‹ S. Thomas d'Aquin et la philosophie cartésienne (volume 2)Chapitre 1 sur 38 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

L'impression générale que provoque la lecture attentive des œuvres de saint Thomas d'Aquin est un ctonnement qui va parfois jusqu'à la stupeur. On est comme ébloui de l'étendue de sa science et de la sûreté de sa doctrine, exposées avec cette concision où ne se glisse jamais un mot inutile, et cette lumineuse clarté qui résulte tant de la rigueur de sa méthode que de l'admirable choix des termes : sa pensée n'est jamais obscurcie, elle rayonne à travers l'enveloppe transparente des formules toujours justes, nettes et précises. Soit qu'elle s'élève à la contemplation des choses divines et qu'elle plane, avec une incomparable majesté, dans des sphères où notre faible regard ose à peine la suivre, soit qu'elle descende dans les profondeurs de l'âme, pour en décrire toutes les richesses ou en sonder toutes les plaies, aucun abîme ne lui donne le

Il Sailli Tlîoinas cl lu Philosophie Curtésiemie.

vertige, et toujours maîtresse d'elle-même, elle traduit ses visions avec le calme d'une intelligence que l'éclat et l'abondance de la lumière n'ont pas étonnée.

Pour mesurer l'étendue de la science d'un homme, il faut se placer à un triple point de vue : Qu'a-t-il étudié? quelle était sa puissance intellectuelle ? quelle ardeur a-t-il déployée dans la recherche de la vérité ? Or, si ces trois questions s'appliquent à saint Thomas d'Aquin, on peut répondre hardiment que Tobjet de sa science a été universel, que la sublimité de son génie n'a jamais été dépassée, et qu'après la pratique des vertus, qui ont fait de lui un saint, la vérité a été l'unique mobile et la grandepassion detoute sa vie.

La science de saint Thomas a été universelle, non seulement parce qu'il s'est proposé d'étudier tout ce qui peut solliciter une intelligence humaine, mais que, de plus, il a voulu savoir ce que ses devanciers avaient dit et pensé sur les objets de ses propres méditations. Semblable à un homme qui, arrivé sur une haute cime, embrasse d'un seul coup d'œil Tensemble et les détails d'un panorama immense, et qui écoute les bruits qui s'élèvent des vallées, saint Thomas d'Aquin, parvenu au sommet des connaissances humaines, promène son regard sur tous les points de l'horizon et, en même temps, il prête une oreille

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attentive à la voix des siècles dont les échos montent jusqu'à lui. Mais au-dessus de lui il y a une existence éternelle, toute-puissante, infinie, dont les perfections inénarrables ont de tout temps attiré l'attention des sages, etsaintThomas, à peine entré dans la vie, essaye d'en sonder les mystérieuses profondeurs : qu'est-ce que Dieu, dites-moi, dites-moi ce qu'est Dieu ? demandaitil à ses maîtres, les religieux de Tabbaye du Mont-Cassin.

Plus tard, il se posera à lui-même la même question, et il répondra en décrivant, comme jamais personne ne l'avait fait avant lui, la nature et les perfections divines. Après avoir prouvé l'existence de Dieu, il nous enseigne que ses attributs sont : la simplicité, la perfection, la bonté, rinfinité, l'immutabilité, l'éternité et Tunité. Il cherche ensuite jusqu'à quelle limite peut s'étendre le regard de l'homme sur l'océan des attributs divins, il se demande si des lèvres mortelles sont capables de murmurer un nom digne de Dieu, et il entre plus avant dans la contemplation de la Divinité. Il étudie la science, la vérité, la vie, la volonté, l'amour, la justice, la miséricorde, la providence, la puissance et le bonheur de Dieu. La raison humaine ne peut aller plus loin, mais la foi vient à son aide et elle lui révèle le mystère intime de la vie divine. Éclairée par le flambeau de la foi, la pensée du

IV Sailli Thoinus cl la Philosophie Carlésienno.

grand Docteur s*élèvc encore, et elle pénètre dans lesanctuaire oùrcgnc la Majesté trois fois sainte. Mais cette vie intense qui va du Père au Fils, et qui rellue du Fils au Père, en l'unité du Saint- Esprit, demeurera-t-elle dans les solitudes du ciel sans se manifester au dehors par un acte d'une puissance infinie ? Non, la parole divine retentit et les Anges répondent à l'appel de Dieu. Le saint Docteur étudie leur nature, leurs prérogatives, leur intelligence et ses lois, son objet, la rectitude de leurvolonté et lestendresses de leur amour. Il décrit ensuite l'œuvre des six jours, et il arrive enfin à l'homme, qui en est le couronnement et le faîte. Il sonde tous les replis de la nature humaine avec une sûreté et une pénétration qui n'ont jamais été égalées. Qu'est-ce que l'âme ? Pourquoi a-t-elle été unie au corps ? Que sont ses puissances considérées d'une manière générale ? Quelles sont en particulier la nature, les lois, la force, l'objet des deux facultés maîtresses, l'intelligence et la volonté ? Telles sont les problèmes qui se pressent sous la plume du grand Docteur et auxquels il donne une solution toujours vraie, juste, inattaquable. Après avoir couronné son œuvre par la création de l'homme, Dieu ne daigne-t-il jamais abaisser son regard, et la laisse-t-il errer à l'aventure, comme un navire que ne guide plus la clarté des étoiles ? Non, sa puissante main la soutient

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et la conserve, et le Dieu qui l'a créée lui a aussi dicté les lois d'un gouvernement divin.

Parmi les êtres soumis à ces lois, il en est un, privilégié entre tous, auquel Dieu a assigné une fin spéciale, dont le nom seul est comme un écho lointain des chants de la patrie. Cette créature privilégiée est l'homme et sa fin suprême est la béatitude. Dieu a voulu que nous fussions nous-mêmes les artisans de notre béatitude et, dans une certaine mesure, il a remis entre les mains de notre libre arbitre le soin de nos destinées. Saint Thomas remonte donc aux sources premières de la moralité des actes humains qui sont d'abord la volonté elle-même, les circonstances dans lesquelles elle émet son acte, le motif qu'elle se propose, le choix des moyens, la délibération, le consentem.ent, et enfin l'acte luimême. Cet acte intérieur ou extérieur est bon ou mauvais ; d'après quelles lois faut-il le juger ? La passion nous sollicite, mais la vertu nous appelle, et ici saint Thomas entre dans une analyse vraiment merveilleuse des deux puissances qui se disputent notre vie.

Quand la passion triomphe, l'acte qui découle de la volonté est le péché. Qu'est-ce que le péché ? La dépravation qu'il suppose est-elle toujours la même, quelles en sont les causes et les effets, et où est le remède ? Le remède est dans la soumission de la volonté à la loi, qui est le principe

Saint Tlionuis cl la Philosophie Cartésienne.

extérieur, d'après lequel nous devons régler notre activité. Mais la loi éternelle et les lois humaines, et même la loi ancienne, étaient impuissantes à guérir le mal ; aussi Dieu a promulgué une loi nouvelle plus efficace : la loi de

grâce.

La grâce, dans l'âme de l'homme régénéré, se ramilic en trois vertus fondamentales : la Foi, l'Espérance et la Charité. Saint Thomas les étudie en elles-mêmes, dans les dons qui leur correspondent et dans les vices qui leur sont opposés, et il suit la même méthode, en analysant les vertus cardinales : la prudence, la justice, la force et la tempérance.

