‹ S'ils avaient prévu! [microforme]Chapitre 4 sur 11 · LEE · texte numérisé non relu

LEE

LA

Maïs la croix, je voulais contempler la fameuse croix de ïadis, la petite croix de l'enfant, car je savais qu'elle était conservée avec honneur et religion... On me la montra sous son globe de verre, et j'avoue que ce ne fut Pas sans émotion que je l’aperçus. La mère me la mit entre les mains.

Haute de huit Pouces environ, dorée à l’époque du mariage, elle dresse ses petits bras, enguirlan- *": de fleurs blanches et rouges : au pied, des gou-

iirs mo- ‘uaires. Que de souvenirs domestiques se rattachent à cette croix !.. + et comme, en la regardant, je Comprenais mieux l’immense T' tée de ces paroles de 208 évêques : “ La vieille ca six de bois noire, vénérée Par nos pères ”....

Certes, elle est vénérée celle-là, à l’égal d’une relique. Je vis que les yeux du père sy attachaient avec une expression indicible. ...

Après ure heure de Causerie, au cours de laquelle la brave famille me dit bien des choses bonnes et belles que je voudrais pouvoir toutes rapporter pour l'édification de mes lecteurs tempérants, je pris congé en disant que j'allais publier ce noble exemple dans la Revue.

Deux jours plus tard je recevais la visite de la

que je pense n'avoir omis Pas, chère madame +

“Ça fait du bien ou ça passe... ”

Par cet argument unique, mais irréductible, — n'est-ce pas ? — Rigolard a Pulvérisé tous les ar- £&uments que durant vingt ans il a rencontrés sur son chemin d’ivrogne,

ER boisson, c’est fait Pour être bu... ça fait du bien où Ça passe, ,, ”

Ce qu’il l’a dite cette parole ! Ce qu’il l’a manié cet argument unique, mais irréductible — n'est-ce pas ? = Au cabaret, chez lui, aux amis, à ceux qui voulaient l’arrêter de boire, à 20 an8, à 40 ans, à jeun, entre deux hoquets... à satiété Rigolard a répété: “Ça fait du bien où ça passe”...

Le cabaretier Souriait en homme entendu : “Ben sûr, que Ça fait du bien où Sa passe. C’te bêtise ! comme si la boisson c'était pour les animaux”, ..,

Et sur le tremplin de cette assertion d’un homme entendu, les voix de rogomme des buveurs faisaient chorus : « Beau dommage que Ça fait du bien où ça passe... La boisson, c’est Pas pour les animaux, c’est Pour le monde... ”

Seulement, Rigolard ne s’est jamais demandé où elle passait cette boisson, et il n’a jamais suivi

le cours des flots d’alcool dont il s’imbibait le &osier,

Son gosier étai Whisky... Ça co s’arrêtait l’enqué golard !

Un jour, il s’apercnt que ça n'allait Plus, Son manger, comme i] disait, ne Passait plus, lui. . ; l'estomac lui brûlait...

t agréablement mordu par le mmençait à passer Par là, et là te de Rigolard, Pas curieux Ri.

’à quarante ans.

Î passer la

+. Ce foyer misérable, Manque, c’est bien le tien ?..

grie par les depuis son m

où tout + Cette femme amai-

“Cte bêtise ! la boisson ça fait du bien où ça passe,,, ”

Oh! l'argument unique, mais irréductible !...

Un jour, Rigolard, depuis longtemps ruiné et Fi abruti par l'alcool, perdit tout à fait la dernière l lueur de sa raison. Ce fut dans un éclat de rire et avec ce cri fauve : “ La boisson, ça fait du bien où Ça passe... ”

Si vous avez visité, voilà maison d’aliénés de la Lon

“Tiens, je vous l’avais ben dit, que la boisson Sa fait du bien où Sa passe, Regardez-moi. Je suis le roi des hôteliers, .. je paie la traite à tout le monde, Voulez-vous Prendre un coup ?..

Et il vous a tendu, en guise de verre, un vieux chapeau crasseux, dont les Sardiens ne le peuvent séparer.

Et sur votre air de refuser, le Pauvre fou est parti d’un éclat de rire :

“ Est-t’y fou, celui-là ! comme si la boisson C'était pour les animaux...”

Rigolard est mort cinq ans après son internement,

Ce fut horrible.

