S'ils connaissaient leur bonheur!
Lorsqu'un matin de la dernière semaine de mars, M. Randon, professeur de troisième, sortit du collège, sa classe finie, il apparut comme transfiguré. Il rayonnait. Sûrement, cet homme portait en lui, dans quelque recoin de son âme, une cause d'intime allégresse, une petite flamme de joie qui ensoleillait son visage, en modifiait l'expression familière, plutôt grave, presque triste d'ordinaire. Cet air heureux n'échappa point à deux de ses collègues qui, depuis quelques minutes, l'attendaient devant la porte principale et faisaient route avec lui, chaque jour.
— Ah çà, s'écria M. Didier, professeur de philosophie, vous allez donc vous marier, Randon? Ma parole, mais vous avez la tête de l'amoureux qui va retrouver « l'objet de sa flamme )>, comme disaient, dans les temps, les gens qui avaient du style!... Alors, elle a dit oui? Ah! si elle se doutait de tout le bonheur qui l'attend !
— Le fait est !.. , acquiesça M. Morentin, qui ensei- ^ait l'histoire. A vous voir, on croirait vraiment que vous avez trouvé ce que tout le monde cherche, sans succès, du reste, vous savez bien, la petite fiole qui vous rajeunit de trente ans. Pourrait-on savoir l'adresse? Où que ça s'achète?
s S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
— Mes chers amis, fit M. Randon, avec un sourire plein de choses, si je n'ai pas trouvé, je suis, du moins, sur la voie!... Enfin, et pour tout dire, j'ai donné ma démission ! Je suis libre ! Je respire !...
2.t, dilatant sa poitrine comme un homme qui reprend haleine après ime crise de suffocation, le professeur de troisième respira avec ostentation.
— Pour ne rien vous cacher, poursuivit- il, j'en avais assez! Il y aura vingt-cinq ans bientôt que je porte le harnais, vingt-cinq ans que j e vis dans la dépendance des inspecteurs, des parents, des élèves, de M. Patati, de Mme Patata. Avouez que c'est bien mon tour d'être mon maître ! Enfin, je m'appartiens. Songez un peu ! Je redeviens pro-pri-é-tai-re de moi-même. Ce n'est pas trop tôt... Circulons, si vous le voulez bien !...
M. Randon entraîna ses deux collègues dans la rue de l'Horloge : tout en marchant, il entrait dans la voie des révélations :
— Je mijotais ça depuis quelque temps, ajouta- t-il.
— Mes compliments, fit M. Didier, vous avez bien gardé le secret ! C'est que vous n'aviez pas l'air d'un homme qui complotait une démission ! Vous êtes plutôt cachottier, savez- vous !
— Peut-être, dit M. Randon. Et après?... Quand mon projet fut cuit à point, je l'ai servi au gouvernement sous forme de démission. . . Mais aussi, l'occasion s'offrait à moi trop belle de me faire plaisir ; je ne l'ai pas manquée. Il faut vous dire que je viens d'hériter d'un oncle. . .
— Comment ' fit M. Didier qui avait l'esprit plaisant et enclin au badinage, au vingtième siècle ! Une histoire pareille ! Mais ça n'arrive plus qu'à vous, mon cher ! Hériter d'un oncle ! C'est original, à une époque comme la nôtre, où l'on n'hérite guère de ses parents que des lots de rhumatismes et un tas de prédispositions à soulïrir et à raoïuir jeune. Ce n'est plus de mode d'avoir des parents riches aujourd'hui!... Il ne s'est point éteint dans
les Amériques, au moins, votre bienfaiteur? Ça ne se porte plus du tout, l'oncle d'Amérique ; démodé, je vous préviens ! En tout cas, ce ne serait pas banal, et vous auriez le droit d'être fier.
— D'être fier ! observa M. Morentin. Je ne vois pas que ce soit un si fameux titre de gloire d'avoir un oncle dans les saloirs transatlantiques !
— Mais, voyons, reprit M. Didier, pour être fier de lui, on attend qu'il soit mort. Ce n est pas que j'aime le lard pour le lard, croyez bien, mais ils passent dans ce métier-là pour savoir engraisser leur magot, et c'est précieux ; une bonne grosse succession que l'héritier peut s'appliquer toute chaude, c'est le vrai remède pour endormir les regrets ; ça calme la douleur, on ne sent plus rien. Il n'y a que les oncles pauvres qui soient pleures, qui ne laissent rien comme dédommagement de leur départ !
— Mes amis, déclara M. Randon, je vous ai laissés causer ; je n'aurais point voulu vous priver l'un et l'autre du plaisir que vous goûtez à vous prouver, à vous-mêmes, . . et au prochain, que vous avez de l'esprit, infiniment ; mais arrêtez là, je vous prie, vos folles hypothèses et vos commentaires, qui ont le tort d'avoir trop servi ! Mon oncle était un bon Français de France. La preuve, c'est qu'au lieu de dépenser les espèces qu'il avait honnêtement gagnées dans le commerce du bétail, il a passé sa vie à entasser, à « serrer de l'argent », comme il disait si bien. Un excellent homme, mais quelque peu avare ! Il ne s'est arrêté d'accumuler que poiu mourir. Et encore il a fait ça avec le moins de frais possible. Il a économisé sur sa mort tant qu'il a pu. Mon oncle a exigé par testament un enterrement de troisième lasse et a défendu qu'on lui achetât au cimetière une concession à perpétuité.
— La fosse à prix réduit ! fit M. Morentin, ia fosse pour tous !
— Le petit trou pas cher ! ajouta M. Didier.
— Voyons, voyons, dit M. Randon, d'une voix aimablement grondeuse, c'était le meilleur des hommes,
— Ce sont toujours ceux-là qui s'en vont les premiers, fit le narquois M. Didier. Il vous a enrichi de ses dépouilles, qu'il soit béni !
— Oui, grâce aux largesses de mon excellent oncle, reprit M. Randon, j'ai maintenant ce qu'on est convenu d'appeler du « pain sur la planche » et même du beurre sur ce pain. Aussi, je n'hésite pas. Je lâche la culture du potache. Que voulez- vous? Il n'est jamais trop tard pour bien faire. J'ai pris la ferme résolution d'être heureux.
— Ça ne coûte que d'essayer, dit M. Morentin.
— C'est chose décidée, poursuivit M. Randon, je quitte Marnant. Je m'installe à la campagne, à Villenoisy, chez moi ! Vous entendez bien : chez moi ! Ah ! que ces deux petits mots sonnent donc agréablement à l'oreille ! J 'ai par là une maison qui me vient de mon père : ma viila de Tibur, mon cher ! Je l'ai réparée, agrandie. Je mènerai la vie des champs, la vraie vie.
— Oh ! trop heureux les laboureurs s'ils connaissaient leur bonheur ! fit M. Didier qui trouva moyen d'amorcer son ironie avec une citation de Virgile.
— Leur bonheur, ils le comprendront. Je leur apprendrai à le connaître, affirma M. Randon péremptoirement.
Et tandis que passaient à côté d'eux, par petits groupes, les externes qui sortaient du collège, le professeur de troisième dépha, dans toute son ampleur, devant ses collègues plus sceptiques qu'émerveillés, son beau rêve d'avenir. Il décrivit ce village de Villenoisy, la maison qui serait la sienne, où il était né, où il voulait mourir. Elle était vaste, gaie, ouverte à l'air et à la lumière. Il y aurait des fleurs...
— Des fleurs ! fit M. Didier, hum !... Mais alors, vous ne serez pas seul dans cette maison où il y aura des fleurs ! Allons, pendant que vous y êtes, dites-nous donc tout !
Autrefois, vous alliez racontant que si vous restiez célibataire, c'était par prudence, parce que votre traitement vous semblait insuffisant, qu'une maison, une femme, des enfants, c'était pour vous un luxe interdit. Maintenant que vous voilà riche... Vous allez vous marier, hein? Vous y songez sérieusement? Les pensées d'un céliba taire ne sont pas toujours inavouables !
— Pas si bête ! fit M. Randon avec véhémence. Me marier, moi, à cinquante- deux ans ! Vous me prenez décidément pour un autre ! Comment ! J'aurais échappé jusqu'ici à la contagion, et je me laisserais pincer, bêtement, comme un bon petit jeune homme qui cherche un cœur enveloppé d'une dot ! Je suis libre, et délibérément, j'entrerais en servage ! Ah ! par exemple ! Vous connaissez, n'est-ce pas, mes idées sur le mariage? Elles n'ont pas varié ! Si jamais on vous annonce que je me marie, vous pourrez dire : « Voilà Randon qui prend femme et ce sont des douches qu'il lui faudrait ! » Me marier, moi ! Mais, j 'ai assez de défauts comme cela ! Vous savez qu'en ménage, les défauts sont contagieux ; d'époux è épouse, on se les passe. Ma femme me donnerait les sienb, moi, je lui prêterais les miens; l'ensemble serait réussi. Et qu'est-ce que je trouverais à mon âge, une vieille fille, un laissé-pour-compte !
— Eh ! fit M. Morentin, ce n'est pas toujours à dédaigner ces vieux cœurs qui sont en vacances depuis vingt et trente ans, qui ont été reccilés par tous les examinateurs, qui ont peur de mourir « fruit sec » et qui ne demandent qu'à rattraper le temps perdu !
— Le bonheur est peut-être là, dit M. Didier, dans la conquête d'un cœur qu'aucune grande passion n'a jamais réchauffé, qui s'est laissé geler. Veinard ! A vous, les cœurs frigorifiés ! C'est resté jeime, c'est frais, ça n'a pas d'odeur.
— Taisez- vous donc, s'écria M, Randon, vous m'agacez avec vos comparaisons et toute votre littérature ! Vous le savez aussi bien que moi : une fille dont le caractère
a mariné pendant trente an dans le célibat tourne à l'aigre ; ça vous prend à la gorge pour peu qu'on approche. Et les habitudes qu'on vous apporte en dot, les chères petites manies : la chaufferette sous les pieds, les boules de gomme, les chiens, les chats, le chardonneret, le serin. L'homme qu'une vieille fille se laisse aller à épouser, ce n'est qu'un serin de plus !
— C'est pourtant vrai, remarqua M. Didier, et nous touchons là l'un des plus insondables secrets de l'âme des vieilles filles : faute de mari, elles aiment les bêtes. Eh bien ! quoi, Randon, où est le mal? Vous seriez l'oiseau bien aimé, le petit animal chéri. Qui, en ce monde, est plus heureux qu'un serin? C'est comme qui dirait le mari de la reine, nourri, logé, rien à faire qu'à chanter, et par-dessus le marché, assez considéré !
— C'est cela, dit M. Randon scandahsé, on me mettrait en cage ! Défense de rentrer après telle heure, défense de circuler sur les parquets avec ses pieds, défense de déplacer cette chaise « sur laquelle se sont assis, autrefois, mes pauvres parents !» et, si je me laisse tomber en ce fauteuil, expresse défense de déranger les petits machins de dentelle au crochet qui pendent partout, et doivent préserver la tapisserie d'un contact impur. Quand je serais bien sage, quand j'aurais, selon l'ordonnance, es uyé mes pieds sur le paillasson, quand j'aurais respecté la dentelle au crochet, j'aurais droit au mouron, et le mouron ce serait un baiser sec et pointu comme un paquet de curedents. Ah! ça, non, je n'épous* rai pas une vieille fille. Je ne serai pas le mari de la reine. Je ne serai pas le serin !
— Dommage ! dit M. Didier. Tel que je vous connais ! Quel serin vous feiez, cher et éminent ami! Vous êtes un homme très intelligent, et par là même, destiné à endurer un tas de souffrances que le vulgaire ignore, par là même voué comme fatalement à l'infortune. Vous y échapperiez. C'est que je vous vois très bien en serin, ou si vous aimez mieux en mari d'une demoiselle mûrissante !
Quelque intelligent que vous soyez, vous seriez heureux comme un imbécile. Oh ! ce sont les heureux du monde, les imbéciles : du bonheur, il n'y en a que pour eux, ils l'accaparent, ils font le trust...
— AUons bon, s'écria M. Randon, avec un geste d'impatience, vous voilà encore avec vos paradoxes, Didier! Quand je vous dis que je ne veux pas d'une vieiUe fille !
— Alors, épousez une jeune fille, fit M. Morentin conciliant.
— Ta-ra-ta-ta ! protesta M. Randon, pensez- vous donc, Morentin, que j'aie pour unique souci d'amuser mes contemporains ! Une jeune fille mariée à un homme de cinquante ans, c'est comme qui dirait une pièce neuve mise à un vieux soulier, et tout le monde de chuchoter : « Voyez un peu ce vieux soulier qui a voulu se faire remettre à neuf, mais la pièce se voit de trop ! Le neuf jure à côté du vieux. » Je jurerais trop, mes bons amis !
— Alors, dit M. Morentin que la comparaison amusait, vous ne vous ferez pas rafistoler?
— Non, je n'en vaux pas la peine, remarqua M. Randon. Un vieux bonhomme comme moi, chauve, grisonnant, ridé ! Hélas ! je puis m'écrier comme Ovide le poète :
Jam mea cycneas itnitanfur tempora plumas»
Ce qu'un de mes élèves — il s'est fait notaire depuis — traduisait dans sa version par : « Je suis déplumé comme un vieux cygne. » Pauvre de moi ! Je ne suis plus qu'un débris. Une ruine. Je fus.
Pour dire vrai, M. Randon ne trouvait point que les ans l'eussent à ce point malmené. Bien que, par son tempérament, ses goûts, il fût aussi éloigné que possible du genre « vieux beau », le professeur de troisième avait cette fatuité, commune à tant de quinquagénaires, de se croire « bien conservé ». Il attendait, de la part de ses deux collègues, une protestation qui ne vint pas. Nous
consentons bien à nous déprécier devant les autres, mais c'est pour les mettre dans l'obligation de nous surfaire. Dans l'intime de lui-même, M. Randon fut offensé du silence de ses deux amis.
— Alors, mon cher, fit M. Didier, il ne vous reste plus que les veuves. Épousez une veuve. Choisissez-la inconsolable, vous n'en aurez que plus de mérite à lui faire oublier l'autre et combien cher défunt ! Aussi, je ne sors pas de là : si vous voulez être heureux, prenez une inconsolable : parmi les veuves, c'est la qualité supérieure, bien que, tout de même, elle blanchisse en vieillissant.
— Ce n'est pas comme le bon chocolat, se crut obligé d'observer M. Morentin.
— Sans doute, reprit M. Didier, mais comme elle a le respect de ses cheveux blancs, avec l'inconsolable, pas n'est besoin de prendre garde à la teinture.
— Mon Dieu, mes bons amis, s'écria M. Randon, si vous saviez combien je prise peu votre genre de plcdsanteries : de l'esprit de table d'hôte!... Comment, c'est vous, Didier, qui êtes professeur de philosophie, qui êtes chargé par l'État d'enseigner la sagesse, qui me donnez de pareils conseils ! Épouser une veuve, ce serait le bouquet, par exemple !
— Et pourquoi pas? dit M. Morentin.
— Pourquoi pas ! Pourquoi pas ! continua M. Randon qui s'indignait. V'ous ne me voyez pas marié à une bonne femme qui fera, tous les jours, du chéri comparé; qui répétera, à tout propos, d'un ton dolent : « Du temps de mon pauvre Emile ! « Ça, jamais ! Tel que je me connais, j 'en viendrais à l'exécrer, le pauvre Emile, et, par extension, celle qui aurait eu l'inconvenance de se souvenir qu'il avait vécu. De deux choses l'une : ou bien, elle parlerait de son Emile par habitude et sans que son cœur en fût ému, et alors, le même sorc serait réservé à ma mémoire, s'il me prenait fantaisie de mourir ; ou bien, elle l'aimerait encore, et alors, pourquoi ra'aurait-elle choisi
pour le remplacer? Je ne me sens aucunes dispositions pour recoller un cœur brisé.
— Eh ! parfois, les morceaux en sont bons ! fit M. Didier.
Tandis que les trois professeurs confab niaient, des externes passaient à côté d'eux, la serviette sous le bras, et soulevaient leur casquette d'uniforme, leur béret. Quelques-uns, mis en joie par le clair soleil qui leur annonçait les prochaines vacances de Pâques, se pourchassaient, se bousculaient dans cette rue de l'Horloge étroite €t zigzagante.
— L'âge heureux ! fit M. Morentin les désignant d'un geste.
— Possible ! dit M. Randon, mais ces gamins-là n'ont pas le monopole du bonheur. Il en reste pour les vieux... poiu" les autres, rectifia-t-il aussitôt comme effrayé par cette épithète de « vieux » qu'il s'était décernée par inadvertance. Le bonheur conscient, le vrai, c'est le nôtre.
— Oui, conclut M. Didier, il ne s'agit que de l'attraper ! Cinquante-deux ans ! Vous avez cinquante-deux ans, Randon. Il n'y a pas à dire, le voyage s'avance, et vous avez vu le plus beau, mon cher !
Tandis que M. Randon se dirigeait vers la chambre meublée qu'il occupait, rue du Cloître -Saint- Urbain, ■depuis qu'il était professeur à Marnant, il répétait, se parlant à lui-même : « Me marier ! Me marier ! En voilà une idée par exemple ! On dirait vraiment qu'en ce monde, il n'y a de bonheur que pour les gens mariés. Didier et Morentin m'ont tout l'air de le croire : à mon avis, ils font semblant de le croire. Ah ! parbleu, je les devine, les deux gaillards ! Ils sont mariés l'un et l'autre et leur marotte, aux gens mariés, c'est de marier les autres. Quand on a fait une bêtise, quel plus grand soulagement peut-on désirer que de voir ses amis commettre la même? Comme si de me savoir empêtré d'une femme, d'un beaupère, d'une belle-maman, d'une nichée d'enfants, cela
pouvait leur servir d'excuse, leur être une consolation, une vengeance ! Ils me font rire.
La vérité est que M. Randon ne songeait aucunement au mariage, iloins que jamais, il se reconnaissait la vocation conjugale. Quand il apprenait que quelqu'un, dans ses relations, allait prendre femme, il aimait à se représenter cet imprudent comme un homme qui va entrer dans une mare où des sangsues vont le piquer aux jambes.
D'être jusqu'à cinquante-deux ans resté « libre », M. Randon voyait là une victoire remportée sur luimême et les autres. Il avait dû lutter, défendre, âprement parfois, sa chère indépendance contre la conjuration des amis mariés, des dames d'âge qui, depuis qu'elles inchnent à l'occident, semblent s'être vouées à l'extinction du célibat dans les classes riches, des mères de famille qui chassent au gendre, infatigablement. Il est des gens qui ne prendraient point le porte-monnaie du voisin et qui, sans remords aucun, doucement, délicieusement, lui subtihsent sa liberté, c'est-à-dire ce que nous avons au monde de plus précieux, selon M. Randon. De ces gens-là il s'était toujours défié. Que d'embûches dres ées sous ses pas et qui, s'il ne les eût déjouées, l'eussent précipité dans la mare aux sangsues ! Que de pièges cachés sous les sourires, sous de banales invitations à dîner !
Plusieurs femmes de ses col ègues avaient, très insidieusement parfois, voulu attenter à sa hberté. Elles avaient imaginé de ces « entrevues h, de ces rencontres qu'on est convenu de regarder comme fortuites où, de part et d'autre, on s'observe, on se scrute sournoisement pour tâcher de découvrir chez l'adversaire du moment — qui va, peut-être, devenir l'associé de toute la vie — le vice caché, ou physique ou moral, qui serait rédhibitoire s'il ne s'agissait pas que de créatures de l'espèce humaine. M. Randon portait dans ses souvenirs de quinquagénaire toute une collection de jeunes ou vieilles filles avec qui on avait tenté de l'unir. Il en était d. presque jolies.
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... n
d'à peu près laides. Il y en avait de minces, d'opulentes, de trop longues, de trop courtes, telles pâles comme des lis, telles éclatantes comme des pivoines. Les unes montaient en asperge ; les autres s'arrondissaient en potiron. Celle-ci était brune, celle-là était blonde, cette autre, étiquetée « châtain clair », n'était pas tout à fait rousse, mais elle l'avait échappé belle ! La mémoire de M. Randon était comme un grand jardin délaissé où s'éternisaient, dans leur abandon, ses fiancées manquées dont plusieurs, depuis un quart de siècle, avaient eu le temps de monter en graine comme des fleurs oubliées sur les tombes.
Au long de ces vingt-cinq années, M. Randon avait pu augmenter sa collection. Et même pour que le parfum de toutes ces fleurs maintenant desséchées et qu'il lui avait été donné de respirer, ne s'évaporât point, il tenait registre des variétés diverses. Ce cahier, il l'intitulait « Registre des refusées ». Chacune avait sa note : « assez bien, passable, médiocre ». Une seule obtenait la note « bien » et M. Randon, en regard de son nom, avait écrit : c Refusée avec mention honorable. »
Il avait gardé — il se demandait pourquoi — un souvenir tout spécial d'une « rencontre » à un dîner du principal du collège. On l'avait présenté à une jeune fille, une candidate selon toute vraisemblance. Quand elle s'était levée de sa chaise, au moment de passer du salon dans la salle à manger, elle lui était apparue incommensurable, si longue, qu'on craignait de la voir heurter le lustre du plafond. M. Randon avait noté sur son registre, le soir même : « J'ai été menacé, aujourd'hui, d'épouser la femme la plus longue de l'univers. Si, du moins, elle pouvait rentrer en elle-même comme un télescope et s'emboîter, elle serait d'irn maniement plus commode, elle ferait moins peur ! Telle qu'elle est, cette personne rendrait de grands services dans le ménage pour décrocher les tableaux et épousseter les rayons hauts de la bibliothèque, ceux qu'on néglige, les jours de nettoyage, faute
d'échelle. En dédoublant cette longue jeune fille, on ferait deux fiancées suffisantes et acceptables, de quoi rassasier le cœur goulu de deux jeunes hommes; de la marchandise perdue, du bonheur gâché. »
A une autre cérémonie du même genre — pourquoi le souvenir en restait-il accroché dans sa mémoire en dépit des ans? — Mme Gadois, la femme de l'économe du coi lège, lui avait donné pour voisine de table une menue jeune fille maigre et sèche comme un cent de clous, dans l'espoir mal déguisé qu'entre lui et la squelettique enfant jaillirait l'étincelle qui allumerait un mariage. L'étincelle ne partit point. Rentré chez lui, loin du danger, M. Randon prit son registre et, devant le nom de la candidate, il épingla cette observation de ton badin : « Mademoiselle X..., ajournée. Mauvaise alimentation. A mettre, pendant im certain temps, aux épinettes. Prière à sa maman de vouloir bien l'engraisser avant de faire aux dieux l'offrande de sa fille. » C'est ainsi qu'il s'entraînait à avoir de l'esprit, lorsqu'il voulait se prouver à luimême qu'il faisait bien de s'établir dans le célibat.
A mesure qu'il vieillissait, l'âge des « présentées » montait aussi, mais le zèle des marieuses ne se lassait point. Depuis longtemps, la jeune fille n'était plus pour lui de saison, mais la veuve, mais l'ancienne jeune fille qui a coiffé, décoiffé, recoiffé sainte Catherine, au point qu'ellemême y a perdu sa chevelure et qu'elle doit recouvrir son chef d'ime toison d'emprunt soustraite à quelque lointain Chinois. M. Randon en était maintenant aux dames d' « un certain âge «. « Je n'ai plus droit qu'aux grand'mères, se disait M. Randon, celles qui étaiene jeunes sous le règne de Jules Grévy. »
Cette faim du mariage qui tourmente les jeunes hommes aux approches de la trentième année, il la regardait comme pathologique : il y voyait un mal de l'âge dont il avait su se préserver, ou, tout au moins, se guérir, car lui aussi, comme les autres, s'était senti atteint.
M. Randon avait alors vingt-cinq ans : « J'ai eu, disait- il plaisamment, une première attaque de mariage. La seconde seule est dangereuse, quelquefois fatale ; on succombe ou on devient fou : pour moi, elle n'est pas venue et ne viendra pas. » Il avait, en ce temps-là, manqué d'être amoureux.
Pendant un an, il avait rêvé d'une jeune fille de Montbois, ]\ïlle Blanche Dulaure. Elle était infiniment gracieuse de corps et d'esprit et méritait mieux que d'autres qu'on lui appliquât l'épithète de « charmante m qu'on décerne à toutes les jeunes filles et qui leur va si bien, ayant été, semble-t-il, créée pour elles. Il y avait eu, entre eux, comme une ébauche de roman, mais qui s'était arrêté aux premiers chapitres. La rupture vint de M. Randon lui-même ; il donna dans un piège que tendit à la candeur de ses vingt-cinq ans, le plus astucieux des notaires, M^ Poissier, mis par lui dans la confidence de ses sentiments pour Blanche Dulaure et du projet de mariage. Cet homme d'affaires avait prêté de fortes sommes d'argent à un jeune propriétaire de la région, M. François PardoUes, et, pour que le remboursement, qui se faisait attendre et paraissait compromis, fût assuré, il voulait que l'emprunteur épousât Mlle Blanche Dulaure, ornée d'une dot affriolante et plus riche encore d'espérances. De ce magot qui était sa garantie et sur lequel il se donnait des droits, le notaire s'ingéniait à écarter les autres candidats comme on chasse les mouches d'une belle pièce de pâtisserie. Ce finaud de M^ Poissier avait très vite compris que, chez M. Randon, le point vulnérable était cet amour excessif pour son indépendance.
— Alors, monsieur Randon, dit le notaire, vous êtes bien résolu à demander en mariage Mlle Dulaure?
— Si je suis résolu !
— Mes compliments, cher monsieur, je suis d'autant plus heureux de vous en féliciter que je ne suis Doint surpris de votre choix.
— Et comment cela?
— Sans doute, vous ne pouvez rencontrer une jeune fille plus séduisante, plus fine, non seulement jolie, mais bien dotée, ce qui, entre nous, est la qualité des qualités, car, enfin, comme dit l'autre, « la beauté ne se mange pas en salade ». Pourtant... pourtant... monsieur Randon, je vous parle en ami. Tenez- vous beaucoup, une fois marié, à être le maître chez vous?
— Ah ! pour ça, oui, par exemple !
— Eh bien, alors, prenez garde, cher monsieur Randon ! Mlle Dulaure a une volonté et elle sait s'en servir : toutes ses amies de pension, tous ceux qui la connaissent et qui, j e l'avoue, ne tarissent pas d'éloges sur son compte, sont unanimes à le dire ; celui qu'elle épousera sera heureux, très heureux, à la condition qu'il se soumette et qu'il file doux. Et es- vous homme à filer doux, monsieur Randon?
— Vous ne me ferez jamais croire que Mlle Dulaure ait l'humeur tyrannique. Avec une pareille figure !
— Oh ! mais, si vous vous fiez à l'air d'une jeune fille !... Plusieurs jeunes gens, dans ma clientèle, jugeaient comme vous, tout d'abord ; ils se sont avancés, maiS; mieux informés, ils sont partis et courent toujours. Enfin, et si le cœur vous en dit, vous aurez une femme à poigne, voilà tout : c'est là un type de femme qui ne plaît pas à tout le monde, mais qui a bien son agrément ; le mari e.-t sûr d'être bien défendu contre lui-même, contre sa propre fantaisie, contre ses caprices; il n'est jamais embarrassé pour faire un choix, se décider, pour vouloir : sa femme est là. C'est vous, cher monsieur, qui porterez le jupon; en somme, vous ne serez pas le premier!... Je n'y vois aucun mal, pour ma part... Qu'il soit bien entendu que si je vous parle de cela, c'est à titre d'ami simplement. Vous n'êtes point forcé de tenir compte de mon avertissement.
— Mais, vous me faites trembler, monsieur Poissierl s'était écrié M. Randon.
La vérité est que ces propos mensongers avaient jeté l'inquiétude en son âme. L'esprit ainsi prévenu, mis en défiance, il avait cru discerner dans certaines paroles de Blanche Dulaure, dans quelques-unes de ses attitudes, dans sa voix, et j usque dans son regard, des indices — qui n'existaient que dans son imagination apeurée — d'un tempérament volontaire, despotique, une menace pour son avenir. Après une semaine de tergiversations, il avait rompu. S'il aimait Blanche Dulaure, ou s'il croyait l'aimer, M. Randon aimait plus encore sa liberté : « Ah ! je l'ai échappé belle, se d',t-il, un peu plus, je tombais en esclavage ! » Un esclavage, ce n'était pas ainsi que M. Randon comprenait le mariage. Ah ! mais non !
Dans sa pensée, et sans que ce sentiment inconscient chez lui, ait jamais pris la fermeté d'une opinion réfléchie, se marier c'était pour l'homme un mo3en estimable de se faire aider du dévouement et de l'affection d'une femme pour s'aimer soi-même un peu plus, une manière de se mettre à deux pour que l'homme, tout en se sentant un, comme H sied, n'ait pas à souffrir d'être seul à s'aimer. M. Randon connaissait peu de jeunes fiUes qm lui parussent préparées à ce rôle : en tout cas, Mlle Blanche Dulaure ne lui semblait point avoir cette vocation d'épouse de charité, de dame infirmière pour mari amputé du cœur et atteint d'hypertrophie du moi.
Et c'est pourquoi il avait abandonné son rêve, brusquement, un peu brutalement même. Pourquoi laisser ignorer que M. Randon négligea d'êt e brave et même élégant dans sa manière de rompre? Il avait fait certaines déclarations qui l'engageaient, des protestations d'amour qui avaient provoqué les confidences de IMlle Blanche Dulaure. Il aimait à se dire que le cœur de cette jeune fille était à lui. Lorsqu'il voulut prendre congé, il se contenta d'écrire au père de Blanche une lettre froidement correcte, sans explications, ni excuses. M. Randon n'était pas très fier de ce départ qui ressemblait à une fuite, et
i6 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
lorsqu'il lui arrivait d'y songer, il sentait remuer, tout au fond de sa conscience, quelque chose qui pouvait bien être comme une espèce de vague petit remords.
Il apprit, quelques mois après, que ]\llle Blanche Dulaure avait épousé le jeune propriétaire qui aimait sa dot, M. François PardoUes, débiteur de M^ Poissicr. M. Randon en conçut quelque dépit. Il lui plaisait de s'imaginer cette jeune fille inconsolable, murée dans ses regrets éternels, le cœur à jamais scellé, veuf de celui qu'elle avait aimé et qui s'était dérobé. « Tant pis pour elle ! » dit-il de bonne foi. Et ayant raillé la « légèreté de cœur » des femmes, il tourna son ressentiment contre ces pauvres jeunes hommes qui, croyant à l'amour immortel, les yeux éblouis d'espoir, s'en allaient, chaque jour, autour de lui, se précipiter dans la mare aux sangsues du mariage : « Mariez- vous donc, tas d'imbéciles ! » proférait-il.
Depuis cette rupture, qui n'eut dans sa vie que l'importance d'un épisode, M. Randon ne s'oublia plus qu'en des aventures sans distinction où son cœur n'était pas intéressé, des aventures d'une si affligeante banalité qu'il ; convient de ne leur accorder ici qu'une mention — qui i ne serait pas honorable. Il ne fut pas embarrassé pour se ,' procurer des motifs de haïr, encore un peu plu-, les servi- i tudes du mariage. La fatalité voulait qu'il eût accès dans/, quelques familles où la concorde n'était point parfaite,/; dans d'autres, si nombreuses aujourd'hui, où sévissaill l'idolâtrie de l'enfant. Ah ! il les connaissait ces scène-f d'intéric .ir, pour en avoir été plusieurs fois le témoii où père et mère dissèquent longuement, amoureusemei l'enfant qu'ils n'en reviennent pas d'avoir procréé, tai il est beau ; où parents, amis, voisins sont conviés adorer, morceau par morceau, le « chéri », le « trésor , r « ange «, 1' « amour ». Le nez est de grand-père, la bouc) de grand maman, les yeu,x de papa, l'air général de gran«<mère. Il est si intelligent ! Il comprend tout. Bébé «
extraordinaire pour son âge. Et comme il mange ! Et comme il dort ! Aussi, quelles joues ! Quels bras ! Quel dos ! Quelles cuisses ! Tâtez un peu, monsieur, si c'est ferme, si c'est de la chair ! « Qu'ils le mangent donc, le doux fruit de leur amour ! grommelait M. Randon. Il y a assez longtemps qu'ils le dévorent des yeux. A leur place, les nègres d'Afrique !... »
C'est ainsi que, pour s'affermir dans sa résolution, M. Philippe Randon s'obstinait à ne voir dans le mariage que ses côtés un peu ridicules, ou, du moins, qu'il jugeait tels et qu'il est d'autant plus facile de découvrir, en toute institution, qu'on est plus prévenu contre elle, à se le représenter sous un jour sombre, comme un état où le mari, le plus malheureux des deux selon lui, faisait toujours figure de martyr. Il évoquait les scènes où il serait convié à jouer le rôle de témoin en même temps que de victime : les stations devant la chaise longue de madame, les migraines de madame, les énervements, les accablements, les lassitudes infinies de madame, ses crises d'incoercible loquacité si redoutables, les crises de silence plus terribles encore qui suivent les orages domestiques alors que madame, tombée des hauteurs de son rêve, quitte provisoirement la société conjugale, se retire chez ses souvenirs d'enfance pour y panser les meurtrissures de son idéal et répandre l'averse de ses larmes sur l'immensité de ses désillusions : « Mais, enfin, monsieur, qu'est-ce qui vous poussait donc à venir me chercher chez mes parents où j'étais si heureuse? Qu'est-ce que je vous avais fait, moi, une pauvre enfant naïve et confiante qui ignorait tout de la vie? Avoir été une jeune fille choyée, dorlotée, adorée, et en être où j'en suis aujourd'hui ! Ah ! si mon pauvre père, si ma pauvre mère me voyaient ! S'ils avaient su ! Si j 'avais su ! » — les délibérations prolongées quand, au déclin des saisons qui marque le retour des achats de toilettes, madame s'abandonne à l'ivresse du catalogue comparé : « Dis donc, mon chéri, qu'est-ce
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que tu penses de ce costume tailleur, et de ce manteau, et de ce chapeau? On dirait que c'est fait pour moi. Un peu cher, peut-être, mais Mme Machin ne pourra pas s'en offrir de pareils, son mari est tellement pingre ! Elle en séchera — et ce serait Phihppe Randon le chéri qui aurait raison de sécher, à tout le moins autant que Mme Machin ! — l'incessante lamentation de madame touj oiu"s vaincue dans sa lutte avec les domestiques d'aujourd'hui et qui n'arrive jamais à se faire servir comme elle le voudrait et comme elle mériterait de l'être, elle, pourtant, si patiente et qui se contente de si peu ; le branle-bas des renvois de bonne, les véhémentes défenses de madame : « Je te défends de venir empester mon salon avec la fumée de ton sale cigare, tu entends !» Oh ! ce ton ! Oh ! cette voix ! Oh ! ce toupet, pour une femme ! « Ah ! être libre ! Être libre ! » s'écriait M. Randon.
Être libre, la passion de sa vie ! Ne dépendre de personne, n'avoir à rendre compte de ses actes à qui que ce soit, être « son maître » enfin, M. Randon ne concevait au monde rien de plus désirable. De très bonne foi, il croyait qu'un homme peut vivre « libre ».
Il faut cUre qu'en dépit de ses cinquante- deux ans, malgré son égoïsme et son scepticisme, il avait dans l'âme une certaine candeur qui lui tenait lieu de vertu principale. Cette candeur s'apparentait, chez lui, à pas mal de finesse naturelle : cet assemblage, dans le même homme, de qualités qui semblent inconciliables, n'est pas un phénomène très rare à observer. Ainsi, M. Randon allait, dans la vie, escorté de quelques belles illusions qu'il ne congédiait point parce que leur compagnie lui était agréable ; il pensait qu'un homme peut s'isoler du devoir social, fuir les responsabilités, les « charges » familiales, vivre pour lui seul et être heureux. Il croyait au bonheur. Il croyait à l'agriculture, à ce qu'on appelait autrefois « le bonheur des champs », à l'ingénuité des « bons paysans ».
Fils unique d'un cultivateur de Villenoisy qui l'avait poussé dans les études, M. Philippe Randon s'était laissé conduire au baccalauréat, puis à la licence, puis au professorat, sans faire de résistance, encore que sans enthousiasme. Et toujours pour obéir à son père dont il ne voulait point contrarier la vanité, il s'était « embrigadé dans l'armée des fonctionnaires », selon sa propre expression. Pas un instant, il n'avait cessé de le regretter et de se considérer comme un homme qui avait manqué sa vocation.
Très sincèrement, il se jugeait né pour l'agriculture et s'imaginait que, vraiment, « sa place » était là. Pendant les trois ou quatre semaines qu'il passait, chaque année, à Villenoisy, dans la maison de son père, tout ce qu'il voyait autour de lui avivait ses regrets : « J'aurais dû rester là ! » répétait-il. Les jours de marché, à Marnant, il se prenait à jalouser les fermiers qui venaient à la ville pour leurs ventes ou leurs achats, les paysans qui s'arrêtaient aux devantures de magasin et promenaient, tout le long du jour, par les rues, l'éclair de leur blouse bleue : « Ah ! s'ils connaissaient leur bonheur ! » murmurait-il, faisant écho à Virgile son poète favori.
Le dédain que M. Randon manifestait pour la profession qui était la sienne ne lui aliénait point les sympathies de ses collègues. Ils l'aimaient pour sa bonhomie, l'urbanité qu'il apportait dans les relations sociales, son indulgence qu'il répandait abondamment sur les hommes et sur les choses. C'est qu'en effet, il ne se montrait jamais à son prochain, l'âme hérissée : avant de se laisser voir, il faisait toujours, pour ainsi parler, la toilette de son humeur afin que, toujours, elle fût avenante. Au reste, pour être méchant lorsqu'on n'est point né tel et que le tempérament ne vous y invite pas, il faut se donner trop de mal : M. Randon eût dû, pomr y parvenir, faire une dépense d'énergie qu'il jugeait vaine, très dommageable à la tranquillité de son esprit, au repos de sa vie.
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Aussi, disait-on de lui : « C'est un excellent homme », ce qu'on n'applique généralement qu'aux morts, parce qu'ils ne sont plus. On lui pardonnait même certain penchant à l'ironie qui était chez M. Randon im don de nature, l'envers de cette espèce de candeur qu'on se plaisait à lui reconnaître. Pour faire figure d'homme fort, pour se garer de l'attendrissement qui, selon lui, vous exposait toujours un peu au ridicule, pour se tirer à son honneur des situations difficiles où il convient de fournir un acte de volonté qu'il se sentait impuissant à donner, il raillait, doucement, délicieusement. C'était alors comme un petit démon malin qui le poussait à dire, en manière de jeu, le contraire de ce qu'il voulait faire entendre. Dans les conjonctures émotionnantes où il pleut des larmes, les crises, les embarras de la vie, il déployait son ironie comme on ouvre un parapluie sous l'averse : il se croyait ainsi à l'abri du ridicule : « Le bon M. Randon ! Il a toujours le mot pour rire ! » disait-on ; et personne ne s'ofïensait. Un si excellent homme !
Il avait des amis, s'associait à leurs joies, à leurs tristesses, mais l'intérêt qu'il leur portait n'allait point jusqu'à cet oubli de soi-même qui eût menacé d'être héroïque. M. Randon savait économiser son dévouement, ses émotions, ses compassions, ses larmes. Son cœur ne souffrit jamais de surmenage.
Les dispositions de son âme se reflétaient sur son visage, s'accusaient dans sa personne. Il était de taille moyenne, assez gros sans être corpulent et sa soUde charpente dénonçait la vigueur de la race paysanne dont il était issu. Il avait une figure grave, placide, que les rides n'envahissaient pas encore ; pourtant, la patte d'oie commençait à plisser ses tempes. Sa moustache châtain, qu'il coupait en brosse, était striée de fils blancs. Ses cheveux grisonnaient, ceux, du moins, qui avaient pu se dérober au grand dépouillement qu'inflige la cinquantaine à tant de crânes masculins : M. Randon serait
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... ai
bientôt chauve comme Jules César lui-même. Ses yeux d'un gris-bleu étaient débonnaires et donnaient à l'ensemble de sa physionomie un air de douceur qu'on eût très aisément pris pour de la bonté (à vrai dire, ce qu'il y avait en lui de bonté ressemblait à une vague nonchalance). Ses narines frémissantes, ses lèvres renflées en leur milieu étaient d'un homme qui ne dédaigne pas de cueillir, lorsqu'il les sent à sa portée, les joies de la vie, et qui aurait pu dire comme je ne sais plus qui : « On n'est pas des ascètes ! »
Les collègues de M. Randon avaient décidé de lui offrir à l'hôtel du Château un banquet d'adieu que le principal du collège devait présider .Le jour venu, les professeurs, les maîtres répétiteurs que leur service ne retenait pas au collège, arrivaient à l'heure dite. Tous avaient endossé l'habit à manger le rôti : quelques-uns même, les anciens, avaient sorti de l'armoire le chapeau haut de forme qu'on ne voyait guère qu'aux grands jours d'enterrement, qui avait quelque chose de mortuaire, évoquait des visions de catafalque, de grands draps noirs semés de larmes blanches.
Pendant le repas, un banquet classique où le filet de bœuf et la gaieté sont de rigueur, M. Randon dut subir les interrogations poivrées d'ironie de ses collègues.:
— Vous allez vous trouver bien seul dans ce trou ! fit le professeiir de mathématiques. Sans faimlle ! Il faudra que vous preniez des manies, pour vous occuper !
— Comment, s'écria M. Randon, sans famille ! Mais, j'auréd pour famille tout le village. Villenoisy est peuplé de mes cousins, et, comme tous les cousins de nos cousins sont nos cousins, il s'ensuit que le village est mon cousin.
— Alors, je vous plains ! fit le jeune Dauriau, professeur de première, un petit normalien qui cédait à la tentation, naturelle à son âge, de scandaliser les « vieux ». Ah ! oui, je vous plains ! Au premier jour de l'an, pour la cérémonie des caresses familiales, vous en entendrez de
ces souhaits et de ces bénédictions : « Bonne année, mon cousin ! Bonne santé, mon cousin ! » et de quelle voix ! La voix du sang ; c'est capable de vous tirer des larmes. Et puis, vous aurez, pour le moins, un kilomètre de peau humaine à essuyer. Toutes ces joues qui vont heurter la vôtre ! Sans doute que la poudre de riz est inconnue dans ces régions, heureusement ! A force d'essuyer, vous finiriez par ressembler au meunier qui sort du moulin. Gare les embrassades des cousins et des cousines, monsieiu: Randon ! On en prend plus avec la peau qu'avec le cœur !
— Et puis, ajouta M. Didier toujours narquois, vous am"ez des cousins qui, dans leur grande affection pour leur cousin, craindront pour vous im séjour un peu trop prolongé en cette vallée de misères et rêveront de vous la voir fuir au plus tôt, ce qui les mettra dans l'obhgation — combien cruelle ! — de vous réahser... Ils auront, il est vrai, la consolation de se dire : « Ce cher cousin qui nous contemple de là-haut doit être bien heureux de nous voir si heureux ! » Ah ! mais par exemple, malheur à vous, Randon, si vous ne leur laissez pas, sous forme de testament, un bon pourboire pour les récompenser de vous avoir tant aimé ; c'est qu'alors, ils seraient bien capables de vous regretter !
Sous cette giboulée d'avertissements narquois qui s'était abattue sur lui, M. Randon avait tout d'abord gardé le sourire de l'homme averti qui, parce qu'il sait, peut dédaigner les railleries, mais aux dernières phrases de jM. Didier, il apparut que le professeur de troisième allait s'indigner :
— Assez, assez, fit-il, arrêtez-vous, fit-il avec véhémence. Vous calomniez ces braves gens, oui, vous les calomniez ! Mais qu'est-ce qui vous permet de leur supposer ces basses intentions?
— Oh ! répondit M. Didier, la pauvre petite science que je crois avoir du cœur humain. J'ai peur, voyez- vous, que, pour vous chérir, vos cousins bien-aimés n'attendent
qu'ils VOUS aient perdu. On aime toujours ce qu'on n'a plus.
— Je vous dis, moi, reprit M. Randon, que les paysans, ceux de Villenoisy tout spécialement, sont de braves gens, loyaux, désintéressés, affectueux... Ils m'aimeront. Je me charge de les attacher à moi : de la condescendance, de la bonté, un peu d'adresse. J'irai me mêler à eux, vivre un peu de leur vie ; cela les flattera. Je causerai avec eux de leurs intérêts, de leurs affaires; je les conseillerai, les soutiendrai. Ils m'adoreront, je vous le prédis. Je ne pourrai sortir de chez moi sans être accosté par celui-ci ou celui-là, sans être salué par tout le monde, sans aucune exception. Eh ! c'est, tout de même, une petite satisfaction que de recevoir des témoignages de considération, de respect, de se dire qu'on vous connaît, qa'on vous aime !
— Ah ! mon pauvre ami, s'écria M. Didier, moi qui vous croyais revenu de toutes les vanités ! Et vous seriez de ceux qui mettent leur bonheur à ramasser des saints dans la rue ! J'ai d'autres idées que vous sur ce chapitre. Il y a des gens qui reçoivent, pour la première fois, des coups de chapeau lorsqu'ils passent allongés dans le corbillard, sur le chemin du cimetière, et qui vécurent, ma foi, aussi heureux qu'on peut l'être. Croyez bien qu'ils attendaient sans impatience l'hem-e d'être mis au cercueil pour recueillir enfin des marques de considération et de respect : ils s'en étaient si bien passé jusque-là !... Enfin, on vous saluera, on vous aimera, mon cher Rai^ don. Vous ferez les délices des paysans de Villenoisy. • r
— Mais, vous ne les connaissez pas, observa M. Mp7 rentin, s'adressant à son ami M. Randon. De vos deux mois de vacances, vous en employiez un tout entier à soigner votre goutte à Contrexéville, à Vittel, %V,ichv^ je ne sais où; l'autre, vous l'accordiez à vos cçimns.^e Villenoisy, mais encore, trichiez- vous souveM sur la durée de votre séjour parmi eux. Vous ne m'e
pas de l'esprit que vous devez les conndtre assez sommairement.
— Mieux que vous ne croyez, repartit M. Randon. Les paysans, mais il y a beau temps que je les ai étudiés.
— Où ça? fit M. Didier.
— Mais dans \'irgile, reprit M. Randon, dans les Bucoliques, les Géorgiques. Vous ne direz pourtant pas que Virgile ignorait les hommes des champs !
— Oh ! il a coulé pas mal d'encre depuis ces temps lointains ! lança le jeune professeur de première, tandis que ses collègues n'osaient se regarder entre eux, pour ne pas éclater de rire.
— Mais, que ferez- vous, toute la journée, dans votre retirance, comme vous dites? interrogea le principal du collège.
— Ce que je ferai ! Ce que je ferai ! reprit M. Randon quelque peu déconcerté, eh bien, je... je... visiterai mes amis, mes cousins, je me promènerai par les champs, par les prés, je rêverai... et puis, j'ai en tête un projet de livre que, très sincèrement, je ne crois pas banal, et qui n'a pas été fait, à ma connaissance du moins.
— Oh ! oh ! s'exclama-t-on de toutes parts.
— Un livre qui n'a pas encore été fait ! observa M. Morentin, on croit toujours ça !
— Un roman, naturellement I dit M. Didier. On est de son temps 1 Et comme votre roman ne doit pas être banal, la fille de la princesse n'épousera sans doute pas l'ingénieur? Une idée, et pas ordinaire I Si vous les faisiez battre en duel, au dernier chapitre, elle et lui !
— Mais pas du tout, mais pas du tout ! riposta M. Randon avec un geste d'impatience, ce n'est pas un roman ! Écrire des romans, peuh ! c'est bon pour les femmes d'aujourd'hui qui semblent aimer mieux nous donner des romans que des enfants ! Ce n'est pas nn roman, non, non. Je veux étudier Virgile sous un aspect
qui me paraît avoir été fort négligé jusqu'ici : Virgile agriculteur, tel sera le titre du volume.
— Titre alléchant ! remarqua M. Didier et qui n'eût point déparé la défunte collection des bouquins à l'usage du Dauphin. Virgile agriculteur ! Ça vous fait venir le latin à la bouche. 0 jortunatos nimiitm/...
A ce moment, un des servants vint prévenir M. Randon qu'une « dame » demandait à lui parler.
Ce fut autour de la table un crépitement d'exclamations, et toutes les plaisanteries dont disposent quinze hommes assemblés autour d'un « filet madère, champignons » furent dirigées contre M. Randon qui, sous cette décharge d'ironies, se prit à rougir comme une jeune fille — comme une jeune fille du temps passé.
— Messieurs, dit-il se levant, excusez-moi. Je serai bientôt de retour.
Il se rendit au salon de l'hôtel. Là, dans un coin de la pièce, l'attendait une ombre de femme.
Assise sur l'extrême bord d'une chaise qu'elle ne touchait que d'un dos discret, révérencieux, eUe se faisait petite, s'anéantissait. Son air humble semblait vous demander pardon, vous prier de vouloir bien l'excuser, elle si infime, d'oser exister, de paraître devant vous, de prendre une part de l'édr que vous respiriez. Son âge? Elle pouvait, sans invraisemblance et selon les nécessités du moment, s'attribuer quarante ou soixante ans ; sa figure longue, sèche, pâle, sans expression, encadrée de bandeaux qui grisonnaient im peu, était de celles qui n'eurent et n'auront jamais d'âge. Elle portait ime robe noire sans ornements et était coiffée d'un chapeau de velours, simple et de mauvais goût, ime de ces capotes du genre démodé dont les vieilles filles de province, au mépris des catalogues les plus vénérés, s'obstinent à couronner leur chef. Sa main droite gantée de fil noir s'appuyait sur une imitation de tête de chien qui terminait en laideur le manche de son parapluie. Une pèlerine de mérinos
couvrait ses épaules rétrécies de petite femme maigre. Elle s'était levée quand M. Randon entra dans la pièce, puis, d'une voix monocorde, une voix de gardemalade faite pour moudre des lamentations sur les cuillerées de potion, elle déclara ;
— Monsieur, je me suis permis de venir trouver Monsieur pour dire à Monsieur que je suis Mme Alphonsine Thibaut, la personne à qui Monsieur a écrit pour lui demander si elle voulait entrer à son service.
— Ah ! très bien, très bien, fit M. Randon, vous m'avez été très recommandée par mon ami le docteur Daubert !
— Ah ! oui, le docteur était le médecin de Mademoiselle !
— C'est juste, remarqua M. Randon, vous étiez chez Mlle de Langloy, morte récemment. Vous étiez sa domestique?
— J'étais sa gouvernante, rectifia doucement la petite femme sèche. Ah ! une bien bonne personne ; la pauAn-e chère Mademoiselle!... Depuis deux mois qu'elle nous a quittés, soupira-t-elle, je ne puis me faire à l'idée que je ne la verrai plus ! Je ne l'oubUerai jamais.
Il sembla qu'un voile sombre tombait sur la figure de Mme Thibaut qui prit le deuil instantanément. Comme elle ouvrait un petit sac de cuir qu'elle avait à la main, M. Randon crut qu'elle y cherchait un mouchoir pour essuyer les larmes qui, sans doute, allaient venir : il eut peur, car il craignait les femmes, surtout quand elles apportent des pleurs. Pour faire diversion à la douleur de Mme Thibaut, il résolut de brusquer le dénouement de l'entretien.
— Eh bien ! madame, dit-il, je crois que nous nous entendrons facilement. Je suis seul, et la besogne ne sera pas considérable.
— Monsieur veut-il voir mon certificat écrit par un neveu de Mademoiselle? fit Mme Thibaut tendant un
bout de papier qu'elle avait extrait du petit sac de cuir. M. Randon le repoussa d'un geste :
— Inutile, madame, dit-il. La recommandation de mon ami le docteur Daubert me suffit. Qu'ai-je besoin d'un certificat après tout le bien qu'il m'a dit de vous !... Et Daubert était certainement l'écho de Mlle de Langloy !
— Je l'aimais tant, cette bonne chère demoiselle, et elle m'aimait tant !
M. Randon proposa le prix qu'il offrait à Mme Alphonsine Thibaut pour ses services. Avant de donner sa réponse, eUe demanda :
— Si monsieur veut me le permettre, je poserai à monsieur une question qui est poiir moi de première importance ; la maison que monsieur doit occuper dans ce village est-eUe parquetée... ou carrelée?
— Parquetée entièrement, déclara M. Randon. Du parquet de chêne, premier choix. Je sais ce que ça m'a coûté !
— Alors, j'accepte d'entrer chez Monsieur, dit Mme Thibaut sans hésitation.
— Eh bien ! c'est chose conclue. Je vous écrirai quand j'aurai fixé le jour de mon départ pour Villenoisy.
Puis, polie, cérémonieuse, en phrases abondantes et comphquées, Mme Thibaut, qui caressait avec une indéfectible tendresse la tête de chien en celluloïd qui illustrait le manche de son parapluie, s'excusa de s'être présentée à pareille heure, mais elle venait d'arriver à Marnant par le train du soir ; elle devait repartir le lendemain matin pour aller à Grizy voir ime autre « place » dans le cas où elle n'aurait pas « convenu » à monsieur.
— Allons donc, fit M. Randon, vous avez tu raison de venir ! Tout va bien, puisque nous sommes d'accord.
Tandis qu'il se dirigeait vers la salle du banquet, M. Randon pensait : « Pour mes débuts, j'ai eu, je puis le dire, la main heureuse. Cette femme a certainement
du cœur: cette affection qu'elle portait à sa maîtresse !... EUe s'attache à ceux qu'elle sert, et c'est rare aujourd'hui. Elle me sera dévouée. Et puis, j'aime assez ce genre-là ; elle ne vous parle qu'à la troisième personne, elle est respectueuse, plutôt timide. Pas une seule fois, pendant l'entretien, elle n'a levé les yeux pour me regarder. »
Lorsque M. Randon pénétra dans la salle, il lut une interrogation narquoise dans tous les yeux. Pour arrêter sur les lèvres certaines insinuations railleuses qu'il devinait prêtes à partir, il s'écria :
— Messieurs, je viens de procéder à une formalité délicate, mais obligée ; j'ai choisi une gouvernante !
Tout le monde offrit ses souhaits :
— Qu'elle soit probe !
- — Qu'elle soit propre !
— Qu'elle connaisse tous les mystères du court-bouillon 1
— Et de la mayonnaise !
— Qu'elle ait le génie de l'omelette !
Seul un petit vieillard, M. Fougères, ancien professeur d'anglais du collège, retraité depuis longtemps, ne fit point sa partie dans ce concert de souhaits. Silencieux, il fixait sur M. Randon un œil qui brillait de malice et semblait vouloir se moquer.
— Mais vous ne dites rien, monsieur Fougères ! observa l'un des convives.
Le petit vieillard de quatre-vingt-dix ans — cet âge est sans pitié — déclara d'une voix pointue, s'adressant à M. Randon :
— Attention, jeune homme, attention ! Dans gouvernante, il y a gouverner ! Le célibataire est un animal plus facile à dresser que le cheval, la plus belle conquête de l'homme, comme dit l'autre. Attention ! Attention !
M. Fougères, « le père Fougères », était vénéré comme un témoin des anciens jours, comme une relique du professorat. M. Randon dut boire, sans faire la grimace, le
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... ag
petit filet de vinaigre qui acidulait cet avertissement. Pourtant, il voulut protester :
— Me gouverner! proféra-t-il, que je l'y prenne! Au reste, rien à craindre, je crois avoir trouvé l'oiseau rare.
Des « oh ! oh ! » sceptiques partirent de tous côtés. Ces marques d'incrédulité importunaient M. Randon, qui eût voulu que l'irnivers s'associât à son allégresse :
— Mais enfin, dit-il, pourquoi, diable, cher chez- vous à me faire peur? Qu'est-ce qui vous permet de supposer que cette personne n'est point telle qu'elle m'est apparue à moi?
— Oh ! rien, fit M. Didier, je ne la connais pas, donc je l'estime.
— Quand je vous dis, poursuivit M. Randon, que c'est, la gouvernante rêvée, simple, discrète, timide. Tenez : tout le temps qu'elle m'a parlé, elle n'a pas levé les yeux.
— Elle était éblouie ! lança une voix. Pour venir vous voir, elle aurait dû mettre des verres fumés !
— Riez, tant qu'il vous plaira, conclut M. Randon mais laissez-moi, au moins, me féliciter de mon choix, de ma chance!... Allons, tout va bien. J'ai organisé ma vie pour être heureux : je le serai, il le faut, je le veux.
De bonnes petites rentes, une maison aimable, loin
des contraintes sociades, des soucis, des servitudes du métier, des responsabiUtés, de tout ce qui gâte la vie, qui en fait un perpétuel jour de pluie; de beaux loisirs au milieu de ces bons paysans que j'aimerai, qui m'aimeront, pour qui je serai une manière d'oracle, de providence ; de l'air, de la lumière, des fleurs ; les vagabondages dans les sentiers mystérieux, et l'hiver, la douceur du coin du feu — le feu de bois, dans la grande cheminée, bien entendu je n'en veux pas d'autre ! — quand la bise souffle au dehors ; des livres, des amis qui viendront me voir, vous, messieurs, et je vous y convie, eh ! eh ! il y a là les éléments d'un bonheur sérieux, durable, de quoi attendre en paix l'heure du gâtisme !
— Et après? fit M. Didier.
— Après... Après... eh bien, on verra!
« Oui, oui, on verra bien », disait M. Didier à son collègue M. Morentin, à la sortie du banquet, tandis que les deux professeurs suivaient la rue des V'isitandines pour rentrer chez eux.
Le cas de ce célibataire qui se retirait de toute responsabilité, qui fuyait le devoir commun, les « obligations » auxquelles se soumettent les autres hommes, qui s'écartait du sentier battu et se réfugiait dans la solitude du cœur pour pouvoir, plus commodément, y envelopper son « moi » de tendresse, pour y choyer son égoïsme, leur paraissait à tous les deux extraordinaire, anormal, et par là même, intéressant.
Ils n'avaient été, ni l'un ni l'autre, doucement bercés par l'existence, qui même, parfois, leur avait été dure. Ils n'avaient pas eu l'avancement qu'ils espéraient et qu'en toute justice, ils étaient en droit d'attendre. Mariés tous les deux, ils avaient l'un trois, l'autre quatre enfants. M. Morentin avait dû, pendant dix ans, économiser sur ses appointements, accepter et même rechercher la corvée fastidieuse de répétitions, de leçons particulières à de jeunes cancres pour payer les dettes du père de sa femme. Ils n'avaient point vécu pour eux-mêmes, mais avaient travaillé pour que d'autres connussent, dans une mesure moyenne, le bien-être et la joie. Et pourtant, ni M. Morentin, ni M. Didier ne se considéraient comme des héros, des sacrifiés, des victimes ; ils acceptaient en sages la loi qui veut que les pères sèment pour que les enfants récoltent. Ils n'étaient point satisfaits de leur sort — qui donc l'est? — mais ne se révoltaient pas contre la destinée : tout au plus, cette résignation se traduisait-elle, chez M. Didier, par une philosophie un peu amère et désenchantée qui était sa seule vengeance.
L'expérience qu'allait tenter leur ami Randon leur semblait curieuse, ils se promettaient de la suivre, quelque
peu sceptiques et amusés. Elle leur apporterait peut-être la réponse à certaines questions sur lesquelles ils avaient, eux, et de par la force des choses, depuis longtemps, pris parti, mais qu'on avait, tout de même, le droit de se poser. Peut-on être « libre » au sens où l'entendait M. Randon? Fuir les responsabilités, les soucis, est-ce la bonne méthode pour les éviter? Se donner comme but, comme idéal, de s'aimer soi-même exclusivement, tirer toute joie de la satisfaction d'un égoïsme épicurien, sans mettre à la base de sa vie un effort généreux, sans suspendre son âme à quelque grand devoir qui commande vos désirs, vos rêves, vos sentiments, vos pensées, toute votre activité, est-ce la voie la plus sûre pour parvenir au contentement de soi? Un « égoïste », fût-il un « brave homme )> comme M. Randon, peut- il être heureux?
— On verra bien, disait M. Didier.
— Oui, on verra bien, répétait M. Morentin.
Le printemps, qui s'était annoncé par quelques journées claires, par quelques souffles tièdes, venait précisément d'arriver à Villenoisy, lorsque M. Randon entra dans la maison de son père qui devait être le lieu de son repos et où il avait résolu d'être heureux jusqu'à son dernier souffle, inclusivement.
Ce fut pour ce citadin, cet homme de livres, un enchantement. Il découvrit le printemps qu'il n'avait contemplé, jusque-là, qu'habillé de phrases, paré des métaphores des poètes, à travers le voile de ses réminiscences classiques. Il lui apparaissait face à face et tel qu'il se montra, semble-t-il, aux regards des plus lointains ancêtres, de ceux qui n'avaient pas lu Virgile ni M. de Chateaubriand.
M. Randon admirait cette persévérante énergie de la terre qui, chaque année, à son heure, retrouve les grâces de l'enfance, la fougue de l'adolescence, reprend cette vigueur obstinée que lui verse le soleil d'avril. C'était partout une hâte de germer, de fleurir, de s'élancer, une impatience de v-ivre ; on eût dit qu'un instinct mystérieux et sûr avertissait la terre que sa jeunesse allait passer comme une ombre, que la beauté du monde ne devait pas être éternelle.
Il parut à M. Randon qu'il entendait chanter les oiseaux pour la première fois : il les écoutait avec ravissement, comme s'ils eussent chanté pour lui seul. Il se prit d'une tendresse soudaine poiu" les arbres, les plantes, les fleurs, se mit à chérir les primevères qui élevaient leurs clochettes
d'or au dessus de l'herbe naissante, les lilas qui portaient, sur chacune de leurs branches, d'innombrables familles de j olis enfants tous empressés à sortir de leurs langes, à se faire voir dans leur robe nouvelle, blanche ou pourpre ; les narcisses, les jonquilles, les violettes. Il demanda à un horticulteur de Marnant diverses variétés de rosiers, et se promit de les surveiller : « J 'aimerai les roses », décréta- t-il. Il regretta que les arbres fussent déjà taillés quand il arriva : « C'est moi, et moi seul, qui me chargerai de ce soin », dit- il. Il greffa, consolida par des tuteurs les jeunes arbres qu'il avait plantés, courba les framboisiers, fit des semis, déclara la guerre aux cheniUes et aux insectes voraces. Il acheta un petit cheval et une voiture légère qu'il devait conduire lui-même lorsqu'il irait à Montbois pour les provisions.
Afin de se mettre en harmonie avec les goûts qu'il se découvrait ou qu'il entendait se donner, pour être plus «t homme des champs», M. Randon voulut élever des bêtes et décida qu'il les aimerait : sans s'en douter, il imitait, lui farci d'un si juvénile optimisme, ces grands désabusés qui veulent se consoler des hommes en cultivant l'amitié des animaux. Il eut une basse-cour, un poulailler qu'il peupla de diverses races ; il fit construire des cabanes où il installa des ménages de cochons d'Inde et de lapins, et il leur ordonna de se multiplier. En mémoire de son ancienne profession, il y eut « la classe des cochons », « la classe des lapins » : « De bons élèves, disait-il, dont je n'aurai, je suis sûr, que de la satisfaction, qui ne me donneront pas de surnom, qui ne m'enverront pas leur maman pour me déclarer qu'ils auraient du génie si seulement on savait les prendre ! » Et lorsque, dans la journée, il visitait la classe des lapins, l'éducateur retraité ne les quittait point sans leur offrir, en manière de badinage, cette fleur de discours pour distribution de prix : « Allons, travaillez, jeunes élèves ! » fleur un peu fanée qu'il rafraîchissait parfois en y joignant ces phrases comminatoires
OÙ se retrouvait l'ancien pédagogue : « Oui, travaillez, jeunes élèves, autrement, gare la casserole ! Le premier qui bronche, je le livrerai à Mme Alphonsine, cuisinière de céans, qui le posera sur un feu vif, dans une casserole profonde. Oui, oui, on vous y posera, lapins, si vous n'êtes sages ! »
Quand il s'y mettait, cet homme avait de' l'esprit, même avec les bêtes. Qu'elles ne le comprissent pas, M. Randon s'en souciait peu, car il était content de lui et que de fois il lui advint — comme à tant d'autres ! — de sourire à l'idée qu'il se faisait de lui-même !
Longuement, plusieurs fois le jour, M. Randon contemplait sa maison et il lui souriait avec amour, car U la trouvait avenante. Ce n'était autre que la maison paternelle, xme maison basse, sans st^'le, de cultivateur aisé, à laquelle, de sa propre inspiration, il avait fait ajouter deux pavillons de briques. L'ensemble ne visait point à la fantaisie, ni au pittoresque et n'avait rien de cette architecture tarabiscotée d'une villa de banlieue pari.sienne qui sévit maintenant jusque dans les provinces. Une glycine déjà robuste coiu^ait tout le long de la façade et l'innocente vigne vierge encadrait les fenêtres.
Bâtie sur une façon de plateau qui tombait en pente douce jusqu'au fond de la vallée, vers la petite rivière d'Armance, précédée d'un parterre qu'enserrait un mur bas surmonté d'une grille, la maison de M. Randon se présentait la première du village à ceux qui suivaient la route de Marnant à Montbois. Avec son jardin sur la gauche, son verger sur la droite, elle éveillait dans l'âme les pensées tranquilles, les désirs tempérés, les idées de sagesse et de sérénité. Elle était le principal, et, à vrai dire, l'unique «■ monument » de Villenoisy ; depuis sa restauration, qui datait d'une année, le photographe de Montbois, chef-lieu du canton, la guettait pour la débiter en cartes postales.
Si peu seigneuriale qu'elle fût, cette maison avait été
qualifiée de « château » par les gens de Villenoisy : cette appellation ne déplut point à M. Randon qui, cependant, pour ne pas effaroucher l'amour-propre des nombreux cousins qui peuplaient Villenoisy, voulut la maintenir à un rang plus modeste : il la nomma la « villa du Pausilippe » en mémoire de Virgile, son poète aimé, dont le tombeau est au Pausilippe. Qu'est-ce que c'était, au juste, que ce Pausilippe? Un homme? Une plante? Une bête? Les gens de Villenoisy ne s'attardèrent pas à approfondir l'énigme : pour simpHfier, ils appelèrent la villa de M. Philippe Randon le « château du p'tit PhiHppe ».
Lorsque M. Randon rentrait dans sa maison, il était gagné par un sentiment de bien-être, de paix, d'orgueil : « Je suis chez moi ! Chez moi ! » répétait- il, et il s'asseyait à sa table de travail, dans son cabinet dont les fenêtres ouvraient sur les champs et sur un coteau planté de vignes : « Je suis heureux, très heureux », affirmai t-il, comme pour s'entraîner, s'encourager au bonheur, très heureux... je suis Ubre ! »
Si, las de méditer son bonheur, de soupeser les raisons qu'il avait d'être content de son sort, il sortait pour faire un tour de verger, il aimait, de l'endroit élevé où il se trouvait, regarder le village de VUlenoisy qui, serré autour de son clocher en forme de pigeonnier, se tasscdt au creux de l'étroite vallée. Ce n'était qu'un assemblage de maisons assez pareilles d'aspect avec leur toiture basse, couvertes de tuiles brunies, des maisons de cultivateurs qui, une à une, dans la suite des temps, étaient venues se grouper autour d'une source : de là sortait la petite rivière d'Armance, un grand ruisseau plus exactement, qui, après avoir traversé les jardins du village, allait, sans souci de la ligne droite, se perdre dans les prés. Sous les premiers regards de ce soleil d'avril, toute la vallée s'illuminait et l'Armance, parmi les jeunes herbes, resplendissait « comme vm collier de diamants dans un écrin de velours vert ». Il avait trouvé cette comparaison, qu'il jugecdt ingénieuse.
L'ancien professeur aimait contempler ce décor apaisant qui lui rajeunissait l'âme, ce petit coin du monde où avaient vécu son père, sa mère, — M. Randon, qui n'était pas prodigue de son cœur, s'attendrissait à leur souvenir, — où il était né, d'où il était parti, quarante ans auparavant, par un matin d'octobre, pour s'en aller au collège de Marnant s'initier à la douceur des déclinaisons latines, rosa, la rose, rosœ, de la rose, où il revenait pour y connaître enfin la joie de n'appartenir qu'à soi seul, l'inexprimable bonheur de vivre de soi-même et pour soi-même, l'intime satisfaction d'être le premier dans ViUenoisy, le « cousin riche » parmi les cousins pauvres.
M. Randon n'exagérait guère lorsqu'il disait que toutes ces familles agglutinées autour de la source de l'Armance étaient de sa race. ViUenoisy était, pour ainsi dire, un village fermé d'où l'on n'émigrait pas, — ce qui ne man quait pas d'ime certaine originalité, — où, depuis un siècle au moins, les jeunes gens et les jeunes filles se mariaient sur place, si bien que, par la continuité des alliances, tout le monde y était cousin, « cousin de père en fils », comme on disait en plaisantant. Le grand-père Randon, l'aïeul, avait eu dix frères ou sœurs, dont aucun n'avait quitté le pays, où tous ils avaient fait souche. L'ancien professeur pouvait se dire que presque chaque toit de Villenoisy abritait un ou plusieurs parents, que son sang courait sous la peau durcie de ces paysans, de ces paysannes qu'il voyait travailler par les champs. Il aurait ainsi tous les agréments de la famille, sans les charges, les responsabilités, les innombrables soucis qui vont de pair avec la paternité.
Quand M. Randon s'était attardé à regarder Villenoisy, il ne manquait pas de dire, avec un geste circulaire qui s'appropriait tout le village : « Mes cousins! » Il y avait alors dans son œil un peu de la fierté du seigneur féodal qui, du haut de sa tour, contemplait le groupement des serfs venus se placer sous sa tutelle : « Mes hommes ! »
Quinze jours après son installation, conmieM. Randon, qui venait de faire visite à ses lapins et à ses cochons d'Inde, rentrait en sa villa, Mme Alphonsine Thibault sa gouvernante annonça :
— Il y a là un jeune homme qui demande à parler à monsieur.
— Ah!
— Oui, il a dit qu'il était un des cousins de Monsieur.
— Naturellement, fit M. Randon flatté. Mes cousins, mais ils le sont tous !... Et où est-il, cet adolescent?
— Je l'ai introduit dans le cabinet de monsieur.
M. Randon se dirigea vers la pièce dont il avait fait son cabinet de travail, une grande pièce à trois fenêtres qui occupait tout le rez-de-chaussée du pavillon de droite. Il y trouva un jeune homme vêtu d'un complet de velours gris de bonne coupe et qui l'attendait, le chapeau à la main. C'était un grand garçon dont les moustaches blondes se relevaient en pointe, non sans quelque recherche, sur un visage au teint hâlé qui, dans sa régularité, ne manquait pas d'une certaine grâce. M. Randon, dès le premier abord, crut lire de l'inteUigence, de la franchise dans le regard des yeux bleus : il se dit que, par sa tournure d'une élégance xm peu fruste, ce jeune homme se distinguait avec avantage des autres cousins de Villenoisy, restés tous rustiques et un peu lourds d'aspect.
— Bonjour, mon cousin, dit le jeune homme.
— Bonjour, mon cousin, fit M. Randon lui tendant la main. C'est bien aimable à vous d'être venu. Enchanté de vous voir. C'est toujours si agréable de se retrouver en famille !... Voulez- vous me rappeler votre nom, s'il vous plaît?
— Emile Lefresne.
— Ah ! très bien ! Mais oui, parfaitement, Emile Lefresne... Vous êtes le cousin Emile, poursuivit M. Randon qui, s'il connaissait ce nom comme celui de toute une branche de la famille, ne savait au juste quel rameau de
l'arbre généalogique avait donné cette pousse vigoureuse qui avait nom « le cousin Emile ». Et comment vont les parents, ajouta- t-il, le papa, la maman, la grand- mère, les sœurs, les frères?
— Je n'ai plus mon père, répondit le jeune homme ; ma grand'mère Lefranc est morte depuis dix ans déjà, et je n'ai ni frère ni sœur. Je n'ai plus que ma mère. Justement, c'est elle qui m'a dit de passer chez vous, que vous désiriez me parler. Je suis Emile Lefresne, le meunier de l'Etang- Neuf.
— Ah! mais j'y suis! J'y suis! s'écria M. Randon. Étais-je assez étourdi! Excusez-moi... les tracas d'une installation!... Mais oui, vous êtes le fils de cette excellente cousine Lefresne qui m'a fait l'amitié de me venir voir le lendemain de mon arrivée. Elle m'a beaucoup parlé de vous. C'est moi-même, vous avez raison, cousin Ernile, qui vous ai prié par elle de venir me trouver. . . Mais alors. . . mais alors, c'est vous l'amoureux? continua M. Randon, avec un sourire, et regardant fixement le jeune homme.
— C'est moi l'amoureux, oui, mon cousin, répondit Emile Lefresne qui resta grave.
— Eh bien, asseyez- vous et causons.
M. Randon prit place en son fauteuil de bureau et, le menton appuyé dans la païune de sa main droite, sur le ton d'un médecin qui interroge un malade, il poursuivit :
— Alors, nous sommes amoureux, vraiment, sincèrement. Nous aimons im peu, beaucoup, passionnément?
Pour M. Randon les choses du cœur n'avaient jamais grande importance et ne devaient jamais être prises au tragique : il était assez porté à n'y voir qu'une amusette de l'existence. Aussi, pour confesser cet amoureux qui venait à lui, ne se croyait-il pas obhgé de revêtir un air austère et convaincu. Manifestement, Emile Lefresne était déconcerté par le ton de son cousin où il pouvait dis. cerner comme une menace d'intention narquoise. Il regardait sans répondre M. Randon. Celui-ci perçut qu'il s'était
peut-être mal engagé et qu'il devait changer sa manière.
— Eh ! que voulez- vous, cher enfant, fit-il, c'est arrivé à bien d'autres que vous ! Vous n'êtes pas le premier qui conjuguiez le verbe aimer: « Je t'aime, tu m'aimes, nous nous aimons », c'est là une chanson vieille comme le monde... Ce n'est pas très grave, on n'en mevut pas à moins de complications. . . et c'est si rare ! Croyez-moi, ça passera... Mais oui, vous aimez une jeune fille, vous voudriez l'épouser, c'est tout naturel, on veut toujours épouser la jeune fille qu'on aime, n'est-ce pas? Comme toujours, ça ne va pas tout seul, il y a par-ci, par-là, des obstacles qui vous barrent la route, qui contrarient votre beau rêve.
— Oui, de gros obstacles, fit le jeune homme, insurmontables.
— Je le disais bien ! reprit M. Randon. La sagesse vous conseille, puisque vous ne pouvez supprimer l'obstacle, de supprimer le rêve, d'abolir l'amour. Oh ! c'est plus simple que vous ne croyez ! Oubhez, cher ami, oubliez. Oh ! l'oubli, voyez-vous, l'oubU, c'est le grand remède. Et l'apaisement se fera, et vous aimerez une autre jeune fille que vous épouserez. Pourquoi diable vous obstiner à aimer ime jeune fille que vous savez que vous ne pourrez pas épouser?.,. Les choses s'arrangeront.
— Je ne crois pas, dit le jeune horome. Ah ! mon cousin, que nous sommes à plaindre, ma mère et moi, ma mère autant que moi, car elle souffre autant que moi ! Elle connait mes projets. Si cette jevme fille épouse un autre que moi, je quitte la France pour toujours.
— Oh ! mais c'est sérieux, alors ! s'écria M. Randon. Eh bien, poursuivit-il paternel, encourageant, d'une voix de confesseur qui veut f aciUter les aveux, contez-moi donc un peu comment ça vous a pris.
— Je ne sais pas comment ça m'a pris, dit Emile Lefresne baissant la tête ; ce que je sais, c'est que ça me tient bien !
Ce « ça » portait un nom qui répondait à un sentiment
que M. Randon ne connaissait guère que de réputation, mais le poète Lucrèce ne s'est pas gêné pour dire que ce nous est un vrai délice, une pure suavité que de contempler, du tranquille rivage, notre prochain en passe de se no3'er ; l'ancien professeur ne dédaignait pas ce genre de plaisir. Bien résolu à conduire son jeune cousin jusqu'au bout de sa confession, il poursuivit ;
— Son nom?
— Berthe Vallerin.
— Connais pas... Son âge?
— Vingt ans, et quelques mois,
— Et vous vous êtes promis le mariage? Vous avez pris l'un envers l'autre des engagements?... Enfin, vous vous êtes dit que vous vous aimiez?
— Oui, mon cousin.
— Combien de fois, mon enfant? interrogea M. Randon d'une vois pleine d'onction.
— Ah! je l'ignore, fit Emile Lefresne; aussi souvent que nous nous sommes vus !
— Et il y a longtemps que vous avez échangé votre premier engagement?
— Deux ans, mon cousin ; ah ! je m'en souviens comme si c'était d'hier !
— Mais enfin, cette jeune fille, pourquoi l'aimez- vous?
— Pourquoi je l'aime? fit Emile Lefresne déconcerté par cette question très inattendue. Pourquoi je l'aime?...
Il parut un instant embarrassé, inquiet :
— Parce que c'est elle, fit-il simplement, comme soulagé d'avoir trouvé cette réponse.
