Une noce où il y eut beaucoup d'invités
FABLEAVX.
Assez y eut de belles gens, Cène snia-je combien y farenl. Beaucoup mangèrent-ila cl burenl, BcBncoup ils firent ftte et joie.
Moi-même, qui présent étais, N'en vis jamais si belle faire, Ni qui pût tout autant me plaire.
Par les biens que Dieu noua réserve N'est réunion (qui) toujours dure.
Les bonnes gens se sont quittés, Gbaeun s'en Ta de son eùté.
Les ménestrels déjà bottés S'en Tinrent droit à l'épousé.
Nul n'y Tut de parler en reste :
Ni mes paroles prolongeant?
Cbacun maitrc eut, même Chariot, Qui n'était pas moult beau varlet.
Chariot eut pour maitre celui A qui te ItèTre fit ennui.
Pour lui il rejut une lettre Moult bien scellée el bien écrite.
Ne pensez pas que je tous mente :
Chariot s'en est allé au bois, A Guillaume sa lettre baille.
Guillaume la rerut sans Faute, Guillaanie la commence à lire, Guillaume se mit à lui dire ; « Chariot! Chariot, beau dons ami.
Vous êtes ci it moi transmis De noce & mon cousin germain.
Mais je crois bien, par saint Germain Que je vais vous donner tel chose, Dussé-je des regrets uToir, Qui m'a coùlé plus de cent sous, Par la merci que Dieu me Fasse I »
Lors appelé ses serTitcurs.
Qui furent sages et fidèles; La peau du liéTre fit chercher
RDT&DEUF.
Pour qui il fit maint pas sur terre.
Il* l'apportent en toute hûle, Et Guillaume de recbef jure :
n Chariot, pur la grilee de Dieu, Par tout le bien qu'il peut me faire, Tant me coûta comme j'ai dit.
— L'on n'en aurait pas samedi.
Il prent la peau qu'on lui tendît,
Pensif il est sorti dehors.
Et il pense dedans son cteur.
S'il peut, qu'il la lui saura r( En la rendant la lui vendit.
Il a trouvé ce qu'il fera, Et comment il la lui rendra Pour lui rendre la félonie....
Il fut ainsi deus fois capot :
Du ménestrel il fut berué, Et du Uivre il fut mal bailli.
Car son cheval il en perdit.
Butebeuf dit, bien m'en souvient ; n Qui cherche à tourber, fonrbe trouve
vengeance de Chariot est d'une telle nature nous avons dû omettre les vers où elle est itée.
tte pièce donne une idée assez complète du e des fableaux, du ton qui domine dans tous, i mérite littéraire qui distingue les meilleurs. Bcit de la chasse au lièvre et celui de la noce ent de petits tableaux intéressants et mouveés, et l'entrevue de Guillaume et de Chariot agénieuBement présentée. Le dialogue, ici, est
court et pris sur le vif. Les négligences qu'on peut relever sont inhérentes au genre même , qui est sans prétention, et au mètre employé, le vers de huit syllabes, où le laisser-aller est presque inévitable. On peut comparer le récit de Rutebeuf, non pour le sujet, mais pour l'allure, à un délicieux fableau du xix" siècle, Simone, d'Alfred de Musset :
Dans le beau paya des Toscans Vivait jadit, DU bon vieux temps, La pauvre enfant d'un pauvre père.
Dont Simonette fut le nom.
Fille d'humble condition, Passablement jeune et jolie, Avenante et douce en tout point, Maie de l'argent n'en ayant point.
Et donc elle gagnait sa vie De la laine qu'elle filait An jour le jour, pour qui voulait. Etc.
11 ne faudrait pas tenir rigueur à Rutebeuf pour d'aimables négligences qu'on tolère, qu'on loue même parfois, chez d'autres.
La Vengeance de Chariot n'est pas le seul fableau de Rutebeuf dont le sujet soit emprunté à une aventure contem|>oraine. C'est aussi le cas du dit de Frère Denyse, au moins selon toute vraisemblance. Pour bien comprendre on des détails importants du récit, il faut savoir que le nom masculin Denys avait au moyen Sge la double forme Denys ou Denyse. On disait « saint Denys » ou o saint Denyse ». Denyse n'était donc pas exclusivement, comme aujourd'hui, une forme féminine.
e, par laquelle s'ouvrent touplus développée dai^^ Frère igeance de Chariot.
, ne fait l'criiiile.
ermila^ habite,
int deus (étus i la vèturo,
Doai le promet, pen» font belle montre I semblant < qu'ils Tiiiltei :8 arbres qui trompent, p beau» CD la fleur, l telles gens mourir
shommcs plus de vingt me femme requise;
e mariage, d...i..n....
. ft Notre Dame.
noble fut,
t feu son père.
t, ni steur ni frère :
a mère ensemble.
'9 hantaient chez elles.
Tous ceus qui par hasard passaient.
Or ayint qu'un d'eus y hanta Qui la demoiselle enchanta, Je TOUS dirai en quel manière.
La jeune fille ayant exprimé au Frère son désir d'entrer en religion : « Ah! lui dit le Frère, si vous vouliez mener la vie de Saint-François, vous ne pourriez manquer d'être un jour une sainte! » Puis, pour mieux Tabuser , il feint de combattre l'idée qu'il a fait naître en elle, lui représente que, pour entrer dans l'ordre de Saint-François, il faut qu'elle soit sûre de pouvoir garder à Dieu une fidélité inébranlable. Elle en fait le serment en toute bonne foi.
Alors le Frère la reçut.
Par sa ruse il sut tromper celle Qui ne pensait à fourberie :
Sur son ûme il lui défendit Que nul ne connût son projet, Qu'elle fit si secrètement Couper ses belles tresses blondes Que jamais ne le sût le monde, Et qu'elle prît tels vêtements Gomme à jeune homme conviendrait.
Et qu'ainsi mise elle vint droit Au couvent dont il est custode.
Lui, qui était plus faus qu'Hérodc, Part alors et lui fixe un jour.
Et elle a pleuré mainte larme Quand loin d'elle partir le voit....
