‹ S'ils avaient prévu! [microforme]Chapitre 2 sur 11 · PAR LE · texte numérisé non relu

PAR LE

R. P, HUGOLIN, o.r.m.

MONTREAL LIBRAIRIE BEAUCHEMIN Lrurée 79, rue Saint-Jacques

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On raconte qu’un roi de l’antiquité voulant refréner les penchants belliqueux de son jeune fils, imagina de faire peindre dans une galerie de son palais une série de tableaux, dont chacun repré. sentait un aspect nouveau des misères engendrées par la guerre.

Il y avait le spectacle sanglant et terrifiant d’une bataille, où des hommes aux prises s’entr”égorgeaient ; un champ de carnage après une mêlée : des milliers de malheureux gisaient ça et là, morts ou agonisants, pêle mêle, têtes fendues, poitrines ouvertes, du sang partout ; une maison incendiée, et sur les ruines une femme pleurant, entourée de ses petits enfants ; une épouse en deuil avec de pauvres petits orphelins ; des villes dévastées, incendiées, des hommes mourant de faim, etc.

Au bas de chacun des tableaux le peintre avait tracé ces mots : VOILA LES FRUITS DE LA GUERRE.

On assure que le jeune prince, inexpérimenté mais de nature généreuse, frappé d’horreur par ces visions successives, s’appliqua à refréner ses penchants belliqueux et devint dans la suite un roi pacifique.

Il y a un fléau plus redoutable que la guerre, une passion plus terrible que la passion pour la guerre, et contre laquelle un grand nombre ne luttent pas pour la refréner! mais à laquelle ils livrent et leur corps et leur âme et leur vie : L’IN- TEMPÉRANCE !

L’intempérance, ce monstre qui fait à lui seul plus de ravages, au dire d’un célèbre homme d'Etat, Gladstone, que la pesie, la famine et la guerre réunies, ces trois fléaux classiques de l’humanité.

Les ravages de l’alcool s’exercent partout et de toutes les manières. Impossible d’énumérer toutes les misères physiques, morales et sociales causées par l’intempérance, parce qu’elles sont trop nombreuses, trop variées et trop complexes. Impossible de les décrire toutes — il y faudrait plus de volumes qu’une vié d’homme n’en pourrait écrire !

D'ailleurs, il faut voir de près ces misères, toucher du doigt les plaies domestiques et sociales

produites par la boisson, pour seulement en pressentir les multiples ravages.

Et ce qu’il faudrait pour guérir à jamais l’humanité de la passion de boire, c’est une série de tableaux d’après nature des misères engendrées par l’alcool, et devant lesquels les hommes défileraient et liraient : VOILA LES FRUITS DE L’INTEM- PÉRANCE !

Quel sujet varié de peintures empoignantes de réalisme fournirait l'alcool! et quelle matière pour l'inspiration ! Où est l’artiste qui consacrera son art et sa vie à peindre une telle galerie ?...

C’est quelque chose d’analogue que nous tentons par ces récits. Ce sont aussi des tableaux qui, s’ils ne les peignent, du moins racontent quelques-unes des misères du buveur, la dégradation physique et morale causée par l’intempérance.

Au lieu de 24 récits que n’en eussions-nous cent, mille, dix mille ! Le sujet certes ne serait pas encore épuisé. La galerie est ouverte, à d’autres dy travailler à leur tour et d’ajouter à la série.

Pour imparfaites qu’elles sont, ces histoires d’ivrognes auront peut-être déjà le bon résultat de faire réfléchir certains lecteurs et de leur inspirer, avec la crainte et l’horreur de l'alcool, la ferme détermination de ne pas donner dans ges pièges perfides.

C’est tout ce que nous souhaitons.

Navrante abjection

Il y a longtemps que ce souvenir me hante et que je me dis : je fixerai cette figure d’ivrogne. C'est avec des larmes dans le cœur que j'écris enfin ces tristesses,

Je n’ai jamais rencontré un ivrogne qui m'’ait inspiré de la compassion comme celui-ci, J’ai vu l'intelligence, la générosité, la science et la gloire — Ces grandes et nobles choses — traînées dans la boue, et dans cette boue resplendissant assez pour qu’on pût les y apercevoir et pleurer leur triste déchéance...

Le malheureux, qui est avocat, exerce sa profession dans une petite ville aux confins de la province.. Il appartient à l’une des meilleures familles du pays et porte un nom célèbre. Il avait eu d’abord son bureau à Montréal, avec, pour associé, un homme devenu depuis l’une de nos glcires nationales,

Pendant que ce dernier, soulevé par ses talents et par la faveur populaire, montait aux plus hauts

sommets de la politique, R... accablé de toute la besogne de bureau que son associé n’avait plus le temps de partager avec lui, jeté lui-même par sa situation au milieu des clubs et des intrigues politiques, obligé d’être sur pied nuit et jour, pour doubler ses forces se mit à boire. Quelle fut dès lors son odyssée jusqu’au jour où il vint s’échouer à X...? Je ne m’en suis pas informé. Mais les étapes successives en peuvent être aisément retracées. Devenu ivrogne, il perd, avec la raison et l’honneur, la clientèle de la société. L'autre ne veut pas que l’ignominie de l’ivrogne soit associée à sa propre célébrité; la société est dissoute. R.... livré à lui-même se livre à l'alcool. Ii étale sa honte aux yeux du public et vit d’expédients ou de mauvaises causes, jusqu’au jour où celles-là mêmes faisant défaut, il débarque à X... pour y plaider, boire et donner à cette honnête population le spectacle de ses turpitudes.

Je dus aller dans cette petite ville au printemps de 19... Dès mon arrivée, je ne sais trop à propos de quoi, on me parla de R.... Il habitait alors un pauvre taudis, en un coin perdu de la campagne, avec un individu que sa femme avait abandonné, Ils vivaient là tous deux, isolés, apprétant euxmêmes leur nourriture. L'avocat descendait à la v'!le quand les besoins de sa profession l'y appelaient: car il avait des clients. J’appris plus tard, avec un vif sentiment de compassion et de respect pour l’infortuné, pourquoi il demeurait éloigné de la ville. C'était à seule fin de se tenir à dis-

mme mme

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