CHAPITRE V
Translation des restes de Mgr de Laval. — Mandement de Mgr Taschereau. — Procès préliminaire de canonisation. — Mgr de Laval déclaré vénérable.—
La fête du deuxième centenaire était, pour ainsi dire, la fête du fondateur de réglise de Québec. Aussi le nom de Laval fut-il répété, loué, et exalté par tous ceux qui prirent part à ces solennelles réjouissances. Le souvenir de ses vertus, de ses mérites, de ses œuvres grandes et durables, fut rappelé à tous, et Ton se demanda si Ton avait assez fait pour la mémoire de
celui qui fut le père de la Nouvelle-France. L'occasion se présenta bientôt de répondre à cet examen de conscience: ce fut lorsr qu'on découvrit, le 20 septembre 1877, le cercueil renfermant les ossements de ce grand serviteur de Dieu.
Cet heureux événement produisit de suite les plus vifs sentiments de joie religieuse, et tout d'abord au séminaire de Québec, qui sollicita et obtint l'honneur insigne de recevoir dans sa chapelle les restes vénérés de son illustre fondateur. Mais écoutons le diorne successeur de Laval nous dire luimême le bonheur qu'il éprouve, et l'espérance qui remplit son âme, à la pensée qu'un jour l'Église s'occupera de la canonisation du premier évêque de Québec.
"Nous n'oublierons jamais. Nos Très Chers Frères, l'émotion qui s'empara de notre âme, lorsqu'au mois de septembre dernier, nous nous sommes trouvé en présence des restes mortels de Monseigneur de Laval, le glorieux fondateur de notre église. Ah ! c'est qu'il nous était donné de contempler ce chef vénérable, où étaient venues
s'abriter tant de nobles et de grandes pensées ! Dieu l'avait si bien rempli de sagesse et d intelligence ! Implevi eum sapientia et intelligentia (Exod , xxxi. 3.) ! Là, près de ces ossements, nous pensions entendre palpiter ce cœur où les sentiments les plus généreux comme les plus forts s'étaient donné un si fidèle rendez- vous ! Et ce cœur semblait se ranimer et nous redire à tous les paroles du psalmiste : Reprenez une nouvelle énergie pour la sainte cause du bien ; agissez avec courage : viriliter âge et cov.fortetur cor tuum (Ps. xxvi. 14.). Oli ! qu'ils nous paraissaient beaux encore les pieds de l'Apôtre du Canada, de celui qui était venu annoncer la paix sur les rives de notre patrie, porter la bonne nouvelle, prêcher le salut et dire à une autre Sion encore barbare : Votre Dieu va régner ! Quam pidchri ijedes anniintioontis honum, dicentis Sion : Eegnabit Deus tuus (Isaie, liii : 7.). Et le prophète élevait de nouveau la voix pour consoler ces ossements arides, en leur prédisant un avenir plein de gloire : vos os mêmes reprendront ^ine seconde vie et refleuriront comme la plante des jar-^
diTts: osaa vestra quasi herba germvAalunt (Isaie, Ixvi. 14.).
Heureuse l'église du Canada, mille fois heureuse d'avoir eu pour fondateur un évêque tel que le désiraient les fondateurs de l'Église universelle ! N'est-ce pas, en effet, son portrait que nous retrace saint Paul, dans ses épîtres à Tite et à Timothée ?"
