S. E. Mgr Ubald Langlois, O.M.I. (1887-1953)
Aux toutes premières heures du vendredi 18 septembre. 1953, selon l’heure de l'Est du Canada, s'eteignait, à Montréal, dans l'hôpital des Soeurs de l’Espérance, Mgr Pierre-Ubald Langlois, C.M.I Sa mort fut la plus calme et la plus simple que l’on puisse imaginer. Un seul témoin y assistait, le R. P. Azarie Ménard, O.M.I., cousin du défunt, car toutes les apparences avaient indiqué qu'il vivrait au moins jusqu’au jour. Pas un geste, pas un effort. Un simple arrêt dans la respiration. Tous les préparatifs du grand passage faits à loisir, le malade n’avait plus qu’à s'endormir dans le Seigneur:
Maintenant que son corps, tourmenté par d’extraordinaires souffrances, repose dans le calme de la mort, et que son âme a reçu de son Créateur la récompense d’une vie qui lui fnt toute consacrée, on se demande naturellement par quoi ou eu quelles verius le vénéré défunt fut surtout remarquable; en d’autres termes, quel fut le véritable carhei ou le secret de sa vie?
On croirait d’abord devoir le trouver dans une très grande dévotion envers l’Eucharistie. Et c’est un fait que l’âme de Mgr Langlois fut visiblement orientée vers le tabernacle ou le Coeur de Jésus vivant dans l’'Hostie. La dernière grande oeuvre de son épiscopat, sa cathédrale de McLennan, est, à re point de vue, très révélatrice de ses sentiments, avec sa belle statue du Sacré-Coeur dominant le maître-autel. Et sûrement parmi les dernières joies de sa vie il faut mettre celle
de contempler maintes fois cet autel, qui offrait à ses regards le tabernacle du Saint Sacrement et la statue du Sacré-Coeu: étendant ses bras comme pour embrasser l'Univers.
Maïs avant de bâtir cette cathédrale. Mgr Lancelois avait commencé par édifier l'évêché, qui acheva de ruiner sa santé.
Son évèché!… Il ne chercha pas à lui donner la richesse, ni même des formes architecturales qui auraient pu le rendre plus beau ou plus commode: il le voulut en forme de croix et servant de piédestal grandiose à la statue de l’Immaculée.
Car, si son coeur était entièrement dévoué au Sacré-Coeur de Jésus, le chemin qu'il avait pris pour aller à Lui n'était autre que la Vierge Marie, Celle à qui il s'était entièrement donné en se faisant Oblat de Marie Immaculée.
L'influence de la Vierge Marie sur la vie de Mgr Langlois semble bien, en effet, avoir eté hbeaucoup plus considérable qu’il n’y paraissait pour qui ne la voyait que du dehors.
Son entrée dans la Congrégation des Oblats, pour commencer, fut une victoire de la très Sainte Vierge.
Déjà Elle avait béni l’enfance de son futur Oblat, lui faisant donner une éducation chrétienne et choisie. au sein de sa famille, au catéchisme du sévère ahbé Larose, au collège des Sulpiciens, à Montréal. En fait. lorsqu’à l’âge de dix-neuf ans, l'adolescent quitta la ville de Marie pour l'Ontario, il avait au coeur cette dévotion toute filiale envers Marie qui devait lui faire mettre plus tard, dans ses armes épiscopales, le monogramme de la Vierge tel qu’il l’avait vu dans le blason des Sulpiciens: MA.
Mais c'était alors précisément que le jeune homme s’engageait dans une route où sa Mère du ciel ne voulait pas le voir marcher. À ce moment, par conséquent, Elle dut intervenir.
Attiré par son oncle, Mgr Pierre Langlois, curé de Tecumseh, dans le diocèse de London, Ubald était entré au collège des Pères Basiliens, à Sandwich. pour s’y perfectionner dans la langue anglaise, sans doute, mais avec le dessein surtout de fuire là son cours de philosophie pour devenir prêtre séculier,
Or, la Vierge voulait qu'il fût religieux et Oblat.