La grâce nous a été donnée par le mystère d'un Dieu fait homme, et elle nous est communiquée par les sacrements, où nous puisons le germe de la bienheureuse immortalité à laquelle Dieu nous a destinés. Telles sont les questions que traite saint Thomas d'Aquin, dans la dernière partie de celui de ses ouvrages que nous avons à peine effleuré et dont nous venons de tracer uneesquisse bien incomplète. Nousn'avons fait qu'indiquer de loin les grandes lignes de l'édifice ; mais ceux qui l'ont vu de plus près ne se lassent pas d'admirer l'inimitable perfection des détails et la prodigieuse variété de connaissances que suppose ce livre, où saint Thomas se montre tour à tour théologien sublime, phi-

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losophe incomparable et moraliste consommé. La Somme n'a pas épuisé la science théologique de saint Thomas (^) ; quand, à vingt-cinq ans, il expliquaitte5e///e/zce5 de Pierre Lombard, la célèbre Université l'acclamait déjà comme l'oracle et le prodige de son siècle; mais on reste confondu quand on songe qu'il a abordé avec la même élévation et la même profondeur des problèmes d'un autre ordre et qui ne sont du ressort du théologien que d'une manière indirecte et éloignée : le gouvernement des Etats. Il ne se contente pas, en effet, d'exposer les principes généraux qui doivent présider à l'exercice de la puissance, soit executive, soit législative (-) ; il entre dans les détails de l'administration f), et cet homme qui tout à l'heure planait sur les hauteurs de la métaphysique enseigne aux Rois à gouverner leurs peuples,

(1) Commentaires sur les Sentences ; Somme contre les Gentils: questions disputées (de Potentiâ, de Malo, deVeritatc ) quodlibeta; contra Grsccos; compendium theologise; de articulis fidei et de Sacramentis ; de prseceptis caritatis; expositio in symbolam, in orat. Domin. et salut, ang. ; de naiura vcrbi inteilectus; de substantiis separatis, etc.

[2] Le saint docteur se prononce en faveur du pouvoir pondéré; ut régi jam instituto tyrannidis subtrahatur occasio (De Regim. Princip., 1. I, c. vi).

(3) Voir pour la fondation des villes, la création de routes nouvelles, les richesses d'un Etat, l'épargne publique, les poids, les mesures, etc. (ibid., 1. II, c. r, v, xii, xv), et ses Commentaires in VIII Politicorum.

vin Saint Thomas cl la Philosophie Caricsicnnc.

il leur apprend quelles sont les bases solides d'un Ktat, et il leur dévoile les causes d'où naissent les troubles qui préparent la chute des Empires.

Le grand Docteur n'avait pas méconnu l'importance de l'étude de la nature. De même, dit-il, que la vue d'un tableau nous révèle les qualités de l'artiste, de même lacontemplation desoeuvres de Dieu, en nous donnant une haute idée de la sagesse et de la puissance divines, nous fait aimer celui qui a répandu sur ses œuvres tant de beauté et tant de perfections (*).

Saint Thomas a possédé toutes les sciences naturelles de son temps. Étaient-elles aussi imparfaites qu'on le dit généralement aujourd'hui? Loin de nous la pensée de contester leurs merveilleux progrès ; mais on se trompe fort quand on déplore la profonde ignorance des hommes du Moyen Age.

On sait, par exemple, que la théorie de la lumière s'est partagée entre les deux hypothèses de l'émission et delà vibration : celle-ci, qui l'a emporté sur la prejjiière, est précisément l'explication de saint Thomas, disant que la lumière

(1) Cont. Gent., 1. II, c. i et ii.

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est produite par les vibrations des corps célestes communiquées à l'éther (').

L'attention des savants a été attirée naguère sur le phénomène terrible des tremblements de terre; les opinions se sont partagées, et celle qui en attribue la cause à l'eau vaporisée par la chaleur centrale a trouvé le plus de crédit, c'est aussi celle de saint Thomas (').

Il avait parfaitement compris que si la chimie et la minéralogie de son temps rencontraient tant de difficultés, c'est qu'on n'avait pas encore découvert les procédés dont la nature se sert dans la composition des corps (3), et il ne cesse d'encourager les recherches : « Quiconque « dédaigne Tétude de la nature se méprise lui- « même,)) dit-il; et il ajoute: «Qu'on n'allègue pas « que cette étude est vaine, sous le prétexte que « le but suprême de l'homme est la contempla- « tion des choses divines ; c'est là une profonde c( erreur, car, au contraire, l'étude de la nature (( nous aide puissamment à nous élever vers la (( cause qui l'a produite. ))

Mais là où le saint Docteur est surtout admirable, c'est, lorsqu'après avoir constaté l'insuffisance des notions astronomiques de ses

(1) De cœ'o et miindo, 1. II, Icct. x.

(2) Metcorum, 1. II, lect. xiii. Voir A. Daubrée, de l'Institut : Les Kégions invisibles, i)p. lit et sc([.

(3) Ibid., 1. III, lect. ix.

X Saint Tliomas et la Philosophie Cartésienne.

contemporains, il prévoit les découvertes futures qui donneront des explications plus plausibles secundum aliqucm aliiim modum nondiim ab hominibns comprehensiim Q.

Nous avons dit qu'attentif à la voix des siècles, saint Thomas avait voulu savoir ce que ses devanciers avaient pensé sur les sujets de ses propres méditations.

Orateurs, historiens, savants, philosophes, auteurs ecclésiastiques. Docteurs de l'Eglise, sainte Ecriture surtout, il a tout lu,toutcompris, tout retenu, et l'on a pu le comparer à cet Ange dont la voix était semblable à la voix d'une multitude ('). (( Il importe, dit-il, de méditer souvent « avec ardeur et avec respect, les documents que « les ancêtres nous ont laissés (^). » Personne plus que lui n'a mis en pratique ce sage précepte, et loin de succomber sous le poids de cette prodigieuse érudition, il en a saisi dans une puissante étreinte les éléments épars, il les a coordonnés et réunis en un même corps de doctrine. Il n'oubliait rien de ce qu'il avait lu, et dans un temps où les livres étaient fort rares, il lui a fallu cette mémoire qui tient du miracle, pour pouvoir semer dans ses ouvages les innombrables citations qui s'}^ rencontrent. Quand, sur l'ordre du

(1) De cœlo et mundo, 1. II, lect. xvii.

(2) Daniel, X, 6.

(3) II" II», q. XLVix, art. 3, ad. 2.

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Souverain Pontife, il entreprit le travail qu'on a appelé depuis la Chaîne d'or, il parcourut les divers monastères pour lire les écrits des saints, et les textes qui s' enchaînent pour ne former qu'un seul commentaire de la parole sainte sont presque tous cités de mémoire.

Parmi les livres étudiés par saint Thomas, il en est trois surtout qui ont attiré son attention. D'abord le Livre par excellence, la Bible, saint Augustin ensuite, et enfin les ouvrages du philosophe qui régnait au Moyen Age : Aristote.

Saint Thomas d'Aquin ne cessa jamais de méditer la Sainte Ecriture, et, afin que rien ne vînt le distraire de cette contemplation, il apprit par cœur le texte entier de l'Ancien et du Nouveau Testament. L'esprit de Dieu lui en donna une merveilleuse intelligence ; car ce fut surtout avec son cœur, plus encore qu'avec son génie, que saint Thomas lut le Livre divin, et selon la grande parole de Bossuet : « Les humbles de « cœur entrent dans les profondeurs de Dieu. » Ces profondeurs sont les sources où le Docteur Angélique allait puiser la science divine et l'intelligence des textes sacrés. Ses commentaires portent l'empreinte de son puissant génie ('). Il

(1) Sailli Tlioinas a commenté le Livre de Job, le Cantique des Cantiques, les 50 premiers Psaumes, Isaïe, Jcrémie, les Evangiles de saint Matthieu et de saint Jean et toutes les Épitres de saint Paul.