Et Mgr Taschereau, expliquant le texte du grand apôtre, démontre que Mgr de Laval a été irrépréhensible, prudent, hospitalier, plein de douceur et de mansuétude, détaché des biens de la terre ; irreiDreliensihilem, prudentem, hospitalem, non percussorem, non turpis lucri cupidum. Puis continuant : " Que l'apôtre ajoute après cela :
" L'évêque doit être saint, sanctitm (Tite, i. 8.), et nous ne serons pas effrayés de l'obligation imposée à Mgr de Laval. Sans doute, à l'Église seule il appartient de déposer l'auréole sur le front des héros chrétiens qu'elle veut nous voir honorer d'un culte public, et nous ne prétendons pas ici devancer son jugement. Mais, N. T. C. F.,
si, pour avoir la qualité exigée par saint Paul, il suffit d'avoir pratiqué une humilité, une mortification, une charité qui, aux yeux des contemporains, ne le cédaient en rien à rhéroïsme des premiers siècles ; s'il suffit d'un zèle à toute épreuve ; s'il suffit d'avoir fondé et gouverné une vaste Église avec tant de grâce et de lumière que son successeur immédiat ait pu dire : " Ma plus " grande peine est de trouver une Église où " il ne nous parait plus rien y avoir à faire " pour exercer mon zèle ; " s'il suffit d'avoir été fils dévoué du Saint-Siège, prêt à accueillir tous ses enseignements, malgré les exemples qui lui venaient de la France ; si, en un mot, pour être saint, il suffit d'avoir voué à tous ses devoirs une inviolable fidélité : nous en avons la ferme conviction, Mgr de Laval ne s'est pas éloigné de l'idéal tracé par saint Paul, et il en demeurera à jamais une des plus parfaites réalisations."
L'archevêque termine ce magnifique panégyrique de Mgr de Laval, en convoquant les fidèles à la translation solennelle de ses restes, le 23 mai 1878, et il les invite à
adresser au ciel leurs ferventes prières, pour que FÉglise daigne un jour glorifier ce grand serviteur de Dieu.
Les circonstances étaient favorables ; rien ne devait manquera Féclat de cette fête de la reconnaissance et de la piété filiale.
L'Église et l'État y figurèrent dans la personne de leurs plus dignes représentants : les archevêques et évêques au nombre de neuf, plus de quatre cents prêtres, le lieutenant-gouverneur de laprovince de Québec, plusieurs ministres locaux et fédéraux, l'Université Laval, les différents corps religieux et civils, enfin une foule immense accourue pour rendre hommage au fondateur de l'église du Canada. Un étranger était là aussi, témoin illustre, représentant le Père de toutes les églises du monde ; cet étranger, c'était le regretté Mgr Conroy, délégué apostolique au Canada.
Comme au jour de ses premières funérailles, Mgr de Laval traversa les rues de son cher Québec, s'arrêtant comme autrefois dans chacune des églises de la Haute-Ville et des
chapelles des commuiicantés religieuses. Ce fut l'envoyé du Pape qui l'eçut, à la porte de la basilique, le brillant cortège, et Mgr Taschereaii chanta le service. La voix éloquente de Mgr Antoine P^acine se fit de nouveau entendre, pour rappeler à l'immense auditoire les vertus de celui dont le tombeau était déjà si glorieux, et démontrer la fécondité de son apostolat et la durée de ses œuvres.
A peine les cérémonies de ce grand jour étaient-elles terminées et les restes de Mgr de Laval étaient-ils déposés dans la chapelle de son séminaire, que l'on songea de suite à lui préparer un triomphe plus éclatant : celui qu'accorde l'Église aux saints canonisés. Mgr Taschereau avait déjà fait connaître ses intentions par son mandement, et, de concert avec ses collègues, il signa une supplique pour que le Saint-Siège autorisât au plus tôt le procès préliminaire de canonisation. Ses vœux furent exaucés, son travail couronné de succès ; le procès fut fait, approuvé à Rome ; et déjà le premier évêquô de Québec a été proclamé
Vénérable ! ce sera là sans doute l'uiie des plus grandes joies qu'aura goûtées Son Éminence le cardinal pendant toute sa carrière épiscopale, disons pendant toute sa vie.
CÎÎAPITRE VI
Mgr Conroy. — Mgr Smeulders. — Le premier cardinal canadien. — Les fêtes cardinalices. — Discours de S. E. le cardinal Tascliereau.— Voyage à Rome pour recevoir le Ciia\>jaii.
