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devait repasser l'Oder et faire sa jonction avec Tarmée prussienne .

Voyons ce qui se passait à l'armée russe de Prusse-Orientale et à celle de Poméranie.

Pierre III, dès le 15 décembre, avait remplacé, au gouvernement de la Prusse-Orientale, Vassili Souvorof par le général Pierre Panine, qui dut céder à un autre le commandement du 2^ corps ; comme successeur à Boutourline dans le généralissimat, il donnait (qui s'y serait attendu?) Soltykof, le vainqueur de Paltzig et de Kunersdorf . Nous avons vu que Fermer, l'homme de Jaegersdorf et de Zorndorf, subit, vers cette époque, une sorte de disgrâce. Enfin, au camp sous Kolberg, Roumiantsof recevait l'ordre de se rendre sur-lechamp à Pétersbourg.

Les armées russes avaient appris avec un muet serrement de cœur la nouvelle du changement de règne. D'instinct, les moindres soldats sentaient que le nouvel empereur n'était point sympathique à leurs succès contre la Prusse, qu'il n'approuverait j)oint leur gloire, que le fruit de tant de sang versé allait être perdu pour la Russie. Ils savaient qu'à Pétersbourg toutes les traditions militaires de la nation étaient bouleversées, qu'on imposait à tous les corps le règlement, les manœuvres, l'équipement des Prussiens.

Le rappel de Roumiantsof, qui était parti en remettant le commandement à Volkonski, semblait un nouvel indice des dispositions peu bienveillantes du maître. Peut-être que Pierre III suspectait, au début, les sentiments du jeune et bouillant général. Il suffit, sans doute, à celui-ci d'un seul entretien pour dissiper les préventions impériales. 11 dut s'y révéler non seulement comme un des plus capables parmi les chefs de l'armée, mais comme un homme épris de la guerre pour la guerre et qui faisait passer au second plan les considérations de politique intérieure et môme de politique étrangère.

Un mois après , Roumiantsof reparaissait sous Kolberg, chargé du commandement de l'armée qui allait opérer contre le Danemark : il prépara la guerre contre le Danemark avec

une ardeur égale à celle qu'il eût pu déployer contre la Prusse. Le corps qui, sous ses ordres, avait fait capituler Kolberg, allait être porté à 50 000 hommes et renforcé d'un contingent de 6 000 Prussiens. Le 1^' juin, il reçut Tordre de faire occuper, par une avant-garde de 10 000 hommes, dans le Mecklembourg, les ijlaces de Rostock, Gùstrow et Waren, d'y établir des magasins, de se mettre en communication avec la flotte de la Baltique, commandée par Tamiral Spiridof.

I^e Danemark, si directement menacé, se préparait, comme il Ta fait en d'autres temps, et sans se laisser intimider par l'inégalité des forces, à une résistance énergique. Le roi Frédéric V avait confié le portefeuille de la guerre et le commandement de son armée à l'un des généraux les plus distingués de l'armée française, le futur ministre réformateur de Louis XYI, le comte de Saint-Germain. Celui-ci, feld-maréchal danois depuis 1761 \ avait porté les forces de son nouveau souverain à environ 70 000 hommes, mais dont 30 000 seulement pouvaient être aussitôt mis en ligne, et encore une bonne partie était médiocrement instruite, équipée et armée. Saint-Germain prit cependant TofTensive et se porta au-devant des Russes dans le Mecklembourg.

Houmiantsof, qui n'avait pas fait une seule objection aux idées politiques du tsar, s'inquiétait cependant des dispositions stratégiques qu'on lui imposait de Pétersbourg. Forcé d'étendre son armée, à travers la Poméranie et le Mecldembourg, de Kolberg à Rostock, et bientôt jusqu'à Ltibeck, il craignait qu'elle ne se fît surprendre et détruire en détail.