Elle se servit, dans ce but, d’un cousin d’Ubald, presque du même âge que lu, Azarie Ménard, qui étudiait alors au jumiorat des Oblats, à Ottawa. Les lettres d’Azarie à Ubald produisaient quelque effet, mais sans décider l’aspirant au clergé séculier à changer de voie. Alors la Providence permit, la Vierge le voulant, que l'oncle curé fit un voyage très prolongé. en Europe et jusqu’en Palestine. Ubald, pour ne pas rester seul pendant les vacances de cet été-là, 1907, alla les passer dans la compagnie de son cousin, à Montréal. Azarie se préparait à entrer au noviciaf de Notre-L'ame des Anges, à Lachine, et sans cesse il répétait à son cousin Ubald:
— Viens donc, toi aussi. Nous scrans si heureux sous la bannière de l’Immaculée!
UÜbald cependant ne se décidait point. Azari entra seul au noviciat, en août 1907, apiés avoir obtenu toutefois que son cousin se rendrait lui-même à Notre- Dame des Anges, pour y faire une retraite, sous la conduite du KR. P. Benoît, O.M.I., maître des novice.
La victoire de Marie commençait.
La retraite eut lieu, en effet. Se termina-t-elle par une décision? Personne ne le sut. On peut croire au moins qu’Ubald avait aperçu le motif qui devait, dans les joure suivants, entraîner sa volonté. Son coeur, très aimant, voulait obtenir à tout prix le salut d’âmes chères, et il lui -embla que la vie religieuse, avec ses voeux, sa règle, ses austérités, surtout dans une famille spécialement consacrée à Marie, le rendrait plus puissant auprès de Dieu pour obtenir les faveurs qu’il désirait, que la vie plus aisée et plus libre du prêtre séculier.
H entra donc au noviciat dans les premiers jours de septembre et prit le saint habit, le 7 septerahre (19071 La nature eut bien quelques révoltes au cours du noviciat, mais la victoire définitive fut à la sainte Vierge, et lorsque, le 8 septembre 1908, ie Frère Ubald Langlois fit ses premiers voeux, cela voulait dire:
— Vierge Immaculée, pour les âmes qui me sont chères, je Vous consacre ma vie. immolant à Vos pieds ma nature avec toutes ses préférences. Je suis Votre Oblat, offert par Vous à Jésus, pour être.. sa victime, s’il le faut.
L’était déjà le: Dilexit et tradidit semetipsum — « Il a aimé et II s'est donné » — de sa future devise épiscopale. Les quarantie-cinq années que FOblat de Marie Immaculée devait vivre après cet acte v trouvent toute leur explication.
Un sacrifice très sensible en fut le d“but, celui de s'éloigner de sa famille et de son cher Canada, pour aller faire ses cours de philosophie et de théologie à Rome. Les talents du Frère Langlois justifiaient le choix fait de lui pour cette réelle faveur. En fait, il aima Rome et fut on ne peut plus heureux d'y avoir été envoyé; et il profita de toutes ses visité» aux sanctuaires de la ville éternelle, surtont à ceux de la Vierge Marie, pour prier en faveur des âmes chères.
Pour le 8 septembre 1909, il “tait à Roviano, Ja maison de campagne du scolasticat de Rome. Devant la Vierge de l’Assomption, l’Astunta, il fit se3 voeux perpétuels, se donnant définitivement et irrévocablement à Marie, dans la Congrégation des Oblats de MI. Ce 8 septembre fut pour lui une journée du ciel.
Quelques semaines plus tard, de retour à Rome pour sa seconde année de philosophie, il revint de promenade, un jour, crachant le sang! La Vierge ne se contentait pas de prières! L'immolation réelle suivait de près l’offrande de son Oblat.
Pour recouvrer la santé, il fallut dire adieu à Rome, au Saint Père, à tant de belles églises, aux catacombe:!.…. Et ce ne fut pas tont: ayant à peine revu les siens, désolé: autant que lui, il dut aller jusque dans l’ouest canadien, où la bienveillance du R. P. Henri Grandin, O.MI., provincial de l'Alberta, lui offrait un asile.
Moins de deux ans de séjour en Alberta suffirent à rendre assez de forces au Frère Langlois pour lui permettre de reprendre ses études, de sorte qu’au début de mai 1911, il se rendit au scolasticat d'Ottawa.