Deux délégués ont été envoyés de Rome au Canada, depuis que Mgr Taschereau occupe le siège épiscopal de Québec. Le preuiier, on l'a vu, fut Mgr Conroy, évêque d'Ardagh. Il débarqua à Québec, en mai 1877, et fut reçu avec toute la pompe et la solennité dues à son rang. Après avoir été, pendant quelque temps, riiôte de Tarchevôque de Québec, il habita une maisou
située sur le chemin Saint-Louis ; mais il fut obligé, à cause de la multiplicité des affaires qui lui arrivaient, à tout instant, des États-Unis et du Canada, de s'absenter souvent^ et surtout de tra.vailler plus que ne le permettait Fétat de sa santé. Quelque soit le jugement que l'on porte sur les résultats d'une mission qu'au reste il n'eut pas le temps de terminer, Mgr Conroy a laissé le souvenir impérissable de sa science ecclésiastique, de son tact, et de son éloquence. Il ne cachait pas la haute estime qu'il avait conçue des lumières et des connaissances approfondies de l'Archevêque de Québec, de ses vertus solides et de sa droiture d'intention. Il lui donnait, nous en avons été le témoin, de nombreuses marques du profond respect qu'il avait pour lui. Il l'aimait véritablement et le regardait avec raison comme son ami. Fatigué par de nombreux voyages et plus encore par les soucis inhérents à sa délicate mission, le prélat fut bientôt à bout de forces, et, le 28 juin 1878, se trouvant alors à Halifax, il écrivait à l'archevêque de Québec :
Je suis accablé par le pesant fardeau dont on a chargé mes faibles épaules. Je souffre de mon isolement, et souvent je désirerais être près de vous pour confier à votre bienveillance le trop plein de mon cœur. J'ai besoin de vos prières et de vos sympathies, afin que je puisse souffrir mes petites épreuves pour le service de TÉglise." i
La tâche était trop lourde pour Mgr Conroy, et bientôt après avoir écrit cette lettre, il mourut à Saint-Jean de Terreneuve. En apprenant cette mort aussi soudaine que lamentable, l'évêque de Portland écrivit de suite à Mgr Taschereau, pour lui offrir ses condoléances. Il (Mgr Conroy) m'a honoré, dit-il, de son amitié et en quelque chose de sa confiance. Et c'est par cette connaissance intime, Monseigneur, que j'ai su en quelle estime et affec-
1 <*I aiû very weiiiy of the lieavy load iaideii on niy weak shouldcrs. I feel my solitariness very iniich, aud I often wish I were near you to open my lieart to your kindness. I have need of your prayers and of your sympathy, tliat J may suffer my little trials for the sake of the Ohurch, "
tion il vous regardait, et quelle considération il attachait aux vues et aux désirs de Votre Grandeur. Vous avez perdu un ami dévoué, Monseigneur, et Téglise du Canada a perdu un grand appui. "
Mgr Smeulders fut le second représentant du Saint-Siège en Canada. C'était un moine cistercien demeurant à Rome.
Comme il ne parlait le français qu'avec difficulté et ne savait pas l'anglais, il ne put jouer le rôle brillant de son illustre prédécesseur. Arrivé le 21 octobre 1883, il quitta défiDitivement le pays le 29 décembre de l'année suivante, après avoir séjourné tantôt à Québec, où il était l'hôte des RE. PP. Rédemptoristes, tantôt à Montréal, où il logeait chez les RR, PP. Oblats.
Ce fut cette même année 1884, que Mgr Taschereau Ht, comme évêque, un second voyage à Rome où il demeura pendant sept mois. Son premier pèlerinage au tombeau des apôtres avait eu lieu en 1872, Tannée qui suivit celle de sa consécration épiscopale.
Comme tous ceux qui ont vu et connu 1 archevêque Taschereau, Mgr Smeulders
ne manqua pas d'être frappé par cette noble figure, et, convaincu de ses hautes capacités et de son mérite, il alla jusqu'à recommander à la Propagande de Félever à la dignité de cardinal.
Les vœux du commissaire apostolique furent exaucés deux ans plus tard, et, le 7 juin 1886, Sa Sainteté fit entrer Mgr Taschereau dans les rangs du Sacré Collège.