S'étreignant brusquement la Poitrine à pleines mains, il hurlait : « Du whisky ! du Whisky ! Une tonne de whisky !... J'ai soif ! j’étoufte 11...» Puis, dans une soudaine détente des bras, tendant

52 HISTOIRES DE TEMPÉRANOR

son Chapeau crasseux aux spectateurs buvez ! Le roi d

C’est du whisky sang, du sang,

appuyait : “ Ça fait du bien où ça passe, ,, ”

Puis des hurlements, des cris, des éclats de rire, des sanglots, des spasmes, . .

Et ses tortures,

: “ Buvez !

es hôteliers vous Paie la traite...

; du bon whisky et du sang... du ..? Et dans un rictus affreux i]

“Ça fait du bien Ce fut la dernière parole du fou.

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“La Kermesse.. c’est nous!”

A messieurs les marchands de liqueurs, au nom de la tempérance, grand merci !

Hein ?..., Auraient-ils fermé boutique ? — Comme vous y allez !— Ne vendraient-ils plus que de l’eau claire ? — ÿ a encore plus d’al-

sky. — Se seraient-ils

Pour lors il ÿ à eu dans Hôtelville grande Kermesse de tempérance,

Dans son salon, madame Ja Présidente s’entend avec les dames de

en argent ou en nature, Entente cordiale sur toute la ligne.

Madam: A. fera les épiciers.

om

Cesar

fear

Madame B. les industriels de son quartier, Madame C. les bourgeois de la rue Saint-Denis. Madame D. les institutions religieuses.

Etc. etc.

— Et vous, madame Dupré, que ferez-vous ?

— Et moi, dit la petite dame, je ferai les marchands de liqueurs.

Tableau...

— Les marchands de liqueurs ! toujours originale, madame Dupré.

— Mais c’est sérieux, et si madame la Présidente ratifie mon choix, je vole sur le champ à la victoire...

Pas ordinaire la petite madame Dupré. Ave-

nante, très accorte, avec toujours l’air d’avoir trente ans, parlante, audacieuse, enjoleuse ! Oh ! elle n’en est pas à sa première œuvre de charité. Bazars, kermesses, banquets, patronages... ça la connaît. D’un dévouement, d’un dévouement... c’est bien là le secret de sa force. Rien ne la rebute. Chassée par la porte, elle reviendrait par la fenêtre ; mais il lui faut votre argent ! Capable d’arracher l’orphelin des mains rapaces d’un avocat, et un chèque de $25.00 des doigt crochus d’un usurier,

Telle est la petite dame qui se charge de ran- Sonner les marchands de liqueurs au profit de la Kermesse de tempérance d'Hôtelville. ..….

Non, pas banale l’idée...

....En route !

Chez Boivin et Boisbien.

— C’est à M. Boivin que j'ai l'honneur de parier ?

— Oui, madame, tout à votre service.

La quêteuse explique l’objet de sa visite, crânement....

— Alors, vous êtes dans la tempérance ? Eh !

bien, pour vous prouver que votre croisude ne me fait pas tort, je veux *ontribuer pour $10.00... Vous paraissez étonnée ? Eh, si nous vendons moins de boissons fortes, par contre le commerce des vins et des boissons hygiéniques a doublé, triplé, et en somme le chiffre de nos affaires augmente, Vous travaillez pour nous, madame, je veux être reconnaissant. Peut-être aimeriez-vous

mieux un chèque de 820.00 ?. Tenez, voici.

Et d’un.

Chez Rudart et Cie.

— Monsieur Rudart ?

— Moi-même. Qu’y a:t:il à votre service ?

— Vous savez, sans doute, que nous sommes à organiser une Kermesse de tempérance.

— Quoi ! encore une... Vous êtes la quatrième que j'aurai fait mettre à la porte depuis ce matin... Vous êtes effrontée, mademoiselle...

— Pardon, monsieur, c’est madame. . . Mais allez toujours ; je me nommerai dans un instant, et

je me tiens assurée que vous ne me mettrez pas à la porte.

— Allons, ça tourne au drame... qui êtes-vous?

— Je suis madame Dupré. Mon mari a l’avantage d’acheter de votre maison chaque mois pour un montant de $800.00...

Monsieur Rudart devint livide, puis violet... Il était debout, il s’assit pour ne pas tomber...