— C'est bien, c'est bien, dit M. Randon toujours onctueux... Et c'est une amitié d'enfance?
— Non, mon cousin, reprit Emile d'un ton plus ferme, Berthe ^^allerin est plus jeune que moi. Il y a trois ans, je l'ai rencontrée pour la première fois et, depuis ce jour-là, je pense à elle... C'est plus fort que moi. Elle ne me connaissait pas. Je ne lui avais jamais parlé ; je me conten-
tais de la regcurder quand j e pouvais la rencontrer, de chercher des occasions de l'apercevoir. Je me disais : « Il faut que je lui parle. » Je n'osais pas. Je ne suis qu'un paj^san, un meunier, et elle est riche, c'est une demoiselle. Je n'osais pas, et je me traitais de « lâche ». Deux fois, comme eUe sortait de l'éghse, après la grand'messe, je me suis approché d'elle ; la voLx s'est éteinte dans ma gorge. C'est que je suis assez craintif dans certains cas... Et puis, je me disais que j'étais ridicule et qu'elle devait se moquer de moi ! Enfin, la chance s'en est mêlée ; nous avons été invités tous les deux à la noce de Jean Briffaud, fermier du Colombier, et, justement, elle était ma cavalière. Alors, pendant deux jours, j'ai pu la voir, lui parler. Ah ! mon cousin, il n'y a pas sur la terre ime jeune fille comme celle-là!
« Le contraire m'eût étonné, pensait M. Randon ; ils sont bien tous les mêmes. »
— Mais alors, fit-il, puisque vous aimez cette jexme fille, puisqu'elle vous aime, que ne l'épousez-vous?
Emile Lefresne eut un geste découragé.
— Ah ! s'écria-t-n, s'il ne tenait qu'à moi ! S'il ne tenait qu'à elle !... Mais il y a son père ! Il refuse absolmnent, et je le connais, il ne reviendra pas sur sa décision, à moins que... mais je n'ose pas vous demander pareil service! Le père de Berthe est riche, il aime l'argent, il veut un gendre qui ait du bien. Et moi, je suis pauvre, plus que pauvre, puisque nous avons des dettes, ce que M. Vallerin ne me pardonne pas. Pourtant, je travaille, je suis meunier, conrune vous savez. Je conduis le moulin de l'Étang-Neuf, qui est hypothéqué pour moitié de sa valeur. Vous n'ignorez pas qu'aujourd'hui où il y a tant de grands moulins à vapeur qui livrent la farine à meilleur compte que nous, les petits meuniers ne s'enrichissent guère, quand ils ne se ruinent péis. C'est ce qui est arrivé à mon père : la concurrence des grands moulins l'a tué. Il est mort nous laissant une situation embarrassée. Et nous nous débattons de
notre mieux, ma mère et moi, pour payer les intérêts de la dette et vivre... Non, ce mariage n'est pas possible, ajouta Emile Lefresne avec un accent de désespoir intense, ce n'est pas possible !
M. Randon parut méditer un instant, puis, grave, presque solennel :
— Mon cher enfant, dit-il, on peut tout ce qu'on veut. Par la volonté, nous sommes maîtres non seulement de nos actes, mais aussi de nos pensées, mais aussi de nos sentiments, de nos affections. Si vous le voulez, vous pouvez vous guérir... Puisque ce projet est irréalisable, il faut y renoncer.
Aux dernières paroles, le jeune Lefresne avait sursauté, sa figure avait pâli :
— Ça, jamais ! s'écria- 1- il avec une extraordinaire énergie dans la voix. Jamais ! Jamais ! Si je n'épouse pas Berthe Vallerin, je ne me marierai pas. Je quitterai la France pour toujours. Je ne verrai pas Berthe mariée à un autre; non, je souffrirais trop, je souffrirais trop !
Ce ton d'exaltation impressiorma quelque peu M. Randon :
— ]\Ion cher cousin, dit-il d'une voix mal assurée, on doit pourtant se laisser conduire par la raison. L'homme est un animal raisonnable... Il est vrai que s'il est amoureux tel qu'on nous le décrit dans les romans !... Allons, voyons, mon ami, puisque — et vous le reconnaissez — • votre projet n'a aucune chance de succès, le mieux pour votre paix, pour la tranquillité de votre mère, pour votre bonheur à tous les deux, c'est d'y renoncer ! Vous pouvez, donc, vous devez guérir de votre amour. Il y a, pour y parvenir, de très bonnes méthodes qui ont obtenu les suffrages des philosophes et des médecins et que je vous ferais connaître, si vous le désiriez ; tenez, j'ai là dans ma bibliothèque des livres qui traitent de cette question des soins à donner aux gens comme vous, qui souffrent d'une
crise d'amour. On cite des cures remarquables... Mon enfant, il faut vous guérir.
Le jeune homme, d'un geste qui repoussait loin de lui tous ces précieux volumes, fit comprendre qu'il ne se souciait pas d'étudier la thérapeutique de l'amour, à laquelle, manifestement, il ne croyait pas :
— Si sincèrement, énergiquement, vous vouliez guérir...
— Mais, c'est que je ne veux péis guérir ! s'écria Emile Lefresne se levant brusquement de sa chaise. Non, je ne renoncerai jamais à Berthe VaUerin ! Je ne puis pas comprendre ma vie sans elle, sans son sourire, sa voix, sa présence ! Je l'aime, je n'aimerai jamais qu'elle. Je préfère mille fois souffrir en pensant à elle que d'avoir la paix en l'oubhant !
— Ah ! diable ! Ah ! diable ! fit M. Randon, c'est joliment comphqué !
Il y eut un silence. M. Randon se recueillait : « Je n'ai jamais été comme ce garçon-là, pensait-il. J'ai bien eu, dans le temps, une sorte d'incUnation tendre pour Mlle Blanche Dulaure, mais je ne me suis jamais mis dans des états pareils ! C'est que, peut-être, je n'étais pas amoureux, tandis que celui-là !... »
Il percevait enfin qu'il ne s'agissait pas d'im de ces petits bobos d'amour qui s'en vont à volonté, connue ces maux de tête que les neurasthéniques guérissent, sur les conseils du docteur, en cherchant à n'y plus penser. Il se trouvait en présence d'un « cas » infiniment plus grave où s'exaltait, dans un cœur d'homme jeune et ardent, ce sentiment d'une force singuUère qui He un être à un autre pour la vie.
— C'est bien compliqué, répétait-il, bien comphqué.
Comme Emile Lefresne se tenait devant lui, immobile, la figure anxieuse, M. Randon tenta de lui être secourable :
— Eh bienl fit-il„que puis- je donc pour vous? Je ne
demande pas mieux que de vous aider. Mais en quoi? Mais comment?
— Vous le pouvez peut-être, fit le jeune homme, c'est pour cela que ma mère m'a envoyé vers vous. Vous êtes, mon cousin, un homme très considéré, riche, un des gros propriétaires de la région. Le père de Berthe Vallerin aurait des égards pour vous. Si vous lui exposiez combien je suis malheureux, combien sa fille, elle aussi, est malheureuse — cela je le sais — peut-être, vous écouterait-il, Ivd qui n'écoute personne.
M. Randon, touché au vif dans sa vanité, parut réfléchir un instant, puis, d'an ton résolu :
— J'hai, dit-il.
— Oh ! merci, mon cousin, fit Emile Lefresne, merci !
Et comme s'il eût craint, en s'attardant, de voir s'amoindrir son espoir, d'entendre tomber de la bouche de M. Randon des réserves prudentes, des paroles moins réconfortantes, il tendit la main à son cousin et quitta le cabinet de travail, la figure rassérénée, une lueur de joie dans ses yeux bleus.
« La suite au prochain numéro », murmura en se rasseyant dans son fauteuil M. Randon, dès que le jeune homme fut parti.
Un peu pour se donner des émotions qui étaient pour lui sans danger, mais pas toujours sans charme, un peu pour mieux sentir sa propre sécurité de cœur au spectacle des crises sentimentales où se débattaient des personnages, qui représentaient un raccourci d'himianité, M. Randon ne dédaignait pas de prendre intérêt au roman que son journal quotidien lui débitait par morceaux ; même, à vrai dire, c'était toujours par là qu'il commençait la lecture du papier, tant il avait hâte de connaître « ce qui était arrivé » : « Une tranche de vie pour un sou, disait-il en badinant, c'est vraiment la vie à bon marché ! »
Ce roman d'amour que venait lui apporter le jeune cousin Lefresne se présentait à lui comme un « feuilleton »
qu'il allait suivre en ses étapes, un feuilleton « vécu », celui-là. Il se promettait d'en tirer une délectation infiniment plus grande que d'une banale tranche de vie, à cinq centimes pièce.
Il allait se trouver mêlé à cette histoire et y jouer sa partie ; il s'en félicitait. Ce rôle de bienfaiteur, de providence qu'on le conviait à remplir, séduisait son amourpropre.
Certes, cette petite expédition au service du prochain, que M. Randon s'engageait à faire chez le père de Berthe Vallerin, n'allait pas sans quelques risques. Pour un homme qui a renoncé définitivement aux soucis, aux tracas de ce monde, il est imprudent de se mêler aux affaires des autres, même avec leur assentiment, même sur leur prière : M. Randon ne l'ignorait pas, mais il avait, sous la forme d'un raisonnement, son petit sirop calmant pour endormir ses scrupules et ses craintes : « Je suis libre, se disait- il, et si je le fais, c'est que je le veux bien, rien ne m'y oblige. » Il était de cette race d'hommes qui accepteraient d'être prisonniers — tout au moins provisoirement
— à la condition qu'ils aient conscience d'avoir voulu l'être, de rester libres de ne l'être pas. M. Randon n'était pas, après tout, une exception dans notre espèce. Pour se * rassurer sur les conséquences d'un acte qui pouvait menacer son indépendance, il aimait à répéter : « Puisque tel est mon plaisir. » Louis XIV avait de ces façons de parler.
Et puis, l'ancien professeur n'était ni méchant, ni jaloux ; lorsqu'il le pouvait sans dommage pour lui-même, il aimait à créer de la j oie autour de lui. C'était une manière d'accroître son propre bonheur de tout le bonheur qu'il donnait aux autres, de tout l'agrément et de tout l'orgueil qu'U avait à se dire que ce bonheur-là, c'était à lui
— pas à un autre ! — qu'on le devait, ce qui, en y regardant de près, avec le lorgnon du psychologue, pouvait bien être un raffinement d'égoïsme.
Tandis que M. Randon supputait les difficultés de sa mission, ses chances de succès auprès du père Vallerin, on frappa discrètement à la porte du cabinet. Il avait à peine prononcé un « entrez » distrait que Mme Thibaut parut sur le seuil. Elle tenait à la main une pelle, im petit balai, un torchon de laine, un long bâton terminé par une sorte de fourche dans laquelle s'enchâssait un morceau de cire. Les regards de la gouvernante se portèrent sur l'endroit du cabinet où s'était assis Emile Lefresne. Elle eut aussitôt comme un léger soubresaut, et sa figure se resserra :
— Je m'en doutais, fit-elle, sans que sa voix au timbre inanimé décelât la moindre indignation. Ces gens de la campagne n'ont aucune idée de ce qu'est une maison bien tenue. L'habitude des écuries... Dans quel état ils ont mis mon parquet ! Monsieur peut voir. Des souhers à clous !... Mademoiselle le disait bien : « Avec les gens sans éducation !... »
Hélas ! le crime d'Emile Lefresne n'était point de ceux qu'on peut nier, ni même discuter. Des traces de boue blanchâtre dénonçaient tous les pas qu'il avait faits dans la pièce ; deux larges taches rondes indiquaient la place où il avait, durant l'entretien, posé ses souliers dont les dous s'étaient imprimés dans la cire encore fraîche. M. Randon pouvait juger de l'étendue du désastre : le chemin qu'avait suivi son jeune cousin, pour aller de la porte jusqu'au bureau, était comme une sorte de voie lactée dans le firmament éblouissant du parquet.
— Oh ! le mal n'est pas bien grand, dit-il, on n'y pensera plus dans cinquante ans !
Tandis que la gouvernante balayait, effaçait, recirait, frottait, M. Randon se complimentait lui-même du choix qu'il avait fait pour administrer sa maison : « J'ai eu vraiment la main heureuse », pensait-il.
La vérité est que Mme Alphonsine semblait prendre à cœur de justifier la favorable opinion que le docteur
Daubet avait donnée d'elle à M. Randon. Celui-ci avait accordé à sa domestique une faveur qu'elle avait humblement sollicitée ; comme il la nommait « mademoiselle Thibaut » elle lui avait demandé de ne l'appeler j amais autrement que « madame Alphonsine w. Pourquoi cette femme, qui n'avait jamais eu d'époux, convoitait- elle ce titre de « madame » qui ne lui appartenait point en droit? Sans doute, n'était-elle point fâchée de laisser croire qu'elle était veuve, qu'elle avait été, en un jour de sa vie, l'élue d'un cœur, bien qu'elle eût quarante-cinq ans, qu'elle fût parvenue ainsi au faîte de la colline et que, jamais, aucun bras ne se fût offert pour l'aider à en gravir les pentes. M. Randon n'osa point l'appeler « Alphonsine » tout court, et la gouvernante ne protesta pas.
Dès le premier jour, elle s'était révélée gouvernante de qualité rare. En moins de deux semaines, sans que son maître en prît souci, Mme Alphonsine, secondée de la seule mère Picard qui devait, une fois la semaine, faire les « gros ouvrages », avait tout organisé, tout nettoyé dans la maison, de la cave au grenier. Elle était la « femme de ménage » experte en toutes besognes, qui connaît les méthodes sûres, éprouvées par les générations, qui n'ignore rien des plus impénétrables mystères de l'administration domestique : procédés infailUbles réservés aux seules initiées pour entretenir le hnge, les meubles, pour exterminer les mites ou faire reluire les cuivres « sans les rayer », pour lutter contre le coup de soleil qui décolore, qui « fane », contre les mouches qui déshonorent les glaces, contre l'humidité qui ronge tout. Mme Alphonsine était le « trésor » que ces dames passent leur vie à regretter de ne pas trouver.
Elle méritait le titre qii'au temps des dihgences, on décernait aux cuisinières supérieures : c'était un « cordon bleu ». Mme Alphonsine excellait dans le potage, brillait dans le rôti, triomphait dans l'entremets. Las, depuis longtemps, des menus de table d'hôte qui réahsent vrai-
ment, avec leur sauce infâme partout et toujours la même, l'unité dans la pompeuse variété des noms, l'estomac de M. Randon se réjouissait d'être admis au régime des succulences. Un peu « porté sur la bouche » comme son défunt père ne se gênait pas pour le lui dire, né gourmand, il avait cessé de l'être, parce que, condamné aux mixtures des hôtels et des restaurants, il eût trop souffert de ne pouvoir contenter, comme il l'eût voulu, cet amour de petit vice; il y revenait avec un entrain qui rajeunissait son appétit : « C'est une perle, madame Alphonsine, répétaitil. Et quelle propreté ! »
Ah ! oui, quelle propreté ! Mme Alphonsine avait une ennemie intime, la poussière ; une amie de cœur, « l'encaustique ». Elle l'aimait tant qu'elle la prodiguait sur les parquets qui devaient toujours reluire, sur les marbres des cheminées qui devaient toujours briller, sur les meubles qui devaient toujours resplendir. Une fois la semaine, aux premières heures du jour, une odeur d'essence minérale, de térébenthine flottait par la maison. C'était l'instant où Mme Alphonsine s'adonnait aux joies de « l'encaustiquage ».
Ce souci de la propreté chez sa gouvernante n'allait point sans imposer à M. Randon quelques petites servitudes. Il n'osait ternir, en marchant sans les « précautions» de rigueur, le miroir des parquets. Lorsqu'il rentrait de promenade, l'ancien professeur avait soin de se déchausser, comme un musulman qui va pénétrer dans la mosquée : il mettait des pantoufles. Autrement, il eût semblé à M. Randon qu'il profanait un sanctuaire. Il ne maugréait point, mais se contentait de dire, en forme de plaisanterie : « Elle finira bien par me demander mon crâne pour le faire reluire ; elle aime tant ce qui brille ! »
Ce qui enchantait M. Randon, c'était que Mme Alphonsine travaillait discrètement, sans heurt de casseroles^ sans fracas de vaisselle. Elle passait comme un souffle dans les couloirs, le long des portes, glissait et n'appuyait paSi
Quand elle s'entretenait avec lui, ses paroles elles-mêmes étaient silencieuses et comme enveloppées d'ouate; on eût dit qu'elles tombaient dans la brume. C'était, chez elle, un don d'autant plus précieux qu'elle semblait atteinte de verbomanie, que, dans les explications qu'elle prodiguait sur toutes choses, les réminiscences de son passé « du temps de mademoiselle » qu'elle se plaisait f. évoquer, les mots coulaient de sa bouche, telle l'eau d'ur.e gouttière par une pluie douce de novembre.
Certains jours de grand nettoyage, pourtant, ce zéphir se faisait ouragan. Mme Alphonsine se couvrait la tête d'une sorte de iichu qui lui donnait un air de bohémienne vendeuse de paniers, air qui allait très bien à son genre de laideur. Eperdument, elle se jetait alors sur la poussière, un torchon à la main, la poursuivait dans tous les coins, allait la chercher dans les moulures des meubles, derrière les cadres, la traquait jusque dans les jointures du parquet d'où elle l'expulsait à coups de paille de fer. Oh ! cette poussière, ce qu'elle la haïssait ! Elle aurait voulu l'assassiner. Si d'aventure, elle rencontrait une araignée, elle assouvissait sa rage sur cette bête impure. Après quelques heures de carnage, la tempête se calmait. Mme Alphonsine n'était plus qu'une brise légère lorsque la maison de M. Philippe Randon s'illuminait de propreté, de netteté, d'ordre. Pour tout le jour, la villa était au beau.
Cette haine de la poussière, cette passion pour la splendeur des parquets, chez Mme Alphonsine, inquiétait bien quelque peu M. Randon. Comment sa gouvernante accueillerait- eUe les cousins et les fermiers lorsqu'ils vien- ^aient à la villa du Pausilippe? Evidemment, ils étaient trop mauvais musulmans pour se déchausser avant d'entrer dans la mosquée ; ils arrivaient en sabots, ou bien, tel Emile Lefresne, promenaient les clous de leurs chaussures sur le fastueux miroir qui servait de parquet à la villa. Et pourtant, il fadlait que ilme Alphonsine se rési-
gnât à laisser commettre, journellement, le sacrilège. M. Randon était bien résolu à tenir sa maison grande ouverte, à convier sa parenté, à donner libre accès à ses quatre fermiers. Et même, comme son installation était terminée, il consacra toute une semaine à la « tournée des cousins » pour la visite d'arrivée.
Ses cousins, M. Randon ne les connaissait point tous ; il s'en fallait. Aussi aUa-t-il de découvertes en découvertes. Il entra chez les Robillot, les Chaumard, les Merlain, les Dubois, les Dumont, les Brossard, les Randon ; ces derniers qui avaient conservé le nom se sentaient plus rapprochés, plus « parents » que les autres. Et c'étaient d'interminables palabres sur la généalogie des Randon, sur leurs alliances, des revues de souvenirs de l' arrière-grand- père, du père de la mère du cousin Philippe, qui se mêlaient aux souvenirs de « défunt )> tel ou tel autre.
M. Randon ne manquait pas de convier ses cousins à le venir voir ; ils s'y engageaient et, pour mieux sceller la promesse, on « trinquait « entre hommes, tandis que la mère ou la grand'mère allait extraire d'un berceau d'osier, de sous un amas de couvertures et d'édredons, im petit paquet de chair et de linge suspect qu'on offrait aux embrassements du cousin Philippe : il y allait d'un gros baiser de nourrice et voulait bien interpréter comme un sourire de bienvenue la grimace que faisait le marmot brusquement tiré de son nid de plumes.
M. Randon revenait ravi à la villa du Pausilippe. Il trouvait ses cousins parfaits, leurs enfants suaves. Ce qui le charmait, c'est que ces braves gens, tout en lui donnant du « cousin Philippe « à bouche-que-veux-tu, savaient pourtant lui marquer une certaine déférence et n'oubliaient point les bienséances jusqu'à le tutoyer, ce qui eût meurtri sa Vcinité de parent riche qui veut bien être le cousin de ses cousins, mais qui souffrirait d'être leur égal.
Le dernier jour de la semaine qu'il avait employée tout entière à la \'isite des tribus, comme M. Randon était de
retour à la villa, il trouva Mme Alphonsine qui, avec un torchon de flanelle, frottait la mosaïque du couloir, vers le seuil de la porte :
— Je dois prévenir Monsieur, fit- elle, que ce jeune homme de l'autre jour est revenu vers trois heures, pour voir monsieur. Je lui ai dit que monsieur ne serait là que pour le dîner ; il est reparti
— Comment! s'écria M. Randon, Emile Lefresnel Mais il est bien pressé !. . . Ah ! on voit bien qu'il est amoureux ! J'aurais été content de le voir; il faut être compatissant aux amoureux. C'est un acte de charité bien placé... Ne seriez- vous pas de mon avis, madame Alphonsine?
— Monsieur me permettra de lui faire observer, répondit-elle de sa voix blanche, qu'on peut être amoureux et avoir les pieds propres. Qu'on soit amoureux!... Je suis pour qu'on laisse le monde libre !... mais ce n'est pas une raison pour entrer avec des souliers à clous dans une maison comme il faut. Ah ! ce n'est pas chez Mademoiselle qu'on aurait vu de pareilles choses !
Cet incessant rappel des temps révolus où elle « gouvernait » chez Mlle de Langloy devenait chez Mme Alphonsine une manie — fréquente chez les vieux serviteurs — qui agaçait M. Remdon, et qui, ce jour-là, éveilla chez lui le petit démon malicieux.
— Sans doute, dit-il narquois, on ne voyait pas des choses pareilles chez Mademoiselle, mais aussi, on y recevait bien rarement la visite d'amoureux qui venaient ouvrir leur cœur et mendier un conseil.
Froidement, les lèvres pincées, Mme Alphonsine déclara :
• — Des amoureux!... Des amoureux!... Mademoiselle n'aimait pas ce genre-là!... Nous ne recevions que des gens bien chaussés et qui avaient toute leur raison.
M. Vallerin, « le père Vallerin » comme on l'appelait familièrement dans la région, habitait au Grand-Chene, le plus gros des hameaux de Villenoisy, ime maison à deux étages, lourde, trapue, un de ces blocs de maçonnerie qui semblent écraser le sol et qui, dans nos campagnes, déshonorent les plus nobles paysages. On lui attribuait une fortune d'au moins cinq cent mille francs, conquise dans le commerce du bétail. Comme, dans le pays des aveugles, les borgnes sont rois, le père Vallerin était considéré par les gens du hameau, des journahers, des petits cultivateurs, comme une façon de millionnaire : il était le Rothschild du Grand- Chêne.
On le disait « adroit » dans son négoce ; il passait même pour avoir, par son astuce, apprivoisé la chance quand, au cours d'une affaire, elle paraissait vouloir se montrer farouche. On s'accordait à reconnaître qu'il aimait « la mormaie », et ce n'était point là réputation usurpée. Pour dire vrai, il était avare. Il mesurait Ja valeur d'homme, chez son prochain, à la hauteur du sac d'écus dont celui-ci pouvait se prévaloir, et, hors l'argent et ce qui peut en procurer, rien au monde ne lui semblait mériter une bien grande considération.
Lorsqu'un après-midi du mois de mai, M. Randon pénétra dans la maison de M. Vallerin, il fut reçu par une jeune fiUe mince, d'une grande finesse de traits, au teint déUcat de blonde, johe, mais à la manière des jeunes filles du monde. Elle séduisait le regard par la grâce de sa
démarche et de ses gestes, par l'harmonie des proportions de son corps svelte et frêle. M. Randon pressentit qu'il se trouvait en présence de Berthe Vallerin qu'aimait Emile Lefresne. Il fut, du reste, promptement fixé; la jeune fiUe lui dit :
— Je vais aller prévenir papa.
Elle introduisit M. Randon dans une grande salle à manger où le linge de la dernière lessive, attendant le repassage, encombrait l'immense table du milieu et presque toutes les chaises, puis elle sortit, non sans avoir fait au visiteur cadeau d'un sourire qui signifiait : « Je sais pourquoi vous venez. »
Deux minutes après, le père Vallerin parut qui pouvait avoir soixante ans. Celui-là ne s'écartait pas du type connu de marchand de bétail ; même, il le réalisait dans sa plénitude, avec la complicité d'im tempérament pléthorique marqué pour l'apoplexie. Un cou trop court s'enfonçant dans des épaules massives comme des contreforts et qui, à la nuque, se tassait en un bourrelet de chair audessus du col de la longue blouse bleue à boutons de nacre ; une figure glabre et violemment colorée où se perdaient, dans la profondeur des joues hypertrophiées, deux petits yeux rusés, un nez aux ailes dilatées et relevées, un de ces nez dont on dit à la campagne qu' « il y pleut » : avoir reçu un tel faciès lorsqu'on doit, sa vie durant, fréquenter les bêtes et vieillir dans leur ambiance, ce pouvait être regardé comme une gâterie maternelle de la nature qui se montre avec d'autres moins bonne et plus facétieuse : ne donne-t-elle point, parfois, à tel huissier une tête inspirée de poète, et à tel politicien une figure intelligente? Le marchand de bétail avait incontestablement un air de parenté, de famille, avec les individus de ses troupeaux.
Dès qu'il aperçut le père Vallerin, M. Randon se dit : « Cet homme a la tête d'un... » Il enjoignit pourtant à sa pensée de ?•' arrêter tout court, par égard pour cette gracieuse apparition de jeune fille qui l'avait accueilli à son
entrée dans la maison et qui lui avait fait don d'un si joli sourire.
— Monsieur Vallerin, demanda- t-il, je suis sûr que vous ne me connaissez pas?
— Comment, je ne vous connais pas! s'écria le marchand de bétail Qu'est-ce qui ne connaît pas M. Randon, le plus riche propriétaire de la région !
— Oh ! oh ! protesta mollement l'ancien professeur. Le père Vallerin l'invita à s'asseoir. M. Randon était
assez embarrassé pour entrer dans son sujet. Il devinait, dans le marchand de bêtes, un fin matois, un « roublard ;; et se défiait de ce petit œil jaune qui éclairait d'un rayon d'intelligence et de malice l'étendue des deux stupides bajoues :
— Monsieur Vallerin, dit-il, je suis venu vous voir en voisin. Nous avons des propriétés qui se joignent. \'otre domaine du Crot touche à ma ferme de la Barbotterie.
— C'est, ma foi, vrai.
— Savez- vous, reprit M. Randon cédant à une inspiration subite, que nous sommes, vous et moi, les seuls, peutêtre, de tout Villenoisy, à n'être point parents, à ne pas cousiner !
— Je ne dis pas non, je le regrette. Ça ne me serait pas déplaisant d'être le cousin d'un richard comme vous !
— Rien ne me serait plus agréable à moi-même, poursuivit M. Randon qui crut bien avvjr trouvé le chemin conduisant à son sujet. Eh ! qui sait, monsieur Vallerin, si la chose n'arrivera pas, si, un jour ou l'autre, nous ne cousinerons pas, comme tout le monde ici !
— Je ne sais pas trop comment ça pourrait arriver, dit le père Vallerin, avec un sourire qui pouvait bien être goguenard.
— Mais si ! ]\Iais si ! On parle beaucoup à Villenoisy de certain projet de mariage entre une jeune fille qui vous tient de près — je viens de l'apercevoir, elle est charmante — et l'un de mes jeunes cousins, Emile Lefresne.
— Voilà qui ne se fera pas ! déclara péremptoirement le père Vallerin.
— Et pourquoi donc ne le voulez- vous pas?
— Parce que ce garçon-là n'a pas le sou ! Non seulement, il n'a rien, mais il est criblé de dettes ; son moulin est hj'pothéqué, je le sais. Dans un mois ou deux, il sera en faillite, je vous l'annonce, et mes renseignements sont sûrs. Avoir pour gendre un failli, merci bien ! Ce mariage ne se fera pas, c'est moi qui vous le dis, et vous pouvez le redire à Lefresne puisque vous venez de sa part — le marchand de bestiaux cligna de l'œil du côté de M. Randon — il n'a qu'à chercher aOleiurs. Ma fille représente une jolie somme de tnonnaie ; elle n'est pas pour le nez d'un Lefresne ! Je n'ai pas fait élever Berthe — et ça m'a coûté gros, vous savez ! — pour la donner à un sans-le-sou !
— C'est un garçon sérieux, sympathique.
— Je ne dis pas le contraire. Même je l'estime, et un peu plus je l'admirerais, s'il n'était pas si gogo ! Mon gaillard a accepté de payer les dettes que son père a laissées en mourant, alors qu'il pouvait très bien renoncer à la succession. Il y en a pas mal à sa place... Mais, on est fier, on a son amour- propre, son orgueil, on veut pouvoir se dire qu'on ne doit rien à personne, eh ! ça coûte cher de prendre des airs pareils!... Lefresne est travailleur, pas sot, il est rangé, je le reconnais, mais pas de chance ! Ce n'est, tout de même, pas ma faute. Que voulez- vous que j'y fasse? Quand j e vous affirme que la f aiUite rôde autour du moulin. Il est aux abois. Vous pouvez m'en croire, je suis bien renseigné.
Déconcerté par cette révélation, M. Randon parut réfléchir un instant :
— Pourtant, fit-il, ils s'aiment, ces deux jeunes gens ! Vous n'êtes pas assez cruel, voyons, monsieur Vallerin, pour les condamner à souffrir toute leur vie?
— Ils souffriraient bien davantage s'ils étaient dans la misère... L'amour ! L'amour I poursuivit le père Vallerin,
56 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEURl...
avec une sorte de ricanement de mépris, c'est là une marchandise dont je ne connais pas le cours, moi ! L'amour, mais qu'est-ce qu'on peut bien tirer de ça, hein? Quels profits pour faire bouillir la marmite? Et, lorsqu'il vient des gênes d'argent, comme il en vient à pas mal de gens, qu'est-ce qu'un notaire peut vous prêter là-dessus? L'amour, connaissent pas ça, les notaires ; dans les banques on n'escompte pas ce papier-là 1 Dans son intérêt, faut lui ôter cette idée de mariage du cerveau, à votre cousin. Mais il est donc fou de vouloir se mettre sur le dos les charges d'une famille, sans savoir s'il pourra la faire vivre ! C'est défendu, ces choses-là... Lorsqu'il aura femme et enfants et que, pour les nourrir, il ne pourra leur donner que du papier timbré, c'est lui qui en souffrira le premier. C'est encore celui qui tient la queue de la poêle qui est le plus embarrassé, comme on dit, et, dans un ménage, c'est le mari qui la tient, la queue de la poêle ; s'il n'y a rien à mettre dedans pour faire l'omelette, c'est le mari qui est le plus penaud... Enfin monsieur Randon, supposons que je dise oui; les voilà mariés, qu'est-ce qu'ils auront pour vivre, les premières années, du moins?
— Ils aiu"ont. . . ils auront ce que vous donnerez à mademoiselle votre fille, dit M. Randon, après un instant de réflexion. . . Et puis, ils ont l'avenir !
— Ah ! elle est bonne, celle-là ! s'écria le père Vallerin, alors, je paierais pour que ma fille ait le droit de nourrir ce petit sans-le-sou ! Vous arrangez bien ça, vous ! Je donne une dot à ma fille, moi, et qu'est-ce qu'il lui apporterait, lui?
— Son dévouement, sa tendresse. Savez- vous, monsieur Vallerin, que c'est là un gage certain de bonheur ! Lorsqu'on s'aime, on ne peut pas être malheureux, c'est impossible, car souffrir à deux, ce n'est plus souffrir. Comme l'a dit un grand philosophe : « Si l'on aime, on ne souffre pas, car, alors, si l'on souffre, on aime sa souffrance. » La gêne, les privations, la pauvreté, qu'est-ce
que c'est que tout ça pour ceux qui s'aiment ! L'aniour change la tristesse en joie, le plomb en or ; l'amour enrichit la misère elle-même. L'amour est le plus grand des magiciens, monsieur Vallerin !
M. Randon s'arrêta, surpris lui-même de s'entendre ainsi parler. Comment ! c'était lui, Philippe Randon, qui entreprenait cette apologie de l'amour ! Il n'en revenait pas : « J'aurais fait, pensa- 1- il, un bon avocat. Je sais très bien me mettre dans la peau de mon client. » Et puis, il admirait comme il savait comprendre, chez les autres, des sentiments qu'il n'éprouvait point lui-même, et il concevait de la finesse de son propre esprit une opinion avantageuse.
Tandis qu'il plaidait la cause « Amour contre Vallerin », le marchand continuait à le regarder sceptique et narquois :
— Eh bien ! s'écria-t-il, lorsque l'ancien professeur fut au bout de son argument, si vous avez de pareilles idées, monsieur Randon, vous avez joliment tort de ne pas vous marier ! Sans compter qu'avec vos sacs d'écus, vous auriez pu choisir une femme sans le sou ! Vous avez une dot, vous, tandis que l'autre!...
— L'amour est la meilleure des dots, une dot qu'on ne peut pas vous prendre, qui dure autant que la vie.
— Ah ! elle est fameuse, par exemple ! dit le père Vallerin, avec un rire qui fit trembler le jabot de graisse qu'il portait sous le menton. L'amour une dot !... A votre âge, voyons, monsieur Randon, à votre âge ! poursuivit-il haussant les épaules, et d'un ton qui signifiait, en sousentendu : (c Vous n'avez donc pas honte ! » L'amour ime dot ! Ah ! elle est fameuse ! Eh bien ! ils ont vite fait de la dévorer, leur dot d'amour ! Ce n'est toujours pas ça qui leur donne à manger, ni qui nourrit la marmaille ! Et puis, il n'y a rien qui fasse peur à l'amour comme la misère : quand il la sent quelque part, il a vite fait de décamper.
Lorsqu'il n'y a plus de foin au râtelier, les chevaux se battent.
M. Randon eut comme un mouvement de pudeur blessée. Cette comparaison incongrue offensait l'espèce de culte que son rôle d'avocat l'obligeait à avoir pour l'amour ; depuis qu'il s'en était fait un client, il le révérait. Pour n'être point scandalisé plus longtemps, il résolut d'abréger l'entretien ; décidément, on ne pouvait rien tirer de ce marchand de bêtes !
— Alors, monsieur Vallerin, fit-il, vous ne voulez pas vous laisser fléchir?
— Non, répondit le père de Berthe, j'ai dit non, c'est non... à moins que... il y aurait peut-être moyen d'arranger les choses...
— Et ce mo3^en?
Le père Vallerin sembla hésiter un instant, puis, en homme résolu :
— Ce serait, dit-il, de faire d'Emile Lefresne votre héritier, de lui assurer votre saint- frusquin.
Ce mot « d'héritier » lorsqu'il s'agissait de sa succession, M. Randon n'aimait point qu'on le prononçât. C'était là un vilain mot qui évoquait pour lui des pensées de mort ; il lui semblait alors entendre le glas de son propre enterrement. Cette idée d'un avenir dont il ne serait pas le témoin, l'incommodait. Sans doute, il n'était pas assez ingénu pour croire que sa succession n'allait point éparpiller du bonheur dans les tribus de sa parenté, mais il lui déplaisait de songer à ces joies futures, des joies dont il ne serait point là pour jouir, en s'y attribuant, comme à son ordinaire, la meilleure part. Aussi, se renfrogna-t-il, et, d'une voix contrainte :
— Il est possible, dit-il, que j'inscrive Emile Lefresne sur mon testament, c'est même probable...
— Oh ! les testaments ! s'écria le père Vallerin, je sais ce qu'en vaut l'aune ! Ça se fait, ça se défait, ça se refait. C'est un moyen d'économiser pour les vieilles dames sans
enfants qui cherchent à être dorlotées par leurs neveux ou leurs cousins, ou à avoir des domestiques à bon compte, en les payant avec des promesses ! Mais, je ne me chauffe pas de ce bois-là, moi. Vo}ez-vous, comme papiers de succession, je n'aime que ce qui ne peut pas se défaire! Vexé, M. Randon se leva :
— Monsieur Vallerin, fit-il, je vois que nous ne nous entendrons pas ! Je le regrette pour mon cousin Lefresne et aussi pour Mlle Berthe.
— La gamine ! dit le marchand, oh ! mais, ne vous troublez pas la cervelle pour elle ! Ce n'est pas les prétendants qui lui manquent. Ah ! les gaillards ont le nez fin ; ils viennent de loin pour renifler la dot. Elle sent bon l'argent, ma fille. On nous connaît, que diable ! Eh ! on sait que le père Vallerin a du foin dans ses bottes !
Ecœuré, M. Randon eut la tentation de lui répondre : « Du foin, puisque vous en avez tant que cela dans vos bottes, eh bien 1 mangez-le donc, animal que vous êtes ! » mais il résista, craignant un éclat.
Comme le père Vallerin reconduisait son visiteur, il ajouta :
— Allons, monsieur Randon, vous savez maintenant nos conditions ; une bonne petite donation, bien en règle, et tout ira comme sur des roulettes !
L'ancien professeur ne répondit point. Il est sage de paraître sourd aux choses qu'on aimerait mieux ne pas entendre.
En traversant le couloir, il vit, sur sa droite, une porte qui s'entr'ouvrait discrètement ; par l'entre-baillement, il aperçut une jupe grise, un corsage de linon, une figure jeune et fine, et fixés sur lui deux yeux inquiets ; il lui sembla même — mais c'était peut-être une illusion — que ces yeux avaient pleuré. Evidemment, c'était la gracieuse apparition qui n'osait, cette fois, se montrer, mais qui cherchait à connaître son destin qu'elle voulait sans doute Hre sur le visage de M. Randon venu là en emibas-
6o S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
sadeur : « Dire, murmura- t-il, en remontant dans sa voiture attelée au poney Phébus, que cette charmante enfant est la fille de ce maquignon !... »
Sur la route, M. Randon, qui tenait d'une main assez molle les rênes de son cheval, méditcdt : « Il est cynique, pensait-il, ce gros vilain marchand d'animaux ! Me parler de ma succession, c'est là un genre de plaisanterie que je ne goûte guère ! Je n'ai que cinquante-deux ans, j'ai bon pied, bon œil et le désir légitime d'avoir ma part de bonheur; c'est bien mon tour. Je ne suis pas une ruine, nom d'un chien ! Si l'on s'occupe déjà du placement de ma fortune dont je n'ai pas encore joui !... Patience ! Je saurai vous faire attendre, mes petits amis. Une donation à Emile Lefresne, en voilà une idée ! Et pourquoi me dépouillerais- je en faveur de ce garçon? Il est amoureux, c'est entendu, mais si l'on était tenu de donner son avoir à tous les gens qui sont amoureux !... Ma fortune ne constitue pas nécessairement une caisse" de secours pour les victimes de l'amour. Si je travaille aujourd'hui pour lui, c'est que tel est mon bon plaisir; je ne lui dois rien!. Pourtant, je veux faire quelque chose pour ce jeune cousin, aujourd'hui même... C'est égal, le père Vallerin n'est vraiment pas un animal distingué ! »
Précisément, j\I. Randon, depuis son arrivée à Villenoisy, rêvait d'un beau geste qui fît dire de lui qu'il était généreux, secourable, qui l'établît bienfaiteur de sa famille, qui mît à son front chauve l'auréole du cousin riche. Il cherchait un procédé par lequel, sans qu'il lui en coûtât un trop gros sacrifice, il pouvait se faire à lui-même le plaisir d'obliger quelqu'im de sa parenté. Il crut avoir trouvé.
Le père Vallerin annonçait comme prochaine la failUte d'Emile Lefresne ; tout, hélas ! portait à croire qu'il disait vrai. Il fallait empêcher cette catastrophe qui serait, pour le jeune meunier, plus qu'un accident de la vie commerciale, mais aussi le désastre où sombreraient définitivement
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... 6i
ses beaux espoirs. M. Randon ne voulait point qu'un projet de mariage auquel il avait daigné s'intéresser s'arrêtât dès les premières démarches. Le « feuilleton » qui commençait lui paraissait devoir être agréable à suivre, maintenant surtout qu'il connaissait l'hérome, la blonde apparition qui regardait avec des yeux inquiets par l'entre-baillement des portes.
Au lieu de prendre la route de Marnant qui l'eût conduit directement à la villa du Pausilippe, il tourna sur la gauche, et, en dix minutes, parvint au moulin de l'Etang-Neuf.
Depuis plusieurs années, il n'y était pas venu, et en revoyant ce paysage doré de la lumière de printemps, ce fut comme s'il retrouvait un ami. Egayé par la chanson du moulin, ce coin du val d' Armance, dans la douceur de mai, était accueillant comme un sourire. Il le contempla un instant, après qu'il eut attaché son cheval à une boucle de fer scellée dans une borne, puis il dit : « C'est dommage ; on devrait être heureux ici ! »
Eh I oui, la paix eût dû habiter là ! L' Armance venait s'y promener; après avoir traversé les jardins de Vnienoisy, couru par les prés, frôlé les grandes herbes qui l'encensaient à son passage, elle entrait familièrement dans une grande mare couverte de nénuphars et de plantes d'eau qu'on appelait l'Etang-Neuf et qui servait de bief au moulin. La petite rivière en sortait toute ragaillardie, poiu" se jeter, d'un fol élan, avec un joli bruit de cascade, sur la roue du moulin qui était là tout exprès, semblait-il, pour l'amuser et lui permettre de jouer avec les diamants et les perles qu'elle faisait jaillir en tombant.
Sur la gauche, c'était la maison d'habitation, vaste, d'un seul étage et qui, avec sa toiture très basse s'inclinant sur la façade grise, ses étroites fenêtres aux petits carreaux, ses longues cheminées, gardait cet air d'autrefois qui fait rêver aux choses du passé, à ceux qui les aimèrent et qui ne sont plus ; sur la droite, séparé par un chemin, c'était
le moulin : « Et dire, pensait M. Randon, que tout cela sera vendu un jour, bientôt peut-être ! » La hideuse hypothèque, dont le nom seul amenait un pli de dégoût aux lèvres du père Vallerin, couvrait de son manteau de papier timbré, et la maison et le mouUn et le jardin, tout le patrimoine des Lefresnel Ces arbres du verger qui, aujourd'hui, étendaient sous le soleil leurs bras chargés de fleurs semblaient demander grâce : ils allaient donner des fruits que d'autres cueilleraient au prochain automne.
Un peu attristé, M. Randon pénétra dans la maison ; ce fut la cousine Lefresne, la mère d'Emile, qui le reçut, une femme de cinquante ans, aux traits réguliers, calmes, sans rides, une de ces figures qui ne vieilhssent pas, même sous les cheveux blancs et sur lesquelles se reflète une âme qui, en dépit de l'âge et des chagrins, est restée sans haine et sans fiel. Sans vouloir se donner des airs de « dame m, Mme Lefresne, qui avait dû être jolie, gardait dans sa mise, ses manières, son langage, une note d'élégance, presque de distinction, qui n'était point d'une paysanne de Vnienoisy. Elle était chargée d'un embonpoint qui semblait être une protestation du tempérament chez une femme qui se complaisait, comme la mère d'Emile, dans le récit de ses malheurs et confessait que, depuis vingt ans, elle « vivait de privations », ce qui faisait dire au père Vallerin : « EUes doivent être johment grasses, ses privations, pour qu'elle puisse en vivre et se maintenir aussi bien en chair ! » Quand il rencontrait sur sa route la pauvreté, sa bête noire, l'énorme marchand de pourceaux l'écrasait de sa massive ironie.
Mme Lefresne eut un sursaut de joie en voyant entrer M. Randon :
— Ah ! mon cousin, fit- elle, quel bonheur de vous voir chez nous ! C'est Emile qui sera heureux ! Je vais aller le prévenir : il est au moulin.
Le jeune homme parut bientôt, le visage anxieux, et après un bref salut, il dit, les yeux fixés sur M. Randon :
— Eh bien?
L'ancien professeur souffrait réellement de penser qu'il n'apportait point la réponse qui pût rasséréner la figure du meunier. Avec un geste découragé, il répondit :
— Hélas ! mon pauvre ami, je n'ai pas réussi !
— J^ m'y attendais ! s'écria Emile Lefresne. Aussi, c'était fou ce que je vous avais demandé l'autre jour. Depuis, j'ai réfléchi. Le père de Berthe n'est pas de ceux qu'on peut décider à prendre pour gendre un homme sans fortune. C'est impossible... oui, oui, c'est impossible!
Il y eut un long silence, douloureux, puis, d'im accent poignant de désespoir :
— Je suis un malheureux, fit-il.
Brusquement, il se laissa tomber sur une chaise, et la
tête dans ses mains, il sanglota.
Mme Lefresne s'approcha de son fils, et, tendrement, avec des mots comme savent en trouver les mères, elle tenta de le consoler. Penchée vers lui, les bras passés autour du cou de son Énùle, elle murmurait : « Mon cher enfant, du courage, tout espoir n'est pas perdu. »
M. Randon, debout, immobile au milieu de la pièce, songeait : « J 'aurais tout aussi bien fait, pour la tranquillité de ma vie, de ne point me mêler à cette histoire d'amour. Comment les choses vont-elles tourner? Enfin, je suis pris. Je ne puis pourtant pas, à un pareil moment, les planter là et me "^auver comme un voleur ! Poiirvu que la mère ne se mette pas à larmoyer!... » Malgré lui, il 5e sentait ému, bien plus qu'on eût pu le supposer d'un tel homme. Il se décida à intervenir, à faire sa proposition :
— Emile, dit-il au meunier dont la crise de désespoir «emblait se calmer sous la caresse de la voix maternelle, rotre mère a raison, rien n'est perdu. Un peu d'énergie, non cher enfant. Si, comme je le pense, Berthe VaUerin ;st bien résolue à vous attendre, à ne pas accepter un autre >arti...
— Elle me l'a dit, et je le crois ! fit Emile se levant et essuyant ses yeux, honteux d'avoir été vu pleurant comme ime femme.
— Eh bien ! reprit M. Randon, elle tiendra parole. Il faut gagner du temps et, surtout, travailler, lutter. M. Vallerin vous doimera sa fiUe, le jour où vos affaires seront devenues prospères.
— C'est que, déclara le jeune homme, elles ne le sont guère, prospères ! Le malheur n'est pas loin. Avant un an, avant six mois, peut-être, nous ne serons plus ici !
— Et si je vous aidais, moi, à traverser les mauvais jours? dit M. Randon.
— A quoi bon ! La mauvaise chance est plus forte que moi !
— Mais si vous vous abandonnez ! s'écria l'ancien professeur, c'est vous qui ferez votre malheur!... Allons, mon enfant, continua-t-il, de cette voix d'onction qu'il aimait prendre lorsqu'il voulait jouer au papa, combien vous faudrait- il pour parer au plus pressé?
Emile Lefresne resta silencieux :
— Je t'en conjure, Emile, fit Mme Lefresne, accepte l'offre que veut bien te faire le cousin Randon !
— Puisque c'est ton désir, ma mère, j'obéis, dit le jeune homme. C'est qu'il me faudrait une grosse somme... une très grosse somme... cinq mille francs !
— Je vous les prête, et sans intérêt*, déclara M. Randon. Vous viendrez, demain matin, chez moi. Vous me signerez un billet remboursable à deux ans d'ici. Précisément, tenez, le notaire de Montbois m'a fait savoir qu'il tenait à ma disposition une somme de trois mille francs provenant d'un remboursement : je compléterai avec mes petites réserves... Allons, c'est convenu?
— Mon cousin, fit très simplement le jeune homme, je ne saurais point trouver les phrases qui exprimeraient tout ce que je ressens, mais je tiens à vous dire que je ne connais pas un homme aussi bon que vous !
— Voulez- VOUS bien vous taire ! dit, en manière de protestation, l'ancien professeur qui, pourtant, était flatté : on aime d'autant plus un compliment qu'on a mieux conscience de ne point le mériter tout à fait.
Pendant le temps qu'avait duré le dialogue, Mme Lefresne n'avait point quitté Emile des yeux. A voir ce regard qu'emplissait une tendresse infinie, on comprenait que, pour cette mère, aimer ce fils était la passion de sa vie :
— Mon enfant, dit- elle, le cousin t'excusera, tu sais qu'on t'attend au moulin pour une livraison de farine.
Il prit congé de M. Randon après avoir promis qu'il viendrait le trouver le lendemain. Lorsque Mme Lefresne fut seule avec son cousin, lorsqu'elle l'eut accablé des expressions de sa gratitude, elle entreprit le panég}'rique de son cher Emile. On sait si les mères s'entendent à dresser en pied le portrait de leur fils, à le peindre amoureusement, avec des couleurs parfois emprvmtées à la riche palette de l'illusion. Mme Lefresne était mère. Pourtant, il faut reconnaître qu'elle ne s'écaita pas sensiblement du vrcd. Elle dit la transformation qui s'était faite dans le caractère, les goûts, les habitudes d'Emile, depuis qu'il aimait Berthe Vallerin. Lui qui recherchait auparavant les « distractions », les fêtes tumultueuses, qui rêvait de bals, de joies bruyantes en compagnie d'autres jeunes gens, était devenu, depuis que cette jeune fille était entrée dans sa vie, un garçon sérieux, qui ne sortait plus, même le dimanche, qui ne s'intéressait plus qu'à, son métier.
— Ah ! mon cousin, dit Mme Lefresne, comme je serais heureuse de voir aboutir ce projet de mariage ! Ce serait le bonheur pour lui, et par conséquent pour moi ! Je connais Berthe et je comprends que mon fils se soit épris d'elle. Que cette jeune fille est donc supérieure, péir les sentiments, au miheu où elle est condamnée à vivre l Oh! ce père Vallerin!... Si Berthe cédait à son père, si elle se résignait, en désespoir de cause, à épouser un autre
jeune homme — et ce ne sont pas les prétendants qui lui manquent — alors, tout est à redouter pour nous. Emile quittera la France, son parti est arrêté. J'ignore qui lui a parlé du Canada, où il se procure toutes les brochures qui encombrent sa table et qui vantent ce pays où l'on a, paraît-il, de si grande? facilités pour s'établir et faire fortune ; bien que, dans la crainte de me contrister, il ne s'en ouvre jamais à moi, je sais qu'il y pense sans cesse. Emile est un peu... un peu e.xalté — que voulez-vous, c'est son seul défaut! — il partira, j'en ai la certitude. Il fera un coup de tète. Et moi je le suivrai, qu'il le veuille ou non : ma place est là où est mon fils, je n'ai pas d'autre affection en ce monde... Mon cousin, poursuivit Mme Lefresne, d'une voix qui se fit un peu dolente, c'est un très grand malheur pour une femme que de perdre son mari. Nous étions, mon pauvre Lefresne et moi, un ménage si uni! S'il était là!... Vivre seule, jamais, jamais je ne pourrais m'y résigner. La solitude au milieu de gens indifférents ou malveillants, mais ce serait affreux ! Hors de la famille, du mariage, il n'y a pas d'affection véritable... Tenez, mon cousin, je n'ai jamais compris que vous ayez renoncé au bonheur vrai, que vous ayez voulu vivre seul, alors qu'avec votre position de fortune, vous pourriez être si heiu-eux et jouir du bonheur des vôtres !
« Où veut- elle en venir? » se demandait M. Randon. Très opportunément, il se souvint qu'il était pressé et qu'on l'attendait à la villa du Pausilippe.
— Chacun ses goûts, ma cousine, se contenta-t-il de dire en se dirigeant vers la porte.
Il serra la main de Mme Lefresne et remonta en voiture, laissant sa cousine un peu surprise et déconcertée de ce brusque départ.
Il était content de lui. M. Randon se trouvait grandi dans sa propre estime par cet acte de générosité qu'il accompHssait bénévolement, élevé par ce geste dont il
avait tendance à s'exagérer l'importance, au-dessus du commun des hommes, du vulgum pecus. Il était bien près de s'admirer : « Je ne dois rien à ce garçon-là, répétait-il ; si je l'oblige, c'est que cela me plaît. » Toujours le style Louis XIV. Il pensait : « Des garanties, je n'en ai pas pour l'argent que je vais lui prêter, c'est une somme aventurée. Il y a pas mal de gens à ma place !... » C'est ainsi que nous aimons à nous croire meilleurs que notre prochain, ce qui nous autorise à relever d'un cran l'opinion, qu'à nos heures de sincérité, où nous nous voyons tels que nous sommes, nous nous faisons de nous-mêmes — et que nous savons vraie.
Le lendemain matin, à l'heure dite, Emile Lefresne arrivait à la villa et signait une reconnaissance de dette : cinq mille francs remboursables deux ans après, sans intérêts, comme il était convenu.
Par habitude de nonchalance qui le portait à toujoiu^ remettre à plus tard ce qu'il pouvait faire sur l'instant, M. Randon omit d'enfermer dans son tiroir le biUet signé d'Emile Lçfresne : il le laissa tout déplié sur son bureau. Puis, il sortit pour s'en aller, selon sa coutume, faire la promenade apéritive qui servait de préface au déjeuner. En passant devant la maison de ses cousins Robillot, il se décida à entrer, bien résolu à ne leur rien cacher de ce qu'il venait de faire pour Emile Lefresne.
C'est que M. Randon n'avait pas la vertu de discrétion. Ce que donnait la main droite, il voulait que la gauche le sût aussitôt et même qu'elle le divulguât, tant il craignait que l'ombre ne couvrît l'un de ses bienfaits. Envelopper de mystère un acte de générosité, c'était, jugeait-U, supprimer la meilleure part de l'agrément personnel qu'on y peut trouver et s'enlever la meilleure raison de l'accomplir. A dire comment il s'était montré secourable à Emile Lefresne, c'était tout profit pour ce renom de cousin bienfaisant et magnifique qu'il entendait se voir attribuer.
Il n'eut point chez les Robillot le succès sur lequel il comptait. Lorsqu'il eut révélé, devant toute la famille, qu'il avait prêté au cousin Lefresne cinq mille francs, sans intérêts, on prit des mines contraintes : il était facile de deviner une arrière-pensée de dépit, de jalousie dans les compliments pleins de réticences qu'on lui adressa comme à regret. Le grand-père Robillot, en particulier, un grand vieux sec dont la figure craquelée de rides, parsemée de verrues, s'encadrait dans un collier de barbe blanche, le félicita, de sa voix pointue, en des termes que le mécontentement rendait amers : « Cinq mille francs ! Oh ! c'est une somme ! Et qu'on ne trouve pas dans le pas d'un bœuf !... Sans intérêts ! Sans intérêts ! Il en a ime chance, ce gars-là ! Vous avez la main large, mon cousin. Vous n'êtes pas regardant, vous ! C'est un cadeau : vous ne la reverrez jamais votre monnaie. Il n'a rien pour répondre, l'Emile. C'est pourri de dettes, ça tire le diable par la queue, si fort qu'à la fin des fins, elle lui restera en main, c'est sûr, et ça sera tout son avoir... Cinq mille francs, eh ! c'est plus commode à prendre qu'à gagner... Ah ! on voit bien, mon cousin, que l'argent vous est venu tout seul, sans que ça vous donne le plus petit bout de tourment pour l'avoir : vous avez trouvé la table toute servie, quoi !... Sans intérêts ! Sans intérêts !... »
M. Randon sortit quelque peu désappointé : U résolut à l'avenir d'être plus circonspect dans ses confidences. Il renonça à entrer dans d'autres maisons pour y publier ses bienfaits.
Quand il fut de retour à la ville du Pausilippe pour le déjeuner, M. Randon ne fut pas long à s'apercevoir que Mme Alphonsine était « au courant ». Il se souvint qu'il avait laissé le billet sur le bureau : U en conclut qu'elle l'avait lu. Comme sa gouvernante lui annonçait que le fermier de Jamosse était venu en son absence pour lui parler, elle ajouta :
— Monsieur devrait se défier. Les gens des campagnes
sont rusés : Mademoiselle le disait bien. Ils vont chercher à flatter Monsieur pour lui tirer de l'argent. Je me permets de prévenir Monsieur qui y va tout à la bonne foi. Monsieur se fera gruger.
— Allons, allons, madame Alphonsine, dit M. Randon, vos inquiétudes prouvent un bon naturel, mais laissezmoi vous donner l'assurance que vous parlez de gens que vous ne connaissez pas... Et que veut-il de moi, ce brave fermier?
— Oh ! fit Mme Alphonsine avec ime moue de dédain, il demande qu'on répare je ne sais quoi... vme mangeoire pour les porcs, je crois !
— Il l'aura, sa mangeoire : je le verrai bientôt. Au reste, je consacre toute cette après-midi à la visite de mes fermiers.
Il y avait dans sa voix une note d'orgueil lorsqu'il disait « mes fermiers ». M. Randon avait hérité de l'oncle François quatre domaines dont le plus considérable, ■ celui de la Barbotterie, avait une soixantaine d'hectares. Depuis la mort de l'oncle, c'était un notaire de Montbois qui avait la régie de ces fermes. L'ancien professeur arrivait bien résolu à « administrer » lui-même. Il voulait prendre contact avec ces laboureurs chantés par Virgile, les voir souvent, se mêler à leurs travaux, vivre de leur vie, autant, du moins, que faire se pourrait. Le notaire dut argiunenter, aligner des chiffres, citer des exemples pour dissuader M. Randon d'exploiter lui-même l'une de ses fermes, de la « faire valoir » avec l'aide d'un métayer, combinaison qui n'eût pas manqué d'être désastreuse. Le notaire fut assez habile pour en convaincre M. Randon.
Il n'était pas pour rien fils de pays^ : il était fier de « posséder », d'avoir « du bien » et se sentait lui-même un peu glorieux à la pensée qu'il allait parcourir ses terres, qu'il trouverait là des familles qui seraient, vis-à-vis de lui, dans un certain état de dépendance, pour qui il serait
le « maître », le « seigneur », le propriétaire enfin ! Et il songeait aux patriciens de l'ancienne Rome qui, lorsqu'ils se rendaient dans leurs villas suburbaines, y régnaient sur un peuple d'esclaves. Il n'ignorait pas que ces temps n'étaient plus et qu'ime Déclaration fameuse de la Révolution avait décrété que tous les hommes sont égaux, ce dont ils n'avaient pas la moindre idée, antérieurement. Le plan d'administration de M. Randon était, depuis longtemps, tracé. Il voulait qu'on dît de lui : « C'est un bon maître. »
Dans les trois premiers domaines qu'il visita, au Tremble, aux Grandes -Chaumes, à la Barbotterie, M. Randon ne cueillit que des joies. Sans doute, les fermiers ne cherchaient point à se singulariser entre tous les fermiers du doux pays de France en déclarant, à rencontre des traditions, que tout allait au gré de leurs souliaits : non, le métier ne veut pas ça. S'ils plaçaient quelque argent, si même, simplement, ils gagnaient leur vie, ils n'avaient pas l'imprudence de s'en vanter devant le propriétaire, car tous vivaient dans la terreur sacrée de « l'augmentation ». Dès le premier abord, ils se montraient réservés, quelque peu défiants à l'égard de M. Randon. Que serait pour eux ce nouveau propriétaire? N'apportait-il pas avec lui une menace d'augmentation du prix de fermage? Dans l'incertitude où l'on était, le plus sûr était encore de se lamenter, de se plaindre de tout, de chanter misère. M. Randon écoutait en souriant la complainte dont, à la fin, il savait par cœur tous les couplets, puis, d'un mot, il faisait lever sur l'âme alarmée de ses « esclaves », une aube de joie.
— Oh ! mais, disait-il, avec un geste apaisant, rassurez-vous, je ne serai pas pour vous un tyran, mais un ami. Je serai coulant, soyez sûr, pour les paiements, pour les redevances, pom: tout. Vous paierez quand vous le pourrez.
Entendant ces choses, les fermiers se disaient : « Il
parle bien, pour un propriétaire ! » Et ils se réjouissaient. Puisqu'on promettait d'être coulant, de ne point parler de cette chose terrifiante, abominable : l'augmentation !...
Jacquelais, le fermier de la Barbotterie, ne crut pouvoir mieux faire, pour exprimer sa gratitude à M- Randon, que de l'appeler « not'maître ». Ce vocable qui sentait son ancien régime plut au professeur. Not'maître ! eh ! eh ! les nobles propriétaires du temps de Louis le Bien-Aimé s'entendaient décerner de pareils titres !
Il reçut de son fermier d'autres compliments dont la saveur lui agréa :
— On sait bien que vous ne nous ferez pas des misères, dit Jacquelais. Un homme comme vous qui prête de l'argent sans intérêts !
— Mais, fit-il, de qui tenez-vous cela? La chose date de quelques heures à peine, de ce matin, et vous êtes déjà renseigné !
— C'est la bourgeoise, reprit le fermier qui est allée, ce matin, en commission à Villenoisy. La femme du sabotier — ça cause, vous savez, les femmes ! — lui a raconté ça... Sans intérêts, vous pensez! C'est pas commun... On dit beaucoup de bien de vous au lavoir, monsieur Randon !
— Tant mieux ! fit le professeur, si j 'ai un bon lavoir !... Oh ! les femmes ! les femmes !
Il se refusait à admettre que, pour la divulgation des nouvelles, pour la publication des échos du lavoir, les hommes sont souvent de merveilleux auxiliaires du sexe parleur : il s'oubliait lui-même, ce qui ne lui était pas ordinaire.
M. Randon visita la ferme, les étables, la porcherie, admira tout en connaisseur improvisé, tapota même d'une main familière la croupe de quelques vaches en se tenant à une distance prudente à cause du coup de pied sournois toujours possible, puis il partit, non sans avoir dorme à son fermier des conseils sur le choix des races de poules : « Les meilleures pondeuses étaient les poules
7a S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
de Houdan, mais pour la viande, c'étaient les Faverolles. )) Ces précieux renseignements il les tenait d'un article qu'il avciit lu le matin même, dans un journal d'agriculture auquel il venait de s'abonner : « Quels braves gens ! » se disait M. Randon en songeant à ses fermiers. Il décida qu'il les aimerait.
A la ferme de Jamosse, il lui fallut déchanter un peu : l'impression qu'il rapporta de ce domaine, le plus petit des quatre, lui laissa dans l'âme comme un arrièregoût d'amertume. Primages, le fermier, était un gaillard au corps sec, musclé, de vigoureuse charpente ; très blond, avec des j^eux très bleus, des moustaches tombantes : le type de guerrier gaulois tel qu'on aime, siu la foi des historiens, à se représenter nos ancêtres du temps de la conquête romaine. Maniée par ce bîond géant, la charrue devait paraître un grand jouet aux mains d'un grand enfant.
M. Randon vint à lui, la main tendue, la bouche fleurie d'un sourire prometteur.
— Bonjour, mon brave, fit- il, sans doute, vous ne me connaissez pas?... Je suis M. Randon, votre nouveau maître.
Comme si le contact de cette main de propriétaire eût dû le brûler, le fermier garda son bras droit derrière le dos :
— Un maître! Un maître! dit Primages hochant la tête, on ne connaît plus guère ça, aujourd'hui ! C'était bon dans le temps !
Déconcerté, M. Randon congédia le sourire qui s'obstinait au coin de sa lèvre :
— Un maître, fit-il, résolu à être débonnaire, un maître, mais c'est une façon de parler, voyons ! Je suis votre propriétaire, je dirai plus, je suis votre ami.
— Un ami ! Un ami, reprit Primages hochant de nouveau la tête en signe d'incrédulité. Des amis comme ça !... Oh ! je ne suis pas un malappris et je ne voudrais pas
S'ILS CONiNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... 73
VOUS dire des choses qui n' faudrait pas ! Tout le monde, au boiug, raconte que vous êtes un bon homme. Ça se dit au lavoir que vous avez prêté de l'argent, sans intérêts, au petit freluquet de l'Étang-Neuf.
— Comment, s'écria M. Randon, vous aussi ! Mais où diable?...
— Je suis allé, il y a deux heures, conduire du fimiier à ViUenoisy. Je suis entré à l'auberge pour prendre un verre — on n'a que ce plaisir-là, nous autres ! — il y avait là des hommes qui ne parlaient que de ça. On disait que, pour un riche, c'était bien quelque chose d'avoir fait ça!... Ce qui n'empêche pas que vous n'êtes point un ami, comme vous dites. Vous êtes mon proprio, et un proprio et un ami, ça fait deux ! Je n'ai pas peur, tant si fort que vous m'aimiez, vous n'oubUerez pcis de me réclamer les fermages, et vous vous fâcherez tout rouge si je ne vous les apporte pas chez vous — oh! vous savez, je connais leurs manières aux messieurs proprios ! — et même, vous parlerez d'huissier, de saisie — ils n'ont que ça à la bouche, les riches ! Vous êtes bien sûr pas méchant, mais vous me feriez couper le cou si le gouvernement y laissait fcdre : un proprio, quoi !... Allons, est-ce que c'est comme ça qu'on se traite entre amis?... En attendant, moi, je continuerai à peiner, à me démantibuler le tempérament pour que vous puissiez vous offrir un tas d'agréments ! C'est un peu fort, tout de même, que je sois obUgé de vous payer pour avoir le droit de travailler ! La terre est à tout le monde, aussi bien à moi qu'à vous.
— Ce n'est point mon opinion, fit M. Randon, le droit natiu-el, le bon sens, la raison.
— Oh ! ça, ricana Pnmages, c'est des balançoires, ça ne prend plus, vous savez ! Trop tard !... J'ai lu ! lançat-il fièrement, d'im ton de défi, en redressant sa tête de guerrier gaulois.
— Mais enfin, le Code civil...
— Une fameuse blague ! J'ai lu.
— Mais enfin, dans toute société civilisée, la propriété...
— J'ai lu que je vous dis ! articula Primages dont la voix s'exaltait.
— Et moi aussi, j'ai lu, que diable ! fit M. Randon qui s'énervait. J'ai appris à lire, quoi !
Le fermier eut un sourire d'un inexprimable dédain :
— C'est que vous n'avez lu que dans des livres de riche, dit-n. Je ne suis qu'un paysan, moi, im prolétaire, mais je sais ce qui s'est passé dans les temps ! C'est que j 'en ai lu, de ces livres ! Avec ça que le peuple n'était pas obligé de se lever la nuit poiu aller battre les étangs et fermer le bec aux grenouilles qu'empêchaient le patron de dormir ! Monsieur voulait ronfler tout son saoul, sans être dérangé : c'était du propre !... Eh bien, vous savez, faudra pas compter sur moi pour aller taper sur les grenouilles ! On n'est plus au temps des seigneurs, vous savez !
Toujoiu^ résolu à être calme, M. Randon opposa aux provocations de son fermier un front serein. D'une voix ironique :
— Tiens ! c'est vrai, tout de même, que nous ne sommes plus au temps des seigneurs! J'avais déjà comme ime idée de ça. On me l'avait dit autrefois, mais j'ai si mauvéiise mémoire que je l'avais oubUé : c'est joliment aimable à vous de m'en faire souvenir... Enfin, mon ami, puisque vous vous trouvez si malheureux chez moi, pourquoi donc y restez-vous?
— Tiens ! c't'histoire ! est-ce qu'il ne faut pas qu'on mange, la femme, les mioches, moi et mon chien ! On est là pour sa pâtée, quoi ! Ça sera comme ça tant que le grand chambardement ne sera pas venu, et il vient ! En tout cas, je vous préviens, je m'en irai quand ça me plaira, et je vous paierai si ça me chante ! Si je ne paie pas — ça dépend de tant de choses, vous comprenez, je ne promets rien! —
VOUS pourrez m'envoyer l'huissier. Je ne le crains pas, ce moineau-là. Il saisira mes nippes, le mobilier, et après? Le tout ne vaut pas quatre sous ! Je n'ai que ma carcasse, ma femme et mes quatre mioches qui ont toujours faim. L'huissier n'y touchera pas, rien à tirer de là ! Je n'ai rien ; on ne prend pas de la plume à un crapaud !
— Allons, au revoir, mon ami, je reviendrai quand vous serez plus calme, fit M. Randon qui remonta dans sa voiture, sans même demander à visiter la ferme. Il n'était point sûr, en s'attardant, de garder la sérénité du sage. C'est que ce Primages, cet homme des champs ne rappelait que d'assez loin les doux laboureurs des temps virgiliens : « J'aurai du mal à le ramener à la raison, celui-là, se disait-il, mais j'y arriverai. A force de patience, de bonté !.. Pauvres gens, on ne sait pas les prendre ! Encore une victime des prêcheurs de révolution ! Je veux qu'il m'aime, cet homme; je veux être aimé, moi, c'est mon plaisir. »
En quittant la ferme de Jarnosse, M. Randon prit la route de Montbois. Il avait dans sa poche une hste de « commissions » que lui avait remise Mme Alphonsine. Pendant le trajet qui était d'une demi-heure, l'ancien professeur songeait. Pour oubUer sa déconvenue auprès de Primages, il donnait audience à des souvenirs, évoquait des hypothèses : « Si je rencontrais à Montbois Mme veuve PardoUes qui fut autrefois ma fiancée, ou quelque chose d'approchant, alors qu'elle était Mlle Blanche Dulaure, je me demande si elle me reconnaîtrait? Si elle oserait me regarder? Si eUe am-ait des regrets? )^ Il n'ignorait pas que Blanche Dulaure, après la mort de son mari M. PardoUes, était venue habiter Montbois, qu'elle y vivait presque toute l'année ; il était même assez surpris de ne l'avoir point encore rencontrée : « Je serais bien curieux de savoir, se disait-il, si elle m'a oublié. » Il inclinait à croire qu'elle se souvenait.
Parvenu à Montbois, conmie il sortait de l'épicerie
Gardin, il se croisa sur la place du Marché avec une dame dont il lui sembla que la figure ne lui était pas tout à fait inconnue. Elle pouvait avoir quarante-cinq ans, mais elle portait son âge avec tant d'aisance, de souplesse, de bonne grâce qu'elle eût pu, sans scandale, s'en donner trente-cinq. Assez grande, svelte, l'allure jeune, elle était vêtue avec ime sobre élégance ; son chapeau n'était pas la banale copie d'un modèle de bazar. Son tailleur bleu marine se conformait, sans ostentation, aux préceptes de la mode.
M. Randon en passant à côté d'elle, la regarda avec quelque insistance, cherchant à étiqueter im nom sur cette figure qui évoquait en lui des souvenirs confus. Même, par habitude d'homme civilisé, il leva le bras droit vers le rebord de son chapeau, mais l'arrêta à mi-chemin. Il ne pouvait pourtant pas saluer une personne dont le nom ne lui revenait point ! Manifestement, la dame, de son côté, s'interrogeait, se demandait où elle avait bien pu rencontrer ce monsieur à moustache grisonnante ; lorsqu'elle l'eut dépéissé, elle retourna la tête avec circonspection et le suivit des yeux, une demi- minute : « J'ai vu cette dame-là quelque part, sûrement, se dit M. Randon, mais où? » Il fouilla dans sa mémoire : « Ce n'est pas possible ! s'écria-t-il tout-à-coup, elle aurait aujourd'hui quarantecinq ans pour le moins ! Et cette personne en porte quarante à peine. Une taille, une allure de jeune fille ! Pourtant, dans l'ensemble de la figure... dans les yeux... Ce regard-là, mais je le connais ! Ce serait drôle tout de même ! Dire qu'en venant à Montbois, je pensais à elle ; qu'on nie donc les pressentiments ! Pourtant, je ne suis pas sûr ; j'en aurai le cœur net. Mme Gardin me fixera. »
Il savait que Mme Gardin, l'épicière-mercière-passementière connue dans tout Montbois pour sa « curiosité », restait à broder, une partie du jour, assise à son comptoir d'où elle observait la place du Marché, obstinément, comme si elle se fût attendue à y voir passer, à tout ins-
tant, un cortège de noces, un enterrement, ces grandes « distractions » des petites villes.
M. Randon revint sur ses pas et entra dans l'épicerie Gardin. Il prétexta un oubli : « Mme Alphonsine lui avait pourtant bien recommandé d'apporter un kilo de café, du meilleur comme toujours; il ne s'en était souvenu, qu'une fois sorti. »
— Je suis fort ennuyé, madame Gardin, dit-il, je crains fort d'avoir été impoli. Je suis passé, il y a deux minutes, à côté d'une dame que j'aurais, sans doute, dû saluer, mais voilà, je n'étais pas assez sûr! Je crois pourtant que c'était Mme Langeron, la femme du vétérinaire!
— Oh ! monsieur Randon, fit en riant Mme Gardin, vous pouvez être tranquille, j'ai bon œil, je vous assure, et pas une dame, je vous prie de le croire, n'a pu traverser la place depuis cinq minutes sans que je la voie. Placée où je suis, vous comprenez !...
— Je comprends, madame Gardin, je comprends.
— Ce n'est pas Mme Langeron, reprit l'épicière-mercière-passementière... Mme Langeron, voyons, mais c'est une personne plutôt puissante ! ajouta-t-elle arrondissant les bras en avant d'elle-même pour évoquer l'image d'une créature humaine fortement capitonnée de chair. Mme Langeron 1 Elle en ferait deux comme Mme Pardolles ! Mme Langeron ! mais c'est moi qui lui vends ses corsets ; elle porte du soixante-quinze. Du soixantequinze, vous pensez ! Même depuis quelque temps, qu'elle a quitté les corsets parce que ça la gênait pour digérer. Elle porte un soutien-gorge, un soutien-gorge brodé, qu'elle brode elle-même. Du reste, elle brode dans la perfection : elle fait ce qu'elle veut de ses doigts. Si vous voyiez les chemises qu'elle se brode, les pantalons I...
M. Randon, qui voyait venir l'instant où Mme Gardin, par ses révélations, allait l'obliger à rougir, interrompit :
— Alors, si ce n'est pas Mme Langeron, qui est-ce donc?
— C'est Mme PardoUes qui vient de passer, oh ! une dame tout ce qu'il y a de bien ! Elle habite Montbois depuis la mort de son mari. Une très bonne personne, une de mes meilleures clientes. Elle n'a pas eu de chance, la pauvre dame. Son mari — entre nous, je crois que c'était un pas grand'chose et qu'il ne la rendait pas heureuse — son mari M. Pardolles est mort la laissant seule : pas d'enfants, pas de famille autour d'elle. C'est vrai qu'elle a une belle fortune. Ça vous aide joliment à supporter les ennuis. On a beau dire : l'argent...
M. Randon n'écoutait plus. Ainsi donc, il ne s'était pas trompé lorsqu'il avait cm reconnaître la dame au tailleur bleu marine, et s'il avait parlé de Mme Langeron, c'était pour dérouter Mme Cardin, pour ne point émouvoir une curiosité toujoiirs en éveil.
— Ah ! Mme Pardolles, dit -il, sur un ton qu'il cherchait à rendre aussi indifférent et détaché que possible, il me semble que je l'ai rencontrée autrefois, mais il y a si longtemps ! Est-ce que, de son nom de jeune fille, elle ne s'appelait pas Blanche Dulaure?
— Mais si, mais si, répondit Mme Cardin. Et même, Mme Pardolles est née à Montbois où son père était médecin. Elle habite ce petit château, vous savez bien, qu'on voit sur la route de Marnant, à droite, en sortant de la ville. On dit que rien n'y manque, dans cette maison-là 1
Ainsi, cette dame rencontrée sur la place, c'était Blanche Dulaure que, vingt ans auparavant, il avait aimée ou qu'il avait cru aimer, l'espace de quelques mois : « C'est drôle, tout de même, la vie, pensait-il. Dire que, si je l'eusse voulu, elle serait maintenant Mme Philippe Randon. Eh 1 elle n'aurait peut-être pas à le regretter 1 Et moi? »
Debout dans le magasin, devant le comptoir, il se tenait là songeur, regardant en lui-même. Il se reprit, se
souvenant qu'il ne devait « rien faire paraître » à cette épicière qui n'avait pas été sans remarquer son air absent, « tout chose » : elle ne manquerait pas d'en rechercher la cause. Il salua et sortit du magasin.
Il n'avait pas fait trois pas sur la place que Mme Gardin le rappela :
— Monsieur Randon, monsieur Randon, dit-elle, avec son plus gracieux sourire de comptoir, vous oubliez votre sac de café et vous êtes" venu exprès !
Mme Gardin rentra dans sa boutique et reprit son poste d'observation entre les bocaux de pastilles, de bonbons anglais et le grand moulin à café en forme de sphère. Avant de se remettre à son étemelle broderie, elle murmura avec une petite moue dégoûtée et un mouvement sec de la tète : « Hou ! ces vieux garçons ! Rien que de voir passer une dame un peu bien habillée, ça les rend imbéciles I »
Ce matin-là, Mme Alphonsine, qui, la veille, n'était qu'un souffle de brise, à l'aube, devenait tempête et ravageait les pièces du rez-de-chaussée : c'était jour de « grand nettoyage » et tout devait reluire. Les chaises s'empilaient sur les tables, leurs quatre pieds en l'air ; les fauteuils avaient été expulsés dans le couloir où ils se tenaient dos à dos comme en pénitence, et, dans la cour, deux canapés jumeaux, acajou et velours rouge frappé, se tendaient des bras implorants et se regardaient hébétés. Mme Alphonsine passait rapide comme un courant d'air d'une chambre à l'autre, y promenant une brosse plate attachée à son pied par des courroies, s'exténuant à frotter un parquet généreusement gavé d'encaustique. Tandis que, le pied droit en avant, une main sur la hanche, elle exécutait cette danse étrange qui n'a de nom chez aucun peuple et qui amenait une rougeur à ses joues pâles, Emile Lefresne parut au seuil de la maison. Les enfants, à votre arrivée, vous inspectent les mains, pour savoir si elles sont vides et s'ils doivent vous accueillir en ami ou bien en orateur. Des mains des visiteurs, la gouvernante de M. Randon n'avait cure ; son premier regard était pour les pieds : apportaient-ils la suprême honte, la boue?
