BIBLIOTHÈQUE DES DE THOU
La Bibliothèque des De Thou, composée et enrichie par trois générations de grands hommes, est, sans contredit, la bibliothèque particulière qui ait acquis et conservé le plus grand renom, avec celle du cardinal Mazarin. Elle doit sa célébrité peut-être autant aux qualités extérieures des livres qu'à leur choix judicieux. De Thou l'historien , en particulier, est resté le parfait modèle du bibliophile et de l'amateur. Voici ce que dit à ce propos le P. Bonaventure d'Argonne, et qui justifie la passion des
connaisseurs pour les livres anoblis par leur marque illustre. « MM. de Thou, qui ont été si longtemps chez nous la gloire et l'ornement des belles-lettres, n'avoient pas seulement la noble passion de remplir leur bibliothèque d'excellents livres qu'ils faisoient rechercher par toute l'Europe ; ils étoient encore trèscurieux que ces livres fussent parfaitement bien conditionnés. Quand il s'imprimoit en France ou dans les pays étrangers quelque bon livre, ils en faisoient tirer deux ou trois exemplaires pour eux sur de beau et grand papier qu'ils faisoient faire exprès, ou achetoient plusieurs exemplaires dont ils choisissoient les plus belles feuilles pour en composer un exemplaire le plus parfait qu'il étoit possible. »
La Bibliotheca Thuana, comme on l'appelait dans le monde érudit, contenait plus de 1,000 manuscrits rares et 8,000 volumes imprimés. C'est le président Jacques-Auguste de Thou qui entreprit de la former ; il consacra quarante ans de sa vie à ériger cette exquise collection, où il avait réuni tout ce qu'on pouvait alors trouver de rare en Europe.
J.-A. de Thou n'avait pas seulement été guidé dans le choix de ses livres par le plaisir d'amasser les objets d'une insurmontable passion, plaisir aussi vain qu'un autre quand il n'est pas réglé par la raison ; il ne cessa jamais, en augmentant sa bibliothèque, d'avoir en vue le culte des bonnes lettres et la gloire de la littérature. On en voit une belle et noble preuve dans un article de son testament où il dit :
« Bibliothecam meam XL amplius annorum spatio magnâ diligentiâ ac sumptu congestam (quam integram conservari non solum familiae, sed etiam rei litterafiae interest), dividi, vendi, ac dissipari veto. »
Il en institua Pierre Du Puy, son parent et ami, le gardien, jusqu'au moment où ses enfants seraient d'âge à entrer en possession de ces trésors.
Cette bibliothèque, qui s'était encore enrichie des importants manuscrits de Nicolas Lefèvre, précepteur du roi Louis XIII et ami intime de J.-A. de Thou, des livres de M. Picardet, procureur général à Dijon, et des meilleurs manuscrits de Pierre Pithou, passa entre les mains du président Menars, qui la vendit eii 1706, pour la somme de 40,000 livres, à 1 evêque de Strasbourg, depuis cardinal de Rohan, mort en 1749.
Lorsque le président de Menars acheta les livres de M M. de Thou, le poète Santeuil fit, en 1680, sous le titre de Bibliotheca Thuana, une très-belle élégie en vers latins qui finit par un éloge de M. de Menars. Elle a été imprimée en huit pages in-4 et porte en tête une belle gravure qui représente l'intérieur de l'étude de M. de Thou.
Avant de céder la bibliothèque de sa famille au président de Menars, l'abbé de Thou était entré en pourparler avec M. de Colbert pour la vendre au Roi. Il semblait en effet qu'un pareil trésor ne pouvait être mieux placé. Colbert le comprit ainsi; car il chargea M. de Carcavi de suivre cette négociation.
L'abbé de Thou, pour répondre à- l'ouverture qui lui était faite, écrivit une lettre au garde de la bibliothèque du Roi, lettre qu'on a conservée et dans laquelle il témoignait un vif désir de conclure une affaire aussi avantageuse pour lui que pour le public ; mais soit que ses conditions eussent paru onéreuses, soit que le ministre eût changé d'avis, l'affaire n'eut pas de suite.