Elle croit comme prophétie Tout ce qu'il lui a sermonné ; Elle a son cœur à Dieu donné ; Lui, a fait du sien un tel don Dont il espère bon salaire.
Sa pensée est tout le contraire
FABLB&UX. 1«7
El fui bien de chanter appriac.
Elle chantait avec les autres Moult bien et moult courtoisement.
Et moult se tient hoiEnétemenl.
Or eut demoiselle Denjsc Ce qu'elle voulait à son gré.
Son nom ne lui Tut pae change :
Frère Denysc l'appelèrent.
Frère Denyee moult aimèrent Tous les frères de ce couvent; Mais plus l'aimait frère Simon....
Vie il menait de débauché,
Il lui apprit la patenâtre, Qu'elle retenait volontiers.
Frère Simon, dans ses tournées de quête, ne voulait plus d'autre compagnon que frère Denyse. Or, un jour qu'ils étaient venus chez un chevalier qui avait de bons vins dans sa cave, la dame du chevalier fut frappée de la mine de frère Denyse.
Bientôt s'est apcrcju la dame
Que frère Denyse était femme.
SaToir veut si c'est yrai ou fable.
Quand l'on eut fait ôter la table,
La dame, qui bien tut apprise,
Prit par la main frère Denyse ;
A son mari elle sourit,
En souriant lui dit : a Beau sire.
Allez là dehors vous ébattre.
Et faisons deus parts de nous quatre :
Frère Simon aille avec vous,
Frère Denyse est désigné
Pour ma confession ouïr a.
Lors ne songent ù s'éjouir
Les Cordeliers I Dedans Pontoise
Voudraient bien être; moult leur pèse
Ce que la dame vient de dire :
Ne lear plut pas cette parole,
UTEDEUP.
e la découverte.
idre pénitence ».
nés péchés dire
1 sa chambre aller
se elle enferme.
eilla tel folie 1 religion ?
ion que Dieu irder â la mort,
Ile peut veut nier; la fit concluse s qu'elle lui donne, : s'en put défendre.
m,m. I. ..ppir.' lui faire honte.
<ut tout lui conta,
que jamais
n'en fut tant dit:
[■d, faus hypocrite,
t de lieua nouée, «une journée.
De telles gens perdent le monde, Qui dehors aerablent £tre boas El par dedans soat tout pourris!
Un te) ordre, par saint DenfB.
N'est n[ noble, ni beau, ni bon!
Vous défendez auB bonnes gêna Les danses et les sauteries, Vielles, tambours et eithares, Et tous plaisirs de ménestrels 1.
Or dites, sire haut tondu, Saint François eut-il telle vie?
Bien avez bonté mérité.
Gomme faus traître reconnu.
Qui TOUS paira votre mérite I >> Lors elle ouvre une grande huche Pour mettre le Frère dedans.
Frère Simon
se jète à lerr.
Se met
devant la da
Et le cbevalier!
t'humilie,
Qui par
ise eut le cœu
r tendi
Quand 1
Fit le Fr
■étcndr
Il le lève par la
. main droite
« Frère,
tait-il.
voulez- vous être
De cette
affaire et quitte et libre f
Quand le Frère entent la nouvelle, Onques n'eut (el joie en sa vie.
Lors a sa parole donnée
Alors il part, congé a pris.
I. Les danses du xiii* siècle paraissent avoir été Tort sées. Les prédicateurs les condamnent surtout à cause des rains qui les accompagnaient.
170 RUTBBEUF.
La dame traita demoiselle Denyse avec la plus grande courtoisie, Tassurant que personne ne saurait jamais son secret, et qu'elle serait bien mariée : elle n'avait qu'à choisir dans toute la contrée celui qu'elle préférerait. Sa mère, mandée par un message, accourut pleine de joie; la dame lui fit croire que Denyse s'était faite fille-Dieu, et qu'ellf l'avait enlevée à une de ses compagnes qui, un soir, l'avait amenée chez elle.
Pourquoi vous en dire plus long, Ni leurs paroles raconter ?
Tant fut Denyse chez la dame Que les deniers furent payés.
Après, n'ont guères attendu Qu'elle fut à son gré lotie ; A un. chevalier fut donnée, Qui l'avait autrefois requise.
Elle eut nom madame Denyse Et fut à moult plus grand honneur Qu'en habit de frère Mineur.
Cet agréable conte a été plus ou moins directement imité par les a nouvelliers ». Il paraît aussi que l'histoire véritable, origine probable du conte, s'est reproduite sous Henri III à Paris, en 1577 : la demoiselle s'appelait en religion frère Antoine.
Un des fableaux de Rutebeuf rentre dans la catégorie des c( Miracles de Notre Dame », car on donnait ce titre non seulement aux miracles dramatisés, mais encore aux miracles narrés. C'est l'histoire du Sacristain et de la femme du chevalier. Ce miracle avait été commandé à Rutebeuf par un certain Benoît,
vais goût ;
il ioue avec un indéniable mau-
c ce soit en la benoîte heure e Benoît, qui son Dieu adore, fait taire une benoîte œuTre!
11 souhaite de bien g;agner i'argent prorais pour son travail, ce qui amènt pement sur les marchés et les marci être honnête dans ses œarchés, si on ' traité an jour du Jugement dernier. 11 garder de l'envie, qui ressemble à un h toutes parts sont les poinçons ». Suit i l'Envieux, qui se retrouve identiquei la Voie de Paradis. Rutebeufva raconte deux personnes « qui ont été exposées diable n, et c'est ainsi que le récit se ratt duction, qui en paraît d'abord fort éloij
La dame d'un chevalier avait toutes toutes les piétés. Elle était surtout t Notre-Dame. Dans la ville ou elle habita une abbaye de chanoines réguliers, don était aussi très pieu\ et très dévot à Ni n'était pas avare et ne songeait pas chandelles allumées par les fidèles de^ Notre-Dame, avant qu'elles fussent to
La dame rencontrait le chanoine l'église. Jaloux de leur piété, le démon de l'amour l'un pour l'autre :
is était oublié,
1 esprit fut dévoyé ;
d il Tonlait grâccB rendre,
s il lai fallait reprendre
ne la moitié fût dite.
soin que Dieu lui aidel
le nom de chanoiae, et de l'ordre n il ne lui reste que l'habit. La
oins tourmentée. Dieu ne possède
ustcment, ce me semble :
onnc blé, diable le yoIc b, inbles ont bien volé
ia dame s'aiment donc, mais sans
e le tient par l'oreille.