— Oh ! madame, se peut-il que je me sois mépris à ce point !... mille excuses... j'aurais dû penser... de grâce, oubliez ma réception... un peu froide... mais vous comprenez... Enfin, je suis à votre entière disposition... Combien vous fautil?... $20.00, $50.00 ?.... Disons $100.00... Ce n’est pas trop... une aussi bonne pratique... pardon, une aussi bonne œuvre... oui, une belle œuvre, qu’il faut encourager... Je vous en prie, désormais ne manquez pas de vous adresser à moi Pour vos œuvres de charité...

Et de deux.

Chez Ross. — Boniment ordinaire...

— Enfin, madame, l’objet précis de votre Ligue de tempérance ? Je suis un homme d’affaires, c’est-à-dire très positif, et je ne contribue à une œuvre qu’à bon escient,

— Je ne saurais vous le reprocher, monsieur.

Loin de là, je vous félicite ; j'ai d’ailleurs confiance que le but poursuivi par notre Ligue ne saurait que vous agréer. Nous travail'ons en effet

pour obtenir une observance plus stricte de la loi des licences...

— Très bien, j'ai toujours soutenu, aux réunions de notre Association, que nos ennemis, ce ne sont Pas tant les tempéranciers que les hôteliers qui ameutent le sentiment public contre notre commerce par leurs infractions journalières et fla. grantes à la loi des licences. Vous le voyez, votre œuvre est la mienne. Veuillez passer à la caisse et vous faire remettre 825.00. Charmé de vous être agréable, mañame. DU

Et de trois.

Chez Chrmpagne.

Le marchand Souailleur : — Vous vous trompez de porte, madame, Vous voyez bien qu’il n’y a ici que des tonneaux et des bouteilles, Vous êtes dans l'empire du démon de l'ivrognerie... Vous n'avez pas peur ?... Tenez, si vous voulez une caisse de gin.... Sa fera bon effet sur une table de: votre Kermesse de tempérance. Ah!ah!ah!

ah!ah!

— Oh ! mais, très volontiers, monsieur. Je vous prends au mot, j'accepte votre offre... gi gracieuse. Je ne promets pas d’exhiber la caisse, mais je ne suis pas <mbarrassée pour si peu. Je suis certaine de la vendre à votre voisin... sur. tout si je lui explique de qui je la tiens et comment je l’ai obtenue... ce que je ne manquerai pas de faire... et je ne sais trop qui rira le dernier... =

La plaisanterie ne tournait pas précisément du bon côté. Mais M. Champagne avait offert la caisse !... Au fond, c'était un bon garçon ; il se tira d'affaire galamment.

— Je vois que vous êtes bien dans votre rôle de quêteuse... Allons, je suis trop honnête pour vous envoyer chez le voisin. Je rachète ma caisse... votre caisse de 9in. Il est juste toutefois que vous tiriez bénéfice de la. vente... disons 100%. C’est le taux du bénéfice dans notre commerce... très avantageux, comme vous voyez. Au plaisir de vous revoir, madame,

Et de quatre.

Et de dix, et de vingt, et de trente !..

Car c’est bien trente marchands de liqueurs que rançonna la petite dame.

N'’ai-je pas raison d'envoyer, au nom de la tempérance, un grand merci À messieurs les mar- Chands de boissons d’Hôtelville ? Ils ont assuré le succès de la Kermesse de tempérance ni plus ni moins. Sans eux, fiasco. Avec leur concours... dévoué, succès monstre. Receuses, $5000.00. Je ne vous dirai pas pour quelle somme ils y ont contribué, car dans leur enthousiasme de tempéranciers tout frais, ils seraient capables d’enlever tout son mérite à la petite dame et de s’écrier : “La Kermesse... c’est nous !”

aux cinq parties du mon villes d'Europe. Il avait fait

des gens de tout acabit,

duit à l’Age de cinquante ans,

— Homme de chantier, Voyageur, marin dans les cinq parties du monde... quel rude buveur ce devait être !

— Monsieur, c’est en quoi vous vous trompez.

Mon homme était le plus sobre Parmi les sobres, comme vous l’allez voir.

