CHAPITRE VI
Personnification des puissances de la nature au Pérou. Légende de Coniraya-Viracocha. Le pasteur d'Ancasmarca sauvé de l'inondation. Les Aras de Canari-Bamba. Soulèvement des montagnes. Con et Suha-Chum-Sua.
Ces symboles cosmogoniques que l'auteur du Livre Sacré semble reproduire à dessein en plus d'un endroit, s'appliquent d'une manière particulière aux régions de l'Amérique centrale, situées le long de l'Océan Pacifique; c'est dans ces lieux que leHunahpu et les autres volcans qu'il mentionne, se dressent majestueux entre une foule d'autres sommets dont le soulèvement se serait effectué en même temps que la submersion des terres voisines, comme on l'a vu de celles qui s'étendaient dans la direction de l'Atlantique. Mais à mesure qu'on s'avance vers les régions méridionales de l'Amérique, on retrouve les mêmes traditions, ou bien l'on en trouve d'autres, confirmant les précédentes et qui s'enchaînent avec elles, ainsi que cette série de volcans ou de pics volcaniques, qui semblent relier toute la chaîne des Cordillères, d'une extrémité à l'autre du continent.
C'est ainsi que les Andes racontent des fictions cosmogoniques qui rappellent celles des montagnes guatémaliennes. Coniraya est le nom d'un des sommets les plus élevés, dans les froides régions qui s'étendent à l'est de Lima. Mais la tradition antique du Pérou en fait une divinité qui, sous le nom de Coniraya-Viracocka, créateur de toute chose, opère des merveilles parmi les peuples et les nations, et se fait craindre des dieux même, qui, les
premiers, à l'origine des temps, gouvernaient ces contrées (1). C'est Goniraya-Viracocha qui soulève les montagnes et les abaisse, qui creuse les vallées et les aplanit, sans autre instrument qu'un Jjambou léger '(à;. Dans une de ces fictions, oii il est donné comme la force génératrice qui crée et qui détruit tour à tour, il devient amoureux de Cuuillucu, la déesse souveraine de la contrée; pour satisfaire ses désirs, il remplit de sa semence le fruit d'un arbre, planté près à'Auchicocha, à l'ombre duquel elle allait souvent s'asseoir. Celle-ci mange le fruit et devient enceinte : au bout des neuf mois, elle accouche d'un fils ; mais en reconnaissant celui à qui elle le devait, elle s'enfuit épouvantée avec son enfant vers la mer, poursuivie par Goniraya, et, en arrivant à l'Océan, tous les deux s'y changent en rochers qui portent leur nom et qu'on voit encore aujourd'hui dans le voisinage dePachacamac (3;. A cette époque, continue la légende, la mer n'était pas encore la mer, telle qu'elle est aujourd'hui, et il ne s'y trouvait pas de poissons; car ils étaient renfermés dans un étang appartenant à la femme Urpay-Unchac, qui habitait ces lieux avec ses deux tilles. Lorsque Couiraya arriva, cette femme était absente , étant allée visiter Cauillaca au fond de la mer; furieux de ne pas la trouver, Goniraya renversa l'étang dans la plaine qui devint ainsi l'Océan, et se retira après avoir rendu enceintes les deux fdles d'Urpay- Unchac.
(1) Avila, Ti uladu y Ilelaviun de fos errons 1 fnhos diosrs y otras supersiiciuties y rilos diubulicus en que vivian anliguanic/ilc los Jndios de las provincias de Ihiarochcri, Marna y l'hnrllo, elc.MS. de la Bibl. liât, lit' Madrid, Copie de ma collecliou. Suivant ce document le monde d'avant le déluge est appcli'' Paritn pacha , c'est-à-dire monde faux ou différcut de celui d'aujourd'hui, otlc;? liomnios d'alors Yananuiin a.
(2) Id. ibld. Cl' document es^t le seul en esiiagnol, où il soit parlé
de Coniiaya-V iracucha ; il païait être la plus ancienne divinité du l'érou, et son histoire est racontée au long dans le document en langue qquichua qui vient à la suite de ce manusciit('t(iue j'ai copié à Madrid.
Le baud)0u dout il est question ici, à l'aide duquel Couiraya soulè\e ou aplanit les montagnes, rappelle la sarb.icane de Ilunalipu.
(3) l'achacamuc , lieu célèlire autrefois par le fameux temple consacré ù celte divinité, le créateur du monde, à 4 1. de Lima et à j)eu de distance de 1 Océan Pacilique.
