‹ Ruines cléricales [microforme]Chapitre 13 sur 53 · VOLNEY · texte numérisé non relu

VOLNEY

Il y a quelques mois à peine mourait une pauvre fille fort dévote, niembre d’une foule de congrégations et associations de prières, mais aussi très pauvre. Sa sœur qui était en service chez un de nos concitoyens les plus respectablés eut la charge de ses funérailles et intéressa ses maîtres à sa situation. Peu au courant des dérrarches à faire,elle sollicita leur aide pour obtenir des funérailles décentes.

Le Dr X.. chez qui elle travaillaitse rendit au séminaire et faisant valoir les pieux états de services de la défunte et ses droits acquis dans les saintes sociétés dont elle faisait partie, demanda qu'un service fût chanté à l’inhumation qui avait lieu le lendemain, en offrant naturellement de payer un léger supplément.

Aussitôt, le préposé aux enterrements flairant une affaire dit de sa voix la plus doucereuse :

— Ah, certainement, pour une aussi sainte fille, nous ferons ce que vous désirez, mais nous ne le pouvons pas à Notre-Dame. L’enterrement est à sept heures et à huit heures nous avons un grand service, un service de TROIS CENTS DOLLARS ! Vous comprenez qu'il faut placer les décorations à l'avance et qu'on ne peut pas se servir de ces tentures-là pour un petit service

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de rien du tout. Non. Mais, si vous voulez, nous allons faire chanter un service à Ste-Cunégonde.

C'était en hiver ; offrir un service extra muros semblait une prétention si étrange qu’elle frisait l’impertinence et le docteur le lui fit bien voir. Enfin, de concession en concession,il fut décidé que le service aurait lieu à la chapelle Notre Dame des Anges, rue Chenneville.

Le convoi était bien humble, bien solitaire, La pauvre défunte venue du fin fond de sa campagne n'avait en ville ni parents ni amis, seul le Dr X... suivait le corps.

Lorsque la bière sortit de la petite chapelle, les cloches de Notre-Dame sonnaient à toute volée, le bourdon résonnait dans l'air, un char empanaché stationnait sur le parvis.

Sait-on quel était ce grand enterrement, ce service triomphal dont les miettes ne pouvaient même pas servir à une bravre et honnête fille qui s'était tuée à gagner la vie de son pauvre père infirme ? C'était le service d’une immonde proxénète qui, pendant vingt ans, a gangréné toute la jeunesse de notre ville, de Black Angèle, la plus hideuse virago, qui ait existé au monde.

C’est qu'il n’a pas d’odeur ou plutôt, bene olet l'argent qui tombe dans le coffre-fort ecclésiastique !

Lorsque vous montez la rue St-Laurent et que, parvenu à la rue Ste-Catherine, vous tournez à gauche vous voyez bientôt un énorme bloc de pierre qui a été construit par le Séminaire à même la succession d’un individu que tout le monde ax connu sous le sobriquet de Le Chien.

Le Chien avait fait sa fortune à exploiter une série de bicoques délabrées qui s’étendaient le long de la rue St-Urbain. Tout ce que la prostitution possède de plus repoussant était entassé là dans une horrible promiscuité. Chacun de ses bouges était loué à la semaine et

[=] d'avance ; le propriétaire faisait chaque samedi sa

tournée entassant dans son escarcelle le tribut du vice et du crime.

Quand ce saint homme rendit sa belle âme au créateur, il laissa cette escarcelle gorgée d’or au clergé qui s’en saisit et fit dire à satiété des messes solennelles pour ravir aux douleurs du purgatoire leur brebis repentante.

Aussitôt le bonhomme enfoui, on s'empressa de tirer parti de la succession et d’abattre les masures qui rappelaient de si tristes souvenirs, surtout qui ne rapportaient plus assez.

C’est alors qu’on construisit un large pâté de maisons à deux façades dont le bloc porte le nom du saint administrateur de la non moins sainte succession.

Mais il est évident que si la pierre a remplacé le modeste plançon, le trafic qui se commet dans ia place n'a guère changé.” En pleine rue Ste-Catherine, sous l'égide de cette pieuse fondation, s'étale une rangée de cabarets ou beaneries aux carreaux multicolores, aux paravents suspects et aux arrière boutiques trop connues.