Un moment les choses parurent prendre un tour fâcheux, Saint-Germain, après une canonnade d'ailleurs insignifiante, avait réussi à expulser de Liibeck une avant-garde russe ; puis il avait disposé son armée de terre entre Wismar et le lac de Schv^^erin, et projetait de se porter sur les magasins de Waren, tandis que la flotte danoise, croisant sur les côtes de Poméranie, condamnait à l'inaction celle de Spiridof et

1. Sur cet épisodo de la vio de Sain L-Gcrmain, feld-maroclial danois, voyez le curieux livre de M. Mkntion, Le Co nte de Suint'Ge7nnain et ses réformes, Paris, Clavel, 18 34.

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gênait le ravitaillement de l'armée russe. Le pire était que Pierre 111 avait manifesté l'intention de se rendre au qnartier général et de diriger en personne les opérations. Les chances qu'avaient les Russes d'être battus s'en seraient accrues singulièrement.

Dans la première quinzaine de juillet 1762, l'armée russe de Kolberg, apjjelée désormais « armée de Mecklembourg », se composait des corps suivants : le corps Olitz, qui en était encore à marcher de la Vistule en Poméranie 5 le corps Plémiannikof et le corps Tysenhausen, autour de Kolberg, Drenau et Semrau ; la cavalerie de Berg, entre Kolberg et Treptow ; la cavalerie de Haugrewen, de Tre^Dtovv à Netzburg et Artensteinitz ; la réserve Volkonski, à peu près dans les mêmes parages. Enfin, le corps volant du général Brandt était en avant de l'armée et poussait ses avant-postes au delà d'Anklam. L'artillerie de Rouniiantsof présentait un effectif de 102 canons.

Pendant ce temps, Tcliernychef avait qnitté Thorn j^our aller opérer en Silésie sa jonction avec Frédéric 11. C'était nn renfort de 20 000 hommes qu'il lui amenait. Or, 20 000 Russes de moins du côté de Laudon, et 20 000 Russes de plus du côté de Frédéric, cela constituait un avantage de 40 000 hommes au profit de Frédéric 11. Ajoutez à cela que Marie-Thérèse s'était crue obligée, jjar raison d'économie, de licencier 20 000 soldats autrichiens. Au total, une différence de 60 000 hommes sur l'année précédente en faveur de Frédéric 11. « Si le roi, remarque celui-ci, avait gagné de suite trois batailles rangées, elles ne lui auraient pas procuré un plus grand avantage. » C'était donc avec les meilleures espérances qu'il allait commencer une nouvelle campagne de Silésie. En attendant l'arrivée de Tchernychef, il fit harceler par sa cavalerie celle des Impériaux, qui subirent une série de petits échecs.

Tchernychef était précédé, de quelques marches, par une avant-garde de 2 000 kosaks. Frédéric II les répartit entre ses deux corps de Lossovv et de Reitzenstein. Le 30 juin, le gros de l'armée russe passa TOder et marcha sur Lissa. Fré-

déric II utilisa tout de suite ce renfort en jetant les kosaks sur la Bohême. Il nous dit lui-même :

Ils se répandirent dans tout ce royaume, y semant l'épouvante. Dès le second jour de leur entrée, une de leurs troupes se présenta aux portes de Prague. La terreur que leur présence inspira fut si grande que M. de Serbelloni fut sur le point de quitter la Saxe avec son armée, pour s'opj^oser en personne aux désordres qu'ils commettaient. Il est vrai que leurs jirocédés étaient cruels : ils saccageaient, pillaient, brûlaient les lieux qu'ils trouvaient sur leur passage. Cette irruption n'aurait pas été infructueuse si on avait pu la prolonger.

Frédéric II ajoute que ces bandes indisciplinées, dès qu'elles étaient chargées de butin, reparlaient pour la Pologne afin d'y vendre ou d'y mettre en lieu sur leurs captures \ en sorte que la Bohême se trouva évacuée, de fait, huit jours après. Frédéric devait se trouver lui-même étrange dans ce rôle de « archiconducteur d'ours dans le Saint-Empire » qu'il avait tant reproché à Laudon.