Il avait vécu au pays du Malaga et au pays du Bourgogne, où le vin coule comme de l’eau, et il ne savait pas le goût du jus de la vigne,

Il avait voyagé dans les contrées de la bière, en Allemagne et en Belgique, et il n'avait oncques entamé un bock,

La Hollande l'avait vu mépriser son meilleur Schiedam, l'Angleterre son vieux whisky, et les Highlands écossais où il avait grimpé leur scotch le plus irrésistible !

Il avait abordé aux rives de la Chine, dont les capiteuses liqueurs de riz ne l’avaient pas tenté.

La Jamaïque, la Jamaïque elle-même l'avait vu faire la moue sur sa fameuse eau de feu. Pour un Canadien !... Oui, avouez que mon homme était, parmi les sobres, le plus sobre...

— Mais dans les chantiers ? sur la drave ? — Aussi abstinent, Les flacons de genièvre et de whisky s’empilaient vides au fond des bois, sous la cabane en bois rond, dans les anses des rivières,

à l’endroit des Campements, mais notre homme ne contribua jamais à les vider.

— Mais c’est un Personnage fictif que vous nous présentez là !

— Pardon, il existe en chair et en os, — Mais alors, c’est un héros !

— Nous sommes d'accord.

Or je sais de notre héros un mot sublime. Dans un village des bords du Saint-Laurent, il travail. lait un jour de juillet à je ne sais plus quelle besogne de manœuvre, Le soleil et le travail étaient accablants ; sur le visage, sur la nuque et la poitrine nues du colosse la chaleur rayonnait et en ruisseaux coulait la sueur. Le malheureux mou-

rait de soif. Accoutumé à toutes les imprudences, fait à toutes les audaces, le téméraire s’abreuve, d’un seul trait, d’un grand bol d’une eau glaciale.

L’effet fut instantané, terrible, Le colosse, foudroyé, tomba comme une masse, Ses compagnons l'entourent. Pendant que l’un d’eux court au médecin et un second au prêtre, les autres le transportent dans une maison voisine, Les plus avisés frictionnent de leurs grosses mains calleuses la victime, et lui appliquent des linges chauds au petit bonheur ; le reste de la troupe regarde faire, les bras pendants.

La maîtresse de céans prépare une Ponce énergique.

A force d’être manipulé, frotté, le colosse soupire, ouvre les Jeux. ;:

— Vite, buvez cette ponce....

La chaude Vapeur pénètre dans les narines du moribond. — I] Y à de la boisson là-dedans ? — Oui.

Froid et sublime, l’homme murmure : J'ai fait VŒuU..., je mourrai à jeun !

Il était trop vigoureux pour mourir encore. Du reste, n’eût-il pas été trop amer que ce brave, qui toute sa vie était resté plus fort que l’alcool — parce qu'il avait fait vœu— mourût d’un verre d’eau ?

Lorsque son histoire me fut racontée, tout dernièrement, il vivait <ncore, toujours aussi sobre.

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Le dernier geste

Ramassé dans la boue, avec une large blessure à la tête, l’ivrogne a été transporté à l'hôpital, dans la salle commune.

Là, décrotté, lavé, pansé, il gît sur le lit matricule 27, d’une blancheur de neige.

Immense cette salle des souffrances de la plèbe, nombreux les lits matriculés. Adossés aux murs blancs, fermés par des tentures claires au spectacle des douleurs voisines, ils s'étendent sur deux longues rangées ; au milieu, un large espace tout plein du va et vient des religieuses, des infirmières et des visiteurs. Regorgeant aussi des plaintes, des sanglots, des cris et des appels suppliants qui s'échappent de toutes ces couches où gisent toutes les humaines souffrances.

Le No 27 va mourir.

L’ivrogne n’a pas recouvré la parole, ni ses sens ni sa raison.

Il va mourir dans son ivresse, mourir dans son péché, impuissant à le reconnaître.

Le corps rigide, le visage contracté affreusement, les yeux fixes vers un objet invisible, il est horrible à voir.

Ce qui est plus horrible c’est le geste du bras

droit — seul signe de vie dans cette masse cadavérique,

Le bras s’allonge vers un verre imaginaire ; la main se ferme sur le verre, qu’elle ramène aux lèvres avides...

C’est régulier comme le grand pendule qui du fond de la salle lentement saccade en tics tacs implacables les suprêmes instants de cette vie qui s’achève.

