîtres d'autrefois lui a consacré des pages aussi élevées que judicieuses et délicates.
J’ai dû renoncer à donner, ainsi que je l’avais fait pour Rembrandt, un catalogue complet des œuvres de Rubens. Smith en avait le premier dressé une liste (iSSo-iSqy) que M. Max Rooses a augmentée et rectifiée sur bien des points. C’est le travail de ce dernier qui m’a le plus souvent servi de guide dans mes propres recherches, et je lui ai fait de fréquents emprunts, pour lesquels il est juste que je lui témoigne ici toute mon affectueuse gratitude. Je renvoie aux cinq volumes que comprend ce travail, ceux qui voudraient étudier séparément toutes les productions de Rubens et connaître les conditions dans lesquelles chacune d’elles a été commandée ou exécutée. On comprendra facilement qu’il m’était interdit d’entrer dans un détail aussi minutieux, puisque la description, même très succincte, de plus de i 200 peintures et 400 dessins, que comprend approximativement l’œuvre du maître, aurait suffi, et au delà, à remplir ce volume où j’avais à la fois à raconter sa vie et à essayer d’apprécier ceux de ses ouvrages qui m’ont paru caractériser le mieux la souplesse et la puissance de son génie. Je me suis donc borné, à la fin de ce livre, à citer brièvement les monuments et les collections publiques ou pri\ées qui contiennent ses œuvres les plus nombreuses ou les plus importantes.
Quant aux illustrations de ce volume, à côté de la reproduction des tableaux ou des dessins du peintre, qui en forment la plus grande et la
AVANT-PROPOS
meilleure part, j’ai cru bon de placer quelques portraits de ses maîtres, de ses élèves ou de ses amis, des vues des lieux où il a vécu, et un facsimilé de son écriture. C’est à la photographie que nous avons eu recours pour ces reproductions, comme au procédé le plus propre à en assurer l’exactitude. Si, pas plus qu’aucun autre mode de représentation, elle ne pouvait donner idée du coloris du maître, elle nous garantissait, du moins, l’avantage d’une traduction homogène, aussi fidèle qu’il était possible de l’avoir. Des quarante planches en taille-douce que contient ce livre, trente-sept sont dues à M. Dujardin, une à MM. Braun et C''^, et deux à M. Lœwy, de Vienne. Les quarante autres planches tirées hors texte, pour la plupart en plusieurs couleurs, sont des fac-similés de dessins du maître et de quelques gravures exécutées par lui-même. Les photographies qui nous ont servi, faites directement d’après les originaux, sont de diverses provenances et nous avons pris soin à la table d’indiquer leurs auteurs. Un grand nombre ont été empruntées à la riche collection de M. Fr. Hanfstaengl, de Munich, qui, avec une libéralité pour laquelle je tiens à lui exprimer ici tous mes remerciements, m’a permis d’y puiser aussi largement que je voudrais, ainsi, d’ailleurs, qu’il l’avait déjà fait pour la publication de ma précédente étude sur Rembrandt. Je dois aussi à l’obligeance de MM. le baron Alphonse de Rothschild, Léon Donnât, Stéph. Bourgeois, G. Goethe, R. Kann, Le Coûteux, F. Lippmann, Ch. Sedelmeyer et Somoff, la communication de photographies exécutées spécialement pour eux et qu’ils m’ont autorisé à reproduire.
Pour le choix de ces diverses illustrations, à côté des œuvres capitales qui devaient nécessairement figurer dans cet ouvrage, je me suis appliqué à donner, par la diversité même des sujets, quelque idée de l’universalité de Rubens. Plus d’une fois aussi, au lieu du tableau définitif, dans lequel souvent ses élèves ont eu autant de part que lui-même, j’ai préféré reproduire l’esquisse faite pour ce tableau, esquisse dans ce cas supérieure, à raison de la vivacité et de la spontanéité de son exécution, et dans laquelle j’étais certain de n’avoir affaire qu’à Rubens seul.