XII Sainl Thomas cl la Philosophie Carlcsicnnc.

sait sur chaque passage tout ce que nous a laissé la tradition, et il a, du livre entier, une connaissance si approfondie, que les mystérieuses obscurités de rEcriture s'éclairent par un rapprochement ingénieux , avec d'autres versets semblables pour la pensée ou pour les termes, et l'on a toujours, avec lui, la Bible commentée par elle-même. Son immense science théologique, son bon sens infaillible, et les intuitions de son génie sur ce terrain, comme sur tant d'autres, placent encore saint Thomas au premier rang. La science biblique dispose aujourd'hui d'éléments qu'il n'avait pas : la linguistique, les connaissances historiques et archéologiques grandissent tous les jours ; mais, loin de rejeter dans l'ombre les travaux de saint Thomas, ces progrès ne font le plus souvent qu'apporter des confirmations nouvelles aux conclusions qu'il avait posées.

Après la sainte Ecriture, il n'est pas dans l'Eglise une autorité plus haute que celle de saint Augustin 0, aussi avec quelle vénération saint Thomas a-t-il écouté les leçons du Maître ! Sa doctrine sur les problèmes ardus de la prédestination et de la grâce est la doctrine même de saint Augustin exposée et défendue selon la méthode de l'Ecole, au point qu'il est difficile

(1) Voir Bossuct : Défense de la tradition et des saints Pères, 1. V, c. xx.

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de suivre et de comprendre la pensée de saint Augustin si l'on n'y est préparé par l'étude de saint Thomas. Les livres de l'évêque d'Hippone sont comme un labyrinthe où il est facile de s'égarer, si saint Thomas n'éclaire pas la route, ce qui a fait dire à un théologien illustre : Ad Augustiniim ?io?i iri tiito nisi per Thomam ('). Presque toujours le Docteur Angélique appuie sa parole sur un texte de saint Augustin, qu'il explique avec la touchante modestie d'un disciple et la sublime élévation d'un homme de génie. Telle était au xiii'^ siècle l'autorité d'Aristote, que chacune de ses paroles devenait un oracle devant lequel il ne restait plus qu'à s'incliner. Les adversaires de la Foi chrétienne exploitaient avec habileté l'enthousiasme de leurs contemporains, le nom d'Aristote était leur cri de ralliement et les ouvrages du Stagyrite étaient l'arsenal d'où partaient tous les coups. Saint Thomas comprit le danger, et le premier des Docteurs latins, il entra résolument dans la place; il s'empara des armes ennemies qu'il rapporta comme un trophée. Mais il ne se contenta pas d'en orner les murs du temple, il s'en servit pour le défendre. Il expliqua les principes d'Aristote dont il adopta les procédés méthodiques, il combla les lacunes là où le génie du philosophe

(1) Voir le P. ToLiron : Vie de suint Tlioiuas, c. V.

Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.

arec s'était trouble, et il prouva que là où il était dans le vrai, loin de contredire une vérité plus haute, il lui rendait, au contraire, un nouvel hommage (^).

On fait un crime à saint Thomas d'accepter les conclusions d'Aristote sur les principaux problèmes de la philosophie et d'avoir ainsi renoncé à la gloire de devenir lui-même un créateur ('). Ces reproches supposent d'abord une ignorance complète de la doctrine d'Aristote et, en second lieu, une idée fausse du but que doit se proposer un philosophe. Quand la doctrine d'Aristote est vraie, saint Thomas ne pouvait que s'exposer à tomber dans l'erreur en essayant de frayer une route nouvelle ; or sur les problèmes de métaphysique , de logique , de psychologie, d'idéologie, de morale, en un mot, sur presque toutes les questions de philosophie, Aristote a donné des solutions vraies, et si

(1) Voici la liste des ouvrages d'Aristote dont saint Thomas a fait un commentaire complet : 3 sur la logique; 8 sur la physique; 2 du ciel et du monde; 2 sur la génération et la corruption: 4 sur les météores; 3 sur l'âme ; 12 sur la métaphysique; 10 sur la morale; 8 sur la politique.

(2) « Si saint Thomas s'en était rapporté à lui-même plutôt « qu'à Aristote, il ne nous aurait peut-être pas laissé des « traités d'une philosophie inepte. Mais comme son unique « préoccupation est de suivre en tout la doctrine du Stagyrite, « il se fit son esclave et mit la vérité elle-même aux pieds du « tyran. » Brucker, t. III , IP période, II« partie, 1. II, c. m, sect. 2.

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parfois sa pensée fléchit, saint Thomas la redresse. Avant donc de lui reprocher de s'être fait le disciple du Stagyrite, il faudrait prouver que son respect pour celui qu'il appelle le philosophe l'a entraîné loin des sentiers du vrai. Si, pour être créateur, il est nécessaire d'imaginer des systèmes faux et qui n'ont d'autre mérite que la nouveauté, nous avouons, debonne grâce, que saint Thomas ne l'a pas été, et la lecture de ce livre nous prouvera que le titre de créateur est une gloire dont les ivresses ont troublé plus d'une intelligence; mais on peut être créateur à d'autres conditions.

Bossuet n'est-il pas créateur quand, dans sa sublime oraison funèbre de la reine d'Angleterre, il commente cette parole du texte sacré : Et niinc, reges^ intelUgitey et qu'il montre la puissante main de Dieu élevant ou abaissant les trônes pour donner aux Rois de grandes et de terribles leçons? Et cependant le discours tout entier n'est que le développement splendide de cette simple parole du livre saint: Et nunc, reges... Cet exemple s'applique exactement au Docteur Angélique. Il prend le texte d'Aristote, il l'explique, le commente et le développe avec tant d'élévation et d'ampleur, qu'il devient à son tour penseur original et créateur dans la plus vraie et la plus belle acception du mot (^).

(1) Les Fables de Phèdre ont-elles nui à l'originalité de

\vi Sailli Thomas el la Philosophie Cartésienne.

Nous venons d'ctudicr Vobjet de la science de saint Thomas, et nous avons vu qu'il est permis de se demander si, parmi l'innombrable variété des connaissances humaines, il en est une seule qui ait échappé à son regard. Mais n'a-t-il pas disséminé ses forces et l'étendue même de sa science n'a-t-elle pas compromis son intensité? Un homme qui veut à peu près tout savoir ne s'cxpose-t-il pas à n'entasser que les matériaux d'une science superficielle?

Non, quand cet homme a le génie de saint Thomas d'Aquin (i).

Son intelligence est sublime, profonde, sûre, méthodique, et nul n'a possédé ces qualités à un plus haut degré.

La sublimité de son intelligence nous étonne et nous ravit. Quand il s'élève à la contemplation des mystères divins, il illumine ces hauteurs d'une telle lumière, et les cimes où plane son génie sont si éclatantes, que Ton comprend que la raison humaine ne peut pas aller au delà et

celles de la Fontaine ? — Un grand théologien, d'ailleurs, n'a pas craint d'affirmer que, sans les commentaires de saint Thomas, les ouvrages d'Aristote sont un livre à peu près fermé. Voir (jiOnQ,i,Clypeus ; commendatio doctrinse D. Thomee, § 5. — Voir aussi, sur cette question, la philosophie de M.Charles Jourdain, P'' vol.

(1) Telle était la puissance intellectuelle de saint Thomas, que, souvent, quatre secrétaires écrivaient à la fois sous sa dictée sur les questions les plus élevées et les plus difficiles.

