‹ Rutebeuf (volume 2)Chapitre 32 sur 37 · Merveilleux semblant : très belle apparence · texte numérisé non relu

Merveilleux semblant : très belle apparence

Tous ceus qui par hasard passaient.

Or avint qu'un d'eus y hanta Qui la demoiselle enchanta, Je vous dirai en quel manière.

La jeune fille ayant exprimé au Frère son désir d*entrer en religion : « Ah ! lui dit le Frère, si vous vouliez mener la vie de Saint-François, vous ne pourriez manquer d'être un jour une sainte ! » Puis, pour mieux Tabuser , il feint de combattre l'idée qu'il a fait naître en elle, lui représente que, pour entrer dans l'ordre de Saint-François, il faut qu'elle soit sûre de pouvoir garder à Dieu une fidélité inébranlable. Elle en fait le serment en toute bonne foi.

Alors le Frère la reçut.

Par sa ruse il sut tromper celle Qui ne pensait à fourberie :

Sur son âme il lui défendit Que nul ne connût son projet, Qu'elle fît si secrètement Couper ses belles tresses blondes Que jamais ne le sût le monde, Et qu'elle prit tels vêtements Comme à jeune homme conviendrait, Et qu'ainsi mise elle vînt droit Au couvent dont il est custode.

Lui, qui était plus faus qu'Hérode, Part alors et lui fixe un jour.

Et elle a pleuré mainte larme Quand loin d'elle partir le voit....

Elle croit comme prophétie Tout ce qu'il lui a sermonné; Elle a son cœur à Dieu donné ; Lui, a fait du sien un tel don Dont il espère bon salaire.

Sa pensée est tout le contraire

Du bon penser où elle pense.

Car elle pen^e à la retraite,

A s*ôter de l'orgueil do inonde ;

Et lui, en qui péché déborde.

Qui brûle do feu de luxore.

Met sa pensée et son désir

A conduire la demoiselle

An bain, où il se veut baigner :

Y brûlera, si Dieu n'y yeille.

Car elle ne se défendra

Ni ne saura le contredire.

De quoi qu'il la veuille convaincre.

A ce va le frère pensant.

Son compagnon, en cheminant.

Qui s'ébahit qu'il ne lui parle.

Lui a dite cette parole :

« Où pensez- vous, frère Simon? »

Il dit : a Je pense à un sermon.

Au meilleur que je pensasse onques ».

L'autre repont : « Or pensez donques ! »

Frère Simon au fond du cœur Ne peut s'empêcher de penser A la fille qu'il a quittée.

Et elle désire moult l'heure Où elle aura la corde ceinte ...

Ses bcaus cheveus a fait rogner,...

De bons houseaus était chaussée, Et de robe d'homme vêtue,...

Bien semblait jeune homme de mine.

Et vint en pareille manière Où rendez-vous était donné.

Frère Simon, que le Démon Et presse et tourmente et assaille, De sa venue eut grande joie.

En l'ordre la fit recevoir, Bien sut ses frères décevoir.

Il lui donne robe de l'ordre Et lui fit faire grand tonsure; Puis la fit au moùtier venir.

Bel et bien s'y sut maintenir, Et en cloître et dedans moûtier, Et elle sut tout sou psautier

Et fut bien de chanter apprise.

Elle chantait avec les autres Moult bien et moult courtoisement, Et moult se tient honnêtement.

Or eut demoiselle Denyse Ce qu'elle voulait à son gré.

Son nom ne lui fut pas changé :

Frère Denyse l'appelèrent.

Frère Denyse moult aimèrent Tous les frères de ce couvent; Mais plus l'aimait frère Simon....

Vie il menait de débauché, Avait laissé vie d'apôtre.

Il lui apprit la patenôtre, Qu'elle retenait volontiers.

Frère Simon, dans ses tournées de quête, ne voulait plus d*autre compagnon que frère Denyse. Or, un jour qu'ils étaient venus chez un chevalier qui avait de bons vins dans sa cave, la dame du chevalier fut frappée de la mine de frère Denyse.

Bientôt s'est aperçu la dame

Que frère Denyse était femme.

Savoir veut si c'est vrai ou fable.