L'argent qui sort de là ne doit pas se gagner au labeur annoblissant de l’honnête homme ou de l4 pure travailleuse, mais on n’y regarde pas de si près là-bas.

D'ailleurs, quand on a accepté l'argent de Black Angèle on n'a pas le droit de paraître scrupuleux.

C’est égal, quel drôle d'effet produit sur la jeunesse qui s’est conservée saine au milieu des tristes exemples de chaque jour, le spectacle de compromis aussi répugnants chez ceux qu'elle est appelée à vénérer.

Peut-on s'étonner de voir s’amoindrir le respect du prêtre et dans des cas de ce genre presque Île respect de la religion dont on met ainsi le bon renom et la vénération en coupe réglée ?

Il est absolument nécessaire dans une population comme la nôtre où il existe une liberté de mœurs que l'on pourraient qualifier d'excessive, de provoquer dans le peuple un vrai culte de la pureté corporelle.

Il ne rentre pas dans nos habitudes de caifeutrer jeunes filles et jeunes gens, de les claquemurer jusqu'à leur majorité, d'empêcher toute relation entre les deux sexes dans le cours de la vie usuelle ou sociale. Les duègnes et le œynécée sont inconnus au Canada, mais la fréquentation des jeunes gens et des jeunes filles entraîne pour ceux qui ont charge d'âme des devoirs d'autant plus sérieux qu'elle est plus libre.

Aï. lieu de la surveillance pratiquée dans d’autres pays aux mœurs plus sévères, 1l eût fallu recourir à des mesures toutes spirituelles qui auraient été effectives si elles eussent été appliquées consciencieusement et intelligemment.

C'était la vénération de l'honnêteté qu’on devait susciter dans les jeunes esprits par tous les moyens, par tous les actes et par toutes les paroles possibles.

Il aurait fallu que notre clergé fût chaste lans son corps, dans ses actes et dans ses paroles.

Tant d'exemples de relâchement de mœurs, de scandales, d’immoralité se rencontrent à chaque pas que nous pouvons dire : le clergé ne s’est pas montré chaste de son corps.

Les spéculations dont on vient de voir quelques spécimens prouvent clairement qu'il n’a pas été chaste dans ses actes.

A:-t-il été chaste dans ses paroles ? nous répondrons vite que non.

Qu'on prenne donc le premier ouvrage catholique venu, le catéchisme même, et qu'on médite si les prêtres qui l'ont rédigé ne sont pas les vrais coupables du mysticisme épouvantable qui règne chez nos dévotes et du trouble moral qui existe chez les jeunes âmes contraintes à subir leurs leçons.

Figurez-vous une petite fille de huit ans, qui répond à une bonne religieuse qui la prépare pour la première communion :

PETIT CATÉCHISME Page 70, No 4 :—

— Que nous défend le neuvième commandement ?

— Le neuvième commandement défend : lo Les pensées et les désirs qui ont rapport au mari ou à la femme d'autrui ; 20 toutes les pensées et désirs de la chair.

Page 67, No 432 : —

— Que défend le sixième commandement ?

— Le sixième commandement défend: lo Toute familiarité indécente avec le mari ou la femme d'autrui; 20 Toute immodestie sur soi-même ou sur d’autres, par regard, paroles ou actions ; 30 Toute indécence dans le vêtement ; 40 Tout ce qui conduit à l’impureté, comme les tableaux et les spectacles déshonnêtes, les danses vives, les livres et journaux immoraux.

Voilà de pauvres fillettes bien mstruites pour tomber entre les mains de jeunes chapelains.

Qu'arrive-t-il ensuite ?

Deux choses : où elles se réfugient dans le mysticisme et deviennent amoureuses de leur confesseur en tout bien tout honneur, ou cela tourne au plus grave.

Mais, le mysticisme c'est une ruine, c’est la ruine épouvantable de la jeunesse déflorée et avec elle la ruine fatale.

Aussitôt qu'il règne, les directeurs sont débordés, et l’on voit surgir une série de visionnaires qui les surprennent tôt ou tard dans leur bonne foi et leur probité.

N'est-ce pas bien ce qu'il ont cherché ?