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qu'une clarté plus pure est réservée aux extases de la patrie.

Cette sublimité s'unit toujours à une admirable profondeur. Le propre d'un esprit superficiel est de ne rencontrer de difficultés nulle part; il ne voit que la surface et, par conséquent, il ne soupçonne pas l'abîme; mais ceux qui veulent creuser un sujet et aller au fond n'ignorent pas que des objections parfois terribles gardent, comme avec un soin jaloux, les abords de la vérité. Saint Thomas le savait; il fait toujours une large place aux objections, il les presse, il les entasse parfois avec une certaine complaisance, elles ne l'effrayent pas ; car contre une doctrine absolument vraie une objection ne conclut jamais.

La troisième qualité de l'intelligence de saint Thomas, celle qui est le trait le plus caractéristique peut-être de son génie, c'est cette sûreté de vue, ce bon sens suprême qui le guide toujours dans le dédale des opinions humaines qu'il a toutes pesées et jugées. C'est le même sens pratique qui Va mis en garde contre les systèmes hasardés, dont tantde philosophes se sont épris, et qui lui a fait suivre la seule voie où Ton puisse espérer de trouver la vérité. Il ne part jamais d'une conception â priori, c'est-à-dire d'une idée préconçue qui a la prétention de faire entrer l'objet de la science dans un cadre

xvni Sailli Thomas cl la Philosophie Cartésienne.

trace d'avance. Avec ce procédé on s'expose à bien des mécomptes ; il est difficile, en effet, de ne pas glisser sur la pente qui nous pousse à cette conclusion : l'objet est en réalité tel que je l'ai conçu. Cela ne sera vrai que si nous commençons par examiner l'objet en lui-même; si, au contraire, nous négligeons ce travail préliminaire, indispensable, rien ne nous prouvera l'équation entre fidée et l'objet réel, en d'autres termes, nous ne pourrons jamais nous rendre le témoignage que nous avons conquis la vérité. Saint Thomas envisage donc toujours l'objet luimême, il l'étudié, il l'examine, il l'analyse, et ce n'est qu'après en avoir fouillé tous les replis qu'il en formule la définition et Tidée. Chose étrange! on s'imagine volontiers aujourd'hui que tous ces philosophes abrités sous les cloîtres du Moyen Age habitaient je ne sais quel monde d'abstractions et d'insaisissables fantômes, sans aucun souci de la réalité des choses. C'est exactement le contraire qui est vrai, et s'il s'agit du plus illustre d'entre eux, nous n'hésitons pas à dire que personne n'a poussé plus loin l'analyse et l'observation minutieuses de l'objet de la science. Sans doute, la nature, conquise depuis par des armes dont ils ne disposaient pas, a livré bien des secrets ignorés de leur temps ; mais on ne peut pas, sans injustice, les accuser de n'avoir pas même essayé de déchirer les voiles. Ils

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n'ont pas méconnu la valeur de l'observation, et leurs recherches sur les sujets les plus importants à connaître, Dieu et l'âme, ont produit des résultats dont on ne démontrera jamais l'insuffisance ou la fausseté (^).

L'intelligence sublime, profonde et sûre de saint Thomas est méthodique par excellence. Le saint Docteur part toujours d'un principe ou d'un fait évidents en eux-mêmes ou d'une proposition déjà démontrée; il s'avance pas à pas, à mesure que la route s'éclaire, il n'affirme rien sans preuves, les questions s'enchaînent les unes aux autres et forment une trame qu'il est impossible de rompre. C'est même ce besoin d'ordre, de clarté, de méthode rigoureuse qui lui inspira la pensée de composer la Somme : (( J'ai remarqué, dit-il, que ceux qui entrent dans « l'étude de la théologie sont souvent arrêtés par « plusieurs obstacles : la multiplicité des ques- (( tions, des articles et des arguments inutiles; « le défaut d'ordre scientifique dans les docu- « ments écrits, tantôt selon les exigences de la « composition d'un ouvrage, tantôt d'après les « discussions qui s'étaient élevées sur un point « en particulier; et enfin les perpétuelles redites « qui engendrent la confusion et la fatigue. J'ai

(1) On dit souvent que l'étude sérieuse de l'âme date de Descartes !

XX Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.

« donc entrepris, avec l'aide de Dieu, d'exposer « succinctement et clairement selon l'ordre des « matières, tout ce qui se rapporte à la doctrine (( sacrée ('). » Saint Thomas dédie aux novices et aux commençants ce livre prodigieux dont un pape disait que chacun de ses articles est un miracle.

Nous avons dit qu'après les vertus qui font les saints, l'amour de la science avait été la passion de saint Thomas et le grand mobile de sa vie. Il lui consacrait tout le temps qu'il ne donnaitpas à la prière. Partout, dans le silence de sa cellule, pendant ses voyages, à la table de saint Louis, il ne cessait de méditer et d'étudier. Il prenait sur son sommeil et, autant qu'il le pouvait, sur ses repas pour satisfaire à la noble ardeur qui le dévorait. Rien ne pouvait l'arracher à l'étude, ni les troubles qui agitèrent son temps, ni la maladie, ni même les étreintes de la mort. Il commentait à Paris les livres d'Isaïe et de Jérémie et les Epîtres de saint Paul, tandis que son Ordre, et même sa personne, étaient en butte aux plus violentes attaques; à Naples, il continuait la Somme théologique pendant que Charles d'Anjou et Mainfroy, tuteur du jeune Conrad, Empereurd'Allemagne,se disputaient le royaume des Deux-Siciles; durant une maladie

(1) !=" p., Prolog.

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qui ne lui permettait pas d'assister aux offices divins, il composa un opuscule sur les Anges, et il mourait à l'âge de 48 ans en commentant le Cantique des cantiques.

Silencieux, recueilli, plongédanssesprofondes méditations, toujours solitaire au milieu d'une communauté nombreuse, saint Thomas, nouvellement arrivé au couvent de Saint-Jacques de Paris, se mêlait peu aux discussionspassionnées de l'Ecole. Ses condisciples se méprirent étrangement sur les causes de son silence et ils l'appelèrent le grand bœuf muet de Sicile, Mais son maître Albert le Grand avait deviné le génie de son élève et il dit un jour : « Vous l'appelez « le bœuf muet de Sicile, il mugira, et ses mugis- « sements rempliront le monde. )> La prédiction d'Albert le Grand s'est réalisée. Repercutée comme d'échos en échos par les Bulles des Papes, les décisions des Conciles et les leçons des Universités, la voix de saint Thomas a rempli le monde. « A lui seul il a répandu plus de « lumières que tous les autres Docteurs, dit le (( pape Jean XXII ; une année consacrée à saint « Thomas porte plus de fruits qu'une vie (( entière vouée à l'étude de tous les autres. » Le Pape prononçait ces étonnantes paroles en

XXII Saint Thomas et la Philosophie CarlésienneÉ

plein consistoire et aux applaudissements des Cardinaux. Innocent VI disait « qu'en suivant la (( doctrine de saint Thomas on est sûr d'être « dans le vrai et que l'on s'expose beaucoup à (( tomber dans l'erreur quand on s'en éloigne ^^ Les souverains Pontifes qui depuis se sont as .o sur la chaire de saint Pierre ont tenu à peu près le même langage : les siècles n'ont pas refroidi leur admiration, etlegrand Pape qui aujourd'hui gouverne si glorieusement l'Eglise a donné aux déclarations de ses prédécesseurs une force et un éclat nouveaux : « Saint Thomas d'Aquin a (( consacré Talliance de la raison et de la foi, dit « le pape Léon XIII. Sur lesailesde songéniela « raison humaine a gravi le faîte le plus sublime (c qu'elle puisse atteindre, et jamais peut-être la « foi ne trouvera un plus puissant auxiliaire (( dans une raison plus haute. »

Les Conciles ont partagé les sentiments des Papes à l'égard de saint Thomas, dont ladoctrine a été comme l'âme de ces grandes assemblées. C'est saint Thomas qui, par la bouche de ses disciples, confondait au Concile de Florence les orateurs du schisme grec ; mais que peut-on ajouter quand on a rappelé que le C' icile de Trente déposa sur le même autel, à côté du Livre divin, la Somme du Docteur Angélique?