Il n'eut pas le temps de s'y complaire. Il avait fait le projet d'attaquer l'armée de Daun par la droite et, comme première opération, de débusquer les corps autrichiens qui occupaient Burkersdorf et Leutraansdorf . Les rôles étaient déjà distribués et il avait assigné à Tchernychef les positions qu'il devait occuper. Tout à coup, dans raprès-midi, Tchernychef se présenta devant le roi de Prusse et, la larme à Tœil, lui annonça que Pierre III avait été déposé, que sa femme était montée au trône sous le nom de Catherine II, que lui-même avait reçu du Sénat l'ordre de faire prêter serment par les troupes à la nouvelle impératrice et de « quitter incessamment l'armée prussienne pour se retirer en Pologne ».

« La perte de Pierre III, ajoute Frédéric, fut un coup douloureux pour le roi, qui estimait son admirable caractère et qui l'aimait d'un cœur pénétré de reconnaissance. » Il ne s'opposa point au départ de Tchernychef : « la seule complaisance qu'il exigea de lui, fut de différer de trois jours son départ : à quoi ce général se prêta de bonne grâce. Ces trois jours étaient précieux -, il fallait les mettre à profit pour frap-

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per quelque coup décisif. La présence des Russes en imposait aux Autrichiens, et ils ignoraient encore la révolution qui venait d'arriver. » Frédéric II profita, en effet, de ces circonstances pour enlever les positions qu'il convoitait; il lança le corps de Wied sur celles de Leutmansdorf, les corps de Knoblocli et Mœllendorf sur celles de Burkersdorf, tandis que l'armée russe, l'arme au bras, semblait couvrir une de ses ailes et lui servir de corps de réserve. Dans la joie du succès, Frédéric II embrassa Tchernychef et, malgré la pénurie de son trésor, lui fit don d'une épée d'honneur, estimée 27 000 thalers. Les trois jours écoulés (19-22 juillet), les Russes se séparèrent des Prussiens et repartirent pour la Pologne, « sans que les Impériaux eussent la moindre nouvelle de leur séparation » .

La révolution qui s^était accomplie à Pétersbourg le 9 juillet 1762, qui coûta le trône à Pierre III et qui allait lui coûter la vie, avait été prévue par Frédéric II. L'excès même des manifestations prussojjhiles du tsar, l'indiscrétion qu'il mettait à se déclarer le serviteur du roi de Prusse, le mécontentement qu'avait excité son mépris de la religion et des usages nationaux, la hâte fiévreuse dont il accumulait les réformes, l'hostilité soulevée dans l'armée et surtout dans les régiments de la garde par les nouveaux règlements militaires, le désappointement ressenti par l'aristocratie à la suite d'une paix désavantageuse d'où naissaient aussitôt deux lourdes guerres, l'intérêt de la Russie complètement sacrifié à celui du duc de Holstein, par-dessus tout l'attitiide de l'impératrice, à plusieurs reprises humiliée en public, outragée par la passion du tsar pour Elisabeth Vorontsof, menacée d'être jetée dans un couvent et de voir déshériter son fils, tout cela n'avait point échappé à l'œil clairvoyant du roi.

Plus d'une fois il avait essayé de faire renoncer Pierre III à sa guerre impopulaire de Danemark 5 plus d'une fois il l'avait fait avertir par Goltz et Schwerin des dangers qui le menaçaient, le suppliant « de ne point négliger des précautions essentielles pour la sûreté de sa personne ». Pierre III n'avait rien voulu entendre ; il avait poussé à bout l'armée,

le clergé, la tsarine; il avait mis celle-ci dans Talternative de perdre ses droits légitimes ou de conquérir l'empire par un coup de force. Il fut surpris par la promptitude et l'énergie de Catherine ; l'élève de Frédéric II fit honte à son maître par l'ineptie de sa défense. Il abdiqua docilement, suivant l'exjjression du roi de Prusse, « comme un eniant qu'on envoie se coucher ». Maintenant Catherine II régnait et Pierre III était mort misérablement à la villa de Rocha.