Il ehanoine, pourquoi tardes e dame ne regardes?
elle, cours et la prie! v [cite, tant le tourmente
xl par force venir.
Ne puis plus ma douleur couvrir, Par force il faut ma bouche ouvrir....
Vous me serrez souvent le cœur, Dame, je vous aime d'amour ! »
Dit la dame : « Vous êtes fou!...
— Dame, dame, pardonnez-moi !
Je souffrirai et jour et nuit Désormais mon mal et ma peine, Avant que de vous faire offense.
Taire me faut, je me tairai....
Par moi ne serez tourmentée.
— Mon beau seigneur, ne me puis taire.
Vous aime tant, ne se peut dire ! »
Après cet aveu, la dame propose au chanoine de fuir ensemble, et d*emporter tout ce qu'ils pourront avoir. Ils prennent chacun de leur côté tout ce qu'ils peuvent; le chanoine pille le trésor de l'église, ne laisse ni croix ni calice. Les voilà partis comme s'ils allaient au marché, leur bagage pendu au cou. Ils vont ainsi à quinze lieues. Pendant ce temps, grand émoi au couvent quand on s'est aperçu du départ du sacristain et du vol commis.
Le couvent dort, ne se remue.
Le couvent la déconvenue
Ne sait pas ; savoir lui faudra,
Car un convers au couvent vient,
£t dit : (( Seigneurs, sus vous levez,
Si ce jour lever vous devez.
Car il est beau jour, clair et grand ».
Chacun de se lever se hâte,
Quand ils ont le convers ouï.
Durement furent ébahis !
Car n'avaient ouï sonner cloche.
Ni campanelle, ni horloge.
Or disent tous, sans plus chercher,
Que le soir avait été ivre
RUTEBBItP.
Lenr ■acriitaiD, tant avait ha Que le vin l'avait dû tromper.
Mais je crois qu'autre chose y n, Par Toi que dois à Notre Dame l
lis sont à l'égilise Tenus, Petits, grands, jenaes et chenus.
Le sacristain ont appelé, Qui 1g trésor avait pillt....
Quand ils furent entrés au chceur.
Chacun voudrait bien être hors.
Car tous avaient si grande peur (Rien ne savaient les uns des autres), Que la chair leur frémit et tremble.
L'abbé leur parle à tous ensemble :
n Seigfneura, dit-il, nous voilA bieni Le sacristain nous a volés.
Frire, dit-il au trésorier, LaisBÛtea-vous le trésor hier Bien fermé ? Prenci-y bien gnrde, v Et le trésorier y regarde.
I ne trouve dans le trésor
, le chevalier s'aperçoit de la fuite de s de doute, elle est partie avec le chauettent tous, au grand galop de leurs poursuite des coupables. On arrive, e ait sonné, dans la ville où ils s'étaient informe, on donne le signalement des >nt dénoncés par une Béguine :
On s'empare du chanoine et de la dame, et on les met en prison. Après quoi, le chevalier et les moines s'en retournent chez eux, en attendant le jour du jugement.
Cependant le sacristain et la dame commencent à reprendre leurs esprits, il leur semble qu'ils ont été ivres. Ils invoquent l'un et l'autre Notre-Dame, la priant de les arracher aux enchantements du démon. Notre-Dame leur apparaît dans la prison, au milieu d'une clarté « dous-fleurante ». Elle tient enchaînés les deux diables qui ont fait tout le mal, et leur ordonne de le réparer. Ils prennent sur leur dos l'un le chanoine, l'autre la dame, et les rapportent « grand erre » dans leur lit :
L'un met le moine dans sa couche, Et l'autre a la dame couché Près son seigneur si doucement Que lui, qui dormait durement, Ne s'éveilla ni ne dit mot.
Puis les diables replacent chez le chevalier et dans le trésor du couvent les objets et l'argent qui avaient été volés. Tout est remis dans le même ordre qu'auparavant ; de ce qui s'était passé il ne resta pas plus de trace que d'un coup dans l'eau.
A l'heure de matines, le sacristain se lève comme d'habitude et sonne la cloche. Nouvel émoi dans le couvent; on se précipite à l'église, on est ébahi d'y voir le sacristain, qu'on croyait en prison à quinze lieues de là. 11 se défend du crime qu'on lui impute, et on trouve en effet le trésor intact. Même scène
chez le chevalier. A l'heure où elle avait coutume de se rendre à Téglise, la dame se lève, met sa chemise (on la quittait pour se coucher) et prend sa robe. A ce moment le chevalier s'éveille. Plein d'effroi, il saute du lit, saisit une torche, fait cent signes de croix. Puis il va au couvent :
« Seigneurs, dit-il, je tiens ma femme.
Ravez-Yous votre sacristain?
— Oui, oui, lui répondent les moines.
De nous un fantôme se joue. »
On se rend ensemble à la ville voisine, et on trouve dans la prison les deux diables, qui avaient pris le costume et la ressemblance de la dame et du chanoine. Gomment se tirer d'un pareil embarras ? On va chercher l'évêque, qui arrive en toute hâte, et obtient des diables l'aveu de leurs méfaits ; ils reconnaissent qu'ils ont perdu leur peine et n'ont pu faire pécher le chanoine et la dame.
Messire Benoît a su cette histoire, et l'a racontée à Rutebeuf :
Et Rutebeuf en un conte a Mise la chose et la rima.
On voit que, sauf l'intervention finale de Notre- Dame, le miracle du Sacristain et de la femme du chevalier e^X un véritable fableau. L'intérêt n'y faiblit pas un instant, et on peut y signaler en particulier deux épisodes supérieurement traités : le tableau du désarroi du monastère après la fuite du sacristain, et la scène d'amour presque ingénu où la dame et le chanoine, poussés par le diable (qui joue le rôle de
rinstînct dans les aventures non miraculeuses), se font en rougissant l'aveu délicieusement gauche de leurs tendres sentiments.
