CHAPITRE IX
de son caractère. Parmi tous ceux qui ont passé par son atelier, et ils sont nombreux, il n’en est pas qui ait jamais articulé contre lui quelque grief ou hasardé une récrimination. Aucune trace de jalousie, aucune voix discordante dans ce concert d’éloges, mais un désir unanime de contenter le maître. L’intérêt, la reconnaissance, l’affection, les retiepnent auprès de lui, car il est pour eux plein de dévouement et d’attentions. Sa sincérité est aimable ; sans les rebuter, sans les décourager, il démêle ce qu’il y a de bon, même chez les moins doués, et il s’applique à le développer. Aussi, ses disciples lui sont-ils très attachés ; il en est qui ne peuvent se décider à se séparer de lui ; ils sont comme de sa famille et c’est à plusieurs d’entre eux qu’il confiera l’exécution de ses dernières volontés.
Ainsi entouré et obéi, il justifie de tout point la faveur et la considération dont il est l’objet. Vis-à-vis des clients qui le pressent de commandes, son exactitude et sa correction sont absolues. A l’avance, il savent sur quoi' ils peuvent compter. Des tarifs établis prévoient tous les degrés de sa participation à l’œuvre qui lui est confiée : tant, si elle est complètement de lui ; tant, s’il l’a retouchée en son entier; tant, s’il s’est contenté d’en remanier les parties principales. Aucune méprise n’est possible et il s’explique lui-même, avec une netteté parfaite à ce sujet, dans plusieurs lettres qui nous ont été conservées et qui, ainsi que nous allons le voir, nous renseignent en même temps sur ses habitudes et sur son caractère.
Au commencement de i6i8, les travaux d’appropriation entrepris dans la maison acquise par Rubens étaient à peu près terminés. 11 s’y était fait disposer un logement commode pour lui et les siens, des ateliers pour ses élèves et pour lui-même et il prenait plaisir à orner cette magnifique demeure de peintures, de marbres et d’objets précieux de toute sorte. Mais quelle que fût, sur ce point, la vivacité de ses désirs, il n’était pas homme à se laisser entraîner au delà de ce qui lui semblait raisonnable. Ses achats étaient toujours en rapport avec ses ressources et sans jamais prendre sur son avoir, il en proportionnait l’importance à ses gains et à ses revenus disponibles. Cependant l’occasion s’offrit à ce moment pour lui d’acquérir une importante collection d’antiquités, formée par l’ambassadeur d’Angleterre, sir Dudley Carleton. Avant de résider à La Haye, ce diplomate avait été pendant cinq ans ministre auprès de la République de Venise, et c’est dans cette ville qu’il avait
ACHAT DES COLLECTIONS DE SIR DUDLEY. 2o3
acheté îe noyau de cette coilection que depuis ii n’avait pas cessé d’accroître. Amateur éciairé des arts et pratiquant lui-même la peinture ( i ), sir Dudley était en relations amicales avec d’autres amateurs anglais, notamment avec ie comte d’Arundel et il faisait fréquemment pour eux des achats par l’intermédiaire d’un de ses agents nommé George Gage. Rubens, instruit par ce dernier de l’intention qu’avait sir Dudley de se défaire d’une partie de ses œuvres d’art en les échangeant contre des tableaux de lui, s’empressa d’écrire à l’ambassadeur qu’ayant entendu vanter sa collection, ii avait depuis longtemps le désir de la voir ; mais que les travaux dont il était accablé à ce moment l’en empêchaient. Au cas où sir Dudley aurait, ainsi que le lui a dit M. Gage, « l’intention de faire quelque échange de ses marbres contre des peintures de sa main, étant lui-même fort épris d’antiquités, ii serait très disposé à accepter toute transaction raisonnable ». II lui semble que, dans ces conditions, le meilleur moyen d’aboutir serait de permettre au porteur' de sa lettre de voir les collections et de prendre note de ce qu’elles contiennent, afin de pouvoir !e renseigner exactement ; Rubens, de son côté, enverrait une liste des œuvres qui sont en ce moment dans son atelier, de manière à arriver à un accord. Le mandataire, que l’artiste recommande comme un galant homme, « jouissant de la considération publique et à la sincérité duquel on peut entièrement se fier », se trouvait être François Pieterssen de Grebber, originaire de Harlem et peintre distingué de cette ville (Lettre du 27 mars 1618) (2).
Un mois après, le 28 avril, Rubens revient à la charge. 11 a reçu avis de « son commissaire » que l’affaire est en bon chemin ; il ne discutera pas les prix que sir Dudley a payé les objets qui font partie de ses collections ; il s’en rapporte sur ce point à sa parole de gentilhomme et veut bien croire que ces prix n’ont pas été exagérés. En homme avisé, il fait cependant observer que d’ordinaire les grands personnages sont exposés à être un peu exploités par les marchands qui proportionnent leurs exigences à la qualité de l’acheteur, procédé que d’ailleurs il ne voudrait lui-même jamais imiter. « Pour moi, ajoute-t-il, que V. E. soit assuréeque je
(1) La dédicace,- datée de 1620, d’une gravure de J. Delff, d’après un portrait peint par -Miereveit et représentant sir Dudley, loue ce dernier non seulement comine « admirateur de l’art de la peinture, mais comme pratiquant lui-même cet art avec une grande distinction ».
(2) Sir Dudley étant, comme Rubens, familier avec l’italien, c’est dans cette langue que leurs lettres à tous deux sont écrites.