AVANT-PROPOS
Autant que possible, ces illustrations ont été classées selon l’ordre chronologique suivi dans le texte. Mais les conditions mêmes de la vie de Rubens m’ont forcé, en certains cas, à m’écarter un peu de cet ordre méthodique dans la répartition des gravures. En dépit de sa vocation précoce, l’artiste n’a produit qu’assez tardivement, et, dès le début de mon travail, il m’a fallu résumer, tout au moins, les circonstances dramatiques auxquelles sa famille a été mêlée; étudier ensuite l’influence que ses différents maîtres ont pu exercer sur son talent; parler aussi un peu plus longuement de ce séjour de près de huit années en Italie qui a eu sur son développement une action si décisive. Plus tard enfin, ses missions diplomatiques en Espagne et en Angleterre ont également absorbé une grande partie de son temps. A raison de ces diversions successives, tandis que certaines périodes de la carrière artistique de Rubens sont marquées par une production excessive, dans d’autres, au contraire, son activité créatrice a été retardée ou paralysée d’une manière presque absolue. J’ai dû, par conséquent, pour maintenir dans la composition de ce volume une certaine unité, étoffer un peu ceux des chapitres qui auraient été dépourvus d’illustrations, et alléger ceux qui en auraient été trop encombrés, afin de les répartir d’une manière à peu près uniforme. On excusera donc, à l’occasion, ce manque d’une concordance absolue entre le texte et les illustrations, concordance à laquelle j’aurais voulu me conformer plus complètement, mais qui ne répondait ni à l’économie de ce livre, ni à son mode de publication.
Depuis longtemps, je m’étais occupé de Rubens. C’est par une étude sur ses tableaux à la Pinacothèque de Munich, publiée en 1877 dans la Revue des Deux Mondes, que j’ai débuté dans la critique d’art. Mais, avant d’entreprendre le travail que je lui consacre aujourd’hui, j’ai cru nécessaire de revoir une fois de plus tous ceux des musées de l’Europe qui possèdent de ses œuvres, afin de mettre, autant que possible, une mesure pareille dans mes jugements, et aussi pour examiner avec plus de soin les questions qui méritaient d’être éclaircies. 11 m’a paru d’ailleurs éga-
AVANT-PROPOS
lement utile de rechercher la trace du maître dans tous les lieux où il a séjourné, en Italie, et notamment à Mantoue, en Espagne, en Flandre, à Anvers surtout, dans cette ville qu’il a tant aimée, où ce qui reste de sa demeure, ses ouvrages les plus importants, les monuments qui les contiennent et son tombeau lui-même nous parlent encore de lui. Pendant plusieurs années, j’ai donc vécu presque exclusivement avec Rubens, et cherché par ses oeuvres, par sa correspondance, par celle de ses proches et par tous les documents qui le concernent à pénétrer dans son intimité, à connaître ses opinions, ses croyances, son caractère, ses mœurs, et l’emploi même qu’il faisait de ses journées. Les deux inventaires de ses collections, celui de son héritage, et la liste des livres qui composaient sa bibliothèque, m’ont aussi pleinement renseigné sur son esprit d’ordre, sur sa fortune, sur ses goûts, sur ses lectures, sur sa curiosité toujours en éveil et sa prodigieuse activité.
C’est tout un monde que Rubens, et un tel homme ne saurait se révéler tout d’un coup. Pour se faire de lui quelque idée, il faut l’avoir étudié sous les nombreux aspects qu’il présente. A le voir avec ses allures de grand seigneur et son urbanité exquise, on ne se douterait guère que ce qu’il aime par-dessus tout c’est son intérieur et son travail, que toute sa vie il est resté simple, bienveillant pour tous, serviable, accessible aux plus humbles. Quand on sait à quel point ses heures étaient disputées, son temps rempli par des soins si différents, la place qu’y ont tenue sa correspondance très étendue et ses nombreux voyages, il ne semble guère possible que, sans se presser jamais, il ait pu suffire à tant de tâches et s’en acquitter en perfection. En pensant à ses aptitudes si diverses, à son goût pour la science, à sa culture littéraire, à son érudition, à ce sens politique qui a fait de lui le conseiller des archiducs et l’ambassadeur de Philippe IV, on serait tenté d’oublier qu’avant tout il a été peintre, que ce qu’il aime le mieux c’est son art, que c’est à lui qu’il rapporte tout ce qu’une mémoire extraordinaire, une intelligence merveilleuse, une volonté opiniâtre et un travail assidu ont pu mettre de ressources â son
AVANT-PROPOS
service. C’est naturellement sur l’art de Rubens que j’ai insisté, relevant dans ses écrits l’idée qu’il s’en faisait lui-même et choisissant dans la foule de ses œuvres celles qui m’ont semblé les plus éclatantes et les plus caractéristiques.
Je m’estimerais heureux si dans un si beau et si vaste sujet, j’avais su garder entre les riches éléments qu’il embrasse une juste mesure et mettre surtout en lumière ce qui fait l’originalité d’un pareil génie.
FRAGMENT d’UN DESSIN DE RUBENS.
(Collection de TAlbertine.)