Les sujets des deux autres fableaux de Rutebeuf sont empruntés à la littérature populaire, et ont été maintes fois traités, avec des variantes souvent considérables. Ces fableaux sont : le Testament de l'dne et la Dame qui fit trois tours autour du moâtier.
Le premier débute par cette sentence : k Celui qui poursuit la richesse en ce monde est exposé aus ennuis de la médisance ». Et Rutebeuf ajoute : Si dix personnes sont assises à sa table, il y aura six médisants et neuf envieux, qui par derrière l'estiment moins qu'un œuf, et, par devant, lui font de grands saluts. On le verra bien dans l'histoire de ce prêtre, qui avait une bonne église et mettait tous ses soins à thésauriser. Ses greniers étaient pleins de blé, et il s'entendait à bien le vendre. Il possédait un âne comme on n'en vit jamais, qui vingt ans entiers le servit, et l'aida fort à s'enrichir. Quand son âne mourut de vieillesse, il ne voulut pas le laisser éco.rcher, mais il l'enfouit au cimetière.
Ce prêtre avait un évêque bon vivant :
L'évoque était d'autre manière ; Gonvoiteus ni chiche n'était, Mais courtois et bien accueillant.
Quelque perclus qu'il eût été»
S'il eût vu prud'homme venir, Nul ne l'eût pu au lit tenir» Compagnie de bons chrétiens Était son premier médecin ; Tous jours était pleine sa table.
nUTEBEUF.
m parlait à sa table des clercs riches et avares. On cita notre i>rètre, on raconta (agéra sa richesse, et un des convives avait fait pis qu'un Bédouin, qu'il avait
Baudouin en terre bénite.
s'indigne et cite le prêtre devant lui.
aparatt, reçoit les reproches de son emande à prendre consei-l avant de réqui lui est accordé. Il ne se troublait int bien qu'il avait bonne amie, c'est sa jour fixé, il apporte dans une courroie
de bonne monnaie. « Seigneur, dit-il mon âne a longtemps vécu, il m'a servi ingt ans entiers :
iHcuii aa il gagnait vingt soos, [int qu'il a épargné vingt livre», ïur qu'il soit d'enfer délivré,.
voua les laisse en teatament. a '. dit l'évéque : « Dieu l'umendc, ; lui pardonne ses méfaits : tous les péchés qu'il a faitel d...
n payant bien et bel sen legs.
histoire est racontée par Le Sage d'un chien, et c'est probablement la forme
:main il vint chez moi un homme qui me eur Sidy Hally, une affaire importante hez vous. Monsieur le cadi veut vous nez, s'il vous plaît, lapeinedevenirchez heure. — Apprenez-moi de grâce ce qu'il
FABLEâUX. 179
« me veut, lui répondis-je. — Il vous l'apprendra lui- « même, reprit-il; tout ce que je puis vous dire, c*est « qu'un marchand arabe qui soupa hier avec vous lui « a donné avis de certaine impiété par vous commise « à l'occasion d'un chien que vous avez enterré ; vous « savez bien de quoi il s'agit; c'est pour cela que je « vous somme de comparoître aujourd'hui devant ce « juge, faute de quoi je vous avertis qu'il sera procédé « criminellement contre vous. » Il sortit en achevant ces paroles, et me laissa fort étourdi de sa sommation. L'Arabe n'avoit aucun sujet de se plaindre de moi, et je ne pouvois comprendre pourquoi ce traître m.'avoit joué ce tour-là. La chose néanmoins méritoit quelque attention. Je connoissois le cadi pour un homme sévère en apparence, mais au fond peu scrupuleux, et de plus avare. Je mis deux cents sul tanins d'or dans ma bourse, et j'allai trouver ce juge. Il me fit entrer dans son cabinet, et me dit d'un air rébarbatif : « Vous êtes un impie, un sacrilège, un homme « abominable. Vous avez enterré un chien comme un «musulman! quelle profanation! Est-ce donc ainsi « que vous respectez nos cérémonies les plus saintes ? « et ne vous êtes-vous fait mahométan que pour vous « moquer de nos pratiques de dévotion ? — Monsieur le « cadi, lui répondis-je, l'Arabe qui vous a fait un si « mauvais rapport, ce faux ami, est complice de mon « crime, si c'en est un d'accorder les honneurs de la tt sépulture à un fidèle domestique, à un animal qui a possédoit mille bonnes qualités. 11 aimoit tant les a personnes de mérite et de distinction, qu'en mou-
nUTEBEUF.
ne il avoulu leur donner des marques de son I leur laisse tous ses biens par un testament Tait, et dont je suis l'exécuteur. II lègue à gt écus, trente à l'autre ; et il ne vous a point monseigneur, poursuivia-je en tirant nia : voilà deux cents snltanins d'or qu'il m'a de vous remettre. » Le cadi, à ce discours, gravité; il ne put s'empêcher de rire, et, DUS étions seuls, il prit sans Taçon la bourse, ; en me renvoyant ; « Allez, seigneur Sidy eus avez fort bien fait d'inhumer avec pompe eur un chien qui avoit tant de considération s honnêtes gens, n
de la Dame qui fit trois tours autour du moâttache à la série si nombreuse des récita \9 où l'on met en jeu les ruses féminines, re se termine par le triomphe de la femme , et l'on voit une fois de plus que nos Irousc piquaient pas de faire tourner les gauloileçons de vertu, comme l'essaya plus tard la Navarre. 11 y a cependant, suivant l'usage, ;me deux « morales o, l'une au début, déve- 'autre à la fin, condensée en une brève senis c'est de la morale à la façon de LaFontaine:
son du plus fort eil toujoare la meilleure.
eçon, c'est une legon de choses, pratique 'expérience. On y apprend à ae méfier du n peut subir beaucoup plus que de celui Ut faire.