Le nom de Coniraya est resté au Pérou, comme celui de Hun- Ahpu au Guatemala, uni à une foule de récits plus ou moins merveilleux; mais il est aisé de reconnaître dans ce personnage le symbole de la puissance volcanique qui bouleversa la contrée, aux temps anté-historiques, et souleva une portion des Andes, tandis que la mer engloutissait les terres voisines. L'action de ces volcans antiques paraît s'être exercée principalement dans les montagnes delà province de Huarocheri, oîj la tradition signale un autre personnage cosmogonique, dont le nom est demeuré également à une des cimes les plus froides de cette contrée : il s'appelait Pariacaca, et ainsi que ses quatre frères, il était renfermé dans un œuf, d'oii il sortit un jour sous la forme d'un faucon. A cette époque, toute cette région, aujourd'hui des plus froides, élait, suivant la légende, une plaine fertile, jouissant du climat le plus doux ; elle appartenait à un prince puissant qui avait sa demeure aux bords du lac d'Auchicocha, mais qui se rendait odieux par son orgueil et son égoïsme. Alors, pour le punir, Pariacaca et ses frères soulevèrent un tourbillon d'eau immense, accompagné d'un ouragan épouvantable, qui brisa les rochers contenant le lac d'Auchicocha; le fleuve de Pachacamac s'ouvrit avec violence un passage entre les monts de Vichoca et de Llantapa, qui se séparèrent en ce moment, et se forma, en s'échappant vers l'Océan, le lit qu'il a encore aujourd'hui (1).
La terre entière changea de face avec ce déluge qui détruisit toutes les populations existantes, etil nesurvécutque celles dont il est parlé dans la tradition suivante. A cette époque, disent les Indiens, il y eut une éclipse de soleil extraordinaire, toute lumière ayant disparu durant l'espace de cinq jours. Quelque temps auparavant, un pasteur, conduisant un troupeau de Hamas, avait remarqué que ces animaux étaient remplis de tristesse et pas-
(l) Avila, Tratado y Relacion, etc. i Lurin, dans la province du même Le fleuve de Pachacamac est le nom, près de Lima, où se trouvait même appelé aujourd'hui Rio de \ le temple de Pachacamac.
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saicnt toute la nuit à considérer la marche des astres (1). Le pasteur, étonné, les ayant interrogés, ils répondirent, en lui faisant observer un groupe de six étoiles, ramassées l'une auprès de l'autre, et lui annoncèrent que c'était un signe annonçant que le monde allait finir parles eaux (2). Ils lui conseillèrent en môme temps d'emmener sa famille et ses troupeaux sur une montagne voisine, s'il voulait échapper au naufrage universel. Sur cet avis, le pasteur se hâta de rassembler ses enfants et ses Hamas, et ils allèrent s'établir sur la montagned'Ancasmarca,où une foule d'autres animaux étaient venus également chercher un asile. A peine s'y trouvaient-ils installés, que la mer, rompant ses digues, à la suite d'un ébranlement épouvantable, commença à monter du côté du Pacifique. Mais, à mesure que la mer montait, remplissant les vallées et les plaines d'alentour, la montagne d'Ancasmarca s'élevait de son côté, comme un navire au-dessus des Ilots. Durant cinq jours que dura ce cataclysme, le soleil cessa de se montrer, et la terre demeura dans l'obscurité ; mais le cinquième jour, les eaux commencèrent à se retirer, et l'astre rendit sa lumière au monde désolé, qui se repeupla ensuite avec la descendance du pasteur d'Ancasmarca (3).
On raconte également au royaume de Quito, qu'à l'origine des temps, la race humaine ayant été menacée d'une inondation formidable, deux frères se sauvèrent seuls au sommet d'une montagne, appelée Hmca Ynan, dans la province de Canaribomba (4\ Mais les flots de ce déluge grondèrent vainement
(l)Mûlina, Rclaciondclas fabulas y rilos de los Jtigas, etc. MS. des archives de Madrid , copie de ma collection,
(2)Ce groupe d'étoiles rappelle les Sïxlzontemocque, ou étoiles qui tombèrent du ciel, au temps du déluge, d'après les traditions mexicaines.
(3) Ancasmarca est à 5 lieues du Cuzco , d'après le document d'où cette histoire est tirée. Le document cité avant celui-ci , Tratado y Re-
lacion, les rapporte également, avec une légère variante, et met le lieu de la scène dans les montagnes de Huarocheri, beaucoup plus près de l'Océan.
(4) C'est la province des Canaris où se trouvent les ruines de la célèbre forteresse de Cahar, citée par Humboldt [Vues des Cordillères et mortumenls des peuples indigènes de l'Amérique, pi. 20, édit. in-fol.).
autour d'eux: à mesure qu'ils s'élevaient, la montagne se soulevait au-dessus des eaux, sans pouvoir en être atteinte, et finit par arriver à une hauteur considérable. Lorsque le danger fut passé avec l'écoulement des eaux, les deux frères se trouvèrent seuls au monde, et ayant consommé le peu de vivres qu'ils avaient, ils cherchaient à se procurer des aliments dans les vallées voisines. De-retour à la cabane qu'ils avaient bâtie sur la montagne, ils y trouvèrent avec étonnement des mets préparés par des mains inconnues. Curieux de pénétrer ce mystère, ils convinrent, au bout de quelques jours, que l'un des deux resterait au logis et se cacherait pour découvrir les êtres bienfaisants à qui ils étaient redevables de ces soins . Retiré dans un coin , celui-ci vit avec surprise entrer deux aras, aux visages de femmes (1), qui préparèrent aussitôt le maïs et les viandes qui devaient servir au repas. En l'apercevant, les deux oiseaux voulurent s'enfuir, mais il en saisit un qui devint sa femme; il eut d'elle six enfants, trois fds et trois filles, dont l'union donna naissance à toute la tribu des Canaris, qui depuis peupla cette province, et qui eut toujours une grande vénération pour les aras (2).