Introduction. xxni

Il professait à l'Université de Paris, quand une grave discussion s'éleva parmi les Docteurs, dont l'un fut plus tard le pape Innocent V. Les avis étaient partagés, on pria saint Thomas de trancher la difficulté en s'engageant formelle-

^nt à accepter sa décision. Pendant dessiècles, -. célèbre Université mit sa gloire dans sa fidélité à suivre la doctrine du Maître dont elle avait entendu les leçons, et en 1615 le Cardinal du Perron affirmait que la Somme y était tou- ^jours regardée comme l'oracle de la Théologie. Les universités de Bologne, de Naples, de Padoue, de Turin, de Salamanque, d'Alcala, de ■ Douai, de Toulouse, de Louvain, de Coimbre et d'autres encore suivaient l'exemple de Paris. Saint Thomas y régnait en Prince (^), et dans quelques-unes les maîtres faisaient la promesse, par serment , de ne jamais s'écarter de sa doctrine.

Ce n'était pas seulement la théologie du Docteur Angélique qui étaituniversellementenseignée et acclamée, c'était aussi sa philosophie. Mais un jour h sceptre de la philosophie passa en d'autres mains; sur ce terrain, un homme lui disputa l'empire et il y réussit en partie : était-ce un progrès ou une décadence?

(1) Ce ,(>nt les expressions de l'Encyclique du 4 Août.

XXIV SainI TliomaR ol la Pliilosophie Cartésienne.

Descartes quitta le collège de la Flèche en 1G12: il avait iG ans. Au commencement de l'hiver de 1G19, il était au service de l'Electeur de Bavière, et la vie inoccupée des camps lui laissant beaucoup de loisirs, il demeurait seul enfermé toutle jour, absorbé par ses méditations : ce fut alors qu'il conçut la pensée de faire table rase de tout ce que lui-même et les autres avaient pensé avant lui et de jeter les fondements d'une philosophie nouvelle. Il voyage encore en Hongrie, dans le Nord, en Italie, il passe trois ans à Paris, etse retire enfin en Hollande, où il réalise son plan de réforme universelle.

Il professe d'abord le plus profond mépris pour ses devanciers : « Vous devriez vous souvenir, (« dit-il à Gassendi, que vous parlez à un esprit « tellement détaché des choses corporelles, qu'il « ne sait pas même si jamais il y a eu aucun (( homme avant lui, et qui partant ne s'émeut « pas beaucoup de leur autorité (i). » Il se fait gloire de son ignorance : « Qu'il fût vrai, dit-il

(1) Œuvres de Descartes, t. II, p, 261, édit. de M. Cousin.

Introduction. xxv

« à Voët, comme vous vous engagez à le prouc( ver, que je ne comprends pas les termes « de la philosophie péripatéticienne, peum'im- « porterait assurément, car ce serait plutôt une « honte à mes yeux d'avoir donné à cette étude « trop de soins et d'attention (^). » Cette philosophie n'était pour lui, en effet, « qu'un amas « confusd'opinionspourlaplupartdouteuses (')»; il la compare « à un aveugle qui, pour se battre (( sans désavantage contre un qui voit, l'aurait « fait venir dans le fond de quelque cave fort « obscure» et il publie la philosophie nouvelle pour faire « entrer du jour dans cette cave où « ils sont descendus pour se battre (^) )>.

Cette présomption nous inspire une certaine défiance, car s'il ne faut pas étudier les anciens pour accepter sans preuves et sans raisons tout ce qu'ils ont dit, il est au moins fort sage d'abord de les respecter et il est prudent de les consulter pour se rendre compte de leurs doctrines. Cette étude est infiniment utile, soit pour mettre à profit les travaux des devanciers, quand leurs doctrines sont vraies, soit pour éviter les écueils où ils se sont heurtés quand ils sont tombés dans l'erreur; mais il est souverainement injuste

(1) Ibid., t. XI, p. 11.

C2) Ibid., p. 25.

(;j) Discours sur la Méthode, VI" p.

XXVI Sainl Thomas et la Philo e Cartésienne.

de lescondamncr sans même vouloir les entendre. N'y a-t-il pas d'ailleurs une témérité étrange à essa3'er d'élever seul l'éditice entier de la philosophie ? Quoi qu'il en soit, l'entreprise a-t-elle réussi ? Descartes a-t-il fondé une philosophie vraie ? A-t-il été assez fort pour soulever seul, sans en être écrasé, le fardeau de la pensée humaine ? Qu'importe qu'une philosophie soit ancienne ou nouvelle, on ne lui demande qu'une chose : la Vérité.

Descartes se replie donc sur lui-même, et il constate qu'il lui est arrivé souvent de croire vraies des choses que plus tard il a prouvé être fausses; il en est comme effrayé et, pour ne plus s'exposer à un pareil danger, il prend la résolution de douter de tout, même de ce qui lui paraît le plus clair et le plus évident. Il doute donc de l'existence des autres, de l'existence des corps, de son existence personnelle, il ne sait pas si deux et deux égalent quatre, s'il dort ou s'il veille, s'il n'est pas le jouet d'une perpétuelle et irrémédiable illusion.

Remarquons d'abord que l'extrémité où Descartes s'accule volontairement dénote un esprit qui peut-être n'est pas très pondéré, car la vérité, comme la vertu, est toujours dans le milieu également éloigné des deux extrêmes. Si mes sens me trompent lorsque je précipite mon jugement et que je crois qu'une tour est ronde quand je la

Introduction. xxvii

regarde de loin, tandis qu'en réalité elle est carrée, faut-il récuser leur témoignage quand ils m'affirment la présence du papier qui est sous mes yeux (i)? Si j'ai été induit en erreur quelquefois, souvent même, en acceptant trop facilement certaines propositions dépourvues de preuves suffisantes, suis-je autorisé à douter d'un fait qui s'impose, comme mon existence personnelle, ou d'une vérité claire comme celle-ci: deux et trois égalent cinq ? Le bon sens nous dit, au contraire, de douter des choses douteuses, et de ne pas rejeter celles qui apportent leur preuves avec elles ; mais douter de tout, parce que l'on s'est trompé quelquefois , c'est évidemment tomber dans un extrême d'où il sera difficile de faire jaillir la vérité.

Que reste-t-il debout au milieu des ruines accumulées par Descartes ? Il voudrait sauver au moins son doute lui-même, c'est l'issue qu'il s'est ménagée pour sortir de l'impasse et dire : (( Je doute, donc je pense, car le doute est une (( des formes de la pensée, donc je suis. » Mais cette porte se ferme devant lui. N'y a-t-il pas, dit- il, des fous « qui s'imaginent être des cruches, « ou avoir un corps de verre (-) » ? Ce sont des fous, il est vrai; mais le sommeil n'a-t-il pas des

(1) C'est l'exemple de Descartes.