" Avouons-le, dit la notice publiée dans Le "premier cardinal canadien, si le Canada pouvait avoir quelque prétention à l'insigne honneur que vient de lui faire le Souverain Pontife, les circonstances étaient singulièrement favorables, puisque le siège métropolitain de Québec était occupé par un homme dont la vaste intelligence, la science profonde et la vertu solide offraient au choix du Saint-Père, un sujet tout à fait digne de revêtir la pourpre cardinalice, cette haute dignité n'étant que la récompense d'une vie pleine de mérite. "
Nous n'avons pas besoin de dire combien fut grande l'allégresse produite dans tout le pays par la nouvelle de cette nomiiaation.
Protestants comme Catholiques n'eurent qu'une voix pour applaudir au décret pontifical et pour faire Téloge de Son Éminence le cardinal Taschereau,
Le Morning Chronicle de Québec écrivait, dès le 11 mars :
Nous croyons tenir de bonne source que Sa Grâce rArchevêque^ïaschereau, de ce diocèse, va être élevé au rang de Cardinal — Prince de l'Église — par Sa Sainteté le Pape. Cette nomination ne peut manquer de plaire à tout le pays, et elle est bien méritée. Protestants et catholiques sont unanimes dans leurs sentiments de sympathie envers le noble Archevêque, dont les talents, la science et l'habileté administrative sont connus et appréciés dans le Dominion. Cette promotion est en même temps un insigne hommage au Canada, et nous prions Son Éminence de vouloir bien agréer nos félicitations. Espérons qu'il vivra longtemps pour jouir de l'honneur et de la dignité de sa haute position."
" C'est, disait de son côté le Budget, une heureuse rencontre que le premier
ecclésiastique canadien, choisi pour une si éminente position, soit un homme d'un aussi irréprochable passé et d'une aussi grande largeur de vue que Sa Grâce de Québec . . . Qu'il nous suffise d'ajouter que, s'il a souffert, sa récompense est comparativement d'autant plus grande. Aussi le pays tout entier, sans dictinction de races ou de croyances, s'en réjouit-il de tout cœur. Administrateur sage et prudent de son diocèse, homme d'un caractère inattaquable, doux quoique ferme, d'un aspect sévère, et cependant aussi sensible qu'un enfant, l'absence chez lui de tout fanatisme en même temps que ses idées larges en face du progrès du siècle, l'ont rendu cher à toutes les classes et ont fait respecter son nom d'un bout à l'autre de la confédération.
On comprend la jubilation des catholiques, lorsque les protestants eux-mêmes se réjouissaient de la sorte et faisaient de Son Éminence un portrait si élogieux et en même temps si fidèle. Aussi les fêtes cardinalices furent-elles les plus belles èt les plus enthousiastes qu'aient jamais célébrées
la ville de Champlain et le Canada tout entier, plus belles que la fête du deuxième centenaire, plus belles que la fête de la translation des restes de Mgr de Laval, plus belles que la fête de la Saint- Jean- Baptiste en 1880, alors que toutes les sociétés canadiennes du pays et de l'étranger étaient convoquées à un congrès solennel dans la vieille cité de Québec.
Il a fallu un long volume pour en donner un compte-rendu ; ce volume est intitulé : Le ■premier cardinal canadien, et il est le digne couronnement de toutes les démonstrations et cérémonies qui eurent lieu pendant ces jours d'universelles réjouissances. Il a porté au loin Técho de notre joie, il a dit éloquemment à Léon XIII notre éternelle reconnaissance. C'est dans ce livre, qu'il faut lire les magnifiques et importantes adresses présentées à Son Éminence par les deux Chambres de la Législature provinciale, par le clergé, la Société de St- Jean-Baptiste, les zouaves Pontificaux, etc., et les éloquentes réponses du premier cardinal canadien.