Quand l'on eut fait ôter la table,

La dame, qui bien fut apprise,

Prit par la main frère Denyse ;

A son mari elle sourit,

En souriant lui dit : a Beau sire,

Allez là dehors vous ébattre,

Et faisons deus parts de nous quatre :

Frère Simon aille avec vous.

Frère Denyse est désigné

Pour ma confession ouïr ».

Lors ne songent ù s'éjouir

Les Cordelicrs ! Dedans Pontoise

Voudraient bien être ; moult leur pèse

Ce que la dame vient de dire :

Ne leur plut pas cette parole,

Peur ils ont de la découverte.

Frère Simon vers elle va,

Puis lui dit quand il est près d'elle

<( Dame, à moi vous ferez confesse,

Car ce frère n'a pas licence

De vous enjoindre pénitence ».

Et elle répondit : a Beau sire,

A lui je veus mes péchés dire

Et de confession parler ».

Lors l'a fait en sa chambre aller,

Et clôt la porte et bien la ferme,

Et frère Denyse elle enferme,

Puis lui a dit : a Ma douce amie,

Qui vous conseilla tel folie

D'entrer en tel religion ?

Par la confession que Dieu

Veuille m'accorder à la mort,

Aucun mal ne vous sera fait

Si vous m'en dites vérité.

Par le secours du Saint-Esprit,

Bien vous pouvez fier en moi. »

Et elle, qui eut grand émoi.

Du mieus qu'elle peut veut nier;

Mais la dame la fit concluse

Par les raisons qu'elle lui donne,

Si bien que ne s'en put défendre.

A deus genous merci lui crie, Et jointes ses mains la supplie Que ne veuille lui faire honte.

De bout en bout tout lui conta, Qu'il la tira de chez sa mère, Et puis lui dit qui elle était.

Si bien que rien n'y a celé.

La dame a le Frère appelé.

Puis lui dit devant son seigneur Telles injures que jamais A nul homme n'en fut tant dit :

Faus papelard, faus hypocrite.

Vous menez fausse vie et orde.

Qui vous pendrait à votre cords Qui est en tant de lieus nouée, Il aurait fait bonne journée.

De telles gens perdent le monde.

Qui dehors semblent être bons Et par dedans sont tout pourris !

La nourrice qui vous nourrit Fit moult mauvaise nourriture, Vous qui si belle créature Avez à si grand honte mise !

Un tel ordre, par saint Denys, N'est ni noble, ni beau, ni bon !

Vous défendez aus bonnes gens Les danses et les sauteries, Vielles, tambours et cithares, Et tous plaisirs de ménestrels l.

Or dites, sire haut tondu.

Saint François eut-il telle vie ?

Bien avez honte mérité.

Comme faus traître reconnu, Et vous avez moult bien trouvé Qui vous paira votre mérite ! »

Lors elle ouvre une grande huche Pour mettre le Frère dedans.

Frère Simon se jète à terre, Se met en crois devant la dame, Et le chevalier s'humilie.

Qui par franchise eut le cœur tendre.

Quand vit le Frère en crois s'étendre, Il le lève par la main droite :

« Frère, fait-il, voulez-vous être De cette affaire et quitte et libre ?

Ramassez tôt quatre cents livres Pour marier la demoiselle, d Quand le Frère entent la nouvelle, Onques n'eut tel joie en sa vie.

Lors a sa parole donnée Au chevalier d'avoir l'argent.

Bien le paira sans gage vendre.

Car il sait déjà où le prendre.

Alors il part, congé a pris.

1. Les danses du xiii* siècle paraissent avoir été fort posées. Les prédicateurs les condamnent surtout à cause des refrains qui les accompagnaient.

Ï72 RCTEBEUF.

Le parens élaît oublié,

Tant son esprit fut dévoyé ;

Et quand il voulait grâces rendre,

Sept fois il lui fallait reprendre

Avant que la moitié fût dite.

Il est besoin que Dieu lui aide!

Il n a plus que le nom de chanoine, et de Tordre de Saint-Augustin il ne lui reste que l'habit. La dame n'est pas moins tourmentée. Dieu ne possède plus leurs âmes.