Le meunier paraissait avoir conscience de son indignité : pris d'une crainte révérentielle, il n'osait franchir le seuil redoutable. Du salon où, dans l'instant même, Mme Alphonsine s'abandonnait à l'ivresse de la danse sacrée, elle l'aperçut par la porte restée ouverte :
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... Si
— Monsieur n'est pas encore sorti de sa chambre, ditelle d'une voix essoufflée. C'est qu'aussi, à des heures pareilles !...
Cette façon de lui offrir la bienvenue n'était point pour inviter Emile Lefresne à déposer ses terreurr,. Il n'avança pas, mais une porte s'ouvrit et M. Randon parut en veston d'appartement, boutonnant sa chemise de nuit dont le col bâillait :
— Ah ! c'est vous, jeune homme, fit -il, venez donc par ici !
Emile suivit M. Randon dans son cabinet de travail, en s 'excusant de se présenter à cette heure indue, mais, le travail pressait au moulin.
— Eh ! tant mieux, cher ami, je suis enchanté de vous voir !
Dès qu'ils furent dans le cabinet, le meunier expliqua qu'il voulait rendre compte à son cousin de l'emploi de l'argent prêté : c'était là le prétexte. La raison vraie de la visite, c'est qu'il avait besoin de parler d' « elle ». Semblable en cela à tous les amoureux, il cherchait le confident qu'il pût entretenir de ses craintes, de ses espoirs, de ses rêves : il savait trouver dans l'ancien professeur une oreille complaisante. Aussi, se débarrassa-t-il bientôt de son prétexte poiir aborder le sujet qui lui tenait au cœur :
— Mon cousin, dit-il, vous le savez, je ne demande qu'à travailler, qu'à lutter pour rétablir mes affaires. Ce sera dur, et très long : avec la concurrence que nous font les grands moulins de la région, les moulins à vapeur, avec les charges que m'impose notre dette hypothécaire !.. Enfin, j'ai le courage, mais si, par malheur, Berthe ne m'attendait pas. Si...
— Mais, vous m'aviez affirmé que vous étiez sûr d'elle !
— Oui, c'est vrai, et, pourtant, je ne puis m'empêcher de craindre. On cherchera par tous les moyens à la détour-
ner de moi : la ruse, la menace, on emploiera tout. C'est que je connais son père, voyez-vous ! Si elle se lassait d'attendre ? . . . On lui présentera la situation comme perdue ; on lui dira que les huissiers sont à mes trousses, que je suis l'homme qu'on n'épouse pas !
— Mais, avec la somme que je vous ai avancée, vous pouvez vous remettre à flot !
— Si j'ai repris confiance, Berthe l'ignore. On lui représentera que si je veux l'épouser, c'est à cause de sa fortune. Et comme je ne suis pas là pour me défendre, qui sait si elle ne se laissera pas ébranler? Elle pourra croire aussi que je l'oublie : qui donc lui dira que je suis plus que jamais décidé à la lutte, à cause d'elle, et que je l'attends... et que je l'aime (le jeune homme articula ces derniers mots d'une voix faible et qui tremblait un peu). Je ne puis lui parler puisqu'il m'est interdit de la voir : c'est l'ordre de son père. Ah ! si je connaissais quelqu'un qui eût accès auprès d'elle, qui pût l'encourager, la soutenir, lui parler de moi... quelquefois, un ami, une personne qui lui dirait toute la vérité, et que son père ne pourrait pas repousser !
— Ah ! c'est que... fit M. Randon qui voyait très bien où le meunier voulait en venir, c'est que, voyez-vous, ce père Vallerin, avec ses airs de vieux... de vieux renard, me fait peur.
— Aussi, mon cousin, n'ai-je jamais eu l'intention de vous imposer pareille corvée ! Mais, il y aurait, je crois, moyen de s'y prendre autrement. Vous savez que Mme Vallerin est morte, il y a six ans, d'une pneumonie. Elle avait une amie, une amie d'enfance qu'elle regardait, pour ainsi dire, comme une sœur. Cette dame, qui habite Montbois, s'est attachée à Berthe dont elle est la marraine... Ah ! si j'osais, mon cousin, je vous demanderais d'aller parler à cette dame !...
— Qui se nomme?
— Elle s'appelle Mme PardoUes, fit Emile.
M. Randon eut une commotion :
— C'est que... fit-il avec hésitation, c'est que... je ne la connais pas !
— On la dit très bonne, reprit le jeune homme, et je suis sûr que vous serez bien accueilli. A moi, il m'est tout à fait impossible de me présenter chez elle, vous le :omprenez. Si le père de Berthe venait à l'apprendre — ce qui ne manquerait pas — il empêcherait sa fille de revoir Mme Pardolles. Mais, vous, mon cousin !... Oh ! je vous en prie, poursuivit Emile d'une voix suppliante, je vous en prie, ne m'abandonnez pas !
M. Randon resta silencieux, pensif. Aller chez Mme PardoUes, c'était, délibérément, se mettre en situation déUcate : il pouvait se demander comment il se tirerait de là à son honneur. Refuser à Emile Lefresne le service que celui-ci attendait de lui, lui paraissait difficile, après ce qu'il avait déjà fait pour lui. Obliger quelqu'un aujourd'hui, c'est, en quelque façon, s'engager à lui rendre service demain. Quelle raison pourrait-il invoquer qui expUquerait congrûment son refus : « Et puis, après tout, pensait -il, si on n'a plus le droit, jusqu'à la consommation des siècles, d'adresser la parole aux dames qu'on a dû épouser dans les temps ! »
— Eh bien! j'irai, dit-il simplement.
Tandis qu'il reconduisait Emile Lefresne, et comme il ouvrait la porte de son cabinet, M. Randon se heurta à Mme Alphonsine qu'il surprit, l'oreille tendue, dans l'attitude d'une personne aux écoutes. Elle dit, l'air gêné, qu'elle se préparait à passer au tripoli un bouton de cuivre : « Est-ce qu'elle écouterait aux portes? » se demanda-t-il. Il congédia, sans lui faire l'honneur de la discuter, cette hypothèse qu'il jugeait offensante pour Mme Alphonsine.
Ainsi donc, il devait se rencontrer en tête-à-tête avec Mme Pardolles, cette Blanche Dulaure avec laquelle, vingt-cinq ans auparavant, il avait ébauché un petit
roman d'amour brusquement interrompu parce que tel avait été son bon plaisir à lui ! Dans l'intime de lui-même, il ne se sentait pas très fier de la manière dont il avait provoqué la rupture. Qu'avait pensé Blanche Dulaure de cette désinvolture? Jusqu'ici, il avait négligé de se poser la question qui, aujourd'hui, prenait pour lui certain intérêt. Quel souvenir avait-elle gardé de ce jeune professeur qu'elle avait aimé — M. Randon ne se faisait pas à lui-même l'injure d'en douter — et qui s'était dérobé? Cet amour dédaigné ne s'était-il pas transformé, comme il advient le plus ordinairement, en l'un de ces âpres ressentiments qui, chez la femme, durent plus que la jeunesse du teint? Il était en droit de se le demander.
Lorsqu'il songeait au but de la visite qu'il devait faire à Mme Pardolles, M. Randon ne pouvait se défendre d'un vague malaise. Qu'allait-il implorer d'elle? De vouloir bien prendre sous sa tutelle les tendres espoirs de deux jeunes cœurs très épris l'un de l'autre. Et pour le compte de qui devait-il tenter cette démarche singulièrement délicate, et même périlleuse pour son amour-propre? Pour Emile Lefresne, un jeune homme qui restait, depuis trois ans, attaché à son premier et unique amour, qui trouvait dans la force de cet amour, le courage de lutter contre la vie, ce qui ne pouvait pas ne pas appeler dans l'esprit de Mme Pardolles certaines comparaisons !... Ah ! si elle avait le goût de la vengeance, elle aurait la partie beUe, et Mme Pardolles lui ferait payer l'injure infligée à Blanche Dulaure !
Lorsque, chaque matin, à son petit déjeuner, M. Randon avait lu le « feuilleton » que lui servait son journal, il trouvait plaisant de se demander : « Qu'est-ce qui va arriver? » et il s'égarait en des pronostics, mais, de cette histoire d'amour à laquelle il se trouvait mêlé un peu malgré lui, il eût été très empêché de dire quel serait le dénouement : « Qu'est-ce qui va arriver? faisait-il. Je
veux être pendu, si je le devine ! Enfin, la suite au prochain numéro !,.. »
Dans l'après-midi, il se mit en route pour Montbois, et, durant le trajet, à mesure qu'il approchait de la petite ville, chef-lieu du canton, M. Randon était gagné par une inquiétude mal définie : « Pourvu, pensait-il, qu'elle ne cherche pas à me faire sentir tout le ridicule de ma situation. » Je serais en jolie posture ! Et si elle me décochait gentiment une de ces petites méchancetés que les femmes savent si bien trouver, aiguiser, enrubanner, je n'aurais qu'à me laisser piquer, sans rien dire ! Ah ! dame, je m'y expose ! Pourtant, l'autre jour, quand je l'ai croisée sur la place, elle m'a regardé avec des yeux qui n'étaient pas méchants, indifférents tout au plus... il est vrai qu'elle ne m'a peut-être pas reconnu, bien que ça m'étonnerait : je ne suis pas tellement endommagé par les ans !... Cette rencontre n'a peut-être éveillé en elle que la banale question qui se pose en toute cervelle, dans nos petites villes, au passage d'un inconnu : « Qu'est-ce que c'est que ça? » Je n'étais peut-être que « ça » pour celle qui m'a aimé, car elle m'a aimé, et qui sait ? elle n'a peut-être aimé que moi dans sa vie? ...Pourvu qu'en me retrouvant, elle ne me fasse pas la grande scène d'attendrissement avec retour sur le passé, évocation de souvenirs, plaintes sur l'injustice du sort, insinuations tendant à me dire que je suis responsable de tous ses malheurs, lamentations sur sa vie manquée — on dit qu'elle ne fut pas heureuse en mariage — le tout arrosé de larmes ! Eh bien, je serais frais ! C'est ce que je redoute le plus, j'en frissonne ! Que fer ai- je alors? Que dirai-je? Quand la femme nous apparaît couverte de ses larmes, elle devient pour nous un objet sacré et il nous faut lui parler, pour ainsi dire, à genoux. Est-ce que je serai obligé de pleurer avec elie pour n'avoir pas l'air bête? Nenni, je discuterai, je me blanchirai !...
Et, mentalement, M. Randon préparait une petite
plaidoirie qui débutait par cette phrase : « En me parlant du passé, vous m'ordonnez, madame, de renouveler une inexprimable douleur. » S'apercevant qu'il ne faisait que traduire, d'après Virgile, le discours d'Enée à la reine Didon, il résolut de dire moins pompeusement : « Madame, je suis à peu près innocent de tous vos malheurs. » « Pourvu, poursuivait-il en pensée, qu'elle ne s'avise pas de prendre av<^c moi des attitudes de Junon courroucée... Pourvu qu'elle me reçoive? Poiurvu que... oh ! mais, je saurai me défendre, si elle m'attaque. Tout de même, je ne veux point avoir peiir d'une femme. ...Un homme, voyons !... Un vieill... Un homme de... cinquante ans !... »
Il était homme : comme si ce n'eût pas été là chose entendue, M. Randon sentait le besoin de se l'affirmer à lui-même.
Enhardi par cette assurance qu'il s'inculquait, il sonna à la grUle de la villa Pardolles. Une frêle jeune fille qui portait, non sans grâce, la livrée des « esclaves » du temps passé, tablier blanc brodé, petit bonnet de hngerie, vint lui ouvrir. Il remarqua ses allures de camériste, son air avenant : « La maîtresse de céans doit être aimable, » pensa- t-il.
M. Randon, qui devenait parfois subtil quand il ne cherchait pas à l'être, ne prétendait-il pas qu'on juge d'une maison à sa domesticité, qu'on choisit ou qu'on tait ses serviteurs à son image? Et il songeait à ces servantes modernisées qu'on appelle des « bonnes à tout faire » en style de bureau de placement, et dont le seul aspect vous indispose contre la famille dont elles vous ouvrent le seuil. A voir la gentille soubrette dont le sourire lui disait la bienvenue, M. Randon présagea que l'accueil serait agréable. Il déposa ses craintes.
— Mme Pardolles reçoit- elle? fit-il.
— Oui, monsieur.
Lorsqu'il eut été introduit au salon, la jeune bonne, après avoir ouvert les persiennes, demanda :
— Qui faut-il annoncer?
Il eut une seconde d'hésitation : lorsqu'elle entendrait prononcer le nom de Randon, ]\Ime Pardolles ne manquerait pas d'être surprise, d'avoir sa petite commotion, mais, très opportunément, il se souvint qu'il était un homme, qu'à ce titre, il devait être brave, téméraire même, et, d'un ton qu'il voulut péremptoire, impérieux, le ton que devait prendre Napoléon arrivant chez Joséphine, il dit :
— Annoncez M. Philippe Randon.
Resté seul il put examiner la pièce où il se trouvait. Elle n'avait rien du « grand salon » de province qu'habite une persévérante odeur de cave et qu'on n'ouvre qu'aïuc jours d'enterrement et de fiançailles. Elle ne ressemblait pas non plus à l'un de ces salons de la ville, cossus et prétentieux où l'on dirait que chaque objet n'est là que pour suborner l'admiiration du visiteur et le prévenir : « Attention, vous êtes chez des richards ! » où les cadres, les tableaux, les bronzes, les marbres, les fauteuils, les chaises et jusqu'au fretin des bibelots semblent vous dire, de la part du maître : « Voyez un peu si nous avons de l'argent, nous avons pu nous pa\er ça ! » Tout, dans le salon de Mme Pardolles, était élégant, discret. On sentait qu'elle y vivait, qu'une main de femme guidée par un sens affiné des couleurs, des nuances, des contrastes avait procédé à l'arrangement de cette pièce où tout parlait, où rien ne criait. Seuls quelques vieux meubles dont on a l'habitude de dire qu'ils sont bien de l'époque (ce qui a l'avantage de ne les point compromettre) donnaient une note un peu sévère dans ce salon aux claires tentures où, disposées dans des vases et des porte-bouquets qui n'étaient pas de simili, des fleurs apportaient le sourire du printemps. Lorsqu'on avait vu ce décor, on connaissait déjà celle qui l'avait choisi, qui en avait fait le paysage de ses pensées.
Comme M. Randon examinait les photographies éparses
sur les meubles, il s'arrêta devant un cadre de cuivre ciselé : il contenait le portrait d'un couple, un homme qui pouvait avoir cinquante ans, une femme qui paraissait beaucoup plus jeune, tous les deux étroitement rapprochés sur la même carte, épaule contre épaule. Il ne fut pat long à retrouver dans cette femme Mme PardoUes ellemême, et, raisonnablement, il en conclut que son compa gnon de cadre n'était autre que le défunt mari : « Tiens ! mon remplaçant ! » fit-il. Il s'attarda un instant à considérer l'image de feu M. Pardolles : « Peuh ! fit-il, une tête quelconque, plutôt commune ; les yeux de tout le monde. » Puis, jetant un regard à la grande glace de la cheminée, il y vit la représentation de sa propre personne : très bas, comme s'il eût craint de s'entendre, il murmura : « Pauvre femme! Ce qu'elle a dû souffrir!... Lorsqu'elle songe à ce qui aurait pu être !... » D'un geste hâtif, il resserra le nœud de sa cravate qu'il jugeait trop lâche, s'assura si le col de sa jaquette ne bâillait pas, et, vivement, tira sur les revers pour qu'elle appliquât mieux. Dans im sentiment de fatuité naturel à son sexe et qui n'était pas incompatible avec son âge, M. Randon n'eût pas demandé mieux que d'éveiller chez Mme Pardolles des regrets, grâce à la méthode de comparaison qu'il croyait d'une efficacité souveraine dans le cas spécial.
Il contemplait encore la figure de celui qui avait pris sa « succession », û commençait à lui découvrir des tares, de bas instincts, un « air animal » ; il allait le haïr, peutêtre même l'injurier, lorsque la porte du salon s'ouvrit et Mme Pardolles parut : « Dieu, qu'elle a l'air jeune! » pensa- t-il.
La vérité est qu'elle n'accusait point dans sa personne, les quarante-cinq ans qu'en bonne justice, M. Randon se croyait dans l'obligation de lui accorder et qu'elle avait en réalité : à peine, lui en eût-on supposé quarante, tant elle était restée mince et souple, tant sa figure d'un ovale allongé et que ne flétrissait aucune ride gardait de jeu-
nesse, de fermeté dans ses lignes. Elle avait franchi ce qu'on nomme « le cap de la quarantaine », sans y laisser sa beauté nne, sans apporter de ce passage redouté cette splendeur adipeuse que les femmes étalent parfois et qui, si souvent, aloinrdit pour elles la descente du coteau. Le « prenez garde, madame, vous commencez à engraisser » qui sonne à certaines oreilles comme un glas, n'avait rien qui pût l'épouvanter et la contraindre à l'abstinence de gâteaux, aux régimes amincissants, aux corsets compresseurs.
M. Randon était surpris, émerveillé, d'autant que la jeunesse qui s'obstinait chez Mme PardoUes ne semblait pas empruntée aux artifices d'un de ces « instituts de beauté » où l'on remet aux madames les charmes manquants pour un gros tarif. A l'encontre d'autres de son sexe et de son âge, Mme PardoUes ne savait pas quel était le prix de la jeunesse.
Elle s'était avancée vers lui, la main tendue. Manifestement, eUe pratiquait la politique du pardon : Mme PardoUes ne voulait point se souvenir de l'offense faite à Blanche Dulaure. M. Randon s'en réjouit : allons, U n'aurait pas besoin d'épuiser ses réserves de bravoure !
— ■ Monsieur Randon, dit-eUe, avant que celui-ci eût pu prononcer les quelques phrases qu'U avait préparées, je vous fais toutes mes excuses. L'autre jour, sur la place du Marché, je ne vous cii pas reconnu. J'ai appris, depuis, que vous aviez quitté l'enseignement et que vous habitez ViUenoisy, ce que j'ignorais. Je suis heureuse de vous voir. VeuUlez vous asseoir, je vous prie.
— Madame, fit M. Randon, dès qu'U eut pris place dans un fauteuU, en face de Mme PardoUes, je suis très touché de votre aimable accueU. Moi aussi, je me suis enquis de savoir qui vous étiez lorsque je vous eus rencontrée... Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus!
— Bien longtemps, en effet, confirma Mme PardoUes,
— Je suis venu, madame, pour réparer mon oubli, involontaire il est vrai, de l'autre jour — j'aurais dû vous saluer — pour vous présenter mes hommages et, aussi, si vous voulez bien me le permettre, pour vous adresser une requête.
— Et laquelle? dit Mme Pardolies gracieuse.
— II s'agit d'un projet de mariage, révéla M. Randon dont la voix semblait avoir perdu son assurance.
Le visage de Mme Pardolies qui, jusque-là, avait gardé le sourire, se rem.brunit et se creiisa d'un pli.
— C'est, s'empressa-t-il d'ajouter, du mariage d'un mien cousin Emile Lefresne que j'entends parler.
Le front de Mme Pardolies se détendit et sa figure s'éclaira :
— Vous savez, madame, poursuivit M. Randon, qu'Emile Lefresne voudrait épouser Berthe Vallerin à laquelle vous avez la bonté de vous intéresser et qui est, si je ne m'abuse, votre parente?
— ]\Ia filleule, rectifia Mme Pardolies. Je l'aime beaucoup, et elle mérite qu'on l'aime. Je connais effectivement ce projet, mais laissez-moi vous dire, bien franchement, que ce mariage ne me paraît ni désirable, ni possible.
— Et comment cela? fit M. Randon qui sursauta.
— Ce mariage me semble impossible parce que le père de Berthe s'y oppose et s'y opposera toujours, je le crois. Il n'est pas homme à se laisser influencer par moi, ni par personne. Il trouve — et peut-être n'a-t-il pas tort — que l'avenir — l'avenir matériel — de sa fille ne serait point assuré si elle épousait ce jeune homme dont la situation, au point de vue commercial, paraît fort compromise. On le dit même menacé de faillite.
— }>{ , madame, ce qui était vrai, il y a quelque temps, ne l'est plus aujourd'hui. Je crois ne pas être indiscret en vor vouant que j'ai fait de mon mieux pour aider mon jeune cousin à sortir de sa situation gênée.
— Je ne l'ignore pas, et laissez-moi vous féliciter, monsieur Randon, pour votre acte si généreux, mais, il ne me semble pas prouvé qu'il puisse sauver Emile Lefresne. Et même, s'il triomphe de ses difficultés, je persiste à croire que ce mariage n'est désirable ni pour votre jeune cousin, ni pour Berthe. C'est qu'il y a entre eux une certaine... distance qui tient non pas à la différence de fortune — celle-là est tout à fait négligeable et on doit la dédaigner — mais à l'éducation, mais aux sentiments intimes.
— Cette distance, si elle existe, on peut n'en tenir aucun compte, puisque Emile et MUe VaUerin l'ont, d'eux-mêmes, supprimée.
— Comment cela?
— Parce qu'ils s'aiment I
M. Randon prononça ces mots d'une voix apeurée. Comme honteux de ce qu'il avait dit, il n'osait lever les yeux sur Mme Pardolles : tête baissée, il regardait fixement un dessin du tapis : « C'est donc ma destinée, pensait-il, de me faire l'avocat de l'amour, de ses droits et prérogatives, de plaider pour les amoureux ! Rien, pourtant, ne m'appelait spécialement à ce rôle... C'est égal, j'aimerais mieux remplir mon ministère devant tout autre que Mme Pardolles ! »
— Je voudrais être sûre qu'ils ne se font pas illusion, avait-elle répondu. Ils ne seraient pas les premiers qui...
Au risque d'être quelque peu incivil, M. Randon jugea prudent d'interrompre :
— Pour ce qui est de mon cousin, affirma-t-il (il fut tenté de dire « mon client »), j'ai la certitude que lui, du moins, n'est point dupe d'une illusion. Il aime profondément Berthe Vallerin. Si ce n'est pas l'amour, je me demande où il faut aller le chercher !
— Ne serait-il pas indiscret de vous demander ce qui vous autorise à être aussi ...affirmatif?
— Ce qui m'autorise 1 Ce qui m'autorise ! Mais, c'est
qu'Emile Lefresne n'est point de ces hommes qui... de ces hommes que le premier obstacle décourage, de ces cœurs... chiches, frivoles qui... Ce qui m'autorise, mais c'est la fidélité de mon jeune cousin à un seul et même amour ! « Allons, bon, pensa M. Randon, comme épouvanté de ce qu'n disait, de ce qu'il allait dire, elle se souvient et va me faire l'application de mes propres paroles ! »
Brusquement, sans achever sa phrase, il s'était arrêté : il y eut un court silence :
— Mon Dieu, monsieur Randon, fit Mme Pardolles, d'une voix décidée, je n'ai aucune raison de mettre en doute la fidélité de cœur d'Emile Lefresne, mais je ne pourrais vous donner l'assurance que Berthe Vallerin aiirait la même constance dans son... dans ce sentiment dont vous parlez. Et ne pensez- vous pas comme moi que, si l'on veut que le bonheur existe et qu'il soit durable, il faut que, de part et d'autre, l'affection soit égale, en force et en qualité. Autrement, il en est un des deux qui est dupe !
— C'est bien aussi mon opinion, acquiesça M. Randon qui, à tort ou à raison, se crut touché.
— Berthe Vallerin, reprit Mme Pardolles est une nature loyale, d'une très grande délicatesse de cœur et qu'on est fort surpris de rencontrer dans le milieu qui est le sien. J'ajoute qu'elle est d'une grande énergie de caractère, mais elle est très jeune, très inexpérimentée : elle peut s'abuser sur ses propres sentiments. Comme son père contrarie son désir, on peut craindre que, pour résister, elle ne raidisse un peu sa volonté et que la constance qu'elle a marquée, jusqu'ici, dans sa sympathie pour Emile Lefresne, ne soit, à bien prendre, qu'un entêtement de jeune fille. Enfin, je me réserve ; avant de vous promettre le concours que vous êtes venu demander, j'étudierai le cœur de Berthe ; j'attendrai, si vous le voulez bien.
— Madame, dit M. Randon, avec une légère inclination du torse, ce que vous ferez sera bien fait.
Il eût été heureux de s'évader d'un sujet où il avait la sensation de marcher sur la braise, mais, pourtant, il tenta d'attendrir Mme Pardolles.
— C'est mon pauvre Emile Lefresne qui souffrira le plus de cette incertitude, de cette attente. Et si, par malheur, tout espoir lui demeurait interdit, je me demande ce qu'il adviendrait. J'en tremble, rien que d'y penser !
— Que voulez- vous, il oubliera ! fit Mme Pardolles avec un sourire. C'est le grand remède à tous les grands désespoirs que cette faculté d'oublier que nous avons tous, plus ou moins. Ah ! si on se souvenait toujours de tout !... Si nous n'oubliions jamais !...
Entre les bras du fauteuil Louis XVI où il était assis, M. Randon s'agitait. Depuis le jour de son baccalauréat où, devant les messieurs de Sorbonne, il s'était vu aux prises avec un texte embroussaillé d'Hérodote, dont il n'arrivait pas à se dépêtrer, il ne s'était point senti si mal à l'aise. Aussi, très prudemment, laissa-t-il là sa plaidoirie Amour contre Vallerin et il porta l'entretien vers d'innocents propos comme il peut s'en tenir, entre inconnus, dans un compartiment de chemin de fer. Pourtant, il ne prolongea point sa visite. L'ancien professeur redoutait qu'une aUusion au passé venant de Mme Pardolles ne le mit à la torture : soit générosité, soit coquetterie, elle la lui épargna. M. Randon lui en sut gré et s'en retournant à ViUenoisy, il pensait : « Charmante, ma fiancée d'autrefois ! Et qui, quoi qu'elle en dise, se souvient très bien ! Oh non, qu'elle n'a pas oublié ! Elle sait très bien qu'elle m'a aimé, je crois même qu'aujourd'hui encore... oui, on ne m'enlèvera pas de l'idée qu'en retrouvant là, après vingt-cinq ans, celui que ses rêves de jeunesse lui donnaient poiu- compagnon de vie... après tout, c'est assez naturel ! Non, elle ne m'a pas oublié : la meilleure preuve, c'est tout le mal
qu'elle s'est donné pour me prouver le contraire : que c'est donc bien femme ! Je crois même qu'elle a gardé souvenance de la manière dont j'ai rompu. Elle se méfie des déclsirations que se font, d'ordinaire, les jeunes gens ; elle doute. Avant que de croire à l'amour, eUe demande des preuves : elle a ses raisons... Tout de même, c'est triste : voilà ce pauvre Emile qui pâtit pour moi. Qu'y faire? C'est la loi, que les innocents paient pour les coupables. »
Ayant ainsi constaté qu'il est vain de vouloir se révolter contre une loi aussi rigoureuse et qui, au fond, lui paraissait très juste lorsque ce n'était pas lui qui était appelé à en souffrir, après avoir fait « au pauvre Emile » l'aumône de sa commisération, M. Randon récupéra la pleine sérénité de sa conscience.
Le lendemain, il songea, plusieurs fois, à cette visite faite à Mme PardoUes, mais il n'avait pas le loisir de s'attarder dans ses réflexions, l'époque étant venue des grands travaux des champs, et le plus séduisant emploi de ses journées s'offrait à lui. On était au mois de juillet. Le soleil de messidor embrasait le val d' Armance. La m jisson allait commencer. L'agriculteur qui sonmolait quelque peu chez M. Randon se réveilla soudain. D décida qu'il se ferait embaucher comme moissonneur dans l'ime de ses fermes : « Cette fois, déclara-t-il, on ne prétendra pas que je ne suis qu'un amateur, et l'ami Didier n'osera plus me dire que l'amour des champs, c'est de la littérature ! »
Un matin, il partit pour son domaine de la Barbotterie. Très prudemment, il laissa sur la gauche la ferme de Jarnosse où Primages, socialiste, conscient et intégral, méditait paisiblement les grandes vérités du collectivisme, sabotait de son mieux la propriété, s'ingéniait à trouver des moyens d'épuiser les terres à grand renfort d'engrais chimiques, inventait des méthodes nouvelles pour économiser sa sueur, — ce qui n'allait pas sans un
grand labeur d'imagination — et travaillait ainsi à ne pas travailler, en attendant le jour où Ton n'aurait plus aucune peine à se donner pour ne rien faire. M. Randon était très décidé à ramener au vieux bon sens de nos pères ce réfractaire : il comptait, avec de la condescendance, de la patience, de la bonté et quelques petits prêches qu'il lui administrerait à domicile, retourner l'esprit de Primages, mais l'ancien professeur estimait que cette époque des grands travaux agricoles eût été mal choisie : D remettait au prochain hiver la conversion du fermier conscient et intégial.
M. Randon arriva à la Barbotterie, son Virgile sous le bras, l'esprit hanté de réminiscences poétiques. Des vers qui célébraient la douceur des jours de moisson chantaient dans sa mémoire. Il avait choisi ce domaine de la Barbotterie pour y faire son début de moissonneur parce qu'il savait gré au fermier Jacquelais de lui avoir marqué de la déférence, lors de sa première visite : ne s 'était -il pas entendu appeler « not' maître »?
Aussi, dès qu'il aborda Jacquelais :
— Je vous apporte du renfort, dit-il, avez-vous besoin d'un coup de main?
— Ce n'est pas de refus, fit le fermier, mais où donc qu'est l'ouvrier?
— C'est moi, fit M. Randon, non sans quelque fierté. Jacquelais le regarda de l'air d'un homme qui ne comprend pas :
— C'est-y sérieux?
— Très sérieux. Je vous demande de me prendre avec vous, aujourd'hui : c'est mon idée.
— Ça tombe joliment bien, vous savez ! Sur les trois journaliers que j'avais retenus, il y en a un qui me fait faux-bond. Si le cœur vous en dit de le remplacer?... Dame ! c'est pas ordinaire, un propriétaire qui travaille pour son fermier !
— Et c'est ce que vous allez voir, mon brave Jac-
g6 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
quelais ! fit joyeusement M. Randon. Je vous fais cadeau de mon travail. J'espère qu'ainsi vous n'aurez pas à vous plaindre, c'est autant de pris sur l'ennemi, puisqu'il est entendu que notre ennemi c'est notre maître !
Jacquelais ne voyait dans le désir manifesté par l'ancien professeur qu'une lubie d'homme désœuvré qui cherche à tuer le temps par tous les moyens, et il pensait : « Il en aura vite assez, mais il ne faut pas le contrarier, j'ai des réparations à lui demander. »
— Eh bien ! monsieur Randon, dit-il, puisque ça vous fait plaisir, vous remplacerez l'homme qui me mémque, vous mettrez le blé en moyette.
— En moyette? fit M. Randon à qui la chose se présentait avec tout le charme de l'inconnu.
— Oui, j'ai une moissonneuse-Heuse avec laquelle nous abattons trois hectares par jour. Vous vous tiendrez avec un journaher derrière la machine : au fur et à mesure qu'elle sciera le blé, vous le ramasserez et le mettrez en tas.
— Comment ! fit M. Randon désappointé, vous n'employez pas la faulx?... Ali! la beauté s'en val C'était si joli, ce grand geste qui coupait l'espace !
— Et qui coupait aussi la bourse du fermier, et ses pauvres picaillons sortaient par la fente. Au prix qu'est, aujourd'hui, l'huile de bras, il nous en faudrait, de la monnaie, pour moissonner à la faulx !... Monsieur Randon, si vous voulez me suivre au champ de l'Ormette... Depuis ce matin, au jour, le travail est déjà commencé. Si je n'avais pas été forcé de rester là pour soigner les bêtes, j'y serais depuis longtemps.
— Eh bien ! allons, fit M. Randon résolu.
Ils longèrent le bois de la Garenne. M. Randon était silencieux, méditatif. Tant.de vers de ses poètes lui gonflaient la mémoire qu'en passant à côté du champ du Verduisy où il avait cru reconnaître du blé, il jeta du lest. Désignant, sur sa droite, la vaste étendue de terrain
qiii portait des plantes à longue tige surmontée d'un panache, il cita, d'une voix quelque peu déclamatoire, le vers de Musset :
Le brin d'herbe sacré qui nous donne le pain.
— Oui, fit le fermier Jacquelais, avec un sourire qui avait toutes les peines du monde à n'être pas narquois, du pain pour mon bourriquot, mais pas pour nous l
— Cormnent cela?
— C'est de l'avoine.
— Ça se ressemble tellement ! dit M. Randon.
Ils arrivèrent au champ de l'Ormette. Il était neuf heures du matin. La veille, et dès l'aube ce jour-là, la moissonneuse avait fait un beau carnage. Menée par quatre grands bœufs que guidait le garçon de ferme, dirigée par l'aîné des Jacquelais assis sur une haute sellette, elle s'ouvrait une route parmi les rangs pressés des épis. Les tiges allaient, comme d'elles-mêmes, s'enserrer entre les dents d'un immense peigne qui les étreignait pour qu'une grande scie placée au-dessous et qui rasait le sol avec un mouvement rapide de va-et-vient, pût les couper. On eût dit quelque bête gigantesque qui tuait pour le plaisir, qui s'acharnait à l'extermination des pauvres tiges si fières de porter le grain doré qui nourrit les hommes, et qui, dédaigneusement, laissait derrière elle les gerbes liées par leur milieu comme autant de sveltes cadavres abandonnés là sur le sol.
— C'est beau 1 fit M. Randon, qui découvrait l'Amérique à tout bout de champ, depuis qu'il était cultivateur Vraiment, ces grands bœufs ont de l'allure. Ils me rappellent ces bœufs du Clitumne qu'aimait tant Virgile. Oui, c'est beau... mais je suis ici pour travailler ! AUons, à l'ouvrage. Ah 1 si mon ami Didier me voyait !...
Il quitta son veston et suivit la moissonneuse. Il ramassait les gerbes de blé que laissait tomber la machine et les passait au journalier qui les disposait en moyettes.
Deux heures durant, il travailla. Le soleil lui tombait d'aplomb sur la nuque, lui brûlait les bras à travers la chemise. De tièdes ruisseaux coulaient le long de son torse, suivaient ses jambes et allaient s'égoutter dans ses chaussettes. TsI. Randon avait la sensation de se mouvoir dans du linge trempé d'eau qui refusait de sécher et lui collait à la peau, tel un immense cataplasme qui épouserait toutes les formes du corps. Il suffoquait, respirait du feu. Il ne pouvait pas ne pas penser à son cabinet de travail de la villa du Pausilippe où il ferait si bon lire, les Persiennes closes, dans la fraîcheur de la pénombre, alors que la maison semblait dormir, qu'on n'entendait que le caquetage des poules qui picoraient dans le verger et le glissement de Mme Alphonsine qui passait dans le couloir comme un zéphyr rôdeur : <.( Oh ! pensait-il, si Didier me voyait ! Il n'aurait peut-être pas le toupet de me dire ce qu'il m'a répété tant de fois, que mon amour des champs c'est de la littérature... La Mttérature, ça ne vous met pas dans de^ états pareils, concluait-il en s 'essuyant la figure du revers de sa manche de chemise. ?> Plusieurs fois, il fut tenté de tirer sa n.ontre, mais il se contint. Il se savait épié par le domestique de ferme et le journalier, qui, à quelque distance derrière lui, ramassaient les blés et les entassaient dans une charrette. M. Randon n'osait tourner vers eux sa figure congestionnée, son front emperlé de sueur, ses yeux éblouis : il avait cru s'apercevoir que ces deux hommes ricanaient en le regardant. Et lui qui, pour s'être hbrement offert à ces rudes travaux, se regardait presque comme un héros, comme une façon de petit surhomme !
Midi vint qui fut pour lui l'heure attendue de la délivrance. Les moissonneurs s'assemblèrent à l'orée du champ des Ormettes. Ils étaient là six hommes vigou- I reux, armés d'un formidable appétit et qui semblaient résolus à traiter sans ménagements les victuailles que ' la fermière et sa servante leur apportaient dans de grands
paniers recouverts d'une serviette blanche. Les deux femmes étaient suivies du père du fermier, un petit vieux dont le dos s'était courbé, au cours des ans, vers cette terre qu'il avait tant retournée. Il venait lui aussi prendre sa part du repas des moissonneurs. M. Randon l'aperçut et il se souvint de l'apostrophe que, dans les Bucoliques, Virgile adresse à Tityre par la bouche de Mélibée.
— Fortunate senex! fit-il, quand le père Jacquelais arriva vers lui. Puis, traduisant aussitôt à l'usage des profanes : « Heureux vieillard ! » ajouta-t-il.
— G'nen a qui sont plus heureux que moé, dit le vieillard d'une voLx qui tremblotait : G'na vous !
— Et pourquoi moi? demanda M. Randon.
— Pa ce que ! Pa ce que ! reprit le père Jacquelais. On sait ce qu'on sait ! On dit que défunt votre oncle il vous en a tant laissé de c'te monnaie : même que vous savez tant seulement pas quoé en faire puisque vous en fourrez — sans intérêts encore ! — à ce ch'ti Lefresne, un gars qu'est dans les dettes jusqu'au cou ! Vous êtes, à ce qui disent, un vieux garçon. Pas d'enfant, pas de femme à vot' compte. Vous aimez pas les arias, quoé ! C'est-y dommage que vous soyez pas marié, tout de même ! A ce qui disont aussi, vous êtes du bois qu'on fait les flûtes. Une femme aurait été heureuse avec vous comme un poulet de grain. De l'argent à gogo ! A s'en serait payé, votre bourgeoise, des affûtiaux pour ses dimanches et des petits sert à rin (i) dont a sont si chattes pour être jolies. Rien à faire, vous, qu'à boire et à manger et à vous faire de la couenne ! Ça vaut joliment mieux que de se détériorer le tempérament à planter des betteraves et à patouiller dans le purin !
— Comment, c'est vous, s'écria M. Randon, vous un ancêtre, un patriarche des champs, qui nous tenez de pareils propos ! Mais ignorez-vous donc, excellent vieil-
(i) Des petites choses qui ne servent à rien.
loo S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
lard, que rien n'est plus beau, rien n'est plus fécond, rien n'est plus doux, rien n'est plus digne d'un homme libre que l'agriculture : ce n'est pas un imbécile qui prétend cela, c'est Cicéron !
— I nous disont ça dans les comices agricoles ! fit le père Jacquelais hochant la tête en signe d'incrédulité. Le sous-préfet et les biaux monsieurs que sont sur l'estrade y jabotont comme vous, monsieur Randon, mais on sait bien que c'est des menteries pour faire durer le monde qu'est dégoûté du bestiau et du fumier. Tous ces gens-là, voyez- vous, monsieur Randon, c'est des montreux d'mots 1 I parlont d'affaires qui n'y connaissent pas ! C'est pas un métier, que je vous dis, d'être gratteux d'terre et toucheux d'bœufs ! J'avons tout contre nous, le vent, la pluie, la chécheresse, la gelée, le percepteur, le propriétaire, le tonnarre, la morve, la gale, le gouvernement, toute la boutique, que je vous dis ! Et quand j'ons passé not'vie à nous battre contre tout ça, v'ia qu'on j se retrouve à mes âges, aussi gueux qu'à vingt ans ! Aussi, de mes cinq gas, g'na le grand Jacq '.elais vot' fermier J qu'est resté au derrière des vaches : a n'était bon qu'à ça ! C'est joliment bin fait pour lui : à l'école, il n'apprenait rin ! Des quatre-za'utres, g'nen a un qu'est maît' d'école, l'autre qu'est dans l'octroi à Paris, un gabelou comme y disont ; les deux autres, ça s'est fourré dans les bonnes places oùs qu'on ne travaille guère et qu'on est bin payé. Et tout ça, ça vous a du linge qu'écorche pas la peau, des chemises avec des plis su'l'devant, des chaînes de montre qui n'en finissent plus, qui leur tapont sur le ventre ! Oh ! y z'ont été joliment plus malins que moé, mes quat' gas 1
— Povir sûr, qu'ils ont bien fait ! lança un grand garçon de vingt-quatre ans qui était domestique à la ferme et ne s'en consolait pas.
— Pour sûr, dit un journalier.
— Pour sûr, ajouta l'autre, un jeune lui aussi.
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... loi
— Sans doute, sans doute, fit M. Randon, tout n'est pas rose dans le métier d'agriculteur. Virgile le dit expressément : « Jupiter a voulu que la culture des champs fût un rude travail. »
— Eh bien ! s'écria d'un ton âpre l'un des journaliers, si c'est cet individu qui a voulu ça, c'est une fameuse crapule ! Qu'il y vienne donc ! Je voudrais bien l'y voir, ce feignant-là !
L'humaniste qui s'obstinait chez M. Randon devenu agriculteur, fut choqué de cette insulte adressée au Jupiter olympien, insulte dans laquelle il était tenté de voir comme une espèce de blasphème. Il était déconceité. Où étaient-ils donc, les laboureurs de Virgile, les fermiers des bords du Pô et du Mincio, avec leur piété grave et scrupuleuse, leur endurance, leur résignation sereine? Trop manifestement, ce vieillard croyait avoir manqué sa vie parce qu'il l'avait donnée au v labourage et pâturage ». Trop manifestement aussi, ces jeunes hommes tournaient vers la ville des yeux de convoitise et d'espoir : ils considéraient la ferme comme un bagne où se consumaient, dans des labeurs indignes d'eux, les beaux jours de leur jeunesse et n'attendaient qu'une occasion de s'évader des travaux forcés des champs. M. Randon n'arrivait pas à comprendre comment cette métamorphose s'était accomplie chez ces fils de la terre. C'est que sa montre retardait de deux mille ans, écart grave pour un homme qui se vantait de n'avoir pas manqué le train une fois en sa vie.
Quand le repas fut pris, quand furent à sec les cruches de cidre fournies par le fermier et les bouteilles de vin données par M. Randon, la conversation, qui avait porté sur l'agriculture, la vie des champs et dont l'ancien professeur de troisième se trouva être le seul à vanter les bienfaits, s'éteignit d'elle-même, comme un feu que personne ne veut plus alimenter. Une torpeur lourde s'abattait sur les moissonneurs. M. Randon jugea le
moment venu, puisque les corps étaient las et repus, d'offrir en régal à leur esprit une lecture du divin Virgile :
— Tenez, mes amis, dit-il, leur montrant le petit volume à tranche rouge, je veux que vous sachiez ce que pense de vous, de votre belle profession, l'un des plus grands poètes d'autrefois et de tous les temps, celui qui vous a le mieux connus et le plus aimés.
— Encore un montreux d'mots, bin sûr ! chevrota Jacquelais père. Je m'en vas... Y n'y connaissont rin, rin, rin !
M. Randon, tandis que les moissonneurs s'étendaient sur l'herbe du talus, ouvrit le petit volume au livre II des Géor gigues, et, lentement, avec l'accent de la sincérité, de la foi, d'une voix où passait toute la ferveur de sa piété envers Virgile, il traduisit :
« O trop heureux, s'ils connaissaient leur bonheur, les laboureurs à qui la terre bienveillante, loin des armes et des discordes, livre elle-même la facile abondance de ses produits ! S'ils ne voient pas, au matin, bs portes fièrcs d'un palais magnifique emplir toute la demeure d'un flot immense de clients, s'ils n'admirent pas ces belles portes incrustées d'écailies, les tapis d'or, les vases épliyréens, si, pour eux, la blanche laine ne se colore pas des teintures d'Assyrie, et si l'huile pure ne se mêle pas à la cannelle, ils ont la sécurité paisible ; ils ont cette vie qui ne sait pas tromper, et riche en mille biens, le repos dans les vastes campagnes, les grottes, les lacs aux «aux vives et les frais vallons, et les mugissements des bœufs et les doux sommeils sous l'arbre. Là, sont les taillis où les bêtes ont leur retraite ; là, la jeunesse patiente au travail et habituée à vivre de peu ; là, règne le culte des dieux ; là, le respect de la vieillesse. Chez eux, la Justice en quittant la terre a laissé ses dernières traces. »
Un peu surpris de n'avoir point été interrompu, M. Randon releva la tête que, dans le labeur de sa traduction, il
avait tenue penchée sur le livre : il s'aperçut que Jacquelais et ses moissonneurs dormaient. Peut-être, qui sait? voyaient -ils dans leurs rêves et de belles portes incrustées d'écaillés, et les tapis d'or, et les vases éphyréens ! M. Randon haussa les épaules, et avec humeur : « Du Virgile !... murmura-t-il. Autant donner des perles à des veaux ! »
De dépit, il ferma le livre. Lui aussi l'engourdissement le gagnait. Il s'étendit sur l'herbe et, les yeux vagues, regarda le pa^^sage. Le soleil incendiait la plaine qui allait jusqu'à la ferme. Par delà le champ des Ormettes, le champ du Sablon, le champ de la Grillerie que la moissonneuse n'avait pas encore ravagés, apparaissaient, dans la vibration de la lumière, comme un étang de feu où les blés ondulaient pareils à de longues flammes, lorsque passait sur eux le souffle lourd et brûlant de ce midi d'été. M. Randon suivit, un instant, d'un regard las, la grande houle qui courait sur la nappe de feu, puis, peu à peu, les images des choses se firent confuses à ses yeux et le monde extérieur s'abima dans une demi-nuit avant de s'effacer tout à fait dans son cerveau. Lui aussi dormait, la tête à l'ombre. Le soleil de juillet jetait sa pesante draperie d'or sur 'e corps allongé de ce professeur de belles-lettres qui avait voulu connaître « le bonheur des champs ».
Lorsque, trois heures après, M. Randon se réveilla, les moissonneurs s'étaient, depuis longtemps, remis à l'ouvrage. Penaud, il n'alla point les retrouver et resta assis à l'ombre : il relisait Virgile et admirait comme le poète savait chanter le noble métier du laboureur que, pourtant, il n'avait point pratiqué. Quand il lui arrivait de lever la tète, il pouvait voir les moissonneurs qui riaient entre eux en le regardant : il eût pu lire dans leurs yeux cette espèce de dédain du paysan pour l'homme de livres qui « ne fait rien >', c'est-à-dire qui s'adonne à un travail « où on ne sue pas ».
Cette première journée fut pour M. Randon comme une
déception. Il rentra plutôt morose à la villa du Pausilippe. Peut-être, ces gens de campagne, ces « bons paysans » n'étaient-ils pas tout à fait tels qu'il aimait à se les représenter. Il commençait à pressentir que ce rôle de protecteur, de bienfaiteur qu'il eût plu à sa vanité de remplir parmi eux, n'irait point sans quelques déboires: « Heureusement, je suis libre, se disait-il, je ne dépends de personne ! »
La visite qu'il reçut, le soir même, de Mme Lefresne n'était point faite pour chasser ces petits nuages qui assombrissaient le ciel jusque-là si pur de ses pensées.
La mère d'Emile Lefresne venait déposer es mains de M. Randon ime plainte contre tout le cousinage. A l'entendre, les Merlin, et les Robillot, et les Chaumard, et les autres conspiraient contre son fils qu'ils détestaient, depuis que le cousin lui avait marqué de la sympathie, témoigné de l'intérêt.
— Vous exagérez, vous exagérez, dit M. Randon.
— Non, mon cousin, je n'exagère pas. La preuve, c'est qu'ils portent leur blé moudre à un autre moulin, chez notre concurrent M. Labaume, de cela j'en suis sûre. La preuve, c'est qu'ils cherchent, par tous les moyens, à détourner la clientèle de chez nous — oh ! je le sais de façon certaine aussi ! — C'est le grand-père Robillot qui est le plus acharné : il nous veut un mal de mort. Est-ce qu'il ne s'est pas vanté, devant des gens dont je pourrais vous citer les noms, qui me l'ont rapporté, de pouvoir npus acculer à la faillite, malgré tout ce que vous avez fait pour Emile ! Le père Robillot dit que nous lui causons du tort, que nous vous accaparons, que nous voulons tout tirer de vous.
— Vous m'étonnez, ma cousine, vous m'étonnez.
— Je comprends que tout cela vous étonne, reprit Mme Lefresne, vous qui êtes si bon, si confiant, vous qui n'êtes pas un homme comme les autres, mais c'est la vérité que je vous dis là !... Ah ! poursuivit -elle avec un
soupir, il ne faut guère compter sur sa parenté éloignée, sur des cousins, lorsqu'on a besoin d'aide, lorsque le cœur cherche une affection, un dévouement ! L'affection sincère, le dévouement véritable, désintéressé, on les rencontre bien rarement en dehors de la famiUe directe, du mariage !
De tels propos agaçaient M. Randon : il interrompit sa cousine assez vivement et porta l'entretien sur un autre sujet. Même, il laissa partir Mme Lefresne sans lui dire quel cas il ferait de ses plaintes et la quitta sur un « au revoir » tempéré : « Est-ce qu'elle va me demander en mariage? fit-il après son départ. Je voudrais bien voir ça, par exemple ! Qu'elle s'y frotte !... Je suis libre ! Libre ! libre ! »
Il était libre ! Pour s'en bien convaincre lui-même, et le bien prouver laux autres, M. Randon voulut faire ostensiblement acte de maître souverain. Il commençait à trouver que certaines exigences de Mme Alphonsine pour la propreté de la maison, auxquelles il s'était plié jusquelà, devenaient vraiment tyranniques : il résolut de s'en affranchir siu" l'instant. Pour passer de la salle à manger à l'heure du dîner, il n'enleva point, comme il en avait l'habitude, les gros souHers à clous que, tout le jour, il avait promenés dans les champs de la Barbotterie.
i^Ime Alphonsine déposa la soupière sur la table, puis revint une minute après, apportant une petite natte d'aloès qu'elle glissa d'un geste subreptice, sous les pieds de M. Randon, par-dessus le tapis de linoléum qui recouvrait le parquet de la salle à manger.
M. Randon la regarda faire d'un œil oblique et goguenard, puis il proféra cette moqueuse catilinaire :
— Jusques à quand abuserez vous de ma patience, ô madame Alphonsine? Où donc s'arrêtera votre fureur de précautions? Eh quoi, vous placez un linoléum sous la table pour protéger le parquet, et sur ce hnoléum qui protège le parquet, vous êtes là qui posez un tapis pour
io6 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
protéger le linoléum ! Comment, madame, vous y prendrez-vous pour protéger contre l'injure de mes pieds le tapis qui protège le linoléum?
Mme Alphonsine perçut la raillerie dans l'emphase de ce discours. Surprise de cette agression inattendue, elle ne sut que murmurer :
— Cela se faisait chez Mademoiselle... C'est que Mademoiselle avait la maison la mieux tenue de la ville !
— Mademoiselle ! Mademoiselle ! Toujours Mademoiselle ! fit d'un ton d'impatience M. Randon. Vous êtes toujours à nous parler de ce qui se faisait, de ce qui ne se faisait pas chez ]\Iademoiselle, à nous redire ses propos, ses maximes, ses enseignements, à nous proposer en exemple ce qui se pratiquait dans cette maison incomparable ! Mais enfin, votre Mademoiselle, c'est la jument de Roland qui avait toutes les perfections, mais qui...
— Que Monsieur s'arrête, interrompit Mme Alphonsine, d'une voix douloureuse. Je suis très impressionnable. J'ai peur de me trouver mal (ce disant la gouvernante, plus blême encore que de coutume, mit la main sur son cœur comme une personne qui, sous le choc d'une émotion forte, va s'effondrer). Entendre comparer Mademoiselle, ma maîtresse, ma bienfaitrice à... à une... à une bête ! Non, c'est trop souffru". Que Monsieur veuille bien me ménager ! Je suis tombée en faiblesse pour moins que cela. Mademoiselle le disait bien : je suis tellement impressionnable I
— Mon Dieu, fit M. Randon déjà gagné à la conciliation, c'était là une comparaison classique qui n'avait, dans ma pensée, rien d'offensant pour la mémoire de votre défunte maîtresse... Enfin, laissez sous mes pieds cette espèce de tapis... je mettrai mes pantoufles après le dîner.
C'était une capitulation et M. Randon en eut conscience. VagULinent, il comprit qu'il ne lui serait pas aussi facile qu'il l'eût supposé, d'établir sa vie dans une indépendance
souveraine. Les avertissements lui venaient de toutes parts. Ses cousins, ses fermiers, ses voisins, Mme Lefresne, Mme Alphonsinc... et aussi sa propre vanité, commençaient à l'enserrer dans un filet d'obligations dont il ne serait point en son pouvoir de rompre les mailles. Il n'en était pas encore à admettre que nous ne sommes pas maîtres absolus de nous-mêmes, que ne pouvant nous passer des autres qui ne peuvent pas se passer de nous, nous dépendons toujours des gens qui dépendent de nous. En attendant qu'il se fût assimilé cette grosse vérité, M. Randon, comme un. faible qu'il était, dépensait toute son énergie à chercher et à trouver des raisons de ne pas se défendre, à pester contre le sexe qu'on est autorisé à nommer le « beau sexe » quand on n'a pas Mme Alphonsine sous les yeux. Il fallait l'entendre exhaler son dépit : « Les femmes ! Les femmes ! grommelait-il entre deux cuillerées de potage, voilà bien ce qu'elles font de nous, lorsqu'on n'est point assez brutal pour lutter contre leurs empiétements ! Si on résiste, elles vous menacent de pâmoison ! Allez donc tenir tête à une créature en décomposition !... Ah ! si on les laisse faire, elles vous mangent, bribes par bribes, votre liberté... C'est comme les souris qui se nourrissent de notre linge dans les placards. Elles la grignotent, la rongent, la mangent, notre liberté, les femmes, et si nous la voulons reprendre, nous ne trouvons plus que des trous, oui, des trous, et nous, les hommes, nous pouvons voir notre lâcheté à travers !... Enfin, concluait-il, haussant les épaules, nous sommes au vingtième siècle, Mme Alphonsine m'impose ses volontés : il faut bien que je lui obéisse puisqu'elle est à mon service 1 On est de son temps...
Pour la première fois, depuis sa venue à ViUenoisy, des paroles trempées d'amertume tombaient des lèvres de M. Randon, jusque-là toujours fleuries d'optimisme.
Une année passa. Tout le long de ces trois cent soixantecinq jours, y.. Randon avait laissé tomber quelques-uns de ses engouements : ils étaient là, éparpillés sur la route, et lorsqu'il regardait en arrière, pour considérer le chemin parcouru, il pouvait voir que chaque étape en était marquée par quelque petite désillusion. Pourtant, lorsqu'il allait à ]\Iarnant visiter M. Didier, M. Morentin, il n'osait mettre son âme à nu devant eux, et confesser ses déceptions. Il posait à l'homme hemreux, content de son sort, qui a réalisé son idéal de vie, mais M. Didier était trop perspicace pour croire à de telles affirmations et sentait que cet enthousisame était de commande, sonnait faux : « Attendons, attendons, » répétait le professeur de philosophie. Il connaissait trop M. Randon pom* ne point savoir que son ami,, un Imaginatif qui ne voyait toutes choses qu'à travers le prisme de son rêve, n'aurait pas toujours la constance de dissimuler la déconvenue que lui infligeait la réalité.
M. Didier n'ignorait pas non plus que le revirement, pour lent qu'il aurait été, ne s'accuserait pas moins en relief chez M. Randon : quand ses yeux se seraient ouverts, quand la lassitude serait venue, l'ancien professeur ne pourrait manquer d'être aussi obstiné dans son pessimisme qu'il avait paru bien étabh dans son optimisme : c'est la règle ordinaire chez les faibles dont les sentiments vont aux extrêmes, tandis que leurs actes se tiennent dans les régions tempérées où l'on marche escorté de la
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peur et de la prudence, deux sœurs qui se ressemblent tellement qu'on les prend souvent l'une pour l'autre : « Vivre de soi et pour soi, tirer tout son bonheur de soi-même, » ces principes directeurs de M. Randon ne pouvaient, selon M. Didier, que conduire un homme à un immense désenchantement, à un immense dégoût de soi-même. Il attendait.
Déjà, à des signes peu équivoques, on pouvait voir que son amour de la vie des champs n'était plus aussi grand, chez M. Randon, que sa ferveur avait décru. Il n'était plus pris par l'attrait de la nouveauté, si puissant sur une nature comme la sienne. Il commençait à se blaser sur les « agréments » de la campagne. La splendeur de l'été, les suavités du printemps, le charme languide de l'automne, l'âpre beauté de l'hiver, maintenant, c'était pour lui du « déjà vu ». La sensibilité de M. Randon, qui s'était exaltée. Tannée d'avant, un peu artificiellement, ne vibrait plus : il s'étonnait de rester indifférent à des spectacles qui avaient ouvert en lui des sources vives d'émotion.
Les journées lui semblaient sans fin. Le soir, à l'heure des ombres, un hôte qu'on n'invite jamais, mais qui arrive toujours, comme tout ce que l'on ne désire pas, l'ennui, venait rôder autour de lui dans son cabinet de travail : il ne pouvait qu'à grand'peine le congédier en allumant la lampe, en se remettant à la rédaction de son ouvrage sur Virgile agriculteur, qui n'en était encore qu'aux premières pages du premier chapitre.
L'idylle d'Emile Lefresne et de Berthe Vallerin continuait à l'intéresser, un peu plus même qu'autrefois : c'était pour M. Randon une distraction, une occasion de sortir de lui-même, mais il trouvait' que cette histoire d'amour traînait en longueur, qu'elle piétinait. Il eût voulu voir poindre un dénouement : rien ne l'annonçait. Le meunier de l'Étang-Neuf luttait contre ses concurrents, contre les moulins à vapeur de la région, avec plus de vail-
iio S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
lance que de succès : il venait conter à M. Randon ses découragements, ses sursauts d'espoir. Il venait surtout pour parler d' « elle » et l'ancien professeur lui permettait d'alléger son cœur. Le père Vallerin semblait de moins en moins décidé à se laisser fléchir. Plusieurs fois même, le bruit du mariage de Berthe avec l'un des jeunes gens acharnés à la poursuite de sa dot, avait couru, mais avait été aussitôt démenti : « Qu'est-ce qui va arriver? » se demandait, comme à son ordinaire, M. Randon.
Il arriva qu'au commencement de son second automne à Villenoisy, M. Randon eut une attaque de goutte qui prit bientôt un caractère anormal et très grave, car eUe se compliqua de néphrite et d'urémie.
A la nouvelle que M. Randon était menacé de mort, il y eut grand émoi dans tout le cousinage. Le médecin avait défendu qu'on fatiguât le malade de visites et Mme Alphonsine, s'armant de rigueur, faisait observer la consigne : elle ne cachait pas, au reste, l'état alarmant de son maître, Des conciliabules agités, parfois violents, se tenaient chez les Robillot, les Merlain, les Chaumard et les autres cousins : une question, toujours la même, qui allumait les convoitises, suscitait des peurs, éveillait des espoirs et des jalousies, revenait en discussion à ces conseils de famille : « Si M. Randon mourait, qui hériterait? Qu'allait-il faire de sa fortune? »
— A qui donc qui la donnerait, si c'est pas à nous 1
— I n'a personne que nous !
— Dame ! On est de son sang 1
— I nous la doit !
— Sans nous, ça reviendrait au gouvernement qu'en a pas besoin. On lui en fourre assez. Le cousin Randon a bin de la chance de nous avoir !
— Pour sûr I
De très bonne foi, tous pensaient que le cousin Randon avait une fière chance de les « avoir ». Ils eussent été surpris et même scandalisés, si on eût osé soutenir devant
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... m
eux que, par le fait qu'ils existaient, ils ne rendaient pas service au parent riche : grâce à eux, n'avait-il pas sous la main des gens tout prêts à dépecer son bien, à partager sa dépouille, à vivre de sa mort?
Les femmes de la tribu, admises à ces conférences, y apportaient leur passion, leur acrimonie, leur instinct de jalousie, leurs désirs désordonnés et têtus. Le cousin Randon diviserait-il le gâteau en parts égales, ou bien, favoriserait-il les uns au détriment des autres? Quand on abordait ce point délicat, l'accord cessait, et la discussion s'envenimait.
— Moi, j'suis plus près que toi : j'suis issu de germain !
— Et moi aussi : t'es pas plus que moi !
— Et moi aussi !
— Moi, j'suis un Randon. Le cousin voudra que ça aille au même nom. Ça se comprend.
— Oui, mais la loé, c'est la loé : elle donne aux plus proches.
— I s'occupe bin de ça 1 On est de son sang, ou on n'en est pas ! Il est bin maître de ce qu'il a, il peut en faire des choux ou des raves !
— Sa mère et ma m.ère étaient cousines germines : il le sait bin !
— Oui, mais moé j'iui tiens par son père : ça vaut toujours mieux quand c'est par les hommes !
Ah ! cet arbre généalogique des Rmdon ! Jamais il n'avait été si vigoureusement secoué. Tous y voulaient grimper à la fois pour s'y percher en bonne place, le plus près possible du cousin Philippe.
Et la distribution des morceaux de l'héritage, « l'attribution des lots », comme disent les notaires, de quelle manière s'accomplirait-elle? Chacun voulait un lot à sa convenance et tous les lots « convenaient » à tous. Et la villa du p'tit Philippe? Et le mobilier? Et les vêtements du cousin? Et le linge? Ah! le linge ! La seule idée du partage qu'on en devait faire échau Tait la cupidité des
femmes. Rosalie Chaumard en perdait le sommeil. Elle se voyait déjà fourrageant les grandes armoires de la villa, massives, profondes, qu'elle savait pleines de piles de draps, de serviettes, sur lesquelles elle jetait, lors de ses visites, des regards de concupiscence : elle se représentait déjà promenant une main amoureuse sur ces rudes toiles de ménage « comme on n'en fait plus », et ses yeux flambaient de convoitise impatiente dans sa figure grise et craquelée comme un plat de grosse faïence qui a longtemps tenu le four.
Les hommes s'apprêtaient à rajeunir leur garde-robe avec les vêtements du cousin : on les connaissait tous, dans le détail. Un long pardessus de fourrure, une « peau » que M. Randon portait l'hiver lorsqu'il se rendait en voiture à Montbois, était très désiré. C'était si commode, ces grandes « machines » là, lorsqu'on allait par la neige ou la bise au marché ou à la foire !
— I me la faudrait bin, disait i\Ierlain, v'ià que ma peau de chieuvre (i) est quasiment usée. J'peuv' pas me passer de ça. J'ia veux.
Ce Merlain était très convaincu qu'il ne pouvait vivre heureux que dans une peau de bête : on n'est bien que chez soi, c'est vérité d'expérience.
— Si eUe me revient, je te la revendrai, faisait Brossard.
— J'ia veux ! accentuait Merlain.
C'est ainsi qu'on vendait la peau du cousin Randon avant qu'il ne fût mort : tous, éberlués d'espoir, n'oubliaient qu'une chose, c'est que le défunt dont ils héritaient était encore vivant : il ne lui restait plus qu'à mourir, mais il est des gens qui font des difficultés pour tout !
Que le cousin pût guérir après ce qu'on disait de son mal, c'était là une supposition qui leur semblait bien |
(i) Chèvre.
invraisemblable, et, à vrai dire, quelque peu malséante. Le vieux Robillot, le plus âpre de ces ruraux, s'en allait, plusieurs fois le jour, aux informations à la villa du Pausilippe : il en rapportait de sombres pronostics : (c Ça semonte, ça remonte, c'te goutte ! disait-il. Pour sûr que ça va l'étouffer. Déjà, qui ne peut pus reprendre son rouffle !... Ces gens-là ça ne travaille pas, ças'nourrit trop bien ; l'Alphonsine lui fait de trop bons fricots, ça lui a détérioré le sang. Il est usé, usé. »
M. Randon avait pour médecin le docteur Sebaut : plus d'une fois, on avait, avec des mines affligées, cherché à connaître ses prévisions sur la maladie du cousin. Le docteur était assez bien défendu par son caractère rugueux, tout hérissé de pointes, contre ces extorsions du secret médical. Il coupait court à ces interrogations qui lui étaient suspectes par un : « Qu'est-ce que ça peut bien vous faire? » puis, il refusait d'ou\Tir la bouche : « Il est cousu, cet homme-là, » disait rageusement Rosalie Chaumard.
Une inquiétude qui prenait souvent l'intensité d'une angoisse, venait troubler les grands espoirs des cousins et des cousines. Si M. Randon signait « un papier » par lequel ils seraient déshérités, en tout ou en partie, et « avantageant le gars à la Lefresne », comme ils disaient entre eux? Evidemment, le danger était là et tous le comprenaient. Emile et sa mère étaient les seuls admis auprès du malade. Mme Lefresne, installée à la villa, se révélait garde-malade experte, vigilante, obstinée dans son dévouement. Mme Alphonsine avait dû subir cette aide qu'elle détestait et qu'elle avait cherché à écarter, mais M. Randon, qui appréciait les soins intelligents que lui prodiguait Mme Lefresne, avait parlé en maître : « Je veux qu'elle reste, » déclara-t-il. Le vieux Robillot n'était pas le dernier à deviner que la présence de M. ne Lefresne auprès du cousin Philippe, mettait en péril grave les « droits » de la parenté : « Heureusement,
disait-il, que l'Alphonsine est là, elle hait l'Emile encore plus que nous ! » « Ah ! la canaille ! la canaille ! » s'exclamait-on de toutes parts, lorsque le nom du meunier venait à être prononcé dans l'assemblée des cousins : et tout aussitôt, le conseil de famille toiimait au conseil de guerre. A l'unanimité, on décidait qu'il fallait surveiller l'ennemi, la Lefresne et son grand gars.
Un après-midi, vers les cinq heures, M. Randon eut une crise de suffocation avec les symptômes impressionnants de l'angine de poitrine. Le docteur Sebaut, aussitôt prévenu, accourut : il amenait avec lui, dans sa voiture, M® Jonceau, notaire à Montbois, un ami du malade. En même temps qu'eux, arrivait l'abbé Nantois, curé de Villenoisy. Le père Robillot, toujours aux aguets et qui, depuis ime semaine, passait ses journées à observer la route, jeta l'alarme dans toute la parenté. Certes, le vieux madré eût préféré se rendre seul à la villa pour ne point courir le risque de partager avec d'autres ses « chances » d'héritage qu'il jugeait grandes, mais il était lui-même épié, surveillé de près par les cousins qui se jalousaient les uns les autres et ne s'entendaient que pour faire front contre l'ennemi commun, les Lefresne. Le père, Robillot connaissait ses cohéritiers : il les savait défiants, et n'ignorait pas, étant défiant lui-même, qu'il faut toujours se défier des défiants. Il devinait qu'il serait aussitôt suivi par toute la tribu : il aimait mieux ne point exciter, par une démarche sournoise, ceux qu'il aurait tenté a'évincer, vainement du reste. Il annonça que des choses graves se passaient à la villa du P'tit-Philippe. Le médecin, le notaire, le curé, décidément, une succession allait s'ouvrir.
Chez les Chaumard, les Merlain, les Dubois, les Brossard, ce fut de l'affolement. La présence de ce notaire auprès du cousin les angoissait tous : sans doute, en ce moment même, M. Randon, avant d'entrer dans son éternité, dictait ses « volontés », distribuait son bien, après l'avoir
concassé en de multiples parts : qui donc aurait le plus gros lot? On n'allait pas jusqu'à douter que M. Randon ne laissât son avoir à ses cousins : ne leur avait-il pas répété cent fois qu'ils étaient sa famille, qu'il aimait en eux les gens de sa race, de son sang, qu'il n'admettait pas qu'on déshéritât les siens pour donner sa fortune à des étrangers, à des œuvres de philantrophie. Oh ! comme ils comprenaient le cousin Philippe !... Oui, mais le privilège qu'il accordait à Emile Lefresne et à sa mère de les admettre auprès de lui, à cette heure grave entre toutes où il allait quitter ce monde, l'attachement qu'il leur marquait depuis le début de sa maladie surtout, les menaçaient des pires surprises. Ces brigands de Lefresne, ces « avaleurs d'argent » étaient capables de tout se faire donner !
Bientôt, la cuisine de la villa du Pausilippe s'emplit de cousins et de cousines venus là pour « attendre » : Mme Alphonsine, retenue auprès du malade, n'avait point paru pour en défendre l'entrée. Ils portaient l'inquiétude sur leur figure, tous hantés par la même obsédante pensée : « Hériteraient -ils, et de quoi? « Pourquoi étaient -ils venus? Ils ne savaient au juste. Us surveillaient le couloir qui conduisait à la chambre du malade : à tout prix, il fallait empêcher Emile Lefresne, qu'on savait à son mouUn de l'Étang-Neuf, de pénétrer auprès du cousin Philippe, à cet instant décisif où le notaire était là. ]\Iême, on avait aposté le petit Pierre Brossard, un gamin de dix ans, à la grille de la villa : dès qu'apparaîtrait le meunier, qui ne pouvait manquer d'arriver, 1' « occasion » étant \T:aiment trop belle pour lui, l'enfant Brossard devait venir le signaler.
Le gamin accourut essoufflé :
— Le v'ià ! Le v'ià ! à bicyclette ! lança-t-il.
— Va lui dire, ordonna le père Robillot, que le feu est à son moulin, qu'en montant au grenier chez ton père, t'as aperçu des flammes qui sortaient par les fenêtres l
ii6 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
— C'est que, dit l'enfant, i verra bin que c'est une menterie. I me croira pas, et i me donnera une tape !
— Va-y ! va-y ! lui criait Rosalie Chaumard. Si ce gars-là entre, j 'aurons rin !... Dire que la grosse Lefresne aura pour elle toute seule tout ce qu'y a dans les armoires ! Des piles de torchons, tout neufs, qu'ont jamais ser\d 1
Tandis que le gamin hésitait, immobilisé par la peur d'une « tape », Emile Lefresne traversa le couloir, et, sans tourner la tête du côté de la cuisine où H devinait l'ennemi aux aguets, il pénétra dans la chambre de M. Randon :
— Le vaurien ! dit Merlain, le v'ià qui va nous voler not' droit !
— J'aurons rin ! J'aurons rin ! répétait Rosalie Chaumard. Tenez, quand j'y pense, j'en ai le ventre rétréci.
Elle s'écroula sur une chaise, les deux mains sur son abdomen que tordait l'angoisse.
Un quart d'heure passa. La porte de la chambre de M. Randon s'ouvrit ; un grand jeune prêtre, à l'aUure résolue, au regard ferme et droit, parut. C'était l'abbé Nantois, curé de Villenoisy, qui avait su se faire une belle place dans les sympatliies de l'ancien professeur. On se précipita vers lui :
— Comment ça va-t-y? demanda le père Robillot. Cs poure cousin !
— Un peu mieux, dit le prêtre qu'on sentait décidé à se tenir sur la réserve.
Le vieux Robillot hasarda la question qui lui brûlait les lèvres :
— A-t-il signé un papier? fit-il d'une voix qui tremblait.
— Quel papier?
— Un papier de notaire... un... un testament. L'abbé Nantois, les yeux dans les yeux du vieillard :
— Père Robillot, fit-il assez brusquement, je ne puis vous renseigmer. iirimo parce que je n'en sais rien, secundo
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... n;
parce que, si je le savais, je ne vous le dirais pas, tertio parce que ce n'est pas votre affaire !
Et sans prolonger son discours, il sortit laissant le père Robillot encore plus torturé d'inquiétude.
Le curé de Villenoisy venait de quitter la villa lorsque, de nouveau, la porte de la chambre de M. Randon s'ouvrit et le docteur Sebaut entra en coup de vent dans la cuisine où il voulait, comme après chacune de ses consultations, se laver les mains. Apercevant la pièce grouillante de gens qui semblaient débattre un marché :
— Eh bien ! quoi, s'écria-t-il, c'est la foire ici ! Combien vendez-vous les nourrins (i) aujourd'hui?
Le médecin n'avait pas été long à s'expliquer la présence de ces hommes et de ces femmes et à deviner leurs agitations : depuis vingt-cinq ans qu'il les palpait, les auscultait, qu'il leur faisait tirer la langue, qu'il les voyait aux jours de maladie où les plus défiants ont des accès de franchise et de sincérité, le docteur Sebaut connaissait son monde :
— Monsieur Sebaut, lui demanda Merlain, y aurait-il pas moyen de voir le cousin?
— Ah ! ça, je m'y oppose, et que je vous y prenne I déclara le docteur Sebaut, de ce ton brusque qui était dans sa manière et qui le faisait traiter de vieux « rebrousse-poil » par ses clients eux-mêmes... quand ils étaient guéris.
— Y a -t-il encore de l'espoir? interrogea le père RobiUot.
— S'il y a de l'espoir ! dit le médecin, goguenard, mais je pense bien !... Et même, j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre : Randon guérira. Il a une crise, ça fait bobo, bien sûr, mais ça passera, ça passera. Ah ! il est solide, et vous enterrera tous, c'est moi qui vous le dis. Avec un coffre pareil !...
(i) Les jeunes porcs.
iiS S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
Le vieux Robillot, qui ne sentait pas l'ironie violemment sinapisée des propos du médecin, osa lui confier ses terreurs :
— Monsieur Sebaut, dit-il s'adressant au docteur qui s'était dirigé vers une fontaine de faïence et s'y savonnait furieusement les mains, c'est qu'on est bin tourmentés tertous !...
— Tourmentés, pourquoi? Puisque je vous dis que votre cousin guérira, j'en réponds !
— On est bin contents, pour sûr, reprit le père Robillot, mais, c'est qu'on est de son sang !... S'il arrivait malheur, tout de même, c'est nous que devrons hériter. Ça nous revient. Eh bien, c'te notaire qu'est là !... On ne sait pas si le cousin a signé un papier, et v'ià ce qui nous fait faire du mauvais sang. C'est c'te papier, quoé !
Le médecin tourna la tête : il vit des figures ravagées par l'inquiétude, des yeux qui mendiaient la bienfaisante certitude. Alors, il éclata :
— Ah çà ! fit-il, de cette voix âpre qui montait si vite au ton de la colère, est-ce que, par hasard, vous me prendriez pour un croque-mort? Ce n'est pas mon métier, je vous préviens ! Si vous teniez tant que ça à hériter, il fallait faire venir mon confrère de Montbois, le fameux Touroux : en voilà un accoucheur d'héritages, ce médecinlà, et je vous prie de croire qu'on peut l'appeler le médecin des morts ! Il ne rate pas un de ses malades. Aussitôt pris, v'ian, il vous l'expédie en cinq sec dans l'autre monde, sans qu'il ait même le temps de crier « ouf » !... C'était pourtant le moment de vous servir de lui : est-ce qu'on ne parle pas de le décorer ! Riche idée ! Qu'on lui en flanque, de la décoration, qu'on lui en flanque à gogo 1 Il a déjà le poireau, les palmes, le Nicham et toute une marmaille de petits ordres de chez les rastas : il sera bientôt comme l'âne chargé de reliques. Qu'on lui en donne encore ! Le gouvernement est son protégé, son serviteur. Touroux lui est d'un assez bon profit, à l'État,
avec toutes les successions que le confrère lui permet d'écrémer, et sans se donner beaucoup de mal encore ! Il sait par cœur une demi-douzaine de formules de drogues qu'il prescrit au petit bonheur — quand je dis bonheur!... — pour toutes les maladies; souvent même, avec une seule ordonnance, le gaillard vous assomme deux ou trois malades, dans la même journée. Veinard de confrère : il a des ordonnances à répétition 1 Ah ! oui, ie ministre des Finances lui doit une fière chandelle à Touroux : il a joliment aidé la République à se dépêtrer de son délicit chronique, depuis qu'il exerce à Montbois sa coupable industrie. Il retarde la banqueroute : allons, nom d'un chien, qu'on décore Touroux, coadjuteur de la Mort, bienfaiteur de la République une et indivisible !... Marianne ! Marianne ! clama le docteur Sebaut interpellant audacieusement la République par son petit nom, une croix à Touroux, et plus vite que ça ! Une belle croix rouge, bien saignante au monsieur ! Boum !...
Le docteur Sebaut prolongea indéfiniment ce « boum !... » écho des restaurants parisiens, qu'il avait retenu de sa vie d'étudiant.
Il avait fini de se savonner, de se laver, de se rincer. D'un grand geste circulaire, il secoua ses mains d'où l'eau dégouttait sur les cousins et les cousines qui, résignés, hébétés, avaient écouté la véhémente diatribe : toute la tribu fut aspergée. Maintenant, qu'il avait vidé son âme du fiel concentré qu'elle enfermait, il était apaisé, soulagé, guéri : le défi qu'on lance aux docteurs : « Médecin, guéris-toi toi-même, » celui-là, du moins, l'avait relevé. Le docteur Sebaut s'était guéri, pour un temps. C'est d'une voix presque douce où il n'était point facile de discerner le point d'ironie, qu'il disait en s'essuyant les mains à une serviette pendue au côté droit de la fontaine :
— Mes enfants, tranquillisez- vous, je réponds de votre cousin. Dans huit jours, vous jouirez de lui, tout à votre aise 1
Le médecin était à peine parvenu jusqu'à la cour que Mme Alphonsine parut au seuil de la cuisine :
- — Oh ! ma cuisine ! fit-elle, laissant retomber ses bras le long de son corps, ma cuisine !... Dans quel état ils me l'ont mise ! C'est une écurie ! Mes carreaux que j'avais lavés, ce matin, à grande eau !... Il m'en faudra, maintenant, de la carbonate pour nettoyer tout ça... Mademoiselle le disait bien : « Quand il y a un malade dans une maison !... » Vous autres, ajouta-t-elle, s'adressant aux représentants des tribus, vous feriez beaucoup mieux de rentrer chez vous. Vous savez bien que Monsieur n'est pas en état de vous recevoir !