Mouvement du bras en avant, tic tac... étreinte de la main, tic tac... détente du bras vers les lèvres tendues, tic tac... Un temps, deux temps, trois temps... :

L’aumônier et deux religieuses sont à côté du lit, angoissés. Les religieuses à genoux supplient le divin Refuge des pécheurs de recevoir celui-ci... Ave Maria... Sancta Maria, mater Dei, ora pro nobis peccatoribus, nunc et in hora mortis nostræ..….

Le prêtre a déjà fait ce qu’il a pu, et sans trêve il recommence, Une âme à sauver ! !

— Je suis un prêtre... me voyez-vous?.., m’entendez-vous ?...

Sur le figure du moribond Pas le moindre signe d'intelligence, mais linsensibilité la plus absolue,

Seul le bras s’allonge vers le verre invisible, qu’il ramène aux lèvres goulues... Tic tac... un temps, deux temps, trois temps...

Rien, absolument rien à faire. Le démon-alcool possède ce misérable. Il ne reste plus qu’à absoudre sous condition tout en suppliant la miséri-

corde infinie du Sauveur de venir en cette Ame par des sentiers inconnus aux hommes.

À genoux près du lit l’aumônier joint done ses prières à celles des religieuses : Sancta Maria. . nunc et in hora mortis nostræ, Amen.

Et sans arrêt le bras recommence son voyage, aux étapes martelées par le tic tac du grand pendule, À présent le mouvement du bras se ralentit, Aux tics tacs réguliers du pendule ne répondent plus ceux du bras, devenus lents, irréguliers, O'est la mort qui approche.

Soudain le bras s’allonge pour saisir dans un suprême effort le verre invisible. Cette fois les doigts crispés éperdûment l'ont saisi... Comme ils l’apportent aux lèvres affreusement avides, dans l’espace le bras reste figé...

— Que Dieu ait cette Ame en sa miséricorde !

murmure, pâle de douleur, le prêtre,

Les religieuses éclatent en sanglots,

Le No 27 est mort.

Le jugement de Ds.

Un soir d'été, sous les arbres d'un pr <bvière de Campagne, quelques prêtres ét moi non: var lions ivrognerie, et chacun citait des exemples qui dénonçaient avec vigueur les ravages Je la

boisson ; noyades d’excursionnistes, misère j'an ciens hôteliers, déshonneur de familles, gaspillage de beaux talents, etc., ete. Un vieux prêtre ra. conta ce fait vraiment terrifiant.

Un ivrogne de la Paroisse de Saint-J... disait, au grand scandale de tous : “J'en prendrai Pourtant une fête un bon jour, mais une fête à tout Casser. Vous me verrez revenir de X.., et passer au grand galop de mon cheval à travers le village, devant l’église, les deux mains dans les guides, en chantant... Oui, j’en prendrai une qui fera par. ler.” Il se décida quelques jours après, et se ren. dit en voiture à Æ:.: (village voisin), où il y avait une auberge. Il y but tout le jour, et le soir venu, muni d’une cruche de whisky, il se mit en route pour retourner chez lui. Pendant le trajet il ft sans doute des libations répétées. Un passant le trouva, vers les neuf heures, endormi au bord du fossé. I] l’aida à remonter sur son siège,

et, s’éioignant, il le vit boire encore. Que se passat-il ensuite ?... Le matin, des gens qui venaient de Saint-J... aperçurent, immobile sur la route, l’attelage de l’ivrogne ; le cheval broutait un peu d’herbe qui croissait là. Etonnés, inquiets de ne pas voir le conducteur, ils s’approchèrent. L’ivrogne, étendu à côté de sa cruche presque vide, cemblait dormir ; on le poussa pour l’éveiller, il était mort !... Il était passé, sans interruption, du sommeil à la mort, de cette vie à l’autre. Tel fut le verdict du coroner, qui attribua ce décès à l’orgie de la veille, cause trop évidente pour être dissimulée. :

Le malheureux fut ramené dans sa voiture à travers cette paroisse qu’il avait quittée en criant qu’il allait prendre sa fête ! Les cultivateurs dans leurs champs et les femmes sur le seuil des maisons regardaient, consternés ou terrifiés, lentement passer le corbillard improvisé. Le misérable ne revenait pas, comme il s’en était vanté, au grand galop de son cheval, les mains dans les guides et chantant à tue-tête. Son cadavre n’entra pas à l’église. Le même soir, en grand secret, on l’enfouit en terre non bénite, dans le coin du cimetière réservé aux malheureux morts selon toute apparence dans l’inimitié du bon Dieu...