Le pouvoir issu du coup d'État sembla d'abord vouloir être un gouvernement de réaction contre tout ce qu'avait fait ou projeté l'empereur défunt : dans la politique étrangère aubji bien que dans les affaires intérieures. Le manifeste d'avènement dénonçait le roi de Prusse comme « le perfide ennemi » ; les mesures adoi^tées dans la province de Prusse-Orientale, les mouvements des armées russes de Poméranie, de la Vistule et de la Pologne, tout faisait craindre qu'après avoir passé du camp de la « grande alliance » dans le camp prussien, elles ne reprissent la lutte contre Frédéric II avec autant d'acharnement qu'au temps d'Élisabetli.

Aux craintes que pouvait avoir le roi de Prusse répondaient celles qu'il inspirait à Pétersbourg. Au premier moment, on y avait cru que Frédéric II prendrait fait et cause pour son ami malheureux, qu'il ferait quelque tentative pour le délivrer ou le venger. Surtout on s'attendait à ce qu'il retînt de force l'armée de Tchernychef et ne la fît prisonnière.

Quand on vit qu'il n'en était rien et que Tchernychef avait déjà repassé l'Oder et continuait tranquillement sa marche sur Posen, on se rassura un peu.

La nouvelle que toutes les armées russes, même le corps volant de Brandt, déjà engagé dans le Mecklembourg, avaient prêté serment sans aucun incident, calma, en outre, des inquiétudes d'un tout autre ordre. Elles avaient été assez vives : comme la tsarine s'imaginait apparemment que Roumiantsof était tout dévoué à Pierre III, son premier soin avait été de le rappeler, en lui enjoignant de remettre son commandement à Panine. Le jeune général eut à se justifier une seconde fois

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devant un nouveau régime. Dans son rapport du 19 juillet, où il informait Catherine qu'il avait fait prêter serment par son armée, il ajoutait :

Permettez à l'esclave le plus soumis et le plus humble de Votre Majest" ^ ériale de solliciter la continuation de sa faveur et bienveillance, et de l'assurer en toute sincérité que je n'ai jamais placé mon bonheur et le salut de ma patrie qu'en la personne de Votre Majesté Impériale, seule consolation et seul réconfort dans les extrêmes et déjà longues inquiétudes que le passé m'avait fait concevoir.

11 partit aussitôt pour Pétersbourg, n'eut pas de peine à s'y justifier et revint ensuite 2)rendre le commandement.

C'est en son absence et pendant Vintérim fait par Panine que furent prises la plupart des dispositiojjs relatives au retour des armées. Un pouvoir encore mal établi trouvait aussi dangereux pour lui de reprendre la guerre contre Frédéric II, fût-ce pour la conservation de la Prusse-Orientale, que de la continuer de concert avec lui contre rAutriche ou le Danemark. 11 fallait liquider à la fois toutes ces aflaires et assurer à la Russie cette paix qu'elle désirait plus encore que le maintien des conquêtes.

Il était trop évident que la guerre de Sept ans tirait à sa fin. La Suède avait, à la suite de la Russie, abandonné la « grande alliance » et signé la paix à Hambourg, le 22 mai 1762, restituant à Frédéric tout ce qu'elle occupait de la Poméranie. Les Français s'étaient vus jDresque chassés de la Hesse par Ferdinand de Brunswick. L'intervention de l'Espagne n'avait fait qu'ajouter la ruine de ses colonies et de sa marine à la ruine de la marine et des colonies françaises. L'Autriche elle-même, inquiète des agitations ottomanes que la politique de Frédéric II avait suscitées sur ses frontières du sud, se résignait à faire son deuil de la Silésie. Quand même la Russie serait rentrée dans l'arène avec toutes ses forces, elle n'eût point réussi à relever le courage de ses anciens alliés. Peut-être que Catherine II, songeant à la Courlande, à la Pologne, à la Turquie, à la Suède, entrevoyait-elle pour l'avenir, dans une entente sinon dans une

alliance avec Frédéric II, de larges compensations pour l'abandon de la Prusse-Orientale.