— Mais, pourtant, objecta Meriain.
— Je vous prie de vous en aller, dit Mme Alphonsine.
— L'Emile y est bien, lui, fit le père Robillot.
— Oh ! celui-là !... dit la gouvernante qui n'acheva pas sa phrase. Si vous ne partez pas immédiatement, poursuivit-elle, je ne ferai pas connaître à Monsieur ceux de SCS cousins qui sont venus prendre de ses nouvelles, et il ne saura jamais que vous vous êtes dérangés pour lui!
Il ne fallut rien moins que cette menace pour les décider à déguerpir. Ils sortirent emportant planté comme un couteau dans leur cervelle, ce doute tranchant : « Le cousin a-t-il signé un papier? » Tous ignoraient que le notaire M® Jonceau avait demandé spontanément au médecin de l'accompagner, qu'il venait voir en ami son ancien condisciple M. Randon dont il avait appris la maladie.
Le pronostic du docteur Sebaut se réalisa. Le surlendemain, M. Randon eut du mieux, les crises de suffocation s'espacèrent, puis cessèrent, les accidents cérébraux disparurent ; au bout d'une semaine, il entrait en convalescence.
Le vieux Robillot souffrait d'espoirs rentrés. Il fut quelque temps, avant de revenir à la villa. Il boudait. Difficilement, il pardonnait à M. Randon la déception
que celui-ci lui avait infligée. Comment ! Un ancien professeur, un savant, un riche, un homme qui avait de l'éducation se perm.ettait de jouer des tours pareils à sa parenté ! Alors qu'on le croyait mort, il revivait ! Ça ne se faisait pas. D'un homme mal élevé, on dit qu'il ne « sait pas vivre w. Le cousin Philippe, lui, avec toute son instruction, et son éducation, et ses gros sous, ne savait pas mourir. Ah ! pour ça non, il ne savait pas ! Ce n'est point ainsi qu'on se conduisait avec des cousins. Quand on est du même sang, voyons !... Ces choses-là, le père Robillot ne les exprimait point, ne se les disait même pas à luimême : il les pensait confusément.
C'est ainsi que les Merlain, et les Chaumard, et les Brossard, et les Randon furent contraints de remettre à plus tard le dépeçage de la fortune du cousin. Il se rétablissait. Ses jambes, peu à peu, retrouvaient leur souplesse. Appuyé sur une canne, il pouvait faire le tour du jardin, du verger. Il inspectait la classe des poules, des lapins, des cochons d'Inde et allait porter un morceau de sucre à son poney Phébus, qui avait reçu ce nom à cause de son pelage fauve, de sa crinière dorée.
« Je l'ai échappé belle », aimait à répéter M. Randon lorsqu'il songeait à l'assaut que son organisme avait subi des puissances ennemies de la vie humaine. Hormis à certaines heures de paroxysme où son cerveau était dans la nuit, l'ancien professeur, au plus fort de sa maladie, de ses souffrances les plus aiguës, avait gardé conscience de la gravité de la crise. Il avait pensé au grand départ, non sans tristesse. Il se trouvait bien jeune pour quitter ce monde qui lui « devait » des compensations : « Cette fortune dont je viens d'hériter, se disait-il, je n'en ai pas joui. Elle ira à mes cousins qui, eux, sauront — moins bien que moi, assurément ! — en faire leur profit. Je comptais bien la leur laisser, mais plus tard, plus tard !... Ils pourraient se vanter d'avoir de la chance. Eh quoi, je n'aurais servi que d'agent de transmission pour la leur
passer ! » Et M. Randon avait comme des petits accès de jalousii'^ qui, pourtant, ne l'indisposaient point contre sa parenté. Lorsque les délégués des tribus arrivaient à la villa, il eût voulu les recevoir : il voyait dans leurs incessantes visites un témoignage de leur fervente amitié. Il fallait toute l'autorité du médecin pour les écarter : « Ce sont de braves gens, répétait-il, ils m'aiment, et j'aime à être aimé. »
Aimé, M. Randon ne l'était pas autant qu'il le croyait, mais ce serait calomnier hommes et femmes du cousinage que de dire qu'ils le détestaient. Ils ne souhaitaient point la fin du parent riche, mais puisque enfin, nous sommes tous mortels, puisque nous devons y passer tous, tôt ou tard, ils se résignaient, sans un trop grand déchirement, à un départ qu'il leur fallait bien accepter, qu'il n'était pas en leur pouvoir de retarder et qui, de plus, devait leur valoir certains avantages qu'il leur semblait bien naturel de désirer.
Cette crise dont il venait de triompher, M. Randon, maintenant qu'elle finissait, n'était point trop tenté de la maudire, si douloureuse qu'elle eût été : elle lui avait, en quelque manière, apporté une diversion dans son existence dont la monotonie commençait à lui peser. Il connaissait maintenant les joies, les petits bonheurs du convalescent. Il sentait son esprit revivre, sa tête se repeupler d'idées, se réorganiser. Avant sa maladie, lorsqu'il avait à chercher un souvenir, une pensée, il savait où les prendre, dans quelle case de sa mémoire, dans quel recoin de son entendement, il devait fouiller. Durant ses crises et pendant les jours qui suivirent la dernière, son cerveau était vide comme une cave de bonne maison où des officiers de Guillaume de Prusse seraient venus, l'espace d'une heure, délibérer sur la kultur. Tout maintenant retrouvait sa place ; son cerveau se remettait de lui-même en ordre, en activité.
M. Randon se découvrait une aptitude nouvelle à
s'émerveiller, à goûter le charme de l'heure : le spectacle du monde lui semblait moins banal. Tel le rescapé qui s'épanouit à la lumière après avoir connu les affres de l'enseveli vivant. Les choses familières qu'U regardait d'un œil las, depuis quelques mois déjà, l'impressionnaient doucement. De ce plateau sur lequel était bâtie la villa, il humait l'air de la vallée d'Armance, un air chargé des effluves de la terre que retournaient les labours d'automne. Même, les jours où Mme Alphonsine gavait les parquets d'encaustique, il n'avait plus, comme autrefois, envie de s'enfuir à deux Heues de chez lui : cette odeur de térébenthine qui pénétrait toute la maison plaisait à son odorat conune la plus fine senteur balsamique. Tous ses amis de Montbois, de Marnant étaient venus le voir : il ne fut point surpris de ces démonstrations de sympathie qu'il avait conscience de mériter.
Il reçut aussi une visite à laquelle il ne s'attendait guère. Comme il somnolait, un après-midi de la fin d'octobre, sur sa chaise-longue, Mme Alphonsine vint annoncer :
— Il y a des dames qui désirent parler à Monsieur.
— Des dames, qui ça?
— Elles sont deux, une jeune que je ne connais pas, une autre moins jeune... beaucoup moins jeune : c'est Mme Pardolles, de Montbois... Elle porte un chapeau qui n'est plus de son âge.
— Qu'est-ce que ça peut bien vous faire? Dites que j'y vais.
En pénétrant dans le salon, M. Randon connut aussitôt que la jeune fille qui accompagnait Mme Pardolles était Berthe Vallerin, dont l'apparition avait laissé dans sa mémoire une si gracieuse image.
— Monsieur Randon, dit Mme Pardolles, dès qu'il l'eut invitée à s'asseoir, j'aurais voulu, depuis longtemps, vous rendre la visite que vous avez eu l'amabihté de me faire, il y a plusieurs mois déjà. J'hésitais, retenue par cer-
tains scrupules. Dans nos campagnes, dans nos petites villes, il y a toujours trop de gens qui mettent leur bonheur à épier, à commenter... à dénaturer nos démarches.
— Et puis, fit M. Randon badin, ces pauvres célibataires ont si fâcheuse réputation ! C'est tout juste si, pour les aborder, on ne se munit pas d'eau bénite comme si l'on craignait de rencontrer le diable !
— Oh ! fit Mme Pardolles, avec un sourire très fin, on ne prend pas de l'eau bénite que par peur du diable !... J'ai coupé court à mes hésitations lorsque j'ai appris que vous releviez de maladie, et j'ai supposé que personne ne pourrait s'offusquer de ce que je sois venue vous féliciter de votre guérison, d'autant que j'ai pris soin de me faire accompagner de ma petite amie Berthe Vallerin que, j'en suis sûre, vous aurez plaisir à connaître.
— Mais, je la connais, s'écria-t-il. Mlle Berthe est de celles qu'on n'oublie pas quand, une fois, on les a vues.
Mme Pardolles s'enquit, avec sollicitude, de la maladie de M. Randon, des péripéties de la crise. Il se laissait questionner avec complaisance et trouvait une grande suavité, devant ces femmes qui compatissaient, à faire le tableau de ses tortures qu'il exagérait même quelque peu : il aimait à être plaint. Il voulait apitoyer ses visiteuses, les intéresser à ses souffrances. L'ancien professeur avait toujours recherché les occasions d'entretenir autrui de lui-même, et tel détail qui lui eût paru oiseux, fastidieux chez quiconque, prenait à ses yeux une valeur de premier plan, s'il lui était personnel. Pour un dovix égoïste comme M. Randon, parler de soi, était encore le plus sûr moyen de ne pas s'ennuyer avec les autres : aucun risque, sur un tel sujet, de jamais manquer à la charité, par médisance et mauvais propos. M. Randon fut abondant, charmant, chaimé.
Pourtant, la conversation, si bien alimentée qu'elle fut par les confidences de M. Randon, vint à bout de souffle :
des silences tombaient entre les phrases. C'est le signe auquel on reconnaît, d'ordinaire, que l'ordre du jour de la séance est épuisé, que les visiteurs, si l'on n'y prend garde, vont se mettre à regarder les meubles. Déjà, Mme Pardolles s'apprêtait à se lever, lorsque M. Randon jugea opportun, pour prolonger l'entretien et répondre au secret désir qu'il en avait, d' « examiner » Berthe Vallerin comme il avait fait autrefois pour Emile Lefresne. Il affectionnait ces interrogatoires où il se conférait le rôle de père, de confesseur, de médecin.
Depuis un instant déjà, il observait Berthe, et, vraiment, M. Randon n'était point tenté de revenir sur son impression première : celle qu'aimait Emile Lefresne était agréable à voir. Il discernait dans le regard une expression de fermeté, de décision qui étonnait chez une jeune fille qu'à la juger sur sa constitution physique gracieuse et fine, mais très frêle, on pouvait supposer de volonté fragile, d'âme flottante. M. Randon eût voulu connaître quelles pensées, quelles résolutions, quels rêves habitaient ce front d'une si délicate structure. Pourquoi n'aurait-il pas le droit de s'en enquérir? Au reste, Mme Pardolles n'aurait-elle pas amené sa filleule un peu dans cette intention?
— Savez- vous, mademoiselle, dit -il, que je m'intéresse à vous beaucoup plus que vous ne pensez !
— Je le sais, monsieur, répondit-elle simplement.
— Alors, puisque vous m'avez fait le grand plaisir de me venir voir dans mon ermitage, causons un peu, si vous le voulez bien, causons en amis... Vous me promettez de dire toute la vérité?
— Je vous le promets, fit Berthe surprise.
— Alors, c'est bien vrai, interrogea-t-il, de son ton le plus « papa », c'est bien vrai que nous l'aimons?
Elle ne répondit pas, mais rougit (ce qui est une manière de répondre).
— Voyons, voyons, mon enfant, reprit-il, d'une voix
tendrement grondeuse, il ne faut pas vous émotionner. C'est là une chose qu'on peut avouer, surtout à un vieilla... à un homme d'un certain âge. Votre silence est un aveu et vous dispense de dire oui. Allons, vous l'aimez, c'est entendu, mais pourquoi donc l'aimez-vous?
Berthe, mise brusquement en face d'une telle interrogation, parut hésitante :
— Pourquoi? dit-elle avec un sourire, pourquoi?... Mon Dieu, mais c'est là une chose que... Pourquoi je l'aime?... Je l'aime parce que c'est lui !
« Tiens ! tiens ! pensait M. Randon, le jeune Emile, à la même question, a fait une identique réponse... Après tout, c'est qu'ils n'ont pas d'autre raison à me donner ! »
— Et vous êtes fermement, iné-bran-la-ble-ment décidée à l'épouser?
— Je l'épouserai, ou je ne me marierai pas, déclara la jeune fille d'une voix assurée.
— Ali ! Ah ! voilà qui est net ! Ainsi donc, nous sommes bien décidée à n'avoir jamais d'autre mari que mon cousin Emile Lefresne que nous aimons parce que c'est lui. C'est là un point acquis, mais ne peut-on pas craindre pour vous, mon enfant — oh 1 laissez-moi vous parler en toute franchise et simplicité — que vous ne cédiez à un attrait qui peut ne pas durer toujours, qui peut laisser place un jour à des regrets?
— Non, monsieur, dit Berthe, je ne crains pas les regrets pour l'avenir. Je n'aurai pas d'autre mari qu'Emile Lefresne parce que lui seul, de tous ceux qui m'ont demandée en mariage, m'a recherchée pour moi-même. Les autres n'en veulent qu'à la dot qu'on me suppose.
— Berthe veut être aimée pour elle-même, déclara Mme Pardolles qui, jusque-là, n'était pas intervenue.
— Comme je la comprends ! fit M. Randon (qui, à part lui, se disait : « Etre aimé pour soi-même, c'est bien le rêve! »). Je vous comprends, mon enfant, poursuivit-il, et je vous approuve de voir autre chose dans le mariage
qu'une misérable alliance d'intérêts, mais... le sentiment, dont je suis loin de médire et qu'il faut respecter — oh oui, certes ! — pour être un guide sûr dans la vie, doit être soumis au contrôle de la raison. Ne redoutez-vous pas qu'en obéissant aussi généreusement à l'inclination de votre cœur, vous ne vous exposiez à connaître un jour, sinon la pauvreté toujours menaçante pourtant, tout au moins cette médiocrité d'existence qui est bien lourde à porter lorsqu'on n'est plus si jeune, lorsque l'amour n'est plus qu'un feu qui couve sous la cendre et qu'il faut remuer de temps en temps si l'on ne veut pas qu'il s'éteigne : « Je parle comme un livre, se disait M. Randon, mais, enfin, c'est tout de même la vérité que je lui insinue là, et cela ne doit point déplaire à Mme Fardolles qui me semble bien revenue de sa sentimentalité d'autrefois ! » M. Randon ne se trompait pas.
— Comme c'est vrai ! fit Mme Pardolles. C'est ce qu'on ignore à vingt ans, et ce que la vie se charge de vous apprendre ! La vie, elle est souvent bien plus longue que l'amour !
— Vous me l'avez bien souvent répété, marraine, dit Berthe ; j'ai réfléchi et je persiste. Je n'ignore pas que mon mariage avec Emile Lefresne serait traité par beaucoup, par tout le monde, de mésalliance. Une mésalliance, et pourquoi donc? Par la situation sociale d'Emile? Si sa profession n'est point de celles qui flattent l'orgueil, eUe est honorable, et celasufht. Par son intelligence? ]\Iais il est infiniment mieux doué sous ce rapport que bien d'autres qui, sans doute, le méprisent. Il a passé plusieurs années au collège. S'il a dû abandonner ses études parce que son père ne pouvait plus payer les trimestres de pension, je sais, du moins, qu'il travaillait et qu'il avait des succès d'écolier. Ah ! il est autrement instruit, cultivé que moi qui, comparée à lui, ne suis qu'une ignorante, et comme il est modeste, comme il sait que certaines manières de parler, certain air de suffisance ne sont point
de mise dans une situation comme la sienne — pas plus que dans les autres, je pense — il cache son petit savoir avec autant de soin que certains Tétaient. Alors, par où donc m'est-il si inférieur? Par les sentiments? Mme Pardolles peut le dire : connaît-elle un jeune homme qui, pour la délicatesse du cœur, la générosité, le désintéressement, la bonté, puisse rivaliser avec lui? Il est la loyauté, l'honnêteté même.
— C'est juste, confirma Mme Pardolles : je n'en ai pas été toujours aussi convaincue, mais, maintenant, je suis très heureuse de pouvoir penser comme Berthe. Je sais par l'un de ses anciens officiers, un capitaine rencontré, par hasard, à une table d'hôte de Vichy, quÉmile Lefresne, qui a quitté le régiment comme sous-officier, a dû résister aux instances de certains de ses chefs qui l'appréciaient et l'engageaient à persévérer, l'assurant qu'il réussirait au concours, que la carrière d'ofticier lui serait ouverte. Emile Lefresne n'a point voulu abandonner sa mère, qui, pour vivre, se débattait seule avec les soucis, les difficultés de l'exploitation d'un moulin : il s'est fait meunier comme son père.
— Et alors, reprit Berthe, pourquoi me serait-il interdit de l'épouser? Parce qu'il est pauvre, et que je passe pour l'être moins que lui? Oh I l'argent 1 l'argent, ce que je le hais !
— Prends garde, ma chérie, dit Mme Pardolles qui voyait que la jeune fille s'animait en parlant, l'argent, lorsqu'on le hait par trop, il se venge !
— Je le hais, poursuivit Berthe Vallerin. Je n'ai que vingt ans, mais, jusqu'ici, l'argent a empoisonné ma vie. L'argent ! Il n'est pas une de mes joies qu'il n'ait gâtée, pas un de mes rêves qu'il n'ait entravé ! 11 a pesé comme un cauchemar sur toutes mes journées, sur toutes mes heures : il m'a obsédée, persécutée. J'ai plus souffert par l'argent que d'autres par la misère. A la maison, je n'entends parler qu'argent, estimer toutes choses, et même
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEURl... 129
l'honnêteté, que par leur rapport en argent, juger les gens non sur leurs sentiments, leurs qualités, leurs défauts, mais d'après leur avoir, par ce qu'ils représentent en argent !
— Pauvre enfant ! fit Mme Pardolles qui s'apitoyait.
— Lorsqu'on me présente im parti, on ne me dit jamais : « Ce jeune homme t'aime » ; on ne me demande pas : (( L'aimes-tu? » ou seulement : « Crois-tu pouvoir l'aimer? » Allons donc ! On m'ordonne : « Épouse-le, il est riche ou appelé à l'être ; il a des parents qui sont riches et qui, par surcroît de chance, sont vieux, malades, tout prêts à céder la place. » Je devine autour de moi des marchandages, je les sens : « Combien donnez- vous? — C'est tant. — Vous ne pourriez pas allonger la somme, ça vaut mieux que ça? — Impossible ! — Ce n'est pas votre dernier mot, allons, arrondissez la somme et l'affaire sera conclue. » L'affaire ! L'affaire ! Mais, si je consentais à dire oui, si j'acceptais le parti qu'on me propose, ou mieux, si je ne résistais pas, je passerais, moi, par-dessus le marché ! Je suis la condition mise à l'acquisition. Puisqu'on ne peut pas prendre la dot sans la fille, on se résigne, pour avoir l'une, à épouser l'autre, puisque, enfin, c'est la condition !... Mon prix a varié : pour l'instant, au dernier cours, je vaux, paraît-il, cent mille francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins. Allons, est-ce qu'il y a preneur pour cent mille?...
— Ma pauvre enfant ! iîa pauvre enfant ! répétait tendrement Mme PardoUes.
— Les jeunes filles du village, poursuivit Berthe cédant à ce douloureux attrait qui nous porte à étaler nos rancœurs devant ceux qui peuvent les comprendre, les jeunes filles de Villenoisy que je connais sont, elles, fibres de leur choix, libres de leur cœur, libres d'épouser celui qu'«^lles aiment, ou qui, simplement, leur plaît. C'est leur droit, n'est-ce pas, puisqu'elles sont pauvres? Moi, j'ai une dot ! Et lorsqu'on a une dot, on est sous la dépendance
de cet argent qu'on s'engage à donner à celui qui daignera vous prendre et qui, sans cette précieuse compensation, se serait adressé ailleurs. Je suis une dot à marier, moi ! On me choisit pour ma dot, et c'est ma dot qui choisit pour moi celui qui doit être le compagnon, l'ami, le soutien de toute ma vie, celui, enfin, que je dois aimer, car enfin j'ai, tout de même, le droit de l'aimer... à condition, ajouta-t-elle avec un sourire amer, que l'article rentre dans les prix du catalogue !... Cela semble tellement naturel, poursuivit Berthe, après une coiurte pause, tellement ordinaire, qu'à cause de ma résistance, je me fais traiter de fille romanesque par papa, par tous mes parents ! Après tout, c'est peut-être vrai : je devrais être plus avisée, plus pratique, mieux m'adapter à l'esprit, aux mœurs de mon pays et de mon temps ! Est-ce qu'on a le droit de choisir son mari lorsqu'on a une dot? Est-ce qu'on a le droit d'être aimée pour soi-même lorsqu'on a une dot? Est-ce qu'une dot a le droit d'avoir un cœur? Peut-être, mais à partir d'un certain chiffre seulement, et pourvu qu'elle ne donne son affection qu'à un jeune homme pourvu d'une situation, une si-tu-a-tion qui représente tant, qui soit en rapport ! Son choix n'est pas libre : c'est le droit des pauvres. Il lui faut un cœur intelligent, docile, qui, pour s'attacher, suive le tarif !
— Il n'est pas défendu, remarqua Mme PardoUes souriante, d'assaisonner d'un petit grain de paradoxe, des réflexions qui sont, peut-être, justes.
— Qui le sont certainement, affirma M. Randon. Mlle Berthe peut avoir sa manière de comprendre le bonheur qui ne soit pas la manière de tout le monde.
— Et si ma manière à moi, reprit Berthe, c'est de me dévouer uniquement, entièrement à Emile Lefresne, dë| chercher à lui faire oublier ce que la vie eut pour lui, jusqu'ici, d'injustices et de duretés, pourquoi l'argent viendrait-il donc m'en empêcher, puisque je ne conçois pasj d'autre moyen d'être heureuse !
— Je crois bien, en effet, dit Hme Pardolles, que s'oublier soi-même dans un dévouement qui vous prend, vous accapare tout entier, c'est encore le plus sûr moyen de se retrouver, c'est-à-dire d'être heureux.
« Chacun son idée », pensait M. Randon. Il avait écouté Berthe Vallerin avec une grande attention. Une réflexion lui était venue :
— Mais, fit -il, avez-vous, mon enfant, soumis à monsieiu: votre père vos idées sur le mariage?
— Papa m'aime beaucoup, dit Berthe. Mes idées, il les connaît. Il est, je dois l'avouer, fort éloigné de les admettre.
— Alors, reprit M. Randon, il s'opposera, de toute son autorité, à votre mariage avec Emile Lefresne. Et dans ce cas, que ferez- vous?
— J'attendrai, répondit la jeune fille. Et que ferais-je de mieux?... J'aime Emile Lefresne, je suis sûre de lui. Avec tout autre, le mariage ne sera pour moi qu'im voyage dans l'inconnu, une expérience à tenter, mais qui peut tourner mal. Je n'entends pas que le mariage soit pour moi une loterie, une aventure. J'attendrai.
— Et si monsieur votre père vous obligeait à accepter un autre parti?
— Papa ne peut m'y obliger.
— Et pourquoi?
— Parce que je ne le veux pas ! fit Berthe avec un singulier accent d'énergie.
Eh quoi, cette fine et jolie fleur avait une volonté ! M. Randon contemplait cette jeune fille d'un air attendri. On aime toujours ce qu'on n'a pas : lorsqu'il lui arrivait de rencontrer quelqu'un qui savait vouloir, il en était émerveillé et, aussitôt, lui donnait sa sympathie, comme si d'admirer chez autrui une qualité qu'il ne possédait point, cela l'excusait de ne l'avoir pas et le dispensait de l'acquérir.
Cette révélation d'un cœur de jeune fiUe l'avait inté-
ressé, presque ému. Il jugea pourtant que l'interrogatoire avait assez duré, puisqu'il savait ce qu'il lui importait de connaître : Berthe Vallerin était une volonté et Mme Paxdolles semblait tout à fait gagnée à la cause d'Emile Lefresne sur lequel elle portait, naguère encore, un jugement d'une extrême réserve. Elle louangea fort le meunier de l'Étang-Neuf et ses paroles sonnaient d'or pour M. Randon. Tout ce que disait, au reste, Mme Pardolles, semblait l'expression même de la droite raison et venir d'une âme compatissante, délicate et tendre. Il émanait d'elle, de sa voix calme, douce, nuancée, de ses gestes mesurés, harmonieux, de son regard, de sa bonne grâce, un charme qu'il ne définissait pas, mais qu'il lui était agréable de subir. Il redoutait maintenant de la voir partir, et, lorsqu'il lui semblait que la conversation allait fléchir, vite il tentait de lui rendre de la vigueur en la portant vers un autre sujet ; il contait une anecdote, accrochait une digression qu'il s'ingéniait à prolonger : « Elle n'aura pas le droit de se lever, pendant que je parle, » se disait-il. Et il parlait, parlait, parlait. M. Randon souhaitait qu'un incident fortuit obligeât les deux femmes à s'attarder, qu'une grosse pluie les forçât de différer leur départ, qu'im orage subit... mais on était en hiver, hélas ! et un coup d'œil jeté vers la fenêtre le convainquit que le ciel ne voulait point se faire le complice du désir secret d'un vieux célibataire tout emmitouflé d'ennui. L'instant vint où il comprit qu'il devait se résigner.
Cet entretien lui avait été si délectable qu'il eut comme un léger serrement de cœur, lorsque Mme Pardolles et Berthe se levèrent pour partir. Comme elles traversaient la cour pour aller jusqu'à la voiture restée siir la route, il les suivit longuement des yeux : « Dire, pensat-il, qu'-elle serait maintenant Mme Philippe Randon — il ne tenait qu'à moi l — et que je serais, peut-être, le père d'une grande jeune fille comme celle-là 1 » Il se disait qu'une commune sympathie pour Berthe Vallerin créait.
entre Mme Pardolles et lui, une sorte de lien : il y songeait sans déplaisir.
Si cette visite avait été une joie pour lui, il n'en était pas de même pour Mme Alphonsine. Le long regard dont M. Randon avait accompagné les deux femmes, lorsqu'elles se rendaient à leur voiture, la gouvernante l'avait surpris. Depuis, elle boudait. Quand elle avait quelque contrariété, sa jfigure se rétrécissait, diminuait de surface, EUe serrait alors les lèvres l'une contre l'autre, si bien que sa bouche rentrait en elle-même, tandis que ses joues qui se creusaient rentraient en sa bouche. M. Randon, qui, maintes fois, avait observé le phénomène et savait quelle en était l'austère signification, le comparait aux variations de la lune qui, parfois, au lieu de se montrer à découvert, se cache en partie la face sous un nuage. Manifestement, depuis la visite de Mme Pardolles et de Berthe, la figure de la gouvernante n'était plus dans son plein. L'ancien professeur eût désiré connaître la cause de cette métamorphose :
— \'ous êtes souffrante, madame Alphonsine? demanda-t-il.
— Monsieur est trop bon, dit-elle, je ne suis pas malade.
— Pourtant, depuis hier, vous semblez avoir maigri. La visite de ces dames vous aurait-elle à ce point incommodée que votre constitution en soit comme ébranlée?
Mme Alphonsine ne répondit point siu"-le-champ : un instant, elle parut songeuse, puis, sortant de ses pensées, elle déclara :
— Monsieur peut bien recevoir qui lui plaît : il est son maître, mais le monde est si méchant !... Si Monsieur tient à sa réputation, il ferait peut-être bien, qu'il veuUle me permettre de lui dire, de ne pas recevoir chez lui des personnes qui, par toutes espèces de moyens, cherchent à se rajeunir.
— Quoi? Quoi? Où voulez- vous en venir? fit avec
vivacité M. Randon. Et quelle est donc cette p)ersoiine qui cherche à se rajeunir?
— C'est Mme Pardolles. Elle porte des chapeaux qui ne sont pas pour elle. Des boutons de rose ! A son âge ! Monsieur me permettra de lui faire remarquer que les boutons de rose, comme les couleurs tendres, ne conviennent qu'aux jeunes filles, et Mme Pardolles n'est plus une jeune fille : elle n'est même plus jeune du tout. Mademoiselle le disait bien : « Quand on voit une femme choisir pour ses chapeaux des fleurs... »
— Et quelles fleurs voulez-vous donc qu'elle porte? s'écria M. Randon impatienté.
— Celles qu'elle voudra, de grosses roses, des roses épanouies : c'est de son âge. Mais, des boutons ! des boutons ! . . , Cela fait causer dans le pays : on dit qu'elle cherche à se remarier, on dit toutes sortes de choses... Et comme Monsieur lui fait visite à Montbois, chez elle...
M. Randon sursauta :
— Qui vous a dit cela? fit-il.
— Que IMonsieur ne se fâche point... tout le monde le sait à ]\Iontbois. C'est Mme Gardin, l'épicière de la place, qui me l'a assuré.
— Allons, la police est bien faite ici ! On voit bien que ce n'est pas le gouvernement qui est chargé de me surveiller !... Eh oui, je suis allé chez Mme Pardolles, et j'y retournerai, vous entendez bien !
— Monsieur est libre, reprit Mme Alphonsine avec quelque âpre té dans la voix. On la connaît, Mme Pardolles, à Montbois... et ailleurs ! Chacun -«ait que c'est une femme coquette, une femme qui...
— Madame Alphonsine, interrompit sèchement M. Randon, si vous avez une opinion personnelle sur Mme Pardolles, je vous autorise à la tenir secrète... même, je vous y invite.
M. Randon alla s'enfermer dans son cabinet. Il était fixé. Il ne lui agréait point de discuter avec sa gouver-
nante les grands principes directeurs de la toilette féminine. Mme Alphonsine professait qu'aux saisons différentes de la vie d'une femme, correspondent pour ses robes certaines teintes, pour ses chapeaux certaines fleurs en quelque sorte symboliques. Aux jeunes filles, le rose, le bleu, le blanc, les fleurs tendres, les fleurs en bouton. Les femmes de quarante ans avaient licence de se couronner le chignon d'autant de roses qu'il en pouvait porter, sous réserve qu'elles fussent épanouies. Celles qui avaient passé l'âge des roses n'avaient plus droit qu'aux couleurs neutres, aux pensées, aux immortelles, aux fleurs de cimetières qui donnaient à ces personnes vénérables comme un avant-goût de leur vie posthume, qui annonçaient et préfiguraient les fleurs que des mains pieuses cultiveraient un jour, bientôt, sur leur tombe, dans les petits jardins des morts.
Pour avoir enfreint les lois de cette esthétique rigoureuse, Mme Pardolles s'offrait au mépris de Mme Alphonsine, mais M. Randon n'était pas assez naïf pour crohe que ce fût là le seul, ni même le vrai grief que sa gouvernante eût contre la marraine de Berthe Vallerin. Sait-on jamais quel projet peut éclore sous le front dévasté d'un célibataire quand paraît chez lui une femme, jeune encore, avec le printemps sur la tête, et moulée dans une robe tailleur qui a de la ligne? Ah! un mariage est bien vite arrivé ! Mme Alphonsine redoutait, par-dessus toutes choses, que M. Randon, qui lui paraissait un peu désenchanté et las de sa solitude, n'épousât un jour quelque madame : elle la voyait déjà trônant en souveraine dans la villa du Pausilippe, « j 'ordonnant », contrôlant tout, imposant même sa recette pour l'encaustique. D'instinct, elle haïssait Mme Pardolles qui apportait à la villa la menace d'une présence féminine. Simplement, elle lui imputait à crime d'être femane. D' « être femme », voilà ce que les femmes ne se pardonnent jamais entre elles.
M. Randon résolut d'attaquer par l'ironie, dans l'es-
poir de calmer la crise, cette maussaderie de sa gouvernante qui pouvait s'obstiner :
— Ça va mieux? demanda-t-il quand celle-ci entra dans la salle à manger pour servir le dîner. La botte de roses a passé? Ça ne vous incommode plus?
Elle ne parut pas entendre. Sans desserrer ses lèvres pincées, elle posa la soupière sur la table et quitta la pièce de son pas muet de fantôme.
— Allons, fit M. Randon résigné, elle est toujours sous le nuage!... Enfin, ça passera! C'est justement jour de nettoyage et d'astiquage. Deux heures de danse avec la brosse et le torchon, cela la remettra !
Le lendemain, quand Mme Alphonsine eut, à l'aurore, dansé dans les pièces de la maison le pas du frotteur, elle parut avec une figure débridée, ce qui réjouit M. Randon. Il redoutait, plus qu'il n'osait se l'avouer à lui-même, l'humeiu: de sa gouvernante. Précisément, il voulait lui imposer une besogne qui, régulièrement, provoquait chez Mme Alphonsine un rétrécissement de la figure, par le retrait des joues dans la bouche. Il s'agissait de reprendre l'habitude, interrompue par la maladie de M. Randon, de recevoir, chaque semaine, un lot de cousins priés de venir, à leur tour, dévorer le bien du cousin Philippe.
Ah ! ses cousins ! M. Randon les admirait dans l'exercice de leur appétit qui semblait irrésistible comme une force de la natm-e. Ils mangeaient lentement, avec une sorte de volupté animale, en hommes chez qui la souffrance morale n'a jamais abattu la joie d'avoir faim, qui sont à une table « où ça ne coûte rien », et ne l'ignorent pas. Manifestement, consciencieusement, péremptoirement, ils méprisaient l'eau, cette boisson mise en vogue, de nos jours, par les riches et qu'il convenait de leur laisser comme bien assez bonne pour des gens qui se vantaient (de l'aimer. Lorsqu'on leur servait du vin, ils n'abaissaient leur verre que s'il était plein. Brossard l'aîné, qui avait des scrupules de civilité et à qui sa fenune recommandait
toujours d'être « comme il faut » en société, lorsque M. Randon s'apprêtait à lui verser à boire, faisait l'homme distrait qui ne regarde pas son verre afin qu'il pût, sans honte, et comme par inadvertance, le laisser remplir. Le repas fini, ils entendaient, sans s'émouvoir, les hemes sonner au cartel de la salle à manger. M. Randon ne les ledssait pas chômer, même après le café et les alcools : il faisait monter certaines boutetLles de la cave où elles s'étaient, au cours des ans, vêtues d'une robe de poussière qu'ornementait une dentelle de toile d'araignée. Les convives ignoraient peut-être l'axiome anglais que « le temps c'est de l'argent », mais ils savaient qu'à la table du cousin Philippe, le temps pour eux c'était du vin. Ils ne s'en allaient plus, incrustés à leur chaise, les coudes sur la table. Merlain déboutonnait son gilet, le père RobUlot s'étirait, le vieux Chaumard, élargissant d'un cran la ceinture de cuir qui lui tenait lieu de bretelles, déclarait : « Mon bonheur à moé, c'est que mon ventre i n'fasse pas de pUs ! Quand j'en seus là, j'seus heureux ! » Et il s'épanouissait dans la béatitude d'un estomac satisfait. 0 fortuné Chaumard qui n'étiez point séparé du bonheur, même par l'épaisseur d'un pli ! M. Randon était jaloux de lui.
Sobre par ordonnance médicale, par crainte d'une rechute, et aussi parce que, depuis sa dernière crise, son estomac était de ceux qui demandent des égards, qui les exigent, l'ancien professeur s'abstenait de certains mets, mangeait les plats permis avec une discrétion qui n'allait pas sans scandaliser un peu les bons cousins :
— Mais, mangez donc, mangez donc, lui disaient-ils. Faut se soutenir. Vous allez vous détruire le tempérament.
— Le médecin ne veut pas, faisait M. Randon avec un soupir de regret.
— Avec ça, que ça n'aime pas ce qu'est bon, les mé-
decins ! goguenardait Dubois au milieu des rires approbateurs de tous.
— Manger, c'est très joli, répétait M. Randon, mais si ça ne passe pas !... Ah ! la dyspepsie ! la dyspepsie !
Avec le scepticisme de paysans qui pouvaient prendre la dyspepsie pour une étoile de l'Opéra ou pour une île de quelque lointain archipel, ils s'obstinaient, voulaient qu'il s'associât à leurs bâfreries, sans même penser qu'ils pous.saient le cousin Philippe à se martyriser ; on digère toujours si commodément le repas des autres ! Et qui donc a mal à l'estomac de son prochain?
— Faites comme moé, concluait Chaumard... une fois que c'est là, ajoutait-il en se frappant l'estomac, c'est quequefois dur, mais faut bien que ça passe !
A ouïr de tels propos, à voir de tels gestes, Mme Alphon-» sine prenait de l'humeur. Ah ! ce n'est pas chez Made^ moiselle qu'on eût rencontré de pareilles gens, souffert pareilles choses ! La gouvernante en devenait sourde, et lorsque M. Randon lui enjoignait de descendre à la cave pour y retirer du petit « caveau au vin bouché » certaines bouteilles endimanchées qui devaient venir là comme renfort, elle refusait d'entendre : ce n'est qu'après plusieurs sommations de son maître qu'elle consentait à retrouver l'ouïe.
Lorsque les cousins avaient quitté la salle à manger, Mme Alphonsine ouvrait toutes grandes les trois fenêtres, en marmottant : « C'est à suffoquer, c'est à se trouver mal, quelle odeur ! » Puis, face à l'une des fenêtres, les deux mains appliquées siir la poitrine, elle faisait de longues aspirations, comme si elle eût voulu appeler l'air du large pour qu'il désintoxiquât ses poumons et purifiât la pièce. De telles manières agaçaient singulièrement M. Randon. Un jour, il se fâcha :
— Madame Alphonsine, dit-il, c'est bientôt fini, vos simagrées? En voilà des giries ! Vous n'êtes guère polie, vous savez, pour une femme qui n'a gouverné que les
maisons du grand monde ! Vous oubliez que les gens qui sortent d'ici étaient mes invités, qu'ils sont ma famille !...
— Monsieur voudra bien ne pas s'offenser, fit-elle, si je me permets de lui dire que sa famille a une ode;:r d'étable... j'ai l'estomac si sensible ! Chez Mademoiselle...
— Oui, oui, interrompit M. Randon, c'est entendu, chez Mademoiselle, vous ne receviez que des princes du sang qui em.baumaient l'immeuble !
— Nous ne recevions que des gens sans odeur.
Ces mangeries finissaient, à la longue, par lasser M. Randon ; il s'ennuyait à table. Il connaissait trop, pour en avoir trop souvent entendu répéter la formule, la philosophie du bonheur que Chaumard père professait, en fin de repas, quand il n'avait plus faim. Il savait aussi que, dans la race des Randon, l'estomac n'avait pas dégénéré, qu'U pouvait, sans faiblir, porter un monde. Et puis, vraiment, les invités manquaient de variété dans leurs propos. Ils apportaient à la table du cousin Philippe les échos de la dernière foire et du dernier marché : le beurre montait, les œufs baissaient, la volaille restait ferme. Et on parlait des cours du blé, de l'avoine, du foin, de la. paille, du prix auquel se vendaient, s'achetaient, à la dernière foire, les poulains, les juments, les brebis, les porcs, les bœufs, les vaches, les taureaux, les taures et les taurillons : « L'arche de Noé va y passer, gémissait-il en son intérieur ; c'est égal, là dedans, je dois, moi, Randon, faire assez bien figure de l'âne ! » Il avait grand'peine à retenir son attention fuyante. Et pourtant, il lui fallait paraître se passionner pour un sujet qui n'eût réclamé de sa part, lui semblait -il, qu'une neutralité bienveillante. Hélas ! — et que M. Méline lui pardonne ! — l'avenir de la betterave, de la carotte fourragère, et même de la pomme de terre, n'émouvait point son cœur. Ah ! que la vie des champs lui semblait donc plus belle dans les chants du divin poète ! Et ces parallèles entre les vertus des diverses espèces de fumier, de cheval, de lapin, de
bergerie, qu'il lui était donné d'entendre, en plein repas, entre deux plats ! Il goûtait peu cette manière de « trou normand ». « Allons, pensait-il, nous voilà dans le fumier jusqu'au cou ! Ce pauvre vieux Lhomond qui nous conte, en sa grammaire, qu'un coq, cherchant sa nourriture dans un fumier, trouva une perle, gallus escam qucerens... J'ai bien le fumier, mais la perle?... Heureux coq ! » Il se tenait à quatre pour ne point adresser à ses convives l'invitation à changer de sujet que Virgile envoyait aux muses de Sicile : « Élevons un peu le ton, sortons de là. » M. Randon n'osait pas, sachant qu'ils resteraient sourds, que si ventre affamé n'a guère d'oreiUes, ventre sans pli en a moins encore.
En plus, M. Randon commençait à trouver indiscrète l'opiniâtreté que mettaient ses cousins à venir lui demander un petit service : « Ah ! disait-il, qu'ils sont bien de Villcnoisy ! »
C'est qu'en effet, les gens du village, qu'ils fussent ou non de la parenté, se révélaient d'obstinés quémandeurs. Ils lui empruntaient son cheval, sa voiture, tous les ustensiles qu'ils aimaient mieux ne pas acheter, et, s'ils avaient un malade à la maison, des sinapismes, du sulfate de quinine, de la teinture d'iode, la bassinoire et jusqu'aux objets de la plus inviolable intimité, ceux que le consentement général des peuples regarde comme strictement attachés à la personne. Lorsque M. Randon faisait un achat chez eux, ils refusaient de le taxer : « C'est ce que vous voudrez, » disaient les gens de ViUenoisy. Il ne savait pas au juste ce qu'il devait vouloir et il finissait, sans les satisfaire pleinement, par donner plus qu'il n'aurait dû et qu'il n'aurait voulu : c'est bien ce qu'on attendait de lui : « Ils abusent, murmurait-il, je ne les aurais jamais crus comme ça : ils finiront par m'emprunter mon ombre pour ne pas abîmer la leur ! » En arrivant à Villenoisy, M. Randon s'était établi, non sans quelque ostentation, homme bon, bienfaisant, magni-
fique. L'État français n'a pas — jusqu'ici, du moins, — soumis à la taxe ces vertus de luxe dont le propriétaire de la villa du Pausilippe voulait faire profession. Notre gouvernement — toujours le premier, pourtant, lorsqu'il s'agit de chercher dans les poches — se laissa devancer par les paysans qui, subrepticement, cauteleusement, prélevaient l'impôt sur les vertus de riche que le cousin Philippe entendait pratiquer.
D'autres déboires lui venaient de ses fermiers. Il avait dû renoncer à convertir Primages, celui qui « avait lu ». Comme le fermier conscient et intégral ne lui avait jamais payé un centime de loyer, M. Randon se crut en droit de le menacer de saisie : « A votre aise, déclara Primages, mais je vous préviens que si vous me mettez dehors, vous m'ôtez le pain de la bouche, je vous envoie la femme et les cinq mioches qui s'installeront chez vous et ne vous lâcheront pas : je les connais, faudra bien que vous les nomrissiez, et, vous savez, ça mange ! » « C'est qu'il le ferait, l'animal ! » se disait M. Randon. Cette pensée qu'il verrait arriver chez lui cette paysanne aux gros os, aggravée d'une bande d'enfants braillards, pillards et grapillards, l'épouvantait. Il lui faudrait demander aux gendarmes de le délivrer !... Il n'inquiéta plus Primages qui, ainsi, continua d'exploiter la propriété nonchalamment, le propriétaire opiniâtrement.
Un autre de ses fermiers, Labize, des Grandes-Chaumes, était, lui aussi, très en retard pour ses payements : il devait deux années entières de loyer. Au commencement de novembre, il vint trouver M. Randon et lui déclara : « J'en ai assez, à la fin, de travailler pour les autres (c'était une manière de parler). Vous vous débrouillerez avec le bétail : d'après le bail, il y a en la moitié à vous, la moitié à moi, vous le savez. Eh bien, je vous laisse ma part pour vous payer de ce que je vous dois. J'aurais dû vous prévenir, il y a six mois, comme c'est dit sur le papier : je ne l'ai pas fait, pour ne pas vous contrarier trop tôt ;
on apprend toujours assez vite les affaires embêtantes ! Saisissez-moi, si ça vous plaît. Il n'y a rien à gratter, c'est des frais inutiles. » M. Randon s'emporta, mais il dut venir à composition et prier Labize de vouloir bien rester à la ferme des Grandes-Chaumes jusqu'au printemps pour y prendre soin des bêtes, en attendant qu'un nouveau fermier se présentât. Il ne pouvait poiirtant pas, lui, Philippe Randon, quel que fût son amour de la vie champêtre, s'installer sur son domaine pour y faire, chaque jour, la litière des vaches et donner la pâture à l'énorme truie et à toute une famille de petits pourceaux roses et dorés. Il se souvenait de sa première et unique journée de moissonneur, sous le soleil de juillet : il en avait encore chaud dans le dos en y songeant.
Labize, qui s'attendait à la proposition de M. Randon dont il escomptait le profit, accepta, mais il y mit la condition que, pour l'indemniser du « service » qu'il rendrait, on lui laisserait la propriété de sa part de bétail : 0 Ainsi, conclut Labize, on sera de moitié dans tout ; je serai comme qui dirait votre métayer. » M. Randon acquiesça : « Cette fois, fit-il, c'est sérieux, me voilà pasteur comme ^Mélibée ; j'élève des porcs, des vrais ! »
Insidieusement, l'hiver venait. Il s'ouvrit en décembre par des journées de pluie qui présageaient un « hiver pourri », comme disaient les gens. L'horizon s'était rétréci. Un rideau de brume séparait Villenoisy du reste du monde. Le ciel bistré, comme boueux, qui semblait rejoindre la terre gluante, larmoyait le joiu: et tout le long des nuits : une de ces pluies lentes, obstinées qui diiuent toute énergie. M. Randon avait la nostalgie de la lumière : il s'attristait et pensait à la mort : « L'hiver, répétait-il, n'en finira pas de pleurnicher. Si, du moins, on avait de la neige !... » Il fut exaucé.
Un soir, des masses somb res s'assemblèrent au couchant, puis se mirent à tournoyer dans l'air des flocons ténus, avant-garde de la blanche invasion qui s'avançait
et qui, bientôt, s'abattit sur le val d'Armance. L'investissement de Villenoisy commença : des heures et des heures, la neige tomba. De son lit où il fut long à s'endormir, M. Randon assistait en esprit au siège silencieux de sa maison. C'était comme si la villa du Pausilippe eût été cernée par des hommes au pas feutré dont l'approche ne se révélait que par un frôlement doux, un bruissement monotone.
Le lendemain, à son réveil, il courut à sa fenêtre : « Que c'est beau ! » s'écria-t-il, et il récita des vers qui célébraient la splendeur des campagnes neigeuses.
Puis, le ciel s'éclaircit et le gel vint qui durcit la neige : le thermomètre tomba à quinze degrés au-dessous de zéro.
— Un fameux temps, dit à M. Randon, François Coquart, son plus proche voisin. Je m'en doutais qu'elle allait venir, la neige ! Hier, j 'avais froid dans le dedans des os.
— Comment, un fameux temps, quinze degrés audessous !
— Ah ! dame, c'est bon pour la limace et la vermine.
— C'est bon pour tout ça?
— Oui, ça les fait crever. Et puis, le blé est là-dessous, bien à l'aise, comme sous un édredon, il se moque du froid.
— Tiens ! je n'avais pas pensé au blé, mais, mes compliments pour l'image : joli, très joli, l'édredon de neige !
Il se fatigua vite de contempler l'édredon d'hermine étendu sur les blés au repos et se surprit à regretter la mine pleurnicheuse des jours de brume. Autour de lui, maintenant, toute vie semblait éteinte : il avait la sensation d'être muré dans un sépulcre. Pour échapper à cette impression qui l'obsédait, il voulut sortir et descendit dans la vallée : elle était blanche comme le marbre d'une tombe neuve. Pas un cri d'oiseau, pas un bruit, mais ce silence de la mort lourd d'éternité. Alors, se réveilla dans
sa mémoire ime métaphore dont ses élèves, autrefois, décoraient volontiers leurs exercices de style et qu'il leur reprochait comme désuète, « un linceul de neige ». Un linceul, c'était tout de même bien cela ! C'était, vraiment, conmie un ensevelissement des êtres et des choses, comme si se fussent préparées de mystérieuses funérailles, qui allaient se célébrer, la nuit, à la lueur tremblante des étoiles, lorsqu'elles s'allumeraient là-haut comme des cierges.
Son imagination chevauchant cette idée mena M. Randon plus loin qu'il n'eût voulu. La mort dont les images le hantaient, ce n'était pas un simple lieu commun à l'usage des poètes, c'était la plus formidable réalité, la plus étouffante certitude qui ait encore pesé sur l'esprit des hommes. Et, pour la première fois en sa vie, M. Randon sentit qu'il mourrait un jour, alors que, jusqu'ici, il n'avait fait qu'en avoir, comme tout le monde, qu'une aperception lointaine, qu'une peur vague, intermittente, de celles qu'on éloigne avec une risette ou une cigarette : « Bah ! dit-il pour congédier l'obsédante pensée en l'amadouant d'une plaisanterie, avant moi, pas mal de gens y ont passé, tous s'en sont tirés bien ou mal, mais enfin, ils s'en sont tirés ; je n"ai jamais entendu conter que d'aucuns soient restés en détresse, que la vie n'ait pas voulu les lâcher, que leur dernier souffle se soit arrêté dans leur gorge, refusant de sortir, » Mais l'idée de la mort inévitable, certaine — certaine ! — n'est point de celles qu'on endort en les amusant : eUe s'obstinait. Il en vint à se demander comment on s'y prend pour mourir, si le hoquet suprême est conscient, si au moment précis où tout casse, on se sent couler comme sur ime pente, doucement, ou bien si c'est par un brusque saut de carpe que l'on franchit le sombre mur derrière lequel il se passe quelque chose qui est l'éternité. A vouloir se figurer les affres du dernier frisson, il en arrivait à souffrir l'épouvante d'une fin d'agonie. Il en avait l'âme transie, grelottante.
M. Randon rentra chez lui : il craignait le rhume de cerveau.
Il remontait à la villa lorsqu'un rouge-gorge sortit d'une haie et vint, à quelques pas de lui, sautiller sur la neige dure. Tendrement, M. Randon sourit à Toiseau, dont le plastron rouge marquait, comme d'une tache de sang, la draperie blanche de la neige. Cette rencontre lui fut un soulagement, tant nous est douce, parfois, à nous que la mort appelle et qui la repoussons, la plus infime manifestation de la vie.
Rentré à la villa il voulut, si vif était chez lui, dans cette grande désolation, le besoin de voir un être animé qui eût, à peu près, figure humaine, faire un tour à la cuisine où Mme Alphonsine régnait despotiquement sur un peuple de casseroles, toujours inconsolable de n'avoir personne avec qui « causer », car la parole était son péché. M. Randon ne s'y attarda point, il savait que ceux-là parlent le plus qui ont le moins à due et que la plupart du temps, la gouvernante « causait » à vide.
Il se prenait à haïr la voix de Mme Alphonsine : le ton invariablement cérémonieux dont elle ne se départait jamais, même lorsqu'elle était amère, l'exaspérait. Durant sa dernière maladie, au plus fort de ses crises de suffocation, il arrivait à ]\Ime Alphonsine de lui demander : « Monsieur voudrait-il me permettre de lui glisser un oreiller sous les épaules? » Il n'eût été alors que faiblement surpris d'entendre sa gouvernante, debout là, vers son Ut, correcte et froide, lui dire, alors qu'à toute seconde, on pouvait croire qu'il allait rendre l'âme : « Monsieur voudrait -il bien prendre la peine de trépasser? » Oh ! cette voix de ]\Ime Alphonsine implacablement monotone I C'était à vous donner envie de lui crier des injures. M. Randon eût mieux aimé voir devant lui une femme âpre et vociférante qui, dans des accès de rage, perdrait le contrôle de ses paroles : il aurait eu, du moins, la joie mauvaise de se mettre au diapason.
Jamais, comme ce jour -là, la figure de Mme Alphonsine, d'ordinaire blafarde et fermée, ne lui avait paru si funèbre, si figure de catafalque : « Cette femme, grommelait-il, tandis qu'il s'asseyait dans son cabinet de travail où flambait un feu de bois (M. Randon n'admettait à la campagne que ce mode de chauffage parce que « poétique » et qu'il invite aux vagabondages de l'esprit), cette Aiphonsine a la mine d'une ensevelisseuse, d'une veilleuse des morts. C'est positif, avec elle, on dirait toujours qu'il y a un mort dans la maison !... Un peu plus, je croirais que c'est moi le défunt... si je n'avais pas si froid. Brrrr ! »
Des frissons lui couraient par le corps, tandis que le vent d'hiver appelé par le tirage de la cheminée passait en hurlant sous la porte et le mordait aux jarrets. Il eut l'inspiration de lire un « roman gai » qu'il choisirait le moins attristant possible (il est tels de ces livres « amusants » qui sont récréatifs comme un enterrement sous la pluie) dans l'espoir qu'une petite crise de rire le guérirait de son ennui et l'aiderait à oublier qu'il faisait froid. Il se rendit dans la bibliothèque, une grande pièce à trois fenêtres, exposée au nord et jamais chauffée. Quand il y pénétra, ce fut comme une chape de glace qui lui serait tombée sur les épaules : « On dira ce qu'on voudra, s'écria-t-il, Didier, ]\Iorentin et les autres me serviront leurs ironies les plus pointues, je m'en moque, l'an prochain, je vais passer mon hiver à Nice ou à Monte- Carlo. Je suis mon maître, que diable ! » Puis, après une pause méditative, il poursuivit parlant à ses propres pensées : « Je suis seul. !.. bien seul et je m'ennuie pour deux... Etre triste à deux, c'est être moins triste, tout de même. Il me semble que je comprends mieux l'état d'âme de nos vieux jeunes gens : il leur arrive de convoiter les servitudes du mariage parce qu'ils sont las de leur liberté qu'ils cherchent à échanger contre une dot abondante et variée. Cela les prend aux approches de la trentaine,
alors qu'ils commencent à s'attrister sur la mélancolie de leur jeunesse finissante. Oui, ils n'ont peut-être pas tort, nos vieux jeunes gens, le mariage aurait, sans doute, du bon si l'on pouvait garder son indépendance. Mais, voilà, avec les femmes !... »
Février égrena ses vingt-huit jours de brouillard, de neige et de pluie, trop lentement au gré de M. Randon, né pour être heureux partout où il n'était pas, pour désirer ce qu'il n'avait point et regretter ce qu'il n'avait plus (il était homme et, partant, rien de ce qui est humain, en fait de travers, ne lui demeurait étranger ; pourquoi lui reprocher ses impatiences?). Vers le milieu de mars, l'hiver entra en agonie. Le soleil déchirant les brumes donna à la terre l'ordre de ressusciter. Aussitôt, les sèves s'émurent, les bourgeons pointèrent aux arbres du verger, annonçant que le printemps était proche. Quand le grand enchanteur parut, M. Randon ne lui fit pas l'accueil attendri dont il l'avait salué les deux précédentes années. Il assistait indifférent aux métamorphoses du monde : il ne vibrait plus. L'ancien professeur refusait l'entrée de son esprit à toute autre préoccupation que celle-ci, qui, peu à peu, s'y installait à domicile : qu'adviendrait-il de l'idylle d'Emile Lefresne et de Berthe Vallerin? Qu'est-ce qui allait arriver? Il en était venu à désirer le mariage des deux jeunes gens, comme s'il eût dû toucher un tant pour cent de joie, une commission sur leur bonheur.
La vérité est qu'il s'était pris d'affection pour le meunier de l'Étang-Neuf. Cette affection grandissait depuis qu'il avait revu Mme Pardolles. Il lui plaisait de ne point oublier l'entretien qu'il avait eu avec elle, chez lui. Un attrait inconscient le portait à prolonger, en y ramenant chaque jour sa pensée, l'agrément qu'il avait eu de cette visite. De savoir que Mme Pardolles estimait Emile Lefresne, qu'elle encourageait maintenant ses espoirs, avivait encore la sympathie de M. Randon pour son jeune cousin, sympathie qui lui était infiniment douce
parce qu'elle servait à distraire l'ennui de son cœur oisif. Emile Lefresne donnait un intérêt à sa vie : M. Randon lui en avait de la reconnaissance, et l'amitié qu'il portait au jeune homme s'en trouvait accrue. Pouvoir s'arracher au culte idolâtrique de son moi, connaître les joies du don, si réservé soit -il, de soi-même aux autres, il n'est pas un homme, si égoïste qu'on le suppose, qui ne sente obscurément la valeur d'un tel bienfait.
Emile Lefresne venait, chaque semaine, déjeuner à la villa, aux jours 01.1 les autres cousins n'étaient pas attendus, car leur haine contre lui ne désarmait pas, mais s'aggravait, au contraire, de la peur qu'il leur inspirait. Tous s'entêtaient à voir en lui un danger permanent pour leurs espoirs, celui qui allait, peut-être, leur voler leur « droit ». M. Randon eût donné tous les déjeuners des cousins pour un repas en tête-à-tête avec Emile, mais il redoutait quelque peu Mme Lefresne, qui accompagnait souvent son fils, à cause de la manie qu'elle avait de commenter, à sa façon, le « Malheur à l'homme seul ! » de l'Écriture, et de lui vanter, à tout propos, les félicités de l'état conjugal :fe Je n'aime pas ces manières-là chez une veuve, » disait M. Randon.
L'époque prévue pour le remboursement des cinq mille francs qu'il avait prêtés au meunier était proche. M. Randon se demandait parfois si Emile rendrait la somme ou s'il soUiciterait une prolongation de délai, accordée d'avance. Toujours, le jeune cousin s'était montré sobre de confidences sur la marche de ses affaires. Pourrait-il rembourser? Que comptait-il faire? Où en était-il? A ces questions les événements allaient se charger de répondre, un peu brutalement, comme à leur ordinaire.
Un matin du commencement d'avril, M. Randon, avant de se rendre à Montbois où le notaire le convoquait pour une signature, pria Mme Alphonsine de se rendre, en son absence, au cimetière, pour y nettoyer les toml^es de la famille que l'herbe avait envahies. Quand il rentra
trois heures après, il constata que sa gouvernante n'était pas encore de retour : « Elle se sera, en revenant du cimetière, arrêtée chez quelque commère du village, se dit-il, pour y bavarder, selon la coutume, car, toute dédaigneuse et compassée qu'elle soit, elle est bien de son sexe ! Les femmes sont comme qui dirait des fleurs dont les parfums seraient les paroles, c'est entendu : bien que très ménagères par tempérament, elles la gaspillent vraiment trop, leur fine essence ! » Ces railleries vieilles comme le monde, par quoi M. Randon se vengeait des femmes pour tout le mal qu'elles ne lui avaient pas fait, il les prolongea jusqu'à son cabinet de travail où il voulait placer, dans un tiroir de son biueau, une copie d'acte qu'il rapportait de chez le notaire. Il avait à peine ouvert la porte qu'il reçut comme un choc et s'arrêta pétrifié sur le seuil.
Toute la pièce était en désordre. Les chaises avaient été bousculées, les placards étaient ouverts. Les tiroirs de son bureau restaient béants : il était facile de voir qu'ils avaient été fouillés. M. Randon s'approcha et s'aperçut que le tiroir-caisse, celui qui contenait son argent de réserve, ses papiers importants, avait été forcé : le pèhe de la serrure était brisé : « Je suis cambriolé ! Je suis cambriolé ! s'écria-t-il. A Villenoisy, c'est par trop fort !... Mais enfin, qu'est-ce qui a bien pu faire un pareil coup? Et comment, ces gens-là ont-ils pu pénétrer chez moi? Mme Alphonsme avait, comme toujours, fermé la porte à clef. Il n'y a que moi et elle qui sachions où elle déposait la clef, là, derrière la persienne de gauche où je viens de la prendre en arrivant... Cambriolé ! Cambriolé ! »
Il constata qu'on lui avait soustrait deux mille francs en billets de banque, trois cent cinquante francs en or, et une liasse de papiers parmi lesquels la reconnaissance signée, deux ans auparavant, par Emile Lefresne. Il inspecta ses autres tiroirs, les placards, les meubles ; tous avaient été ouverts, mais le voleur en avait respecté le contenu : rien n'en avait été enlevé.
I50 S'ILS CONiNAISSAlENT LEUR BONHEUR!...
Lorsque Mme Alphonsiac parut, Isi. Randon lui annonça la catastrophe : il lui révéla les constatations qu'il avait faites,
— Comment, fit Mme Alphonsine qui suffoqua, des voleurs ici... chez nous ! Mais, c'est épouvantable !.,. L'émotion est trop forte pour moi... Je sens que je vais m'évanouir, poursuivit-elle d'une voix agonisante, tandis qu'elle comprimait sa poitrine comme si elle eût voulu prendre son cœur à deux mains pour l'empêcher de bondir.
Ce n'était pas la première fois qu'elle jouait devant M. Randon la grande scène de la pâmoison : il s'impatienta :
— Voilà bien les femmes ! fit -H... Eh quoi, quand bien même vous tomberiez en dissolution comme un bout de sucre dans un verre d'eau, est-ce que cela nous aiderait à trouver le voleur?... Si vous voulez vous désagréger, rentrez dans votre cuisine !
Cette algarade, proférée d'un ton qui ne lui était pas habituel, fit sur la gouvernante l'effet du classique verre d'eau à la fi.gure : ses esprits défaillants se ranimèrent.
— Des voleurs ! Ici ! Chez nous 1 En plein jour, gémitelle. On ne respecte plus rien aujourd'hui. On n'est plus en sécurité nulle part... Les honnêtes gens ne sont pas protégés. Sous un pareil gouvernement !...
— C'est ça, fit M. Randon, méprisez nos institutions maintenant, voilà qui va avancer les choses ! C'est bien l'instant, ma foi, de faire de la politique !
— Je le disais bien à Monsieur, reprit Mme Alphonsine, Monsieur reçoit toutes espèces de gens ici. Comme on le sait riche...
M. Randon n'entendait plus. Il marchait à grands pas dans son cabinet et répétait :
— Cambriolé ! Cambriolé ! A Villenoisy ! Quel est le brigand, quel est l'apache, quel est l'assassin qui a pu faire un pareil coup? Ahl j'en aurais du bonheur à le
faire coffrer ! Il faut qu'on l'arrête, il le faut. Je veux le voir coffrer, juger, condamner, guillotiner ! Venir me voler, là, chez moi!... Immédiatement après mon déjeuner, je m'en vais porter plainte à la gendarmerie de Montbois. Oh! le misérable!... Chez moi! En plein jour! A Villenoisy, mon pays natal, où tout le monde m'aime, où tout le monde est mon cousin !...
— Je ferai observer à Monsieur... risqua Mme Alphonsine.
— Qu'on me laisse en paix, proféra-t-il, j'ai à réfléchir ! La gouvernante, craignant de la part de son maître une
nouvelle application de paroles révulsives, prit le parti de se réfugier dans sa cuisine :
— YoWh des choses, marmonnsir-elle en s'y rendant, qui ne se seraient pas passées chez Mademoiselle, où nous ne recevions que des gens comme il faut ! Voilà ce que c'est que de fréquenter des gens qui sentent la brebis !
Vers une heure de l'après-midi, M. Randon partit pour Montbois. Il se présenta à la gendarmerie. Le brigadier reçut sa plainte, consigna sa déposition sur un procèsverbal et déclara que, sans attendre, il allait ouvrir une enquête :
— Vous n'avez de soupçons sur personne? demandat-il à M. Randon.
— Sur personne ! Je n'ai pas d'ennemis. Tout le monde m'aime à Villenoisy.
— Pas d'indices?
— Aucun. Mon village est peuplé de mes parents : j'y suis en famille.
— Oh ! ça!... fît, d'un ton sceptique, le brigadier qui semblait surpris de rencontrer cet excès de candeur chez un homme d'âge. Dans notre métier, nous voyons de si drôles de choses !...
Le lendemain, dans la matinée, le brigadier Ricout parut à la villa du Pausil.ippe, escorté du gendarme Lavot. Ils venaient procéder aux « constatations » avant que fût
envoyé le procès-verbal au procureur de la République. M. Randon conduisit les deux gendarmes dans son cabinet de travail : ensemble, ils examinèrent les portes, les fenêtres, les serrures, pour tenter de savoir comment le voleur avait pu pénétrer dans la villa. Déjà, une évidence s'imposait à eux : le coupable devait être un familier de la maison ou, tout au moins, en connaître les habitudes, celles même qu'il est prudent de tenir secrètes. Il s'était, très certainement, servi, pour pénétrer, de la clef que Mme Alphonsine avait coutume, lorsqu'elle s'absentait, de laisser derrière la persienne de droite. La porte d'entrée, qu'à son retour M. Randon trouvait fermée comme à l'ordinaire, ne laissait voir aucune trace de fracture. Le voleur était passé par là et, en partant, avait replacé la clef dans sa cachette. Aucune autre hypothèse n'était admissible.
— Mais alors, le mystère s'épaissit, fit M. Randcn.
— Je vous aiderai à l'éclaircir, déclara le brigadier énigmatique.
La promenade des deux gendarmes sur le parquet des chambres n'était pas pour enchanter Mme Alphonsine, qui avait relevé, derrière eux, des marques de clous et des preuves du crime inexpiable : des traces de boue. Elle n'attendit point, pour extérioriser son indignation, que les deux gendarmes se fussent éloignés. Comme ils discutaient avec M. Randon dans la salle à manager et tournaient le dos à la porte restée ouverte, Mme Alphonsine s'approcha :
— !Mes pauvres parquets ! gémit -elle. Ah 1 Mademoiselle avait bien raison : avec un pareil gouvernement, les honnêtes gens n'ont qu'à souffrir !
Le brigadier Ricout se retourna brusquement et, d'une voix soudain devenue rogue, il interpella la gouvernante :
— Dites donc, vous, la femme, qu'est-ce qui vous prend à dire du mal de la République? Qu'est-ce qu'elle vous a fait?
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEURl... 153
— Ce qu'elle m'a fait ! répondit Mme Alphonsine. Elle m'a fait qu'elle envoie chez nous des gens qui ont les pieds sales !
Et sans attendre la réplique du brigadier, eUe retourna dans sa cuisine pour y prendre un balai et une pelle à main qui devaient lui servir à effacer la souillure des gendarmes de la République. Tandis qu'elle accomplissait ce rite, elle marmonnait : « C'est bien vrai ce que disait ]\IademoiseUe : un homme dans une maison, ce n'est bon qu'à salir les parquets et à boire le vin ! »
— Excusez-la, fit M. Randon d'un ton qui signifiait : « Que voulez-vous, c'est plus fort qu'elle ! » Et, avec un geste implorant de ses deux bras, il semblait appeler la miséricorde du geme humain sur les inguérissables faiblesses du cerveau féminin.
Quand le brigadier eut terminé ses a constatations », il prit à part I\I. Randon :
— Monsieur, lui dit-il, depuis que j'cd reçu votre plainte, je n'ai pas perdu mon temps. J'ai fait causer les gens de Villenoisy, j'ai recueilli, de droite et de gauche, des renseignements. Il en résulte une chose que nos constatations de tout à l'heure ne font que confirmer : votre voleur, nous le tenons. S'il n'est pas arrêté, il est bien près de l'être. Quand le procureur aura reçu le procèsverbal...
M. R indon avait sursauté :
— Mais, qui est-ce? s'écria-t-il. Qui, ce voleur?
— N'avez-vous pas, poursuivit le brigadier, prêté de l'argent, une grosse somme, au meunier de l'Etang-Xëuf ?
— C'est vrai, mais je ne vois pas très bien la relation entre ce prêt et... ce vol?
— Pourtant, parmi les papiers dont vous m'aviez, hier, signalé la disparition, se trouvait, m'avez-vous dit, le billet par lequel le sieur Lefresne Emile reconnaissait sa dette, remboursable au premier mai prochain, n'est-ce pas?
— C'est juste, ...mais enfin, le rapport entre ce prêt et ce vol?
— Le rapport, continua le brigadier, c'est que votre voleur, c'est le meunier de l'Étang-Neuf. Quand on ne veut pas, ou quand on ne peut pas rembourser une dette, à l'époque convenue, on supprime le papier qui la certifie...
M. Randon s'était senti pâlir :
— Vraiment, vous croyez cela? fit-il d'une voix angoissée... Eh bien, vous vous trompez ! Emile, un voleur, un cambrioleur, un apache, allons donc ! Je suis aussi sûr de lui que de moi-même !
Le gendarme eut un sourire :
— Monsieur Randon, fit-il, faudrait pas trop vous presser de le déclarer innocent : vous pourriez en avoir de l'ennui. Si le meunift de l'Étang-Neuf est innocent, c'est que, vraiment, il n'a pas de chance, parce qu'enfin, il s'est comporté de façon à mettre tout contre lui. Je dois vous dire que les apparences ne sont pas en sa faveur.
— Comment? Comment? interrpgea M. Randon troublé.
— C'est que son moulin n'est guère bien achalandé. Je me suis renseigné auprès de certains marchands de grains : le sieur Lefresne avait, pour le mois de mai, des échéances — sans parler du billet qu'il vous a souscrit — et son crédit est nul, ou à peu près. Alors, il a cru trouver le bon moyen pour tout arranger ; c'était de supprim^er la preuve de sa dette envers vous et de se procurer, du même coup, les fonds dont il avait besoin pour son échéance : il a volé.
— C'est impossible ! Impossible ! Impossible ! Il n'y a que des apparences, de simples présomptions.
— Il y a plus que cela, fit le brigadier, il y a contre Lefresne Emile des témoignages qui ne viennent pas de gens qui peuvent avoir un intérêt quelconque à le compromettre, qui ne sont pas ses cousins, ni les vôtres, dont
deux même, sont ses clients. Quatre personnes — j'ai leur nom sur mon calepin — qui travaillaient dans leur jardin affirment qu'hier, pendant votre absence et celle de votre domestique, elles ont vu le meunier de l'Etang- Neuf qui escaladait la grille de votre villa : la gi-ande porte de fer qui donne sur la route était fermée. Il était neuf heures quarante-cinq minutes, approximativement. Le sieur Lefresne Emile est sorti de chez vous par la même voie, cinq minutes après, disent les uns, dix minutes, assurent les autres, mais tous l'ont vu, l'ont reconnu. Aucun doute possible. Et on précise : à l'arrivée, Lefresne Emile portait sous les bras un paquet que, pour être plus libre de ses mouvements, il a lancé par-dessus la grille, avant de la franchir lui-même. Ce paquet, il ne rivait plus lorsqu'il est sorti de la maison et qu'il a escaladé de nouveau la grille. Les quatre témoins sont catégoriques sur ce point, et vous serez, sans doute, de mon avis, monsieur R.uidon, que ce n'est point là des détails qui s'inventent. Pas l'ombre d'une hésitation : ils disent : « Ça s'est passé comme ça », ils affirment, et je les ai tous interrogés séparément sans qu'ils aient pu avoir le temps, ni même l'idée de s'entendi'e entre eux pour accuser Lefresne. Du reste, on pourrait chercher quel serait leur intérêt à accabler le meunier : impossible de découvrir la raison. Ce sont tous quatre d'honnêtes gens, connus pour tels et qu'on sait incapables de faire un faux témoignage. Donc, ils disent la vérité. Donc, c'est le sieur Lefresne Emile (Jui a cambriolé ici, en votre absence.
La logique a beau sortir, plus ou moins bien parée, de la bouche d'un brigadier de gendarmerie, elle n'en est pas moins la logique. M. Randon ne pouvait pas ne pas reconnaître que le raisonnement de ce gendarme tenait assez bien.
L'ancien professeur était atterré, ébranlé, mais le coup était si douloureux pour lui-même qu'il se refusait à croire à la gravité d,es charges qui pesaient siir le jeune meunier.
— Ce ne sont là, après tout, que des présomptions, fit -il. Jamais, nou, jamais, je n'admettrai que mon cousin fût un apache !
— Mais alors, s'écria le brigadier, si ce n'est pas là des preuves, on n'arrêterait et on ne condamnerait jamais personne !... Enfin, ce n'est pas à nous de décider. Je suis obligé de consigner dans le procès-verbal les témoignages que j'ai recueillis, mes constatations, les renseignements que je me suis procurés et de déclarer que, pour les gens de Villenoisy, comme pour moi-même, c'est Lefresne Emile le coupable. Lorsque le procureur, vers deux heures de l'après-midi, recevra le paquet qui partira ce matin, au train de onze heures quarante-trois minutes, eh bien, il avisera : il aura en mains de quoi se faire une opinion. J'attendrai ses ordres. Et vous savez, il n'est jamais en retard pour les envoyer. C'est qu'il n'a pas coutume de balancer, notre procureur : pour sûr qu'il n'y va pas par quatre chemins !
— Vous ne pourriez pas remettre à demain l'envoi de votre procès- verbal? demanda M. Randon.
— Impossible, répliqua le brigadier : je serais dans mon tort. Le procureur doit être informé dès maintenant. L'enquête est terminée... à moins que... Pourriez- vous m 'indiquer d'autres personnes qui me renseigneraient? Est-ce que votre domestique?...
— Ma domestique ! fit M. Randon, il ne faut rien lui demander. Elle ne voit rien, n'entend rien, ne sait rien : elle a ses parquets !...
Les deux hommes se regardèrent et sourirent : ils s'étaient compris. M. Randon et le brigadier de gendarmerie se sentaient pris d'une immense pitié pour les petites manies qui affligent l'espèce féminine, pour les futiles préoccupations qui l'agitent. Ils croyaient l'un et l'autre à la supériorité de leur sexe, supériorité qui paraît la plus incontestable à ceux-là surtout, parmi les hommes, qui semblent le moins appelés à la manifester personnellement.
Le désarroi de M. Randon, après le départ des gendarmes, fut extrême. Pour le déjeuner de midi, il refusa de se mettre à table, et jusqu'au soir, il attendit anxieusement la venue d'Emile Lefresne, Le premier mouvement de l'ancien professeur avait été de se rendre au moulin de l'Étang-Neuf, de voir le meunier, de l'interroger lui-même, de lui demander des explications qui, sans doute, éclairciraient la situation ténébreuse. Il eût été plus raisonnable et plus brave d'agir ainsi, mais il lui aurait fallu apprendre au jeune homme, devant sa mère, que tout le pays l'accusait d'être le voleur de la villa du Pausilippe. Il prévoyait des protestations, des éclats de colère, de violence de la part d'Emile : il redoutait chez Mme Lefresne une scène de larmes, de cris, de lamentations qu'il ne se sentait pas la force d'affronter. C'était l'instant ou jamais de se souvenir qu'il était un homme, qu'appartenant au sexe supérieur il se devait à lui-même de s'exposer courageusement aux larmes d'une femme. Ce furent les conseils de la peur et de l'égoïsme qui prévalurent chez M. Randon : « En quoi ma présence là-bas serait -elle utile? se dit -il. Pauvres gens ! De me voir, dans un pareil moment, serait une souffrance de plus pour eux. » Lorsqu'une démarche, fût-elle ordonnée par la raison, ne lui agréait point, il trouvait toujours en luimême des raisons pour se prouver qu'il agirait mal en l'accomplissant. Il souhaitait qu'Emile Lefresne accom-ût pour se disculper. Le jeune homme ne parut point et, comme il allait se mettre au lit, M. Randon apprit par des gens du village que le meunier avait été interrogé par les gendarmes et qu'il était gardé à vue.
De la nuit, M. Randon ne put dormir : « Si c'était vrai, pourtant? » murmurait-il en se retournant dans ses draps. Il repoussait l'hypothèse comme extravagante, invraisemblable. Non, jamais, il ne se résignerait à accuser Emile Lefresne, son obligé, son protégé, son cousin, d'une pareille trahison, d'un tel abus de confiance. Et pour-
tant, tous ces témoignages, toutes ces concordances qui j se dressaient contre le jeune homme, comment n'en être pas impressionné? Il connaissait les noms de ceux qui disaient avoir vu le meunier escaladant la grille de la villa : c'étaient, indéniablement, de braves gens qu'on ne pouvait suspecter d'hostilité envers Emile. Il les avait interrogés au cours de l'après-midi. Ils affirmaient, et c'était là, à n'en pas douter, le tém.oignage d'hommes qui disent simplement ce qu'ils ont vu, ce qu'Us ne peuvent pas ne pas dire. Et alors, les ténèbres couvraient l'esprit de ^I. Randon, et le doute angoissant revenait : « Si c'était vrai? ))
Si c'était \T:ai ! Ainsi, il aurait été berné, dupé, et enfin volé par ce jeune cousin qu'il affectionnait. Il se sentait blessé au cœur par le brutal déchirement d'une amitié qui avait mis un charme dans sa vie. Ah ! décidément, le « feuilleton » où il se félicitait de jouer un rôle, tournait au noir et sombrait dans le plus odieux fait -divers. Un cambriolage! Et Mme Lefresne? Et Berthe Vallerin? Et Mme PardoUes? Les malheureuses ! Les malheureuses 1 gémissait M. Randon lorsqu'il songeait à elles. Durant cette nuit, l'ancien professeur de troisième souffrit pour lui-même, ce qui était assez dans sa manière, et aussi pour les autres, ce qui était moins dans ses habitudes.