Le comte Charles Gazzoli, garde noble et délégué officiel du Saint-Siège, vint remettre la calotte à Son Éminence, Mgr Henry O'Brien, camérier secret du Pape, fut, après lui, porteur de la barrette rouge ; et Mgr Lynch, qui avait donné Fonction épiscopale à Mgr Taschereau, lui remit aussi, le 21 juillet, Finsigne de la dignité cardinalice. Un grand banquet suivit Fauguste cérémonie qui venait d'avoir lieu dans la basilique de Québec et plusieurs discours y furent prononcés. Celui du cardinal fut, sans contredit, le plus remarquable ; nous le citons presque entier ; s'il terminait admirablement ce banquet, il terminera encore mieux ce modeste chapitre :
" Au delà de deux siècles se sont écoulés, depuis que le premier évêque du Canada, l'illustre et saint Monseigneur de Montmorency-Laval, remontait le Saint-Laurent. Pendant un mois entier que dura ce voyage, il eut le loisir de contempler les deux rives de ce fleuve majestueux dont la sublime grandeur lui faisait deviner Fi m-
mensité du pays qu'il devait évangéliser. Son œil d'apôtre se fixait ardemment et avec anxiété sur ces vastes forêts, abritant d'innombrables peuplades assises à l'ombre de la mort, et plongées dans les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie.
" Plus d'une fois, peut-être, un nuage de découragement et de frayeur fit passer une ombre sur cette grande âme que le zèle, la foi et la charité la plus ardente ne pouvaient soustraire à l'infirmité humaine.
" Permettez-moi de vous dire une histoire, dont je ne garantis point l'authenticité, mais pour laquelle je réclame cependant une foi absolue.
" Un jour donc que Mgr de Laval avait longtemps prié, pour attirer les bénédictions célestes sur lui-même, sur ses missionnaires et sur cette innombrable multitude d'âmes au salut desquelles il s'était généreusement dévoué, un sommeil profond vint le surprendre.
Tout à coup lui apparaît un homme portant un vêtement fait de poil de chameau et une ceinture de cuir, tel que
FÉvangile nous dépeint le précurseur du Messie. (Matth., iii, 4.)
" Ne crains point, dit-il à l'apôtre du Canada ; je suis Jean-Baptiste, le patron des Canadiens ; je suis envoyé vers toi pour te montrer ce que deviendra ce pays.
Ouvre les yeux et porte tes regards sur les rives de ce grand fleuve. Yois-tu ces champs fertiles qui ont remplacé les forêts dont le sombre aspect t'efîrayait tout à l'heure ?
Les maisons échelonnées sur les rives, abritent des familles nombreuses et contentes de leur sort,"
Regarde ces villages rapprochés les uns des autres, entourant le temple où le Sauveur du monde reçoit les hommages des fidèles et verse sur eux les trésors de sa miséricorde et de son amour. Entre dans cette église de campagne, et a^dmire le sentiment profond de piété de ces hommes dont la générosité n'a pas de borne, quand il s'agit de contribuer à la magnificence de la maison de Dieu.
Dans quelques instants apparaîtra cette
ville naissante où le vicaire de Jésus-Christ a placé le siège épiscopal que tu dois occuper. C'est là que, pendant un demi-siècle d'épiscopat, tu travailleras à la vigne du Seigneur.
" Compte, si tu peux, les provinces et les diocèses qui sur ce vaste continent regarderont réglise de Québec comme leur mère.
" Regarde ces rochers couronnés par une citadelle imprenable ; vois ce que sera dans deux siècles cette cité où doivent reposer tes cendres; ces nombreux asiles de la piété et de la science. Vois-tu ces immenses constructions ? ce sont ton Séminaire et l'Université qui se glorifiera de porter ton nom. Écoute les accents de la joie universelle qui, dans deux siècles, retentiront dans tout le Canada, parce que ton quinzième successeur aura été revêtu de la pourpre. Prends part avec moi à cette réjouissance. Vois-tu assis autour de lui dans un banquet, les représentants de l'autorité civile, de nombreux prélats, une armée de ministres du Seigneur, des convives de toutes nationalités et de toutes croyances, levant les yeux et les mains au ciel pour le
remercier d un honneur qui rajaillit sur tout le Canada ?
"Le Canada si petit aujourd'hui et qui compte à peine quelques centaines de Français, le Canada s'étendra alors d'un océan à Fautre, et ces océans seront reliés par un chemin de fer sur lequel rouleront des palais emportés par le feu et l'eau. Sans être une nation indépendante, il en aura tous les privilèges, et l'immortel Pontife qui occupera alors le siège de Pierre, fera tomber sur cette nation un rayon de lumière céleste, et la reconnaîtra comme telle, en appelant un de ses enfants à partager avec lui la sollicitude de tout^es les églises. A cette occasion, il déclarera solennellement qu'il a voulu récompenser la foi de cette jeune nation destinée à de grandes choses et son attachement au Saint-Siège. Tels seront alors les fruits de cette vigne que tu vas planter et cultiver. Tes sueurs n'auront donc pas été stériles.