Cependant, dans les décisions que prit le conseil de guerre tenu par Panine, le 22 juillet, on trouve la trace de défiances encore bien vives envers Tallié de la veille, Tennemi de l'avant-veille . On décide que Ton restera au camp sous Kolberg tant que Brandt n'aura pas ramené ses troupes du Mecklembourg et tant que Tchernychef ne sera pas en sûreté dans la Pologne. Brandt a même ordre de faire retraite en se portant un peu sur la droite jusqu'à Tempelburg, « afin de pouvoir aller au secours de Tchernychef, dans le cas où Frédéric II essaierait de le retenir de force ». On décide de ne lever le camp sous Kolberg que quand toutes les armées seront concentrées et hors de péril. En attendant, on renvoie déjà en Russie, par la voie de mer, tout le gros bagage, l'artillerie de siège, les malades, les blessés. Puis, quand toutes les forces sont enfm concentrées, on se met en retraite dans la direction de la Vistule : Tchernychef a ordre de marcher sur Dunabourg, Panine sur le même point pour continuer ensuite sur Smolensk, Dolgoroukof sur Riga. Bientôt toutes les troupes sont en quartiers d'hiver dans les vieilles provinces de l'empire : la Prusse-Orientale est totalement évacuée, et la paix russo-prussienne du 5 mai se trouve de fait exécutée dans tous ses articles. Seul le traité d'alliance du 19 juin, n'ayant pas été ratifié, est considéré comme caduc.

Au reste, l'Europe entière éprouve la même lassitude de la guerre. La mort d'Elisabeth et les excentricités de Pierre III ont pour jamais désagrégé la « grande alliance ». Le 3 novembre 1762, se signent à Fontainebleau les préliminaires de la paix entre la France, l'Espagne et l'Angleterre, qui aboutissent au traité de Paris, le 10 février. Presque en même temps, le 15 février 1763, les deux grandes i)uissances allemandes signent la paix d'Hubertsbourg.

Personne, sauf l'Angleterre, n'a rien gagné en ces sept années de guerre : la France a renoncé à ses espérances sur la Belgique comme l'Autriche à la reconquête de la Silésie, comme la Russie à l'acquisition de la Prusse- Orientale. Elles

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peuvent se consoler en pensant qu'elles ont affaibli la puissance matérielle de Frédéric II, quand même elles n'ont i)as réussi à réduire d'an pouce de terre ses États ; mais combien s-i force morale et son prestige en ont grandi ! La Prusse, à ce point de vue, est bien plus faite que défaite. Le génie de son roi a légitimé son intrusion dans le concert des grandes puissances.

La Russie, en renonçant à la Prusse-Orientale, ce fruit unique de ses victoires, qui lui eût assuré une situation si avantageuse sur le littoral baltique, avait-elle tout j^erdu ?

Non, car le rôle qu'elle a joué dans la guerre de Sept ans Tavait grandie, elle aussi. Du même pas que la Prusse, elle avait fait son entrée dans la grande histoire européenne. Seule parmi les membres de la coalition, et presque à l'égal de l'Angleterre et de la PrussC;, la Russie, d'abord simple auxiliaire de l'Autriche, remportait les honneurs de la guerre. Elle avait montré de quel poids, malgré les faiblesses et les brusques retours de sa politique, elle pesait déjà sur le continent européen. Son accession à la coalition francoautrichienne avait suffi à contre-balancer tout le génie de Frédéric II ; il suffit qu'elle sortît de la coalition pour que celle-ci tombât en dissolution.