Au matin, il revint à des pensées plus apaisantes. Il voulait croire à l'innocence de son cousin, espérer quand mcme : « Emile, un apache, répétait-il, allons donc ! Il y a là quelque mystère que j'arriverai à éclaire ir... Du reste, quoiqu'il m'en coûte — et c'est une fameuse corvée ! — je vais me rendre à l 'Étang-Neuf pour voir Emile et sa mère. Ils ont eu le temps de se remettre, depuis hier, ce sera moins dtir pour moi. »
Comme il montait en voiture, sur les neuf heures, ilme Alphonsine s'approcha et, de sa voix morte, sans qu'un muscle tressaillît dans sa face crépusculaire :
— Je me permets de prévenir Monsieur, déclara-t-elle, je viens de causer à la fermière du Pavillon qui m'apportait le lait : M. Emile Lefresne a été arrêté ce matin et conduit par deux gendarmes à la prison de Marnant.
Lorsqu'il quitta la villa du PausiJippe, le brigadier avait, comme on dit, son siège fait. Il lui paraissait vain de rechercher des suppléments de preuve. Que Lefresne Emile fût coupable, c'était pour lui l'évidence même : aucun doute ne s'élevait de cette âme honnête de gendarme qui ignorait la subtilité et ne connaissait que la consigne. La con\àction du brigadier s'étalait tout au long du procès-verbal qu'il avait rédigé d'un style bref et ingénu, pour le parquet : il y relatait les faits ainsi que les témoignages qui, selon lui, leur donnaient toute certitude. Ces pièces, il les avait expédiées par le premier train ; le procureur de la République devait les recevoir deux heures après.
Au cours de l'après-midi, le brigadier, accompagné du gendarme Lavot, se rendit à l'Étang-Neuf, Il voulait interroger Emile Lefresne : si, même, il n'avait pas encore procédé à cette formalité, c'est qu'il n'avait pas rencontré, la veille, le meunier qui n'était rentré au moulin qu'à la nuit ; c'est aussi parce que, documenté comme il l'avait été par son enquête, la conviction de la culpabilité du jeune homme était en lui si fermement assise qu'un interrogatoire lui semblait d'ordre accessoire : « Il n'avouera pas, se disait-il, mais, quand même, nous le tenons ! »
Lorsque Emile se présenta devant les gendarmes qui l'avaient fait appeler et l'attendaient dans la cuisine de la maison, il les salua d'un accueillant : « Bonjour, messieurs les gendarmes », et il chercha du regard des chaises
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... i6i
à leur offrir. Le brigadier resta grave et négligea de serrer la main qui venait familièrement à lui. Il avait sa méthode qu'il jugeait seule efficace pour « interroger », et tout gendarme qu'il était, il se faisait une psychologie de l'accusé qu'il croyait applicable à tous les cas. Sa méthode, il la voulait brusque, impérieuse comme une volée de coups de poings : l'accusé ne devait pas avoir le loisir de respirer d'organiser une défense, de trouver une échappatoire, ni surtout — c'était là le grand danger — de réfléchir, ce qui pouvait conduire une accusation tout droit à l'effondrement.
— Monsieur Lefresne, dit -il, regardant fixement le jeune homme, pourquoi est-ce qu'hier matin, vers les dix heures, vous escaladiez la grille de la maison de M. Randon?
— C'est vrai, dit Emile simplement, sans manifester le moindre trouble, je venais remettre à mon cousin un paquet de livres qu'il m'avait prêtés et...
— Et pourquoi est-ce que vous avez sauté par-dessus le mur? Pourquoi est-ce que vous avez attendu que M. Randon et la domestique soient sortis? Et pourquoi est-ce que vous vous êtes sauvé ensuite?
— La grande porte de la grille était fermée. M. Randon ni la domestique ne se trouvaient là.
— Et pourquoi est-ce que vous saviez qu'ils n'étaient pas là?
— J'ai sonné trois fois ; comme on ne me répondait pas, eh bien, j'ai passé par-dessus le mur et j'ai déposé dans la remise, qui était ouverte, les livres que j'apportais : je ne me souciais pas de les remettre sur le porte-bagages de ma bicyclette puisque je partais pour une course assez longue qui m'a pris presque toute ma journée... Mais, pourquoi me posez- vous toutes ces questions?
— Des livres!... Des Uvres I fit le brigadier hochant la tête en signe d'incrédulité. En voilà une idée de sauter par-dessus un mur et une grille pour reporter des livres !... Enfin, dites-moi donc un peu comment il se fait qu'à son
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retour, M. Randon a trouvé ses tiroirs sens dessus dessous, la serrure de sa caisse forcée?
— Comment ! s'écria Emile dont la figure exprimait l'ahurissement, la caisse de M. Randon a été forcée? Première nouvelle.
— C'est, pourtant, une nouvelle que vous auriez pu nous apprendre, vous la connaissiez avant nous... Allons, pas de comédie, ça ne réussit pas avec moi, c'est vous qui avez fait le coup !
Sous cette accusation qui lui était assénée sur le crâne d'une main plutôt brutale, le jeune homme avait pâli. Tout d'abord, il s'indigna :
— Mais, qu'est-ce que c'est que cette histoire-là ! fit-il d'une voix serrée par la colère. Alors, vous me prenez pom- un voleur, un brigand ! Avant de porter une accusation contre un homme qui a la prétention d'être honnête et d'avoir une réputation intacte, il faudrait des preuves, et, des preuves, je vous défie bien d'en fournir, monsieur le brigadier !
Les deux gendarmes se regardèrent avec l'air de se dire l'un à l'autre : « On s'attendait à l'explosion, c'est l'habitude, mais ça nous connaît. On en a vu d'autres ! »
— Des preuves, reprit froidement le brigadier, mais c'est vous qui les avez fournies. On ne pense jamais à tout. Vous n'êtes pas aussi malin que vous le croyez ; on voit bien que c'est votre début... Vous avez pris les deux mille francs dont vous aviez besom pour vos échéances du mois de juin, et, en plus, le billet de cinq mille francs que vous avez signé à M. Randon et que vous deviez rembourser le premier mai prochain. Comme vous n'étiez en mesure ni de payer vos échéances — allons, ne dites pas non, on sait ce que c'est ! — ni de rembourser la somme que vous aviez empruntée, vous avez trouvé plus commode, pour vous tirer d'embcirras, de voler dans le tiroir de votre cousin l'argent qui vous manquait et le billet qui vous gênait : comme ça, du moins, la dette était
supprimée : vous n'aviez plus qu'à nier que vous ayez jamais emprunté d'argent. Malheureusement pour vous, vous n'avez pas pris vos précautions. On vous a vu sautant par-dessus la grille de la villa. Il y a des témoins, et des gens sérieux, pas des rien-du-tout ! M. Randon a porté plainte, le procureur est prévenu. J'attends des ordres. Vous pouvez vous préparer à être arrêté.
Le brigadier prononçait ces derniers mots lorsque Mme Lefresne entra :
— Comment, s'écria-t-elle d'une voix qui haletait d'émotion. Emile arrêté!... Mais, arrêté pourquoi? C'est impossible, une chose pareille !
Les traits convulsés, les yeux emplis d'une épouvante indicible, elle vint se placer entre Emile et le brigadier :
— Vous ne toucherez pas à mon fils, dit-elle. Je me ferai plutôt tuer que de le laisser emmener !... Mais, je le connais mieux que vous ! Il est né de moi, je l'ai élevé moimême, je lui ai appris à être honnête, je sais qui il est, voyons ! Est-ce qu'une mère ignore les sentiments de son enfant? Vous n'avez donc pas d'enfant, vous, messieurs les gendarmes? Je vous jure qu'Emile est mnocent. C'est une mère qui vous parle... Je vous le jure, je vous le jure ! Et je crois en Dieu, je ne jurerais pas si je n'étais pas sûre ! Si vous devez arrêter quelqu'un, eh bien, arrêtezmoi, mais, je vous en supplie, ne touchez pas à mon fils 1
L'amour maternel, lorsqu'il atteint certain degré d'exaltation, n'échappe au ridicule que parce qu'il est subhme. On sentait chez Mme Lefresne une tendresse si passionnée pour son fils, une telle foi en l'honnêteté d'Emile, une si intense souffrance de ce cœur de mère que les deux gendarmes en étaient impressionnés. Si bien aguerris qu'ils fussent par l'habitude contre les émotions du métier, ils étaient remués, comme nous le sommes toujours par une voix qui jette un cri de douleur sincère. Le gendarme Lavot, sans se douter qu'il restait ainsi fidèle au type du Pandore national, n'avait de la culpabilité d'Emile
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Lefresne qu'une conviction purement hiérarchique en ce sens qu'il se croyait tenu d'adopter l'opinion de son chef ; il murmurait, se défendant mal contre l'attendrissement : « C'est malheureux, tout de même, des choses pareilles ! »
— Madame Lefresne, dit le brigadier, d'un ton moins bref qu'auparavant, et qui se tempérait de compassion, ce n'est pas vous qu'on accuse d'avoir volé de l'argent et des billets chez M. Randon.
— Comment, fit Mme Lefresne, les yeux agrandis d'effroi, vous accusez Emile d'être un voleur ! Un voleur, lui ! Ce n'est pas vrai ! Quand bien même vous m'amèneriez cinquante témoins qui prétendraient tous qu'ils ont vu mon fils assassiner quelqu'un pour le voler, je vous soutiendTcds, moi, qu'ils mentent ! C'est mon fils. Quand je vous dis que je le connais mieux que vous ! On s'est moqué de vous, messieurs les gendarmes l Mais enfin, regardez-nous donc ! Est-ce que nous avons des figures de bandits? Est-ce que nous sonunes d'une famille de voleurs? Est-ce que nous n'avons pas notre réputation, notre passé? Est-ce qu'on devient un brigand du jour au lendemain? Puisque je vous jure, moi sa mère, qu'il est innocent !
— Les faits sont les faits, dit le brigadier qui baissait la tète, n'osant regarder en face Mme Lefresne. Le procureur de la République a mon rapport à l'heure qu'il est. C'est lui qui décidera ce qu'il faut faire. En attendant, monsieiu: Lefresne, vous vous tiendrez à la disposition de la justice : nous resterons au moulin jusqu'à ce que nous recevions des ordres.
— Mais, c'est affreux 1 s'écria Mme Lefresne qui, la figure dans ses mains, se mit à sangloter.
Le meunier, dont la colère semblait tombée, restait là, comm eanéanti, le regard fixe. Très jeune encore, il avait vu tant de catastrophes s'abattre sur la maison que, peutêtre, le premier moment de révolte passé, il en venait, devant ce nouveau coup du sort, à courber la tête avec
une sorte de résignation fataliste. Ou bien... ou bien, restait-il là écrasé sous l'énormité de l'accusation, la gravité des preuves... l'évidence de sa faute?
Cette dernière interprétation de l'attitude du jeune homme prévédut, tout naturellement, dans l'esprit du brigadier :
— Monsieur Lefresne, fit-il, si j'avais un conseil à vous donner, je vous dirais d'avouer tout de suite : la justice en tiendrait compte.
— On n'avoue pas un crime qu'on n'a pas commis, répondit, d'une voix sombre, le meunier, sans relever la tête.
— Alors, mais défendez-vous donc, reprit le brigadier. Pourquoi est-ce que vous ne prouvez pas que ce n'est pas vous qui avez volé l'argent de M. Randon?
— Et quelles preuves voulez-vous que je vous donne? fit Emile Lefresne avec xm geste découragé. Tout se tourne contre moi, tout m'accable. Je suis pris dans un. engrenage... Vous pouvez perquisitionner partout, fouiller la maison de la cave au grenier, le moulin et tous les bâtiments, vous verrez bien !
— Alors, puisque vous y consentez, dit le brigadier, j'ai le droit de perquisitionner en votre présence. Eh bien, allons-y !
Pendant une heure, guidés par Emile Lefresne qui semblait maintenant avoir retrouvé son sang-froid, les deux gendarmes explorèrent la maison, bouleversèrent les armoires, les tiroirs, tous les meubles. Ils comptèrent dans la caisse une sonrune de trois cents francs ; rien de suspect ne leur apparut : « Il fallait s'y attendre », dit le brigadier jetant à Lavot im regard averti.
Vers les six heures, le brigadier partit laissant au moulin Lavot qui devait tenir Emile Lefresne en surveillance jusqu'au matin.
Ce fut pour Mme Lefresne une nuit d'agonie, si longue, si longue qu'il lui sembla que le jour, pourtant assez hâtif
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dans cette saison, ne paraîtrait point. Elle passait d'un accès de surexcitation où elle proférait des menaces contre les ennemis qu'elle supposait à son fils, à une crise d'abattement et de larmes. Le jeune homme ne savait que répéter : « Ma mère, je t'en supplie, prends courage, je sortirai de là. On ne condamne pas un innocent. Demain, tu verras, on découvrira le coupable, je n'ai aucune inquiétude ».
Emile Lefresne n'était point aus?i rassuré qu'il voulait le paraître devant sa mère. Il s'était, au cours de la nuit, préparé à ce qu'il redoutait pour le lendemain ; aussi, lorsque à cinq heures du matin le brigadier se présenta et déclara : « J'ai reçu hier au soir l'ordre télégraphique d'avoir à vous conduire, dès aujourd'hui, à la prison de Marnant », le meunier se contenta de demander :
— C'est-à-dire que vous venez pour m'arréter?
— Evidemment, fit le brigadier.
— Je vous suis.
Emile pria les deux gendarmes de parler à voix basse, d'amortir, si possible le bruit de leurs pas sur le carreau de la cuisine, pour ne pas réveiller Mme Lefresne qui, épuisée par les angoisses de cette nuit, sommeillait dans la pièce voisine. Il voulut lui éviter le déchirement di. cette séparation, de ce départ entre deux gendarmes. Il demanda la permission de lui écrire ainsi qu'à M. Randon, prit du linge dans une armoire et dit, simplement : « I^Iessieurs, je suis à vos ordres. » Puis, il suivit les deux gendarmes. Comme il allait franchir la barrière qui fermait la cour, Emile se retourna et, d'un long regard douloureux, enveloppa la maison, le moulin, le verger, tout l'enclos. Quand les re verrait-il?
Dans sa lettre à M. Randon, le jeune homme lui apprenait son arrestation par l'ordre du procureur, son départ imminent pour Marnant sous la garde du brigadier de gendarmerie, puis, brièvement, mais très énergiquement, il affirmait son innocence : « Je vous connais trop, mon
cousin, disait-il, et vous me connaissez trop pour qu'un seul instant, je puisse supposer que vous me croyez coupable, et vous n'attendez pas de moi, certainement, que je discute une accusation aussi monstrueuse. Je suis victime d'une machination odieuse. » Il conjurait ensuite M. Randon d'aller lui-même annoncer à Berthe VaJlerin ce qui se passait, pour épargner à la jeune fille la lamentable surprise de se l'entendre dire par d'autres. Il le suppliait d'exhorter Berthe au courage, de lui répéter que c'était là une épreuve, terrible sans doute, mais dont il avait la certitude de triompher, de l'assurer enfin que son cœur était à elle pour toujours : « Je n'ai jamais eu beaucoup de goût, fit M. Randon, à me charger des commissions des amoureux, mais, en pareil cas, je m'y sens moins disposé que jamais ! «
Il était perplexe. Qu'allait-il dire à Berthe Vallerin? Ah ! elle lui apparaissait singulièrement délicate, la situation d'un homme délégué vers une jeune fille pour lui affirmer que celui qu'elle aime, son fiancé, n'est point, comme certaines apparences n'autoriseraient que trop à le croire, un vulgaire cambrioleur, un apache : « Encore une scène, pensait-il, moi qui les redoute ! Vraiment, je serais inexcusable de me laisser mêler à ces histoires, si je n'avais pas conscience d'être libre, d'agir ainsi parce que tel est mon bon plaisir. » Devrait-il pousser le dévouement jusqu'à vouloir prouver à Mlle Vallerin que cet Emile que, par une plainte inconsidérée peut-être, il avait conduit jusqu'à la prison, n'était pas, ne pouvait pas être le voleur de la villa? Comment s'y prendrait -il? Sans doute, il se refusait à le croire coupable, mais ce n'était pas sans quelque effort, et plus, peut-être, par amour-propre que par une conviction raisonnée. Sa foi en l'innocence du meunier n'était pas si ferme qu'elle ne fût minée par aucun doute : il y avait, dans cette affaire, certaines coïncidences vraiment impressionnantes, et il ne se dissimulait pas que tout accablait le jeune homme.
i6S S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
les faits, les témoignages, la vraisemblance. Ah ! qu'il eût voulu chasser ce doute qui s'obstinait, qui le torturait 1 Où donc pourrait-il aller chercher la bienfaisante certitude? Auprès de Mme Lefresne? Il y songea, mais, tout aussitôt, renonça à son projet. Il tremblait à la pensée de se rencontrer avec la malheureuse femme qu'il plaignait sincèrement : « Et dire, s'écriait -il parfois, que c'est sur ma plainte que les poursuites contre Emile ont été ordonnées ! Si c'était à recommencer ! Mais, estce que je pouvais savoir !... Comment arrêter maintenant l'affaire? A qu: m'adresser? Au procureur? » Il y songeait, mais son intervention était-elle possible? Seraitelle utile?
M. Randon souhaitait d'avoir auprès de lui quelqu'un pour le guider, le conseiller, le réconforter ; il se sentait le besoin d'un c cordial ». Et comme il était seul ! Jamais il n'en avait eu à ce point conscience.
Parfois, au contraire, il ne pouvait se défendre d'une certaine aigreur contre Emile Lefresne qui, s'il ne lui avait point soustrait des billets de banque, lui prenait, du moins, une part d'un bien qu'il regardait comme le plus précieux, qu'il considérait même, en quelque sorte, comme sacré : la tranquilhté de sa vie : « On ne m'y repincera plus, gémissait-il, à vouloir rendre service à tout prix ! Quelle tablature pour un garçon qui, en somme, ne me tient de rien. Un vague cousin. J'ai envie de tout envoyer promener. Les choses s'arrangeront comme elles voudront ; après tout, je ne suis pas son père. » Une visite qu'il reçut dans l'après-midi coupa court à ses doutes, à ses tergiversations et orienta ses résolutions.
Mme Alphonsine, la figure resserrée comme aux heures mauvaises — allons, bon, elle était encore sous le nuage I — lui annonça que Mme Pardolles et Mlle Berthe Vallerin l'attendaient au salon.
— J'y vais, fit-il avec un empressement joyeux qui n'échappa point à la gouvernante (son visage se concentra
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... i6g
encore un peu plus et ses joues s'effondrèrent dans sa bouche).
— Monsieur Randon, lui dit Mme PardoUes, dès qu'il parut, je vous amène une jeune fille qui voudrait vous adresser une requête.
Il regarda Berthe Vallerin. Il s'attendait à trouver devant lui l'image de la consternation, une lamentable jeune fille courbée sous la honte, terrorisée par l'arrestation de son fiancé. Il fut très surpris de lui voir un visage calme, sans aucune trace de larmes, des yeux qui ne décelaient aucun trouble de l'âme, mais une volonté prête à l'action.
— Eh bien ! mademoiselle, fit-il, tandis qu'à son invitation, les deux femmes prenaient place sur un canapé et qu'il s'asseyait en face d'elles, je vous écoute et, puisque c'est une requête que vous êtes venue m'adresser, je vous déclare qu'elle est exaucée d'avance.
— Monsieur Randon, dit la jeune fille d'une voix décidée où seuls ceux qui la connaissaient pouvaient discerner une note émue, je n'ignore absolument rien de ce qui s'est passé hier et ce matin : j'ai été renseignée aussitôt par mon père. Je crois inutile de vous dire que, pas un instant, je n'ai cru — comme papa m'y invitait — à la culpabilité d'Emile. Je sais qu'il est innocent, j'en ai la certitude, oui, la certitude.
— J'ai la même conviction, déclara Mme PardoUes.
— Et moi aussi, ajouta M. Randon beaucoup plus affirmatif qu'il n'avait été jusque-là, car il se trouvait dans l'une de ces heures où nous aimons étayer notre propre opinion chancelante sur la conviction d'autrui, plus résistante.
— C'est une très grande satisfaction pour moi, reprit Berthe Vallerin, de me dire que nous avons tous les trois la même confiance en l'innocence d'Emile, mais ce qui importe pour l'instant, c'est de savoir ce que pense le
procureur de la République. Emile est arrêté, il est en prison. Or, il faut qu'il en sorte sans retcird.
— É\àdemment, évidemment, c'est bien ce que je me dis, fit ]\I. Randon.
— Une fois libre, poursuivit la jeune fille, il discutcrj. les charges qui pèsent sur lui, nous l'aiderons, mais il est nécessaire qu'il soit remis en liberté.
— Évidemment, évidemment, répétait l'ancien professeur.
— Je suis venue vous prier, monsieur Randon, continua-t-elle, de vouloir bien vous rendre à Marnant. Vous verrez le procureur de la République. Vous êtes le plaignant, il vous écoutera. Vous pourrez lui dire qu'il est contraire à toute \Taisemblance qu'un homme comme Emile Lefresne commette im acte aussi odieux, aussi lâche, aussi insensé ; que vous vous portez garant de son honnêteté, que vous lui gardez toute votre estime, toute votre sympathie. Enfin, vous lui demanderez — si le procureur ne veut pas abandonner l'accusation — qu'Emile soit remis en liberté.
— J'y pensais, fit M. Randon. C'était bien mon intention aussi, je vous assure, de retirer ma plainte que j'ai eu le tort de déposer im peu trop précipitamment.
— Emile n'acceptera pas, dit Berthe, et, d'avance, sûre qu'il ne saurait que m'approuver, je refuse pour lui, en son nom. J'ignore, du reste, si le procureur admettrait cet arrangement, mais il faut que l'affaire suive son cours, il faut que la lumière se fasse pour que l'irmocence d'Emile soit évidente pour tout le monde et qu'on n'ait pas le droit de la discuter. Autrement, on pourrait croire qu'il a bénéficié de l'indulgence, de la pitié que nous aurions implorée pour lui, qu'il a profité du doute qui, malgré tout, restait dans l'esprit des magistrats.
— Très juste, très juste, observa M. Randon. Tenez pour certain, mademoiselle, que je ne l'oublierai pas, lorsqu'il s'agira pour moi d'intervenir.
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... i/r
— C'est que, reprit la jeune fille, je ne suis pas au bout de mes demandes, si j'osais...
— Berthe, intervint Mme Pardolles, voudrait faire sa petite enquête, elle aussi.
— C'est \T:ai, poursuivit -elle ; depuis hier, j'ai réfléchià bien des choses, je désire beaucoup, dans un but que je vous ferai connaître un peu plus tard, examiner les abords de votre maison ; je me rendrai compte ainsi de certains détails. J'ai mon idée : avant de savoir si je dois l'abandonner, ou, au contraire, y persister, il est élémentaire que je m'assure si sUe est raisonnable ou non.
— Mais je suis prêt à vous accompagner ! s'écria. M. Randon. Allons-y !
— Si vous voulez bien me le permettre, fit la jeune fille, j'irai seule.
— Soit, dit M. Randon, nous vous attendons ici.
Dès que Berthe eut quitté la pièce, Mme Pardolles prit la parole :
— Monsieur Randon, dit-elle, ma petite filleule doit vous étonner.
— Le fait est qu'elle me déroute un peu.
— Pour arriver à la comprendre, poursuivit Mme Pardolles, il me paraît utile que je vous la fasse connaître. Si vous m'y autorisiez...
— Oh ! très volontiers. Même, je vous en prie.
— J'ai entendu, bien souvent, vanter l'évolution qui se serait faite chez la jeune fille moderne. Ce mot d'évolution, qui n'est pas sans prétention et que j'ai vu appliquer à tout, m'effrayait, je l'avoue, et j'étais assez sceptique. Eh bien ! je suis obligée de reconnaître que Berthe Vallerin n'a pas l'âme d'une jeune fille d'il y a vingt-cinq ans. S'il y a eu évolution, ma filleule est de celles qui en ont le plus bénéficié. Dans ce temps-là, nous n'avions, nous, qu'une personnalité assez falote et nous nous tenions,, en face de la vie qui s'ouvrait assez mystérieuse devant nous, comme de jeunes brebis effarouchées qui cherchent
un abri, une protection, une force qui les guide, les soutienne. Nous avions, à l'excès peut-être, conscience de notre infériorité. Notre rêve à nous jeunes filles, c'était ■de rencontrer l'être à qui nous donnerions toute notre affection pourvu qu'il lui plût de la solliciter, et nous l'aimions d'avance pour cette supériorité que nous lui accordions sur nous, un maître fort et aimant, tel était pour nous l'idéal, un idéal qui devait rester chimérique pour pas mal d'entre nous.
« Un pavé dans mon jardin ! » pensa M. Randon. La pente où glissait l'entretien lui semblait se hérisser de ronces et il redoutait de recevoir au passage quelques égratignures. Et comment se défendre, puisqu'il est entendu qu'on ne doit p^ érafler une fenrnie, même avec les épines d'une rose? Il se souvenait du coup assez rude qu'il avait porté, vingt-cinq ans auparavant, au beau rêve de jeune fille de celle qui lui parlait en cet instant même. Il s'agitait sur sa chaise et n'osait regarder Mme PardoUes,
— Dans la génération actuelle, poursuivit-elle sans qu'elle parût s'apercevoir de l'embarras où elle mettait M. Randon, la jeune fille ne semble pas rechercher dans }e mariage im maître, mais un égal. Si, comme de tout temps, elle veut être aimée, elle n'ambitionne point d'être protégée, défendue contre les surprises de la route. Nous attendions, nous, qu'on fasse notre vie : la jeune fille d'aujourd'hui aspire à travailler elle-même à son propre bonheur — à ce qu'on est convenu d'appeler ainsi — et, dans une large mesure, à le tenir d'elle-même. Berthe Vallerin est bien de cette génération. Oh ! ce n'est certes pas une théoricienne des droits de la femme, fort heureusement
— Oh oui, heureusement ! approuva M. Randon, j'exècre ces créatures-là. Des espèces de femmes qui ne peuvent point se consoler de n'être pas hommes, pas beau i, voir, ça 1
— Je VOUS assure, reprit Mme Pardolles, que vous surprendriez beaucoup Berthe en lui disant qu'elle est j ( moderne » : elle est de son temps, voilà tout. Je dois : reconnaître que, mieux que beaucoup d'autres, elle était ; préparée, par ses qualités naturelles, à réaliser le type I louveau, Elle est, comme vous avez pu le constater, une volonté. Vous l'avez vue : point de récriminations, de jérémiades, de pleurs, de velléités. Non, elle a regardé 3n face la situation, elle l'a jugée, et elle agit. Elle veut 3t elle veut bien. Ce qu'elle a dû souffrir depuis hier qu'elle a appris la catastrophe, moi qui la connais, moi jqui sais son affection pour Emile, je suis là pour vous le dire. Et pourtant, croyiez-vous avoir devant vous une jeune fille torturée, en pleine angoisse?
— Effectivement, si je ne m'en tenais qu'aux apparences, je pourrais douter de son cœur ; cette charmante enfant...
M. Randon s'interrompit pour tendre l'oreille dans la direction du couloir. Depuis un instant, on percevait, vers la porte du salon, un frôlement suspect. Il savait que ce souffle dénonçait, d'ordinaire, la présence de Mme Alphonsine : il n'en était plus à croire à la discrétion de sa gouvernante. Aussi, ne fut -il pas surpris, après deux coups frappés à la porte, de la voir apparaître, blême.
— Monsieur, déclara-t-elle, voudrait-il me permettre de lui rappeler, ce que Monsieur a sans doute oublié, que Monsieur est attendu à trois heures très précises à la ferme de la Barbotterie. Voilà qu'il est trois heures moins vingt...
— Je n'y vais pas, déclara-t-il d'un ton assez rogue.
— Alors, reprit Mme Alphonsine, qu'est-ce que va dire le fermier?
— Il dira que je ne suis pas venu.
— Et le charpentier, et le charron qui doivent s'y trouver avec Monsieur, qu'est-ce qu'ils vont penser?
— Ils penseront que Monsieur a eu tort de ne pas écouter sa domestique — il appuya sur le mot — qui veut bien lui servir de mémento!
Les lèvres minces et exsangues de la gouvernante remuèrent, mais n'articulèrent aucun mot : pour n'avoir pas à les émettre, elle mangeait ses paroles que, prudemment, elle voulait tenir aussi secrètes que ses pensées. Elle tourna le dos et disparut, une flamme de colère dans les yeux. Manifestement, le tête-à-tête entre M. Randon et Mme Pardolles se prolongeait trop, au gré de Mme Alphonsine.
L'ancien professeur voulut mettre à profit cet arrêt de la conversation pour éloigner l'entretien des régions dangereuses.
— Mais, madame, fit-il, mieux je suis à même de connaître Berttie Vallerin, plus s'accroît ma surprise de rencontrer une telle jeune fille dans la maison du père Vallerin, le marchand de bêtes. Berthe dans un pareil milieu, mais c'est une fleur poussée sur...
M. Randon n'osa achever sa phrase, mais Mme PardoUes, par un sourire, témoigna qu'elle avait compris.
— Oh ! fit-elle, on est moins étonné lorsque, comme moi, on a connu la mère de Berthe. C'est d'elle, d'elle seule que ma filleule tient ses quaUtés de droiture, de délicatesse, de générosité, de tendresse de cœur, qualités que j'ai aimées chez ma pauvre amie Mme Vallerin, mais qui n'ont guère contribué à son bonheur, car, journellement, elles étaient heurtées dans le mariage très mal assorti qu'elle avait contracté, un peu malgré elle, avec le père de Berthe.
— Un joli monsieur !
— Ne le maudissons pas, reprit Mme Pardolles. Soyons aussi indulgents que Berthe qui, elle, eut plus à souffrir que nous de son père et qui, jamais, même avec moi qui suis sa confidente, ne s'est montrée amère en parlant de lui ; toujours, elle l'a traité avec respect. Sachons gré
Lussi à M. Vallerin qui passe, avec raison je crois, pour avoir ce que vaut l'argent, de n'avoir point lésiné pour 'éducation de sa fille qu'il aurait eu le droit strict de jarder auprès de lui : il l'a envoyée dans un couvent atholique d'Angleterre où eUe a passé sa jeunesse.
— C'était un placement : il voulait augmenter la râleur matrimoniale de sa fille.
— Peut-être, mais ne discutons pas les intentions de •I. VaUerin. Du reste, s'il ne s'est jamais montré avec 3erthe, ni bien affectueux, ni bien tendre, du moins, fut- I toujours bon. On ne m'enlèvera pas de l'esprit qu'il ubit, inconsciemment, le charme de cette gracieuse nfant.
A ce moment, Berthe reparut, et, simplement, déclara :
— Ma petite enquête est faite : je sais ce que je voulais avoir.
Il était évident pour M. Randon et pour Mme Pardolles, [ue Berthe Vallerin avait en tête un « projet j', mais ni 'un ni l'autre ne songèrent à la prier de le révéler, tant îtait grand sur eux l'ascendant de cette volonté de jeune ille. Ils respectaient son secret. Gagné par la confiance [u'eUe leur inspirait, ils lui faisaient crédit.
S'adressant à Mme Pardolles, Berthe dit :
— Marraine, si vous le permettez, nous nous retireons, sans plus attendre. M. Randon nous excusera. J'ai me lessive à surveiller à la maison : j'ai retenu plusieurs emmes qui, si je ne suis pas là, se consoleront de mon ibsence en bavardant au lieu de travailler... Monsieur i^andon, ajouta-t-elle en se tournant vers l'ancien proesseur, je vous remercie sincèrement, vous êtes très bon )Our moi... Alors, je pars rassurée puisque vous voulez )ien aller trouver le procureur?
— C'est promis, mademoiselle, je tiendrai parole. Après le départ de Mme Pardolles et de Berthe Vallerin,
in grand apaisement se fit dans l'esprit de M. Randon. IDélivré de son doute, il avait maintenant une foi entière
en l'iiinocence d'Emile Lefresne. Il était très sincère avec lui-même lorsqu'il affirmait : « Ce garçon-là n'est pas coupable. » Subjugué par l'attrait souverain sur un homme — cet homme fût-il M. Randon — d'un cœur de femme qui donne du dévouement, de la bonté, de la tendresse, comme une fleur donne son parfum, il goûtait j une joie intime à se sentir en communion d'idées avec Mme Pardolles et Berthe qu'il admirait : il était prêt à leur obéir, à faire ce qu'elles voudraient, à penser cej qu'elles penseraient, à croire ce qu'elles croyaient. Et il ' croyait à l'irmocence d'Emile parce qu'elles y croyaient elles-mêmes ! A demi conscient du prodige qui s'était opéré en lui, il cherchait à philosopher. M. Randon émit alors des ouinions inattendues, peu conciliables avec d'autres qu'il professait par instants. Sans doute, estimait -il, hii aussi, que ses convictions successives, contradictoires et sincères, lasses de se poursuivre, en arrivaient à se rencontrer quelque part où elles venaient à s'accorder : « Je crois bien, se disait -il, que les femmes valent mieux que nous... quand elles ont quelque chose là (il mettait un doigt sur son cœur). Leur empire sur notre esprit est indéniable et bienfaisant. Ah ! Je m'explique maintenant — ce que je n'arrivais pas à éclaircir — • pourquoi les j hommes de ma connaissance, une fois mariés, changent, ' du tout au tout, leur manière de comprendre les choses : c'est à croire, vraiment, qu'ils n'ont plus les mêmes yeux et que leur cerveau, pour entrer en ménage, a renouvelé ■, son mécanisme. Cela vient, sans doute, de ce que l'homme aime éperdument la paix dans la tranquiUité ; lorsqu'il est marié, sa femme le libère du souci de penser par lui- , même ; elle lui apporte des convictions toutes préparées, et, pour peu qu'elles lui soient adroitement servies, il se les incorpore sans faire la grimace. Aussi, voit-on les jeunes hommes, après leur mariage, engraisser rapidement : le repos de l'esprit aide à la nutrition, c'est bien connu. »
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!.,. xjj
Dès le lendemain, M. Randon partait pour Marnant. Lorsque le train l'eut déposé sur le quai de la gare, il se fit indiquer le domicile privé du procureur de la République, Il était dix heures du matin lorsqu'il se présenta. Une servante à laquelle il remit sa carte l'introduisit au salon. Il y resta trois quarts d'heure, sans que personne ne parût, M. Randon trouvait que M. le procureur était bien long à se laisser voir : il se morfondait dans cette grande pièce sombre, comme s'il eût attendu son tour dans un salon de dentiste, qui est l'endroit du monde, après le paJais du Sénat, à Paris, où l'on s'ennuie le plus.
Rien n'est dangereux pour les gens qu'on vient voir comme de se faire attendre indéfiniment ; on a trop le loisir d'examiner le décor : nos réflexions se teintent nécessairement de pessimisme et tournent à la critique. C'est ainsi que M. Randon observa que la pièce où il se trouvait paraissait « mal tenue ». Le parquet était terne, presque noir : de la poussière saupoudrait la cheminée, les meubles qui n'envoyaient aucun rayon, M. le procureur de la République avait perdu sa femme quelques années auparavant : la maison était abandonnée aux inspirations d'une domesticité de bureau de placement. Cette engeance, lorsqu'elle sévit dans un appartement de veuf, sans le contrôle d'un œil féminin, ne cherche même pas à sauver l'apparence, par un semblant d'ordre, à donner l'illusion de la propreté, ne prend même point souci, par vergogne, de remuer la poussière pour jeter de la poudre aux yeux, et laisser croire que le travail est fait. M. Randon, devenu expert en tenue de maison depuis qu'il vivait sous le plumeau de Mme Alphonsine, était bien près de se scandaliser. Avec cet humour qu'il n'avait point congédié pour s'établir en son Pausilippe, qui, au temps de son professorat, donnait à ses entretiens un tour si plaisant et lui recrutait des amis, il dit : « Ma parole, si je lâchais Mme Alphonsine dans cet apparte-
ment, l'espace de quelques heures, tout changerait de figure, et, comme moi, M. le procureur de la République vivrait dans la splendeur ! »
Enfin, comme onze heures approchaient, M. Lobert, procureur de la République de Marnant, daigna se mon trer.
Il touchait à la soixantaine. Lorsque aux jours d'audience, on voyait la toque galonnée d'or des procureurs étendre sa plate-forme sur une tête toute blanchie par les ans, on était quelque peu surpris de trouver un vieillard à ce poste subalterne de Marnant et on se demandait : « Pour qu'on l'ait oubhé là, quel fut donc le crime de ce magistrat et qu'il expie si durement? » Son crime était de manquer de flair. M. Lobert se révélait, dans ses convictions politiques, toujours en retard d'un ministère. Il sollicitait, tout comme un autre, de l'avancement, mais il choisissait mal l'instant où il devait donner sa foi aux maîtres de l'heure, aux députés du cru. A chaque élection, Marnant changeait de député et le nouveau député, une fois élu, changeait d'opinion pour devenir ministre. M. Lobert se trouvait toujours être l'ami de l'adversaire battu du député régnant : aussi, M. le procureur « marquait le pas » et voyait autour de lui des magistrats plus jeunes, mais plus souples et de plus d'odorat, escalader les sièges si convoités de conseillers à la cour d'appel. Et puis, c'était un triste, et les gens tristes, comme chacun sait, n'ont jamais de chance, même lorsqu'ils sont d'une profession où la gravité semble requise. La chance ne rit jamais à ceux qui ne savent jamais rire.
Les disgrâces de M. le procureur avaient eu leur contrecoup sur sa santé. Sa maigreur, ses tempes phssées de rides, son teint de mayoïmaise, ses yeux striés de petits filaments rouges dénonçaient un homme dont les digestions n'étaient pas heureuses : la gastrite qui le tourmentait, le pyrosis qui lui donnait la sensation d'un fer chaud cheminant dans l'œsophage, n'étaient point pour le dis-
poser à croire à la beauté morale. Nous jugeons des autres par nous-mêmes, c'est-à-dire trop souvent, hélas ! par l'état de notre estomac, qui nous fait voir, parfois, notre prochain à peu près beau le matin, et si laid le soir ! ^î. Lobert, lui, n'avait point le pessimisme intermittent. Il était trop avancé en dyspepsie pour supposer jamais qu'un accusé pût n'être pas coupable, et 1' « innocence » ne courait pas les rues dans le ressort du tribunal de Marnant, depuis que M. Lobert avait été chargé par le gouvernement de la République d'y chasser le crime, le délit, la contr.avention ! Innocent ! Je vous demande un peu ! Est-ce que les accusés ne sont pas du bois dont on fait les coupables? Alors !... Aussi, M. le procureur doutait, doutait, de l'innocence d'un accusé, à ce point qu'il la niait. Ceux qui ne croient pas à la vertu d'autrui nous donnent le droit de ne pas croire à la leur. N'appliquons point cette règle avec trop de rigueur : M. le procureur ne manquait pas d'une certaine vertu morose et amère qui était venue se loger à l'enseigne de cette figure sombre où le vice n'aurait jamais osé élire domicile, par crainte de s'y ennuyer.
Il fit à M. Randon un accueil d'une correction un peu sévère.
L'ancien professeur avait, pendant le trajet en chemin de fer, préparé une plaidoirie : il sentit son éloquence se figer subitement dès que parut M. Lobert.
— Vous venez pour l'affaire Lefresne, fit le procureur, je n'ai qu'une chose à vous dire : elle suit son cours. Lefresne est arrêté, vous avez pu voir que ça n'a pas traîné. Du reste, sa culpabilité, je défie bien qui que ce soit d'en douter... pas même lui ! C'est un chenapan. Aussi, j'ai cru prudent de nous assurer de ce gaillard-là avant qu'il ne soit en fuite. On ne lui en a pas donné le temps : c'est la bonne manière. Boucler d'abord, on avise ensuite. Je l'ai interrogé à son arrivée à Marnant. Je dois reconnaître qu'il a une figure honnête, que sa voix, lors-
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qu'il se défend, a un accent de sincérité, mais je suis trop vieux dans la carrière pour me laisser prendre à ces airslà. J'en ai vu d'autres ! Aussi, monsieur, vous pouvez être en paix, justice sera rendue. La condamnation est certaine. En attendant, Lefresne est en prison, il y restera.
— C'est que, fit assez timidement M. Randon, je viens précisément, monsieur le procureur, pour vous prier de le mettre en liberté.
— Comment, mais c'est vous le volé, c'est vous qui avez porté plainte ! Je ne comprends plus. Mettre en liberté un individu prévenu de vol qualifié, effraction, maison habitée, un indi\'idu passible de la cour d'assises, articles 381 et suivants du code pénal, mais, monsieur, vous demandez là une chose !... En liberté, comme vous y allez ! Vous pourriez, pendant que vous y êtes, me demander de démolir le code pénal et de vous en fabriquer un tout neuf, à votre usage !...
— Monsieur le procureur, je suis tout prêt à retirer ma plainte que, du reste, j'ai portée contre inconnu : j'ignorais tout à fait que les soupçons pussent s'égarer sur le jeune Lefresne.
— Nous sommes ici en matière de vol, et non pas d'abus de confiance, riposta le magistrat : dans ce dernier cas, votre retrait de plainte pourrait avoir son efïet. Il n'en est pas de même dans l'affaire Lefresne : elle doit suivre son cours, c'est la loi qui le veut... Mais, enfin, monsieur, serait-il indiscret de vous prier de me faire connaître pourquoi vous désirez retirer plainte, et pourquoi vous demandez la Uberté de votre voleur?
— Parce qu'il est innocent, confessa M. Randon.
A ce moment, ]\L Lobert porta vivement la main droite au creux de sa poitrine, ses yeux se fermèrent tandis que sa face émaciée de dyspeptique chronique se grippait : oh 1 l'affreux pyrosis, ce fer chaud qui se promenait sur les muqueuses, du pylore au pharynx ! (Ah ! si MM. les
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accusés avaient vu leur procureur qui, aux assises et à la correctionnelle, les écorchait tout vifs dans ses réquisitoires, demandant grâce à son estomac en feu, cela leur en eût rafraîchi l'âme comme s'ils eussent bu un acquittement !) Dans le silence de la pièce, on n'entendait que le tic tac de la pendule sur la cheminée et le bruit des borborygmes qui sanglotaient dans les entrailles douloureuses du magistrat : manifestement, le ventre de M. le procureur ne voulait pas être consolé.
Enfin, il rouvrit les yeux, sa figure se dilata — allons, le fer chaud avait passé !
— Innocent ! Innocent ! reprit M. Lobert, mais tout l'accable, votre Lefresne ! Les témoignages sont si concordants, si formels, le procès-verbal de la gendarmerie est si convaincant qu'aussitôt après l'avoir reçu, j'ai fait arrêter cet individu, par ordre télégraphique. Pour tous les gens du pays, il est le voleur : ce ne peut être que lui, aucun doute n'est possible... Et sur quoi, monsieur, vous appuyez-vous pour aUer ainsi au rebours de l'évidence, pour être aussi affirmatif?
— Je connais Emile Lefresne, il est l'honnêteté même. Je suis sûr de lui comme de moi... C'est mon cousin.
Le magistrat eut un sourire chiche :
— C'est là, fit-il, un genre de preuves qui, personnellement, peuvent vous impressionner, mais dont la justice ne doit pas faire état. Quand bien même il serait votre frère !...
Stimulé par la contradiction, M. Randon, devant le procureur qui l'écoutait sans l'interrompre, entreprit un éloge ému du meunier de l'Étang-Neuf qu'il représenta comme le plus inattaquable, le plus insoupçonnable des hommes. Tandis qu'il parlait, il avait présent à l'esprit le souvenir de la visite reçue la veiUe, de la promesse à Berthe Vallerin ; il pensait à Mme PardoUes dont il lui semblait voir de loin le regard approbateur fixé sur lui : « Si elles m'entendaient, se disait-il, elles seraient con-
i82 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
tentes de moi. » Et, par cette assurance qu'il lui plaisait de se donner à lui-même, M. Randon se jugeait suffisamment payé de son effort.
— Monsieur, dit le procureur quand ^I. Randon eut terminé son plaidoyer, je ne saurais vous engager à poursuivre plus longtemps devant moi la défense de Lefrcsne votre voleur et votre... protégé, mais je crois devoir vous prévenir — j'aurais dû le faire plus tôt — qu'il ne m'appartient plus de statuer sur le sort du prévenu. Dès ce matin, j'ai saisi le juge d'instruction par un réquisitoire introductif ; c'est de ce magistrat que dépend maintenant la suite de l'affaire.
— Et moi, s'écria M. Randon, qui voulais solliciter de votre bienveillance l'autorisation de voir à la prison Emile Lefresne !
— Ce n'est pas en mon pouvoir de vous accorder cette autorisation, c'est à M. le juge d'instruction qu'il faut vous adresser, à lui seul maintenant ; après, cela appartiendra à la chambre des mises en accusation qui aura qualité pour permettre... ou pour refuser.
— Eh bien, je tenterai la chose, dit M. Randon, d'un ton résolu. Au besoin, j'attendrai jusqu'à demain soir.
— Oh ! pour aujourd'hui, mieux vaut, je crois, renoncer à voir le prévenu.
— Soit, je demanderai à mon ami M. Didier, professeur au collège, de me donner l'hospitalité pour cette nuit.
La figure du procureur s'éclaira, son œil s'adoucit : il semblait que ce nom de Didier eût brusquement éveillé en lui une sympathie dormante.
— M. Didier, professeur de philosophie au collège? demanda M. Lobert.
— Lui-même.
— C'est le professeur de mon jeune fils... Monsieur, poursuivit le magistrat après un silence, je crois pouvoir faire quelque chose poiir vous, oh ! peu de chose ! Je verrai M. le juge d'instruction dans une heure, au palais
de justice. Je lui ferai part de votre désir, et s'il veut bien vous autoriser — je ne le solliciterai pas, je vous préviens, — je vous ferai porter le permis de communiquer au domicile de M. Didier par mon fils qui, précisément, doit prendre sa répétition. J'espère, du reste, que vous amènerez le prévenu Lefresne à la raison, que vous serez assez persuasif pour lui prouver que, dans son intérêt, mieux vaut avouer que de s'entêter dans des dénégations ridicules et dans un système de défense qui ne tient pas debout. Il n'a pas d'autre, moyen de se concilier l'indulgence de la justice.
M. Randon crut sage de ne point prolonger sa visite. Le magistrat venait d'avoir un léger accès d'attendrissement qui pouvait bien ne pas durer. Il s'en fallait que son système digestif eût retrouvé sa sérénité : déjà, sa figure se contractait, déjà s'accentuait ce bruit de borborygmes qui était comme la plainte de ses inconsolables entrailles : la repasseuse invisible qui promenait son fer chaud sur les muqueuses de M. le procureur s'annonçait. Ah ! la bonne dose de bicarbonate de soude qu'allait s'administrer M. Lobert une fois libéré de son visiteur l
Le soir, vers cinq heures, comme M. Randon, assis dans le cabinet de travail de M. Didier, professeur de philosophie au collège, exposait à son ami le but de son voyage à Marnant et contait les incidents qui avaient marqué la dernière semaine de sa vie, jusque-là si tranquille, si heureuse, on lui remit un permis de communiquer signé du juge d'instruction.
— J'irai, fit-il noblement... C'est égal, votre procureur est, tout de même, un brave homme, c'est à lui que je dois d'être si vite servi !
— Comment ! s'écria M. Didier, il a été gentil, pas possible ! Vous lui avez donc apporté un remède nouveau, une drogue inconnue, contre le mal d'estomac? Ou bien l'adresse d'un médecin extraordinaire? Le prodige ne s'explique pas autrement.
iS4 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
— C'est votre nom qui a tout fait : je lui ai dit que j'étais votre ami, que je serai votre hôte : subitement, il s'est apprivoisé. Vous vous aimez beaucoup, tous ks deux?
— Nous nous aimons, c'est trop dire, mais voilà : je suis le professeiu- de son cadet qui s'est vu, l'an dernier, décerner — par les messieurs de la Sorbonne, s'il vous plaît ! — une magnifique retocade au baccalauréat, que le gaillard n'avait, du reste, pas volée. Ah ! mon cher, notre procureur, qui est inconsolable de la mort de sa femme, est à plaindre, pas autant, toutefois, qu'il peut le paraître : il est père de quatre fils, et l'amour qu'il porte à ses petits lui fait oubher ses déboires de métier, l'aide à supporter, à peu près patiemment, les convulsions de son estomac toujours en révolte contre lui-même. Qui croirait qu'avec ses fils il est tendre, même faible, qu'il se laisse entortiller par eux que c'est un charme? S'il vous a été secourable, c'est au bénéfice de son cadet mon élève, son cher petit recalé, que je suis invité par là même, à « chauffer », comme nous disons, pour le prochain examen. Recormaissant, je chaufferai de mon mieux. Je dois vous dire que si notre procureur aime ses quatre fils, il a bien, malgré tout, sa petite préférence pour le dernier, mon recalé : c'est assez naturel, n'est-ce pas, puisque l'enfant est un cancre... Ah ! vous ne savez pas, vous, Randon, ce que c'est que d'avoir des enfants à aimer, c'est notre consolation, notre compensation, notre revanche, notre vie... mais je ne devrais pas vous dire ces choses à vous qui avez fui le mariage comme la peste : j'aïu^ais l'air de vouloir vous donner des regrets !...^ C'est égal, poursuivit M. Didier narquois, depuis que vous avez lâché votre profession, vos amis, la ville, pour vous livrer au soin exclusif de votre bonheur, vous devez joliment vous ennuyer, puisque vous en êtes réduit à rechercher des distractions bizarres, comme de fréquenter les magistrats les plus rugueux de la carrière, comme d'aUer voir à la prison départementale
ceux de vos cousins qui pourrissent sur la paille humide
- cachots !... Allons, entre nous, Randon, quel crime avez-vous donc à expier pour vous imposer une pareille corvée?
— Ce n'est pas une corvée ! protesta M. Randon se redressant vivement. Je fais cela parce que tel est mon bon plaisir. Puisque ça me chante d'agir ainsi, je suis libre !
Il n'était pas vrai, pourtant, que M. Randon considérât comme une excursion récréative, une partie de plaisir, la mission de charité qu'il se donnait librement — , hbrement, c'était sa seule excuse à ses propres yeux ! — [auprès du meunier de l'Étang-Neuf. Non, il ne cherchait ipas une distraction. Il avait une bien plus haute idée et de lui-même et du geste qu'il accomplissait : « Tout de même, se disait -il en se rendant à la prison dans la matinée du lendemain ; il n'y a pas mal de gens à ma place qui ne feraient pas ce que je fais ! » M. Randon était sollicité par une voix intérieure à se regarder comme planant au-dessus de l'humanité moyenne. Il se souvenait, non sans quelque complaisance pour luimême, d'avoir lu que saint Vincent de Paul visitait le bagne de Toulon pour consoler les misérables qui ramaient sur les galères du Roi, que même le bon monsieur Vincent avait demandé comme une grâce — qui lui fut accordée — de prendre les fers d'un forçat afin de permettre à celui-ci de retourner au pays qui n'était pas très fier de l'avoir vu naître et d'y retrouver femme et enfants. M. Randon, il faut le dire, ne songeait pas à s'offrir en •otage au juge d'instruction, en place de cousin Emile : cet ancien professeur de belles-lettres se résignait à n'être ■qu'un héros de second choix.
Lorsqu'il pénétra dans la prison départementale, il fut assez désagréablement impressionné par cette odeur de renfermé, spéciale à tous les endroits où des échantillons de l'espèce humaine sont mis en vase clos : M. Randon
i86 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
se fit, à part lui, cette réflexion que l'air de la liberté avait, tout de même, d'autres senteurs que celle-là ! Il vit s'ouvrir devant lui des portes massives qu'on déverrouillait avec fracas, passa au greffe où un scribe aux yeux chassieux — il remarqua que cet homme ressemblait, à s'y méprendre, au dernier inspecteur d'Académie qu'il eût connu — visa son permis, puis, conduit par le gardien-chef qui devait assister à l'entretien, il alla s'asseoir sur une chaise de paille, au « parloir », une grande pièce basse et sombre qui semblait bien mal nommée, car elle vous donnait surtout envie de vous taire.
M. Randon n'y était pas depuis cinq minutes qu'Emile Lefresne parut escorté d'un gardien. Le jeune homme eut une exclamation joyeuse en apercevant son cousin qui, ému, attendri, lui donna la plus paternelle accolade et ne put que murmurer : « Mon pauvre enfant ! Mon pauvre enfant ! » Emile regardait fixement M. Randon avec des yeux inquiets ; il dit :
— Est-ce qu'elle me croit coupable?
De qui entendait-il parler? L'ancien professeur n'eut pas besoin de le lui demander : il devinait qu'un doute angoissant hantait l'esprit du meunier : « Berthe Vallerin a-t-elle foi en mon innocence? »
— Coupable, allons donc, s'écria M. Randon, mais elle vous aime plus que jamais !
— Et ma mère, ma pauvre mère, fit Emile, que je n'ai pas embrassée en partant ! Elle mourra de cette aventure.
— Non, rassurez- vous, mon cher enfant, dit M. Randon ; hier au soir, je suis allé chez votre mère. Je l'ai trouvée très affaissée, mais j'ai pu lui faire reprendre courage et confiance : elle a la certitude de vous revoir bientôt, car il aura une fin, l'épouvantable cauchemar dans lequel vous vivez, elle et vous !
Emile pria son cousin de transmettre à sa mère quelques indications précises qui devaient, pendant son absence.
guider Mme Lefresne dans Texploitation du moulin, puis, il revint à la question qui, manifestement, lui tenait au cœur :
— Alors, demanda-t-il, Berthe n'a jamais douté de moi?
— Douter de vous ! Vous lui faites injure, mon pauvre Emile : elle veille sur vous, et je crois inutile de vous, dire qu'elle ne vous abandonnera pas !
Et il fit, par le détail, le récit de la visite qu'il avait, reçue, la veille, de Berthe Vallerin, de Mme PardoUes.
A mesure qu'il parlait, la figure du jeune homme s'éclairait, ses yeux rayonnaient une joie intense :
— Eh bien, s'écria-t-il, maintenant, tout m'est égal ï Qu'on me torture, qu'on me laisse en prison, qu'on me condamne...
— Cela ne sera pas, fit simplement M. Randon, on vous sauvera, mon cher ami.
Au cours de l'entretien qui, réglementairement, devait être court, — la présence du gardien muet et attentif n'était point pour inviter aux confidences et favoriser les expansions du prisonnier, — Emile Lefresne tenta plusieurs fois de démontrer l'invraisemblance, le ridicule de l'accusation qui pesait sur lui, mais M. Randon l'avait aussitôt arrêté d'un geste :
— De grâce, ne vous défendez pas, Emile, on ne discute pas l'évidence !
Au bout d'une demi-heure, lorsque l'ancien professeur sortit du parloir, il avait l'impression de quitter un homme heureux.
Dans le train qui le ramenait à Montbois, M. Randon méditait : « Il n'y a pas à dire, se répétait-il à lui-même, c'est une force pour lutter contre les embûches de l'existence que d'aimer et d'être aimé ! A moi, s'il m'arrivait un malheur, comme à ce garçon, cette force, je ne l'aurais, pas. Je suis isolé, perdu... Est-ce que je suis aimé, moi?- Et par qui? Et comment?
iS3 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
Et il pensait à cette solitude du cœur où il s'était confiné afin de pouvoir, plus librement, s'aimer soi-même. Sa vie sans affection, sans tendresse, lui apparaissait vide de sens et ne pas valoir l'effort qu'il se dormait pour être heureux. Heureux, l'était-il, au moins? Non. Emile Lefresne souffrait, pour son bonheiur compromis, pour sa mère, pour sa fiancée : il avait ses raisons de souffrir. Mais lui, Philippe Randon, exempt de toute charge du coeur, souffrait sans savoir pourquoi. Au fond de son égoïsme, il ne trouvait qu'un indéfinissable ennui, que le sentiment, chaque jour renforcé, de son inutilité, de son abandon. Si quelque catastrophe s'abattait sur lui, qui compatirait? Qui viendrait lui demander le droit de s'associer à sa peine? Lorsqu'il mourrait, qui aurait une larme sincère? Qui le regretterait? Qui se souviendrait le lendemain qu'il avait vécu? Il était dans l'existence comme s'il n'était pas. Autant eût valu {]u'il ne fût pas né. Ah ! lorsqu'il faisait un retour sur lui-même, il ne pouvait plaindre Emile Lefresne, ce jeune homme accusé d'un crime qui conduisait au bagne !
Trois jours après, M. Randon reçut de Mme Pardolles une lettre où il était dit : « Je ne m'abusais point en vous affirmant que Berthe avait son « projet ». Je le connais maintenant. Elle a écrit au juge d'instruction pour lui demander à être entendue. Berthe est convoquée pour demain, deux heures, au palais de justice de Marnant. Je l'accompagne. M. Vallerinpère est absent pour ses affaires jusqu'à dimanche : ma chère filleule peut exécuter son projet sans rencontrer d'opposition. » Lorsque M. Randon eut, par deux fois, lu cette lettre, il demeura songeur, puis, très bas, comme s'il eût craint de s'entendre luimême, il murmura : « Je voudrais bien être à la pléice d'Emile Lefresne. »
Le palais de justice de Marnant est une relique du quinzième siècle, sauvée, par quelque inexplicable prodige, de la rage de destruction qui possède nos contemporains. Avec ses tours trapues postées à droite et à gauche de sa longue façade comme deux lourdes sentinelles qui gardent le château pour l'éternité, ses fines tourelles pointant leur toit aigu au-dessus des sveltes cheminées qui se groupent en faisceaux de colonnettes, le palais a grand air. Aujourd'hui, dans cette demeure des ducs de Marnant qu'enchanta le faste des cours princières au temps de la Renaissance, on jargonne sur le mur mitoyen et ses affolants mystères : les juges de la République y distribuent par paquets des amendes et des années de prison à tous les gens de l'arrondissement qui le désirent, et même aux autres. Où passaient dans la royale splendeur de leur robe de brocart les duchesses de céans, celles-ci imposantes, celles-là gracieuses, d'aucunes privées de ces attributs et qui avaient la figure de tout le m.onde, défilent aujourd'hui les lamentables» accusés », ceux qui débutent dans la carrière, dont la veste d'innocence n'a paà encore de reprises, et ceux qui viennent là, de temps en temps, pour que messieurs du tribunal les habillent d'une condamnation toute neuve, agrémentée d'une passementerie d' « attendus ». Sur les dalles de ses vastes corridors, de ses hautes salles où monseigneur le duc, réiide dans sa cuirasse damasquinée, faisait sonner ses éperons d'or, glissent, pareils à de grands oiseaux sombrcsj
igo S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
les avocats, avoués, huissiers, greffiers, tous uniformément enjuponnés de mérinos, un pan de mouchoir sous le menton, un moule à biscuit de Savoie sur la tête.
Deux heures de l'après-midi sonnaient comme Mme Pardolles et Berthe Vallerin montaient le grand escalier du château seigneurial transformé en prétoire. Lorsqu'elles furent arrivées au cabinet du juge d'instruction, un garçon de salle les invita à s'asseoir dans une antichambre dont la porte ^itrée donnait sur le couloir. Les deux avocats stagiaires qui, cette année-là, fleurissaient de leur jeunesse le barreau de la ville et qui, pendant les audiences, erraient en robe par le palais, en quête d'improbables clients, les avaient aperçues, et, piqués de curiosité, les avaient suivies à distance. Que venaient faire ce^ personnes « chic » dans l'ancien château des duchesses de Marnant devenu maison de justice, où l'on ne rencontrait guère maintenant que des femmes du genre « indésirable », des prévenues la plupart du temps? Il fallait savoir. Et les deux petits avocats passaient et repassaient dans le couloir, cherchant, d'un œil enquêteur, à apercevoir, par les carreaux de la porte vitrée, Mme Pardolles et Berthe qui s'entretenaient à voix basse. Même, l'un des stagiaires, joli garçon et qui le savait, l'ayant appris par intuition, avait adroitement incliné sa toque sur l'oreille gauche pour être vu à son avantage des deux inconnues,
— Qui ça peut bien être que ces femmes-là? fit l'un.
— J'ignore, dit l'autre. En tout cas, ce n'est pas du gibier d'assistance judiciaire.
— Non, c'est du genre payant ; donc, c'est un de nos vieillards qui plaidera.
— Assurément, ce n'est pas pour notre nez ! Drôle de profession 1 Les clientes, si elles sont jeunes et riches, ne se fient qu'aux têtes chauves : c'est bien ici qu'on peut dire : « Place aux vieux 1 »
Le garçon de salle vint annoncer à Berthe qu'elle pouvait entrer. Laissant Mme Pardolles dans l'anti-
claambre où les deux avocats stagiaires auraient tout loisir de la contempler, la jeune fille fut introduite dans une grande pièce, très claire en dépit des petits carreaux plombés des fenêtres, dont les murs, en partie recouverts d'une boiserie de chêne sculpté, portaient des écussons aux armes de toutes les familles ducales. Dans ce décor d'un solennel anachronisme, se tenaient assis à une table-bureau, deux hommes ; l'un, à tête chauve, faisait fonction de greffier ; l'autre, vêtu d'un complet marron du bon faiseur, ne devait que bien peu avoir dépassé la trentaine : c'était M. Ardilly-Duport, « juge suppléant chargé de l'instruction au tribunal civil ».
Ce jeune célibataire, depuis qu'il était à Marnant, se regardait comme exilé dans cette ville de province distante de Paris d'au moins deux cents kilomètres. Il convoitait un poste de substitut dans un tribunal du ressort de Paris, Seine-et-Marne ou Seine-et-Oise, où il ne serait attaché au Parquet que par un pied, si l'on ose dire, ayant toujours l'autre pied levé pour partir : ainsi, pourrait-il sauter plus commodément, chaque soir, dans le train qui le déposerait à la gare Saint-Lazare. Fils d'un grand politicien qui gouvernait en maître la volonté du peuple souverain dans tout un arrondissement, orné de hautes protections, M. Francisque Ardilly-Duport pouvait croire raisonnablement que son rêve ne tarderait pas à se réahser : on lui prédisait une belle carrière dont il franchirait les étapes sans avoir à se donner d'autre peine que de se laisser vivre, et il ne demandait qu'à continuer à ne pas mourir. En attendant son avancement prochain, il éblouissait de ses élégances de mise et de ses manières « bien parisiennes » les invités du bal de la Préfecture et de la Trésorerie lorsqu'il décorait de sa présence ces solennités. Quand sa magnifique barbe fauve, qu'il soignait avec amour, passait comme une traînée de lumière sur le front des jeunes filles qui, entre deux danses, se reposaient à l'ombre de leur maman.
plus d'une « héritière » de la ville sentait son cœur s'accrocher à cet astre errant qui promenait à travers les salons officiels la figure pâle et fine de M. le juge d'instruction ; plus d'une se désespérait de n'être point demandée en mariage par celui que le procureur général, en une heure de maUce, avait appelé « le plus beau des juges du ressort ». M. Ardilly-Duport ne se pressait point de faire son choix : il connaissait sa valeur matrimoniale, entendait que le marché lui fût avantageux : « Ah ! pour ça, mes petites colombes, disait-il dans l'intimité, celle qui m'aura pour époux, y mettra le prix ! »
En voyant entrer dans son cabinet Berthe Vallerin, le juge d'instruction eut un mouvement de surprise vite réprimé. Il s'attendait à voir paraître quelque robuste fleur des champs, une paysanne qui serait venue là plaider ingénument, avec des fautes de syntaxe, pour son promis que la méchante justice s'entêtait à tourmenter. Il avait devant lui une jeune fiUe au profil délicat, qui portait, avec infiniment de grâce, un tailleur gris de coupe parfaite et dont le costume s'harmonisait dans toutes ses parties, sans ime note discordante. M. Ardilly-Duport regarda le chapeau, les gants, les chaussures, ce par quoi une femme du monde arrive — quelquefois, et non sans peine 1 — à dépasser en « chic » sa femme de chambre ; puis, il avisa sur son bureau un livre à couverture jaune, un roman de grande passion qu'il Usait en attendant les témoins cités ; il le retourna prestement pour que Mlle Vallerin n'eût pas le regard choqué par le titre d'un livre qui — il fallait en convenir — n'était pas pour les jeunes filles... pour toutes les jeunes filles.
— Alors, mademoiselle, vous avez demandé à être entendue dans l'affaire Lefresne? fit-il d'une voix dont les inflexions câlines se retrouvent souvent chez les hommes qui mettent leur plaisir à plaire aux femmes.
— Oui, monsieur, dit Berthe, après une seconde d'hési-
tation, je suis la fiancée de M. Emile Lefresne et je suis venue vous déclarer qu'il est innocent.
— C'est une impression, n'est-ce pas? fit le juge avec un sourire dont la douceur se nuançait de scepticisme.
— Non, monsieur, répondit la jeune fille dont la voix s'affermissait, c'est une certitude.
— Je vous serais très obligé de vouloir me révéler sur quelles preuves vous établissez cette certitude?
— J'affirme qu'il est impossible que M. Emile Lefresne ait commis l'acte criminel dont on l'accuse.
— Impossible, et poiirquoi?
— Parce qu'il est intelligent.
Le plus beau des juges du ressort parut s'étonner de cette réponse ; il répliqua :
— Qu'il soit intelligent, l'accusation ne le conteste pas, mais il est assez difficile de découvrir là une preuve d'innocence : les faits sont les faits et ils sont accablants pour Lefresne. Ce vol, commis à l'heure précise où il se trouvait dans une maison dont on l'avait vu, quelques minutes auparavant, escalader la grille, ce billet dérobé, et à la disparition duquel il avait seul intérêt... Vous avouerez, mademoiselle, qu'il y a là certaines coïncidences véritablement impressionnantes !
— C'est justement, fit Berthe, parce que ces coïncidences sont par trop précises qu'on doit se défier, c'est parce qu'elles sont trop évidentes qu'on doit les regarder comme voulues, préméditées, suspectes, et se refuser à les admettre comme des preuves, même comme des indices... Monsieur le juge d'instruction, j'aime mieux ne pas appeler en témoignage la vie passée de M. Lefresne, toute d'honneur, de probité. Dans la situation... délicate qui est la mienne, on pourrait ne voir là qu'un argument de... de sentiment qui serait sans valeur à vos yeux : ce qui est une preuve d'innocence pour ceux qui le connaissent comme moi, peut très bien ne pas l'être pour les magistrats qui, jusqu'ici, l'ont ignoré... C'est
hç^ S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
sans doute, de ma part, de la prétention, une grande témérité, mais je voudrais uniquement parler raison, bon sens, comme... comme... un homme.
— Oh ! mademoiselle !... protesta M. Ardilly-Duport tirant des profondeurs de sa barbe fauve un sourire bénisseur. Il avait écouté Berthe avec une extrême attention, au point qu'il avait cessé d'examiner, d'un œil compétent, la figure de la jeune fille, ses gants, ses bottines, et même son chapeau. Son « oh ! » voulait dire : « De grâce, mademoiselle, ne calomniez pas votre sexe : il a du bon. »
— Comment, reprit Berthe résolument, admettre qu'un homme qui est intelligent, vous en convenez, ait agi, pour se procurer de l'argent, avec une maladresse telle qu'aussitôt tous les soupçons se concentrent sur lui et qu'il se dénonce, pour ainsi dire, lui-même !
— Mais, fît M. Ardilly-Duport, Lefresne était un familier de la maison, un ami du maître, on le savait : il pouvait supposer que les soupçons ne s'égareraient pas de son côté.
— C'est là une supposition absolument invraisemblable et que M. Lefresne n'a pu faire, dit Berthe qui s'animait en parlant et dont une légère rougeur colorait les joues. Pouvait -il croire raisonnablement que le vol ne serait pas découvert, que M. Randon ne porterait pas plainte, qu'il ne serait pas aussitôt accusé, écrasé sous les témoignages. Voilà un homme qui n'est pas un insensé, qui a son bon sens, sa clairvoyance, et qui, en plein jour, dans un village où tout le monde le connaît, où il se sait vu de tous côtés par des gens qui travaillent dans les champs, s'en va escalader la clôture d'une maison pour forcer une caisse afin d'y prendre un billet qui fait preuve contre lui. Est-ce là le fait de quelqu'un qui a sa raison? J'ai toujours entendu dire que les criminels procédaient autrement : ils recherchent l'ombre, la solitude, tandis que M. Lefresne semble avoir voulu accumuler toutes les précautions pour qu'aussitôt le
vol connu, ce ne soit qu'un cri dans le village : « Le voleur, c'est lui ! » Voyez-vous passer devant vous, monsieur le juge d'instruction, beaucoup d'accusés qui pratiquent d'ordinaire cette méthode de plein jour?
— Ils préfèrent d'ordinaire l'autre méthode, je le reconnais, fit M. Ardilly-Duport... Cette invraisemblance que vous me signalez nous était apparue à M. le procureur et à moi, mais nous n'avons pas cru devoir nous y arrêter... Mademoiselle, poursuivit le magistrat, si je blessais vos sentiments intimes, je vous en exprime d'avance tous mes regrets : c'est le devoir professionnel qui m'y obligerait et je n'en ai jamais senti, comme aujourd'hui, toute la rigueur... Je dois vous avouer qu'il ne nous a pas semblé déraisonnable d'admettre que Lefresne ait précisément compté sur cette invraisemblance pour écarter de lui les soupçons. Il a pu se dire : « On ne suspectera pas un homme qui ne s'est point caché et ce serait me supposer trop maladroit. » Il est intelligent, vous le dites, mademoiselle, et nous n'en doutons pas.
— Oh ! monsieur le juge d'instruction, fit Berthe, d'un accent poignant qui était comme un reproche, si vous le connaissiez ! Mais, le malheureux aurait commis là le plus inutile, le plus stupide des crimes ! Pouvait -il donc ignorer que son cousin M. Randon ne serait point pour lui un créancier intraitable, mais un ami qui n'exigerait pas le remboursement de la dette, bien mieux, qui ne demanderait qu'à lui prêter encore une fois la somme qui lui était nécessaire. Est-ce que ce n'est pas l'évidence même, monsieur le juge d'instruction?
M. Ardilly-Duport ne répondit pas : il regardait les ongles de sa main droite dont il était contraint d'admirer la netteté, l'éclat, le ton nacré.
— Si vous vouUez bien m'y autoriser, reprit la jeune fille après un court instant de silence, je vous exprimerais mon étonnement de voir l'insistance qu'a mise la justice à poursuivre l'accusation sur la seule enquête
de la gendarmerie. Et si elle était partie sur une piste qui n'est pas la bonne? Si elle se trompait en dirigeant ses recherches du seul côté de M. Lefresne?
M. le juge d'instruction s'attardait à contempler ses ongles purs et son silence avait un sens : « Oh î mademoiselle, si vous n'étiez pas si jolie, et si bien chaussée, comme je vous rappellerais aux convenances dues aux œuvres de justice ! »
Un peu déroutée par ce mutisme, mais sans se laisser abattre, Berthe se décida à dire toute sa pensée :
— Rien, poursuivit-elle, ne nous oblige à croire que M. Emile Lefresne soit le seul sur qui les soupçons puissent se porter. Il avait tout à perdre à commettre un pareil acte, mais d'autres avaient peut-être intérêt à ce que ce scandale éclatât.
Le magistrat releva la tête :
— C'est une accusation, ou, tout au moins, une insinuation, fit-il. Je vous demanderai de préciser, je suis là pour vous entendre.
— Je ne préciserai pas, reprit la jeune fille avec fermeté, je ne suis pas venue pour accuser, mais pour vous dire ce qu'il faut que vous sachiez, monsieur le juge d'instruction. M. Emile Lefresne a dans Villenoisy, parmi ses propres cousins, des envieux qui le jalousent à cause de l'affection que lui témoigne M. Randon. Serait -il insensé d'admettre que ce cambriolage ait été imaginé par vengeance, pour perdre à tout jamais mon fiancé dans l'esprit de son parent?
— C'est une hypothèse, dit le juge.
— Sans doute, mais qui aurait chance, je crois, si elle était suivie, de conduire à des découvertes de première importance... Le vol a bien eu lieu dans la matinée du onze avril, entre neuf heures et demie, puisque c'est à son retour que M. Randon a pu le constater?
— Oui, parfaitement, fit M. Ardilly-Duport consultant le dossier.
— D'après les témoins, poursuivit Berthe, M. Lefresne aurait escaladé la grille de la villa à neuf heures trois quarts environ ; il y serait donc resté de cinq à dix minutes.
— C'est exact, fit le juge après un coup d'œil au dossier.
— Il était donc dix heures à peine quand M. Lefresne a quitté la villa, sans prendre soin de se cacher, tout comme à son arrivée. Or, le vol n'a été découvert qu'à midi. De dix heures à midi, il y a là deux grandes heures sur lesquelles je m'étonne que la justice, dès le dépôt de la plainte, n'ait point cherché à faire la lumière. Ces deux heures, peutêtre, n'ont pas été perdues pour tout le monde. Qui nous dit que, à l'instant même où il franchissait la grille, M. Lefresne n'a pas été vu par quelqu'un de ces gens qui le haïssent et qui, aussitôt, a conçu le plan de forcer le tiroir du bureau, d'y prendre l'argent et le billet dont tout le monde à Villenoisy connaissait l'existence, et cela pour que mon fiancé fût accusé, accablé, pour que toutes les apparences enfin fussent accumulées contre lui?
— Evidemment, fit le magistrat avec un sourire qui doutait, c'est là une supposition très ingénieuse... Malheureusement, je dis malheureusement, car, croyez bien, mademoiselle, je ne demande qu'à être convaincu — malheureusement, cette supposition prête le flanc à quelques objections que je crois sérieuses. L'auteur du vol, si ce n'est pas Lefresne, a dû lui-même franchir la grille de la maison, puisque la porte qui dorme accès dans le parterre restait fermée. Comment expliquez-vous que ce voleur — car, enfin, n'est-ce pas, il y en a bien un ! — n'ait été vu de personne, alors que trois témoins nous affirment qu'ils ont travaillé dans leurs champs jusqu'à midi et qu'il est de toute impossibilité qu'un homme ait escaladé la clôture sans qu'il l'aient aperçu? Par où donc serait passé le coupable, alors que, d'après le plan que j'ai sous les yeux, la maison n'a aucune issue sur la grande route?
— Oh ! fit Berthe vivement, je m'engage à entrer chez
]\I. Randon sans passer par la porte de la grille, sans escalader le mur !
— Et comment cela?
— Je n'ai qu'à suivre un petit sentier qui longe le mur de droite, à traverser le jardin de la veuve Picot ; de là, je passe à travers une haie assez nouvelle qui ne m'oppose aucun obstacle ; je franchis une plantation de framboisiers, je me trouve derrière la remise de la villa, je n'ai plus qu'à la contourner, je suis dans la cour, et pour peu que je sois renseignée sur les habitudes de la maison — et à Villenoisy, comme dans n'importe quel village du reste, il n'y a rien qui puisse rester secret bien longtemps — je sais où la domestique dépose la clef lorsqu'elle s'absente ; je n'ai plus qu'à ouvrir et je suis chez M. Randon.
La jeune fille chercha dans le petit sac de cuir qu'elle tenait à la main, en tira un papier qu'elle tendit au juge :
— Ce que je dis là, fit-elle, je m'en suis assurée par moimême. J'ai suivi le passage dont je vous ai parlé, et pour que vous puissiez contrôler, je vous apporte le plan que j'ai tracé.
M. Ardilly-Duport examina un instant le papier :
— C'est très clair, dit-il. Laissez-moi vous remercier, mademoiselle, de l'aide que vous apportez à la justice. Je vous le répète, je ne désire qu'une chose, que la lumière se fasse. Sur votre prière, je vous ai convoquée sans hésitation, pour que la vérité pût librement se manifester, j'ai laissé prendre à notre entretien un tour un peu... un peu inusité et qui, en tout cas, n'est point ordinaire dans un cabinet de juge d'instruction ; à certains moments, on eût pu croire que c'était vous qui dirigiez l'interrogatoire... c'est bien un peu contraire à nos habitudes, mais toute méthode est bonne qui conduit à la manifestation de la \ érité. Si elle éclate, grâce à vous, je serai le premier à m'en réjouir, trop heureux de n'être plus condamné par le devoir professionnel — bien dur à remplir parfois ! — à me trouver en opposition avec vous... Dès aujourd'hui.
j'enverrai une commission rogatoire au juge de paix de Montbois ; il se rendra à Villenoisy, et, dès que j 'aurai reçu ses constatations, je verrai si je dois citer d'autres témoins. Berthe Vallerin remercia le magistrat de la bienveillance qu'il lui avait témoignée et se leva pour partir : « Déjà ! » fut tenté de dire M. Ardilly-Duport qui estimait que l'argumentation de cette jeune fille avait le tort d'être trop courte. C'était sans doute la première fois qu'un juge estimait qu'une plaidoirie n'avait pas assez duré ! Ah ! que les avocats du barreau de Marnant, lorsqu'ils venaient dans ce cabinet assister leur client, intéressaient donc moins le plus beau des juges du ressort, avec leur manie de discutailler, de « faire les malins », et comme ils l'impressionnaient moins aisément ! Il est vrai qu'ils étaient si laids !