Le fableau est assez court pour être donné tout
entier :
Qui femme Toudrait décevoir, J« lui fais bien apercevoir Que plus tôt décevrait le diable....
Celui qui veut punir sa femme Chacun jour la peut torturer : L'endemain elle est toute saine Pour souffrir pareille autre peine.
Quand femme a mari débonnaire Et qu'avec lui elle a querelle, Elle dit tant de menteries, De contes et de fanfreluches Qu'elle lui fait par force entendre Que le ciel sera demain cendre ; Elle gagne ainsi son procès.
Je pense à une demoiselle.
Qui fut femme d'un écuyer De Chartre, ou berrichon peut-être.
La demoiselle, en vérité.
Etait d'un prêtre moult amie.
Bien l'aimait-il et elle lui, Et pour rien elle n'eût manqué De faire en tout sa volonté, Diit-il en coûter peine à d'autres.
Un jour, au partir de l'église.
Le prêtre avait fait son service, Laisse à plier ses vêtements.
Et va demander a la dame Que le soir en un bosquet vienne.
Parler lui veut de quelque affaire :
Je crois que peu je gagnerais Si je vous disais quelle affaire.
La dame répondit au prêtre :
« Seigneur, me voici toute prête.
Le moment est à point choisi.
Car il n'est pas à la maison. »...
Or les deus maisons n'étaient pas Près l'une l'autre à quatre pas :
Il y avait, ce qui leur pèse.
Le tiers d'une lieue française.
lUTEBEUP.
une était un bo
iis
>utume en Gfili
nais.
let dont je lou,
* parle
■ liant prudhon
idelle A saint A
niould'.
id déjà mainte étoile
el, comme il m
e semble,
lame il mésavint Duld son mari vint,
et tout eagclé :
était allé.
Bile s'attarder, prêtre il lui aourint, a tout préparé, ,» faire veiller.
it cinq mets ni quatre, r, g^èrcB s'ébattre
■ dit : n Beau dous eire,
', vous fcrei bien.
lal, sur toute cboac,
uand il est lassé;
OTanehÉ assez, o
,«[ tant lu! eonseille,
, que la bouche pleine
: aller coucher,
ipper grand désir.
■-v y alla,
D femme appela
>ult la prise et l'aime :
fait-elle, il me faut Iran
e que je fais,
lis fort empêchée,
ne sais que j'en fasse, soit telle filasse,
Dil r*cujer, comme est la vôtre !
Par ma Tai en saint Paul l'apaire.
Je Toudrois qu'elle fût en Seine! « Alors ee eouchc, puis se signe.
Et elle a'en va de la chambre.
Point ne perdit-elle eon temps Pour venir où le prélre attcnt.
Les broB se tendent l'un à l'autre, Et furent lu en grande joie Tant qu'il fut bien prca de minuit.
Du premier somme Arnould s'éreillG, Moult il a grand élonneraent Quand près de Ini ne sent sa femme :
« Chambriire, où est votre dame ?
— Elle est là hors, en cette ville, Chez sa commère, où elle file, a Quand il entent qu'elle est dehors, Vrai est qu'il fit moull laide mine, Prent son surcot, et se leva, Il va quérir sa demoiselle.
Chez sa commère la demande, Ne trouve qui nouvelle en donne, Car point n'y avait-elle été.
Voici notre homme en frénésie.
Près d'eus, cachés dans le bosquet.
Et quand il fut outre passé ; a Seigneur, fail-ellc, c'est assez.
Or convient-il que je m'en aille ; Vous apprendrez noise et bataille ! •
Que
vou
allez être battue ;
Onq
moi ne pensez plus !
igné
Dit
a demoiselle en riant.
Que
irais-je imaginant f
Cha
•uns
en vint à son logis.
Arno
nid,
cauché, ne se put tair
. In
dign
et vile créature.
Que
SDvez la mal trouvée
Dil
écnyer; d'où venez-vous?
nrTEBEVF.
le SE tut; il s<
Ab ! par le sang et par le (oie I
ir la fressure, par la tète 1
le vient d'avec notre prêtre, s
nsi dit vrai, et ne le sut.
aand il voit quel ne se défent, m s'en raat de CDurrous n'éclate, pense bien en aventure
)lcre le presse et l'attise.
t femme il saisit par les tresses,
>nr la frapper son conteau tire.
us entendrci là grande ruse! ') imerais mieus <ïtrc en la fosse!
li est que je suis de vous grasse, l'an me conseilla d'aller
lis tours, dire trois patenMres ir JésDS-Cbrist et ses apûtres, re une fosse au pied du mur, que par trois jours j'y revinsse.
tiers jour la Irouvais-je ouverte ?
st un Sis qu'avoir je devais, dose elle élait. c'était fille.
tonl ce que j'ai fait ainsi vaut, dit la dame, une bille.
Il voyage ni de la voie?
ont â tort bMmé je vous ai, étais homme à n'en dire mol
X auditeurs du Tableau.
Alors se turent, font la pais ; Il n'en doit plus parler jamais.
Quoi que sa femme puisse faire, N'entendra plus menace ou noise.
Rutebeuf dit dans ce fableau :
« Mari niais de femme est joie ».
La facilité avec laquelle les poètes du moyen âge, d'ailleurs très pieux, faisaient jouer à des prêtres un rôle immoral, trouve son explication dans les désordres du clergé du temps et dans les sentiments de réprobation mitigée que ces désordres inspiraient. Les prêtres dont la vie était honnête, et qui condamnaient ces abus, n'en faisaient pas une cause d'indignité absolue pour leurs collègues moins austères, et saint François d'Assise lui-même recommandait de les respecter : « La souillure de leurs mains, disait-il, n'enlève rien à la vertu des sacrements ». Certains prêtres vivaient publiquement en état de concubinage, ce qui n'empêchait personne d'aller à leurs messes. On se bornait à éviter d'échanger avec. la prêtresse le baiser de paix, comme avec les autres assistants; car alors, d'après la superstition courante, on aurait perdu tout le fruit de la messe. Le paysan qui conjurait les rats de respecter son tas de blé leur disait :
Je vous conjur, souris et rats, Que TOUS n'ayez part en ces tas Pas plus que n'a part en la messe Qui reçoit pais de la prétresse.