Au point de vue militaire, il est à remarquer que, dans tout le cours de la guerre de Sept ans, l'armée russe arrivait toujours tard sur le théâtre principal des opérations : en juillet ou en août, elle portait quelque grand coup ; dès octol)re ou novembre, elle recommençait les interminables marches qui devaient la ramener sur la basse Vistule. Pas une seule fois elle n'a hiverné en Allemagne. Gela tient parfois à l'incertitude du commandement supérieur, ijIus souvent â la difTiculté d'approvisionner une troupe si nombreuse, encombrée de tant de cavalerie et de tant de betes de trait, dans des pays si pauvres et si fréquemment ravagés. L'intervention de l'armée russe, lente, tardive, de courte durée, était comme un ouragan qui bouleversait un moment tout l'échiquier de la guerre, déconcertait la tactique des amis et des ennemis, entassait des

RUSSEîS ET PRUSSIENS.

monceaux de ruines et de cadavres, puis, comme un orage remporté par une saute de vent, s'éloignait en grondant vers le nord-est. L^armée russe disparue, la guerre savante, méticuleuse, méthodique, reprenait entre Frédéric II et Daun, le prince Henri et Laudon ; on relevait les pièces de Téchiquier abattues par la tempête moscovite, les pions, les cavaliers, les tours, et la partie d'échecs continuait. Au reste, Daun eut quelquefois à regretter la retraite prématurée de ces redoutables alliés, car c'est après leur départ pour la Vistule en 1757 que, le 3 novembre, Frédéric TI lui infligea la sanglante défaite de Torgau.

Assurément la tactique de l'armée russe est, en ces années-là, inférieure à la lactique frécléricienne ; celte armée ne sait faire que la guerre de positions, qui abandonne à l'ennemi rinitiative des opérations : dans les victoires de Jêegersdorf, de Paltzig, de Kunersdorf, dans la bataille glorieusement indécise de Zorndorf, les positions adoptées par les Russes jouent le rôle prépondérant. Cette tradition, assez dangereuse, ne s'est pas perdue dans les guerres ultérieures : Austerlilz, Friedland, Borodino (la Moscova) sont des batailles de positions pour les Russes, et le vainqueur, ce fut l'héritier génial de la tactique frédéricienne,

Gei^endant, c'est la guerre de Sept ans qui a révélé à l'Europe l'existence d'une armée russe. Jusqu'alors, celle-ci n'avait paru, avec Pierre le Grand et avec Anna Ivanovna, que dans des luttes localisées dans les régions de la Baltique ou de la mer Noire ^ ou bien, avec Anna Ivanovna ou Élisabetli, elle ne s'était manifestée que par les deux promenades militaires qui coïncidèrent avec la fin des deux guerres de succession plutôt qu'elles ne hâtèrent cette fin. L'armée russe n'avait guère combattu que contre des Suédois, des Polonais, des Tatars, des Turcs, des Persans : pour la première fois elle descendait dans la grande arène, en émule des armées française et autrichienne, en adversaire souvent heureux de Tarmée prussienne, et deux fois elle avait tenu tête à l'effort personnel d'un Frédéric II. Ce sont là des pages si importantes de son histoire, des noms de batailles si glorieux à

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inscrire sur des étendards, qu'on peut s'étonner que le souvenir ait pu en être oblitéré par les guerres du long règne de Catherine II, où elle fut loin d'avoir un adversaire aussi digne d'elle. En somme, Catherine II n'eut à combattre encore que des Suédois, des Polonais et des Turcs. A tout bien considérer, les campagnes de l'armée russe dans la guerre de Sept ans restent sa grande école militaire du xviii^ siècle ; de la guerre du Nord sous Pierre le Grand aux guerres d'Italie et d'Helvétie avec Souvorof et aux formidables guerres napoléoniennes, le point culminant des fastes russes, c'est vraiment la guerre de Sept ans. 11 n'y a pas une bataille des guerres de Catherine II qui puisse se comparer à Jaegersdorf, à Zorndorf, à Paltzig, à Kunersdorf, car ce n'est pas seulement la bravoure de l'ennemi, c'est aussi sa valeur technique qui donne son prix à la victoire. Avant ces batailles, il faut remonter jusqu'à Poltava; après ces batailles, il faut descendre jusqu'à Cassano, la Trebbia, Novi, Austerlitz, Eylau, Friedland, Borodino, Leipzig, pour en trouver l'équivalent. Entre Charles XII et la France du Directoire et de l'Empire, les Russes n'ont rencontré qu'un seul adversaire sérieux : c'est Frédéric 11. C'est pourtant cet ennemi-là qu'Elisabeth a fait plier, que Fermor a tenu en échec, que Soltykof a écrasé.