— Si vous voulez bien signer votre déposition... fit en tendant une plume à Berthe, le greffier, qui jusque-là était resté muet comme son rôle l'y invitait.
Mlle Vallerin se déganta et traça son nom au bas de la page que lui indiquait le greffier. Tandis qu'elle écrivait, ]\I. Ardilly-Duport ne put pas ne pas admirer quelle main blanche, fine, satinée avait cette jeune fille qui vivait aux champs et aimait un meunier : « Une vraie femme du monde », pensa-t-il. Et sa considération s'en accrut pour ce « témoin » en vérité peu ordinaire.
Reconduite jusqu'à la porte par le juge d'instruction, Berthe Vallerin fit une inclination de tête et quitta la pièce :
Mme Pardolles l'attendait anxieuse dans l'antichambre.
— Eh bien? dit-elle.
— Les choses se sont bien passées.
— Et le résultat?
— Il faut attendre.
Mme PardoUes ne crut pas devoir insister pour avoir un récit de l'entretien. Elle savait que le moment n'était pas venu. Elle connaissait trop sa filleule pour ignorer à quel
supplice elle s'était volontairement offerte en venant dans ce cabinet de juge d'instruction défendre celui qu'elle aimait contre une accusation infamante, quel acte prolongé d'énergie la jeune fille avait dû faire pour vaincre sa sensibilité, refouler l'émotion qui l'étreignait, pour garder la clairvoyance, le sang-froid dont elle avait si grand besoin. Si Mme Pardolles en eût douté, elle n'aurait eu qu'à regarder la figure pâlie de Berthe, ses paupières qu'elle contractait nerveusement comme pour s'empêcher de pleurer. La détente de ses nerfs raidis dans un effort prodigieux de volonté se produisit lorsque les deux femmes furent montées dans le train qui devait les ramener à ]\Iontbois : heureusement, elles étaient seules dans ce compartiment de seconde classe. Brusquement, Berthe se mit à sangloter ; ses larmes, contenues jusque-là par force d'âme, coulèrent longuement. Mme Pardolles l'avait attirée vers elle et, avec des mots, comme il en monte du cœur aux lèvres d'une mère, elle tentait de réconforter de sa tendresse cette jeune fille qui, après avoir lutté pour son amour, avait un instant de défaillance : « Mais, ma chérie, pourquoi pleures-tu? »
— Quand je pense à ce qu'il doit souffrir dans cette prison, dit Berthe, c'est affreux ! Oh ! marraine, voyezvous, il me semble que je l'aime davantage depuis que je le sais si malheureux et que j'ai souffert un peu pour lui 1 » Elle gardait sa tête appuyée sur l'épaule de sa marraine qui lui disait les raisons d'espérer en un bonheur prochain. Berthe se laissait bercer par la caresse de cette voix si douce, si persuasive, et l'apaisement se faisait en elle. Comme elle approchait de Montbois, elle eut un sursaut, et se levant :
— C'est mal, dit-elle de pleurer. J'ai besoin de tout mon courage : ce soir, papa rentre de Paris, et je dois le mettre au courant de ma démarche.
— Oui, fit Mme Pardolles, et j'ai le pressentiment qu'elle n'aura pas été inutile.
Elle ne s'illusionnait pas ; depuis que Berthe était sortie du cabinet d'instruction, il y avait quelque chose de changé dans les dispositions d'esprit du magistrat, son cerveau travaillait sur l'hypothèse qu'avait émise la jeune fille. Jusque-là, M. Ardilly-Duport s'était, sans débat, associé aux conclusions du procureur, pour qui le coupable ne pouvait être que le meunier de l'Etang-Neuf. Voilà maintenant qu'un doute se ghssait dans sa conviction : c'en était assez pour lui rappeler que le Code lui-même l'invitait à ne pas se montrer trop rigoureux : « Après tout, pensait-il, une erreur est toujours possible. La prudence exige qu'on se garde à carreau : « pas trop de zèle », comme disait cette fripouille de Talleyrand. » Sans doute, il n'avait point les mêmes raisons que Mlle Vallerin de croire à l'innocence du nommé Lefresne ; le plaidoyer de la fiancée n'avait pas apporté l'évidence dans une affaire qui restait ténébreuse par certains côtés, mais ces obscurités s'illuminaient aux yeux de M. Ardilly-Duport de toute la grâce de cette jeune fille dont la bravoure ne l'avait pas trouvé insensible. Il prit sur son bureau le dossier Emile Lefresne et se dirigea vers le cabinet du procureur.
M. Lobert, procureur de la République à Marnant, n'avait pas, depuis une semaine, fait une seule infraction au régime de Spartiate édenté que lui infligeait son dernier médecin qui, cruellement, le condamnait à manger en bouillie toutes les choses connues : aussi, son estomac, gavé de purées, l'autorisait-Ll, ce jour-là, à se montrer d'himieur conciliante.
— Monsieur le procureur, dit en entrant M. Ardilly- Duport, on me demande la mise en liberté provisoire du nommé Lefresne. Je suis d'avis de la lui accorder.
— Tiens ! fit M. Lobert, j'allais vous en parler ! J'ai vu hier M. Didier, professeur au collège. Il paraît que son ami M. Randon tient ferme pour l'innocence de Lefresne, et le plus extraordinaire, c'est que M. Didier me semble gagné
à cette idée. C'est aller bien vite à mon sens, mais enfin, si rien ne s'y oppose, je ne serais pas fâché d'obliger M. Didier. Vous savez qu'il est répétiteur de mon petit Jacques qui passe, le mois prochain, pour la troisième fois, son baccalauréat et qui pourrait bien être encore refusé ; ce ne sont pas les moyens qui lui manquent, tant s'en faut, mais avec sa manie des sports, ce gamin-là ne travaille que quand il n'a rien de mieux à faire ! Je compte,, aux prochaines vacances, demander de nouveau des leçons à M. Didier... Pour tout dire, je lui ai promis de vous voir pour la liberté provisoire de Lefresne... Je n'aime pas beaucoup, vous ne l'ignorez pas, ce genre d'intercessions, et pour mon compte, lorsqu'elles s'adressent à moi, je les arrête un peu promptement, mais, enfin, puisque, dans l'espèce, rien ne s'y oppose... Demanderezvous une caution?
— A quoi bon? Lefresne est amoureux ; il restera là où est le cher objet !
Revenu à son cabinet, M. Ardilly-Duport dit, s'adressant au greffier à tête chenue qui; sur sa droite, écrivait :
— Monsieur Fontan, voilà une journée que je puis marquer d'une boule blanche ! Et d'abord, j'ai vu une jolie fille, ce qui n'est pas ordinaire dans cette grande bâtisse où l'on voit passer encore plus de gens vilains que de vilaines gens. En ont-ils de la chance, les meuniers de ce pays! C'est à vous donner envie de moudre du blé... Mâtin, la jolie fille ! Et d'un chic !... Mais, s'il faut à toute force être meunier pour faire son bonheur, je serais capable, pour lui plaire, de me rouler dans la farine, de me parfumer avec des odeurs de pétrin, en guise de peau d'Espagne ou de Chypre ! . . . Ça va nous faire une de ces meunières ! On n'en rencontre pas beaucoup de ce genre-là au Moulin-Rouge ou au Moulin de la Galette!... C'est égal, poursuivit M. le juge marchant à grands pas dans la pièce et comme se parlant à lui-même, quelle idée ! Le cœur de la femme est décidément la grandeénigme. Aimer un meu-
nier ! Aimer un meunier ! Mais c'est démodé en diable ! Démodé que c'en est ridicule. Ça se portait au temps des pastorales et des bergeries, voire encore au temps des romans champêtres de la mère Sand, mais aujourd'hui !... Quand on est jolie!... Quel drôle de goût!... C'est plus fort que moi, voyez-vous, monsiem" Fontan, je ne puis pas voir ce garçon-là autrement que tout blanc de farine de la tète aux pieds, déguisé en goujon qu'on va mettre à la poêle ! — Elle ne va tout de même pas le faire frire, son farinier : elle le trouve bien trop beau ! — Mais non, mais non, ça ne s'épouse pas, un meunier, ou plutôt, si, ça s'épouse, ça ne s'aime pas!... Allons, allons, on vous le rendra, votre sac à farines, raccommodé et en assez bon état, adorable enfant!... Donc, primo, j'ai vu une jolie fille. Secundo, je m'en vais signer une ordonnance de mise en liberté provisoire du prévenu, articles 113 et suivants du Code d'instruction criminelle, ce qui réjouira cette délicieuse enfant et me sera pertinemment agréable à moimême. Eh ! on n'a pas tous les jours une occasion comme celle-là de se faire plaisir !
Puis, ce qui était chez lui signe d'intime contentement, M. Ardilly-Duport, de sa main fine et longue, se mit à tapoter sa barbe de flamme, par touches légères, rapides, comme s'il eût craint de s'y brûler les doigts.
Le juge d'instruction signa l'ordonnance, puis rangeant ses papiers, déclara :
— Sur ce, monsieur Fontan, je vous quitte. Le train pour Paris part dans une heure. Je ne voudrais pas le manquer. Je ne rentrerai que lundi. J'ai un programme chargé, des tas d'affaires et je dois passer à la Chancellerie.
Le vénérable Fontan n'y croyait guère, à la nécessité de ces voyages à Paris trop souvent répétés, ni encore moins au passage à la Chancellerie ; quand le fils du grand électeur Ardilly-Duport avait quelque chose à dire à quelqu'un du ministère de la Justice, ministre ou directeur
du personnel, il avait trois sénateurs et plusieurs députés pour faire ses commissions.
Et tandis que le plus beau des juges du ressort quittait la pièce en se gantant, M. Fontan continuait, de sa plume lasse, à labourer l'âpre papier.
Le lendemain M. Randon recevait de M^ Charvin, l'avocat d'Emile Lefresne, une lettre lui annonçant que son client était, le jour même, mis en liberté provisoire, sans caution : « C'est extraordinaire, s'écria l'ancien professeur, le premier moment de surprise passé, où j'ai échoué, Berthe Vallerin a réussi. Il n'y a pas à dire, ce sont les femmes qui mènent le monde. « Il ajouta, après une pause : « C'est peut-être pour cela qu'il va si mal », mais ce n'était là qu'une habitude d'esprit, qu'une concession forcée à certaines idées qui lui avaient été familières sur l'infériorité de la femme et qu'il se sentait de plus en plus forcé à abandonner ; c'était sans conviction qu'il ironisait maintenant sur ce sujet. Pas un instant, il ne songea à se plaindre de l'influence, de plus en plus prépondérante, que prenaient sur ses pensées Mme Pardolles et Berthe VaUerin et à regretter l'abandon qu'il faisait en leur faveur d'une part de son indépendance d'esprit.
Emile Lefresne était en liberté provisoire ; ce n'était là qu'une mesure gracieuse qui ne préjugeait en rien du résultat final de l'instruction. M. Randon ne l'ignorait pas et, obstinément, il se demandait : « Qu'adviendra-t-il? » Décidément, le « feuilleton » marchait à sa conclusion avec une désespérante lenteur. Ce roman qu'il voyait vivre sous ses yeux, M. Randon, afin de calmer ses impatiences, songea à l'écrire pour ses contemporains et pour la postérité. Un instant, il sourit à cette idée, puis l'écarta : « Bah ! » dit -il, si j 'en faisais un livre, on croirait que ce n'est pas arrivé ! » Il décida qu'il ne serait pas le romancier de l'aventure, quelque désir qu'il en eût, et ne voulut considérer l'inspiration qui lui en était venue que comme une
mauvaise pensée. Où l'on voit que le diable vous tente dans la solitude, comme il advint à saint Antoine qui vécut au désert de Kolsim, et que cet ancien professeur sut vaincre où, de nos jours, tant d'autres eussent succombé lamentablement. Il fut donc entendu qu'il n'écrirait pas un roman, comme tout le monde, au risque de passer pour original et de se faire remarquer.
Pourtant, comme persistait en lui cette démangeaison d'écrire, un des maux du siècle vingtième, il voulut, pour calmer le prurit, se remettre à la rédaction de son ouvrage : Virgile agriculteur, bien délaissé, et qui n'en était encore qu'au premier alinéa du premier chapitre.
L'abbé Nantois, curé de Villenoîsy, s'écartait du type communément adopté par les romanciers populaires qui se sont mis en tête de promener un prêtre catholique, l'espace de trois cents pages et plus, à travers les pathétiques péripéties d'un de leurs contes. La vérité nous enjoint de dire qu'il n'avait pas au front cette « auréole de cheveux blancs » que portent, comme un accessoire de l'uniforme ecclésiastique, les prêtres que ces écrivains ingénus ou adroits tirent du néant, d'un trait de plume, et dont ils attendent l'extrême vieillesse pour les appeler à la vie. Peut-être, serait-il possible, en cherchant bien, de rencontrer, au doux pays de France, sous le toit de quelque presbytère, des hommes qui n'ont point trouvé ime auréole de cheveux blancs dans leur berceau ; du nombre était l'abbé Nantois qui poussait l'originalité jusqu'à être et à paraître jeune.
Ce curé de trente ans à peine n'avait pas non plus — il nous faut bien le constater — ce visage d'archange, ces yeux obstinément bénisseurs qu'accordait à tous les ecclésiastiques l'imagerie des bons romans du temps de nos grand'mères, approuvés par Mgr l'Archevêque de Tours. De très haute taille, vigoureusement muscié, il portait sur un torse large et droit une tête expressive où la figure, par ses contours fermes, le regard par sa flamme et sa netteté, annonçaient la décision, la force de l'âme, la franchise. Sa chevelure noire et drue, taillée en brosse, encadrait la tonsure rafraîchie chaque semaine par le rasoir du bedeau
et que la calvitie, on pouvait le prévoir, n'ébrécherait pas de sitôt.
L'abbé Nantois avait fait son service militaire dans un régiment de cuirassiers à Lyon, puis, après plusieiirs périodes d'exercices, il était parvenu au grade de sousiieutenant, dans la réserve. Il gardait de son passage à la caserne, de ses séjours au régiment lorsqu'il y était appelé, une allure quelque peu militaire qui eût, sans doute, quelque peu dérouté ces deux maîtres es convenances ecclésiastiques, qui enseignèrent aux clercs la manière de régler leur extérieur, MM. Tronson et Branchereau, de la Compagnie de Saint-Sulpice. Il fallait voir le curé de ViUenoisy, à la grand'messe du dimanche, avant VlntroU, lorsque, revêtu de la chape trop courte pour lui, il traversait les rangs des fidèles ; oh ! qu'il n'avait donc pas la traditionnelle démarche du prêtre des viUes qui, dans le sanctuaire, semble glisser sur le velours avec des pantoufles de visitandine ! L'abbé Nantois allait d'un pas si résolu, il maniait l'aspersoir d'une main si énergique que, par un mouvement réflexe, plus d'un, parmi les assistants, baissait la tête afin d'éviter cette pluie d'eau bénite qui arrivait en rafale pour lui cingler le visage. Il fallait l'entendre quand il entonnait le Credo de Dumont ou chantait la Préface de cette grande voix de commandement faite pour dominer le fracas de la charge ; on s'expliquait que son évêque lui eût dit : « Mon cher curé, vous êtes le iuha mirum de mon diocèse », ce qui signifiait que l'abbé Nantois eût pu remplacer la trompette qui, au jour de justice, doit sonner le grand réveil sur la Vallée des morts. Quand, à la fin de l'office, ou du prône dominical, il traçait le signe de la croix sur les fidèles assemblés, c'était d'un geste hardi, un peu brusque, comme s'il eût donné dans le vide un grand coup de sabre. Lorsqu'il apparaissait dans le chœur de l'éghse, casqué de sa barrette, cuirassé de son surphs et que, le front haut, il marchait vers le confessionnal où l'attendaient les pénitentes, le ne2
2oS S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
dans leurs péchés, on inclinait à penser : « Mais il va jeter la panique dans ce troupeau de craintives brebis ! A l'idée qu'elles devront lui donner leur âme à ausculter, elles devront être prises d'une de ces peurs !... » Il n'en était rien ; ce géant déposait sa force à la porte du confessionnal, savait se montrer miséricordieux et doux ; il professait cette doctrine, qui doit être la vraie puisqu'elle fut celle de saint François de Sales, qu'on prend plus de mouches avec du sucre qu'avec du vinaigre.
Comme pour raviver la mémoire de son temps de service dans la cavalerie, honorer son arme selon ses moyens, l'abbé Nantois se permettait une fantaisie qui était presque un luxe dans sa pauvreté ; U avait un petit cheval, vieux, fatigué, poussif qui n'avait jamais connu la gloire, ayant été acheté à un maraîcher, un vrai cheval de curé, qui répondait, très mal, du reste — il était un peu souxd — au nom de Bon-Point ; les gamins du catéchisme avaient, à titre d'encouragement, la permission de le monter lorsqu'ils récitaient, sans une faute, toutes les questions, celles qui, moins essentielles, étaient imprimées en petits caractères dans le livre. Et l'abbé Nantois aimait ce cheval qui manquait de toutes les qualités dont se trouvait dotée la jument de Roland : il est vrai que Bon- Point avait sur cette bête illustre qu'ignorait Mme Alphonsine la supériorité d'être vivant... ou à peu près.
L'abbé Nantois, en arrivant dans sa paroisse, quelques années auparavant, s'y était heurté à un scandale qui tendait à s'y acclimater : deux jeunes ménages y vivaient en union libre. Contrecarrés dans leurs projets par leur famille, ils oubliaient qu'il est un droit supérieur aux droits de l'individu : « Cela ne sera plus, » dit l'abbé Nantois. Il fit fléchir la volonté des parents et n'eut de paix qu'il n'amenât aux bénédictions de l'Église les jeunes couples qu'il appelait plaisamment « ses petits futurs antérieurs ». Les jeunes gens qu'il avait ainsi libérés d'euxmêmes, prospéraient, rachetaient leur faute, édifiaient la
paroisse, si bien que l'abbé Bramart, son confrère voisin, qui avait été professeur de quatrième au petit séminaire et travaillait, lui, intensivement, au mariage de la grammaire et du calembour, répétait : « Mon cher, vous devez être joliment content ; vos futurs antérieurs sont maintenant des modèles ; grâce à vous, ils ont bien tourné et sont devenus des plus-que-parfaits. »
C'est ainsi que l'abbé Nantois, à force de ténacité, était arrivé, par son labeur, non pas à transformer, mais à améliorer la portion d'héritage qui lui avait été dévolue dans le champ du Seigneur, et où poussaient hélas ! bien des herbes amères ! Son zèle, son dévouement, son grand esprit de foi appelaient l'estime de ses paroissiens, fussent-ils mécréants, et lui gagnaient le cœur de son évêque. Monseigneur, qui connaissait l'ardeur apostolique du jeune prêtre, qui souffrait de constater que, dans le diocèse, les vocations se faisaient rares, à ce point qu'un curé administrait parfois deux, trois et même quatre paroisses, aimait à dire en parlant du desservant de Villenoisy : « A rencontre de trop de nos villages auxquels nous ne pouvons donner qu'un demi-curé et bien souvent qu'un quart de curé, nous avons à Villenoisy un curé et demi. » A lui seul, l'abbé Nantois valait, pour le moins, un curé et son vicaire. Même, sa force corporelle lui attirait de la considération. Sa haute stature en imposait à ces paysans toujours impressionnés par les quaUtés extérieures, le prestige physique, et qui respectent ceux-là surtout qui peuvent et savent se défendre.
Et l'abbé Nantois pouvait et savait se défendre. Si on insultait la robe qu'il portait avec une si belle crânerie, il sentait aussitôt s'élever en lui une ardeur combative et ce pacifique devenait étonnamment pugnace. Quelques garnements des communes voisines s'étaient crus autorisés par une coutume, si stupide et si lâche qu'elle doit être venue de la nation des Boches, à crier : « Coâ, coâ » sur son passage ; il avait apaisé chez eux le tumulte des pas-
sions anticléricales, d'un geste adéquat. Brusquement, il s'arrêtait, et fonçant sur le malotru, il lui administrait une monition véhémente, puis, pour certifier conforme, l'abbé Nantois apposait sa signature, sous forme d'une volée de coups de poing, au dos de l'insulteur ; c'est ce qu'il appelait familièrement un « sermon en deux poings ». L'échiné de plus d'un adolescent malappris gardait souvenance des sermons en deux poings de M. le curé de Villenoisy.
Les confrères de l'abbé Nantois se plaisaient, au déclin des dîners de conférence, à se raconter, dans un esprit de récréation mutuelle, quelques anecdotes où le tempérament du curé de Villenoisy se manifestait avec éclat. Une, entre autres, avait souvent les honneurs du dessert. Peutêtre, n'est-il pas déplacé ici de retracer cet épisode où s'accuse en relief le caractère d'un prêtre qui doit avoir son rôle dans ce récit véridique.
Un jour, le curé de Villenoisy revêtu du surplis et de l'étole, les épaules couvertes du voile de soie blanche, s'en allait, accompagné d'un enfant de chœur, porter le viatique à un malade. Les yeux en prière, le front recueilli, il suivait, en récitant les psaumes de la pénitence, le chemin qui conduit au hameau de la Montée, lorsque, sur la droite, partirent des clameurs insultantes : « Coâ, coâ, à bas la calotte ! » L'abbé Nantois redressa la tête pour savoir de qui venait ce cri de guerre. Il aperçut dans un champ deux garçons de ferme qui ricanaient, et, trop visiblement, voulaient le narguer. Un conflit de sentiments bouleversa l'âme du prêtre. Ah! certes, s'il n'eût pas porté sur sa poitrine le ciboire où Dieu se cachait sous les espèces, le châtiment se serait aussitôt abattu sur les coupables, mais avait-il le droit de le leur infliger, sans manquer de respect à l'hostie sainte qu'il tenait dans ses mains? Les garçons de ferme voyant son embarras, son hésitation, redoublaient d'audace et vociféraient des injures : « Il serait d'un exemple déplorable, se dit l'abbé
Nantois, qu'on pût impunément insulter un prêtre. » Il se dirigea vers un gros tas de pierres qui se trouvait en bordure du chemin. Il quitta son vêtement d'église, son étole, étendit son surplis comme une nappe blanche sur les cailloux qui devaient servir d'autel ; très respectueusement, y déposa le petit ciboire d'argent surmonté d'une croix, puis, interpellant l'enfant de chœur, il ordonna : « Toi, à genoux, ici, et prie ! » Le prêtre s'inclina devant le ciboire où résidait son Dieu, en une révérence profonde, puis, retroussant sa soutane, se lança à la poursuite des insulteurs. Ceux-ci, deux pupilles de l'Assistance pubHque, avaient, de loin, suivi les mouvements du curé. Ils n'attendirent pas le choc, et, à toutes jambes, partirent dans la direction du bois de Montillot, passant à travers les haies, escaladant les échaliers. La crainte du « sermon » que l'abbé portait à bout de bras était pour eux une exhortation pressante à la vitesse. Les deux garnements fuyaient épouvantés devant les poings du curé de Villenoisy renommés dans toute la région. Ils gardaient de l'avance sur le prêtre qui, bientôt, les vit disparaître dans le bois de Montillot où toute poursuite devenait vaine.
L'abbé Nantois revint sur ses pas et regagna l'endroit du chemin où, fidèle à la consigne, l'enfant de chœur, avec sa grande lanterne dorée où montait la flamme d'un cierge, se tenait à genoux, inmiobile, pareil à un séraphin adorateur, devant l'autel improvisé. En revêtant le surplis, le curé rendit grâces à Dieu : « Je vous remercie, Seigneur, dit-il, de m'avoir protégé contre moi-même ; j'aurais peut-être cogné trop fort ! »
Et jusqu'au hameau de la Montée où il allait porter à un agonisant le pain du grand voyage qui nous rend forts pour sortir de ce monde, l'abbé Nantois récita les versets du Te Deum, tandis qu'il suivait le sentier des champs où la soutane rouge de l'enfant de chœur apparaissait de loin comme un immense coquelicot dans la splendeur des blés sur lesquels la flamme
mouvante du cierge semblait voler comme un insecte d'or.
L'abbé Nantois fréquentait la villa du Pausilippe. Il y venait, chaque dimanche, après vêpres, sous couleur de faire une partie d'écarté, disputer l'ancien professeur sur son indifférence religieuse, son indolente philosophie qui l'autorisait à ne jamais conclure, son inutilité sociale. M. Randon se disait incroyant, mais il restait en lui, comme un souvenir de sa foi d'enfant, une religiosité vague, intermittente qui le prenait, par crises plus ou moins longues, à certaines heures, au crépuscule d'été par exemple, lorsqu'il méditait sur la fuite des jours, la vanité de tout, lorsqu'il songeait : « Je suis d'une famille où tout le monde meurt. » Ces accès de foi, il les expliquait par la survivance en lui des « neurones » de sa mère. Cette interprétation, parce qu'elle avait un petit air de science, plaisait à M. Randon mais ne pouvait satisfaire l'abbé Nantois, qui répliquait : « Vous agissez comme si Dieu n'existait qu'à peu près ou à certains jours seulement. Or, Dieu n'est pas à demi : Dieu est, monsieur Randon ! » et dans l'espoir d'amener le rouge au front de son paroissien, il voulait lui faire honte de son égoïsme : « A quoi servez-vous? lui disait-il. Allez, allez, vous n'êtes, en ce monde, qu'un consommateur ! » L'ancien professeur ne s'offusquait point de ces réprimandes qu'il lui arrivait de provoquer, se disant, sans doute, que les accepter avec sérénité et bonne humeur, c'était se donner le droit de n'en pas tenir compte. Il voyait toujours avec joie apparaître son curé qui, depuis sa dernière maladie, se montrait beaucoup moins assidu à venir le visiter.
Un après-midi de dimanche, comme les vêpres venaient de finir, l'abbé Nantois apparut à l'entrée de la villa. M. Randon, qui, depuis une heure, tournait en rond dans son parterre, pestant contre la longueur des journées du dimanche qui ne ressemblait que trop, pour lui, à tous les autres jours, aperçut le prêtre :
— Ah ! s'écria-t-il, vous, enfin, monsieur le curé ! Eh bien, vrai, ce n'est pas dommage ! Oh ! ces dimanches !...
— De quoi vous plaignez- vous? dit le prêtre. Vous êtes tous les jours au repos !
— D'accord, mais dans la semaine, il y a de la vie autour de soi... on voit travailler les autres... Enfin, vous voilà. Allons, monsieur le curé, que m'apportez-vous dans les plis de votre robe, la paix ou la guerre? La guerre, c'est certain, je vois ça à votre figure : vous avez votre air batailleur, aujourd'hui. Vous m'avez rossé à l'écarté, dimanche dernier : aujourd'hui, c'est mon tour de revanche, vous êtes un homme perdu !
— Non, fit l'abbé Nantois, pas d'écarté pour l'instant : je viens pour affaires sérieuses, ...très sérieuses.
— Ah ! diable ! Eh bien, passons dans mon cabinet. Il peut très bien y avoir une paire d'oreilles derrière ces persiennes.
Et du doigt, il indiqua les fenêtres de la salle à manger qui donnaient sur le parterre et dont les persiennes étaient closes, à cause du soleil.
Lorsqu'ils furent installés dans le bureau, que M. Randon se fut assuré que personne n'écoutait à la porte, M. le curé sortit de sa poche une grande enveloppe jaune, et la tendant à l'ancien professeur :
— Voici pour vous, dit -il, je vous prie de vouloir bien vérifier le contenu de cette enveloppe. Elle renferme une somme et un billet qui avaient disparu de votre caisse.
M. Randon avait sursauté.
— Qu'est-ce que vous me dites là ! fit -il regardant l'enveloppe qu'il tenait en main. L'argent qu'on m'a volé? Le billet d'Emile?... Mais qu'est-ce qui vous a remis cela?
L'abbé Nantois ne répondit point.
— Mais enfin, reprit M. Randon, vous allez bien me dire de la part de qui vous venez? Qui vous envoie?
Le curé de Villenoisy ne desserra pas les lèvres :
— Oh ! c'est trop fort ! s'écria le professeur qui commençait à s'exaspérer, si vous avez un bœuf sur la langue, avalez-le, et parlez !
— Au lieu de vous fâcher, dit, d'un ton très calme, l'abbé Nantois, vous feriez mieux de vérifier le contenu de l'enveloppe pour savoir si c'est bien là tout ce qui vous a été pris.
M. Randon compta les billets de banque, examina la reconnaissance de dette signée « Emile Lefresne ».
— C'est bien cela, dit -il, il n'y manque pas un centime ! Eh bien, par exemple, si je m'attendais à celle-là ! Enfin, monsieur le curé, vous n'allez peut-être pas vous entêter à jouer au muet !... Qu'est-ce qui vous a remis cette enveloppe?
— Je ne sais rien, fit l'abbé.
— Vous ne savez rien ! Mais, jamais, jamais, vous ne me ferez admettre une chose pareille ! Ce serait donc un individu masqué qui vous aurait apporté le paquet? Allons, monsieur le curé, vous avez, du moins, des soupçons, des indices?
— Je ne sais rien, répéta le prêtre.
— L'envoi vous est peut-être arrivé par la poste?
— Je ne sais rien.
— Vous avez trouvé l'enveloppe à l'église, sur un banc, quelque part?
— Je ne sais rien.
— Mais, c'est la première fois, depuis qu'il y a des hommes, et qui sont volés, qu'on voit une chose pareille ! De grâce, monsieur le curé, avalez votre bœuf et parlez.
— Je ne sais rien, dit fermement l'abbé Nantois.
M. Randon comprit qu'il avait devant lui un roc qui ne s'ouvrirait point, un tombeau qui ne parlerait pas. De guerre lasse, il finit par proposer une partie d'écarté que le curé de Villenoisy accepta, par charité.
La partie manquait d'entrain. M. Randon était préoccupé, nerveux. A tout instant, des pauses silencieuses
coupaient le jeu. L'ancien professeur, s'entretenant avec lui-même, disait à haute voix : « Qu'est-ce qui a bien pu lui remettre ça?» — «Il ne sait rien, répliquait l'abbé, atout... atout... je passe trèfle. »
M. Randon, qui s'était fait battre, encore une fois, à l'écarté (il ne se défendit point avec son ardeur coutumière), laissa partir son curé sans tenter de nouveau de lui déverrouiller les lèvres : il pressentait qu'elles resteraient closes, obstinément : « Il ne fait rien comme les autres, cet homme-là ! s'écria-t-il dépité en rentrant dans son cabinet. Il dégèle pourtant bien quand il s'agit d'admonester ses paroissiens ou d'administrer une bourrade aux garnements du pays !... Il faut que, dès demain, je voie le juge d'instruction ; il se débrouillera, c'est son métier !... Mais, c'est à se casser la tête contre les murs une histoire comme celle-là ! On me la raconterait que je refuserais d'y croire. Nous sommes en plein mystère. »
L'heure était proche où tous voiles allaient tomber et où l'âpre vérité apparaîtrait.
A la nuit, Thérèse Robillot, l'une des nombreuses femmes du cousinage, vint prévenir M. Randon que son beau-père, alité depuis quelques jours et dont la maladie s'était très aggravée depuis la veille, demandait à le voir :
— Comment ! fit M. Randon, le papa Robillot est si mal que ça? Je le savais souffrant, mais de là à le croire menacé !...
— Il y a du danger. Le médecin nous dit que c'est une pulmonie.
— A soixante-quatorze ans... fit M. Randon hochant la tête.
— M. le curé, reprit Thérèse Robillot, est allé le voir ce matin, avant la grand 'messe. Ils sont restés ensemble près d'une heure, et seuls : le père nous avait recommandé de ne pas les déranger. Je me demande ce qu'ils ont bien pu se raconter tout ce temps-là. Bien sûr que le père ne
2i6 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
s'est pas confessé pendant une heure ! Je sais bien qu'il avait besoin d'un ramonage, depuis peut-être cinquante ans qu'il ne faisait plus sa communion de Pâques ! Il était tout comme vous, mon cousin, c'était pas un églisieux, mais dame ! Quand on se voit sur le point d'avoir à payer son dû dans l'autre monde, on aime assez à régler ses comptes !... Ce qui nous tourmente le plus, Robillot et moi, c'est que, quand M. le curé est sorti de la chambre, il avait sous le bras un petit paquet jaune, une espèce d'enveloppe que j'avais aperçue dans l'armoire du père et qu'il nous défendait bien de toucher. Même qu'il emportait toujours la clef de son armoire quand il sortait, et qu'il se fâchait tout rouge quand je voulais y prendre des draps et du linge. Qu'est-ce qu'il peut bien y avoir dans ceux papiers que M. le curé a emportés? Robillot et moi, on craint que ça soit un testament du père qui avantage le frère de mon mari, un grand propre-à-rien qui a toujours été flagorneur et qui lui fait croire qu'il l'aime plus que nous !
M. Randon n'écoutait plus. A entendre cette femme lui parler de ce « paquet jaune » que, le matin même, M. le curé avait emporté de la chambre du père Robillot, une sorte d'épouvante l'avait pris devant la vérité qui semblait vouloir apparaître si brutalement. Il restait là, immobile, les yeux vagues :
— Mais, mon cousin, fit Thérèse Robillot, ça m'a l'air de vous tourner le sang ce que je vous dis là ! Sans doute que ça vous fait de l'effet d'apprendre que votre cousin va peut-être bien mourir : ça se comprend. Faudrait pourtant -pas que ça vous émotionne, le père était du même sang que vous, mais il avait fait son temps : vous, à côté de lui, vous êtes jeune ! J'ai peut-être eu tort de venir vous dire tout ça, mais, que voulez-vous, mon cousin, je ne comprends rien à ce qui se passe à la maison. Déjà, le père nous a envoyés chercher le maire, l'adjoint ; maintenant, c'est vous qu'il veut voir... Mais, qu'est-ce
que vous avez donc, cousin Philippe, vous paraissez tout chose?
— Eh bien, j'y vais, déclara-t-il d'un ton bref, après un instant de silence.
La maison du père Robillot était l'une des premières que l'on rencontrait en arrivant de Vnienoisy par la route de Marnant. Avec sa toiture très basse, ses fenêtres étroites, elle avait un air de parenté avec toutes les maisons du village ; l'architecte qui en avait conçu le plan porte un nom bien connu : la Routine. Lorsque ]\L Randon y pénétra, il fut reçu par Robillot fils qui l'introduisit aussitôt dans la « chambre », une grande pièce aux murs blanchis à la chaux, autrefois du moins, et qu'éclairait, d'une lumière tremblotante, une petite lampe à essence. Dans l'un des deux lits juxtaposés bout à bout et enfouis dans des rideaux de cretonne bleue, le père Robillot était couché. Sa barbe faisait une large tache blanche sur la couverture de laine rouge qui lui montait jusqu'au menton. M. Randon s'approcha.
Le vieillard étendu là avait le visage congestionné, les pommettes saillantes : ses yeux brillaient de fièvre, sa respiration était oppressée. La mort rôdait autour de cette couche.
— Eh bien, père Robillot, fit ]\L Randon, comment ça va-t-il?
— Conmie une lampe qu'a pus d'huile, dit le malade qui parlait péniblement, d'une voix haletante. J'suis à bout.
— Allons donc !
— J'ie sais bin ! C'est pas la peine de me dire des menteries... Ça presse. J'ai commandé à la Thérèse de vous aller chercher pour que je vous dise que c'est pas l'Emile qui a fait le coup, c'est moé...
— Comment, c'est vous? dit M. Randon qui, bien que préparé à cette révélation, eut une commotion.
— Oui, reprit le malade, de sa voix sourde, voilée.
2i8 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
c'était pas pour vous voler. J'suis pas un voleur, moé ! C'était pace que vous aimiez trop l'Emile et pour que ça vous dégoûte de lui. Je savais pas que ça tournerait comme ça. J'en ai ti eu des regrets, c'est ça qui m'a mis dans l'état où que je suis ! J'vas mourir... J'ai rendu les papiers... M. le curé veut que j'dise tout pour que l'autre i sorte de prison. Il a raison. Ah ! j'en ai ti de ces regrets !... C'était pas pour voler !... Mais, j 'avions tous si peur que vous laissiez vot'bien à l'Emile Lefresne tout seul I Et i 'voulais, moé, que mes enfants y soient riches après moé. C'était pas pour moé. Ah! j'en ai ti eu, de ces regrets l...
L'effort douloureux que faisait le malade pour parler avivait encore la rougeur de ses pommettes. Ses yeux cernés de bistre se dilataient à chacune de ses inspirations : il semblait que le souffle allait lui manquer. La grosse couverture rouge qui le recouvrait se soulevait par saccades sur sa poitrine oppressée qui cherchait l'air.
M. Randon se sentait pris de pitié pour ce moribond qui s'accusait :
— Allons, père Robillot, fit-il, soyez en paix. Puisque vous avouez votre faute, puisque vous vous en repentez, puisque vous êtes prêt à réparer vos torts...
— C'est déjà commencé, murmura le malade : le maire et l'adjoint i sont venus : je leur z'y ai tout dit. Même, que j'ai signé un papier où que ça dit que c'est moé qu'ai fait le coup. J'voulais qu'i l'envoyions au juge, tout de suite. Ils ont dit qu'ils attendraient. Quoi? Que j'sois mort, bin sûr 1 Ça ne tardera pas.
— Voyons, voyons, père Robillot, vous guérirez.
— J'sais ce que j'sais, c'est la fin. Cousin Philippe, ajouta le malade d'un ton de voix plus ferme, gra\'e, presque solennel, vous êtes un bon homme, j'vas vous donner un conseil avant que de partir : faudrait être plus défiant. C'est vos sou? qu'on voudrait avoir, et c'est pour ça qu'on vous fait tant de cajoleries 1
S'ILS CONNAISSAIEiNT LEUR BONHEUR'.... 219
— Mais, on ne m'aime donc pas un peu? demanda M. Randon, tristement.
— P'te bin un peu, mais vous êtes bin trop riche pour qu'on vous aime ! I vous aimeraient bin davantage si vous étiez mort... Les ceux d'ici, mes onfants, i n'savent rin ! J'ieur ai caché ce que j'avais fait : j'avais trop honte
— c'était, pourtant, pour eux, que j 'travaillais ! — mais les autres, les cousins i s 'doutent bin un peu que c'est moé. I z'ont rin dit pour que l'Emile il ait pas vot'bien, un jour. I disent comme ça que vous êtes tout seul, pas d'onfants, pas de femme, que vous servez à rien et que vos sous seraient bin mieux chez eux que chez vous. Faudrait vous défier un peu davantage, cousin Philippe. C'est pace que vous êtes un bon homme que j 'vous dis ça !
Bouleversé, humilié par ce qu'il entendait, Î\I. Randon fut assez maître de lui-même pour poser une question qui le hantait depuis le début de l'entretien :
— ]\Iais enfin, père Robillot, fit-il, qu'est-ce qui a pu vous donner l'idée de commettre un pareil acte?
Le malade fut un instant sans répondre, puis, d'une voix faible, entrecoupant chacune de ses phrases d'une pause plus prolongée, il dit :
— Le jour que c'est arrivé — j'en ai ti des regrets !...
— j'étais sur la route. L'Alphonsine, qu'allait au cim.etière, est venue à passer. J'avons causé ensemble. A ma dit comme ça qu'elle avait oublié de remettre la clef ous qu'a la mettait d'ordinaire et que vous sauriez bin ous ce que vous la repreniez à vot 'retour... J'suis curieux, j'voulais savoir ous qu'a la mettait, c'te clef. Je l'ai suivie, l'Alphonsine, sans qu'a s'en doute. J'ai passé derrière vot 'maison... par le petit chemin... j'ai regardé ous qu'a mettait la clef, puis, j'ai vu l'Emile qui sautait par-dessus le mur après qu'il avait jeté un paquet... alors... alors... j'ai eu l'idée de prendre de l'argent et des papiers pour faire encroire que c'était l'Emile qui avait volé ça. J 'savais bin que tous les gens qu'étaient dans les champs
diraient que c'était lui... i l'avaient tous vu que sautait sur le mur!... C'était pas pour voler, moé!... C'est ça que fait que je meurs... J'ai eu trop de tourment... J'seus bin puni !... Cousin Philippe, faudrait pas vous laisser rouler comme ça... par tout le monde !
— J'aurais simplement voulu qu'on m'aime un peu, père Robillot, fit M. Randon qui était là mendiant une parole qui pût réconforter son amour-propre.
— Aurait fallu vous marier, alors, cousin Philippe, poursuivit le malade... Bin sûr que quand j'ons une femme, des onfants, c'est bin de l'aria, de la tablature, mais, au moins, j'ons queuque chose que j 'aimons et que ça nous aime pour de vrai, queuque chose qui nous rattache et qu'on sent que ça s'attache à nous... ça donne du courage., au lieu de ça, j'sons tout seuls comme une pauv'berbis l'iong de la route, et tous les ceux qui vous voient n'pensont rin qu'à une chose, à avoir vot'laine ! I z'aimont rin qu'vos sous, mon cousin, faut bin vous dire ça, les ceux qui tournent autour de vous !... Ah ! j'en peux pus !...
Épuisé par l'effort qu'il venait de faire, le malade, qui s'était soulevé pour parler, retomba sur son oreiller, la poitrine haletante.
Dans le désarroi de ses pensées, M. Randon ne savait plus que se taire. Silencieusement il regardait le père Robillot qui luttait contre l'asphyxie : il songeait et il souffrait. Brusquement, comme un homme que transporte une résolution soudainement prise, il dit au malade : « Au revoir, père Robillot, meilleure santé », et il s'enfuit.
— Eh bien, fit Thérèse Robillot qui attendait anxieuse dans la cuisine, qu'est-ce qu'il vous a dit, le père?
M. Randon ne répondit pas. Sans desserrer les lèvres, il traversa la cuisine et sortit sur la route. Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se heurta à l'abbé Nantois qui venait voir son malade :
— Ah l monsieur le curé, s'écria-t-il en apercevant le
prêtre, vous n'aviez pas besoin de faire tant de simagrées avec votre secret ! Je le connais. Mon voleur...
— Mon cher monsieur Randon, interrompit le curé de Villenoisy, d'un ton brusque péremptoire, qui semblait défier toute réplique, je ne sais pas, mais pas du tout, du tout, du tout, ce dont vous voulez me parler !... Au revoir, je suis pressé, poursuivit -il se dirigeant en hâte vers la maison, au revoir, au revoir î
— C'est trop fort, par exemple ! fit l'ancien professeur, laissant tomber ses deux bras, par quoi il signifiait qu'il se refusait à admettre de telles manières. Adjudant, va ! lança-t-il dans la nuit, à l'adresse de l'abbé Nantois qui ne pouvait l'entendre.
En donnant à son ciuré cette qualification d' « adjudant », M. Randon entendait marquer par là qu'il eût admis ces procédés sommaires, entre soldats, à la caserne, d'où sont exclues les cérémonies de la civilité, mais qu'avec M. Philippe Randon, propriétaire de la villa du Pausilippe!... Il céda à un petit accès, extrêmement bénin, d'anticléricalisme : « Les curés, mais si on les laissait faire !... » murmura-t-il.
Il était abasourdi, désemparé, furieux contre lui-même, contre le père Robillot, Mme Alphonsine, l'abbé Nantois, ses cousins, contre tout le monde. A qui devait -il s'en prendre? Sa conception de la vie, ses idées sur l'homme, qu'il croyait à tout jamais arrêtées, croulaient d'un seul coup. Il voyait l'univers entier conjuré contre lui. Il n'arrivait pas à mettre de l'ordre dans la cohue de ses pensées. Par cette claire nuit de la fin d'avril, il marchait tête basse, les yeux fixés devant lui, dans le vide. En rentrant à la villa du Pausilippe, il vit Mme Alphonsine qui, du fond de la cuisine où elle avait attendu le retour de son maître, s'avançait vers lui, avec, dans le regard, cette flamme qu'allume la curiosité dans l'œil d'une femme « qui veut savoir ». D'un ton rogue, presque comminatoire, M. Randon proféra cette phrase qui lui servait,
d'ordinaire, à écarter les questions inopportunes et les bavardages de sa gouvernante : « Qu'on me laisse tranquille, j'ai à réfléchir! » Mme Alphonsine ne se fit pas répéter l'ordre et glissa vers son fourneau, légère comme un feu follet.
M. Randon alla se cacher dans son cabinet de travail. Un instant, la tête dans ses mains, il parut méditer, puis il sortit de cette contemplation morose, et, froidement, posément, articulant ses mots, il déclara, se parlant à luimême : « Monsieur Philippe Randon, licencié es lettres, agrégé de grammaire, ancien professeiir d'humanités, vous êtes un fameux serin 1 »
Le « vous » qu'il emplo5'ait ainsi pour s'apostropher luimême, comme on supprime le tutoiement avec les enfants qu'on cherche à punir, indiquait que M. Randon voulait s'humilier à ses propres yeux, se faire honte à lui-même de la lenteur qu'il avait mise à connaître, à juger les hommes. Il avait dû attendre la cinquante-quatrième année de son âge ; il avait fallu qu'un vieux paysan lui dise, comme avertissement suprême : « Cousin Philippe, vous vous laissez rouler par tout le monde ! »
Et maintenant, il comprenait des choses qui, jusque-là, lui avaient paru assez mystérieuses, d'autres aussi qu'auparavant il ne soupçonnait même pas. Il sentait autour de lui flotter les haines, les jalousies, les convoitises que suscitait l'appât de sa succession. Eh quoi, tous ces cousins qu'il croyait unis à lui par le lien du cœur, n'étaient attirés que par l'odeur de son « avoir » ; ils n'attendaient que sa mort pour se partager sa dépouille ! Et cette Mme Alphonsine, quel avait été, au juste, son rôle dans cette affaire? Il était, pour le moins, suspect ; pourquoi ne lui avait -elle pas dit que, le jour du vol, elle avait rencontré sur la route le père Robillot, qu'elle avait parlé au vieillard de l'absence de son maître, de l'endroit où elle plaçait la clef de la maison? C'étaient là des indices qu'une femme rusée comme la dame Alphonsine Thibaut
ne pouvait pas ne pas avoir perçus. Quel intérêt avaitelle donc à laisser l'accusation peser de tout son poids sur Emile Lefresne? « Oui, oui, mon pauvre Philippe, répétait-il, tu n'es qu'uiie bête ! »
Dans sa détresse, son cœur cherchait un appui, une lumière, mendiait une affection. M. Randon pensait à Mme Pardolles, à Berthe Vallerin, à Emile Lefresne qui allait retrouver, avec la liberté, l'honneur, la considération : « Je suis aussi malheureux que si j'étais marié, pour le moins ! » s'écria-t-il. Le temps n'était pas encore très éloigné où il considérait l'état de mariage comme le rendez-vous de presque tous les soucis dont il s'était cm à tout jamais libéré et qui nous ôtent la douceur de \dvre : décidément, il évoluait.
Pour se consoler de ses déboires et endormir ses tristesses, à l'exemple de grands hommes des jours anciens ou modernes, illustres victimes de l'ingratitude, il résolut de se donner, avec plus de persévérance, aux nobles labeurs de l'esprit ; M. Randon pria les lettres de lui verser l'oubli qu'elles ne refusaient jamais, disait-on, aux grands désabusés. Il décida que, sans plus attendre, il se remettrait à son ouvrage surVirgile agriculteur, hélas ! toujours si délaissé !
Le lendemain, vers les neuf heures du matin, dans toute la fièvre de son ferme propos pris la veille au soir, M. Randon était assis à son bureau. Devant lui, s'étalaient de grandes feuilles de papier blanc sur lesquelles il devait aligner les phrases qu'il tirerait de son cerveau, laborieusement, comme on extrait les blocs de marbre d'une cairière. Il s'absorbait dans son travail avec xme ardeur rajeunie. Que le monde était loin, avec ses laideurs, ses égoïsmes ! M. Randon s'attardait à une période que, depuis un quart d'heure, il limait, polissait amoureusement : « Lorsque Virgile, de son calame enchanté, nous décrit les souples roseaux qui voilent d'un doux mystère les rives du Mincie, les chênes sacrés où bourdonnent les
abeilles d'or, lorsque le plus divin des poètes... » il cherchait une fin de phrase dont la cadence plût à son oreille, quand la porte du cabinet s'ouvrit, et Mme Alphonsine introduisit la femme Labize, cette fermière des Grandes- Chaumes dont le mari, par d'astucieuses manœuvres, avait su se mettre de compte à demi avec M. Randon pour l'exploitation du domaine et se faire instituer, sans droit, co-propriétaire du bétail qui ne lui appartenait pas.
La femme Labize portait sur un organisme grêle une tête large et plate, où la figure, dévastée autrefois par la petite vérole, gardait des cicatrices d'aspect blanchâtre et comme nacré. Par son corps rétréci, effilé, par sa face circulaire, toute percée de trous, « la Labize » évoquait assez bien aux regards de M. Randon, chaque fois qu'U la voyait, la bcissinoire familiale pendue à un clou de la cuisine comme un témoin des habitudes ancestrales et que Mme Alphonsine, parce qu'il lui était donné de la faire reluire, honorait de soins assidus.
— Monsieur, dit cette femme, sans préambule, je viens pour la truie.
— Ah!
— Oui, elle est malade.
— Pauvre femme ! fit M. Randon distrait et dont l'esprit continuait de galoper aux trousses de l'insaisissable phrase : « Quand le plus divin des poètes... » Pauvre bête l ajouta-t-il se reprenant.
— C'est qu'elle va crever, fit la femme Labize.
— C'est un grand malheur, mais, ma pauvre madame Labize, que voulez-vous que j'y fasse? Il est dans l'histoire des peuples, comme celle des individus...
— Ah ! dame, monsieur Randon, interrompit la fermière, ça vous regarde autant que nous ! Vous savez bien le papier qu'a signé mon homme et vous, où que ça dit que vous et nous, on est de commun dans tout, que la truie est à vous comme à nous : elle est de moitié.
— Je sais, je sais. Je l'aime tendrement, ma moitié.
Croyez que les souffrances de ce mammifère me retournent le cœur comme à vous. Je pleure sur ma part de truie.
— Ma fi, puisque la truie est malade qu'est à vous comme à nous, votre moitié est malade comme la nôtre.
— Apparemment, observa M. Randon narquoi^-. Et que lui donnez-vous à cette malheureuse pour lui rendre le trépas moins amer?
— Labize lui donne du thé à boire (i) .
— Du thé ! oh ! mais vous la gâtez ! Du thé !... N'oubliez pas les petits fours, hein? J'ai une adresse : exquis, pas chers. On ne refuse rien aux malades. Quand vous lui offrirez de ces petites douceurs, n'oubliez pas ma moitié, ma chère moitié. Je vous en prie, sucrez-la bien.
Manifestement, M. Randon se moquait, mais la femme Labize refusait de s'en apercevoir. Elle était venue là dans une intention bien définie, faire un appel d'argent, demander, exiger le remplacement, aux frais du propriétaire, de la truie qui allait passer ; tout le reste n'était que contingence.
— Elle est sans enfants? interrogea M. Randon qui voyait venir la requête et voulait l'écarter.
— Sans enfants ! Elle en a cinq !
— Et qu'en faites- vous, de ces chers petits?
— C'est moi que je les élève moi-même. Dans l'état où qu'est la mère...
— Ils doivent être bien jolis?
— S'ils sont jolis ! Tout roses. Et freluquets ; faut voir comme ils se trémoussent. Et intelligents 1 Ils comprennent tout. Ils me connaissent, vous savez. Quand ils m'aperçoivent, ils poussent des petits cris. C'est du contentement. Y a pas pus gentils !
— Et comment les nourrissez-vous, ces amours?
— Avec toutes sortes de bonnes affaires. Et puis, ils
(i) Dans certaines provinces, on appelle « thé » une variété de menthe sauvage qui passe pour soulager les maux des hommes et des bêtes.
entrent à la maison comme chez eux ; si on est à table, je leur donne de la soupe au lait. Ils mangent comme nous.
— Bah ! quand il y en a pour deux, il y en a pour trois ! . Bin sûr. L'embêtant, c'est qu'ils ne sont pas toujours
convenables. Je suis obligée de passer le torchon sur tout le carreau quand tout ce petit monde-là est sorti. Dame, à c't 'âge-là !...
— Il faut bien que jeunesse se passe l
— Si seulement, je pouvais leur z'y dormer une deuxième mère, à la place de celle qu'est en train de crever ! fit la femme Labize qui, après avoir paru l'oublier un instant, revenait à son dessein. C'est un malheur, ça, que notre truie en ait pus pour longtemps !
— Que voulez-vous, m.a pauvre femme, un peu plus tôt, un peu plus tard, il faut bien y passer un jour.
— C'est que ça vaut gros d'argent, une truie !
— La vôtre a fait son temps... on ne peut pas vivre toujours... il faut savoir se faire une raison.
M. Randon se laissait aller au fil de son ironie, éparpillant autour de lui les aphorismes, les sentences estampillées par la sagesse des nations... La femme Labize ne se sentait point touchée. Même, en parlant de ses nourrins « tout roses » et si intelligents, eUe avait un attendrissement dans la voix. C'est d'im ton subitement devenu plus âpre qu'elle formula :
— Enfin, c'est pas tout ça ! Notre truie va crever, nous en faut une autre ; puisqu'on est de moitié avec vous, faut que ça soit vous qui l'achetiez !
— Le voDà bien, l'impératif catégorique ! s'écria M. Randon résolu, cette fois, à ne pas lui obéir... Qu'eUe crève si elle y tient votre truie, je ne m'y oppose pas, je suis pour la liberté de tout le monde, moi ! Sachez, madame Labize, que je ne remplacerai pas de mes deniers ce dégoûtant animal !
La fenmie Labize parut désemparée devant cette résistance inattendue, scandaleuse. Comment !un proprié-
taire qui refusait d'obtempérer aux injonctions de son fermier ! En quel temps vivait-on ! Qu'est-ce que c'était que des manières comme ça ! Elle demanda :
— Vous ne voulez pas?
— Non... pas un sol, vous entendez bien, pas un sol. Un flot de sang empourpra la face toute couturée de la
femme Labize : la colère s'alluma dans ses petits yeux gris et sa bouche fendue comme au coutelas s'ouvrit sur un abîme d'où sortirent des phrases emportées :
— Eh bien oui, elle crèvera : le vétérinaire me l'a bien dit ! Et c'est nous qui la mangerons encore, et pas vous 1 On n'est pas des bourgeois, nous, des riches, on n'a pas la bouche fine comme vous, nous : on n'est pas dégoûtés, nous !... Ah ! oui, on pouvait le dire que vous étiez un bon homme. Une menterie ! Monsieur Randon, vous êtes du mauvais monde !
— Sortez ! cria impérieusement l'ancien professeur de belles-lettres montrant la porte d'un doigt indigné.
— Oui, du mauvais monde, du mauvais monde ! vociférait la femme Labize dont l'exaspération montait.
— Sortez ! réitéra M. Randon qui fit mine de se lever pour expulser la fermière.
— Enfin, dit -il dès qu'il fut seul, j'ai des ennemis, je suis un homme !
Il trempa sa plume dans l'encrier, et, d'un grand geste qui écartait à tout jamais de lui l'image de cette moitié de truie, de cette intruse qui venait, sans droit, troubler l'ordre de ses pensées, il se remit à la poursuite de la fin de phrase qu'il voulait harmonieuse, cadencée et qui, obstinément, se dérobait : « Lorsque la plus divin des poètes... »
M. Randon, qui avait, ce jour-là, fait avancer l'heure de son déjeuner, montait en voiture vers midi pour aller à Montbois, lorsqu'il entendit un glas tinter au clocher de l'éghse de Villenoisy. Mme Alphonsine qu'il se refusait à interroger, mais qui, jamais, n'ignorait rien des faits-
divers du village, vint lui apprendre que le père Robillot était mort dans la matinée.
— C'est bien, fit M. Randon, sec, caustique ; on profitera de l'occasion pour l'enterrer !
— C'est qu'on raconte des choses ! . . . Monsieur ne sait sans doute pas que M. Robillot père, avant de mourir...
— Monsieur ne veut pas savoir !... La paix ! La paix l ajouta-t-il véhément, impérieux.
C'est ainsi que, depuis la veille, il accueillait les entretiens que venait, insidieusement, lui offrir sa gouvernante. Il fouetta son cheval et disparut avant que Mme Alphonsine eût entrepris de dévider l'écheveau de ses récits.
Et comme pour se nettoyer l'esprit, pour y faire circuler un petit air de joie qui en chasserait les tristesses, M. Randon se mit à penser aux conséquences que devaient avoir pour Emile Lefresne les aveux du père Robillot. Le meunier voyait son innocence établie. Il était sauvé.
A peine descendu du train qui le ramenait à Montbois, après que l'ordonnance du juge l'eut remis en liberté provisoire, le jeune homme était accouru chez M. Randon.
— Savez vous, mon cousin, ce qui me rend le plus heureux?
— Parbleu, c'est d'être libre. Ah ! la liberté !...
— Eh bien, non ! C'est de me dire que cette liberté je la dois à Berthe. Elle m'aime. Que puis-je demander de plus?
— Pourtant, cher ami, vous ne pouvez vivre heureux sous le coup d'une pareille accusation !
— Je sortirai de là, j'en ai la certitude. Je suis parfaitement tranquille.
Cette confiance d'Emile Lefresne n'avait point été déçue. Quelques jours après, les aveux du père Robillot anéantissaient l'accusation, détruisaient toutes les présomptions. Le meunier de l'Etang-Neuf n'était plus que la victime d'une erreur judiciaire qui s'était arrêtée à michemin.
Dès qu'il eut appris les révélations du père Robillot,
que le maire et l'adjoint, en quittant le lit du malade, avaient aussitôt ébruitées, Emile Lefresne accourut à la villa du Pausilippe :
— Eh bien, cher ami, fit M. Randon lorsqu'il l'aperçut, vous voilà maintenant tiré du mauvais pas l Ah ! je suis bien heureux.
— Je vous l'avais bien dit ! s'écria le jeune homme. Je savais que je sortirais de là indemne parce qu'elle veillait sur moi, qu'elle me défendait, qu'elle m'aimait. Je savais qu'elle me sauverait. Elle m'a sauvé.
— Oui, sans doute, reprit M. Randon d'un petit ton de scepticisme, Berthe Vallerin vous a donné une preuve d'affection en allant trouver le juge d'instruction, mais qu'elle vous ait sauvé, au sens propre du mot...
— Comment ! repartit le meunier prêt à s'indigner, ce ne serait pas à Berthe seule que je devrais d'être sorti de là ! Allons donc ! Je ne l'ai pas revue, mais je sais comment tout s'est passé ; je le sais parce que je le devine, parce que je connais Berthe. Croyez- vous donc que ce ne soit pas elle qui soit allée auprès du père Robillot pour lui conseiller de dire toute la vérité !
— Vous croyez cela?
— J'en suis sûr, affirma Emile. C'est elle seule qui a tout fait.
M. Randon, lui, était sûr du contraire. Il n'ignorait pas quel rôle prépondérant avait eu l'abbé Nantois qui avait imposé au père Robillot l'obligation de réparer l'injustice criminelle commise par le vieillard en laissant accuser un innocent, mais il ne voulut point, par pitié, troubler la conviction du jeune homme.
— Je vous dis que c'est elle qui a tout fait, j'en suis sûr ! répétait celui-ci.
M. Randon connut ainsi que l'amour engendre des illusions ; qu'il s'en nourrit, ce qui accroît sa force et lui permet d'en engendrer d'autres.
Ces illusions il résolut de les laisser intactes chez Emile
pour ne pas blesser au cœur celui qui les portait. Il ne parla point de l'abbé Nantois. Ce prêtre, au reste, qui avait fait simplement son devoir, était, par caractère, à l'abri des sollicitations de l'amour-propre ; le curé de Villenoisy ne réclamerait jamais des droits d'auteur dans la conversion in extremis du père Robillot.
— Et les cousins, comment prennent-ils la chose? demanda M. Randon.
— Je ne les ai pas vus encore, dit le meunier, mais je dois leur avoir fait de la peine en me tirant de ce mauvais pas; je m'en moque... Un qui n'est pas content, par exemple, c'est le brigadier de gendarmerie...
— Pas content ! Et qu'est-ce que ça peut bien lui faire, à la maréchaussée, que vous soyez blanc ou noir?
— Le brigadier s'est trompé ; il a du mal à me le pardonner.
— C'est assez humain et les gendarmes sont hommes, même ceux de Montbois qui sont à cheval.
— Figurez- vous, mon cousin, que pour venir ici j'avais pris le raccourci. Comme je suivais le sentier et que je traversais le petit bois de Germentay qui, vous le savez, côtoie la route, j'ai aperçu le brigadier de gendarmerie et le gendarme Lavot qui passaient à cheval. Ils causaient et, justement, ils parlaient de moi. A la distance où est le sentier, pas un mot ne m'a échappé : « Le meunier doit jubiler, disait Lavot. — Si maintenant les accusés se mettent à être innocents!... fit le brigadier, qu'est-ce que va devenir la justice? — Je me le demande, reprit l'autre, mais que voulez-vous, c'est la mode, aujourd'hui,, d'être innocent : dans l'affaire Pigot, l'affaire Labache, l'affaire Bucherot, tous des innocents à ce qu'ont dit les juges ! S'il n'y a plus que des innocents partout, il n'y a. plus rien à faire pour la gendarmerie ! — Heureusement, conclut le brigadier, je suis de la classe, quand je serai à la retraite, dans deux ans, ils seront innocents tant qu'ils voudront, je m'en moque ! »
Ces propos, qui équivalaient à un essai d'étude sur l'état d'âme de la gendarmerie française divertirent M. Randon. Lorsque son jeune cousin l'eut quitté, il se sentit pris d'un incompressible besoin de parler, de conter ce qui venait d'arriver, de s'entretenir de ce qui allait se passer, car, enfin, maintenant qu'Emile Lefresne était promu innocent, au grand scandale des gendarmes de Montbois, il y avait lieu de voir l'avenir sous un jour tout de même un peu moins sombre.
La situation nouvelle appelait des résolutions nouvelles : M. Randon désirait « demander conseil » sur ce qu'il convenait de faire, dans l'intérêt de Berthe Vallerin et d'Emile Lefresne, à Mme Pardolles elle-même. Il décida qu'il lui ferait visite pour prendre son avis ; c'était, du moins, le prétexte qu'il se donnait. La raison vraie, c'est que, de plus en plus, il se sentait attiré vers celle qui l'avait aimé — il lui plaisait de n'en pas douter. Il voulait la voir, lui parler, entendre le son de cette voix si douce, si apaisante, toujours si réconfortante. Huit jours auparavant, il ignorait à peu près tout de la vie passée de Mme Pardolles, mais il avait su faire causer son ami le notaire de Montbois. Et, maintenant, il savait. De dépit peut-être, elle avait contracté un mariage indigne d'elle. François Pardolles, au dire de M® Jonceau, n'était qu'un « viveur » d'esprit lourd, grand chasseur et grand buveur, qui aimait les ripailles et le reste. Mme Pardolles n'avait rien ignoré. Depuis qu'il avait été renseigné par le notaire, M. Randon s'irritait contre ce défunt Pardolles qui avait délaissé, pour courir aux joies animales, cette délicatesse d'âme, cette finesse de sentiment, cette grâce de l'esprit, ce bonheur, qui l'attendaieni au logis. Il était pris d'une pitié attendrie pour cette femme dont la vie conjugale n'avait été qu'un long et silencieux martyre : « Elle méritait mieux », se disait-il. Il n'eût pas fallu le presser beaucoup pour aiTacher à sa sincérité cet aveu que le « mieux » que méritait Mme Pardolles s'appelait en réalité Philippe Randon.
A peine fut-il assis en face de la veuve de M. François PardoUes, dans le petit salon clair où elle le recevait, qu'il se sentit sollicité de confesser ses déboires, poussé aux confidences. Comme ils parlaient de la perspicacité, du courage dont avait fait preuve Berthe Vallerin, des révélations du père Robillot, M. Randon déclara :
— C'est une fameuse leçon pour moi que cette histoire-là ! Je suis, je vous l'assure, guéri de pas mal d'illusions. Je croyais en ces gens-là, mes cousins, mes voisins ; je recherchais leur amitié, je voulais leur affection. Ils me laissaient croire qu'ils m'aimaient. Ils n'aimaient que les profits qu'ils comptaient tirer de moi, et l'espérance de me remplacer un jour dans la possession de mes biens ; ils n'aimaient de moi que le rendement. C'est du propre ! Et dire qu'il a fallu que ce soit le vieux Robillot qui, avant de mourir, m'ouvrît les yeux !... Ah ! pour un homme roulé, je suis un homme roulé!... Madame, regardez-moi bien;' vous avez devant vous un jobard, un grand dadais de cinquante-cinq ans ! Un pauvre serin !
Elle eut un sourire qui lui tint lieu de protestation :
— Monsieur Randon, fit-elle, vous êtes sévère, mais injuste envers vous-même. Vous vous calomniez... Voulez-vous me permettre d'être franche, très franche?
— Je vous en supplie. Vous ne sauriez me donner une plus grande marque d'estime et de sympathie.
— Eh bien, puisque vous m'y autorisez, reprit Mme PardoUes, laissez-moi vous dire qu'en venant vous établir à Villenoisy, avec les idées qui étaient les vôtres, vous alliez à une déception certaine. Vous avez, monsieur Randon atteint un âge où l'homme qui n'a pas de famille souffre de son isolement, veut donner un but à sa vie qui n'eu a pas, cherche autour de lui des affections.
— C'est vrai, confessa M. Randon, je cherchais.
— Vous cherchiez, et vous n'avez pas trouvé, cela n'a rien que d'ordinaire, mais il faut se garder du pessimisme : c'est, je crois, un état d'csprit qui ôte toute leur
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEURl... 233
lucidité à nos jugements sur le cœur humain, surtout lorsqu'ils sont trop absolus; presque toujours, ils procèdent de notre seule expérience personnelle et ont, par conséquent, peu de chance d'être impartiaux. J'avoue cependant, sans me faire prier, que, hors du petit groupe qu'est notre famille, il n'est pas de règle de rencontrer cette affection désintéressée que nous désirons tous, qui semble plus nécessaire à notre vie à mesure que nous nous sentons vieillir.
— J'ai cinquante- cinq ans !
— C'est la nn de la jeunesse... Monsieur Randon, vous m'avez permis d'être franche, je vais en abuser : vous avez fui les charges, les responsabilités et les soucis de la famille et vous auriez voulu en connaître les consolations, les joies. C'était là un calcul un peu, un peu...
— Égoïste, fit l'ancien professeur venant au secours de Mme PardoUes.
— Le mot est un peu dur, reprit-elle avec un sourire. Au risque de vous paraître trop solennelle, pédante, prêcheuse, — tant pis, c'est le sujet qui le veut ! — je vous dirai qu'en écartant de vous les devoirs, pour ne connaître que les droits, vous alliez contre — mon Dieu, je vais avoir l'air de vous faire un sermon ! — contre une loi morale !
— Peut-être, fit d'un ton contrit M. Randon qui baissait la tête.
— Certainement, rectifia-t-eUe. Le bonheur — ce que nous appelons ainsi — ne s'achète, la plupart du temps, que par un sacrifice. Ce sacrifice, vous ne l'avez pas fait. Ai-je le droit de vous le reprocher? Moi-même qui vous parle, j'ai reculé devant le sacrifice. Je ne voudrais pas vous laisser croire que je me regarde comme meilleure que vous.
— Ce qui est, pourtant, la vérité ! s'écria M. Randon •d'un accent convaincu.
— Non, non, reprit avec fermeté Mme Pardolles :
comme vous, je me suis dérobée devant certaines contraintes, certaines obligations qui se présentaient à moi et que je n'ai pas voulu accepter. J'étais veuve depuis plusieurs années lorsqu'une de mes amies mourut. A son lit d'agonie, elle me supplia, dans un élan de coniiance, de ne jamais perdre de vue, dans la vie, ses trois enfants dont l'aîné n'avait pas cinq ans. Je promis. Deux ans après, son mari me demanda si je consentirais à être une seconde mère pour ses trois petits, si je voulais l'épouser. Je refuscii et, je le déclare, j'eus tort. Je fus effrayée des responsabilités dont j'allais prendre la charge en acceptant d'être une mère pour des enfants qui n'étaient pas les miens. Ce fut là une lâcheté dont j'ai été punie : ma vie fut triste parce qu'inutile, vide, et, si je n'avais pas eu Berthe \'allerin à aimer, à consoler, à soutenir, je n'aurais jamais eu une heure de joie vraie. J'ai compris et je sens maintenant que le bonheur, s'il existe quelque part, ne peut être que dans l'oubli de soi-même, le don de soi-même, dans l'accomplissement d'une tâche de dévouement qu'on s'est imposée ; on ne peut être heureux qu'en travaillant à donner du bonheiir à d'autres... Si je vous ai fait ma confession, c'est pour vous prouver que si j'ai commis une erreur, je n'ai pas le droit de vous la reprocher.
— Si, si, madame, fit avec vivacité M. Randon, vous en avez le droit, vous avez été plus brave que moi, vous vous êtes mariée...
— Ah! mon mariage!... mon mariage! fit Mme Pardolles hochant la tête, tristement. Je me suis mariée et j'ai été très malheureuse. Et c'est pourquoi je n'ai pas eu le courage d'affronter ime autre union, j'ai eu peur, moi aussi.
M. Randon était troublé, ému : il n'osait relever la. tête et tenait ses yeux obstinément fixés aux fleurs du tapis. A entendre ]\Ime Pardolles, elle, d'ordinaire si discrète, s'abandonner, devant lui, à des confidences,.
il goûtait la douceur d'être admis à son intimité : il se sentait plus rapproché d'elle. Il savait que si eUe s'humiliait ainsi devant lui, si elle s'accusait de son « erreur » — de ce qu'elle appelait ainsi, du moins — - c'était par condescendance, par bonté, pour amortir, en quelque façon, le petit sermon de morale qui lui était offert, délicatement. Cette leçon donnée d'une voix presque tendre entrait en lui sans y blesser aucune susceptibilité, et, bien loin de s'en offenser, il désirait qu'elle se prolongeât. Mme Pardolles jugeait sans doute qu'elle avait épuisé la permission d'être franche que lui avait accordée M. Randon : elle fit dévier l'entretien et le ramena à la situation qui devenait celle d'Emile Lefresne par suite des aveux du père Robillot :
— L'ordonnance de non-lieu est certaine, dit M. Randon. Emile pourra maintenant relever la tête. A-t-il assez souffert, le pauvre enfant ! A-t-il été assez brave ! Il mérite bien, vraiment, qu'on se donne quelque mal pour lui. Je m'en vais, en vous quittant, madame, aller trouver le père de Berthe. J'aime à croire que, cette fois, il ne se montrera pas intrailable. Après la preuve publique d'affection que sa fille a donnée à Emile Lefresne, il n'osera plus s'opposer au mariage... Ne croyez- vous pas, madame, qu'une démarche venant de moi emporterait d'emblée le consentement de M. Vallerin?... Pensez-vous que j'aie chance dé réussir?... Êtesvous d'avis que j'intervienne?
Comme il arrive très souvent, sous couleur de demander un conseil, M. Randon cherchait une approbation pour un projet bien arrêté: elle tardait un peu à venir. Exposée par Mme Pardolles, la morale du dévouement lui paraissait infiniment sédmsante : l'ancien professeur avait hâte de la pratiquer et de montrer à Mme Pardolles qu'il n'était pas un égoïste impénitent. Sans doute, n'avait-elle pas une foi entière en l'efficacité du zèle de son converti, car eUe dit, après un court silence, et avec quelque hésitation :
— Vous pouvez toujours tenter la chose. Réussirezvous? Je le souhaite plus que je ne l'espère.
Lorsqu'il fut pour partir, M. Randon, qui, depuis quelques minutes, paraissait inquiet, gêné comme un homme qui est venu faire un aveu pénible, dont H voudrait, à tout prix, se délester, qui a reculé d'instant en instant et qui se voit enfin au moment de s'exécuter, déclara d'une voix que l'émotion faisait trembler :
— Madame, je vous demande pardon. Je suis un misérable... Je me suis conduit en lâche avec vous... autrefois... il y a trente ans... Pardonnez- moi...
Le prodige, c'est que M. Randon que, d'ordinaire, la peur du ridicule paralysait, ne sentit même pas que sa situation pouvait prêter à rire, ou tout au moins à sourire à une femme moins charitable que Mme PardoUes.
— Monsieur Randon, fit-elle, de cette voix qui le pénétrait de douceur, de confiance, le passé est mort, laissons-le dans sa fosse... Allons, promettez-moi que, jamais, jamais, vous n'évoquerez ces souvenirs... Promettez-moi.
— Je promets, dit humblement l'ancien professeur courbant la tête. Du reste, ce fut tant mieux pour vous, tant pis pour moi : je n'étais pas digne de vous.
— Allons, monsieur Randon, reprit Mme PardoUes, je compte sur votre très prochaine visite. Vous voudrez bien me faire part du résultat de votre démarche auprès de M. Vcdlerin.
— Demain même, si j'osais.
— Je vous en prie.
Lorsqu'il arriva au hameau du Grand-Chêne où habitait le père Vallerin, M. Randon fut reçu par Berthe qui l'introduisit dans la salle à manger.
— Eh bien, chère enfant, fit-il à mi-voix, vous êtes heureuse?
— Sans doute, dit la jeune fille d'un ton discret, je suis heureuse... Emile est hbre... il est sauvé.
— L'avenir est à vous.
— Hélas ! non !
— Que dites- vous là?
— Papa ne donnera jamais son consentement.
— Je voudrais bien voir ça !
A ce moment, la porte de la salle à manger s'ouvrit et le père Vallerin parut. S'il mettait tant de hâte à venir, lui qui, d'ordinaire, aimait à se faire attendre de ses visiteurs, à seule fin de leur bien montrer qu'un homme comme lui (valeur déclarée : cinq cent mille francs) n'était pas à leur service, le marchand de bêtes marquait par là qu'il tenait en défiance M. Randon à qui n ne voulait pas donner le loisir de comploter avec Berthe. De la pièce voisine n'avait-il pas entendu certains chuchotements qu'il désirait abréger !
— Monsieur Vallerin, s'écria M. Randon, tandis que Berthe disparaissait, vous ne sauriez croire combien je suis aise de vous voir!
— Et moi donc ! dit le père Vallerin. Enchanté. D'autant que vous ne me gâtez pas, monsieur Randon. Ce n'est pas pour vous faire un reproche, mais on ne vous voit pas souvent. Depuis le jour où vous êtes venu me parler de cette fameuse histoire de mariage, on ne vous a pcLS revu. Vous m'en voiiliez, hein? Vous boudiez... Enfin, monsieur Randon, voyons, est-ce que j'avais tort? Ce qui vient d'arriver à votre freluquet de cousin, ça prouve joliment bien que j'avais raison de m'entêter.
— Comment, ce qui vient d'arriver ! Mais ignorezvous donc que le père de RobHlot, avant de mourir?...
— Je sais tout ça, interrompit le marchand avec un geste de sa main épaisse, velue. Je sais tout ça.
— Alors, puisque vous n'ignorez rien, cela facilite ma tâche, et je puis vous parler à cœur ouvert. Emile Lefresne vient de subir une terrible épreuve dont il sort grandi, ennobli.
Il s'arrêta, espérant que le père de Berthe viendrait
à son secours, mais celui-ci ne voulait pas comprendre :
— Emile a droit à une réparation, reprit M. Randon. Avoir été arrêté, emprisonné, vilipendé, accusé d'une chose abominable !... Je suis sûr, monsieur Vallerin, que s'il venait maintenant vous demander votre fille en mariage, vous seriez trop heureux de la lui donner.
Le marchand se croisa les bras, et, railleur :
— Alors, comme ça, la réparation, c'est ma fiUe ! Merci bien. Une réparation ! Elle est fameuse, celle-là ! J'ai fait élever ma fille pour qu'elle se marie un jour convenablement et pas pour qu'elle soit une réparation ! Alors, comme ça, vous prétendez que votre Lefresne a augmenté de valeur parce qu'il est passé par la prison? Eh bien 1 vrai, pour un homme comme vous, riche, qu'on dit si savant et pas bête, c'est renversant !... Voyons, voyons, monsieur Randon, si, par exemple, lorsqu'une de mes bêtes vient d'avoir une maladie, tenez, la fièvre aphteuse, la cocotte...
— ^ Je ne connais pas les maladies des bêtes, avoua M. Randon avec une petite moue dégoûtée.
— Mais si, vous connaissez ça, la fièvre aphteuse, la cocotte, rme maladie qui les fait baver toute la journée !... Si, lorsqu'une de mes bêtes vient d'av^oir la fièvre aphteuse, j'avais le toupet, quoique bien plus maigre qu'auparavant, de vouloir vous la vendre plus cher sous prétexte qu'elle vient de subir une épreuve, comme vous dites, vous en feriez une figure ! ^lais, votre Lefresne est plus maigre, plus efflanqué, autrement dit plus gueux que jamais, et vous venez me l'offrir ! Eh bien ! vrai, vous faites joliment bien de vivre sans rien faire ! Non, vrai, je ne vous vois pas marchand de bétail comme défunt votre oncle, un qui la connaissait, celui-là ! Il a même essayé, une fois de me rouler et il y a presque réussi... Quand vous êtes arrivé, je me suis douté de ce qui vous amenait. On me turlupine de tous côtés pour que je donne mon consentement. Nenni. C'est jusqu'à notre curé qui s'en est mêlé.