(2) I'" Médit., p. 237.

xxviii Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.

hallucinations semblables à la folie. « Combien (( de fois, ajoutc-t-il, m'cst-il arrivé de songer la (f nuit que j'étais en ce lieu, que j'étais habillé, « que j'étais auprès du feu, quoique je fusse tout a nu dans mon lit... Je vois si manifestement (c qu'il n'y a point d'indices certains par où Ton « puisse distinguer nettement la veille d'avec le « sommeil, que j'en suis tout étonné. » Descartes n'est donc pas même certain de son doute, car lorsqu'il croit douter, n'est-il pas le jouet d'un rêve ?

Il cherche donc un autre chemin, et il pense l'avoir trouvé dans les preuves de l'existence de Dieu : « Je dois examiner s'il y a un Dieu, dit-il, (( et si je trouve qu'il y en ait un, je dois aussi (( examiner s'il peut être trompeur : car, sans « la connaissance de ces deux vérités, je ne vois « pas que je puisse jamais être certain d'aucune « chose (^).)) Voilà donc Descartes qui ne sait pas encore s'il existe, et qui veut prouver l'existence de Dieu, car s'il y a un Dieu, et si ce Dieu se plaît à le tromper quand il accepte une vérité qui cependant lui paraît évidente, il ne pourra jamais être certain de rien, ni de son existence, ni de cette proposition évidente : deux et trois égalent cinq.

On le voit, Descartes a confondu le fait de

(1) IIP Médit., p. 266.

Introduction. xxix

l'existence de Dieu avec la connaissance du fait. Sans doute, nous ne serions pas si Dieu n'existait pas; mais en conclure : donc nous ne serons certains de notre existence qu'après la démonstration de l'existence de Dieu, c'est raisonner comme si l'on disait : la circulation du sang estlacondition de notre vie, doncnous ne vivrons que si nous en connaissons le mécanisme.

Si du moins les preuves de Descartes étaient concluantes ; mais, sauf l'argument de causalité qu'il ne présente pas dans toute sa force, les démonstrations cartésiennes par excellence sont à priori, et n'aboutissent qu'à une abstraction. C'est cependant là une des pierres angulaires de sa philosophie et comme la clef de voûte de l'édifice ; nous remarquerons presque partout les mômes confusions et le même défaut d'analyse.

Comment donc expliquer la grande influence de la philosophie cartésienne ? Nous ne croyons pas que la valeur intrinsèque de la doctrine en donne une raison suffisante, et nous pensons qu'il faut la chercher ailleurs.

Les novateurs du xvi'^ siècle s'étaient insurgés

contre l'autorité de la foi, et l'ébranlement se

fit sentir jusque dans la raison elle-même, tant

il est vrai que la foi est l'asile le plus sûr et la

meilleure sauvegarde de la raison,

(1) III" Médit., p. 287, cdit. Cousin.

Sailli Thomas et la Philosophie Cartésienne.

On discuta sans frein pour en arriver au scepticisme : « La liberté de penser était im- « mense au xvi^- siècle ; mais la liberté ne vaut « que par ses fruits. Or que produisait-elle à cette « époque ? de deux choses l'une : ou des imi- « tations stériles et tout artificielles des gran- « des philosophies de l'antiquité, ou de vaines « utopies, et des systèmes monstrueux (^). » Quand Ramus attirait autour de sa chaire des écoliers aussi nombreux que ceux qui suivaient autrefois Abélard sur la montagne Sainte-Geneviève, et qu'il s'efforçait de remplacer la logique d'Aristote, il démolissait, mais il n'édifiait pas(2). Pendant la lutte, les esprits, fatigués d'aller du panthéisme de Jordano Bruno aux grossières doctrines de Vanini, se reposaient dans le scepticismes insouciant et railleur de Montaigne et « les Essais étaient le bréviaire des honnêtes « gens (^) ». Mais on ne peut passe contenter de poser cette question : Que sais-je ? pour répondre toujours : Rien ; le scepticisme est un état violent, et les âmes cherchaient un abri qu'elles crurent trouver dans l'édifice élevé par Descartes. Il les séduisit par ses dehors sévères

(1) E. Saisset : Les Précurseurs et les Disciples de Descartes, 2« édit., p. 83.

(2) Voir ibid., passim.

(3) Voir Francisque Bouillier : Histoire de la Philosophie Cartésienne, t. I, p. 27, 3^ édit.

Introduction. xxxi

si éloignés de l'aspect riant mais dangereux de celui de Montaigne, on était affamé de certitude et, envoyant l'apparente profondeur de la philosophie cartésienne, on crut qu'elle était solide. Le scepticisme dont les intelligences étaient désabusées est, selon nous, la première cause du grand succès des doctrines cartésiennes.

Leur triomphe fut rapide et complet en Hollande, où elles furent enseignées publiquement du vivant môme de Descartes ; il fut beaucoup plus lent en France. Dans sa remarquable et savante histoire de la philosophie cartésienne, M. Francisque Bouillier nous trace le piquant tableau des progrès de la nouvelle doctrine (^). Les beaux esprits s'en mêlent, on en cause chez madame de Sévigné, on la discute dans le salon de madame de Sablé, elle règne à la cour de la duchesse du Maine, elle a ses entrées dans les hôtels des plus grands seigneurs. On était ravi de pouvoir parler philosophie ; une heure suffit pour lire le Discours sur la méthode, tandis qu'il faut plus de temps et de patience pour parcourir un manuel de philosophie scolastique dont on a, du reste, oublié la langue. Quelques congrégations religieuses, l'Oratoire en particulier, se prononcèrent en faveur du cartésianisme, et c'est ce qui assura son triomphe, car l'Oratoire produisit Malebranche.

(1) T. I, c. XX.

XXXII Suint Thomas cl la Philosophie Cartésienne.

Se promenant un joursur IcquaidesAugustins, il demanda à un libraire s'il n'y avait pas un livre nouveau; on lui donna le traité de l'Homme de Descartes. Il le lut, et sa joie était si vive, qu'il était obligé, à tout moment, d'interrompre une lecture qui lui donnait des palpitations de cœur : « Tout extraordinaire que cela puisse « paraître, dit son historien, je suis assuré que les (( gens de bon goût qui connaissent M. Descartes « n'en seront point surpris, car il faut rendre (( justice à cet homme, malgré les gens d'Ecole « qui ne sont ses adversaires que parce qu'ils « le sont du bon sens (^). »

Si la lecture d'un ouvrage de Descartes donnait des battements de cœur à Malebranche, ne nous étonnons pas de son enthousiasme. Il est absolument convaincu que la philosophie date de Descartes,que le novateur a prononcé le Fiat lux sur les ténèbres qui jusqu'à lui couvraient le monde des intelligences : « Que les sectateurs « d'Aristote ne trouvent pas à redire si, après « avoir marché pendant tant de siècles dans les « ténèbres, sans se trouver plus avancé qu'au- « paravant, on veut enfin voir clair à ce qu'on

(l)La Vie du P. Malebranche, par le P. André, S. J., publiée par le P. Sugold, p. 11. — Le cardinal de Bérulle pressa Descartes de publier ses travaux. — Voir le Cardinal de Bérulle et le Cardinal Richelieu, par M. l'abbé Houssaye, p. 391.