On dit justement, ce me semble :

« Dieu donne blé, diable le vole ».

Et les diables ont bien volé Ce que Dieu aimait mieus que blé.

Le chanoine et la dame s'aiment donc, mais sans savoir qu'ils sont aimés.

Le diable le tient par l'oreille,

De temps à autre lui conseille :

« Va, fou chanoine, pourquoi tardes

Que cette dame ne regardes ?

Va vers elle, cours et la prie ! »

Tant l'excite, tant le tourmente

Que le chanoine vient ù elle;

Il lui faut par force venir.

Quand la dame le voit venir,

De rire ne se peut tenir.

Son cœur la pousse bien à dire :

« £mbrassez-moi, beau très dous sire ! »

Mais nature retient sa vois.

Les dents elle n'a desserrées

Fors que pour rire. Quand eut ri,

Les dents resserre et ne dit mot.

Le moine la prent par la main :

« Dame, vous venez chaque jour

De grand matin à sainte église :

Est-ce pour ouïr le service ?

Ne puis plus ma douleur couvrir.

Par force il faut ma bouche ouvrir.... Vous me serrez souvent le cœur, Dame, je vous aime d'amour! »

Dit la dame : « Vous êtes fou!...

— Dame, dame, pardonnez-moi !

Je souffrirai et jour et nuit Désormais mon mal et ma peine, Avant que de vous faire offense.

Taire me faut, je me tairai....

Par moi ne serez tourmentée.

— Mon beau seigneur, ne me puis taire, Vous aime tant, ne se peut dire ! »

Après cet aveu, la dame propose au chanoine de fuir ensemble, et d'emporter tout ce qu'ils pourront avoir. Ils prennent chacun de leur côté tout ce qu'ils peuvent; le chanoine pille le trésor de l'église, ne laisse ni croix ni calice. Les voilà partis comme s'ils allaient au marché, leur bagage pendu au cou. Ils vont ainsi à quinze lieues. Pendant ce tempe, grand émoi au couvent quand on s'est aperçu du départ du sacristain et du vol commis.

Le couvent dort, ne se remue.

Le couvent la déconvenue

Ne sait pas; savoir lui faudra,

Car un convers au couvent vient,

£t dit : (( Seigneurs, sus vous levez,

Si ce jour lever vous devez,

Car il est beau jour, clair et grand ».

Chacun de se lever se hâte,

Quand ils ont le convers ouï,

Durement furent ébahis !

Car n'avaient ouï sonner cloche,

Ni campanclle, ni horloge.

Or disent tous, sans plus chercher^

Que le soir avait été ivre

Leur sacristain, tant avait bu Que le vin l'avait dû tromper.

Mais je crois qu'autre chose y a, Par foi que dois à Notre Dame !

Ils sont à l'église venus, Petits, grands, jeunes et chenus.

Le sacristain ont appelé, Qui le trésor avait pillé....

Quand ils furent entrés au chœur, Chacun voudrait bien être hors, Car tous avaient si grande peur (Rien ne savaient les uns des autres), Que la chair leur frémit et tremble.

L'abbé leur parle à tous ensemble :

« Seigneurs, dit-il, nous voila bien!

Le sacristain nous a volés.

Frère, dit-il au trésorier, Laiss&tes-vous le trésor hier Bien fermé ? Prenez-y bien garde. »

Et le trésorier y regarde.

Plus ne trouve dans Je trésor Ni calice, ni crois, ni or.

Au couvent dit et à l'abbé ; a Seigneurs, dit-il, volés nous sommes; N'avons ni calice, ni crois.

Ni trésor qui vaille deus nois ! »

De son côté, le chevalier s'aperçoit de la fuite de sa femme. Plus de doute, elle est partie avec le chanoine. Ils se mettent tous, au grand galop de leurs chevaux, à la poursuite des coupables. On arrive, avant que none ait sonné, dans la ville où ils s'étaient arrêtés. On s'informe, on donne le signalement de fugitifs, qui sont dénoncés par une Béguine :

Bég-uins font volontiers dommage.

C'est le vrai droit de béguinage.

