‹ Rubens; sa vie, son œuvre et son tempsChapitre 268 sur 553 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

sa main tout ce qui pouvait égayer ses regards, fortifier son talent, divertir ou élever son esprit. C’est dans ce cadre à la fois magnifique et familier qu’on aime à replacer cette grande figure et à pénétrer dans son intimité.

En dépit des modifications successives que l’ancienne demeure du maître a subies à la fin du siècle dernier, et du dommage plus funeste encore que, vers 1840, sa séparation en deux logis distincts devait amener pour elle, le voyageur en quête de souvenirs de Rubens ne saurait quitter Anvers sans visiter, au numéro 7 de la petite rue qui porte son nom, les lieux qu’il habita. Si changé qu’en soit l’aspect, bien des choses y parlent encore de lui. En entrant dans cette maison, le coup d’œil est saisissant. Les façades des bâtiments primitifs et plusieurs de ces bâtiments eux-mêmes ont, il est vrai, disparu ; mais les murailles de l’aile droite subsistent encore, avec leur toit orné comme autrefois de la girouette et des petites torches de métal qui le couronnent, et dans un grenier qui surmontait l’ancien atelier du maître, on peut voir la poulie destinée à hisser ou à descendre les grands panneaux sur lesquels il a peint ses chefs-d’œuvre. Le portique qui ferme la cour est resté intact avec sa galerie à balustrades, sa porte centrale flanquée de colonnes massives, et au-dessus, son fronton décoré d’aigles aux ailes déployées, tenant dans leurs becs des guirlandes. De part et d’autre, deux arcades plus petites sont dominées par des bustes sculptés d’après l’antique, ouvrage de Hubert van der Eynden, et accompagnés des inscriptions suivantes empruntées â la x‘^ satire de Juvénal :

A gauche : Permittes ipsis impendere numinibus quid Conveniat nobis, rebusque sit utile 7iostris.

Carior est il lis homo quam sibi ;

Et â droite : Orandum est ud sit mens sana in corpore sano.

Fortem posce animum et mordis terrore carentem. Nesciat irasci ; cupiat nihil.

Ces vers, que Rubens avait choisis pour les avoir toujours sous les yeux, comme un programme d’hygiène physique et morale qu’il se proposait â lui-même, semblent résumer sa propre vie. Cette franche acceptation de notre destinée, cet heureux équilibre de santé intellectuelle et corporelle, la force d’âme, le courage en face de la mort, la possession absolue de soi-même qui nous garde de la colère aussi bien

LA MAISON DE RUBENS

que des autres passions, ce sont là, en efTet, les traits principaux qui caractérisent une existence si belle et si bien réglée. En franchissant le portique et dans l’axe de sa porte principale, on aperçoit également intact, vers l’extrémité du jardin, le pavillon construit par le maître, pavillon qu’il a fidèlement reproduit dans le charmant tableau de la Pinacothèque de Munich où il s’est représenté lui-même se promenant avec sa seconde femme au milieu des fleurs, par une belle journée du printemps qui suivit leur mariage.

Parmi tous ces débris et ces restes encore debout du passé, on songe involontairement à la noble existence qui pendant trente années s’est écoulée dans ce coin paisible, aux affections et aux œuvres qui l’ont remplie. On pense que tout ce que la ville d’Anvers a fait pour cet admirable Musée Plantin où revit un côté si intéressant de son activité intellectuelle, elle pourrait à meilleur droit le faire aussi pour consacrer le souvenir du plus illustre de ses enfants, et de tout cœur on s’associe à l’appel chaleureux qu’adressait récemment à la vieille cité M. Max Rooses, l’homme qui, de notre temps, a le plus contribué à remettre en honneur son passé. Avec lui on voudrait que, dans une pensée pieuse de conservation et de respect pour la mémoire de Rubens, la ville d’Anvers s’assurât la propriété de ce qui subsiste encore de son ancienne demeure. <; Quel témoignage plus naturel et plus frappant de sa reconnaissance et de son admiration pourrait-elle lui offrir que de préserver de toute profanation ultérieure cette demeure, berceau de tant de chefsd’œuvre, et de la dédier au culte de cet incomparable génie ! »

Dans les années qui suivirent l’achat de sa maison, Rubens s’était contenté de s’y installer très simplement, mais bientôt, sa situation étant devenue plus prospère, il avait graduellement remanié et complété les bâtiments primitifs. Le 25 juillet i6i5, il concluait un arrangement avec le maître maçon François de Crayer, au sujet de la réfection du mur mitoyen qui séparait sa propriété de celle des Coulevriniers, et il faisait en 1617 sculpter les rampes de son escalier par Jean van Mildert (i).

Comme il avait ses idées en architecture, il fournissait lui-même ses plans aux ouvriers qu’il employait et grâce aux sommes de plus en plus importantes que peu à peu il y consacrait, ces améliorations ou ces

(1) J vaa den Branden ; Geschiedenis der A ntwerpschc Schilder-School, p. 5io.

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accroissements aboutissaient à un ensemble de constructions tout à fait appropriées à ses besoins et à ses goûts. Leur aspect original trahissait la prédilection du maître pour ces monuments italiens qu’il avait tant admirés au delà des monts et dont l’étude qu’il publiait en 1622 sur les Palais de Gêjies atteste chez lui la vivace préoccupation. Les quelques lignes qu’en guise de préface il mettait en tête de ce recueil nous montrent, en effet, qu’il se réjouissait « de voir peu à peu dans les Flandres l’ancien style dit barbare ou gothique passer de mode et disparaître pour faire place à des ordonnances svmétriques, conformes aux règles de l’antiquité grecque ou romaine, que des hommes d’un goût supérieur avaient mises en pratique pour le plus grand honneur de ce pays >>. En sortant de ses cartons les dessins et les plans qu’il avait réunis pendant son séjour à Gênes, Rubens pensait contribuer àune œuvre utile. Si avec son esprit sensé, il proclame la vérité de ce principe que « l’exacte accommodation des édifices à leur destination concourt presque toujours à leur beauté », il faut cependant avouer que le style de sa maison s’écartait beaucoup de la pureté des formes et des proportions classiques.

Deux planches gravées par Harrewyn en 1684 et 1692 nous permettent de concevoir ce qu’était à cette époque la maison de Rubens, alors qu’elle n’avait pas encore subi de changements bien notables. Au lieu de la correction et de la sobriété auxquelles il visait, il est plus juste d’y reconnaître ce mélange pompeux de style flamand et de style italien qui dérivait à la fois, chez lui, de son goût natif et des influences multiples auxquelles il avait été exposé. Les proportions massives et les lignes un peu tourmentées présentent plus de force que d’élégance. Mais si les détails semblent exubérants, du moins dans leur profusion, ces vases, ces bas-reliefs, ces pilastres, ces thermes et ces bustes placés entre les fenêtres dénotent une facilité d’invention remarquable. L’édifice a son caractère propre, et la diversité de ces motifs pittoresques manifeste bien la verve puissante de ce génie à la fois si personnel et si complexe, chez lequel les profits d’une longue éducation et d’un travail continu s’ajoutent et s’allient de la manière la plus intime aux dons d’une nature merveilleusement douée. A défaut de formes choisies et d’ordonnances bien harmonieuses, les franches découpures du portique, l’agréable perspective du pavillon placé à l’extrémité

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