Les prêtres impurs ne scandalisaient pas plus nos ancêtres dans les fableaux que dans la réalité.
Les qualités maîtresses de Rutebeuf sont la verve, l'entrain, le trait et, quand il y a lieu, la couleur. Pâle ou rudimentaire dans les œuvres des siècles précédents, la couleur prend chez lui plus d'éclat, plus de variété et de relief. Il tire un effet charmant du mélange et du croisement des images, comme dans la Grièche d'hiver^ où il se compare à la fois à l'osier et à l'oiseau, indiquant tout d'abord la première idée pour y revenir après avoir développé la seconde :
Ainsi suis comme l'osier franc
Ou comme l'oiseau sur la branche :
L'été, je chante ; L'hiver, je pleure et me lamente, Et me défeuille ainsi que l'arbre
Au premier gel.
Il a vraiment inauguré et il personnifie au xm® siècle l'esprit français, cet esprit primesautier qu'on retrou-
vera plus tard chez Villon, chez Marot et Bonaventure des Périers, chez La Fontaine, chez Voltaire. Avant lui, on peut rencontrer des traits d'esprit épars dans les œuvres littéraires; on ne citerait pas une seule pièce achevée, finement ingénieuse d'un bout à l'autre, comme le dit de Brichemer, celui des Rihauds de Grève ou celui des Béguines. Pour la première fois on trouve dans les bons passages de Rutebeuf l'harmonie parfaite de l'idée et de l'expression :
Ce sont amis que vent emporte, Et il Tentait devant ma porte :
Sont emportés !
Quel est le poète, parmi nos meilleurs, qui n'eût voulu signer ces trois vers ? Et ils portent bien la marque de Rutebeuf; si les manuscrits qui les ont conservés n'avaient pas nommé l'auteur, on n'eût pas hésité à les lui attribuer, tant ils rentrent dans sa manière, tant il est vrai qu'il avait une manière, un style à lui, ce qui est une nouveauté dans notre littérature.
Tel de ses défauts n'est pas moins caractéristique que ses qualités. Le plus grave est l'abus, et souvent la puérilité des jeux de mots. Il pousse cet abus plus loin qu'aucun de ses contemporains. Il aime à accumuler les mots de même racine ou qui sonnent de même, par exemple à la fin du dit de Notre Dame : accorder , raccorder , recorder (rappeler) , décorder, accord, corde, cordon, miséricorde.
Il commence ainsi le dit des Jacobins :
Seigneurs, moult me merveille que ce monde devient, Et de cette merveille trop souvent me souvient, Tant qu'en me merveillant à force il me convient Faire un dit merveilleus qui de merveille vient.
Il est rare qu'il cite son nom sans jouer longuement et obscurément sur les syllabes qui le composent, comme à la fin de la Vie de sainte Elisabeth, œuvre sérieuse s'il en fut :
Si Rutebeuf rudement rime, Si rudesse en sa rime y a.
Prenez garde qui la rima.
Rutebeuf qui rudement œuvre >, Qui rudement fait la rude œuvre Qui fort en sa rudesse ment, Rima la rime rudement ; Car pour rien je ne pourrais croire Que bœuf ne fasse rude raie, Tant y mettrait-on grande étude.
Si Rutebeuf fait rime rude.
Je n'y pers plus ; mais Rutebeuf Est aussi rude comme bœuf.
On comprend que notre trouvère, aimant à jongler ainsi avec les mots, n'ait pas évité, lorsqu'il ne les recherchait pas, les répétitions de mots et de syllabes. On peut lui reprocher aussi des chevilles non dissimulées (parfois des vers entiers), et d'autres négligences qui sont plutôt le fait de son temps, et qui s'expliquent par les conditions mêmes dans lesquelles les œuvres littéraires du moyen âge étaient
!.. Indicatif présent du verbe ouvrer, qui avait le sens général de travailler.
communiquées au public, conditions toutes différentes de celles que présente l'antiquité classique. L'auteur se réservait et ne se faisait pas scrupule de modifier son œuvre, en la débitant, d'après l'inspiration du moment, et il savait que les jongleurs qui la colporteraient après lui répareraient souvent des défaillances de mémoire par des improvisations personnelles. C'est seulement après l'invention de l'imprimerie, qui permettait de fixer les productions littéraires, que nos poètes ont pu songer à arrêter définitivement la forme de leur pensée, à peser chaque mot, à « vingt fois ren^ettre sur le métier », enfin que le souci d'un style châtié a pu chez nous prendre naissance.
Les négligences sont surtout fréquentes dans l'octosyllabe narratif, qui s'y prête et les autorise en quelque sorte par son allure familière. Il faut aussi, pour être juste, considérer que telle inversion, qui nous paraît puérile, était alors usuelle, même en prose, que telle expression, qui nous semble vulgaire et plate, pouvait avoir au xin® siècle un relief que le long usage lui a fait perdre*. Comme les monnaies courantes dont l'empreinte s'efface en passant de main en main, les mots s'usent en circulant de bouche en bouche, et les termes les plus énergiques
1. C'est ainsi que le mot Aeur, très employé encore an xvii' siècle, était considéré par Furetière comme un terme bas. Mais depuis, il a disparu de la langue courante, et comme nous ne l'employons plus, il prend à nos yeux la valeur d'un terme très relevé, quand nous le rencontrons dans Corneille.
arrivent à n'avoir plus aucune force. On sait l'histoire du verbe « gêner », qui signifie torturer chez Corneille, et dont la valeur s'est tellement affaiblie depuis lors! Quantité de mots ou de locutions, dont l'histoire nous est moins connue, ont pu subir une atténuation semblable. Faute d'un critérium pour mesurer exactement la force des vieux mots, nous devons être très circonspects et ne pas prodiguer à nos trouvères le reproche de platitude.