On s'empare du chanoine et de la dame, et on les met en prison. Après quoi, le chevalier et les moines s^en retournent chez eux, en attendant le jour du jugement.

Cependant le sacristain et la dame commencent à reprendre leurs esprits, il leur semble qu'ils ont été ivres. Ils invoquent l'un et l'autre Notre-Dame, la priant de les arracher aux enchantements du démon. Notre-Dame leur apparaît dans la prison, au milieu d'une clarté « dous-fleurante ». Elle tient enchaînés les deux diables qui ont fait tout le mal, et leur ordonne de le réparer. Ils prennent sur leur dos l'un le chanoine, l'autre la dame, et les rapportent « grand erre » dans leur lit :

L'un mcl le moine dans sa couche, Et l'autre a la dame couché Près son seigneur si doucement Que lui, qui dormait durement.

Ne s'éveilla ni ne dit mot.

Puis les diables replacent chez le chevalier et dans le trésor du couvent les objets et l'argent qui avaient été volés. Tout est remis dans le même ordre qu'auparavant; de ce qui s'était passé il ne resta pas plus de trace que d'un coup dans l'eau.

A l'heure de matines, le sacristain se lève comme d'habitude et sonne la cloche. Nouvel émoi dans le couvent; on se précipite à l'église, on est ébahi d'y Voir le sacristain, qu'on croyait en prison à quinze lieues de là. Il se défend du crime qu'on lui impute^ fet on trouve en effet le trésor intact. Même scène

.^ HUTEDEUF.

-1. . 'v tlii-vjlîpr. A rheure où elle avait coutume . «■ TT"'lf»' ^i 1 église, !a dame se lèvp, met sa che- ■ -u- i-n 11 iiuituit pour se coucher) et prend sa .^^ \ ,,■ Kiiiment le chevalier s'éveille. Plein i .(h%'i. il -iiiH' au. Ut, saisit une torche, fait cent »>«*s il"" I roi\. Puis il va au couvent :

Si'igncure. dit-il, je tiens ma fEmme.

0« *•• l'iid ensembk' à la ville voisine, et ini (nsuvi- il.'"- 1' prison les deux diables, qui avaient ,^r«> 11' l'KsIiiirH' et la ressemblance de la dame et du ,k«i>'iiic. Ciiuiinent se tirer d"un pareil embarras? ,Vi v4 iliii'i lier l'évêque, qui arrive en toute hâte, vl i>)>lit-iil il'"' diables l'aveu de leurs méfaits; ils vis>>iiii.iiï'-''"' (ju'ils ont perdu leur peine et n'ont ,.ii l.iin- ]ii'i l"-r le chanoine et la dame.

>|i'«>jii' Kciioîl a su cette histoire, et l'a racontée

|Uil<'l'<'

e, sauf l'intervention finale de Notreicle du Sacristain et de la femme du clieéritablc Tableau. L'intérêt n'y faiblit pas nn peut y signaler en particulier deux tTieurement traités : le tableau du désarstère après la fuite du sacristain, et la presque ingénu où la dame et le chai par le diable [(jui joue le rôle de

l'instinct dans les aventures non miraculeuses), se font en rougissant l'aveu délicieusement gauche de leurs tendres sentiments.

Les sujets des deux autres fableaux de Rutebeuf sont empruntés à la littérature populaire, et ont été maintes fois traités, avec des variantes souvent considérables. Ces fableaux sont : le Testament de l'dne et la Dame qui fit trois tours autour du moûtier.

Le premier débute par cette sentence : « Celui qui poursuit la richesse en ce monde est exposé aus ennuis de la médisance ». Et Rutebeuf ajoute : Si dix personnes sont assises à sa table, il y aura six médisants et neuf envieux, qui par derrière l'estiment moins qu'un œuf, et, par devant, lui font de grands saints. On le verra bien dans l'histoire de ce prêtre, qui avait une bonne église et mettait tous ses soins à thésauriser. Ses greniers étaient pleins de blé, et il s'entendait à bien le vendre. Il possédait un âne comme on n'en vit jamais, qui vingt ans entiers le servit, et l'aida fort à s'enrichir. Quand son âne mourut de vieillesse, il ne voulut pas le laisser écorcher, mais il l'enfouit au cimetière.