Trois ans plus tard, l’âme remplie de joie, il voyait approcher la prêtrise; déjà il était diacre. lorsque sa vue commença à devenir moins bonne, puis mauvaise. Allait-il donc la perdre et devoir. en con-équence, renoncer au sacerdoce ?...
Non. La sainte Vierge se contenta de lui demander un oeil, lui prenant l'oeil droit et lui laissont le gauche pour lire sur le missel les prières du canon. L'ordination n’en fut même pas retardée, le cousin ÂAzarie Ménard se trouvant encore [à juste à point pour prêter ses veux à l’infirme, lisant pour lui les leçons et lui aidant à les apprendre.
Ordonné prêtre le 6 juin 1914, le Père lhald Langlois attendait son obédience au mois de juillet 1915. Dans quel champ de la vigne du Seigneuc l’obéissance l'enverrait-elle?.… Il n'avait summe toute qu'un désir. les missions; et qu’une répugnanve, l'enseignement.
TL s'était offert à Jésus, par Marie: la Vierge lui demanda Île sacrifice de ses goûts: il fut nommé professeur au juniorat d’Edmonton. Et durant huit ans, il se donna complètement à sa tâche, qu’il ne tarda pas à trouver fort belle et à aimer, autani qu’il fut lui-même aimé de ses élèves et de ses dirigés, parmi lesquels se trouvait son futur euccessenr sur
le siège épiscopal de Grouard, celui que nous nommons aujourd’hui Mer Henri Routhier.
L’immolation se continua ensuite dans le journalisme; d’abord, à la rédaction du Patriote de l'Ouest, durant quatre ans: puis, dans le ministère des âmes, à la cure de Saint-Joachim d’Edimonton, deux ans sculement: enfin, à la tête de l'importante Province ohlate d’Alberta-Saskatchewan, au-delà de huit ans.
Toutes ces années fnrent des années fécondes. Le dilexit et tradidit s'moctipsum se contiuuait, le coeur s’élargissant de plus en plus: aux âmes de la famille s'étaient ajoutées successivement celles de 6es confrères, de ses élèves. de ses lecteurs, des membres de sa Province oblate: et, paraïlélement à l’anour. des souffrances étaient venues, peincs morales ou maladies — tel un érésipèle fort grave —- pour payer la rançon des âmes aimées.
En 1938, la voix du Souverain Pontite promut l’Oblat de Marie Immaculée au sonumet du sacerdoce, en le nommant — le 30 mars — vicaire apostolique de Grouard, avec le titre d'évêque de Risinium.
Comprenant que cette suprême élévation le destinait à la suprême immolation, l’évêque-nommé choisit naturellement pour souligner ses armes la devise qu'il vivait depuis trente ans, ce mnt si expressif de saint Paul à propos de notre divin Sauveur: Dilexit et tradidit semetipsum (Galat. 2, 20; Ephes. 5, 2, 25). Dans son amour pour les âmes que le Souverain Pontife lui confiait, Mgr Langlois voulut aussi se donner jusqu’au bout.
Sacré, à Québec, le 20 juin, il prenait possession de son siège dès le 1{ juillet et s’empressait de se mettre à la réalisation d’un vaste et très beau programme, en vue d'étendre le règne du Christ-Roi et de la Vierge Marie dans le royaume de la Rivière la Paix.
Pour ce qui est particulièrement du culte de la sainte Vierge, par des lettres d'ahord, ct à plusieurs reprises, il exhorta les fidèles à la prier. Au début de la guerre, en septembre 1939, il conseilla vivement l’organication, dans les paroisses et les communautés, du Rosaire perpétuel durant les mois d'octobre et de novembre. Il recommandait, en outre, aux familles trop éloignées pour se rendre à l’église, de réciter chez elles le chapelet ou tout au moins les litanies de la sainte Vierge. De nouveau, en avril 1941, il insistait pour que partout, dans le vicariat. l’on fit du mois de mai nn mois de prière à Marie en faveur de la paix.
Cette même année naquit à Girouxville, avec sea plus vifs encouragements, le pèlerinage à Notre-Dame de Lourdes qui est maintenant ri hien établi et si fréquenté qu’il exige la construction d’une grande église, future basilique, si possible. — Parmi les Indiens Castors, à Eleské, a surgi de même, à la grande joie de Mgr Langlois, une grotte et un pèlerinage à Notre- Dame de Lourdes.