Il serait intéressant de suivre le développement du talent de Rutebeuf. Malheureusement les pièces qu'on arrive à dater ne sont pas assez nombreuses. Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que les œuvres qu'on peut sûrement attribuer à la fin de sa carrière, comme la Vie du Monde^ postérieure à 1285, ou la Repentance de Rutebeuf^ qui est son testament littéraire, ne sont pas inférieures aux poésies, telles que le Mariage de Rutebeuf, écrites un quart de siècle auparavant.
Rutebeuf a subi l'influence de la première partie du Roman de la Rose et, à son tour, il a exercé une influence incontestable sur la seconde. C'est ainsi qu'il se rattache à la fois à Guillaume de Lorris et à Jean de Meung. Il a puisé chez Guillaume de Lorris, ou tout au moins à la même source que lui, le goût de l'allégorie , qu'il a contribué à transmettre aux siècles suivants , et qui se fait sentir jusqu'au xvii*' siècle, jusqu'à la carte du Tendre. Il a fourni, selon toute vraisemblance, à Jean de Meung plus d*un trait de satire et sans doute l'idée première du
personnage de « Faux Semblant ». D'ailleurs, comme Jean de Meung était son contemporain , on peut admettre entre eux une action réciproque, du moins à partir de 1277, date de la continuation du Roman de la Rose.
Notre vieille littérature épique était bien connue de Rutebeuf. Il fait allusion à la Chanson de Roland^ à la Chanson d'Aspremont, aux romans du cycle Breton et du cycle de l'antiquité, et on peut signaler dans ses poésies en alexandrins plus d'un vers à tournure épique :
Il a nom le roi Charles, il lui faut des Rolands !
J'expliquerais volontiers par l'influence des Chansons de geste un des défauts de Rutebeuf : la répétition fréquente des mêmes locutions, des mêmes séries d'épithètes. L'adjectif « net » par exemple est presque toujours accompagné de « pur et monde ». Il y a là comme une imitation inconsciente de l'épithète homérique , qui caractérise les épopées primitives dans toutes les littératures.
On peut aussi relever plus d'une fois chez notre trouvère des traces de ce que j'appellerai le style de sermon. Il « prêche » la croisade , comme il le dit lui-même en plaisantant. Et il ne se borne pas à reproduire, en les revêtant d'une autre forme, les arguments des sermonneurs du xiii® siècle; il lui arrive d'emprunter les procédés familiers aux prédicateurs de tous les temps, comme dans la Nouvelle
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Complainte d'outre^mer où, après avoir posé en principe que Dieu est un « juge fort, puissant et sage », il reprend chacun de ces termes pour en donner le commentaire.
Il est impossible de préciser Tinfluence de Rutebeuf sur les poètes de son temps autres que Jean de Meung, et sur ceux des siècles suivants. Aucun d*ailleurs ne se réclame de lui. Sans doute on trouve, chez Villon par exemple, des qualités qui rappellent celles de Rutebeuf, mais elles peuvent très bien se rencontrer chez l'un et l'autre sans qu'il y ait eu transmission du premier au second. Si l'on essaye d'établir un lien intellectuel et moral entre le trouvère du xm® siècle et ses précurseurs ou ses successeurs, d'après les idées ou les qualités qui leur sont communes, on se heurte à la difficulté de faire la part de l'imitation consciente ou inconsciente et celle de l'inspiration personnelle. Il y a eu plutôt transmission de siècle à siècle que d'homme à homme.
Une qualité de Rutebeuf qui lui est bien propre, et qui participe à la fois de l'esprit et du cœur, c'est l'élévation de la pensée quand il traite les grandes questions de son temps. Plusieurs de ses satires sont d'une inspiration aussi haute, aussi soutenue que les poésies les plus relevées des littératures classiques. Malheureusement il lui arrive de reproduire, dans plusieurs pièces, les mêmes idées exprimées à peu près dans les mêmes termes, et la répétition des mêmes effets en atténue forcément la portée. Toutefois il sait encore varier l'expression
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des grands lieux communs qu'il affeclionne , tel que la brièveté de la vie, l'avarice des clercs, 1 décadence des vertus guerrières.
Chez Ruiebeuf, la valeur morale est à la hauteu du mérite littéraire. La\ied'exi>édienisqu'il s'accus lui-même d'avoir menée était une conséquence près que fatale de sa modeste origine et de sa jiauvretc Mais s'il a, de ce fait, encouru quelque blâme, ton s'efface devant la noblesse de son attitude dans I ()rocès de Guillaume de Saint-Amour. Nous n'avon pas à prendre parti dans la querelle. Mais en sup posant même que la cause de Guillaume fût mau vaise, Rutebeuf s'est doublement honoré, d'abon en défendant son ami, à ses risques et périls, contr les adversaires les plus puissants, ensuite en affir mant avec énergie la supériorité du droit sur 1 force, même exercée par les autorités légitimes. 1 ne conteste ni les pouvoirs du pape, ni ceux du roi il ne songe pas à s'insurger contre leurs décisions mais il en appelle à Dieu, au nom du droit.
Que deviennent, après Rutebeuf, la langue et 1 littérature françaises? Dès le siècle suivant, la langu commence à s'embrouiller dans la déclinaison à deu cas, que le xv* siècle réduit dérinitivcment à l'éta actuel. Désormais les noms et les adjectifs n'auron plus qu'un seul cas pour chaque nombre, et la [ilac des mots pourra seule indiquer le sujet et le com ])lément, ce qui diminue sensiblement l'ancienn liberté des inversions.
A partir de la Gn du xiv' siècle, dans ses flexion
comme dans les traits généraux de sa syntaxe, la langue est telle que nous la parlons aujourd'hui. Aussi lisons-nous facilement dans le texte Villon et Charles d'Orléans; ou du moins, nous ne sommes arrêtés que par des difficultés de vocabulaire, devant les mots qui ont disparu de la langue, mais non plus devant des formes ou des tournures qui nous déconcertent.