Dans cette guerre, l'armée russe a pratiqué toutes les parties de l'art militaire tel qu'on l'entendait au xv!!!"" siècle ; non seulement elle a livré de grandes batailles, mais, avec Soltykof, elle a fait des marches savantes, suivi l'ennemi ou retardé sa poursuite, passé des fleuves en sa présence, occupé des positions où elle a pu l'arrêter sans combat 5 avec Roumiantsof, sous Kolberg, elle a montré comme on prend une place dans les règles, forçant l'ennemi à évacuer son camp de soutien, dispersant ou prenant les troupes de secours, combinant les opérations de terre avec celles de la marine, réduisant enfin l'assiégé à capituler sur une brèche ouverte.

Dès la première année de la guerre, elle n'a cessé de se perfectionner dans toutes les branches du service. Ij'infan-

terie s'est toujours montrée supérieure à celle des Prussiens, soit par la ténacité dans la défensive, soit par Télan dans l'offensive, résistant aux feux les plus terribles de l'artillerie et supportant, sans avoir désormais recours aux chevaux de frise, les charges des escadrons. La cavalerie régulière, si médiocre au début de la campagne, si mal montée, si malinstraite, a fini par se mettre en état d'accepter le combat, à nombre égal, contre celle des Prussiens. La cavalerie irrégulière s'est débarrassée de quelques-uns de ses vices originels, comme la multitude excessive des chevaux non montés ; sous des chefs comme Stoffeln, Tottleben, Berg, elle s'est montrée incomparable par l'audace et la vitesse de ses raids, la rapidité avec laquelle elle se répandait sur d'immenses espaces, coupant les communications de l'ennemi, réduisant même un Frédéric II à ne plus savoir où il en était, assurant la sécurité de l'armée en marche et le secret de ses manœuvres. Dès le début, l'artillerie s'est révélée comme possédant le matériel le plus perfectionné de l'Europe, notamment ces obusiers Ghouvalof dont ni la Prusse, ni la France ne possédaient l'équivalent -, elle a réformé son système d'attelage ; elle s'est donné, par la création de régiments spéciaux de canonniers et de fusiliers d'artillerie, ce qui lui manquait encore comme protection assurée et bon service des pièces.

Il est vrai que cette coalition de quatre puissances européennes, non compris la Saxe et les États du Saint-Empire, n'a pu triompher de la résistance de Frédéric II et le contraindre à rendre ses précédentes conquêtes. La politique a eu plus de part dans cet échec que rinsufïîsance des armées. Nous avons montré quelles causes de faiblesse et de divisions travaillaient la « grande alliance », quelles autres causes à Pétersbourg même énervaient la volonté de la tsarine absolue. Dans chacune des cours coalisées, de même qu'entre elles toutes, y avait désaccord, méfiance, arrière-pensées. Dans chacune de leurs armées, il y avait des tiraillements entre les généraux, entre Laudon et Daun, entre Broglie et Soubise. Les meilleurs étaient entravés dans leur action par des conférences, des conseils auliques, des intrigues de cour. Il n'y

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avait de résolution que dans le camp do Frédéric II et dans les conseils du roi d'Angleterre V

Mais tout ce qui concerne le gouvernement, la diplomatie, les mœurs militaires du xviii^ siècle, ce sont des particularités du temps, Taccidentel de l'histoire, la superficie des choses. Attachons-nous à ce qui est durable, permanent, profond, à ce qui tient au caractère même de la nation et ne peut périr qu'avec elle.