Sous ia nuit qui tombait, il se fit un long silence ..Sur nos têtes les feuilles frissonnèrent, et quelqu'un murmura : Jugement de Dieu.

Je ne veux pas d’ivrogne, pas de tapageur chez moi !... Et vlan ! une main au collet, l’autre... ailleurs, le cabaretier aux larges épaules, au ventre en boule, jette à la porte Robichoux, roule dans la neige.

C'est bien la centième fois que Robichoux saôulé, désargenté et casseur entend le respectable aubergiste lui déclarer : “Je ne veux pas d’ivrogne, pas de tapageur chez moi ! ” et qu’il se voit ignominieusement jeté à la porte... Ei ce sera bien aussi la centième fois demain que Robichoux retournera au cabaret, accueilli par le sourire <ngageant du buvetier, pour être de nouveau saôulé, désargenté, puis expulsé par sa large main et par son large pied... lorsqu'il parlera de tout casser... 3 :

Pas de cœur dans la poitrine, Robichoux !...

Le cœur aux talons, Paubergiste !

L’ivrogne s’est ramassé comme ilapu...aretrouvé son casque roulé à dix pas... s’est retour-

né vers l’auberge qu’il apostrophe du poing et de la voix.

Puis grommelant il s’ébranle.

D y a un bon mille du cabaret à la maison de Robichoux, et ce qu’il fait froid en cette nuit du 22 décembre ! L’ivrogne titube, tombe et se ramasse pour rechuter... il va comme ça, plus longtem}: ‘endu que debout.

La maison a donc reculé ?... n’y arrivera:t-il donc jamais?... Il sen : le froid Penvahir; chaque minute le fige, et voilà déjà trois quarts d’heure qu'il chercae son équilibre et son logis...

Et toujours il titube, tombe, se relève pour tomber encore...

Il cat nne heure, aucun passant attardé ne survient pour aider le malheureux.

A chacune des chutes de l’ivrogne, ses mains nues font une plongée dans la neige étincelante ou se collent à la glace du chemin.

Maintenant ses jambes, engourdies par l'ivresse, ankilosées par le froid, ne le portent plus debout... Robichoux ne marche plus que sur ses mains et ses genoux,

Il se traîne ainsi dans la neige et sur le verglas.… longtemps... un quart d’heure ? une demi-heure ?

Enfin ! la voilà sa maison !... Q joie d’y arriver ! va-t-il se chauffer, se dégeler !

Il se rue sur la porte, qu’on lui ouvre... et roule sur ie plancher.

Chauffez, chauffez le poële !.…..

LE

Une heure après, Robichoux affaissé par terre hurlait la douleur de ses deux mains, gelées jusqu’aux poignets...

C'était un spectacle affreux. Les mains tuméfiées, écarlates, crevées par endroits, ruisselaient la sérosité. .. Le moindre contact des mains entre elles, ou des doigts sur le plancher faisait sursauter de rage le misérable. I] allait sans relâche des sarglots aux cris fous... c'était horrible.

“11 faut amputer les deux mains, ” prononça le docteur...

Elles furent amputées.

Robichoux était père de six enfants...

Devant le comptoir, deux mois plus tard, à l’auberge, vous auriez pu voir un homme accoudé sur le zinc, levant vers le plafond des moignons de bras à peine cicatrisés. Penché sur un verre, il buvait, buvait... avec une paille...

C’était Robichoux.

Et derrière le comptoir laubergiste aux larges épaules, au ventre en boule, digne, heureux, souriant...

Pas de cœur, Robichouz !

Le cœur aux talons, l'aubergiste !!

Le père était ivrogne

Au mois de janvier dernier, sur la-demande qu’on m'en avait faite, j'allais, rue X. +. no 178,

nuages de vapeur, s’échappant de plusieurs cuves, embuaient l'appartement surchauffé ; des cordes

inge hu-

— La mère me dit : “C’est tous les jours lessive pour nous. Il faut bien Bagner sa vie. On

et qui lentement ge soulève, “Ah ! c’est vous la malade ?»