Il y a toutefois entre la langue du xv^ siècle et le français moderne — qui date du xvii® siècle — toute une série de différences, d'origine commune, qui affectent à la fois le vocabulaire et la syntaxe. C'est la part de la Renaissance dans la formation de notre langue. Cette part eût été considérable, si nous avions conservé tous les termes empruntés au latin et au grec par les écrivains du xvi** siècle, toutes les constructions calquées par eux sur le latin. On peut dire que le plus souvent ils n'écrivent pas en français, mais dans une langue hybride et factice, qui n'a jamais été parlée *. L'imitation des anciens dépassait toute mesure. Bien que Rabelais s'en moque avec son écolier limousin, il n'échappe pas à ce défaut, même dans l'admirable lettre de Gargantua à Pantagruel. Les exceptions sont rares. Parmi les grands écrivains du temps, Bonaventure des Périers est peut-être celui qui représente le mieux la pure tradition française.
1. C'est à eux aussi que nous devons cette orthographe anti française, hérissée de lettres parasites, qui n*a été que très imparfaitement corrigée depuis.
Cette tradition, appuyée, sur le langage parlé, devait nécessairement triompher, et elle prévalut au xvn' siède. Mais le mouvement du xvi° siècle, si artillc^f^il ait pu Stre, laissa son empreinte dans notre langue. Nous n'avons pas d'ailleurs à le regretter. Les néologismea mal venus disparurent en foule, les constructions pédantesques et bizarres tombèrent dans l'oubli, mais notre vocabulaire resta enrichi de termes utiles qui lui manquaient, et la phrase française, désormais assouplie, se prêta à des effets plus variés et devint apte à prendre, dans les genres élevés, la noble allure de la période
La Renaissance eut, sur la littérature, une influence plus grande encore et plus durable que sur la langue. Ce fut un renouvellement complet de tous les genres, qui revêtirent la forme consacrée par les classiques grecs et latins et se modelèrent sur les conceptions antiques, au lieu de poursuivre leur développement spontané et libre.
Le drame, tel que le moyen âge l'avait inconsciemment créé, tel que le comprend Rutebeuf dans son Miracle de Théophile, fait place à la tragédie, qui régnera sans partage jusqu'à notre siècle. Si la tragédie atteignit assez vite à un degré de perfection dont les vieux mystères étaient toujours restés fort loin, il faut en faire honneur à l'esprit français, qui arrivait a maturité, beaucoup plus qu'aux trois unités, sans lesquelles nous aurions certainement eu notre Shakespeare, tout aussi bien que
nuTEDEUF.
j;lais, un |)eu ]ilus laril qu'eux seulement, n aurait tort de regretter que nos grands dramatiques du xvii" BJècle se rapprochent e Sophode et d'Euripide. Notre ^^i^ dra- : n'a jiu que gagner à se soumettre pendant deux siècles à lu forte discipline des règles les. Le romantisme, qui nous en a affranchis, ijuste pour elles, semblable a à ces enfants forts d'un bon lait qu'ils ont sucé, qui batr nourrice ». Il n'a fait d'ailleurs que renouer c interrompue par la Renaissance; il a resins s'en douter, le vieux drame français, en nt une plus grande variété dans les sujets et mtestable supériorité dans l'exécution, nre dramatique était bien vivant en France i Renaissance lui lit subir la métamorphose t d'être rappelée. Le genre épique, au contait mort depuis longtemps lorsque Ronsard t sa Franciade. Nos chansons de geste, ées au xiv" siècle, s'étaient transformées au omans de chevalerie. Au siècle suivant, on !i ressusciter le genre, sous sa forme anliimitant Homère et Virgile, et depuis Ronépopces à la mode classique, sans aucun avec notre épopée nationale du moyen âge, succédé presque jusqu'à notre temps sans 'élever au-dessus d'une honnête médiocrité, tenant maintes fois beaucoup au-dessous.
>ut parcourir ainsi tous les genres litté- , leurs difTérenles subdivisions; partout on
constatera, à partir de la Renaissance, la substitution des formes antiques aux vieilles formes françaises * telles que nous les offre le siècle de saint Louis. On ne fit grâce qu'aux genres du moyen âge qui, comme le sonnet, se présentaient avec la recommandation d'une littérature étrangère. La satire fut asservie par Vauquelin de la Fresnaye à une exacte imitation d'Horace, à laquelle se soumirent tous les grands satiriques du xvii" et du xviii^ siècle, Régnier, Boileau, Voltaire. Il faut arriver jusqu'au milieu de notre siècle, jusqu'aux Châtiments^ pour retrouver, dans un recueil de satires, la même variété de rythmes, la même liberté d'inspiration que dans l'œuvre de Rutebeuf.
Il est cependant un genre littéraire dont l'antiquité n'avait pas l'équivalent, et qui est resté à peu près identique à lui-même, de Rutebeuf à Alfred de Musset, c'est le conte en vers. L'éclipsé qu'il a subie pendant plusieurs siècles n'était que partielle, car on avait alors la nouvelle en prose, due à l'imitation, non plus des classiques de l'antiquité, mais des nouvelliers italiens, auxquels nous reprenions notre propre bien sous une autre forme et à notre insu. Il y a une communauté évidente de conception, sans parler de la communauté fréquente des sujets, entre nos meilleurs fableaux et les contes de La Fontaine et de ses successeurs. Nos conteurs en
1. Toutefois, pour la comédie, il y a eu plutôt fusion des deux inspirations que triomphe de l'une sur l'autre.
nUTEBEUF.
es hérilîers véritables des trouvères, et ernes, n'étant plus gênés par un type ■c, ont toujours joui d'une grande indéallurc, ])lus grande même que les auteurs âge, qui maintenaient par tradition le isyllabique.
élément nouveau, que l'on voit aussi dans notre littérature surtout, à partir ècle, c'est l'imitation des littératures vivantes, et au milieu de tant d'imitations i parfois quelque peine à démêler la part ersonnel et celle du génie national. Ce rand intérêt du développement littéraire igc, outre la valeur réelle de beaucoup 'est l'unité et le caractère bien français ;ion. Dans son action considérable à l'exit l'influence française sans mélange que iture répandait alors sur le monde civind plus tard nous nous sommes avisés à l'imiter nos voisins, il nous est souvent colter ù l'étranger, sans y prendre garde, s avions libéralement semé nous-mêmes icIcE auparavant.