" A la vérité, tes successeurs, comme toimême, auront des fatigues à endurer, des combats à livrer, des jours d'angoisse^ des
tentations cle découragement : il y aura des guerres, des luttes intestines, toutes les misères de cette vallée de larmes . . . Mais For s'éprouve et se purifie par le feu, et les pensées de Dieu qui permet ces épreuves, sont trop profondes pour être toujours comprises par Tintelligence humaine.
" Un siècle après ton arrivée, il y aura une guerre terrible entre les deux plus grandes puissances du temps. Voisines sur ce continent nouveau comme sur l'ancien, elles y transporteront leurs querelles Européennes, et le Canada, après une résistance héroïque, passera sous la domination de l'Angleterre. Il y aura grande désolation dans toute la famille canadienne-française. Pour tout cœur bien né, c'est une agonie que d'être séparé d'une mère chérie. Console-toi, pauvre famille orpheline, la Providence veille sur toi, et ce sera précisément cette douloureuse séparation qui fera ton salut et ton bonheur. La France sera bouleversée de fond en comble, elle sera comme une ville bâtie sur un volcan toujours prêt à l'anéantir. Pendant ce temps, la famille
canadienne aura sans doute ses jours d'épreuves et de luttes, mais à la tempête succédera le calme, elle grandira avec une rapidité étonnante ; elle envahira pacifiquement ses immenses forêts, puis se répandra peu à peu d'un océan à l'autre, et jusque dans une grande république voisine ; et tout cela, parce que, sous l'égide de la puissante Angleterre, elle jouira de toute la liberté religieuse et politique qu'il est possible de désirer. Elle vivra en profonde paix avec les autres familles de diverses origines et de diflérentes croyances, et participera aux avantages que l'union et la concorde produisent infailliblement. Ce sera juste le moment que l'habile Pontife qui gouverne l'Église, choisira, pour lui donner une marque solennelle de son afiection, et acquitter une dette de reconnaissance pour les courageux défenseurs que cette nation lui aura envoyés dans les jours de péril.
" En ce temps-là, l'Empire Britannique, sur lequel le soleil ne se couchera point, sera gouverné par une Souveraine dont les vertus feront l'admiration et l'édification
de ses innombrables sujets, en même temps que sa justice et sa bonté la leur rendront chère comme une mère à ses enfants.
" Que Dieu la conserve longtemps à leur affection !
''A peine saint Jean-Baptiste, le plus canadien des canadiens, avait-il prononcé ces paroles de loyauté vraiment canadiennes, quHm coup de canon annonce l'entrée au port. Mgr de Laval se réveille tout consolé et émerveillé de cette vision, et se prépare à prendre possession de cette teiTe qui est devenue sa patrie.
J'ai fini mon histoire.
A vous de la juger.
"A moi de vous remercier delà bienveillance avec laquelle vous Favez écoutée
Les fêtes étaient à peine terminées à Québec, qu'elles se continuaient à Montréal, puis à Ottawa, où le cardinal se rendit pour remettre le Palliivm aux seigneurs Fabre et Duhamel, dont les sièges venaient d'être érigés en archevêchés. Ces magnifiques cérémonies ont été les premiers actes solen-
nels de Son Éminence, qui reçut dans les deux villes les témoignages les plus éclatants du respect et de la vénération du clergé et du peuple.
Il ne restait plus au cardinal Taschereau qu'à recevoir le dernier insigne du cardinalat. Il partit pour Rome, le 26 janvier 1887, et, le 17 mars suivant, Sa Sainteté Léon XIII lui remit le chapeau, et lui assigna pour titulaire l'église de Notre-Dame de la Victoire. Son Éminence en prit possession deux jours après, et se hâta de revenir dans sa ville épiscopale. Ce voyage à Rome était le troisième que le cardinal eût fait depuis sa consécration.