C'est un bien brave homme, M. Nantois, mais c'est simple, ça ne comprend rien aux affaires d'argent. Comme je ■ lui disais : « Mais enfin, s'ils n'ont pas le sou, de quoi vivront-ils? Comment faire sans argent? » Savez- vous ce qu'il m'a répondu : « Si on n'en a pas, on s'en passe ! » On s'en passe! C'est-y assez curé, ça!... Du reste, tenez, ne me parlez pas des curés quand il s'agit d'affaires d'argent ! On se passe d'argent ! Quand on est sous terre, oui, parce qu'alors les asticots qui travaillent chez vous ne se font pas payer !
Et le père Vallerin eut un rire énorme qui fit trembler le collier de graisse qui lui pendait au menton.
M. Randon sentait la colère monter en lui, mais, dans l'intérêt même de ses deux protégés, il sut garder la maîtrise de lui-même : il se fit humble.
— Monsieur Vallerin, dit-il, ce n'est pas seulement pour mon jeune cousin que je suis venu vous implorer, c'est aussi pour votre chère enfant.
— Pour la gamine ! Ah ! bien, elle n'a pas besoin de vos supplications ! On ne lui fait pas de mal : elle n'est point en danger.
— Sans doute, mais elle mérite d'être heureuse : elle ne peut l'être que si elle épouse celui qu'elle aime. Et elle l'aime, monsieur Vallerin ! Après le témoignage de dévouement qu'elle lui a donné, publiquement, en se rendant chez le juge d'instruction...
— Vous pouvjz en parler ! Si j'avais été là, je l'aurais calmée, la petite. Elle en a été quitte pour un rapoustin, mais un rapoustin! quand j'ai su, à mon retour, ce qui s'était passé ! Aller chez im juge pleurnicher pour un jeune homme, a-t-on jamais vu ça, par exemple! Ça ne se fait pas. C'est ridicule, ridicule, ridicule.
— Comment, ridicule ! Mais c'est un geste superbe qu'a accompli là Mlle Berthe et qui lui a conquis l'admiration de tout le monde ! C'est là un acte presque héroïque. Allons, voyons, monsieur Vallerin, mais c'est grand, c'est
beau ce qu'a fait là cette enfant!... Mais, vous êtes donc insensible à la beauté morale, monsieur Vallerin? poursuivit M. Randon qui, peu à peu, perdait son calme. Que vous le vouliez ou non, il existe, le beau, nom d'un chien!
Narquois, le père Vallerin contempla un instant son visiteur qui, visiblement, s'exaspérait, puis, le prenant par le bras, il le conduisit jusqu'à une fenêtre qui donnait sur une immense prairie, derrière la maison, et où paissait tout un troupeau de ces bœufs monstrueux comme on en voit en Nivernais.
— Monsieur Randon, dit-il, regardez-moi ces bêtes-là ! Voj^ez un peu si c'est gros, si c'est gras, si c'est bien en chair : voyez cette croupe, si c'est rebondi, si c'est riche I Le beau, le voilà !... Demain, je conduis tout ça à la Villette : les Parisiens vont se tailler là dedans des biftecks à se lécher les babines. Moi, je connais rien d'aussi beau sur la terre !
Une houle de colère submergea l'âme de M. Randon qui en perdit son aménité coutumière :
— C'est honteux ! honteux ! s'écria-t-U, la face congestionnée. Et, brusquement, sans tendre la main au père Vallerin, sans s'apercevoir qu'une porte s'ouvrait sur la droite et que la figure anxieuse de Berthe apparaissait, il marcha précipitamment vers la sortie : « La pauvre enfant ! » gémissait-il en s'asseyant dans sa voiture. Il pensait à l'infortunée jeune fiUe nantie d'un tel père, nanti lui-même d'une telle esthétique.
Durant le trajet, jusqu'à la villa du Pausilippe, il extériorisa son indignation ; à tout instant, à voix haute et vibrante, il décernait au père Vallerin un nom d'animal, toujours le même, celui qu'une tradition plusieurs fois séculaire nous soUicite d'infliger à tout individu dont l'âme n'exhale point une odeur de suavité.
Comme il arrivait à la villa, Mme Alphonsine lui apprit qu'en son absence Emile Lefresne était venu.
— Ah ! oui, toujours pressé de savoir ! fit M. Randon, Et que lui avez- vous dit?
— Je lui ai dit que Monsieur n'était pas là.
— Et pourquoi ne l'avez-vous pas invité à m'attendre, à revenir?
M. Randon, depuis que les révélations du père Robillot lui avaient appris toute la vérité, ne pouvait pardonner à Mme Alphonsine l'excessive discrétion dont elle avait fait preuve pendant l'enquête et l'instruction qui avait suivi le vol de la villa. Cette femme qui produisait des mots, cette machine à parler, semblait close par un cadenas de sûreté dont elle aurait perdu le secret. Pourquoi était-elle restée muette sur sa rencontre avec le vieux Robillot à l'heure même où celui-ci avait imaginé son plan? C'était à son silence qu'il fallait imputer l'erreur de l'enquête, la détention d'Emile Lefresne. Quel intérêt avait-elle donc à laisser les soupçons s'amasser sur le jeune homme? Intérêt de jalousie? Intérêt de haine? En toute hypothèse, le rôle de la gouvernante avait été suspect : M. Randon négligeait de le tirer au clair, par nonchalance, pour ne point se mettre dans l'obligation de sévir, de changer les habitudes de son estomac en changeant de cuisinière, mais, dans son esprit, Mme Alphonsine était jugée, condamnée. Il était bien résolu à la traiter avec rigueur, désormais : à chaque instant, il s'emportait contre elle pour tout ce qu'elle faisait ou ne faisait pas.
Avant même qu'elle eût pu répondre à la question qu'il lui posait, il se mit à la rabrouer violemment :
— C'est insensé, proféra-t-il, c'est scandaleux, c'est abominable! Alors, vous avez juré de me séquestrer ici, chez moi, d'écarter de moi tout être vivant ! Déjà, avec votre manie de nettoyer, de rincer, de laver, de brosser, de frotter, c'est comme si vous aviez peur de me laisser quelques pauvres petits microbes pour vivre avec moi 1 Par jalousie, par méchanceté, oui, Madame Alphon-
242 S'ILS CONN AISSAir.NT LEUR BONHEUR!...
sine, par méchanceté ! vous éloignez tout le monde de ma maison, vous faites le vide autour de moi! Ma maison n'est pas un lazaret pour lépreux !
— Monsieur, lorsque je désire lui parler et le tenir au courant des nouvelles du pays, m'ordonne maintenant de me taire. Monsieur veut la paix... Si Monsieur écoutait tous ceux qui viennent ici mendier quelque chose de lui !... Si j'éloigne ces gens-là de Monsieur, c'est pour que Monsieur ait la paix.
— Elle est jolie, votre paix; c'est la mort! riposta M. Randon, d'une voix agressive. Madame Alphonsine, vous avez l'âme d'un de ces despotes qu'a stigmatisés Tacite : vous faites la solitude autour de moi, et vous appelez ça la paix! Ubi solitudinem faciunt..., mais, pardon, ça vous est bien égal, Tacite ! Ce n'est pas un des auteurs qu'on lisait chez Mademoiselle ! D'abord, est-ce qu'on lisait quelque chose chez Mademoiselle, la maison la mieux tenue du département, où la bibliothèque — d'acajou naturellement! — n'était qu'un meuble de plus à frotter !
Piquée au vif de son amour-propre d'ancienne « lectrice » de Mlle de Langlois, Mme Alphonsine redressa la tête :
— Nous lisions, dit-elle, les romans de Zénaïde Fleuriot... Oh! Les pieds d'argile!... C'est moi qui faisais la lecture à mademoiselle dont la vue était très fatiguée. Elle pleurait presque tout le temps que je lisais : ça rémotionnait tellement ! Moi, je lui prenais les mains, je pleurais aussi.
Et ces deux vieux débris se consolaient entre eux I
déclama l'ancien professeur.
Et tandis qu'il marchait vers la porte de son cabinet, M. Randon goguenard, amer, sardonique, fît retentir de ricanements sa villa du Pausilippe, asile de silence, de paix, d'ennui.
« Cette fois, les prés ont assez bu, répétait M. Randon ; j'en ai assez de la bonne gouvernante, des bons laboureurs, des bons cousins, des bons fermiers : ils verront ! » Avec ce défaut de mesure qui est le propre des natures faibles aux prises avec les déconvenues de la vie, qui exalte provisoirement leurs sentiments et les fait monter de l'extrême nonchalance à l'extrême surexcitation, il se mit à pousser son pessimisme plus loin que la raison ne l'y autorisait, jusqu'à des limites où l'attendait le ridicule.
Ces gens des campagnes qu'il avait tant admirés, tant ■chéris en mémoire du divin Virgile, il ne les comprenait pas, en dépit de ses origines. Le mystère de l'âme paysanne si fermée, si défiante, toujours armée de ruse et toujours sur la défensive contre le « riche « qui remplace pour eux le seigneur d'autrefois, le déconcertait, le terrifiait : « Je veux qu'ils m'exècrent, » disait-il.
Il y réussit assez vite, d'autant qu'à bien dire, jamais -ces paysans n'avaient beaucoup aimé un homme qu'inconsciemment ils jalousaient, un homme qui ne s'était donné que la peine d'hériter, qui était des leurs, après tout par la naissance, qui s'était élevé du milieu d'eux par « la chance », une supériorité qui ne se pardonne point facilement en un pays fanatique d'égalité, sous un régime qui veut abaisser tout ce qui s'élève parce que toute médiocrité vient à lui, naturellement et comme d'instinct. Pourquoi la destinée,, qui devrait être égale pour tous,
n'est-ce pas, en République, leur avait-elle joué le mauvais tour de ne pas les faire aussi riches que le fils du père Randon, un paysan comme eux?
Les Dubois, les Robillot, les Merlain, les Chaumard, ah ! M. Randon était bien revenu de leur engouement pour eux ! Lorsqu'il parlait maintenant de ses cousins, il ne les appelait que les moustiques par allusion à ces méchants insectes qu'on nomme des « cousins », qui sont toujours à rôder autour de vous, pour vous soustraire un peu de votre substance, vous sucer : « Madame Alphonsine, ordonnait-il, vous nous ferez un repas sévère» j'attends des moustiques. » Il n'avait pas le courage de les éloigner de sa table par un coup d'autorité, mais voulait les détacher de lui peu à peu, en mécontentant leur estomac, qui était chez eux — M. Randon le savait maintenant — sur le chemin du cœur et y menait directement.
Lui qui, d'ordinaire, en ses heures noires, laissait presque toujours sa mauvaise humeur se vaporiser, pour qu'elle retombât en légère raillerie, la plus fine possible,, qui n'accusait point une tendance marquée à la « rosserie », eut des mots féroces. A M. Rotilly, cet ancien collègue du collège de Marnant qui était venu le voir en son Pausilippe et le complimentait d'avoir choisi, pour se retirer de la culture du potache, une aussi jolie campagne que Villenoisy, il répliqua :
— C'est vrai, Villenoisy est un bien joli village, mais il a des habitants, c'est dommage !
A l'abbé Nantois qui, par esprit de charité, lui reprochait les excès de rigueur, les injustices où l'entraînait l'amertume de son désenchantement, qui lui disait avoir rencontré Thérèse Robillot pleurant toutes les larmes de son corps à cause de l'attitude nouvelle, froide et rogue que le cousin Philippe adoptcdt depuis quelque temps, à l'égard de son mari, de ses enfants, d'elle-même, M. Randon répliqua ;
— Thérèse Robillot, pleure, eh bien, tant mieux ! Ça
lui lavera la figure : ce n'était pas sans besoin. Il y a des gens que seul le malheur débarbouille !
Personne ne fut épargné.
Ses fermiers, il était résolu à les traiter en ennemis, ou, tout au moins, en adversaires. Comment avait-il pu marquer tant de condescendance à ces éternels gémisseurs? A les entendre, ils étaient abonnés au malheur : rien n'allait plus, la nature leur en voulait, tout était détraqué dans le mécanisme des saisons : il faisait trop chaud l'hiver, trop froid l'été. Quand la terre avait soif, le soleil lui donnait à boire du feu. Avait-elle assez de pluie? le ciel s'entêtait à la noyer d'eau. Ça ne s'était jamais vu. Et le bétail, donc ! Ah ! on pouvait en parler, du bétail : ça ne pensait qu'à crever. Du reste, toutes les calamités connues, d'aucunes même ignorées jusqu'alors, couraient après eux et ne les manquaient jamais.
M. Randon n'était plus d'humeiu- à écouter les doléances de ces « professeurs de lamentations » comme il disait, et, lorsqu'il voyait entrer à la villa l'un de ses fermiers, lui qui avait été enfant de chœur au temps de sa jeunesse et se souvenait d'avoir chanté, le jeudi saint, les leçons empruntées à Jérémie, se mettait à fredonner, d'une voix dolente : Incipit lamentatio Jeremice propheta.
C'est qu'aussi ses fermiers ne se lassaient point de demander des diminations de loyer et des réparations, et des améliorations ; un hangar pour ceci, un bâtiment pour cela, toutes espèces de constructions pour toutes espèces de choses, et même pour rien du tout. La cloche qu'agitaient ces gens lorsqu'ils abordaient le propriétaire donnait toujours le même son : « Construction, diminution, réparation. » Cette chanson importunait M. Randon. Un jour, comme le fermier de la Barbotterie, émérite professeur de lamentations, entrait dans son cabinet et, tout aussitôt, lui disait : « M'sieu, j 'viens pour une réparation », M. Randon prit la position de l'escrimeur qui se met en garde : « Une réparation, s'écria-t-il, mais bien
volontiers, une réparation par les armes, j'entends, pas d'autre ! A l'épée ou au pistolet, à votre choix ! On se réconciliera sur le terrain. Je paie le déjeuner. >-
Le fermier publia par le village que M. Randon était « dérangé du cerveau ». Il s'en trouva plus d'un qui le crut. On s'accorda pour dire que, depuis quelque temps,, le propriétaire du p'tit Philippe paraissait bien « changé » : ceux qui ne peuvent se passer de tout expliquer en conclurent qu'il s'adonnait clandestinement à la boisson. On sait pourtant s'il était sobre et s'il avait gardé la santé de l'esprit, mais, tout de même, d'avoir fait à son fermier, en guise de réponse, un jeu de mots, c'était là un symptôme alarmant : cet ancien maître de belles-lettres avait toujours méprisé le calembour, qu'il plaçait, comme sport intellectuel, bien au-dessous du loto et du jeu d'oie.
Par principe, il refusait maintenant tout ce qu'on lui demandait. Il était bien décidé à défendre opiniâtrement ses droits de propriétaire, qu'il jugeait menacés par la conjuration de toutes les cupidités paysannes liguées contre lui. Certaines nuits d'orage, lorsque soufflait l'haleine puissante des tempêtes, M. Randon songeait en la tiédeur de son lit : « Je puis m'attendre demain matin à voir arriver l'un de mes chers fermiers qui viendra, nanti d'une tête de circonstance, m'annoncer des cataclysmes ! » Il se représentait la toiture des fermes, des bâtiments d'exploitation emportée par l'ouragan, les tuiles se soulevant comme les écailles d'une carpe sous le couteau de Mme Alphonsine. Il advint même que ses terreurs se trouvèrent justifiées. Un matin, après une nuit où le vent avait hurlé au malheur, sans discontinuer, le fermier Jacquelais parut : il avait sa figure de catastrophe :
— Au moins, fit M. Randon, d'une voix anxieuse, dès qu'il l'aperçut, ça n'a tué personne?
— Mais, vous le savez donc? dit Jacquelais ébahi.
— Je l'ai lu sur votre figure... Et combien de bâtiments démolis?
— Dame ! ma foi, il n'y a plus une tuile sur vos écuries : la toiture est par terre.
— Qu'elle soit ! Puisqu'elle est descendue toute seule, qu'elle remonte de même! Attendons... Du reste, qu'on me laisse tranquille, j'ai à travailler !
Encore un, Jacquelais, qui contribua à acclimater dans le pays l'opinion que le propriétaire du p'tit Philippe était sujet à des dérangements d'esprit ou à des soifs inconsidérées.
De ses quatre fermiers, Primages, de Jarnosse, qui « avait lu », était incontestablement celui qui importunait le moins M. Randon. A vrai dire, le fermier conscient négligeait son propriétaire, au point de donner à croire qu'il avait oublié cet « être de proie «, comme sa foi socialiste l'obligeait à dire. M. Randon était très décidé, cette fois, à lui rappeler qu'il vivait encore, que certaines sommes lui étaient dues. Depuis trois ans, Primages ne lui avait pas remis un sol en échange du domaine qu'il lui livrait et pour lequel il soldait réguhèrement les impôts. Étrange Primages ! il n'avait même pas cherché, comme Labize, à lui refiler ses mauvaises pièces de monnaie : c'était, sans doute, encore trop bon pour im propriétaire !
M. Randon résolut d'atteindre Primages par une lettre. Ce qui l'invitait à ne pas temporiser, c'est que, de tous côtés, venait à ses oreilles le bruit que le fermier de Jarnosse s'enrichissait, qu'il voyageait, remettait à neuf sa garde-robe, que sa femme et ses enfants étalaient un luxe de toilette inaccoutumé, qu'il payait ses dettes au risque de scandaliser les gens de son parti et que même, il avait été vu à Marnant sortant d'une succursale du Crédit Lyonnais. 'M. Randon implora l'aide de la douce ironie qui se montre toujours secourable aux nonchalants, aux timides, à tous ceux qui, sentant leur impuissance, aiment
mieux railler, critiquer qu'agir. Sous son inspiration, il écrivit :
« Monsieur,
« Vous me faites l'honneur d'exploiter une terre qui m'appartient et, en considération du précieux service qu'il vous plait de me rendre, le code français, toujours magnifique, vous octroie le beau titre de « fermier y, de « locataire », que vous avez bien voulu accepter. Cro}'ez que je vous en sais un gré infini. Je ne puis vous remercier mieux qu'en vous accordant — outre mon domaine de Jamosse dont vous jouissez librement — toute la reconnaissance dont je dispose ; puisez-y largement, sans vous gêner ; faites comme chez vous.
« Moins généreux à mon endroit, le code français m'impose l'affligeante qualification de « propriétaire », sous laquelle je suis comme écrasé de honte. Grâces vous soient rendues ! Vous êtes si réservé, si discret dans vos rapports avec moi que, jamais, jusqu'ici, comme vous en aviez l'indiscutable droit, vous ne vous êtes cru autorisé à m'infliger la plus frêle aumône par quoi vous m'auriez rappelé l'opprobre dont je suis couvert. Ah ! monsieur, que vous êtes bon !
« S'il ne tenait qu'à vous, j'aurais, depuis longtemps, oubhé la flétrissure dont j e suis marqué : vous avez tout fait pour m'épargner cette amertume. Malheureusement, il est dans la région, à Montbois, je puis préciser, un homme qui me paraît fermé à de tels sentiments de réserve et de délicatesse : il ne les soupçonne même pas, et je vous le dénonce comme le plus obtus, le plus endurci de mes persécuteurs. Oserai- je vous dire son nom? J'hésite, ne voulant pour rien au monde proférer un mot qui vous puisse offenser. Et pourtant, l'âpre nécessité m'oblige à ne vous rien cacher. Je vous le déclare, le rouge au front : cet homme, c'est le percepteur, au respect que je vous
dois. Tous les ans que le bon Dieu fait, cet homme — mais, est-ce bien un homme? — s'entête à me rappeler que je suis « propriétaire » et que je dois, pour reconnaître l'espèce d'infamie qui me vient de là, lui remettre certaine quantité de vil métal et de méprisable papier. Si le respect humain me cloue au logis, si je tarde quelque peu à l'ciller voir, croiriez- vous qu'il a le front d'insister ! Oh ! ■cet homme ! Et le voilà qui m'assaille de feuilles qui, de bienséantes au début, deviennent promptement incongrues : elles sont blanches, elles sont jaunes, elles sont vertes — oui, monsieur, vertes, cet homme ose tout ! — et j'imagine que toutes les couleurs de l'arc-en-ciel y passeraient si, de guerre lasse, je ne me soumettais à son bon vouloir. Il est sans miséricorde : on dirait vraiment qu'il goûte une joie méchante à se repaître de mon abaissement, à me montrer le collier de servitude que je porte au cou. Il s'oublie même jusqu'à me menacer. Oh ! -que de certaines fonctions dessèchent donc le cœur et atrophient un esprit né pour être libre, libre comme la vôtre, monsieur !
« Et que je ne m'avise pas, poxu: me dispenser d'acquitter le tribut, de lui opposer des raisons, de ceUes ■dont vous êtes si bien pourvu, vous qui êtes conscient, vous qui êtes intégral, vous qui savez, vous qui avez lu ! Il se refuse à les admettre, et même à les connaître ; en le quittant, j'ai le regret de constater que je suis un « incompris », cette triste chose ! Sous prétexte que je suis vaguement propriétaire de la terre dont vous vivez, vous et votre famille, cet homme veut mon argent. Il me demanderait mon sang qu'il me faudrait le verser entre ses mains.
« Or, monsieur, je me trouve en l'un de ces rudes tournants de la vie où un citoyen se voit dans l'obligation, combien cruelle ! de confesser sa détresse : si vous ne me venez en aide, je ne puis satisfaire la cupidité de celui •que la pudeur m'empêche encore une fois de nommer
devant vous. Il me faut du vil argent, et où donc pourrais-] e en récolter si vous ne m'en donnez? Exercer contre vous une contrainte, saisir vos récoltes, vendre votre mobilier, vos hardes aux enchères publiques, comme on dit que cela s'est pratiqué en des temps reculés et barbares, vous n'y pensez pas ! Mais, je serais honni de toute la région, traité de « vampire « par vos amis, de « mauvais monde « par d'autres ; on m'accuserait ouvertement de n'avoir pas d'entrailles ! Moi, un homme sans entrailles! Je serais à tout jamais perdu dans l'estime de tous, et dans la mienne propre. Je serais déshonoré à mes yeux. Mon ombre rougirait de m'accompagner.
« Vous avez la chance — oh ! que je vous envie ! — de ne rien posséder au monde, ce qui vous attire l'estime de vos concitoyens et d'insignes faveurs, celle entre autres de ne point connaître les persécutions du percepteur, — permettez ! — Vous êtes, monsieur, de ces heiueux mortels qui avez su obtenir la qualité d' « indigent » (du latin indigere, manquer de^ qualité aujourd'hui convoitée de tous les Français presque à l'égal des palmes académiques, qui octroie à ceux qui peuvent s'en orner la meilleure des pensions de retraite, le titre le plus sûr de la rente la mieux consolidée, assise qu'elle est sur l'indestructible frousse que vous inspirez aux bourgeois» qualité qui vous a valu à vous, monsieur Primages, de ne point détériorer prématurément la magnifique constitution ph3'sique héritée de vos blonds aïeux les Gaulois et, encore que vous n'ayez point quarante ans, d'avoir, dès cette vie, et par anticipation, un avant-goût du repos étemel.
« Je vous conjure d'user à mon endroit, avec une certaine modération, de ce privilège de gueuserie qui vous protège et qui vous va si bien que, s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer pour vous. Ayez pitié de moi, cher monsieur Primages. Le moindre secours sera le bienvenu. Jamais obole n'aura été mieux placée. Oh !
sachez bien qui vous implore : ce n'est pas ce quelque chose d'innommable dont ceux de la religion socialiste se détournent avec dégoût et qu'on appelle « un riche ». Un riche, pouah ! C'est un pauvre propriétaire dans le besoin et qui ne vous trahira pas, il en prend l'engagement. Non, non, ne craignez rien. Je promets de taire à tout jamais votre acte généreux pour que vous ne soyez pas couvert de confusion devant vos pairs et appelé <( vendu ».
« Ce beau geste sera pour vous un gage assiuré de bonheur. Je vous entendis très souvent — surtout aux époques où je me permettais de vous demander, comme aujourd'hui, l'aumône de l'indigent à son propriétaire dans le besoin — je vous entendis gémir sur la mortalité de votre bétail. Eh bien, si vous consentez à ouvrir votre main consciente pour en laisser tomber dans la mienne un léger subside, vos bêtes ne mourront plus : elles vivront, j'en ai la douce conviction. Un bienfait n'est jamais perdu.
« Dans cet espoir, monsieur, je vous prie de daigner vouloir bien agréer l'hommage de gratitude que vous offre, par avance, mon cœur émerveillé, gratitude inaltérable, croyez-le, et, si j'ose dire, imputrescible.
« Philippe Randon, propriétaire. »
M. Randon relut, non sans quelque complaisance pour lui-même, cette lettre où il distillait une vengeance subtile et qu'il avait pris plaisir à empoisonner de civilités caustiques : il la fit tenir au fermier de Jamosse et attendit la réponse. Ce fut Primages qui la lui apporta. Dès qu'il vit paraître l'homme qui « avait lu », M. Randon se mit sur la défensive, bien résolu, cette fois, à ne point reculer, ni capituler, mais à foncer droit sur l'ennemi. Sa surprise fut à son paroxysme d'entendre le fermier lui déclarer d'une voix très calme, en l'abordant :
— Monsieur Randon, j'ai reçu votre lettre... Eh bien, là, vrai, vous exagérez !
— J'exagère! En quoi, s'il vous plaît? Parce que je vous réclame ce qui m'est dû !
— Du tout, reprit Primages, vous avez raison ; un propriétaire, c'est un propriétaire.
— Hélas!
— Et comment voulez-vous donc, monsieur Randon, que les paysans, que vos fermiers vous respectent, si vous les traitez comme ça?
— Je ne les traite que trop bien.
— C'est ça que je vous dis. Avec des manières comme ça, vous n'en viendrez j amais à bout !... Monsieur Randon, je vas vous dire carrément la vérité : vous êtes un bon tomme et ça se sait, ça se voit, ça se répète et on ne se gêne pas avec vous parce que vous ne faites peur à personne. Vous savez : dans nos campagnes, ils aiment à geindre. Les journaux, pour vendre leur papier, les députés, quand ils font leur boniment avant les élections et qu'ils vantent chacun leur baume, disent aux gens qu'ils sont archimalheureux, qu'ils sont tondus par les riches, et patati, et patata, que ça ne peut pas durer comme ça, qu'il faut, à tout prix, que ça change. Les gens ne demandent qu'à le croire, pardi ! Ça fait toujours plaisir qu'on vous plaigne : chacun aime ça. Tenez, il y a ma femme : quand elle est malade, si j'ai le malheur de l'écouter et de la plaindre, alors, ça n'en finit plus et sa maladie dure le double de temps!... Eh bien, monsieur Randon, quand vos fermiers vous racontent qu'ils se serrent le ventre, que les temps sont durs, que c'est la misère pour le monde, vous avez toujours l'air d'être de leur avis. Faut pas les écouter, voyons. Autrement, ils vous roulent... On dirsiit toujours que vous avez honte d'être propriétaire, que vous leur en demandez pardon. Ils sentent ça. Mais, nom d'un chien, ça n'est vdéjà pas si i égalant d'être propriétaire par le temps qui
court! Ça ne rapporte pas si gros, aujourd'hui... avec les impôts, les réparations...
En écoutant ce discours qu'il ne voulut point interrompre, M. Randon avait l'air quelque peu hébété de l'homme qui ne comprend pas. Comment, c'était Primages, le collectiviste, le communard, Primages qu'il considérait comme une façon de Ravachol champêtre qui lui tenait ces propos de sagesse ! Il flaira un piège tendu à sa candeur de bourgeois : un instant, il soupçonna Primages d'être venu se moquer de lui, et, vraiment, l'ancien professeur convenait, en lui-même que, si son fermier avait de telles intentions, s'il faisait une pareille réponse à la lettre ironisante qu'il avait reçue, c'était, incontestablement, un a malin » et que lui, Philippe Randon, se trouvait roulé une fois de plus.
— Primages, fit-il sévèrement, combien êtes-vous rétribué par votre parti pour venir vous payer ma tête, à domicile?
— Mais, je ne me paye pas votre tête ! s'écria Primages avec im accent de sincérité qui impressionna M. Randon. Ah ! ça non !
— Mais alors?
— J'ai changé d'idées.
— Et comment ça s'est fait, ce prodige?
— J'ai réfléchi, voilà tout, dit Primages. Il y a un. tas de députés et de gens comme ça qui, une fois qu'ils sont en place, s'aperçoivent qu'ils ont promis au peuple plus de beurre que de pain et que ça ne se peut pas. Alors ils enlèvent du beurre...
— Autrement dit, ils réfléchissent.
— Oui, c'est ça, j'ai fait comme eux. Tenez, monsieur Randon, avec vous, je me sens à l'aise, je vas tout vous dire. Ma femme — elle est joliment pleignarde, mais y a pas meilleure — ma femme avait un frère qu'était comme qui dirait aubergiste, un marchand de vins, mais comme il n'y en a pas à Marnant, j e vous prie de le croire !
— Un bistro ! s'écria M. Randon, les yeux noyés d'admiration, mâtin!... Mais, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez si bien apparenté ! Vous aviez un parent bistro, vous, Primages?
— Oh ! répondit-il humblement, un mastroquet, comme ils appellent ça, dans les villes.
— Un bistro ! Un bistro ! Ah ! mais, ce n'est pas donné à tout le monde d'avoir un beau-frère si haut placé ! Savez- vous que ce n'est pas rien, un bistro ! Il n'y en a pas un en France qui ne puisse regarder les pasteurs de peuple, un député, un sénateur, un ministre, un quelconque de nos maîtres, sans avoir le droit de lui dire, comme l'autre : « Qui t'a fait roi? » Et vous n'en étiez pas plus fier pour ça ; ce qui prouve votre bon naturel !
— Ah ! dame, c'était une bonne maison ! Quand j'entrais là dedans, j'en avais la berlue. Bes glaces partout où qu'on se voyait de la tête aux pieds, des dorures en veux-tu, en voilà, un comptoir qu'on aurait dit qu'il était en vif argent. Et il s'en avalait là dedans, de l'absinthe et des autres liquides !... Quand vous pensez, monsieur Randon, qu'il y avait trois garçons qui s'échiîiaient, du matin au soir, à servir les clients...
— Je pense surtout, Primages, interrompit M. Randon, que vous vous égarez. Je cherche la relation entre le zinc de votre bistro de beau- frère et... votre conversion.
— Je vas vous dire, reprit le fermier. ]\Ion beau- frère ne se contentait pas de vendre de l'absinthe, de l'amer, du vermouth et des alcools, il en buvait.
— Alors?
— Alors, naturellement, il en est mort, et ma femme a hérité de lui une centaine de mille francs, pour le moins ! Même que l'État nous a écorchés pour les droits de succession, un vol, quoi ! Du douze du cent : c'est honteux.
M. Randon ne put réprimer plus longtemps l'envie de rire qui lui chatouillait la gorge ; il éclata.
— Je vois ce que vous entendez par réfléchir, fit- il...
Ah ! c'est vraiment un délicieux animal qu'un loup apprivoisé ! ajouta-t-il comme se parlant à lui-même.
— Je vas vous demander un petit service, reprit le fermier, c'est de ne rien dire à personne de ce que je vous apprends là. Si on savait que j'ai hérité, que je suis riche, eh bien, on m'emprunterait de l'argent de tous côtés. Si on voulait écouter tout le monde, on n'en finirait plus de donner !
— Allons, fit M. Randon narquois, votre conversion est complète, autant qu'elle a été rapide ! Plutus, le dieu de l'or, vous serait apparu en personne...
— Plutus, déclara Primages, je ne connais pas cet oiseau-là ! Encore un Américain, sans doute !
— Il méritait de l'être : en tout cas, il n'était pas de la sociale, le pauvre !... Vous ne saurez, jamais, Primages, combien je vous admire ! Voilà maintenant que vous parlez en vrai bourgeois bourgeoisant : « On n^ peut pourtant pas donner à tout le monde ! « Dire que vous avez trouvé ça tout seul ! Quelle puissance d'intuition ! Ah ! vous avez marché vite !
L'entretien se poursuivit ; Primages, sans fausse honte, avec l'ardeur du néophyte, confessa sa foi dans la vertu du capital : c'était là une chose sacrée et, péremptoirement, il s'opposait à ce qu'on y touchât. Il se sentait prêt à le défendre contre un monde d'ennemis. A l'idée malicieusement émise par M. Randon que l'État, passé au collectivisme, pouvait bien, un jour ou Tautre, accaparer le capital, Primages était pris d'une fureur sainte. Il appelait au secours tout ce qu'il peut rester, en notre pays, de puissances conservatrices, il poussait des cris d'effroi à réveiller tous les nonchalants qui, au lieu de veiUer au danger, somnolent sur leurs titres de rente : cet ancien « partageux « devenait l'oie du Capital.
M. Randon ne se lassait pas de s'émerveiller d'une si parfaite métamorphose. Une âme toute nouvelle habi-
tait ce réfractaire qui, maintenant, purifié de ses utopies, savait regarder en face les réalités de la vie, qui se montrait prompt à l'alarme pour ses intérêts comme un bourgeois de naissance. Primages s'ouvrait à des sentiments, à des idées, à des respects qu'il semblait qu'il ne dût jamais connaître. La solidarité latente qui, en temps de guerre sociale, lie les individus d'une même classe, qui ont les mêmes intérêts, doivent lutter contre le même adversaire, il l'admettait sans la comprendre. Il devenait plus policé, acquérait le sens d'une hiérarchie nécessaire et bienfaisante, découvrait en lui un besoin d'ordre, de sécurité, de stabilité, un appétit de considération, de respectabilité et même d'honnêteté : l'effet moralisateur qu'a sur tout homme le succès, s'affirmait en lui. Il se muait en propriétaire conscient et intégral. Ce qui l'avait autrefois séparé de M. Randon, c'était plus qu'un abime : des dettes. Primages consentait à l'oublier. Il voulait bien se rapprocher de celui en qui il n'avait vu si longtemps qu'un être de proie, un « vampire ». Le fermier de Jarnosse avait, dans sa façon de parler à son propriétaire, une nuance de famiharité, de confraternité. Il lui arrivait de dire : « Entre nous, monsieur Randon. » Il remit intégralement l'arriéré de ses fermages échus, et lorsque l'ancien professeur lui en eut donné le reçu, Primages le plia et le plaça dans la poche de son veston, sans même l'examiner, dérogeant ainsi aux habitudes des gens de ViUenoisy qui, s'ils recevaient un papier de ce genre, l'étudiaient, le scrutaient, le flairaient pour y découvrir le piège sournois tendu à leur ignorance et dans lequel ils auraient pu trébucher un jour. Celui « qui avait lu » comprenait aujourd'hui que ces manières soupçonneuses n'étaient plus de son état. Entre propriétaires, entre égaux, entre honnêtes gens, est-ce qu'on se défie?
M. Randon lui posa une question artificieuse :
— Mais, enfin, Primages, lui dit-il, étiez-vous sin-
cère, quand vous étiez socialiste, collectiviste, conscient et le reste? Croyiez- vous?
Le fermier parut s'interroger, se consulter un instant :
— Ma foi, fit- il, je m'arrangeais pour y croire... Oui, monsieur Randon, je crois que je croyais... Fallait bien.
— Alors, vous me considériez, moi propriétaire, comme un bandit, un vampire ! Merci bien ! Heureusement que vous avez réfléchi !... C'est drôle, il ne vous venait donc jamais à l'esprit que tous ces beaux systèmes pouvaient être des balivernes, nées dans des cerveaux brumeux, propagées par d'adroits compères? Vous ne vous faisiez donc jamais d'objections à vous-même? Vous n'y voyiez donc jamais de difficultés?
— Des difficultés, dit Primages, dame, je m'empêchais d'y penser : comme ça, j'étais tranquille.
Ils causèrent longuement, familièrement, en égaux, en amis. Primages ne pouvait s'empêcher d'exposer ses projets d'avenir à M. Randon, qui ne pouvait se retenir de taquiner son nouveau confrère en bourgeoisie :
— Mon pauvre Primages, fit-il, le couvrant d'un regard d'une pitié infinie, mon pauvre Primages, dire que vous voilà riche ! Vous perdez beaucoup, beaucoup, je vous assure ! Et d'abord, vous perdez le droit de vous plaindre, ce qui est une des grandes joies de l'homme en ce monde. Eh oui, on ne vous plaindra plus maintenant : c'est vous, au contraire, qui devrez plaindre les autres ! Vous serez un possédant. Un possédant ! Primages, il vous faudra, si vous ne voulez pas être honni, vous faire pardonner votre fortune, vous en excuser de votre mieux, et je vous préviens, les excuses ne sont pas toujours faciles à trouver, ni encore moins toujours prises en bonne part : on ne s'entend pas, quoi ! Vous perdez bien d'autres choses, en perdant votre qualité d'indigent qui est si recherchée de nos jours à cause de toutes les prérogatives qui y sont suspendues ! Votre avenir ne sera plus assuré, et maintenant que vous n'êtes plus indigent,
VOUS serez, sans doute, condamné à travailler pour éviter la misère — travailler, après tout, mon cher, ce n'est pas aussi dur que vous pourriez le croire, c'est une habitude à prendre, voilà tout ! — En tout cas, vous ne serez plus gâté, cho3?é, dorloté par la loi française, cette bonne maman ; vous ne serez plus le chou-chou de la République. Oh ! trop heureux, au grand soleil de Marianne, s'ils connaissaient leur bonheur, les indigents ! Vous ne connaitrez plus la douceur de vivre. Vous n'aurez plus droit à la révolution sociale. Vous ne serez plus abonné gratuitement à l'argent des autres.
— Je m'en moque, déclara le ci-devant indigent, avec la farouche intransigeance des nouveaux convertis, j'ai au Crédit Lyonnais à Marnant, un compte de dépôt, comme ils disent, n» 7749, qui vaut joliment mieux que tout ça!... Voyez-vous, monsieur Randon, continua-t-il, ce qui me plaît le plus dans cet héritage qui m'est tombé sur la nuque, c'est de me dire que je pourrai faire instruire mes enfants, qu'ils ne mèneront pas comme moi une vie de père Peinard !
— De père Peinard ! hum ! hum ! fit M. Randon, allons, n'exagérons rien, ami Primages.
— Oui, si je suis content, poursuivit le fermier de Jamosse tout à son idée, c'est à cause de mes enfants. Vous ne comprenez sans doute pas ça, monsieur Randon, qui vous êtes garé du mariage. Peut-être que vous avez bien fait, peut-être que vous avez mal fait, c'est selon... C'est égal, vous devez fameusement vous être à charge et ça doit vous mettre dans l'embarras quand vous vous demandez à quoi que vous servez ! Toujours n'avoir que soi à penser ! On doit avoir envie de se traiter de propre à rien. A la fin des fins, on doit en arriver à se dégoûter de soi !... Mais, je bavarde là et je fais faute à la maison...
Il se leva pour partir ; M. Randon tenta de le retenir :
— Pas le temps, répliqua-t-il. Quand je ne suis pas là ! Faut bien que je vous paye, n'est-ce pas, au prochain
terme, en attendant que je vous quitte pour me mettre à mon compte, quand le bail sera fini. Y a du travail...
— Tout doux, tout doux, mon bon, pas trop de zèle, au début ; ménageons la transition, vous attraperiez du mal, dit M. Randon avec un geste calmant.
— C'est facile à dire, mais qu'est-ce qui fera l'ouvrage? Des domestiques, des journaliers? C'est bon à rien.
— Ah ! dame, on n'est jamais bien servi que par soimême ! Les domestiques...
— Oh ! je vais vous dire, monsieur Randon, tout ça, c'est des parasites ! conclut, solidement, le ci-devant.
Le départ de Primages laissa M. Randon songeur : les paroles de son fermier : « A la fin des fins, n'avoir que soi à penser, on doit arriver à se dégoûter de soi », contenaient une leçon d'un suc un peu âpre et s'adaptaient bien à ses actuelles dispositions d'esprit. Elles répondaient à des pensées qui le hantaient et qui, depuis quelques semaines surtout, se faisaient singulièrement obsédantes. Eh 1 oui, il en venait à se dégoûter de luimême : à force de se toujours chercher en tout, il était las de se toujours rencontrer, d'être toujours seul à porter la vie.
La vie, mais quel intérêt avait-elle donc pour lui, qu'elle fût le passé, le présent, l'avenir? Lorsqu'il frappait sur son passé, qu'il l'auscultait pour savoir quels souvenirs de bonheur pouvaient lui venir de là, son passé sonnait le creux. Le présent n'était peuplé que de regrets qui ne voisinaient même plus, aujourd'hui, avec des désirs. Désirait-il encore quelque chose? L'avenir lui apparaissait effroyablement vide et noir, comme une migration solitaire vers la mort, dans la nuit sans étoiles.
Un sentiment qui, jusque-là, avait paru sommeiller obscurément dans les profondeurs de son âme, s'éveiUait en lui avec la force d'im instinct : il souffrait à l'idée qu'il s'en irait sans postérité, qu'il n'aurait pas d'enfants par qui il se prolongerait dans le temps, par qui il réali-
serait ce rêve inné en chacun de nous d'être immortel, de ne point mourir sans laisser l'étincelle qui perpétue la vie. Il lui était amer de se dire que personne ne souffrirait de savoir qu'U ne serait plus. Il s'éteindrait sans qu'une tristesse voilât de son ombre aucun cœur, oui, sans que s'élevât cette pauvre petite fumée de tristesse, éphémère sans doute, dans un monde où tout est périssable, même le chagrin, mais qui, du moins, fait dire : « Un homme a passé. « Quand la méditation l'amenait à la rencontre de ces sombres vérités, il ne se consolait pas d'être resté célibataire. Ah ! elles étaient bien vengées les jeunes filles d'autrefois, grand'mères aujourd'hui, qu'il aurait pu épouser, fleurs desséchées de son herbier de vieux garçon et dont le nom était inscrit, avec une note, ironique ou dédaigneuse, au registre des refusées. Il ne songeait plus à railler les petits jeunes gens qui s'en allaient, d'un pas allègre, se jeter, avec leurs brassées d'illusions, dans la mare aux sangsues du mariage. Comme Primages, M. Randon avait « réfléchi ».
Depuis trente ans, il faisait la chasse au bonheur, vainement. Ne l'ayant pas trouvé à la ville, il était venu l'attendre au village : le bonheur se dérobait. Avait-il pris la meilleure voie pour l'atteindre? Le bonheur était-il là où il le cherchait? M. Randon en doutait maintenant. Il commençait à comprendre que les véritables dupes sont ceux qui, pour n'être pas dupes, se sont voués au culte d'eux-mêmes. Il se surprenait à envier ceux qui se donnaient à une foi, à une idée, à un amour qui les prenait tout entiers. Il se mettait à , convoiter des <( obligations » qui le contraindraient à sortir de son moi, à besogner, à se dépenser, à souffrir pour d'autres. Il eût volontiers adopté et façonné à son usage la prière fameuse : « Seigneur, je me charge de mes ennemis, et même de mes amis, mais délivrez-moi de moi-même ! » « Oh ! gémissait- il, être l'abbé Nantois qui aime sa mission, qui a du contentement à bon marché
parce qu'un gamin de la commune a su son catéchisme et qu'il peut l'autoriser à monter Bon-Point, cet amour de petit carcan ! Avoir moi aussi un méchant cheval de quatre sous d'où je tirerais de la joie ! Être Primages qui, malgré qu'il ait abandonné — l'imbécile ! — l'état bienheureux d'indigent, a en réserve du bonheur : des enfants à aimer ! Être Mme Alphonsine qui aime la splendeur des maisons qu'elle est appelée à balaj^er ! d Aimer ! Aimer ! c'était facile à dire : M. Randon ne connaissait rien au monde qu'il dût aimer passionnément.
Sans doute, sa persévérante amitié pour Emile Lefresne avait été un bienfait pour lui. Loin de reprocher à son jeune cousin les soucis que celui-ci lui avait apportés, il lui en savait gré. M. Randon regardait comme les heures les plus douces de sa vie aux champs celles qu'il donnait aux intérêts du meunier de l' Étang-Neuf : il avait, du moins, l'illusion de souffrir pour quelqu'un.
Cette illusion il cherchait à la prolonger de son mieux. Il n'avait pas longtemps tenu rigueur au père Vallerin de ses propos incongrus au cours de la dernière visite qu'il lui avait faite. Il s'obstinait à vouloir vaincre la résistance du père de Berthe, à lui arracher son consentement. M. Randon n'osant, après son échec, se présenter de nouveau au Grand-Chêne, avait délégué l'abbé Nantois auprès du marchand de bétail, pour tenter de le convaincre. Le curé de Villenoisy était revenu déclarant : « Rien à faire. Le père Vallerin prétend qu'un homme qui a passé par la prison en garde l'odeur, que la caque sent toujours le hareng. » Chez le marchand de bêtes, les figures de style variaient, bien qu'empruntées toujours au règne animal, mais hélas ! la volonté restait immuable. Il semblait que le mariage d'EmUe Lefresne et de Berthe Vallerin entrât définitivement dans l'ordre des projets irréalisables, à tout jamais condamnés.
Le jeune homme n'acceptait point cet arrêt de mort de
son bonheur. Lorsque, après le décès du vieux Robillot, lui eut été signifiée l'ordonnance de non-lieu qui le mettait hors de cause, Emile Lefresne, par une démarche osée, tentait de fléchir l'entêtement du père VaUerin. Légalement, le meunier était un honnête homme, mais pour avoir été accusé, arrêté, emprisonné, restait sur lui cette odeur spéciale qui offensait la narine d'un déUcat comme le marchand de bêtes, dont la phrase : « la caque sent toujours le hareng » enveloppait, dans un aphorisme à l'écorce rude, une réalité très amère. Des doutes pouvaient subsister dans l'esprit de cet homme qui, pour s'expliquer les actes de son prochain, ne croyait guère à la vertu que s'il avait épuisé les autres hypothèses. Emile voulait paraître tout éblouissant d'innocence aux yeux du père de Berthe. Il lui semblait équitable que la justice — le moins qu'on puisse lui demander, à la justice, n'est-ce pas, c'est d'être juste ! — qui l'avait publiquement accusé, le lavât de cette tache par un acte également pubUc, qu'elle le désinfectât solennellement. Pour avoir été emprisonné par erreur, mis en vase clos, pendant quelques jours, est-ce que, vraiment, il était condamné à porter toute sa vie, sur lui, cette odeur de renfermé? Ce n'était rien moins qu'une réhabilitation qu'il souhaitait et entendait demander aux magistrats. Il partit pour Marnant.
M. ArdiUy-Duport, le plus beau des juges du ressort, fut violemment surpris de se voir demander audience dans son cabinet où il conférait avec M. le Procureur, par l'homme que sa seule signature avait transformé en innocent, quelque temps auparavant. Ce n'est point l'usage que les ordonnés de non-lieu viennent se présenter à la justice, dès qu'ils ont reçu d'elle un bout d'écrit qui les nettoie de tout soupçon ; il y a, tout de même, de la part du blanchi, une certaine défiance à l'endroit du blanchisseur. C'est ce que n'ignorait pas le juge d'instruction qui s'écria : « Qu'est-ce qu'il nous veut, celui-là? » Il ne tarda pas à l'apprendre.
Héroïquement, dès qu'il fut introduit, Emile Lefresne exposa sa requête, d'un seul trait :
— C'est une fameuse plaisanterie ! fit le procureur qui se trouvait en l'un de ces jours où son estomac, d'instrument de digestion, devenait appareil de torture, un de ces jours amers où « ça ne passait pas ». Alors, vous voulez que nous fassions tambouriner que nous sommes des imbéciles? C'est ce que vous désirez?
— Non, monsieur, balbutia Emile, mais, comme c'est par erreur que j'ai été arrêté, il me semble que j'aurais droit...
— Comment ! interrompit vivement M. Ardilly-Duport, mais j'ai signé en votre faveur un non-lieu, un non-lieu, vous entendez bien. J'ai signé ; vous êtes libre!...
Emile Lefresne était libre! Le juge d'instruction n'acheva pas sa phrase, mais sa mine scandalisée, mais son geste complétaient sa pensée qui était trop manifestement celle-ci : « Vous êtes libre, c'est déjà bien joli, qu'est ce qu'il vous faut donc, par exemple ! »
— Et que diable, voulez- vous? reprit, de son ton de réquisitoire, le procureur qui, sans doute, sentait venir la cruelle repasseuse qui torturait son estomac et ses dépendances. Vous voudriez qu'on vous fît des excuses, à genoux, la corde au cou? En voilà des mœurs ! Messieurs les nonlieu voudraient des excuses, maintenant ! Si jamais on en venait là, nous n'aurions plus qu'à brûler le Code pénal, et le Code d'instruction, et tous les Codes. Ce serait la fin!
M. le Procureur rejoignait ainsi, par la pensée, sinon par le style, le brigadier de gendarmerie de Montbois lorsqu'il versait ses appréhensions dans l'oreille de son collègue Lavot : « Si maintenant les accusés se mettent à être innocents, qu'est-ce que va devenir la justice? »
— Parfaitement, parfaitement, répétait M. Ardilly- Duport, ce serait la tin !
2f.4 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
Le greffier, branlant sa tête chenue, approuvait, approuvait, approuvait.
Emile Dufresne ne songeait qu'à prendre le large. Et que voulez- vous qu'il fît contre trois? Qu'il courût ! Il s'enfuit. Décemment, ce non-lieu ne pouvait pourtant pas exiger de M. Ardilly-Duport qu'en signe de repentance, il abattît la splendide barbe fauve qui servait de cadre d'or à sa figure d'icône ou qu'il mît au deuil ses ongles purs qu'il portait au bout de ses doigts comme des gouttes de lumière, comme autant de bijoux aimés.
Emile Lefresne sortit, tête basse, en murmurant : « Après tout, puisqu'elle m'aime, les autres penseront ce qu'ils voudront! « tandis que le plus beau des juges du ressort proclamait : « Si ce meunier tient tant que ça à paraître blanc, qu'il aille se rouler, ime heure durant, dans la farine de son moulin ! »
La magnifique résignation d'Emile Lefresne ne pouvait durer longtemps. Après une semaine pendant laquelle il ne parut point à la villa du Pausilippe, le meunier vint trouver M. Randon et lui déclara tout net :
— Cette fois, mon cousin, ma résolution est bien prise ; je pars pour le Canada.
— Vous voulez rire, enfant?
— Aucunement, je vous prie de le croire, mais vous admettrez que j'en aie assez de batailler contre la mauvaise chance ! Vous avez essayé de me sauver, vous m'avez prêté de l'argent ; vous savez comme cela m'a réussi; je suis arrivé à vous causer bien des tracas, des ennuis et à vous donner le regret de m 'avoir obligé, voilà tout. La guigne me poursuit. Mes affaires ne sont pas en voie de prospérité, il s'en faut de beaucoup. Vous pensez bien que mon arrestation et mon séjour à la prison n'ont pas contribué à me rendre une clientèle, ni même à m'attacher celle qui me restait. Je n'ai plus maintenant que les petits cultivateurs, ceux qui me paient mal ou ne paient point du tout. Les autres vont aux grands moulins qui
îont mieux, plus vite et à meilleur compte, je le reconnais. Il faut tout de même bien que je me rende à l'évidence ; j'ai affaire à des concurrents joliment mieux outillés, joliment plus forts que moi ! Je l'ai lu dans un livre que vous m'avez prêté : « il n'y a plus que les riches qui peuvent gagner de l'argent » ; dans le commerce, il faut ce qu'ils appellent des « capitaux ». Je ne connais ça que de nom, moi. De capitaux, je n'en ai point et je n'en attends pas. Alors, c'est tout naturel, n'est-ce pas, que j'aie songé à m'en aller dans un pays où il soit moins difficile de vivre, où il ne soit pas indispensable d'être millionnaire pour pouvoir gagner de l'argent. J'ai jeté mon dévolu sur le Canada.
— Mais ce serait donc sérieux? demanda M. Randon.
— Tout ce qu'U y a de plus sérieuxrmon cousin.
— Ah !... Votre décision m'étonne, mon ami... Berthe Vallerin est informée de vos intentions?
— Je n'ai pu lui en faire part, mais je sais d'avance qu'elle les approuvera; je m'en étais, du reste, ouvert à elle autrefois et si j 'avais consenti à remettre l'exécution de mon idée, c'est parce que nous gardions un petit espoir. D'espoir il n'y en a plus... pour l'instant, pour longtemps ! Elle sait ce que j'endure, ce que je souffrirais à l'avenir dans ce pays ; elle ne pourra que m'encourager. Elle m'attendra dix ans, vingt ans s'il le faut.
— Vous ne partiriez pas sans esprit de retour?
— Je reviendrai quand j'aurai en mains de quoi gagner de l'argent en France ; je suis sûr de réussir !
— Est-ce qu'il n'y aurait pas im peu de roman dans votre détermination? fit M. Randon hochant la tête d'un air sceptique.
— Mon cousin, dit fermement Emile Lefresne, je sais où je veux m'établir, tous mes plans sont arrêtés. Je me suis renseigné. Je n'ai rien laissé au hasard. J'ai marqué sur la carte l'endroit précis où je compte m'établir.
— Et où diable êtes- vous allé chercher ces précieuses indications?
— Oh ! dans un tout petit livre que j 'ai fait venir et que j'étudie depuis huit jours. Il a pour titre la Terre pour rien. Quel livre, mon cousin ! Je l'ai tant lu et relu que j'en sais des passages par cœur, les plus beaux. Il y a des pages entières que je me répète à haute voix quand j'ai des moments de doute, d'hésitation. Allons, cousin, est-ce qu'on peut résister à des descriptions comme celles-là? Tenez !
Et d'une voix déclamatoire, aux intonations maladroites, comme celles d'un enfant qui réciterait une leçon, Emile Lefresne se mit à' débiter, avec l'accent d'ime foi intense : « Ah ! paysan de France, enfant de notre vieille Gaule, ne prendras-tu pas ta part de cet empire choyé par la nature — c'est du Canada qu'il s'agit, mon cousin ! — découvert par nos pères, arrosé de leur sang?... Vois, la terre est riche et féconde, elle est neuve, eUe est Hbre et s'offre à toi ; elle n'attend que ton travail pour te donner des récoltes abondantes, pour procurer l'aisance à toi et aux tiens, à toi, maître dans ta maison, seigneur dans ton domaine ! »
— C'est beau comme un prospectus électoral de notre député ! remarqua M. Randon.
— (c Vois, poiusuivit Emile, qui, sans se troubler par les airs sceptiques de son cousin, haussait le ton, s'exaltait en récitant, vois : les rivières majestueuses serpentent dans la plaine, les milliers de lacs étinceUent au soleil, riches viviers. La grasse prairie ondule à perte de vue attendant le sillon. Sur les plateaux herbeux paissent dans l'immensité, libres, d'innombrables troupeaux. Vois^ déjà, çà et là, la douce langue maternelle résonne, le clocher et la croix se dressent, quelque coiffe blanche de bonne soeur appaxaît sur le seuil de l'école, les fermes des colons s'éparpillent dans la campagne, une paroisse grossit où vivent fraternellement Canadiens-Français, Français, Suisses, Belges. Ici encore, c'est la patrie. Tu ne l'as pa-:; quittée; tu l'as agrandie, tu l'as prolongée au delà ce
l'Océan. C'est elle encore que tu retrouves et que tu foules sur le sol de l'Amérique, c'est la Nouvelle- France rêvée par nos aïeux, ébauchée par eux et qu'achèvent les petits-fils pour l'honneur et la prospérité de la race ! «
Le jeune homme s'arrêta essoufflé. Il regardait M. Randon d'un air qui quêtait son admiration, qui voulait dire : « Est-ce qu'on peut y tenir, hein, quand on sait ça? »
— Mais, mon pauvre enfant, fit l'ancien professeur d'une voix très calme, c'est du Chateaubriand pour agence d'émigration que vous m'avez servi là ! Didier vous dirait comme à moi, à propos de mes goûts champêtres, que vous êtes une victime de la littérature ! Si c'est là ce que vous appelez des renseignements précis !...
— Oh ! mais, protesta le meunier, il y a une carte ; j 'ai déjà choisi l'endroit où sera mon lot, c'est dans la région de Winnipeg. Je sais le prix du voj-age : c'est cent quatrevingt-un francs vingt-cinq centimes, d'Anvers à Québec !
M. Randon crut sage, pour l'instant, de ne point étouffer tout cet enthousisasme sous des objections de bon sens. Il n'ignorait pas que le bon sens, s'il parle par une bouche édentée, est toujours suspect aux jeunes qui se défient de cette expérience et de cette prudence et de cette sapience dont les « vieux )> aiment à parer leur déclin, pour garder l'avantage sur leurs concurrents de la génération montante. Il se contenta de dire :
— Mais, votre mère, que devient-elle dans votre projet?
— Ma mère, fit Emile, mais eUe me suit ! Je n'aurais pas le courage de quitter la France si j'y laissais ma mère. Vous savez ce qu'elle est pour moi, ce que je suis pour elle ! A ce propos, mon cousin, je dois vous dire que ma mère désirerait beaucoup vous parler. EUe serait, je crois, heureuse de vous voir. Sans vouloir vous faire des reproches, je dois vous avouer que vous ne la gâtez péis ; vos visites sont bien rares. Vous avez un peu oublié le
chemin de l'Etang-Neuf. Ma mère s'en étonne et s'en plaint à moi, quelquefois.
M. Randon parut gêné :
— Mon cher Emile, fit-il après un silence, vous savez que je vous aime beaucoup ; je crois vous l'avoir prouvé. 11 me déplaît d'avoir avec vous des arrière-pensées. Puisque vous la provoquez vous-même, eh bien, je vais vous donner une petite explication ; vous verrez, par là, quelle confiance j'ai en vous Le sujet est bien un peu déhcat... enfin, avec vous !... Si je ne vais pas plus souvent voir votre mère pour qui j'ai de la sympathie, qui m'a été si dévouée pendant ma maladie, c'est que... c'est que... oui, vraiment, le sujet est très délicat... allons, Emile, dites-moi la vérité, est-ce que votre mère ne songerait pas à se remarier?
Le meunier eut un rire franc, large, sonore :
— La question n'est pas aussi drôle qu'elle le paraît ! s'empressa de dire M. Randon. Votre mère met une telle insistance à me parler de sa solitude. On croirait que. . .
— On croirait la vérité ! fit le jeune homme encore mal remis de son accès de gaieté. Si vous l'aviez demandée en mariage, je suis convaincu qu'elle n'aurait pas dit non... Cette pauvre maman ! Elle aurait fait là un sacrifice . un très grand sacrifice... poursuivit-il en phrases hachées car un rire s'attardait dans sa gorge. Elle m'aime... beaucoup... elle voudrait me voir heureux... riche. A cause de moi, pour que je sorte des soucis d'argent, elle se serait résignée à tout, c'est certain, même à se remarier. . . avec vous... avec un autre, pourvu qu'il puisse m'aider de sa fortune ! Oh ! celui-là, par exemple, n'aurait pas pu se vanter d'être épousé pour lui-même !
Ce fut pour M. Randon un grand coup de lumière qui l'éblouit ; il avait compris. Comme il ne voulait point paraître en posture humiliée devant ce jeune homme, il donna un autre tour à l'entretien. Lorsque le meunier fut parti, il revint à cette explication d'où son orgueil
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... 26ç>
d'homme sortait quelque peu fripé. Plus d'une fois, il s'était plaint de la manie innocente qu'avait Mme Lefresne de lui laisser comprendre qu'elle ne répugnait pas à l'épouser, mais, jamais, l'idée ne lui était venue de s'en offenser. Bien au contraire, son amour-propre d'homme, sa fatuité de vieux célibataire s'en trouvaient flattés. Il était « recherché » comme autrefois, alors qu'il tenait registre des « refusées». De savoir qu'il pouvait encore jeter quelque émoi dans un cœur féminin, lui inspirait de délectables pensées comme en conçoivent nos jeunes gens qui, revenant de conquérir une dot, croient toujours pouvoir dire à la manière de César : « Je suis venu, j'ai été vu, j'ai vaincu. »
Encore une illusion qui s'en allait ! M. Randon n'était pas aimé autant qu'il l'ambitionnait ; il le constatait une fois encore. Il s'en affligea plus que de raison, comme s'il se fût heurté à la plus douloureuse évidence : nos souffrances morales sont à la taille de notre âme. Maussade, désœuvré, en quête d'une « distraction » qui l'arracherait à lui-même, à sa mauvaise humeur, à son ennui, il ne trouva rien de mieux que d'aller faire visite à l'abbé Nantois. Il avait précisément des reproches à lui présenter. Le curé de Villenoisy, si assidu, autrefois, à venir, chaque dimanche, après vêpres, à la villa du Pausilippe, ne se montrait plus pour offrir la revanche à l'écarté. Pourquoi ce changement dans des habitudes qui semblaient chères à l'un et à l'autre? « Il m'est très attaché, pourtant, se disait M. Randon; c'est un ami!... Enfin, j'en aurai le cœur net ! »
Comme il pénétrait dans la cour du presbytère, M. Randon s'y rencontra avec Mlle Léontine Nantois, sœur de M. le curé, plus âgée que lui de dix ans au moins, et qui était à la fois sa cuisinière, son maître de chapelle, son bedeau, son sacristain, son organiste, parfois même son enfant de chœur (elle répondait aux prières de la messe de la grille de communion) . Dans sa longue et maigre personne, elle alliait à la douceur, à la timidité de l'agnelle
la simplicité de la colombe. Les sœurs de curés qui fleurissent les presbytères passent pour n'être point toutes bonnes a canoniser. Il en est, dit-on, qui sont un peu trop parlantes, un peu trop gouvernantes, un peu trop envahissantes ; l'avocat du diable trouverait aisément son compte à éplucher leurs vertus. Celles-là, avant de vêtir la robe de gloire, feront bel et bien, je le leur prédis, des années de purgatoire pour avoir, durant les jours de leur vie terrestre, apporté dans la maison du prêtre, les petites curiosités, les petites vanités, les petites malices des enfants du siècle. Les curés du doyenné qui fréquentaient le presbytère de Villenoisy s'accordaient à reconnaître que Mlle Léontine était l'honneur de sa corporation, qu'elle se montrait digne d'être une sœur d'évêque, et ils déclaraient à l'abbé Nantois : « Mon cher, votre sœur est le miroir des sœurs de curés. »
— Si seulement ma sœur consentait à s'y regarder!... soupirait le desservant de Litry.
M. Randon avait surpris Mlle Léontine qui, son tablier relevé par un coin, distribuait du grain à une tribu de poules blanches qui l'entouraient et venaient manger jusque sous sa jupe. Comme il apercevait, étendus sur la haie qui enserrait la cour, un dolman d'of&cier, un pantalon rouge à bande noire, et, sur le rebord d'une fenêtre, un casque d'acier à plumet écarlate, U voulut badiner :
— Pardon, medemoiselle, fit-il en se découvrant, c'est bien ici qu'habite M. l'abbé Nantois, curé de Villenoisy?... Je crains de m'être trompé, ajouta- t-il en désignant de la main le casque et les vêtements militaires épars sur la haie.
Mlle Léontine rougit depuis la pointe de son menton déjà effilé, jusqu'à la racine de ses cheveux dont les bandeaux plats lui couvraient pudiquement les tempes.
— Mais... balbutia- t-elle d'une voix effarouchée de petite pensionnaire, vous le savez bien, monsieur Randon, que c'est ici chez mon frère... C'est le presbytère.
— Oui, mais on se croirait dans la \-illa d'un officier, sur le boulevard Saint-Didier à flamant !
— M. le curé doit faire cette année une période d'officier de réserve à son régiment. J'ai sorti ses effets pour qu'ils prennent l'air... à cause de la naphtaline... C'est si terrible, les mites, ça mange tout !
— Ah ! mademoiselle Léontine, vous êtes l'ordonnance de M. le sous-lieutenant. Vous n'avez peur de rien, décidément... Et où est-il donc, notre officier de cuirassiers?
— Dans la salle à manger, monsieur Randon. L'abbé Nantois entendant parler dans la cour se montra
au seuil du presbytère à cette heure-là tout ensoleillé. Son corps restait dans l'ombre du corridor tandis que sa tête, qu'il penchait au dehors pour mieux voir, semblait auréolée de lumière. Il tenait à la main un grand sabre droit de cavalerie sorti du foiu^reau et qui flamboyait :
— Ah !< c'est vous, monsieur Randon ! fit-il.
— Oh ! mais, s'écria celui-ci, on vous prendrait pour l'ange du Seigneur qui défendait l'entrée du Paradis, après la chute de nos pères !
— Ce n'est pourtant qu'un sous-lieutenant de cuirassiers qui nettoie sa latte (i).
— Qui donc prétendait, s'écria M. Randon, que notre temps est banal ! Voilà que mon curé m 'apparaît ime épée à la main et, pas plus tard qu' avant-hier, comme j'étais allé à Marnant voir mon ami le commandant Duprieux, je l'ai trouvé qui raccommodait son chapelet ! Le père Hugo eût tiré de ces spectacles toute une page d'antithèses... Mais enfin, monsieur le curé, est-ce que vous partiriez en guerre?
— Qui sait !
— Allons donc ! Les gens de la Germanie sont bien trop occupés à fabriquer leur camelote pour songer à nous tomber dessus ! Au reste, je vois clairement ce qu'ils
(i) Son sabre.
auraient à y perdre, plus difficilement ce qu'ils auraient à y gagner. Ont-ils avantage à nous faire la guerre? Eh bien, non. Alors... Ils savent où est leur intérêt, car ils sont malins, très malins.
— Monsieur Randon, dit le curé, souvenez- vous do. Nabuchodonosor, roi des Babyloniens.
— Nabuchodonosor, je le connais de nom, j'ai entendu parler de cet homme-là, mais, du diable, si je me souviens de ce qui lui est arrivé !
— A cause de son orgueil, il fut changé en bête. jNIême chose adviendra certainement aux Teutons, si ce n'est déjà fait. A force de s'adorer eux-mêmes, ils s'abêtiront. Ce qui leur reste de raison s'obscurcira tout à fait ; ils perdront, avec le sens des réalités, le sens de leur intérêt, et la guerre sera : c'est prévu, c'est annoncé, c'est peutêtre imminent. Elle sera formidable, la ruée d'animaux. Il faudra, ce jour-là, entrer dans sa coquille (i) et tirer du fourreau le grand sabre que voici... Mais, je vous tiens là debout, monsieur Randon, sans même vous inviter à vous asseoir ! Entrez donc... Ce n'est pas ici le Paradis terrestre, et je n'ai pas reçu l'ordre de vous en interdire l'accès.
— Merci bien, fit M. Randon, je suis pressé... Au surplus, je ne suis point venu pour porter des compliments. Vous me délaissez, monsieur le curé. Où sont nos bonnes parties d'écarté du dimanche? Aurais- je donc démérité? M 'auriez- vous mis à l'index? Pourquoi ne vous voit-on plus à la villa?
— Je suis très occupé.
— C'est une excuse qui a trop servi à tout le monde : trouvez mieux que ça. Vous ne me ferez pas croire qu'à Villenoisy la piété de vos ouaiUes, plutôt tiède à l'ordinaire, soit devenue subitement si fervente qu'on assiège, tous les jours, votre presbytère pour se disputer vos absolutions!... Allons, il y a autre chose. Vous êtes la
l'i) Nom familier de la cuirasse dans les régiments de i'arme.
franchise même, je le sais. Parlez, monsieur le curé, votre serviteur écoute.
L'abbé Nantois parut se consulter un instant, puis, du ton résolu d'un homme qui se décide à tout dire, il déclara :
— Monsieur Randon, si je ne vais plus me battre avec vous à l'écarté, c'est qu'après expérience, j'ai reconnu que je perdais mon temps.
— Comment, du temps perdu d'aller voir un ami, de lui faire plaisir, de soutenir le moral d'un pauvre vieil abandonné !
— Je crois, reprit posément l'abbé, que vous ne savez pîis bien au juste ce que c'est qu'im curé. Un curé, monsieur Randon, c'est-à-dire un prêtre qui a charge d'âmes, n'a point reçu mission d'aller distraire ceux de ses paroissiens qui s'ennuient et qui, du reste, ne donnent que bien rarement, deux ou trois fois l'an, tout au plus, une heure de leur temps aux offices du dimanche. En me montrant aussi assidu à vos parties d'écarté, j'avais mon plan... qui a échoué. Si je vous visitais si souvent, si je me faisais votre partenaire aux cartes, j'avais l'espoir que la présence d'un prêtre, nos entretiens, nos controverses, nos disputes si vous le voulez, vous amèneraient à réflexion, vous suggéreraient quelques pensées de retour en vous apportant la lumière.
— L'apostolat de l'écarté !
— Il ne m'a pas réussi avec vous ; j'y ai renoncé.
— Dire, s'écria M. Randon d'une voix qui s'attristait, que vous veniez chez moi uniquement pour me convertir ! Avec votre franchise, monsieur le curé, vous me faites mal. Vous auriez dû me laisser mes illusions ; c'est si bon de se croire aimé pour soi-même. . . Alors, vous me lâchez?
— N'en croyez rien, monsieur Randon. Un curé ne lâche jamais personne de ses paroissiens, mais, je vous prive d'écarté, délibérément. Consignée au curé, la villa
du Pausilippe ; ordre de moi-même. J'ai d'autres âmes qui réclament mes soins et qui, je l'espère, en sauront mieux profiter que vous, mais sachez bien que je vous ai à l'œil ! Tenez- vous-le pour dit : je vous guette, et on vous aura, monsieur le penseur libre !
L'ancien professeur se sentait un peu gêné par le regard ferme, conquérant que l'abbé Nantois tenait arrêté sur lui. Il voulut employer la méthode dont il usait toujours en pareil cas : la douce ironie. Se tournant vers Mlle I.écntine Nantois qui, ayant fini de donner la pâture à ses poules, secouait son tablier pour en faire tomber les derniers grains d'avoine, il lui dit :
— Ah ! mademoiselle, que vous avez donc un terrible frère ! Si jamais, les gens de la nation puante, si guis de génie hircosa (i), sortent de leurs forêts pour foncer sur nous, et si M. le curé est aussi dur pour ces animaux que pour les vieux célibataires de Villenoisy, il en découdra, avec son grand sabre, des aunes de peau allemande ! De quoi garnir, à son retour, les dessus de malle de toute sa paroisse !
— Oh ! monsieur Randon, protesta la rougissante Léontine, c'est certain qu'il en tuera beaucoup, mais ça lui fera tant de peine ; il est si bon, mon frère !... Si seulement, il était sûr, avant de les tuer, qu'ils se soient confessés, il aurait moins de chagrin!... Pourvu, du moins, qu'ils ne viennent pas jusqu'ici ; j'en mourrais de peur !
— Alors, gare à vos confitures ! mademoiselle, dit M. Randon taquin. \''ous savez qu'ils mangent ça avec tout, même avec de la philosophie !
— C'est que des pots de confiture, reprit Mlle Léontine, j'en ai plein un grand placard dans la chambre de Monseigneur, derrière le lit!...
— Ils n'en laisseraient point, remarqua le curé ; ils prennent tout ce qui leur tombe sous la patte : nos
(i) Si quelqu'un de la nation qui sent le bouc.
pendules, autrefois!... Mais, vous savez, qu'Us ne s'y flottent pas !
Et l'abbé Nantois, de son grand sabre de cavalier, coupa l'air devant lui, hardiment, comme s'il eût voulu abattre, d'un seul coup de sa latte, ces mains rapaces qui menaçaient les pendules de France et les confitures de sa sœur.
— C'est étrange, fit M. Randon qui tenait à finir par un bon mot, ces brutes ont l'esprit de recueillement !... Mes hommages, mademoiselle, au revoir, mon lieutenant, ajouta-"c-il en saluant l'abbé Nantois et sa sœur.
Lorsque M. Randon eut quitté le presbytère, sa mélancolie, qu'avait un peu endormie cette vision de son curé lui apparaissant dans im rayon de soleil, une épée nue à la main, se réveilla et s'aggrava. De cette excursion à la recherche d'un réconfort moral, il rapportait une nouvelle désillusion : « J'aurais mieux fait de n'3^ pas aller, se disait-il. Sans doute, l'abbé Nantois est un ami pour moi, mais s'il m'aime, c'est avec l'idée de me convertir ; c'est parce qu'il me voit tout couvert de péchés et qu'il voudrait me savonner. Il aime le salut de mon âme beaucoup, et moi par-dessus le marché... Et les autres donc? Emile Lefresne et Berthe Vallerin ont bien pour moi quelque petit attachement, mais s'ils m'aiment, c'est parce qu'ils s'aiment, que je suis pour eux une espèce de trait d'union, que loin de les empêcher de s'aimer, je seconde leur inclination. Que je m'avise de contrarier leurs rêves et je verrai !... Ils m'aiment eux aussi, comme l'abbé, par-dessus le marché ! Le jeune Emile m'annonce qu'il veut franchir les océans pour chercher fortune làbas et rentrer un jour, avec le magot, pour retrouver sa Berthe ; il ne lui vient même pas à la pensée que cette vieille bête de cousin Philippe puisse avoir pour lui quelque affection, ou s'il s'en doute, il n'en a cure ; il ne se dit pas que son départ va augmenter encore mon isolement. Non, aucun regret de me quitter, tout pour l'autre : un
amoureux, quoi!... Mme Lefresne!... n'en parlons pas, je ne suis pour elle qu'un riche, im propriétaire, de la matière épousable, enfin !.,. Mes cousins, cousines, cousinots, cousinettes, toute la bande des moustiques, ça m'aime parce que je dois mourir un jour. Supposons que je sois immortel, non pas provisoirement, à la manière des académiciens, mais pour de vrai, cette grande amour qu'ils ont pour moi, et qui, lorsque je suis malade, augmente avec mon degré de température, n'aurait pas la vie dure !... Où sont-ils donc, ceux qui m'aiment? Mon Dieu, que je suis donc seul ! »
Plus M. Randon prolongeait sa méditation désolée, plus s'avivait en lui le sentiment de sa solitude de cœur, de son délaissement. A tout instant, une figure venait se placer d'elle-même sur l'écran de sa pensée : celle de Mme Pardolles et c'était pour lui un vrai soulagement que d'évoquer cette image : « Sincèrement, songeait-il, il n'y a qu'elle. Toujours, elle se montre pour moi pitoyable, bonne : elle me comprend. Oh ! je ne dis pas qu'elle m'aime, bien que les souvenirs d'un premier ajnour soient joliment puissants... chez la femme ! Qui sait!... Oh! c'est d'un grand secours dans la vie, cette assurance qu'un cœur est à vous, qu'on n'est pas — à cinquante- cinq ans ! — un enfant trouvé, un « assisté » qui, s'il veut, à tout prix, aimer quelqu'un, ne peut donner son affection qu'à ceuxlà qui veulent bien lui faire l'aumône de se laisser aimer !.., Mon Dieu, que je suis donc seul ! » répétait-il pour la vingtième fois.
Un jour que cette évidence lui semblait plus lourde à porter encore que d'ordinaire, M. Randon se rendit à Montbois et implora de Mme Pardolles la faveur de venir lui faire visite aussi souvent qu'il lui plairait. Il fut surpris et charmé de ne point trouver de résistance, comme il s'y attendait : il prit ainsi l'habitude, qui, bientôt, lui fut infiniment douce, de ne point quitter Montbois sans aller causer quelques instants avec elle. Il en vint même, sur
l'invitation qu'elle lui en fit, à laisser son cheval et sa voiture chez Mme Pardolles tandis qu'il circulait par la ville pour les « commissions ».
La villa de Mme Pardolles devenait ainsi, en quelque manière, sa maison ; il avait l'illusion de s'y croire en famille : ne se rencontrait-il pas là, parfois, avec Berthe VaUerin avec qui on parlait du projet d'Emile Lefresne de s'expatrier pour préparer le bonheur de l'avenir ? Il trouvait une jeune fille toujours vaillante, prête à la lutte et qui l'émerveillait par son inflexible douceur, sa résignation active : « Ah ! si j 'avais une fille comme celle-là ! » se disait-il. De ces entretiens où son cœur desséché d'égoïste trouvait à s'épanouir, il emportait toujours une impression réconfortante. Il lui semblait que la maison de Mme Pardolles se faisait chaque jour, pour lui, plus accueillante, plus intime, que la vie avait pour lui quelques sourires. Peu à peu, ses visites, qu'au début il espaçait prudemment, devinrent quotidiennes. S'U n'avait aucune raison d'aller à Montbois, il s'ingéniait à se forger des prétextes, et, lorsque, malgré tout, il ne pouvait s'y rendre, la journée lui semblait pesante, interminable, perdue pour lui, puisqu'elle ne lui avait donné aucune joie.
L'assiduité de M. Randon à la viUa de Mme Pardolles ne pouvait passer inaperçue à Montbois où, comme dans toutes les petites villes, derrière le rideau de chaque fenêtre, se tenaient braquées des paires d'yeux qui inspectaient la rue, cherchant à repérer la vie du prochain. Déjà on s'étonnait, on allait « causer » (si vous avez vécu, l'espace de quelques années, en quelque petite bourgade de province, vous saurez ce que « causer » veut dire), des « bruits » allaient courir et M. Randon n'ignorait pas qu'une fois partis, il n'était au pouvoir de personne de les arrêter. Il avait des scrupules de provoquer ainsi les commérages, mais Mme Pardolles, qui connaissait le précepte de l'Écriture : « Prends soin de ta réputation », paraissait l'avoir oublié, se croyant sans doute bien défendue contre les
ir.orsures des vipères de l'endroit par cette transparente honnêteté de sa vie qui devait faire fuir la vermine : « Si elle voyait son bon renom en danger, se disait M. Randon,. elle me prierait délicatement de m 'abstenir. » Cette pensée qu'elle pouvait lui interdire sa maison, lui donnait comme le frisson. Ses visites quotidiennes, il ne saurait plus s'en passer.