Ce seront des lettres de plus en plus fréquentes, d'abord mensuelles, puis hebdomadaires, enfin quotidiennes. A chacune il faudra une réponse eb une longue réponse. Les questions sont si nombreuses, si pressantes, si sérieuses. Les visites suivront les lettres, visites non moins longues non moins fréquentes, eiles auront lieu soit dans le petit parloir vitré de la sacristie, bientôt à domicile, occupant des soirées, des

journées même et une foule de personnes, que ces assiduités étonneront, se scandaliseront.

N’en avons-nous pas eu un exemple frappant, il n’y a pas longtemps. Une jeune fille très honorable, intelligente, catholique plus que fervente aimait follement son directeur, d’un amour éthéré idéal mais assez humain pour provoquer une esclandre, lorsqu'elle a cru deviner chez lui une passion pour une autre femme.

C’eét bien simple : l’âme adonnée à la dévotion est exposée à des tentations plus longues et plus terribles, à une lutte plus acharnée. Les troubles l’inquiètent, l'envahissent ; d’elle-inême, il lui est impossible de reprendre son aplomb, sa route. De là, pour elle, le besoin pressant, impérieux de se livrer, de faire abnégation d'elle-même entre les mains d'autrui. Et cet autre sera toujours un être qu'elle croira exempt de ses faiblesses, de ses troubles, de ses perplexités. Il y a bien là un danger, comme le fait remarquer M. Caro.

“ Pour moi, je l'avoue, dit-il, je vois là un danger auquel je suis particulièrement sensible. A force de tribulations secrètes et de troubles, j'ai peur que l’âme dévote ne se lasse de ses luttes, ne se remette compiètement aux mains d'autrui et ne cherche son repos dans une abdication. Cette crainte me saisit involontairement quand je vois l'inquiétude éperdue de ces imaginations qu'un rien trouble et désespère et qui assaillent le directeur de leurs scrupules incessants. Dans cet état de la dévotion supérieure, on n'ose plus se permettre, sans consulter, une seule démarche, un seul soupir, un seul geste d'âme.

‘“ On trouve, ajoute-t-il, je ne sais s quelle molle jouissance dans cet abandon de’ soi-même aux mains d’un autre. La vie personnelle est un honneur et une fatigue aussi. En croyant ne renoncer qu'à l'honneur

l'orgueil de vivre par soi-même, on renonce en même temps à la fatigue de choisir et à la responsabilité du choix. L'apparence de l'humilité peut cacher, même dans cet état, cet excès de la vie spirituelle, je

ne sais quel fond d'inertie et de lâcheté, qui s’accommode volontiers d’un état passif et qui fait que nous aimons mieux être la barque que le gouvernail.”

C’est cela, tout marche bien, on s'endort et un beau jour l'ouragan éclate.

Par exemple, le réveil est terrible surtout lorsque l'être auquel la femme s’est confiée ne répond pas à ges aspirations, comme c'est trop souvent le cas.

Fénélon ne dissimule pas ces dangers dans une lettre sur la direction où tout est résumé avec une précision rapide qui n’est pas dans ses habitudes littéraires : “ Les meilleures choses sont les plus gâtées parce que leur abus est pire que celui des choses moins bonnes. Voilà ce qui fait que la direction est si décriée. Le monde la regarde comme ui art de mener les esprits faibles et d’en tirer parti, le directeur passe pour un homme qui se sert de la religion pour s’insinuer, pour gouverner, contenter son ambition et souvent on soupçonne dans la direction beaucoup d’amusement et de misère. Z'unt de gens sans étre ni choisis, ni éprouvés se mélent de conduire les âmes qu'il ne faut pas s’étonner qu'il en arrive assez souvent des choses irrégulières et peu édifiantes.”

Quelle vérité dans ces paroles, ces accusations que l'expérience de tous les jours rend irréfutables !

Ne comprend-on pas toute la responsabilité à laquelle s'exposent ceux qui négligent de dénoncer les coupables qui peuvent devenir des criminels ?

En veut-on une preuve, nous l'avons sous la main, si triste qu'il soit, puisque la vistime est morte à la peine ?