Je m’approche, et du premier coup d’œil je reconnais la maladie trop évidente : la pauvre est hydropique. Elle n’a que vingt ans et souffre de son infirmité depuis dix-huit mois. Des palpitations du cœur sont venues compliquer la situation, de sorte que par prudence il a fallu, il ya quelques jours, administrer la malade qui peut mourir subitement d’un moment à l’autre. Elle le sait, s’y attend, sourit à la mort qui sera pour elle une délivrance, et sourit au visiteur...

La mère et l’autre personne avaient interrompu leur travail. Les planches cannelées demeuraient en repos, les rouleaux du “ tordeur ” ne tournaient plus, et les deux laveuses, les manches retroussées et la figure baignée de buée chaude, tournées vers moi, m’écoutaient.

De mon mieux je donnai à l’affligée quelques paroles de consolation et d'encouragement; en me retirant, l’air stupide de la jeune femme qui lavait avec la mère me frappa ; je lui adressai une question, par bonhomie : “ Etes-vous parente de la malade ? ”

La mère me répondit pour elle : “ C’est ma fille aînée. Depuis l’âge de deux ans elle est paralysée du cerveau. Elle a fait sa première communion, mais elle ne communiera plus désormais qu’à l'article de la mort ; elle n’est pas capable de distinguer le bien du mal. Elle ne sait pas se gouverner : ainsi, elle laverait jusqu’à se faire mourir ; elle ne saurait pas s'arrêter d’elle-même. ”

è Su de,

Pauvre mère ! me dis-je, Deux grandes filles,

dont l’une est folle, dont l’autre va mourir,

“ Avez-vous d’autres enfants ? ;

— Non. J'en ai eu cinq autres, qui sont morts jeunes. Ah ! ils sont au ciel ceux-là !.., Je n’ai que ces deux grandes filles,

— Et le père ?.. »”

C’est avec une instinctive appréhension que je hasardai ce petit mot inquisiteur: « Et le père! ”.. Cette simple évocation jeta soudain la pauvre mère dans un monde intérieur, et voilà son visage de tristesse grave. Devant sa pensée se dressait visiblement une longue suite de souvenirs cruels ; ils ne mirent cependant dans sa voix qu’une expression de lassitude douce et d’accoutumance sans amertume quand, levant la tête, elle me répondit : “ Ah!le père, il boit... ”

Il boit ! Je com

dies qui les avaient tués presque en naissant. Aux deux survivants il avait donné les germes de leurs infirmités : à l’une la folie, à l’autre lhydropisie... Le père était ivrogne ! Ab, je Compris ce lavage quotidien, ces travaux mercenaires de l'épouse, ce service à la journée. Il fallait bien nourrir la famille que le misérable sacrifiait à sa passion. La mère me l'expliqua d’un air résigné plus Poignant qu’une explosion de colère, et qui me révélait mieux que ses paroles tout ce qu’elle avait dû souffrir Pour en arriver à son actuelle

insouciance. Sans révolte, sans éclat de voix, sans indignation, du ton qu’elle eût parlé des malheurs d’une autre, devant l’idiote qui souriait béatement accoudée à sa cuve, devant la malade assise sur le canapé, elle me dépeignit les mœurs de son mari.

Eternelle histoire de tous les ivrognes ! Le sanscœur laissait sa famille sans pain, sans feu. Au jour de l’an, sur les neuf piastres de son salaire il en avait sacrifié trois à sa femme, donnant les six autres à sa passion. Quand il est ivre, c’est un tyran capricieux et brutal. Ne s’avisa-t-il pas Vautre jour, par un froid très rigoureux, de vouloir exposer sa fille malade au grand air de la rue: “Ça te fera du bien, ” lui dit-il avec un ricanement bestial. La mère s’y opposa. Cette folie eût tué la pauvre infirme.

La malheureuse mère n’a plus la force ni la santé d'autrefois. Elle lave, elle lave toujours, mais ne mange presque plus. Son estomac est ruiné...

Je sortis le cœur navré de ce que j'avais vu et entendu. Pauvre femme, pauvres filles, père infâme ! ‘“ Heureusement, dis-je en sortant, qu’il ya le ciel après cette vie. ” Je me retins pour ne pas ajouter : et qu’il y a un enfer !

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