M. Randon se fût rassuré pleinement s'il eût appris que Mme Gardin, l'épicière de la place, qui, de son comptoir,^ présidait le bureau des nouvelles de Montbois, voulait bien donner des rencontres de son client avec Mme Pardolles l'interprétation la plus favorable : « Ça pourrait bien finir par un mariage », déclarait-elle. Mme Pardolles, sa meilleure cliente, « allait se marier avec M. Randon, son. meilleur client ; on aurait enfin du « nouveau », ce qui est sans prix à Montbois. Il y aurait là matière à commentaires inépuisables, à des palabres sans fin avec les madames de la ville. Déjà, Mme Gardin supputait le gain qui pourrait lui échoir des noces Randon-Pardolles qu'elle ne se figurait qu'exceptionnellement fastueuses. Des gens si riches !
Une femme, pourtant, de ceUes à qui rien n'échappe» dont l'esprit est perpétuellement aux écoutes, qui devinent ce qu'elles ne savent pas, et flairent de très loin la catastrophe qui les menace, ne considérait pas avec la même sérénité que Mme Gardin, l'événement que tant de s\-mptômes semblaient annoncer : c'était Mme Alphonsine. Elle n'avait pas été longue à s'apercevoir que, dans la vie de son maître, il y avait « quelque chose de changé ». Pourquoi ces voyages à Montbois qui, de fréquents qu'ils étciient, devenaient maintenant quotidiens? Pourquoi cette recherche d'élégance, ces raffinements dans sa toilette» singulièrement suspects chez un homme qui, jusque-là» comme M. Randon, n'avait jamais pris grand soin de son extérieur? Et ces achats réitérés de cravates toujours jeunes, toujours claires, parfois éblouissantes! Et ces
deux pinces « redresse-poils » que, chaque matin, M. Randon s'adaptait sous le' nez, qui faisaient songer aux mandibules d'un insecte et avaient l'ambition de relever aux pointes sa maigre moustache, de donner à ce vieillard en instance de jeunesse, un petit air sous- lieutenant ! Quelles mœiu-s de vieux beau ! Mme Alphonsine en rougissait pour son maître qui semblait avoir toute honte bue. Et tous ces flacons qui, maintenant, transformaient la table de toilette en rayon de parfumerie, en vitrine de coiffeur, ces eaux, ces huiles, ces brillantines, ces pommades et ces cosmétiques ! S'imaginait-il donc qu'avec toutes ces essences et tous ces bamnes il allait rendre quelque lustre au demi-quarteron de cheveux gris qui avaient résisté aux intempéries de ses cinquante- cinq hivers? A quand les élixirs qui redonneraient à ces survivants d'un grand désastre leur jeune vigueur, leur couleur primitive? A quand les teintures? Mme Alphonsine les attendait.
Pour chercher la femme, et pour la trouver, on peut compter sur les femmes. Mme Alphonsine n'eut, au reste, pas une longue enquête à mener : ce n'était pas d'hier qu'elle haïssait Mme Pardolles, qu'elle pressentait que le malheur lui viendrait de cette « faiseuse d'embarras ». Mme Alphonsine tenait à « sa place » parce que M. Randon, dans sa nonchalance, la laissait régner sur la maison où rien ne brillait sans sa permission, où elle seule distribuait aux meubles qui le méritaient de larges tartines d'encaustique. Eh ! quoi, elle allait se voir déposséder du gouvernement de la villa du Pausilippe, de la surintendance des parquets ! A la cuisine, son apanage, elle ne serait plus chez elle : le sceptre du commandement, la cuillère à pot, allait passer à d'autres mains ! Et le moyen d'empêcher cette catastrophe? Mme Alphonsine n'en connaissait pas. Une rage froide, persistante, incoercible la minait, lui creusait les joues. Ne pouvant s'en prendre à Mme Pardolles qui était à l'abri de ses coups de pointe, elle avait résolu de se venger sur M. Randon.
2So S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
Elle entreprit contre lui une lutte sournoise, perfide, où elle déploya la souplesse de sa nature féline. Avec un sens très sûr, qu'aiguisait la jalousie, des points faibles, vulnérables de l'adversaire, elle attaqua M. Randon dans ses goûts, ses préférences, ses manies, ses habitudes les plus anciennes, les plus aimées, qui constituaient, à vrai dire, toute sa part de bonheur en ce monde.
L'histoire a connu la guerre des Deux-Roses. La villa du Pausilippe vit éclater la guerre des Deux-Pantoufles. Mme Alphonsine s'ingéniait à « égarer » l'une des pantoufles de M. Randon qu'il était accoutumé de trouver, le soir, au côté gauche de son Ut et on n'eût pu, sans être pris de pitié, apercevoir l'ancien professeur courant, un pied chaussé et l'autre nu, d'une pièce à l'autre en quête de l'introuvable pantoufle. Il en souffrait comme d'une dérogation grave à une chère habitude, mais il lui fallait se rendre et renoncer à rencontrer ses deux pantoufles accouplées : la gouvernante ne le voulait pas.
Elle se mit, pour le repas, à lui infliger tous les mets qu'il exécrait, prétendant qu'elle ne trouvait rien d'autre à se procurer pour la table. La naturelle gourmandise de M. Randon en fut molestée. Il n'eut bientôt d'autre ressource pour se défendre et éloigner de lui les mets abhorrés que d'user d'astuce, que de simuler un extraordinaire attrait pour les aliments, les condiments, les assaisonnements qu'il n'aimait pas ; on ne les lui servit plus. C'est ainsi qu'il reconquit le droit de ne plus manger des épinards qu'il méprisait, des carottes qui ne lui inspiraient que de la haine.
M. Randon. qui, ainsi qu'il convenait à son âge, avait ses manies, exigeait que son lit fût fait d'une certaine manière, que les couvertures, la courte pointe, les draps fussent ramenés fermement entre le sommier et le matelas. C'était un des petits bonheurs de sa journée, le dvsrnier chaque soir, d'entrer, tel un coupe-papier dans les feuillets d'un livre, dans des draps rigoureusement serrés qui le
comprimaient de toutes parts, qui emprisonnaient son torse, ses bras, qui l'étranglaient presque. Il dut renoncer aussi à cette joie de chaque jour à laquelle il tenait comme à un vice. Mme Alphonsine s'entêta à lui confectionner un lit flasque, mou, où il avait la sensation, lorsqu'il y pénétrait, de s'étendre dans une omelette mal cuite : « Est-ce qu'elle me prend pour une tranche de lard? » maugréait-il. Il dut se résigner à coucher dans un lit « baveux » : ordre de sa domestique !
Les contraires s'attirent : Mme Alphonsine aimait les fleurs, et on eût pu croire vraiment que les fleurs l'aimaient ; certaines espèces assez rares qui s'obstinaient à ne point prendre racine quand M. Randon les cultivait lui-même, prospéraient étonnamment quand la gouvernante leur donnait ses soins. EUe s'aperçut que son maître coupait les plus belles de ces fleurs pour en faire des, bouquets qu'il emportait dans sa voiture. Pour qui? Mme Alphonsine ne le savait que trop : elle décréta que ces fleurs avaient vécu. En huit jours, on les vit toutes se flétrir, sécher sur pied. M. Randon n'emporta plus de bouquets avec lui, lorsqu'il allait à Montbois.
Au reste, toute observation était vaine : Mme Alphonsine refusait d'obtempérer. Elle négligeait maintenant certaines paxties du service où elle savait que les manquements atteindraient M. Randon au point le plus sensible de ses goûts, de ses habitudes, de ses manies. Aux remontrances, elle répondcdt qu'elle n'était point une bête de somme," qu'elle ne pouvait suffire à tout. Puis, toujours abondante en paroles, elle mettait un quart d'heure à démontrer qu'elle n'avait pas eu le temps de faire un travail qui n'eût pas demandé plus de cinq minutes à exécuter. Redoutant l'inondation des mots, M. Randon s'y dérobait par la fuite.
Enhardie par ses succès, travaillée par sa jalousie qm s'intensifiait en s' assouvissant, la gouvernante, pour frapper au cœur M. Randon, se laissa aller à commettre
un attentat sur une image que, depuis quelque temps, il s'était mis à vénérer. Il avait retrouvé, dans le tiroir réservé à ses papiers de jeunesse, une photographie de Mme Pardolles à vingt ans et qu'il avait négligé de renvoyer au jour de la rupture. Il rendit de grands honneurs à ce portrait, le glissa dans un cadre de cuivre ciselé qu'il plaça sur sa table de travail pour l'avoir toujours sous les yeux. Mme Alphonsine ne fut pas longue à reconnaître, dans la fleur en bouton, la rose épanouie qu'elle détestait sous le nom de Mme veuve Pardolles : elle voua cette image à l'extermination. Un matin, en entrant dans son cabinet, M. Randon s'aperçut que le verre du cadre était brisé et qu'une énorme tache d'encre s'étalait sur le portrait, couvrant toute la ngure. M. Randon s'emporta, appela Mme Alphonsine, pris d'un irrésistible besoin de l'injurier :
— Je le savais, dit la gouvernante, froidement, c'est, la chatte de Monsieur qui a tout fait... Aussi, Monsieur laisse entrer sa chatte ici à toute heure du jour...
— La chatte, je la connais ! s'écria M. Randon étranglé de colère. C'est vous qui, lâchement, méchamment, honteusement, avez sali ce portrait !
— Je vois bien, fit-elle, toujours calme, que Monsieur cherche à me faire tourner en bourrique.
— Non, madame, si j'avais le pouvoir de vous changer en bête, je ne ferais pas de vous la compagne de l'âne, ce serait trop d'honneur ! C'est en tigresse que je vous vois, oui, en tigresse !
Mme Alphonsine se contenta de répondre, la voix toujours implacablement correcte : « Je pardonne à Monsieur ses insultes, il n'est pas responsable en ce moment. Mademoiselle le disait bien : « Quand un homme a une femme en tête, il a le diable au corps. »
— La paix avec votre Mademoiselle ! proféra M. Randon. C'était une vieille imbécile 1 Pour vous avoir gardé avec elle I...
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... 28a
Ayant dit, il quitta la pièce précipitamment. C'est qu'une effroyable tentation venait de l'assaillir; il se tenait à quatre pour ne point appliquer sur la face blafarde de cette gouvernante une main frémissante. Quel soulagement c'eût été pour lui ! Il s'enfu3^ait pour ne point commettre un acte que réprouvaient les lois de chevalerie. Cette femme, pourtant, il la frappa, mais avec une fleur de rhétorique.
Dès qu'il fut dans le couloir :
— Cette subalterne, cria-t-il, étendant le bras dans un geste de proconsul, si j'eusse été, à la belle époque, citoyen de la grande Rome, je l'aurais fait jeter aux murènes^ par mes esclaves 1
Cette vision de sa gouvernante dépecée toute vive par des murènes voraces, apaisa le tumulte de son âme et calma ses nerfs révoltés.
— Dire, fit-il tristement, que je ne me suis pas marié pour rester libre ! Pour garder mon indépendance ! Elle est propre, ma liberté ! Elle est fraîche, mon indépendance ! Moi qui ne voulais dépendre de personne, je dépends de tout le monde, de mes fermiers, de mes cousins, des gens d'ici, horreur ! d'une Alphonsine qui me fait passer par où elle veut ! Oui, je dépends de cette créatiire comme le pendu dépend de la corde qui le tient en l'air!... Oui, dire que j'ai renoncé au mariage, que j'ai tout sacrifié pour être hbre ! Ah ! quand je songe à ce que j'ai perdu^ à ce que j'ai dédaigné ! Pauvre serin que je suis!... Si,, du moins, quoiqu'en servage, j'étais heureux ! Ah bien, ouiche ! Heureux, moi? Peut-on être heureux lorsqu'on n'a. personne qui vous aime, lorsqu'on est épouvantablement seul!... Oui, seul! seul! seul!... Ah! si Mme PardoUes voulait !
« Ah ! si ]\Ime PardoUes voulait », cette phrase où avaient trouvé refuge ses déceptions, ses regrets, sescraintes, ses espoirs, quand M. Randon l'eut, pendant une semaine, portée dans son cerveau, se condensa en une
grande résolution qu'il voulait exécuter sur-le-champ. Il se défiait de lui-même et savait que s'il temporisait, il n'aurait plus le courage d'accomplir un acte aussi téméraire, qui l'exposait au danger qu'il redoutait par-dessus tout : au formidable danger d'être ridicule. Ramassant son courage, décidé à braver les plus grands périls, celui même de paraître en posture humiliée, comme un homme qui n'a plus au monde qu'une chance de salut et qui va la jouer, il se rendit à Montbois, pour demander Mme PardoUes en mariage.
Mme Pardolles était trop perspicace pour ne pas deviner, à l'attitude de M. Randon, qu'il y avait « du nouveau ». Manifestement, il était venu, ce jour- ci, pour de grandes choses. Son air intimidé, ses yeux inquiets, sa parole un peu saccadée, son agitation, qui le faisait se tourner, se soulever, se trémousser, comme si le fauteuil Louis XV qui lui avait tendu les bras à son arrivée eût été tapissé d'aiguilles, tout révélait un homme qui se prépare à exécuter une détermination suprême, celle qui, depuis quelque temps déjà, s'annonçait, que Mme Pardolles attendait.
Après s'être, tout d'abord, avancé pour reculer ensuite, après avoir tergiversé, louvoj^é, M. Randon, dans un sursaut de bravoure, alla droit à son sujet :
— Madame, fit-il, croyez-vous, là, sincèrement, que l'on puisse refaire sa vie?
— Très sincèrement, je le crois, répondit- elle.
Il parut méditer un instant, puis, craintivement, sur le ton d'un enfant qui confesse sa faute et tremble de n'être point pardonné :
— Je ne suis pas heureux, poursuivit-il, j'ai manqué ma vie... Je reconnais mon erreur... Ah! si c'était à recommencer!... Si j'étais plus jeune de trente ans!
— C'est le souhait que nous formons tous, bien vainement du reste, dit Mme Pardolles.
— Lorsqu'on a... lorsqu'on a... cin puante- cinq ans.
reprit M. Rajidon qui cherchait ses expressions, semblait vouloir peser chaque mot, ainsi que nous sommes accoutumés de faire aux heures graves où toute parole est un acte, lorsqu'on a compris qu'on s'était trompé... A mon âge enfin, croyez- vous, madame, et je vous le demande en toute confiance, qu'un homme, sans être ridicule, aberrant, puisse penser au mariage?
M. Randon baissa la tête comme le coupable qui, dans un élan de sincérité, se décharge de l'aveu le plus pesant et qui, tout confus, attend le verdict, mais Mme Pardolles ne semblait point pressée de venir au secours de son visiteur en détresse.
— Mon Dieu, fit-elle, il est permis à tout âge de désirer le bonheur.
■ — Le bonheur! s'écria- t-il, ah! j'ai conscience, il y a trente ans, de lui avoir tourné le dos!... Si j'avais su!...
Mme Pardolles ne se hâtait point de comprendre : ce silence mettait au supplice M. Randon, Il prit le parti de s'accuser, afin d'obliger ainsi Mme Pardolles à parler, car il comptait sur son indulgence et ne doutait pas qu'il n'y eût droit :
— J'ai été un lâche, un misérable, dit-il. Elle ne protesta que par un sourire :
— Oui, oui, reprit-il, un misérable, un lâche ! Ah ! j'en ai été bien puni! Le châtiment a assez duré... Il dépend de vous seule qu'il cesse... N'auriez- vous pas pitié de moi... Maintenant que vous êtes redevenue libre?..
— Monsieur Randon, interrompit doucement Mme Pardolles, voulez- vous que nous remettions à un peu plus tard la suite... et la conclusion?.,. Je ne me sens pas très préparée à vous faire une réponse,
■ — Je me soumets, madame, à la condition que cette conversation ébauchée, vous me permettiez de la reprendre un jour... bientôt.
Elle eut une seconde d'hésitation :
— Je vous le permettrai, fit- elle.
Lorsque après un quart d'heure d'entretien rigoureusement banal sur des thèmes indifférents, M. Randon quitta Mme Pardolles, il se dit, le cœur en joie : « Elle m'aime : la preuve, c'est qu'elle a tout fait pour que je croie le contraire. » Pour ce célibataire, les femmes, la plupart du temps, par instinct de nature, s'ingéniaient à ne laisser voir que le moins possible de leurs sentiments vrais, si bien que, pour les connaître, il convenait d'admettre souvent le contraire de ce qu'elles manifestaient par leurs paroles. Cette psychologie par trop simpliste de la fenrnie pourra malaisément être reçue comme définitive.
Il s'inquiétait pourtant de ce délai que lui imposait Mme Pardolles : « Bien sûr, se répétait-il à lui-même, elle craint que je ne cède à un emballement passager. Les hommes sont, d'ordinaire, si peu sérieux!... Oui, mais enfin, est-ce qu'elle me prendrait pour un enfant? » M. Randon était très résolu à adopter les moyens qui pourraient contraindre Mme Pardolles à se déclarer, bien convaincu qu'en l'obligeant à précipiter sa détermination, il travaillait ainsi au bonheur de celle qui ne pouvait désirer au monde qu'une chose : épouser celui qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer.
Le lendemain matin, il trouva dans son courrier une lettre dont l'écriture maladroite zigzaguait sur un mauvais papier quadrillé. Il lut :
« Monsieur Randon,
« Je vous prévien pour votre bien que vous allé faire une bêtise et une fameuse encore i disont comme ça que vous allez vous marié avec la Pardolles qu'est de Montbois faut y renoncer et tou de suite dans votre interait eUe vous a empaumé gare a vous dabor al a fait causé délie avecque un tas de gens c'est pas une femme come il faut et pis c'est vme gaillarde qui sy connai elle
veut se maxié avecque vous parce que vous êtes un savant que vous avez le de quoi et pis des fermes des écus et une maison qu'est couverte avecque de l'ardoise cest pour que vous la nourrissiez à rin faire pour qu'on lui monte son chocola au lit le matin et pis pour que quand elle a le rhume quelle ayeyson lait de poule avecque du rhum de la jarmaïque cest celui la qu'elle aime elle en veut pas dautre elle est jolimen chatte ca a pas le sou ca doit partout surtou aux marchand d'affutiaux ca se croit ca veut faire la dame et ca a pas le de quoi et pis fiere avecque le monde eUe veut qu'on l'appel madame come dans le grand monde une chouette madame qui laisse manquer de pain ses domestique elle le disont toute bin sur et qui donne au monde qui travail chez eDe du vin pourri que le pé Roulot y nen voudrait poin qu'aime pourtant la boisson, elle a mangé le bien de defun son homme quen a vu de toute les couleurs avecque elle un bon homme pas pus bete qu'un autre mais qua voulu oublié la bêtise qu'il avait fait de se marié avec la particulière en se consolant avec la boisson, dam pour un biberon c'était un biberon que l'homme défimt de la pardoUes il en a ti avalé dan sa vie de ste goutte même qu a la fin des fin ca lui a tourné en tiberculose comme i dison les médecin il a craché tout ses pomon jusquo dernier petit bout pis ca lui a tombé sur les intestain ca fait que Pardolles est devenut poitrinaire dans le ventre et que ca la fai mourir lui, la pardolles se disai quelle serai bin débarasé alors bin putot que de cacher les fiole d'o de vie a les lui metet sous le nez et come son homme ne demandai que ca ca a pas tréné elle ferai la même chose pour vous pour sur elle mangera ausi votre bien elle a les dents longue c'est une avalouse come g nen a pas sur ste terre elle vous plumera et vous serai pas le premié renvoyé moi ca ou bin vous êtes perdut.
« Un que veut votre bien. »
— Quel est l'animal, quel est le moustique, quel est le cousin qui a commis cette ignominie? s'écria M. Randon écœuré à vomir. Ils sont quelques-uns que je sais capables de cette vilenie : comment trouver le coupable? Ah ! cousins ! ah ! moustiques ! vous voulez mon bien, c'est plus vrai encore que vous ne dites ; vous n'avez pas renoncé à hériter de moi, à me manger, et mon mariage vous donne la peur ! Vous vouiez pomper ma substance, moustiques? Vous voulez mon bien : vous ne l'aurez pas ! Je vivrais plutôt cent ans, je me marierais plutôt vingt fois que de vous faire ce plaisir !
Lorsque M. Randon se fut copieusement indigné, lorsqu'à son ordinaire, il eut répandu en imprécations, en projets de représailles, aussitôt morts que nés, toute sa force d'âme, il s'apaisa, en vint à se dire qu'après tout, cette lettre lui apportait im secours inespéré, des raisons à faire valoir auprès de Mme Pardolles pour qu'elle ne remît pas aux calendes sa décision. Les visites quotidiennes qu'il lui faisait étaient connues de tout le monde, leurs démarches, leurs gestes étaient épiés. On « causait » j la malice humaine aidant, on ne tarderait pas à descendre aux conMnentaires venimeux, aux suppositions injurieuses, aux calomnies, aux manoeuvres anonymes : la lettre reçue était là pour le prouver. Mme Pardolles, dans l'intérêt même de son bon renom, devait arrêter ces folles confabulations. Elle se verrait ainsi dans l'obligation de donner une réponse prompte, immédiate. Elle le devait, pour elle-même et aussi pour lui. M. Randon se sentait pris d'une soudaine solUcitude pour sa propre réputation dont, jusqu'ici, il n'avait pas eu grand souci : il voulait en confier la garde à Mme Pardolles elle-même : « Elle comprendra, disait-il, elle si intelligente, si sensée ! » Puis, comme pour jouir de son reste en se donnant le plaisir de médire encore une fois des femmes, cet homme qui renonçait au célibat ajoutait : « Ce qui me plaît chez Mme Pardolles, ce qui m'enchante, c'est qu'elle
n'est pas comme les autres : elle a l'esprit stable, assis, un esprit d'intérieur. A l'encontre de tant de femmes d'extérieur dont le cerveau est comme une salle d'attente d'une de nos gares, où tout, les images, les idées, les sentiments ne font que passer, toujours en route vers quelque station qui toujours s'éloigne, elle sait s'arrêter pour réfléchir : eUe pense tandis que les autres parlent. On peut s'adresser à son attention, à son bon sens, à sa raison qui ne sont jamais sortis. Essayez un peu avec les autres ! »
Le lendemain, il arrivait chez Mme PardoUes, bien résolu à ne partir de là que fiancé pour l'éternité :
— Madame, fit-il sans préambule dès qu'il fut assis en face de Mme Pardolles dans ce salon où il avait, depuis quelque temps, vécu des heures d'intimité, je suis très malheureux, je suis condamné à ne plus vous voir.
— Et comment cela? dit Mme Pardolles qui eut un léger sursaut.
— Vous connaissez l'esprit des petites viUes?
— Hélas !
— On nous épie... on jase... Si j'en pouvais douter encore hier, je n'en ai plus le droit aujourd'hui, après la lettre — anonyme bien entendu, c'est l'usage — que j'ai reçue et que j'ai là dans ma poche. On m'y parle de vous.
— C'est très curieux! fit Mme PardoUes, j'ai reçu moi aussi, une lettre, anonyme comme la vôtre, et qui, justement aussi, me parle de vous.
— Alors, c'est un complot ! s'écria M. Randon. D'où viennent ces lettres? Du pays où fleurit le cousin, de mon doux village de Villenoisy, on n'en peut douter!... Pauvres gens 1 Le mal qu'ils se donnent I Ils souffrent terriblement, je vous assure, pour en venir là, à ces dépenses folles ! Deux timbres, deux lettres dans la même journée, c'est incroyable. Ils vont se ruiner, à moins,
sço S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
ce qui est probable, qu'ils n'aient trouvé du papier et de l'encre à emprunter !... Vous voudrez bien me communiquer cette lettre?
— Oui, à la condition que, de votre côté...
— J'aimerais mieux pas...
— Oh ! mais, reprit Mme Pardolles, je n'ai aucun scrupule à vous donner connaissance du papier que j'cii en mains. C'est tellement stupide que c'en est innocent. Je vous dirai ensuite quelles résolutions m'a inspirées cette lettre et qui ne sont peut-être pas celles qu'attendaient ceux qui me l'ont écrite.
Mme Pardolles alla vers un petit bureau en bois de rose qui se trouvait placé entre les deux fenêtres de la pièce, 5' prit une lettre et la tendit à M. Randon qui, de son côté, tira de sa poche une enveloppe ouverte.
— Madame, fit- il, je vous demande la permission, avant de vous remettre ma lettre, de comparer les écritures... Même papier, ajouta- t-il après un coup d'oeil sonunaire, même écriture, même cachet de la poste, même date. Vo^'ons le style maintenant.
Sans se dessaisir de la lettre qui lui avait été écrite et qu'n tenait serrée dans sa main gauche, il lut :
« Madame pardolles,
« a ce qui paraît que vous aites en train de vouloir vous marié avecque un nommé randon filippe qu est logé au ptit filippe siu: la commune de viDenoisy vous ferai jolimen mieux de vous tenir tranquil c est un home dégoûtant un vieux garçon sauf vot respect vous serez bin sa famé si ca vous plait on peut pas empêché le monde de faire son malheur mais je vous previen que vous en verrai de dure avec ce moignot là ca boit ca se met dans des état que c est une dégoutation i vous mainera par un chemin qu est pas doux et vous serai encor plus malheureuse avec lui qu avecque l'autre vous
S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!... ?9i
aval eu déjà un home qu aimai qu on dit trop a biberoner eh bien vous enverrai du plus chetit encor avec randon fihppe qu a le vin mauvais vous serai encor battue i depansera votre argen a acheter des futaille avecque du vin dedan au lieu de vous acheté des beaux habits vous n aurai tant seulemen pas de nippes à vous fourré dessus i disont tous dans le pays que randon filipe est dérangé du cerveau qu'a va finir ses jour dans une maison de fous ou qu on dit que ca coûte si gros pour y mettre le monde dabor un home de cet âge la qu est pas marié c'est pas come il faut pourquoi qui sest pas marié jusqua présen come tout le monde c'est pace qui voulai vivre dans les orgeries cest un coureur un rien du tout c est des magnière qui ne convenont pas pour des gens qui douent l'instruction a la jeunesse ca fait que le gouverneman la renvoyé pace que ca, faisait du tort a la maison ou que lindividu en question servait come maite decole gn en a qui disont come ca qu'il a des enfan dans tous les coin quil en sait tant seulemen pas le compte et qui n veut pas leur donné de 1 argen telement qu û est rapia ca vous fera une bel jambe de vous apeler m me randon, quand vous verre arrivé des bandes de petits gas qui se pendron à vos cotillons qui piailleron pour avoir du pain et qu apelleron votre home leur papa vous aites bin libre après tout si ca fait votre bonheur d'aipouser un home qu est pourri de douleur et de vieille vilaines maladies qui se disont pas i veut se marié avecque vous pace qui peut enduré persone et qu il a besoin de queuqu un pour le soigné il lui faut une famé qui lui coûte rin et qu ait de la mon aie c est vous faut pas croire qu il vivra pas lontems et que vous en serai bintot debarassé méfiez vous madame pardolles le coffre est bon chez randon vous aites encor un petit peu jeune c est sur mais ca se voit tout les jours des famés qui ne sont pas aussi ridée qu une pome rainette qu a été oublié dan un tiroir dans les environ de paque et qui mouront pour ca
les première randon vous enterrera et il en prendra une autre et ce sera bin fait si vous prenez pour votre home un individut pourri dans le dedans et tombe par morceaux.
« Un ami de défun pardolles. »
Avant même que Mme Pardolles eût pu prévenir son mouvement, M. Randon déchira les deux lettres en plusieurs morceaux : hâtivement, rageusement, il les réduisit en menus fragments qu'il glissa dans l'une des poches de son veston.
— Mais, notre convention ! protesta Mme Pardolles. Vous m'aviez promis de me communiquer la lettre que vous aviez reçue ! C'est presque une trahison.
— Jamais, madame, fit M. Randon, je ne permettrai que vos yeux se sahssent à lire de pareilles choses. C'est une honte. Quel style !
— Le style, c'est l'homme, dit en riant Mme Pardolles.
— Non, le style, c'est la bête, proféra-t-il, c'est le moustique ! C'est l'animai qui mord, par jalousie, par haine!... C'est égal, ajouta-t-il mélancoliquement, j'ai rendu service à pas mal de gens à Villenoisy, mais je ne croyais pas, malgré tout, avoir des ennemis aussi acharnés I J'ai dû lui faire joliment du bien à celui qui a écrit ces lettres pour qu'il m'en veuille autant : ce serait à penser que je lui ai sauvé la vie... Tout de même, poursuivit-il comme se reprenant, c'est bon de se savoir haï !
— Allons, allons, dit Mme Pardolles, de sa voix calmante, ne vous faites donc pas plus méchant que vous n'êtes ! Je n'y crois pas trop, savez- vous, à votre pessimisme, cher monsieur. Il est de date trop récente pour être grave et incurable. J'ai un traitement à vous proposer, pour vous en guérir, et si vous le voulez bien, je le suivrai comme vous.
— Je veux tout ce que vous voudrez, madame.
— Eh bien, pour nous sauver l'un et l'autre du pessi-
misme qui nous menace tous plus ou moins aux approches de la vieillesse, j'estime que nous n'aurions rien de mieux à faire que de nous occuper du bonheur des autres et de ne songer à nous-mêmes que le moins possible. Pourquoi n'assurerions-nous pas notre fortune, par un acte définitif, à Émiïe Lefresne et à Berthe Vallerin, nos amis, nos seuls amis? Le père de Berthe n'aurait plus d'objections à faire au mariage.
— C'est vrai, fit M. Randon, je n'y avais pas songé, il n'y a que vous pour avoir de telles inspirations... Comment n'y avais-je pas pensé!... C'est admirable, poursuivit-il, avec, dans les yeux, un éclair de joie maligne, je me venge et je serai sûr ainsi que les moustiques n'hériteront jamais de moi rien d'autre que mon mépris. Vraiment, il n'y a que vous, chère madame, pour avoir de telles idées !
— Je n'}- ai pas grand mérite, croyez-moi. En adoptant, pour ainsi dire, ces jeunes gens, c'est une famille que je me créerai : le sentiment n'est pas tout à fait désintéressé... Que voulez- vous, cher monsieur Randon. nous sommes parvenus, vous et moi, à un âge où le seul bonheur qui nous soit raisonnablement permis, c'est de faire le bonheur des autres.
— C'est là une loi un peu sévère, fit tristement M. Randon ; elle est vraie puisque vous le dites, et je m'y soumets... Pourtant... pourtant... la vie n'a pas eu pour moi beaucoup de sourires... je ne puis pas dire que j'ai été un homme heureux... lorsqu'on est seul dans l'existence, lorsqu'on doit vieillir parmi les indifférents, les étrangers. Les étrangers ! oh ! le vilain mot qui me donne le frisson, et ce sera mon lot jusqu'à la fin de mes jours, à moins que... Je voudrais bien connaître ce pauvre petit bonheur qui est celui de tout le monde et que j'ai dédaigné!... Cette histoire de lettres anonj^mes nous crée une situation nouvelle, ajouta-t-il après un silence, nous ne pouvons continuer à nous voir comme auparavant :
ce serait presque un scandale et vous ne le souffririez pas !... La réponse que vous m'avez promise, oh ! ne me la faites pas attendre plus longtemps, je vous en supplie, je souffre trop !
Il semblait que Mme Pardolles n'osât parler. Certes, sa décision était prise, mais elle paraissait hésiter sur la manière de la formuler. Elle suivait le mouvement de la pensée de M. Randon ; elle la devançait. Elle le savait inhabile aux manifestations de sentiment et, sans doute, par bonté d'âme, voulait-elle lui épargner l'embarras d'une demande en mariage formelle et protocolaire qui aurait le tort de trop rappeler celle dont le lendemain avait été si malheureux. Mme Pardolles n'ignorait pas qu'en apportant la lettre, M. Randon n'avait eu d'autre but que de l'obliger à se prononcer. Son fiancé d'autrefois était là, la figure anxieuse, les yeux fixés sur elle comme un accusé qui cherche à lire son verdict sur le visage de ses juges.
— Alors, votre réponse? implora- t-il, une angoisse dans la voix.
— Ma réponse, c'est oui, fit-elle simplement, j'accepte de devenir votre femme.
— Oh ! merci ! merci ! dit-il d'une voix attendrie. Merci d'avoir oubUé le passé, de m'avoir pardonné, d'avoir eu pitié de moi!...
Il fit une pause, surpris lui-même de ne point trouver d'autres accents. Il sentait qu'il ne se montrait point tel qu'il convenait qu'il fût, que les paroles sacrées, celles qui reviennent comme un rite traditionnel à l'heure où deux êtres s'engagent pour la vie, il ne pouvait les prononcer : « Je devrais lui dire que je l'aime », pensait-il. La logique de la situation et aussi un timide élan de son cœur — qui, tout de même, vivait — l'y invitaient, mais la peur de ne point sembler sincère, d'être gauche, ridicule, de paraître réciter des phrases de roman, le paralysait. Il se taisait. Le silence se fit lourd. Encore une fois.
Mme Pardolles vint au secours de M. Randon pour le tirer de sa détresse. Elle le dispensa généreusement de cette déclaration sentimentale qu'il jugeait obligatoire mais qu'elle voulut bien considérer comme sous-entendue et qui gardait ainsi un charme de mystère :
— Je vous en prie, dit- elle d'un ton presque maternel, oublions le passé... il est mort. Ne pensons plus qu'au présent et aussi un peu à l'avenir. Commençons par nous occuper de nos deux enfants Berthe et Emile, nous songerons ensuite à nous-mêmes. En sortant d'ici, allez annoncer la bonne nouvelle à Emile Lefresne. Le pauvre garçon en est toujours à ses projets de départ pour le Canada : votre intervention va les arrêter net. Je me charge, moi, de prévenir Berthe, de parler à son père qui, cette fois, j'en ai la certitude n'aura plus d'objection à faire à un mariage, à la faveur duquel sa fille héritera de nous. Ma proposition vous plaît?
— Vous avez toujours raison : on ne peut que vous obéir.
Sculagé, délivré de ses scrupules, de ses hésitations, de ses terreurs, M. Randon, comme un enfant qu'on a sorti d'un mauvais pas et qui a évité la correction, retrouva tout aussitôt sa sérénité. Il se mit à exhaler des propos ingénus :
— Quel être stupide je suis ! fit- il, dire que je suis vieux, par ma faute ! Si je vous eusse épousée, je n'aurais pas aujourd'hui cinquante-cinq ans !
— Alors, vous croyez que j'aurais eu pouvoir d'arrêter le temps? demanda- t-elle souriante.
— On a toujours l'âge de son cœur, reprit-il. Avec vous, le mien serait resté jeune éternellement. Enfin !...
Comme il se levait pour partir :
— Faudra- 1- il me taire? demanda-t-il. Devrai- je, au contraire, publier par la ville notre projet? Je ferai ce que vous me direz.
Il était manifeste que M. Randon, pareil — en cela seu-
lement — à tous les amoureux qui brûlent de propager au loin la grande nouvelle, ne demandait qu'à crier sa joie sur les toits. Encore une fois, Mme Pardolles alla audevant de ses désirs.
— Mais, parlez ! fit-elle. Pourquoi garder le secret? r\Iême, à mon avis, il est souhaitable, pour couper court aux suppositions, pour décourager les enquêteurs qui ne manquent jamais, et aussi pour éloigner toute gêne de nos rapports, que soit connue de tous notre décision. Une idée qui simplifiera les choses. . . Voj'ez donc Mme Gardin, l'épicière de la place du Marché, annoncez-lui notre prochain mariage ; ayez bien soin, par surcroît de précaution, de lui recommander instamment de n'en point parler à qui que ce soit ; ce soir même, tout le monde saura la nouvelle à Montbois et, demain, qui est précisément jour de marché, tout le canton sera informé... C'est la vraie méthode : j'ai fait ainsi, plusieurs fois, des économies de publicité.
— Le conseil est bon, et je le suivrai. Naturellement, je n'y aurais pas songé !
Lorsqu'il fut, dans sa voiture, seul à seul avec ses pensées, M. Randon s'entretint avec lui-même en cette forme de soliloque qui lui était familière : « Randon, mon ami, tu te maries ! » Cette phrase qu'il se répétait à tout instant lui donnait, chaque fois, comme un sursaut, tant U semblait encore mal fait à cette idée et surpris d'en être venu là, comme tout le monde. Avec la ferveur d'un jeune fiancé qui, dans ses méditations, établit pour l'avenir son plan de bonheur, il se mit à bâtir quelques châteaux dans les nues : « Je m'en vais, se disait-il, et sans tarder, débarquer la dame Alphonsine, cette horreur qui empoisonne mon existence et qui, du reste, si je ne l'expulsais, n'admettrait point d'être commandée par une autre et je veux que Mme Pardolles — ma femme! ma femme ! — soit reine chez moi. C'est là une exécution qui s'impose... Nous habiterons la ville l'hiver, Villenoisy l'été, si toutefois Mme Pardolles... ma femme, ne s'y
oppose pas ; nous serons pour Emile et Berthe papa et maman; nous recevrons mes amis... ceux du moins qui ne lui déplairont pas ; nous voyagerons. . . si ma femme le veut... Si elle le veut ! Il eut un petit serrement de cœur ; il avait si peu l'habitude de compter avec les goûts, les volontés d'un autre ! M. Randon eut un regret pour sa liberté qu'il immolait : « C'est dommage «, fit-il. Encore mal délivré de son « moi » qu'il ne parviendrait peut-être jamais à haïr, puisqu' enfin c'était le sien, il conclut par cette phrase qui était comme l'adieu à cette indépendance qu'il avait tant aimée : « Après tout, si je souffre, nous serons deux. » Cette pensée endormit en lui tout regret. Une ombre, pourtant, vint assombrir sa joie reconquise. Comment ses amis, M. Morentin, M. Didier, accueilleraient-ils la nouvelle du mariage? M. Randon redoutait leurs railleries, leur cordiale causticité. Il s'était posé comme invulnérable, comme célibataire impénitent. Que de fois ne leur avait-il pas dit que le jour où ils apprendraient son mariage, ils pourraient le déclarer malade, justiciable de la douche ! Et s'ils allaient lui répondre par l'envoi de V Annuaire des maisons de santé, celles où l'on douche, à grand jet, le genre humain ! Ce serait de bonne guerre. Avait-il assez, devant eux, criblé de brocards les pauvres imbéciles qui se précipitaient dans la mare aux sangsues du mariage ! Et voilà que lui-même y allait entrer ! Ah ! cette peste de Didier aurait la partie belle ! II lui semblait l'entendre. M. Randon n'était pas sans quelque appréhension, mais avec le bel optimisme des gens heureux, il chassa toute crainte : « Bah ! fit-il, s'il y a ridicule pour moi à me marier, à mon âge, et après tout -ce que j'ai dit, je veux qu'eux aussi en aient leur part ! Je vais les associer, pour ainsi parler, à mon mariage, les en rendre solidaires dans une certaine mesure, en les choisissant pour témoins ; c'est bien le diable alors s'ils osent •se moquer ! Entre complices, on se doit de l'indulgence, xin certain respect, »
Si Mme Pardolles acceptait de devenir, à quarantesept ans, la femme d'un ancien professeur de troisième qui en avait cinquante-cinq, ce n'était assurément pas qu'elle eût senti revivre en elle cet amour qui, un quart de siècle plus tôt, l'avait inclinée vers Philippe Randon alors dans la fleur de ses ans. Non, un amour mort est mort pour l'éternité ; à peine même, Mme PardoUes se souvenait-elle que le sien eût vécu. Ses regrets, s'ils avaient existé jamais, restaient enfouis sous les débris d'illusions que la vie avait amassés en elle. N'allons point nous figurer non plus que M. Randon lui apparût tout autre qu'il n'était. Intelligente, fine, observatrice, elle ne pouvait s'abuser au point de croire que la vertu dominante chez son fiancé fût l'oubli de soi. Elle pressentait qu'il devait voir dans le mariage tout d'abord une sorte de garantie contre les abandons, les tristesses, l'ennui qui attendent le quinquagénaire, une assurance contre les accidents de la vieillesse, la sevile manière enfin d'éluder la menace de l'Ecriture : « Malheur à l'homme seul ! » En consentant à épouser M. Randon, elle cédait simplement aux suggestions de la bonté qui dominait tous les autres sentiments dans cette nature d'éhte.
Ce mariage apparaissait à Mme Pardolles comme un bel acte de charité qu'elle pouvait accomplir, sans s'exposer à des risques qu'elle n'eût pu affronter raisonnablement sans compromettre la paix de sa vie. L'expérience de son premier mariage lui était une exhortation à la pru-
dence, mais M. Randon la rassurait pleinement par la mansuétude de son égoïsme ; elle savait qu'en l'épousant, elle n'allait pas au martyre. Elle le connaissait pour un faible qui n'avait jamais aimé de l'indépendance que les formes extérieures, apparentes, qui ne demandait qu'à être soutenu, guidé, qu'à marcher droit pourvu qu'il fût conduit avec déférence et dextérité.
Avec M. Randon, le danger de la tyrannie, de l'absolutisme était minime, pour ne pas dire inexistant. La femme doit obéissance à son mari : cette chose-là se dit un peu partout, dans l'univers entier, mais il est avec la loi de l'homme des accommodements. Une femme, si elle est digne de ce nom, est presque toujours assez subtile pour inspirer à un mari, s'il est digne de ce titre, les ordres qu'elle désire qui lui soient donnés, et à écarter les autres, si bien qu'en définitive, elle n'obéit guère qu'à ses propres commandements. Mme Pardolles savait qu'elle aurait, en son second mari, un chef d'autant plus docile et soumis qu'il se croyait plus affranchi de toute tutelle (il en était trop convaincu pour se défier). Il y aurait, au reste, une éducation à faire qu'elle entreprendrait volontiers. Venu tard à l'école du mariage, ce solitaire devrait apprendre les petites abnégations de la vie à deux. Mme Pardolles se chargeait de les lui enseigner et il faut dire que M. Randon était dans les meilleures dispositions du monde pour faire des progrès rapides, puisqu'en dépit de son indéfectible fatuité et de sa suffisance bien masculine, il ne se jugeait pas l'égal, ni même le supérieur de son maître, ce qui ne se rencontre pas tous les jours.
Mme Pardolles ne s'était jamais consolée de n'avoir point d'enfant. Ces réserves de tendresse inemployée qu'elle gardait en elle, elle en donnait le meilleur à Berthe Vallerin, mais eUe se sentait encore la force de prendre à sa charge le bonheur de ce grand enfant à cheveux blancs qui lui inspirait tant de pitié ; elle l'aiderait à vieillir sans douleur, à ne pas devenir, avec les ans, intolérable à lui-
même. Supporter, sans trop pâtir, ses propres défauts, se souffrir soi-même, ce n'est déjà point chose si aisée, et il est inestimable, le bienfait que nous recevons de ceux qui nous prêtent leur appui pour y réussir; ce secours, ]\Ime Pardolles voulait l'accorder généreusement à M. Philippe Randon. Qui la blâmera, avec de telles dispositions, a\^ant au cœur cette bonté surabondante, d'avoir choisi pour l'épouser, un souvenir de jeunesse? Elle faisait ainsi de son dévouement un vrai placement de mère de famille. Que M. Randon en fût le bénéficiaire, il faudrait être bien envieux pour s'en offenser.
M. Randon avait trop peu d'humilité pour agréer, sans une révolte d'amour-propre, l'idée de cette union qui n'était, de la part de Mme Pardolles, qu'un mariage de compassion, s'il eût connu le sentiment vrai qui l'avait guidée dans sa détermination. Loyale comme elle était, elle ne pouvait simuler, mais elle voulait que M. Randon se maintînt dans une illusion bienfaisante. Aussi, chaque fois qu'il faisait une tentative pour l'obliger à se prononcer, éludait-elle la question toujours enveloppée de phrases assez maladroites. Il en concluait naturellement : « Elle m'aime, elle n'a jamais aimé que moi. « Et lui qui, jusqu'alors, avait détesté le défunt Pardolles, se mit à avoir pour ce disparu quelque considération, une vague S} mpathie ; dans le premier mari de celle qui allait devenir sa femme, il consentait à ne voir, dès maintenant, qu'un « intérim », un surnuméraire chargé de tenir sa place en attendant que lui-même fût converti au mariage et qu'il eût goûté, jusqu'à satiété, aux joies de l'indépendance.
Lorsque M. Randon connut que Mme Pardolles l'agréait pour mari, qu'il pouvait organiser sa vie nouvelle, il voulut, avant d'établir le plan de sa félicité future, « nettoyer le terrain » selon son expression ; il comprit qu'il devait, tout d'abord, chasser de sa maison l'ennemi installé dans la place, Mme Alphonsine. Tous ses ressentiments, toutes ses rancœurs semblaient s'être concentrés
sur elle ; il l'avait en exécration. De cette aversion pour sa gouvernante, les cousins bénéficiaient quelque peu. Apaisé, soulagé à la pensée qu'il allait, par son mariage prochain, se venger d'eux férocement, il ne se croyait plus tenu envers les gens de sa parenté à une haine aussi rigoureuse : leur ingratitude, leurs manigances, les lettres anonymes même, c'étaient là piqûres de moustiques dont le souvenir lui cuisait encore mais s'abolissait peu à peu. Il pouvait d'autant moins oublier les méfaits de Mme Alphonsine qu'elle les renouvelait chaque jour et que, même, elle en inventait de nouveaux. Il avait décrété l'expulsion de cette femme dont le rôle avait été plus que louche dans l'affaire du vol de la villa, dans l'enquête qui avait suivi et qui, sournoisement, mais implacablement, continuait à le persécuter dans ses habitudes, ses plus chères manies. Mme Alphonsine n'était point de celles qui se rendent ; M. Randon dut s'avouer vaincu. Une mesure radicale s'imposait : la débusquer du gouvernement de la villa.
Comment s'y prendrait- il pour lui infliger le juste châtiment? M. Randon s'attendait à de la résistance, à une lutte qui pouvait être opiniâtre. Il médita un instant sur la tactique à suivre. Allait-il tout casser? Ou bien, useraitil d'astuce diplomatique? Violence ou douceur? Pour dompter un supérieur, il est des méthodes efficaces, sûres, où triomphent souvent les médiocres, les faibles ; vaincre le despotisme d'un inférieur n'est donné qu'aux forts. M. Randon n'était pas du nombre, mais il ne consentait point à se l'avouer à lui-même; il avait, comme toutes les âmes , de sa trempe, le respect, le fanatisme de l'énergie et il aimait à la célébrer. Après avoir hésité, oscillé entre le choix de la douceur et de la violence, instinctivement il opta, une fois encore, pour l'ironie, arme légère qu'emploient de préférence les pusillanimes qui ne se sentent pas assez fermes pour être doux ou qui ne veulent pas avouer leur faiblesse en se montrant
\iolents. Et donc, Mme Alphonsine serait exécutée narquoisement.
Il était dix heures du matin quand M. Randon entra dans la cuisine où Mme Alphonsine, debout devant une grande table de bois blanc, écossait des petits pois. Autour d'elle, c'était, en plein jour, comme l'illumination d'une nuit d'été. Tous les ustensiles de cuivre lançaient des rayons ; sur la gauche, la bassinoire des ancêtres étalait la splendeur de sa face lunaire ; au dessus de la tête de la gouvernante, brillait la constellation des casseroles rangées en ordre décroissant.
— ^Madame Alphonsine, demanda M. Randon, êtesvous heureuse sous mon toit?
Surprise par l'apparition insolite de son maître à pareille heure, par l'air qu'il avait, le ton qu'il prenait pour lui parler, elle laissa tomber les petits pois tout écossés qu'elle tenait dans la main et qui rebondirent sur le carreau de la cuisine comme des balles minuscules.
— ]Mais, répondit-elle d'une voix apeurée, pourquoi Monsieur me pose-t-U cette question? Monsieur sait bien que si j'étais malheureuse ici, je...
— Ah! vous êtes heureuse! interrompit-il, j'en suis bien aise! Je n'en puis dire autant, moi!... Je suis très malheureux, madame Alphonsine, ah oui, très malheureux !... Je souffre, ajouta-t-il avec la figure douloureuse d'un homme torturé.
— Monsieur souffre? fit la gouvernante qui voulait compatir. Monsieur veut-il que je lui prépare une tasse de tilleul, de tilleul léger comme Monsieur l'aime?
— Ce n'est pas de tilleul dont j'ai besoin... c'est de bonheur. Or, je n'en ai jameiis eu, je n'en ai pas, moins que jamais... je souffre atrocement . Du reste, je sais ce qu'il me reste à faire.
La gouvernante eut un sursaut, ses maigres épaules frissonnèrent.
— Monsieur ne veut peut-être pas se détruire? fit-elle, une angoisse dans la voix.
— Me détruire ! s'écria M. Randon, non, non, madame Alphonsine, je ne veux pas me détruire... au contraire! Au contraire, je me marie !
Oh ! cet « au contraire » jeté d'un ton neutre et aussitôt suivi d'un « je me marie » venu là comme un coup de poignard ! Il avait amassé dans cette phrase longuement préméditée tous ses désirs de vengeance. Il s'aperçut aussitôt que le coup de poignard avait porté ; la figure de Mme Alphonsine apparut blanche comme son tablier et ses lèvres s 'entr' ouvrirent pom- des paroles qu'elle semblait ne pouvoir articuler; atteinte d'un mal invétéré, l'incontinence de mots, eUe apparut soudain guérie de son infirmité, elle se tut. EUe mit une main sur son cœur et sembla suffoquer. Manifestement, elle s'apprêtait à se trouver mal, mais M. Randon connaissait déjà, depuis longtemps, les prodromes d'une catastrophe qui s'annonçait souvent et ne se produisait jamais. Il aUa chercher dans un placard la bouteille de vinaigre, une carafe d'eau, prit un Unge sur le séchoir à droite du fourneau, déposa le tout sur la table, avança une chaise derrière Mme Alphonsine,
— Voilà tout ce qu'il vous faut pour vous trouver mal, madame, fit-il froidement, vous n'aurez pas besoin d'appeler au secours ; le vinaigre est d'Orléans, du meilleur, du plus cher.
Et, sans même lui faire l'aumône d'un regard, il sortit.
La porte de la cuisine était restée ouverte. Lorsqu'il eut fait quelques pas, il s'arrêta dans le couloir, l'oreille aux écoutes, cédant à l'impulsion de la curiosité, à l'inquiétude aussi ; si, tout de même, et pour une fois, cette femme allait s'éparpiller sur le carreau? Il entendit Mme Alphonsine qui extériorisait sa désolation, exhalait sa colère :
— C'est trop fort, faisait-elle, on me chasse!... Être commandée par cette femme, j'aimerais mieux vivre
dans une maison carrelée !.., Ah oui, cette pauvre chère demoiselle le disait bien : les hommes sont des polissons. C'est égoïste, c'est gourmand, c'est lâche, ça ne pense qu'à manger . et à se marier ! Polissons ! PoHssons ! Polissons ! Oui, j 'ai servi un polisson ! un pohsson ! un polisson !
Ce mot de « polisson » qui lui arrivait par la porte ouverte déchaîna une tempête sous le crâne chauve de M. Randon ; H eut assez d'emprise de lui-même pour l'apaiser. Il revint dans la cuisine où Mme Alphonsine, sans se lasser, proférait ce mot de « polisson » qui sortait de ses lèvres minces comme un sifflement.
— J'ai pitié de vous, fit-il, d'ime voix froide de justicier, je vous autorise, pour vous calmer, à cirer encore une fois les parquets, avant votre départ. Frottez, frottez, madame, vous ne les reverrez plus !
Il s'enfuit. Il avait peur, peur de lui-même, peur de se laisser émouvoir, « entortiller ». M. Randon alla s'enfermer dans son cabinet de travail et, là, se congratula longuement. Il s'admirait pour son courage viril, se trouvait grandi à ses propres yeux. Ah ! il avait su montrer qu'il avait de la « poigne ! » Et avec l'énergie que nous mettons parfois à nous attribuer, comme pour nous l'inculquer, une vertu que nous savons bien que nous n'avons pas, il conclut : « On dira tout ce qu'on voudra, il n'y a de vrai que la manière forte ! »
Le lendemain, qui était le samedi i®"" août 1914, M. Randon partit pour Montbois, vers les cinq heures de l'aprèsmidi. Il se sentait fier de vivre, orgueilleux du coup d'autorité qui lui avait réussi. Il s'en allait annoncer à Mme Pardolles que justice était faite, que Mme Alphonsine avait quitté la villa du PausHippe pour toujours. Ceux qui aperçiu-ent l'ancien professeur dans sa voiture que conduisait le fringant Phébus, pourront se vanter d'avoir vu passer un homme heureux. Eh oui, dans sa
vie, nettoyée de toutes les petites servitudes qui l'encombraient, il avait préparé la place où le bonheur n'aurait qu'à s'installer comme chez lui ! L'avenir était son ami, un ami dont la toute-puissante faveur devait le suivre jusqu'au déclin de ses jours.
Comme il approchait de Montbois, M. Randon arrêta tout à coup sa voiture et tendit l'oreille. La grosse cloche de l'église égrenait, dans la paix de ce soir d'été, une note lente, grave, qui éveillait des pensées sinistres : « Le tocsin ! fit il. Le feu est quelque part. »
Il ne se trompait pas. Le feu était quelque part ; le feu était à l'Europe. La guerre ! Ce même jour, à la même heure, les quarante mille clochers de France donnaient la même note : des centaines de milliers de j eunes hommes entenjdaient par avance sonner leur glas, adieu du pays natal à ceux qui allaient mourir. « Mais, reprit M. Randon, après un sursaut, est-ce que?... Non, ce n'est pas possible, ce serait trop bête ! »
Encore que, depuis huit jours, un malaise tragique étreignît des millions d'êtres, M. Randon n'avait point perdu sa sérénité. Il ne croyait pas à la guerre : i^ parce que la France la repoussait de toute son âme, 2° parce que lui, Philippe Randon, ne la voulait pas : « Des histoires de journaux, disait-il. Tout finira par s'arranger. » Il était de cette race d'hommes qui estiment que leur désir crée son objet et que nier un malheur, c'est l'écarter, mais Guillaume de Prusse avait ses raisons que la raison de M. Randon ne connaissait pas.
Il poursuivit sa route, songeur, voulant douter encore ; il n'en eut bientôt plus le droit. Il entrait dans Montbois. La petite ville où, d'ordinaire, la vie paraissait stagnante, était, ce jour-là, nerveuse, surexcitée. Toutes les maisons semblaient s'être vidées dans la rue de leurs habitants qui stationnaient sur le pas des portes en groupes enfiévrés. Des femmes, la figure anxieuse, avec des yeux d'obsédées, passaient à une allure de panique, comme si elles
3oC S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!.,.
eussent voulu fuir devant l'annonce du grand fléau détesté des mères. Sur la place de la Mairie, un rassemblement. Tous les regards tendus du côté de la mairie ; le père Gauchet, le tambour de ville, en sortit qui, dépliant lentement une feuille, lut, dans la stupeur générale, le décret de mobilisation des armées de terre et de mer. Lorsqu'il eut fini, des femmes se signèrent et s'éloignèrent en pleurant.
— C'est tout de même un peu fort ! s'écria M. Randon, qui avait arrêté sa voiture pour écouter la lecture.
Sa première pensée fut pour lui-même : « Et mon mariage? pensa-t-il. Mes beaux projets, qu'est-ce qu'ils vont devenir dans tout cela? », mais il eut honte de cet égoïsme qui semblait narguer l'universelle détresse des cœurs et, sous le Philippe Randon de la villa Pausilippe, le Français perça : « Pourvu, se dit-il, que nous soyons prêts !... Il nous faut la victoire, car il faut que la France soit la France ! » Il conduisit sa voiture tout droit chez Mme Pardolles.
Il la trouva au salon avec Berthe Vallerin qui, sans doute, était venue demander secours à la tendresse toujours empressée de sa marraine. Lorsqu'il eut salué Mme Pardolles. il se tourna vers la jeune fille, et, d'une voix qui, sincèrement s'apitoyait :
— Ma pauvre enfant, fit-il, ma pauvre enfant ! Comme je vous plains ! Avoir touché de si près au bonheur ! Cette guerre !...
— Mais, dit Berthe, pourquoi serais-je plus à plaindre que les autres ! C'est un mauvais jour pour les fiancées... je ne suis pas la seule...
— Oui, reprit M. Randon, mais vous avez tant souffert !
— Eh bien! j'en ai pris l'habitude, je continuerai, puisqu'il le faut !
— Vous l'aimez tant ! poursuivit-il, il semblerait que vous ayez le droit...
— C'est vrai, répondit-elle sans lui donner le temps d'achever sa phrase, mais la France passe avant moi. Je ne viens qu'en second.
Cela était dit simplement, avec un naturel parfait, d'une voix sans emphase, sans prétention à la réplique de théâtre ; M. Randon comprit que c'était là l'expression d'une vérité intimement sentie par la jeune fiUe, aussi éloignée que possible de chercher des effets de mots.
Mme PardoUes tenta de réveiller quelques espoirs :
— Le Président de la Republique l'écrit dans sa proclamation, fit-eUe : la mobilisation n'est pas la guerre ; elle n'est pas déclarée. Le sera-t-elle?
M. Randon voyait ses illusions brutalement abattues ; il était un peu humilié de les avoir gardées si longtemps. Il ne doutait plus, mais il avait pitié de la jeune fiUe.
• — Enfin, dit-il pour dire quelque chose, si c'est la guerre, elle ne saurait être longue ; avec les engins modernes... Et puis, sera-t-elle déclarée?
Tristement, Berthe secoua la tête ; elle ne croyait pas à la paix : son sacrifice était fait.
Tous les trois se turent, comme impuissants à trouver un langage qui s'adaptât à leur état présent.
Entre personnes qui se connaissent au point de se deviner, le silence est une manière de se parler : dans ce dialogue de pensée à pensée, des choses se disent qui perdraient de leur vérité, de leur sincérité, si elles s'énonçaient en phrases. Chacun sentait ce que l'autre pensait. On entendait, par la fenêtre restée ouverte du salon, les roulements répétés du tambour qui publiait la mobilisation dans les divers quartiers de Montbois et rappelait à ces trois êtres qui déjà n'en vivaient que trop toute l'angoisse, la réalité tragique du moment.
Peu préparé par ses habitudes de détachement à s'associer aux tristesses du prochain, assez gauche dans la manière de lui manifester sa compassion, M. Randon cherchait par quelles paroles il devait rompre ce silence.
3oS S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
qui lui pesait : il ne trouvait pas. L'ancien professeur avait devant lui, assise sur le canapé, à la droite de Mme Pardolles, Berthe Vallerin qui, tête baissée, les yeux lointains, songeait. La jeune fille se raidissait dans une crise de volonté, le front contracté, les paupières bridées par l'effort qu'elle faisait pour ne pas pleurer. Que n'étaitil son père pour pouvoir être plus près d'elle, l'aimer plus tendrement, souffrir avec elle, comme elle, comme tout le monde! Cet égoïste sentait que les jours amers s'ouvraient, qu'au cours des grandes douleurs qui s'annonçaient, ceux qui ne souffriraient pas seraient dépaysés en leur propre pays. Il eût voulu revendiquer sa part dans le malheur de tous, quitte ensuite à protester, à parler d'injustice, à jalouser les autres s'il trouvait, ce qui fût infailliblement advenu, que son lot fût disproportionné, trop lourd à porter; on a beau être en guerre et tenter de se faire une âme héroïque, on ne renonce pas si facilement à être un homme. Qu'il eût donc désiré trouver l'accent qui fût allé au cœur de cette enfant !. Que n'avait-il le droit de lui crier : « Mais pleurez donc ! pleurez donc ! » Non, il n'osait. Après tout, il n'était que « l'étranger », celui devant qui on cache ses larmes.
Et son projet de mariage à lui, qu'allait-il en être? C'eût été faire bon marché des angoisses de Berthe Vallerin que de poser la question à Mme PardoUes. L'heure était mai choisie. M. Randon, au reste, avait comme la prescience que Mme Pardolles remettrait « à plus tard » leur union. Il la connaissait assez pour savoir que, tant que durerait la guerre, elle se refuserait au mariage pour ne point paraître organiser son avenir selon ses convenances et agréments, alors que sa filleule, que des millions d'autres, verraient leurs espoirs menacés ou brisés pour toujours. Il comprit que son « bonheur », qu'il regardait comme si prochain, serait l'une des premières victimes de la guerre.
Brusquement, comme mû par une résolution sou-
daine, M. Randon se leva et interpellant la jeune fille :
— Mademoiselle Berthe, demanda-t-il, quel jour part Emile?
Elle eut un sursaut comme si elle se fût réveillée d'un rêve :
— Emile, dit-elle, est sergent-major à l'un des régiments de Lyon. Il part après- demain matin de Montbois par le train de six heures.
— J'y serai! s'écria M. Randon.
Il serra la main de Mme Pardolles, de Berthe, et quitta la pièce.
M. Randon passa la j ournée du lendemain en de sombres ruminations. De quoi demain serait-il fait? Cet ancien professeur était trop de son temps pour le juger très favorablement. Cette peur de l'effort, cette fureur de j puissance qu'n observait dans tous les milieux, ce brutal socialisme qui gagnait même les campagnes et tendait à animaliser le peuple, ces poussées d' antimilitarisme qui perçaient çà et là, dans le pays, comme des abcès, cet alcoolisme qui devenait un sport national, ces symptômes ajoutés à d'autres qu'il énumérait amèrement, autorisaient, semblait-il, M. Randon à conclure à la décadence de la race. Que serait devenu le sang français? Comment se ferait cette mobilisation d'où dépendait l'avenir de la guerre? Une angoisse lui serrait le cœur lorsqu'il y pensait.
Le lundi matin 3 août, dès l'aube, M. Randon arrivait à la gare de Montbois où le train des mobilisés devait passer vers cinq heures. Il revint vite à la confiance. Il croyait trouver une France terrorisée, abattue par l'idée du grand holocauste qui s'avançait : ce fut une France nouvelle qui lui apparut, ou plutôt la France des anciens jours, miraculeusement ressuscitée d'entre les morts, ce furent des Français debout devant l'ennemi et prêts, comme autrefois leurs arrière-grands- pères, à entrer dans l'épopée I
A mesure que l'heure du train approchait, la foule devenait plus dense sur le quai. Par toutes les routes condui-
sant à la gare de Montbois, les mobilisés arrivaient. Il y avait entre eux, à en juger par leur extérieur, de grandes différences d'âge et de condition sociale, les uns jeunes^les autres déjà vieillissants, ceux-ci de l'usine ou du bureau, ceux-là de la charrue, mais tous résolus, ardents, quelquesuns avec, dans le regard, une flamme d'orgueil, le magnifique espoir de vaincre. M. Randon ne reconnaissait plus ses jeunes contemporains que, jusqu'ici, il croyait avoir le droit de ne point regarder comme de la graine de héros. En vérité, quelle merveille s'était accomplie? Quel souffle avait passé qui faisait redresser la tête aux fils des vaincus de 1870? M. Randon allait crier au prodige.
Comme le train entrait en gare, un train pavoisé, fleuri, frémissant de cris et de chants et dont chaque wagon portait cette inscription à la craie : « Train pour Berlin ». M. Randon vit, se découpant dans l'embrasure d'une des portes de la salle d'attente qui donnait sur le quai, la massive architecture du père Vallerin, vêtu, comme à son ordinaire, de sa grande blouse bleue à boutons de nacre, un fouet passé autour du cou, un gros fouet de charretier dont le manche lui battait le flanc droit. Des questions surgirent dans l'esprit de M. Randon. Que venait faire là, en pareil moment, le père de Berthe? Et ce fouet, pourquoi? Le gros homme allait-il donc monter dans le train de Berlin pour s'en aller, d'un fouet justicier, donner la schlague au fils de Guillaume, ce galopin qui attendait, depuis longtemps déjà, l'occasion d'être un monstre? M. Randon se souvint que, depuis sa dernière entrevue avec le marchand de bêtes, il avait un compte à régler avec lui. Il marcha vers le père Vallerin.
— Eh bien ! monsieur VaUerin, dit-il désignant d'un geste les mobilisés qui se précipitaient vers les wagons, escaladaient les marches, vous qui ne croyiez pas au beau, il me semble que, cette fois, vous le voyez, vous le touchez ! Regardez ! Ils vont se battre, ils vont nous défendre. Estce assez beau, cette hâte à courir à la mort !
— Je ne dis pas non, fit le marchand, mais je ne suis pas venu pour ça ! Je cherche le chef de gare pour me chamailler avec lui. Figurez- vous qu'il refuse d'embarquer mes bestiaux pour la Villette, sous prétexte que c'est la mobilisation ! Alors,- parce qu'on transporte du soldat, on ne mangera plus à Paris !... Tout doux, tout doux, mes amis ! Ah ! les gens du gouvernement seront bien obligés d'en passer par où nous voudrons ; on les tient. Des armées de millions d'hommes, ça mange... Refuser d'embarquer mon bétail !
— Mais c'est la guerre, monsieur Vallerin !
— Ben oui, mais, mes bêtes qui sont grosses à point, qu'est-ce que je vais en faire en attendant? La guerre, la guerre, on ne fait que rabâcher ça !
M. Randon allait protester contre l'abjection de cet esprit mercantile lorsqu'il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule, par derrière. Vivement, il se retourna et se trouva en face de Primages, son fermier de Jarnosse, jadis conscient et intégral, et transformé, par un coup subit d'héritage, en oie du Capital, un Primages un peu vieilli depuis que, promu riche et propriétaire, il ne connaissait plus que par ses souvenirs et peut-être ses regrets, les droits, les privilèges, la douce insouciance, les beaux loisirs, toutes les suavités de l'état d'indigent ; quelques poils blancs commençaient à se montrer dans ses longues moustaches de plus en plus tombantes de Vercingétorix négligé.
— Eh bien ! dit Primages, moi aussi je suis appelé !
— Comment, vous aussi, vous partez pour Berlin !
— Non, dit Primages, sérieux et modeste, pas si loin que ça ! Je vas garder la voie à Cravant, dans le département de l'Yonne. A mon âge, que voulez- vous... C'est égal, c'est pas de chance, je viens d'acheter un petit domaine où que je voulais m'installer, le mois de novembre prochain, après avoir quitté votre ferme.
— Au mois de novembre, fit M. Randon, vous serez
de retour, la guerre sera courte, tout le monde le dit.
— Je n'en suis pas si sûr que ça ! répliqua Primages. Ces afïaires-là, on sait quand ça commence, on ne sait jamais quand ça finit. Enfin quoi ! la femme se débrouillera comme elle pourra ! Les Allemands nous attaquent, il faut bien qu'on se défende ! Ces animaux-là, mais c'est qu'ils nous prendraient tout !... ajoutait-il avec l'accent pénétré du propriétaire conscient.
A ce moment, il y eut dans la foule comme un remous, des chuchotements, quelques cris : tous les regards se portaient vers la droite par où s'avançait un lieutenant de cuirassiers, un officier éblouissant dont la cuirasse resplendissait dans la Imnière de ce matin d'été, dont le casque d'acier au plumet rouge lançait des éclairs : « Le curé de \^illenoisy ! » disait-on de divers côtés.
Et c'était bien l'abbé Nantois en apparat de guerre, qui s'en allait rejoindre son régiment. Sur son passage, et comme il cherchait un compartiment, il fut salué, acclamé par des voix jeunes. Parmi les mobilisés qui lui faisaient fête, le curé de Villenoisy eût pu reconnaître quelques-uns de ceux qu'il avait châtiés, qu'en punition de leur insolence, il avait dû estampiller au dos, mais tous avaient oublié la chaleur des sermons « en deux poings » ; c'était vraiment le jour des grands pardons. L'abbé Nantois serrait les mains qui, de toutes parts, s'offraient à lui.
Des femmes de Villenoisy étaient là qui venaient accompagner leurs fils, la mère Grizard,laMougnot,la Rucheron. Dès qu'elles virent apparaître leur curé, elles s'exclamèrent, transportées d'ad niration :
— Dieu, qu'il est beau ! fit la Rucheron, on dirait un ange!
— Vous ne trouvez pas qu'il ressemble au grand saint ^lichel tout argenté qu'est derrière l'autel de l'église à Villenoisy?. dit la mère Grizard.
— Pardi si, c'est tout comme ! affirma la femme Mougnot.
On ne pouvait se fier à ces témoignages ingénus. La vérité, c'est que l'abbé Nantois ne ressemblait que par une très lointaine approximation au grand saint Michel de l'église de Viïlenoisy. Avec sa stature, sa cuirasse étincelante qui amplifiait son torse robuste, son regard clair et ferme, l'air de décision, de fierté qui transfigurait son visage glabre, l'abbé Nantois évoquait l'image de quelque haut paladin qui, de son épée, s'apprêterait à écrire, au Uvre d'histoire, une suite aux gestes de Dieu par les Francs. Les femmes de Villenoisy ne se lassaient pas de le contempler : « Pourvu, dit la mère Grizard, qu'il reste pas soldat ! Quand il en aura goûté. . . Pourvu qu'il se trouve pas trop beau pour se remettre curé, après la guerre !» — « C'est ça qui serait dommage, observa la Rucheron, un si bon curé !» — « Je suis désolée, gémit la mère Grizard, notre curé est perdu pour la religion ! » Par bonheur pour ses paroissiennes, l'abbé Nantois n'entendait point leurs propos ; il n'eût pas manqué de les rappeler — rigoureusement comme toujours — au respect de sa vocation.
Il vit M. Randon qui venait à sa rencontre :
— Eh bien ! monsieur le curé, dit l'ancien professeur en l'abordant, que m 'apprenez- vous?
Le curé de VUlenoisy prit M. Randon par le bras et l'entraîna un peu en arrière de la foule, vers la barrière qui fermait la cour de la gare. Là, le regardant bien en face :
— Monsieur Randon, dit- il, à mi-voix, je vous apprends que votre génération est morte avant-hier à cinq heures du soir. Si, la guerre finie, vous voulez être encore de votre temps, il vous faudra changer d'âme, mais pas à peu près, mais pas à demi, tout à fait.
M. Randon, qui voyait s'amasser sur sa tête la menace d'un sermon, voulut l'écarter par sa méthode ordinaire, le badinage :
— Mais, mon lieutenant, fit-il, vous n'êtes guère en tenue pour prêcher !
— Aussi, je serai bref, reprit l'abbé Nantois. L'heure est grave, monsieur Randon, c'est une heure toute chargée d'avenir, une heure qui commande à des siècles. Croyezmoi, un ordre nouveau de choses est né.
— C'est bien, fit M. Randon, le cas de dire avec Virgile :
Magnus ab integvo sceclorum nascitur ordo.
Le curé de Villenoisy prisait peu les citations, fussentelles latines ; il estimait que, dans un entretien ou un discours, elles ne servent guère qu'à « boucher les trous ». Il avait froncé le sourcil :
— Monsieur Randon, poursuivit-il, regardez ces hommes, ces jeunes gens, ces enfants. Quelle leçon ils vous apportent ! Ils paient de leur sang la dette de leurs pères. Ils infligent le plus beau démenti à tout ce que vous leur avez enseigné par vos exemples et vos philosophies. Au lieu de vivre leur vie, comme ceux de votre génération ne les invitaient que trop à le faire, ils vont donner la leur pour le salut de tous ; ils ont ramassé cette idée de sacrifice nécessaire que vous aviez laissé tomber parce que trop lourde à vos épaules. Ah ! heureusement pour nous, ils ne vous ont pas écouté ! Que serait-il advenu de la France s'ils avaient suivi vos doctrines, vos directions, vos exemples? Vous êtes d'une génération de morts ! Il faudra changer d'âme, monsieur Randon, il faudra croire, il faudra agir, il faudra vivre!... Tenez, voyez-les, ces enfants, ce sont vos maîtres ! Écoutez-les, ils chantent ! Saluez-les bien bas ; ils vont mourir pour que vous reviviez !
L'abbé Nantois s'arrêta de parler, puis après un court silence, il dit d'une voix adoucie et qui se faisait presque timide, implorante :
— Monsieur Randon, avant de vous quitter, je voudrais vous adresser une requête.
— Parlez, monsieur le curé.
— J'ai envoyé ma sœur chez mon père, reprit-il, ma paroisse est confiée à mon confrère de Racilly ; elle est en bormes mains. Pourtant je m'en vais avec une inquiétude, c'est mon cheval...
— Bon- Point?
— Oui, Bon-Point. Je souffrirais de le savoir malheureux. Si vous pouviez...
M. Randon ne le laissa pas achever.
— Je l'adopte, votre cheval, dit-il, je vous le rendrai à votre retour.
— Et si je ne reviens pas? Vous savez, c'est la guerre.
— Bon-Point sera comme mon enfant, battez- vous en paix, monsieur le curé !... Mais où donc est Emile Lefresne? Il part ce matin, je le sais, et je ne l'aperçois pas... C'est que je suis venu pour lui.
L'abbé Nantois, dont la haute taille dominait la foule, promena son regard sur le quai :
— C'est étonnant, fit-il. Ce matin, Emile a assisté à ma messe ; il m'a quitté me disant qu'il allait dire adieu à sa fiancée.
— Pourvu qu'il soit là à temps !
Comme le chef de gare annonçait que le train allait partir, Emile Lefresne parut rouge, essoufflé avec dans les yeux la terreur d'arriver trop tard. Il se précipita vers un wagon dont il escalada le marchepied. Tandis que l'abbé Nantois montait prestement dans un compartiment, M. Randon se dirigea vers le meunier de l'Étang- Neuf qui, de loin, lui faisait signe d'approcher :
— J'ai pu voirBerthe, fit le jeune homme, je pars content.
Silencieusement, M. Randon étreignit la main qui lui était tendue. Il était trop ému pour trouver les paroles qu'il lui semblait qu'il eût dû dire.
Le sifflet de la locomotive déchiral'air. L'homme d'équipe passait le long des wagons pour fermer les portières. M. Randon, avant de s'éloigner, eut le temps d'apercevoir»
3i6 S'ILS CONNAISSAIENT LEUR BONHEUR!...
clans ce même compartiment où venait d'entrer Emile Lefresne, M. Ardilly-Dupont, le plus beau des juges du ressort, que la mobilisation avait surpris à sa toilette et qu'elle entraînait là-bas avec sa glorieuse barbe d'or et sa figure de conquérant des fortes dots. Quel serait le premier regard qu'allaient échanger ces deux jeunes Français qui se retrouveraient demain, coude à coude, face à l'ennemi?
Debout sur le quai, perdu dans la fouie, M. Randon se recueillait. La gravité de l'heure, les paroles de l'abbé Nantois qui correspondaient à des pensées qu'il portait en lui depuis deux jours, le spectacle qu'il avait sous les 3'eux, l'avaient impressionné. Il assistait en esprit à la déroute de ses chimères, à la chute finale de la chanson dont il avait bercé son égoïsme durant plus de quarante ans, et il s'ouvrait à de fortes réalités. S'il com.parait son lot au lot de tous ces jeunes, il songeait que, vraiment, les hommes de sa génération n'avaient pas reçu la meilleure part ; il eût voulu pleurer sur lui-même et non sur ceux qui partaient. Ces fils de la terre, ces frustes paysans qu'il avait cessé d'aimer, parce qu'ils n'étaient plus ceux des temps virgiliens, maintenant il les admirait devenus les défenseurs, les sauveurs de la patrie, grandis soudain à la taille d'une idée plus haute que leur âme de tous les jours, et qui les ennoblissait, leur communiquait le charme souverain, l'inexprimable beauté de l'héroïsme. Il se sentait, en quelque manière, jaloux d'eux. Il les entendait qui chantaient. Et pourquoi eussent-Us été tristes? C'était la guerre. Mais qu'en savaient-ils, de la guerre? Rien : elle s'offrait à eux avec tous les enchantements de l'inconnu, comme une grande aventure et comme un grand devoir. Ils allaient s'oublier dans le don absolu d'eux-mêmes, connaître ce qui vaut plus que la vie, ce qui vaut plusieurs vies, la joie exaltante d'un beau sacrifice à la cause immortelle. M. Randon comprit ce qu'il y avait d'enivrant <ians cette pensée du sacrifice prochain, le sacrifice san-
glant du champ de bataille. Il comprit le sens profond de ces mots où il n'avait vu jusque-là qu'une de ces banalités oratoires où le ridicule vous attend au coin de chaque phrase : « Souffrir pour son pays », « servir ». Il sut qu'ayant toujours vécu pour lui-même, pour lui seul, il avait perdu sa vie et qu'à vrai dire il n'avait pas vécu. Lentement, dans les vivats, les cris, les refrains, les paroles et les gestes d'adieu, le train s'ébranlait. M. Randon suivit d'un regard d'envie le long cortège des wagons fleuris qui emportait toute cette jeunesse, toute cette force, toute cette vie vers le grand mystère : « S'ils connaissaient leur bonheur ! » dit-il avec un accent de sincérité qui l'étonna lui-même.