Qu'on lise ceci, c’est un roman de la vie réelle :

Une pauvre innocente jeune fille est morte à Ottawa, il y a deux ou trois mois, à l’âge de dix-huit ans. Durant ses dernières vacances, le médecin lui conseilla d'aller à la campagne pour refaire sa santé ; et incontinent elle se retira chez un curé très aimable, très obligeant et très recommandé. Par une étrange coïn-

cidence, un père d'un ordre religieux très à la mode se trouvait en même temps l'hôte de ce même curé. Nos deux dévots prirent donc leur parti comme on dit et rivalisèrent d’attentions toutes paternelles auprès de la jeune fille qui appartenait à l’une des premières familles de la ville. Œufs battus au lait, café au Hennessy, vin, fruits, etc., chacun lui portait son petit plft et à sa chambre, encore. Si empressés, si prévenants étaient nos galants que l'enfant les voyait à son lit, le matin, les mains remplies de choses propres à satisfaire sa gourmandise ou ses petits caprices. Et, pour garder son expression à elle (elle disait ces choses au premier venu, l'innocente enfant) elle ne s'en débarrassait qu'une fois décidée à se lever en leur présence. La santé ne revint pour@nt pas et elle partit de cet Eden.".... mais avant son départ, un de nos deux viveurs lui enjoignit de se conf ‘sser une fois rendue dans sa famille de toutes ces bagatelles, ces folies et ces riens qui les avaient tant divertis tous deux.

— Pourquoi disait la naïve enfant ?

— Il le faut (foi de curé).

— Mais je n'ai rien fait.

— C'est vrai, mais tu t'en confesseras toujours, mon enfant !”

Et cette jeune personne, en revenant du confessionnal dit à sa mère et puis, plus tard à toutes ses amies qu'on lui avait refusé l’absolution, qu'elle était renvoyée pour trois semaines.

Etait-ce :

Pour s’être p’ t’être pas laissé faire ?

Ce même Père, l'hôte du curé s’en va voir les élèves du couvent pendant le diner pour n'être pas gêné par les religieuses. Quand il les entend venir, il prend à la hâte sur les lèvres des jouvencelles de voluptueux baisers puis se retire drapé dans ses immortelles prétentions de prêtre galant, estimé, respecté, et même, alé !

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Dans le monde il est connu par le nombre de fillettes qui ne tarissent pas en éloges sur sa finesse, son amabilité et sur ses qualités de salon, enfin. On le dit spirituel, affable, prévenant, poli, irréprochable.

Tant mieux, mais l'Eglise n’y gagne rien et la candeur d’ imagination des j jeunes filles y perd beaucoup trop pour que nous puissions souffrir plus longtemps des attentats de ce genre.

Pour l'éducation des jeunes filles, comme pour la conduite des femmes, nous sommes de l'opinion de ce bonhomme qui racontait ainsi son histoire dans le chemin de fer de Sorel :

— Oui, j'arrive du Montréal, là oùs que j'ai été acheter un moulin à couper.

Je vous dis qu’il s’en passe des affaires de ce temps-là au Moutréal ; des affaires comme on n’en voit pas beaucoup chez les habitants. Des scandales que ça en fait frémir. Des femmes honnêtes, de première classe, qui font parler d'elles. C’est vrai que c’est avec des prêtres, mais quand même que ce serait avec des évêques, c’est toujours pas plaisant.

Je sais ben qu’il faut faire quéqu’chose pour la religion, mais, moi, je voudrais pas payer ma dîme avec c’te monnaie là.

Et puis, j'cré ben que j'suis pas l’seul qui prétende que ça devrait pas être permis, parce qu’il y a des curés, à ce qu’on dit, qui veulent excommunier ceux qui sont pas contents.

Y paraît aussi que y a un mandement d’archevêque qui dit que les bon: catholiques doivent fermer les yeux sur ces affaires-la.

Ca, ça peut faire l'affaire des curés, mais je reviens à ce que j'ai pour mon dire, que ça fait un peu moins l'affaire des maris.

Enfin, nous autres, les habitants, on n'aime pas ça; et puis il me semble que y en a queuqu’s-uns parmi les gens du Montréal qui aimeraient mieux aussi que ça fût comme dans l’ancien temps : chacun sa femme.

0 nt ge 2 rer =MpeRenn de 29

Ceux qu'ont refusé de prendre du ragoût, et qui se font Payer pour s’en passer, devraient pas, à c’qui m’semble, tremper leu pain dans l'assiette de ceux qui paient pour en manger.

Ça, ça m'embête.

Et c'est mon caractère.

Dans tous les cas, à c'te heure que j'ai mon moulin à Couper, je me moque de toutes ces affaires-là, ”

Faites comme lui, achetez des moulins à couper.

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