Introduction. xxxni

« fait, et si après s'être laissé mener comme des c( aveugles, on se souvient que l'on a des yeux « avec lesquels on veut essayer de se conduire.» C'est Descartes qui nous a ouvert les yeux, lui, continue Malebranche , « qui a découvert en « trente années plus de vérités que tous les phi- (( losophes (*) )). Avant Descartes, personne, pas même saint Augustin , n'avait suffisamment démontré la spiritualité de l'âme, « de sorte qu'on (c peutdireavec quelqueassurance. qu'on n'apoint (c assez clairement connu la différence de l'esprit (( et du corps que depuis quelques années (-) ». L'admiration de Malebranche est si sincère, qu'il ne doute pas que tout le monde ne la partage : « Ceux qui liront les ouvrages de ce savant « homme, dit-il, se convaincront pleinement de « ce que je dis de lui, pourvu qu'ils les lisent (( avec toute l'application nécessaire pour les « comprendre, et ils sentiront une secrète joie « d'être nés dans un siècle et dans un pays assez « heureux pour nous délivrer de la peine d'aller « chercher, dans les siècles passés parmi les (( païens, et dans les extrémités de la terre,

(1) Recherche de la Vérité, c. i, 1. III.

(2) Ibid., Préface. — Celte assertion est d'autant plus étrange que l'unique argument invoqué par Descartes, la simplicité, ne conclut pas. L'àme des animaux, en effet, est simple et elle n'est pas spirituelle ; il est vrai que Descartes change les animaux en machines.

XXXIV Saint Thomas et la Philosophie Cartésienne.

« parmi les barbares ou les étrangers, un docteur « pour nous instruire de la vérité ('). »

Le livre de Malebranche eut un grand retentissement, et il assura le triomphe du cartésianisme en France. Le disciple tirait des principes du maître les conséquences les plus extrêmes ; mais les éminentes qualités de l'écrivain faisaient presque oublier les erreurs du philosophe. Les réclamations des adversaires étaient couvertes par les applaudissements des admirateurs qui se consolaient du reste en traitant ceux-là « de a pédants de collège..., de pauvres gens sachant « mieux crier qu'écrire, et dont on ne verrait pas (( de sitôt les arguments {^) ».

Malgré les résistances de l'Université et les discussions que suscitaient les doctrines deMalebranche, le cartésianisme gagnait du terrain : on était séduit par les brillantes couleurs dont l'avait revêtu l'illustre Oratorien, et cent. ans 'après la publication de la Recherche de la vérité, l'Académie française couronnait l'éloge de Descartes par Thomas. Il fallait être complètement convaincu de l'écrasante supériorité de Descartes pour écouter sans sourire un rhéteur disant tranquillement : « Dans les siècles barbares de l'Occident, « la philosophie n'avait été qu'un jargon absurde

(1) Ibid. Conclusion.

(2) Le P. André, opus cit., p. 20.

Introduction. xxxv

(( et insensé que consacrait le fanatisme et qu'a- « dorait la superstition. Enfin, à la Renais- (( sance des lettres, elle n'avait profité de quelce ques lumières que pour se remettre par choix « dans les chaînes d'Aristote... On négligeait (( pour lui l'univers, et les hommes accoutumés (( depuis longtemps à se passer d'évidence , (( croyaient tenir dans leurs mains les premiers (( principes des choses, parce que leur ignorance (( hardie prononçait des mots obscurs et vagues « qu'ils croyaient entendre. Voilà les progrès (( que l'esprit humain avait faits pendant trente «siècles... Du siècle d'Aristote à celui de Des- « cartes, j'aperçois un vide de deux mille ans... « Dans cet état de l'esprit humain , dans cet (( engourdissement général, il fallait un homme « qui remontât l'espèce humaine, qui ajoutât de (( nouveaux ressorts à l'entendement, qui se « ressaisît du don de penser.. Cet homme devait

« être Descartes Quel fut l'étonnement de

« l'Europe, lorsqu'on vit paraître tout à coup « cette philosophie si hardie et si nouvelle ! (( Peignez-vous des esclaves qui marchent courbés (( sous le poids de leurs fers : si tout à coup un « d'eux brise sa chaîne et fait retentir à leurs (( oreilles le nom de liberté, ils s'agitent, ils fré- « missent, et des débris de leurs chaînes rompues « accablent leurs tyrans (^). »

(1) M. 'Cousin a mis cet éloge en tête de son édition des

xxxvi Sailli Thomas cl la Philosophie Carlésicnne.

Et cependant, malgré les éloges emphatiques de Thomas, Condillac prenait la place de Descartes, et la doctrine néfaste de la sensation transformée s'emparait des esprits.

Mais le cartésianisme reparut avec M. Royer- Collard. Presque tous les philosophes spiritualistes de la première moitié du xix^ siècle en France sont cartésiens, ils ne soupçonnent même pas une autre philosophie. La tradition est perdue, la scolastique est pour eux ce qu'elle était pour Descartes, une cave où s'escrimait un aveugle, des formules qui ne disent rien (i), des subtililés inintelligibles, seuls délassements de la vie monotone des cloîtres.

« A parler rigoureusement il n'y a pas de phi- « losophie dans la scolastique,» dit M. Cousin; il ne s'oppose pas au titre de Grand décerné au maître de saintThomas,et quand il veutrésumer d'un mot l'impulsion intellectuelle imprimée par Albert le Grand et saint Thomas, il déclare qu'elle n'a eu d'autre trait caractéristique qu'un

Œuvres de Descartes. — Le 22 septembre 1765, Voltaire écrivait à Thomas : « Tout votre ouvrage m'enchante d'un bout « à l'autre. Je vais le relire dès que j'aurai dicté ma lettre. » Il est vrai que pour Voltaire : « Aristote, en fait de philoso- « phie, n'était qu'un enfant. » Lettre au P. Tournemine.

(1) « Dans Tceuvre propre de la scolastique, on ne peut « guère voir autre chose qu'une philosophie de mots. » M, Vacherot, Revue des Deux-Mondes, 15 Août 1880, § 5.

Introduction. xxxvii

projet avorté : la canonisation d'Aristote (^).

La scolastique était dépeinte sous les mêmes couleurs peu attrayantes dans les histoires de la philosophie destinées aux jeunes membres du clergé. On y lisait, en effet, « que le caractère « fondamentalde la philosophie scolastique n'est (« pas tant la recherche de la vérité que l'art de (( subtiliser et de disputer à l'infini... ; » que « le (c désordre des pensées dans les philosophes (c scolastiques ou la stérilité dont ils étaient (( frappés, les a conduits aune telle barbarie de « langage, que leurs ouvrages sont souvent inin- « telligibles et presque tous insupportables à (( la lecture ));unpeu plus loin on ajoute « que la « scolastique est toute pointilleuse, niaise et « absurde ("^) » .

La marche ascendante du cartésianisme fut entravée par l'invasion de la philosophie allemande : « Elle tend à prendre en France une «. autorité de plus en plus grande, écrivait-on en « 1844. C'est sans doute parce qu'elle n'y « est que très imparfaitement connue. Si l'enve-

(1) Cours d'histoire de la philosophie, IX« leçon.

(2) Mgr Bouvier : Histoire abrégée de la Philosophie, à l'usage des Séminaires : passim. Que la scolastique ne se soit pas maintenue à la hauteur où l'avait élevée saint Thomas, nous ne le contestons pas; mais la condamner ainsi en bloc,, c'est envelopper le grand Docteur dans une réprobation aussi injuste que ridicule.

XXXVIII Sailli Thomas ol la l^hilosopliin Cartésienne.

(( loppc mystérieuse qui la dérobe encore aux (c regards de la plus grande partie de nos conci- (( toyens était levée, le pi;estige qui l'environne (( tomberait bien vite, et il serait possible d'apte précier à leur juste valeur ces idées que tant « de personnes prônent sans les avoir sufiisamc( ment étudiées (^). » Oui, nous sommes absolument persuadé qu'on' ne l'a tant admirée que parce qu'on la voyait de loin, comme une sibylle dont les oracles semblent profonds parce qu'on a de la peine à les comprendre, et qu'elle même ne saurait peut-être pas les expliquer.