Si, dans ces deux cas, son action fut surtout de féliciter et d'encourager, il en alla tout autrement dans l'érection du trône à Marie qu'est son évêché. Cette construction lui coûta tant de travail personnel et lui imposa tant de soucis que sa santé, apparemment bonne jusqu'alors, en fut si gravement atteinte qu’elle ne s’en remit jamais. Lorsque la statue de l’Immaculée fut placée sur son trône, en décembre 1942, Mgr Langlois était déjà rous les soins d:6 docteurs.
Il est à noter encore que le vicaire apostoliqne de Grouard fut l’un des premiers, parmi les évêques, à consacrer son territoire au Coeur Immaculée de Marie, et qu’il prescrivit de faire cette consécration dans toutes les églises et chapelles le 2 juillet 1944
Vers le même temps, il voyait avec un bonheur indicible réalisé l’un de ses plus chers désirs, en inaugurant lui-même la récitation perpétuelle du Rosaire chez les Missionnaires Recluses de Jéeus-Marie, à Falher.
Etait-il invité à prêcher le culte de l’Immaculée en dehors de son vicariat? C'était son vif bonheur d'accepter. Et c’est ainsi qu’en un 8 décembre il donna au scolasticat d'Ottawa un sermon sur la Vierge Immaculée, qui fut regardé comme un petit chef d’oeuvre. Ainsi encore 1l prêcha, en 1941. dans l’église Saint-Pierre de Montréal, la ncuvaine préparatoire à la fête de l’Immaculée, et son travail fut très remarqué, tant pour la perfection de la forme que pour la solidité et la précision de la doctrine.
Que de choses Mgr Langlois aurait voulu faire pour sa Mère du ciel! Elle-même préféra sans doute le voir sur la croix, la souffrance valant mieux que les oeuvres, puisque c’est surtout par sa Passion et sa Mort que Notre-Seigneur a sauvé le monde. Aussi a-t-il souffert à partir au moins de 1942 de cette maladie de haute tension qui l’a conduit à la tombe, malgré les meilleurs soins des plus hautes sommités médicales.
Pendant cette interminable maladie, sa dévotion mariale parut encore admirahlement. Non seulement il fut fidèle à dire son chapelet aussi longtemps qu'il le put, mais lorsque ses forces ne lui permirent plus même cela, son bonheur fut d’écouter le chapelet pré. sidé, à la radio, par Son Eminence le cardinal Léver, auquel sa soeur et dévouee infirmière, Melle Cyprienne Langlois, répondait toujours. Il suivait alors attentivement, multipliait les signes de croix, et lersque, pour finir, se chantait le cantique à Notre-Daine du Canada. ii chantait lui-même le derniers vers du refrain: Et sois du Canada notre Dame, 6 Marie!
Durant le long séjour qu'il fit au sanatorinm ohlat de Sainte-Agathe-des-Monts, lorsque la souffrance le rendait nerveux, il suffisait de lui chanter ce cantique pour lui rendre le calme. Pour Marie et aver Marie, il reprenait courage.
À l'occasion de la définition du dogme de l'Assomption, au bonheur que lui causait la gloire procurée ainsi à l’Immaculée, “ajouta la satisfaction qu’il avait vivement désirée d'y voir son vicariat représenté
par la présence de S. E. Mgr Routhier et du R. P. Pinard, O.M.I., ainsi que sa propre famille, par la présence de son neveu, M. Antonin Lalonde.
Jusqu'à la fin, il aima surtout l’invocation coutumière chez les Oblate: Laudetur Jesus Christus, à laquelle il répondait avec ferveur: et Maria Immaculata. Ces mots: et Marie Immaculée, furent sûrement parmi les derniers, si ce n'est les tout deruiers qu'il prononea de sea lèvres mourantez.
Son immolation alors s’achevait. Ses forces étaient consumées jusqu’au bout.
Qu'il est doux de penser que sa charité, en passant dans l’autre vie, n’aura rien perdu, au contraire! et qu'elle continue maintenant de s'étendre sur tout ce qui lui a été cher en ce monde, sa famille. <a Congrégation, sa patrie, son vicariat de Grouard!
Combien doit être belle sa récompense! R.IP,
A. PHItPPoOT, O.M.I.