Ces traditions sont d'autant plus remarquables, qu'on y retrouve évidemment le souvenir de la catastrophe qui modifia si considérablement le continent américain, et de la présence de l'homme au milieu des bouleversements effroyables d'où sortirent plusieurs portions de la Cordillère des Andes. En confirmation de ces traditions, d'autres récits ajoutent que les lieux oti se passèrent ces grands événements, aujourd'hui froids et stériles, à cause de leur élévation extraordinaire au-dessus du niveau de la mer, étaient, avant l'inondation, une terre basse et chaude d'une fécondité sans exemple : les fruits, dit la lé-
(1) Ou plutôt deux femmes, portant le nom d'Ara.
(2) Voir, au sujet du culte de l'ara,
le chapitre de Lizana, à la suite de Landa, page 361.
gende, y mûrissaient en cinq jours , et l'on y voyait des multitudes d'oiseaux, parés des plus vives couleurs. Le manuscrit auquel nous empruntons ces récits, ajoute qu'on trouve encore aujourd'hui des preuves de cette étonnante fertilité dans les traces d'antique culture, visibles à la Puna de Puriacaca et au mont de Villcacoto, entre Huarocheri et Surco (1).
Au royaume de Quito, nous retrouvons Coniraya sous le nom de Cou, représenté à Liribamba, capitale des Puruhuas, sous la figure d'une marmite, surmontée d'une bouche et de lèvres humaines ensanglantées, Con, première et suprême puissance, dit Velasco (2), qui n'avait ni chair, ni os, de même que les autres hommes, et qu'on croyait venu du septentrion, abaissant les montagnes et soulevant les vallées par sa seule volonté. C'est évidemment le même que Chons ou Chunsu, l'Hercule égyptien, dont Birch traduit également le nom copte par force, puissance, chasser, etc., et qui, comme le C/ion péruvien, châtie les peuples rebelles (3). Sous le nomde Suha-Cun ou Suha-Chum-Su, qu'on retrouve epcore dans celui de Sogonmoso, on le revoit dans la Nouvelle-Grenade, où il opère des prodiges comme au Pérou (4). C'est Chibcha-Con ou Cun ou Chum, qui, pour punir les hommes, crée les torrents de Sopo et de Tibito, inonde les plaines et les vallées du Bogota, d'oii les populations au désespoir s'en-
(t) Le docteur Avila, curé de Huarocheri, qui recueillit ces faits, les discuta en théologien de son époque, et tout en convenant de la véracité des Indiens qui les lui donnaient, ne trouva moyen ni de les rejeter, ni de les admettre. La géologie avait fait fort peu de progrés à. cette époque, et le soulèvement des terres yunga ou chaudes, devenues dans l'espace de cinq jours une puna glacée, lui paraissait une chose impossible.
(ï) Velasco, //ii'<. du roy.de Quilo, liv. II, {5 2, n. l,etg 4, n. 4.
(3) Bunsen, Egypl's place in uni-
versal hislory, vol. 1, page 392.
(4) Zamora, JJisl. de laprov. de Nueva Grenada, lib. II, cap. 16. — DeSuha Con. Cun, Chun, ou Chum, noms iden tiques, vienti)rol)ablcmcnt celui de Cundinamnrca ou Cun-lina-marca, qui est donné à cet ensemble de provinces, comprenant Bogota, Vêlez, l'ampiona, la Grita, Merida, Muso, Ebate , Panches, Neyba , Marquetones , Sutagaos , Ubague, Tcnsa, Lengupa, Sogamoso et Chita. (Piedrahita, I/isl.
G en. de las Conquislas del rcyno de Nueva-Grenada, Part. I, lib. 1, cap. 1.)
fuient vers les cimes les plus élevées de la Cordillère. De là ils invoquent le dieu Bochica, qui lance sa baguette d'or contre la montagne Tequendama, ouvrant ainsi la brèche, par où s'écoulèrent les eaux, à l'endroit où la rivière de Funzha forme la célèbre cataracte de ce nom. Pour punir ChiLcha-Cum, Bochica le condamne à porter le monde sur ses épaules, ainsi que l'Atlas des Grecs ; c'est lui qui produit les tremblements de terre, lorsqu'il est fatigué, en transportant son fardeau d'une épaule à l'autre (1).
(l) Simon, Hist. de Tierra-Firm, Part, II, noticia iv, cap. 4