Ce prêtre avait un évêque bon vivant :

L'évêque était d'autre manière :

Gonvoiteus ni chiche n'était, Mais courtois et bien accueillant.

Quelque perclus qu'il eût été, S'il eût vu prud'homme venir, Nul ne l'eût pu au lit tenir.

Compagnie de bons chrétiens Etait son premier médecin ; Tous jours était pleine sa table.

Un jour on parlait à sa table des clercs riches et des prêtres avares. On cita notre prêtre, on raconta sa vie, on exagéra sa richesse, et un des convives révéla qu'il avait fait pis qu'un Bédouin, qu'il avait mis son âne Baudouin en terre bénite.

L'évêque s'indigne et cite le prêtre devant lui. Celuiyci comparaît, reçoit les reproches de son évêque et demande à prendre conseil avant de répondre, ce qui lui est accordé. Il ne se troublait guère, sachant bien qu'il avait bonne amie, c'est sa bourse. Au jour fixé, il apporte dans une courroie vingt livres de bonne monnaie. « Seigneur, dit-il à révêque, mon âne a longtemps vécu, il m'a servi loyalement vingt ans entiers :

Chacun an il gagnait yingt sous.

Tant qu'il a épargné yingt livres.

Pour qu'il soit d'enfer délivré,

Il vous les laisse en testament. »

Et dit l'évêque : « Dieu l'amende,

Et lui pardonne ses méfaits

Et tous les péchés qu'il a faits! »...

Et l'àne demeura chrétien

En payant bien et bel son legs.

La même histoire est racontée par Le Sage d'un cadi et d'un chien, et c'est probablement la forme originale du conte :

a Le lendemain il vint chez moi un homme qui me dit : « Seigneur Sidy Hally, une affaire importante « m'amène chez vous. Monsieur le cadi veut vous « parler ; prenez, s'il vous plaît, la peine de venir chez a lui tout à l'heure. — Apprenez-moi de grâce ce qu'il

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« me veut, lui répondis-je. — Il vous l'apprendra luia même, reprit-il ; tout ce que je puis vous dire, c'est a qu'un marchand arabe qui soupa hier avec vous lui « a donné avis de certaine impiété par vous commise a à l'occasion d'un chien que vous avez enterré; vous « savez bien de quoi il s'agit; c'est pour cela que je « vous somme de comparoître aujourd'hui devant ce a juge, faute de quoi je vous avertis qu'il sera procédé « criminellement contre vous. » Il sortit en achevant ces paroles, et me laissa fort étourdi de sa sommation. L'Arabe n'avoit aucun sujet de se plaindre de moi, et je ne pouvois comprendre pourquoi ce traître m'avoit joué ce tour-là. La chose néanmoins méritoit quelque attention. Je connoissois le cadi pour un

homme sévère en apparence, mais au fond peu scrupuleux, et de plus avare. Je mis deux cents sultanins d'or dans ma bourse, et j'allai trouver ce juge. Il me fît entrer dans son cabinet, et me dit d'un air rébarbatif : « Vous êtes un impie, un sacrilège, un homme « abominable. Vous avez enterré un chien comme un tt musulman! quelle ))rofanation I Est-ce donc ainsi a que vous respectez nos cérémonies les plus saintes? « et ne vous êtes-vous fait mahométan que pour vous « moquer de nos pratiques de dévotion ? — Monsieur le « cadi, lui ré|)ondis-jc, l'Arabe qui vous a fait un si « mauvais rapport, ce faux ami, est complice de mon « crime, si c'en est un d'accorder les honneurs de la tt sépulture a un fidèle domestique, h un animal qui « possédoit mille bonnes qualités. 11 aimoit tant les «personnes de mérite et de distinction, qu'en mou-

« rant même il a voulu leur donner des marques de son a amitié. Il leur laisse tous ses biens par un testament « qu'il a fait, et dont je suis l'exécuteur. Il lègue à « l'un vingt écus, trente à l'autre ; et il ne vous a point « oublié, monseigneur, poursuivis-je en tirant ma « bourse : voilà deux cents sultanins d'or qu'il m'a « chargé de vous remettre. » Le cadi, à ce discours, perdit sa gravité; il ne put s'empêcher de rire, et, comme nous étions seuls, il prit sans façon la bourse, et me dit en me renvoyant : a Allez, seigneur Sidy « Hally, vous avez fort bien fait d'inhumer avec pompe a et honneur un chien qui avoit tant de considération (f pour les honnêtes gens. »