Pour l'armée russe, ce qui est vraiment national, ce qui est d'aujourd'hui comme de ce temps-là, ce qui se retrouve dans les guerres de Pierre le Grand, dans les guerres d'Elisabeth, dans les guerres de Souvorof, dans les guerres d'Alexandre contre Napoléon, ce que nous avons retrouvé sous Sévastopol et sous Plévna, c'est la composition vraiment excellente de cette armée qui fait d'elle l'image de la nation ; c'est le dévouement ardent à la religion, au tsar, H la patrie ; c'est l'abnégation devant les dangers, les privations et les fatigues 5 c'est la solidité de ces fantassins dont Napoléon, après Frédéric II, a dit qu'il ne suffisait j)as de les tuer pour les vaincre ; c'est le flot inépuisable de cette cavalerie légère, qui, aujourd'hui, n'est jjIus irrégalière que de nom ; c'est cette mobilité et cette audace qui la feraient toujours si redoutable dans les vastes plaines du Nord; c'est la ténacité, le stoïcisme, la sûreté de coup d'œil des canonniers de

1. « Le roi de Prusse, pondant la guerre de Sept ans, aurait tenu téte à la France, à l'Autriche et à la Russie : ce résultat serait miraculeux. Un prince n'ayant que 4 millions de sujets aurait lutté sept années contre les trois plus grandes puissances de PEurope, qui en avaient 80 millions! Mais, en fixant ua regard altonlif sur les événements de cette guerre, le merveilleux disparait, sans que cela diminue Padmiration qu'inspirent les talents de ce grand capitaine. » Et Napoléon explique ensuite comment Frédéric II n'a presque pas eu à lutter contre la France, « contenue sur le Rhin et le Weser par Parmée des princes à la solde de l'Angleterre, composée d'Anglais, Hanovriens, Ilessois, Brunswickois )). La Russie « ne fit que ce qu'il fallait faire pour satisfaire à cet instinct amhilieux qui la portait à essayer ses armées contre des armées manœuvrières, pour pouvoir un jour accomplir ses destinées, dont elle avait le pressentiment )>. L'Autriche « n'avait qu'un état militaire très faible, tandis que la Prusse, qui, de longue main, était organisée comme un camp, avait des armées nombreuses et manœuvrières ». Enfin, « les riches subsides que Frédéric II reçut de l'Angleterre lui donnèrent des moyens de lever des soldats et des officiers dans toute PAUemagne ». Napoléon, Précis des guérites de Frédéric II,

1759, de 1812, de 1854, de 1877. Toutes les qualités, toutes les vertus militaires qui se sont révélées dans la guerre de Sept ans semblent s'être conservées intactes jusqu'à nos jours. Il s'y est seulement ajouté les perfectionnements techniques que cent cinquante ans de culture européenne et de progrès scientifique ont permis à la Russie de réaliser.

TABLE DES MATIERES

Pages.

Pkéface V

CHAPITEE P^

La Russie, sous les deux Anna, est gouvernée par les Allemands. — Coup d'Etat militaire de 1741 : avènement d'Elisabeth Pétrovna. — D'abord elle ne rompt pas avec l'alliance autrichienne : son attitude pendant la guerre de la succession d'Autriche. — Le traité d'Aix-la-Chapelle (1748) et la Russie. — Tension dans les rapports entre la Russie et la Prusse. — Le grand-chancelier Bestoujef : son mémoire de 1753 contre la Prusse. — Tendances de la tsarine à se rapprocher de la France : missions Valcroissant, Douglas, d'Eon, Michel de Rouen. — Le renversement des ^ alliances. — Situation de la Russie devant ralliance francoautrichienne. — Méfiances de Louis XV à l'égard de la Russie. — Faiblesse réelle du gouvernement russe : la jeune cour. — Le grand-duc Pierre et la grande-duchesse Catherine. — La santé d'Elisabeth : mission du médecin français Poissonnier. — Pourquoi la coalition devait échouer.

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