Schellingavoueque les philosophes allemands « ont renoncé à se rendre intelligibles aux autres « nations », et qu'ils ont regardé « comme le (( signe du talent et de l'inspiration philosophi- « que l'incapacité absolue de s'exprimer avec « clarté Q ». Il est certain qu'ils ne sont pas très clairs : Hegel disait un jour qu'un seul de ses disciples l'avait compris et encore qu'il avait mal compris {^),

Aujourd'hui on en est revenu. « La ruse est « connue et la finesse usée. Elle consiste à « écrire dans une langue obscure, inintelligible, « à se redresser et à dire au public qui bâille :

(1) Ott : Hegel et la Philosophie allemande, t. III.

(2) Voir Balmôs : Philosophie fondamentale, 4° édit., t. I, p. 404 (Notes).

(3) Wilhm : Histoire de la Philosophie allemande, t. III.

Introduction. xxxix

c( Tu vois bien! je suis un puits de science, car « tu n'y comprends rienQ ! »

Qu'on nous permette une seule citation, comme exemple de la lumineuse clarté avec laquelle s'expriment les philosophes allemands: « Le non moi est opposé au moi. La négation (( est en lui de même que la réalité est dans le c( moi. Si la totalité absolue de la réalité est (c posée dans le moi, la totalité absolue de la « négation doit être nécessairement posée dans le (( non moi, et la négation elle-même doit être po- « sée, comme totalité absolue.

« La totalité absolue de la réalité dans le moi et « la totalité absolue de la négation dans le non « moi doivent être conciliées par la déterminac( tion : donc le moi se détermine en partie et est « déterminé en partie... Le moi est déterminé, « c'est-à-dire la réalité est détruite en lui (-) »...

C'est en posant de semblables énigmes que la philosophie d'outre-Rhin est parvenue un moment à faire croire qu'elle était profonde; mais si on déchire le nuage dont elle s'est entourée, on sait à quoi s'en tenir.

Pour nous, quand nous l'avons regardée de près, nous nous sommes souvenu de cet éloquent

(j) Fouchcr (le Carcil : Ilrgol cl Hclioponhaucr, p. 137. (2) Fichte: Les Principes fondamentaux delà science, p. 18, traduction de Grinil)lot.

XL Sailli Tlionias cl la Pliilosopliic CiirU'sicnnc.

anathcmc de Bossuct : «Docteurs sans doctrines, (( qui pour toute autorité ont leur hardiesse et « pour toute science leurs décisions précipitées..., (( astres errants qui se glorifient dans leurs routes « nouvelles et écartées sans songer qu'il leur (( faudra bientôt disparaître (^). »

La vie heureuse ne consiste-t-elle pas à connaître éternellement quelque chose ?dit saint Augustin (-); et saint Thomas nous enseigne que l'homme ne savourera les joies de la félicité suprême que lorsque la vue des perfections de Dieu plongera son intelligence dans les flots de la vérité infinie {^). Mais sans attendre le jour des dernières révélations, ne pouvons-nous pas donner à notre intelligence son pain de chaque jour, et recueillir les lueurs éparses sans lesquelles notre raison s'étiole et s'éteint? Nous devons, au contraire, faire fructifier le talent qui nous a été confié et dont un jour on nous demandera compte.

(1) Sermon sur l'unité de l'Eglise.

(2) Livre des 83 Questions, q. 35.

(3) P II«, q. [II, a. 3.

Introduction. xli

Le champ est immense : Dieu, l'homme et le monde, voilà le triple objet de notre connaissance.

Dieu étudié à la lumière de la Foi est l'objet ào, la théologie; la théodicée est la science de Dieu connu par les seules lumières de la raison, le monde est le but des diverses sciences naturelles. Nous avons dû nous restreindre et nous nous sommes contenté de la connaissance de l'homme; après Dieu il n'est pas d'objet plus digne de nos méditations.

En quelques vers admirables, le grand poète dont aucune autre apothéose ne fera pâlir les gloires a dessiné un sublime tableau de la grandeur de l'homme :

Borné dans sa nature, infini ^ans ses vœux,

L'tiomme est un dieu tombe' qui se souvient des cieux :

Soit que déshérité de son antique gloire,

De ses destins perdus il garde la mémoire ;

Soit que de ses désirs l'immense profondeur

Lui présage de loin sa future grandeur,

Imparfait ou déchu, l'homme est le grand mystère ('j.

Oui, l'hoinmc est le grand mystère.

Flottant comme une épave sur les deux immensités de l'espace et du temps, l'homme est infini dans ses v(eux. Son regard toujours avi Je de lumière se lève vers le ciel dont il fouille les abîmes : il marche à la conquête du monde

(1) Lamartine, II" Médit.

M. Il Saint Thomas cl la Philosophie Carlésicnnc.

auquel il arrache tous les jours de nouveaux secrets; son ardeur ne se ralentit jamais. C'est entre l'homme et le monde une lutte sans paix ni trêve, car d'un côté la nature jalouse ne se soumet qu'à regret, et de l'autre l'homme aspire a la dominer et à la vaincre. Qui donc lui a donné le droit de prendre à l'égard de la nature une attitude aussi iière? Dieu lui-même, quand il lui disait : Subjicïte eam et dominamini {^), L'homme a été ébloui de sa propre grandeur, le vertige l'a pris et il est tombé ; mais

De ses destins perdus il garde la mémoire ,

et voilà pourquoi il aspire à la domination qui lui avait été promise. Il ne se souvient pas seulement de la parole antique, il se rappelle aussi un bonheur qu'il n'a plus.

En se repliant sur lui-même, il se penche vers un goullre d'où s'échappent les plaintes du dieu tombé. Il écoute et il entend le chant de ses espérances, le cri de ses désespoirs , les prières de son amour et les imprécations de ses haines; il compte les larmes de ses tristesses, plus nombreuses, hélas! que les sourires de ses joies, et cependant malgré tout, au milieu de la nuit profonde de sa chute, il voit luire l'étoile de l'indestructible espérance qui

Lui présage de loin sa future grandeur. (i)Gcncs., I, 28.

Introduction. * xlui

Ce mélange d^audace et de faiblesse, d'héroïsme et de lâchetés, de vertus héroïques et de crimes sans nom, l'immensité de ses désirs et la fragilité du cœur qui les porte, font de l'homme le grand mystère que nous nous sommes proposé d'étudier.

Saint Thomas d'Aquin nous guidera dans la route où nous entrons; nul ne l'a parcourue d'un pas plus assuré, personne n'a pénétré plus avant dans l'àme humaine, jamais un regard plus perçant n'en a sondé les profondeurs. Si Descartes se fût rattaché à la grande tradition philosophique du xnie siècle, il eût pu peut-être opposer une barrière plus solide au flot montant du scepticisme, car nous l'avouons sans difficulté, c'était un puissant esprit. Mais il a voulu être seul, il a dédaigné le secours de ceux qui l'avaient précédé, il a méconnu la grande loi de la solidarité et de la communion des intelligences, et il a attiré sur lui la menace de la parole éternelle : Vcv soli (1).

Nous ferons graviter autour d'un point central: la vérité, les divers problèmes philosophiques que nous agitons dans ce livre.

Après l'avoir définie, nous remarquons qu'elle présente parfois le caractère de nécessité et d'éternité, et nous assignons aux vérités éternelles leur rôle légitime dans les opérations intel-

(1) Eccl., IV, 10.

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