Le dit de la Dame qui fit trois tours autour du moûtier se rattache à la série si nombreuse des récits populaires où l'on met en jeu les ruses féminines. L'aventure se termine par le triomphe de la femme coupable, et Ton voit une fois de plus que nos trouvères ne se piquaient pas de faire tourner les gauloiseries en leçons de vertu, comme l'essaya plus tard la reine de Navarre. Il y a cependant, suivant l'usage, une et même deux « morales », l'une au début, développée, l'autre à la fin, condensée en une brève sentence; mais c'est de la morale à la façon de La Fontaine :

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

S'il y a leçon, c'est une leçon de choses, pratique comme l'expérience. On y apprend à se méfier du mal qu'on peut subir beaucoup plus que de celui qu'on peut faire.

Le Tableau est assez court pour être donné tout

entier :

Qui femme voudrait décevoir, Je lui fais bien apercevoir Que plus tôt décevrait le diable....

Celui qui veut punir sa femme Chacun jour la peut torturer :

L'endemain elle est toute saine Pour souffrir pareille autre peine.

Quand femme a mari débonnaire Et qu'avec lui elle a querelle, Elle dit tant de menteries, De contes et de fanfreluches Qu'elle lui fait par force entendre Que le ciel sera demain cendre ; Elle gagne ainsi son procès.

Je pense à une demoiselle, Qui fut femme d'un écuyer De Chartrc, ou berrichon peut-être.

La demoiselle, en vérité, Etait d'un prêtre moult amie.

Bien l'aimait-il et elle lui, Et pour rien elle n'eût manqué De faire en tout sa volonté, Dût-il en coûter peine à d'autres.

Un jour, au partir de l'église, Le prêtre avait fait son service, Laisse à plier ses vêtements, Et va demander à la dame Que le soir en un bosquet vienne.

Parler lui veut de quelque affaire :

Je crois que peu je gagnerais Si je vous disais quelle affaire.

La dame répondit au prêtre :

« Seigneur, me voici toute prête.

Le moment est à point choisi, Car il n'est pas à la maison. »...

Or les deus maisons n'étaient pas Près l'une l'autre à quatre pas : Il y avait, ce qui leur pèse, Le tiers d'une lieue française.

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Près de cbacane était an bois.

Comme est cootome en Gâtînais.

Mais le bosquet dont je tous parle Etait & ce Taillant prud'homme Qoi doit chandelle à saint Amould i.

Le soir, quand déjà mainte étoile Brillait au ciel, comme il me semble, Le prêtre de sa maison sort Et s'en vint au bosquet s'asseoir Afin qu'on ne le paisse voir.

Mais à la dame il mésavint Que sire Amould son nmri vint.

Tout mouillé et tout engelé :

Ne sais où il était allé.

Pour ce dut-elle s'attarder.

Mais de son prêtre il lui souvint.

En hâte elle a tout préparé.

Ne le veut pas faire veiller.

Ce soir n'y eut cinq mets ni quatre.

Après manger, guères s'ébattre Ne le laissa, le vous puis dire.

Souvent lui a dit : « Beau dous sire, Allez coucher, vous ferez bien.

Veiller fait mal, sur toute chose, A l'homme quand il est lassé; Vous avez chevauché assez. »

L'aller coucher tant lui conseille, Peu s'en faut que la bouche pleine El ne le fasse aller coucher, Tant a d'échapper grand désir.

Le bon écuyer y alla, Près de lui sa femme appela Parce que moult la prise et l'aime :

« Seigneur, fait-elle, il me faut trame Pour une toile que je fais, Et il en manque cncor grand fais.

Ce dont je suis fort empêchée, Car je n'en trouve point à vendre.

Par Dieu ! je ne sais que j'en fasse.

— Au diable soit telle filasse,

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